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Jihad autour de ma chambre, fresque et frasques

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Tunisie : Jihad autour de ma chambre

Depuis la fuite de Ben Ali vers l’Arabie saoudite, en janvier 2011, la presse tunisienne a rompu avec la propagande étatique à la Ceausescu. Hélas, le culte du scoop, désormais à l’honneur, n’est pas garant d’un âge d’or de l’information. Le 15 mars, Naoufel Ouertani, animateur sur la chaîne privée Ettounsiya TV, promet le scoop du siècle : il va recevoir un jeune jihadiste repenti. Abu Qussay, Tunisien d’une trentaine d’années au visage masqué, raconte par le menu le périple épique qui l’a conduit de sa ville natale de Kairouan, dans le centre de la Tunisie, jusqu’au front syrien, où il a combattu de l’été 2011 à janvier 2013.

L’impact est énorme. Il est vrai que ces aveux télévisés recélaient de sacrées pépites, confirmant les financements saoudo-bahreïno-koweïtiens de l’Internationaliste salafiste, et glissant au passage quelques détails graveleux sur le repos du guerrier islamiste. Du pain bénit pour des millions de Tunisiens chauffés à blanc contre les monarchies du Golfe, mécènes des islamistes locaux, dont la gestion du pays a fait bien des mécontents.

Quelques détails clochent néanmoins.[access capability= »lire_inedits »] Abou Qussay prétend avoir renoncé à la lutte armée après l’assassinat du cheikh Bouti, un imam sunnite proche du régime syrien, événement qui l’aurait, dit-il, décidé à rentrer au pays. Or Bouti a été tué par une explosion en plein sermon, le 21 mars 2013, soit plus de deux mois après le prétendu retour au pays natal du volontaire. D’autres incohérences de la même eau mettent la puce à l’oreille de Rached Khiari, directeur du site d’information Al-Sada. Ce dernier interroge la famille du « jihadiste »… laquelle lui certifie que l’intéressé n’a jamais quitté Kairouan ces dernières années.

Gros-Jean comme devant, Naoufel Ouertani reconnaît avoir voulu faire un « coup » en invitant le mythomane masqué afin, dit-il, de « sensibiliser les jeunes à la question du jihad en Syrie », qui concerne des centaines de Tunisiens au sang chaud.

Les masques tombés, on peut en déduire une double leçon à l’usage des journalistes pressés : une histoire vraisemblable n’est pas forcément vraie. Et un faux témoignage n’invalide pas une réalité avérée.

Daoud Boughezala

Fresque et frasques

Depuis les années de guerre froide, à Berlin, on sait que les murs peints sont un sujet sensible, même quand le quartier ne l’est pas. Témoin la jusque-là paisible rue de Montbernage, à Poitiers, en proie depuis quelques semaines à ce que nos  confrères de La Nouvelle République du Centre-Ouest n’hésitent pas à qualifier de « guérilla graphique ».

Aux origines de ce conflit pictural pictavin, une fresque qui représente deux monstrueux crânes humains géants, sur fond de flots de sang, avec la mention « Die bobo die » (Crève, bobo, crève !). Hélas, les riverains n’ont aucun sens artistique. L’un des auteurs de la fresque, Jean-Marie Ezzamari, s’en plaint amèrement, toujours dans les colonnes de la NRCO : « La fresque a été salopée par les gens du quartier qui n’aiment pas les crânes. » Des sagouins locaux ont en effet appliqué quelques retouches espiègles aux deux têtes de mort, notamment en les ornant de fleurs colorées et en apposant la mystérieuse signature « Juju et Nono » sur l’un des crânes – donnant à l’ensemble une touche discrètement romantique.

Les graffeurs de l’association Pictav’Art, à l’origine de l’oeuvre, ont réagi sèchement. Ils ont décidé, en sus des deux crânes, de bomber deux pendus très vilains afin de montrer qu’ils pouvaient « vraiment faire quelque chose de choquant » (dixit Jean-Marie Ezzamari). L’un des pendus est une femme enceinte. Craignant que les enfants du quartier ne soient choqués à la vue de la fresque macabre, une habitante du quartier a tenté de porter plainte, mais la police a refusé d’enregistrer sa poursuite. Puis d’autres riverains ont à nouveau barbouillé la fresque, donnant aux maudits crânes de faux airs du Cri de Munch, en train de couler…

On craint la réaction des artistes… Trois crânes ? Quatre pendus ? Jusqu’où cette histoire ira-t-elle ?[/access]

François-Xavier Ajavon

L’alcoolisme tue sans modération

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La société tout entière est priée de continuer à croire que le vin est une merveille, fruit des attentions et des amours des vignerons et du terroir, civilisé, raffiné, luxueuse pépite pourvoyeuse de devises, créatrice de lien social, exclusivement bénéfique dans ses prestigieuses appellations séculaires, et sans danger aucun.

À condition, bien sûr, qu’il soit consommé « avec modération ».  Comme dans tout stéréotype,  il y a une part de vérité dans cette présentation car le vin apporte du plaisir gustatif, de l’agrément social, du bien-être temporaire. Et il est tout à fait légitime, sain et bon vivant, que la société puisse goûter les plaisirs qu’il procure.

Mais ce tableau idyllique est fallacieux car il dissimule les vices cachés qui sont inhérents à sa consommation.  Le vin n’est pas un simple jus de raisin élaboré, doté de goûts variés et subtils. S’il n’était que cela, personne ou presque n’en boirait.  Le secret principal de sa séduisante alchimie est lié à l’alcool qu’il contient (appelé alcool éthylique, ou éthanol : C2H5OH). C’est l’alcool  qui donne au vin ses propriétés psycho-actives. Et, de ce point de vue, il ne se différencie aucunement des alcools forts, bière, cidre qui tous contiennent cette molécule qui fait l’attrait principal des boissons alcooliques. Mais qui en constitue aussi, indissociablement, le redoutable et souterrain danger.

La tromperie, même si elle est involontaire, consiste à présenter le vin comme exclusivement bénéfique, du côté du Bien, avec uniquement des avantages, et à dissimuler, voire à nier, ses nuisances potentielles pourtant bien réelles. Or l’alcool n’est pas que bon, c’est aussi un ensorceleur, un tueur qui choisit ses proies. Il en gracie beaucoup, mais il est implacable avec celles qu’il sélectionne. Selon quels critères ? Encore aujourd’hui, nous ne savons toujours pas, parmi les innombrables consommateurs de vin et d’alcools qui aura ultérieurement à en pâtir, qui deviendra alcoolo-dépendant, qui éprouvera, à vie, de l’agrément sans le moindre trouble. Tant que les producteurs ne savent pas retirer l’éthanol du vin, pour le public c’est le Loto.

L’argument de la « modération » est uniquement un élément statistique, il n’a aucun pouvoir de prédiction individuel : certaines personnes qui boivent très peu, et « que du bon », peuvent devenir alcoolo-dépendantes, d’autres boire à profusion… et rester indemnes. La « modération » est un argument de bon sens en santé publique, ce n’est nullement une garantie individuelle.

Le piège mental dans lequel nous tombons vient d’une perception erronée du risque réel que l’alcool représente. Il y a des substances qui rendent presque tout le monde addict très rapidement (tabac, héroïne…). L’alcool non. Le plus grand nombre, environ 90% de la population, n’aura pas de soucis majeurs avec l’alcool. Pour le tabac comme pour l’alcool, les dégâts sont tardifs, différés. La tentation est grande de ne pas voir de risque pour soi puisque nous sommes si nombreux à pouvoir boire sans problème. L’alcool, substance familière et désirée, n’est pas perçu spontanément comme dangereux.

C’est là où la propagande, qui exalte la magnificence du monde du vin, devient pernicieuse en faisant miroiter exclusivement ses attraits et, en dissimulant ses conséquences tragiques pourtant bien réelles, joue un bien mauvais tour aux personnes qui deviennent malades à cause de l’alcool. Il faut quand même se rendre compte que cette innocente molécule cause la mort de 49000 personnes par an (16 fois la route, 200 fois plus que le sida…) , sans oublier les centaines de milliers de désastres individuels et relationnels préalables qui durent des années, alors que les malades qui devraient se soigner n’osent souvent pas le faire car ils ont intégré la culpabilité et la honte d’avoir failli, distillés par la désinformation. Ils n’ont pas su être raisonnables, se contrôler, ils ont exagéré, ce sont des faibles, sans volonté, pas bien reluisants, etc. Beaucoup se terrent.

Le comble de l’absurde, et de l’injuste, attend l’alcoolo-dépendant qui tente de se soigner efficacement (proportion infime parmi les centaines de milliers de personnes concernées) : comme le soin initial implique de cesser d’absorber le toxique, il se trouve dans une position de marginalisation en situation sociale, en n’ingérant pas d’alcool dans un monde où tout le monde boit alcoolisé à la moindre occasion. Avec en prime le risque de stigmatisation, puis d’ostracisme, que les majorités appliquent à ceux dont les moeurs diffèrent des leurs. Résultat direct de la propagation, et de l’entretien, de préjugés fallacieux. Dans ce contexte, la Loi Evin est un minimum pour limiter le massacre.

Le pouvoir politique doit arbitrer entre les intérêts, complémentaires ou opposés, des différents groupes vivant sur le territoire.  On peut comprendre qu’il décide de ne pas trancher entre l’apport d’une filière économique, et les coûts qu’elle engendre, même s’ils sont supérieurs, eu égard à la complexité du problème.

En revanche, il est indispensable que la puissance publique protège la santé des jeunes, et des moins jeunes, sans oublier les femmes enceintes, et empêche, grâce à la loi, qu’ils soient davantage désinformés par la démagogie des lobbies et leurs seuls intérêts immédiats.

Laisser se répandre sans entraves une séduction publicitaire qui d’emblée se laverait les mains de la morbidité et de la mortalité induites par les produits qu’elle vante, serait d’une inacceptable légèreté. Le tabac et l’alcool, avec le sous-groupe très nombreux des dépendants alcoolo-tabagiques, causent plus de 120.000 morts, prématurées, par an. Quel gâchis !

En accord avec Evin, et Saint -Exupéry (« Je n’aime pas qu’on abîme les hommes »), je crois qu’il faut laisser un maximum d’espace de liberté, à condition que la liberté des uns ne nuise pas dramatiquement aux autres et à leur intégrité. La désinformation, les préjugés entretenus, les clichés éculés nuisent. Les poulaillers ont besoin de solides grillages pour se prémunir des inoffensifs renards masqués.

 

«Beuvez toujours, ne mourrez jamais»

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Inutile de le nier : la viticulture productiviste a long- temps privilégié ces gros rouges qui tachent dont s’abreuvait un prolétariat qui n’avait pas soif que de justice sociale. On sait combien les pouvoirs publics, les services de santé et les milieux viticoles eux-mêmes ont eu du mal à éradiquer ce fléau. Curieusement, c’est lorsqu’il fut acquis que la consommation de vin ne constituait plus un danger pour la société que la loi Évin a été adoptée – le 13 décembre 1990. Si cette loi a aidé efficacement à combattre le tabagisme dans les lieux publics, elle n’aura eu que des effets négatifs sur la viticulture française, sans contribuer en quoi que ce soit à la juste lutte contre l’alcoolisme.  Forgée dans l’airain du puritanisme par le lobby hygiéno-moraliste, la loi Évin interdit en effet toute forme de communication à caractère commercial sur le vin, privant ainsi l’un des fers de lance de notre commerce extérieur des moyens de promotion essentiels à sa survie.

Or, de nos jours, le vin tue infiniment moins que la voiture, le tabac, la pollution et, surtout, la malbouffe. [access capability= »lire_inedits »]En faire une consommation excessive est dangereux, comme pour toute boisson alcoolisée, mais si on le consomme avec modération, certaines des molécules organiques végétales qu’il contient, tels le resvératrol ou la procyanidine, sont un bienfait pour l’homme. Tous les cancérologues et les cardiologues le confirment : à part quelques crétins obsédés par la subsistance de clichés éculés, plus personne n’oserait affirmer que le chinon, le morgon et le jurançon blessent, que le gaillac, le pauillac et le bergerac abîment, que le cornas, le juliénas et le gigondas dégradent ou que le vouvray, le volnay et le valençay tuent. Ce qui tue, de nos jours, ce sont les produits trop gras, trop sucrés, trop salés contenus dans une alimentation dont les intrants chimiques rongent peu à peu nos organismes pour nous conduire à la mort avec la bénédiction financière de la publicité et de la grande distribution.

Mais voilà, le vigneron qui presse sa vendange cueillie à la main réjouit le cœur de l’homme mais n’a pas le droit de le dire, contrairement à l’industriel qui presse son huile de palme pour inoculer son poison hydrogéné chocolaté dans le corps de nos enfants pour en faire des diabétiques ou des futurs cancéreux. Il n’est pas, lui, réduit au silence par une loi Évin.

Cessons de diaboliser le vin par des réglementations imbéciles. Que la France cesse de pousser ses chariots remplis de premix soda-rhum-whisky- vodka de marques internationales qui déchirent tous les samedis soirs notre jeunesse : mieux vaut que celle-ci se remette à boire un petit coup de rouge quotidien. Les Romains considéraient à juste titre que la civilisation s’arrêtait aux limites géographiques de la vigne. J’ai toujours considéré que ceux qui ne boivent jamais de vin ont, en effet, quelque chose de barbare. « Beuvez toujours, ne mourrez jamais », disait François Rabelais. Trinquons, citoyens, à la mémoire du premier humaniste français.[/access]

*Image : Soleil.

La France n’a pas à rougir de son action au Rwanda

kagame rwanda operation turquoise

C’est un triste anniversaire que le Rwanda célébrait le 6 avril dernier. Vingt ans plus tôt, jour pour jour, le pays devenait le théâtre d’un génocide emportant avec lui des centaines de milliers de victimes, sur fond de combats ethniques, de pillages, d’exactions, de tortures et d’exodes en série.

Les portes de l’enfer se sont ouvertes le 6 avril 1994 au soir, quand l’avion qui transportait le Président rwandais Habyarimana ainsi que son homologue burundais est abattu alors qu’il allait se poser sur le tarmac de l’aéroport de Kigali. Aujourd’hui encore, l’identité des commanditaires reste sujette à débat. Mais à, l’époque, pour certains cercles du pouvoir rwandais dirigé par la majorité hutu, il n’y a pas de doute : derrière l’assassinat se trouvent les Tutsis dont les forces armées, entrées dans le pays en octobre 1990, ne sont plus qu’à une dizaine de kilomètres de la capitale.  Pendant une centaine de jours, les tutsis sont massacrés dans des conditions abominables par les hutus.  Partout dans le pays, les cadavres des tutsis s’empilent. Dans la plupart des cas, les assassins sont les voisins de leurs victimes, armés de machettes. Chauffés à blanc par une propagande génocidaire quasi-officielle et dans un climat de « grande terreur » face à l’avancée exponentielle des forces tutsies du FPR, de nombreux hutus, souvent simples paysans, vont se transformer en véritables fauves.

En Occident, les images des horreurs défilent sur les écrans de télévision. Mais seule la France semble résolue à s’interposer. À peine six mois auparavant, les forces françaises ont quitté le pays après trois ans de présence, laissant la place à la force onusienne de la MINUAR, conformément aux accords de paix d’Arusha, Les casques bleus se révèlent impuissants et, par la voix du général canadien Roméo Dallaire, multiplient les demandes urgentes de renfort. Cet officier ne sera pas écouté, condamné à devenir le témoin d’un génocide qu’il croyait pouvoir sinon empêcher, du moins atténuer.

Dans l’urgence et face à la dégradation générale de la situation – la faillite des accords d’Arusha, la panique des proches du président assassiné et l’arrivée des forces tutsies à Kigali – la France déclenche l’opération Amarillys. Celle-ci, longue d’une semaine, a pour objectif l’évacuation des ressortissants français et internationaux. À maintes reprises, on reprochera à la France de ne pas être intervenue au cours de cette opération pour arrêter le massacre. Il faut signaler que le commandant en chef de l‘ONU n’y était pas favorable et que même les forces tutsies, aussi nombreuses que les  troupes françaises, n’ont pas pu faire grand-chose. Autres critiques adressées à la France : avoir fourni des munitions aux milices hutues et avoir appliqué des critères forcément sélectifs pour l’évacuation des citoyens rwandais. Ces accusations, certes compréhensibles, se sont souvent appuyées sur des témoignages douteux voire carrément faux. Tout au plus peut-on peut reprocher aux forces françaises quelques erreurs de jugements dans des circonstances extrêmement compliquées.

C’est donc après plus de deux mois de massacres et d’impuissance onusienne que, le 22 juin 1994, la diplomatie française arrache à l’ONU un feu vert pour une intervention limitée à deux mois. La France lance  l’opération Turquoise et dépêche trois groupements opérationnels qui prennent position dans l’Ouest du pays, avec pour mission de « mettre fin aux massacres partout où cela sera possible, éventuellement en utilisant la force. »

Fin août 1994, l’armée française se retire, remplacée par la MINUAR II. Son action de soixante jours aura tout de même permis d’interrompre les massacres et de sauver des milliers de vie – tutsies mais aussi hutues, menacées à leur tour par les rapports de force changeants.  Elle aura aussi  permis à environ deux millions et demi de personnes déplacées de rester dans leurs pays, leur évitant ainsi le sort tragique des réfugiés expatriés.

Mais malgré ces faits, la France se retrouve aujourd’hui sur le banc des accusés, pointée du doigt – le comble  – par Paul Kagame, actuel président et ancien chef de la rébellion. Un homme que de nombreux indices concordants désignent comme le commanditaire de l’attentat de 6 avril 1994 ! Que reproche-t-il à la France dont les forces, rappelons-le, n’ont pas été sur le terrain entre la fin de 1993 et juin 1994 ? Ni plus ni moins que d’avoir entraîné et armé à dessein les assassins, pendant les trois années de sa présence militaire aux côtés des forces armées rwandaises.

Or, si l’on peut débattre de la logique qui a guidé la décision de François Mitterrand d’aider le gouvernement rwandais en octobre 1990, on ne saurait nier la légalité et la légitimité de la démarche. Si l’on peut convenir que les instructeurs français ont sans doute parfois outrepassé le cadre strict de leur mission de formation et de conseil auprès des unités combattantes de l’armée rwandaise, cela ne nous autorise pas  à accuser les militaires français de complicité dans la préparation d’un génocide. Et d’ailleurs, quand on connaît la réalité de ce génocide, perpétré le plus souvent à l’arme blanche, par des gens sans aucune formation militaire, on se demande si ces assassins improvisés avaient réellement besoin d’un savoir-faire acquis à Saint-Cyr…  Il y a d’autres questions autrement plus pertinentes qu’on ne pose jamais : pourquoi la MINUAR n’a-t-elle pas reçu les renforts nécessaires qu’elle demandait au moment même où les atrocités se déroulaient ?  Pour quelles raisons a-t-il fallu attendre deux mois et demi avant de permettre à la France d’intervenir?  Les réponses sont sans doute trop évidentes.

En instrumentalisant le génocide dont il pourrait porter une certaine responsabilité, Kagame tente de légitimer son autorité, aujourd’hui ébréchée. Après s’être emparé du pouvoir en 1994, il est confronté au problème politique fondamental du Rwanda : sa démographie. Aussi longtemps que la politique du pays sera structurée par le clivage ethnique, les Hutus, largement majoritaires, détiendront le pouvoir.  Pour le tutsi Kagame, la démocratie est un piège dont la seule issue est un mélange de discours victimaire et d’alliance avec Washington. Dans ce contexte, la France est le coupable idéal. C’est peut-être cela, le prix de la démocratie.

 

*Photo : NICOLAS JOSE/SIPA. 00249762_000002.

Valls, un homme de droite comme les autres?

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manuel valls assemblee ump

Il y a eu un beau moment dans le discours de politique générale de Manuel Valls. Evidemment, ce moment, il fallait l’entendre. Les bancs de la droite avaient décidé de se comporter comme une classe de ZEP, et encore une classe de ZEP mal tenue par son prof car il y a souvent plus de respect dans une classe de ZEP pour un prof qui sait s’y prendre que sur les bancs de l’UMP pour un Premier ministre qui a l’air de savoir s’y prendre aussi.

Au moins, le prof qui sait s’y prendre n’est pas l’objet d’un procès constant en illégitimité de la part de ses élèves turbulents comme l’est la gauche quand elle est au pouvoir de la part de la droite quand elle n’y est plus.  La droite française, c’est son problème, elle se vit depuis toujours comme la propriétaire naturelle du pouvoir. Elle n’a toujours pas écrit le mot « alternance » dans son dictionnaire personnel. Quand la droite voit la gauche arriver au pouvoir, elle se rejoue sur le mode farce, heureusement, Versailles contre la Commune ou Pinochet contre Allende.

Et encore, on dit la droite, on dit la gauche mais tout le monde voit bien que cela s’estompe. C’est peut-être ça qui rend d’ailleurs la droite si hargneuse au point de préférer le chahut un jour aussi solennel que celui d’un vote de confiance. Au point d’indigner Luc Ferry qui a signalé via un réseau social tout ce que ce comportement avait de scandaleux. Oui, ce doit être dur, ou pire incompréhensible pour la droite de s’apercevoir que si un des siens était à la place de Valls, il dirait la même chose que Valls, voire que Valls lui-même pourrait être l’un des siens.

On l’a bien senti à la réplique de Christian Jacob, le président des députés UMP, chargé de répondre à Valls. Les siens ne lui ont pas rendu service, à Christian Jacob. Incarner l’opposition à quelqu’un qui est comme vous requiert des qualités dialectiques que peut-être Jacob n’a pas, comme d’ailleurs beaucoup de ces demi-doués apparus à la faveur de Sarkozy qui ne supportait manifestement pas les intelligences menaçantes. Sauf dans le rôle des conseillers discrets comme Patrick Buisson, le célèbre preneur de son et Henri Guaino, le dernier gaulliste. Parce qu’il faut bien reconnaître tout de même que s’entourer de Nadine Morano, Michèle Tabarot, Guillaume Peltier ou Christian Jacob, ça ne vaut tout de même pas Juppé, Bayrou, Boorloo ou Luc Ferry, justement.

Du coup, la droite s’est comportée comme ceux qu’elles passent son temps à stigmatiser : les ados des cités sans repères qui ne respectent plus rien, n’ont plus la moindre notion des moments où l’on peut déconner et parler zyva et des moments où l’on doit prendre sur soi et faire un effort de correction et de décence. Faites ce que je dis, pas ce que je fais et on s’étonne après que « bouffon » soit devenu l’insulte la plus courante dans les quartiers pour désigner celui qui vient donner des leçons ou incarne une autorité extérieure.

Du coup, on en aurait presque oublié le beau moment du discours de Manuel Valls. C’était quand il a affirmé sa fierté d’être français, et son bonheur d’avoir pu accéder aux plus hautes fonctions d’un pays où naître étranger n’est pas un handicap et que c’était justement pour cela qu’il l’aimait, ce pays. Il y eut un peu de lyrisme, donc, et il fut même question de « cœur battant ». On reconnaîtra que ça ne fait pas de mal, un peu de lyrisme, dans un discours politique. Après tout, nous sommes une vieille nation latine et nous souffrons sans doute beaucoup, sans même nous en rendre compte, de cette parole politique terne, technocratique qui semble s’être généralisée chez nos politiques. On ne peut pas dire, ainsi, que les deux précédents premiers ministres de la France aient brillé par leur lyrisme. Fillon et Ayrault avaient plutôt l’air de comptables dépressifs ou de proviseurs hypocondriaques.

On dira que cette sortie de Valls sur sa fierté d’être le Premier ministre d’un pays qui a su donner sa chance à un petit immigré espagnol était aussi de la communication mais en même temps n’importe qui vous dira que la meilleure des communications, c’est la sincérité. Même ces maîtres en insincérité que sont les communicants en sont convaincus, c’est dire. Et effectivement, Valls a eu raison de souligner ce bel aspect des choses, cette propension de la France à mettre en avant, indépendamment des origines, ceux qui veulent la servir. On pourrait dire que cela a commencé à la fin du XVIIIème avec un lieutenant d’artillerie ambitieux et corse qui a fait à la France de beaux enfants dont certains vivent encore comme le Code civil ou les départements.

Si Christian Jacob avait été utile et de gauche, et manifestement il n’est ni l’un ni l’autre, c’est là-dessus qu’il aurait attaqué Valls et non en essayant de faire croire que son programme économique était catastrophique alors que c’est le même que celui de l’UMP.

Il aurait demandé à Valls si dans vingt ans ou même trente, la France pourrait avoir à nouveau un Premier ministre né à l’étranger. Un Arabe, un Noir ou un Rom. Un ou une qui serait issu des écoles de la République, un qui ne serait pas resté assigné à une identité ethnico-religieuse,  fier de servir une France qui lui aurait donné sa chance.

Et là Manuel Valls aurait peut-être été déstabilisé car sur ces questions-là comme sur d’autres, c’est bien un homme de droite comme les autres.

 *Photo : LCHAM/SIPA. 00681147_000014. 

Du mensonge en politique : vaste programme…

En sortant son vademecum le 7 mars 2014, Thomas Guénolé ne pouvait pas mieux tomber… De mensonge, il est souvent question ces temps-ci et si l’on en croit son introduction traitant de la «place du marché électoral »,  les échéances à venir ne risquent pas d’arranger les choses.

Thomas Guénolé, docteur en sciences politiques et maître de conférences à Sciences Po nous propose un amphi sur le mensonge politique avec force exemples et quelques travaux dirigés à l’appui. Mais ce petit ouvrage, qui n’occupe guère plus d’une heure, laisse le lecteur sur sa faim.

Que les hommes politiques mentent et bonimentent n’est un secret pour personne. La tradition mythomane de notre classe dirigeante ne date pas d’hier. Et contrairement à l’usage chez certains pays voisins ou amis, elle est somme toute assez bien tolérée chez nous. Mais quel dommage, à l’instar de celle des hommes politiques qu’il examine, la promesse de ce petit opus est un peu surévaluée. On peut y voir l’expression d’un marketing et d’un timing finement maîtrisé…

On aurait aimé y faire des découvertes, y trouver des originalités, des scoops qui auraient échappé à la vigilance de la presse peut-être ? Mais au même titre que nous attendons trop  –trop de moralité, trop de courage, trop d’abnégation, trop de compétences- de nos hommes politiques qui ne sont finalement que des hommes comme les autres, n’espérons-nous pas trop de nos politologues ?

En décortiquant les diverses techniques de mensonge qui s’offrent à nos édiles, Thomas Guénolé n’invente pas l’eau tiède. Il rappelle les escroqueries dont on se souvient parfaitement, même s’il apparait parfois dans les urnes qu’en réalité, on les a un peu oubliées –un mensonge chasse l’autre.

De la rhétorique pure à l’emballage marketing, en passant par le reality-show psychologique –oui j’ai menti et je le regrette tellement, mais chacun n’a-t-il pas sa part d’ombre ?-, de la provocation à la désignation de boucs émissaires qui flatte les croyances des gogos, de la torsion de statistique à la généralisation, avec un petit détour par la langue de bois rebaptisée « pipotron », il analyse les grosses ficelles.  Mais ces ficelles-là,  justement parce qu’elles sont grosses, n’avaient probablement échappé à personne. Les TD ou exercices d’entrainement pour détecter le mensonge et nous en protéger sont également un peu sommaires. On attendait quelque-chose de plus élaboré.

Et de nous interroger en refermant l’ouvrage : nous a-t-il bien tout dit ? Alors certes, l’électeur –comme les lecteurs-  en demande toujours trop. D’accord, mais pourquoi ? A mon avis, on nous cache quelque chose !

 

Petit guide du mensonge en politique –Thomas Guénolé –First Document – 2014.

 

 

Rwanda : les leçons humanitaires du Pr Kagame

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paul kagame france rwanda genocide

Le président rwandais accuse une nouvelle fois la France d’être impliquée dans le génocide qui ensanglanta le Rwanda au printemps 1994. Rien de nouveau : en 2004 déjà, après que l’enquête d’instruction du juge Bruguière l’eût désigné comme responsable de l’attentat du 6 avril 1994 ayant déclenché le génocide, Paul Kagame avait demandé l’ouverture d’une commission indépendante pour déterminer l’étendue de la responsabilité de la France dans le déroulement de ces événements.
Mais aujourd’hui, les termes ont changé. Le président rwandais, anglophone strict élevé en Ouganda, parle de participation directe et active de l’armée française au génocide de 1994 qui fit plus de 800 000 morts en 100 jours, chez les tutsis du Rwanda, mais aussi chez les hutus modérés.
« After all…after all, les faits sont têtus. » À la tribune du stade de Kigali, devant plusieurs milliers de personnes et la chaise vide de l’ambassadeur de France, l’homme de fer de ce petit pays des milles collines, vient, en français, d’accuser l’armée française d’avoir combattu aux côtés du Hutu Power, et d’avoir pris part aux massacres.

Comment, dans ces conditions, ne pas se réjouir que ni Christiane Taubira, ni Michel Flesch, ambassadeur de Franche à Kigali, ne se soient rendus aux célébrations ? « Revenir sur la responsabilité de la France, c’est une chose. Accuser la France de façon directe et précise d’être les coauteurs de ces crimes, c’en est une autre. C’est infamant, ignoble et faux. », explique Rony Brauman, ancien directeur de Médecins sans frontières présent au Rwanda en 1994.

C’est à l’heure où tous les projecteurs sont braqués vers Kigali que l’homme à la silhouette longiligne détourne habilement le regard de la communauté internationale de ses propres responsabilités. En accusant la France, en saisissant cette tribune qu’est le vingtième anniversaire du génocide rwandais, le président Kagame tente de faire oublier ses agissements. Car beaucoup de voix s’élèvent contre ce quasi-dictateur, ce « prétorien à sang froid », selon l’expression du  journaliste Vincent Hugeux. « Kagame est un expert dans l’instrumentalisation du malheur des siens. Longtemps, la communauté internationale n’a rien osé dire, tant elle se sentait coupable d’avoir laissé une telle horreur arriver. Il a longtemps bénéficié d’une diplomatie dérogatoire. »
Liberté d’expression muselée, dissidence emprisonnée, Kigali n’a jamais été aussi isolée. Même les Etats-Unis, l’allié de toujours, semblent refroidis par les dérives du président. Les relations avec les Etats africains sont tendues : ainsi l’Afrique du sud a subitement expulsé quatre diplomates rwandais après l’assassinat le 31 décembre 2013 du colonel Patrick Karegeya, un opposant en exil.
Le « miracle rwandais » ne suffit plus à masquer le régime mis en place par Paul Kagame depuis son élection en 2000. Pour Rony Brauman « le président du Rwanda est un tyran sanguinaire qui assassine et enferme ses opposants, et a qui saccage la région du Kivu en République Démocratique du Congo par l’intermédiaire de ses milices. Cela en fait l’un des criminels les plus sanglants de l’Afrique, au moins autant que le président soudanais Omar el-Bechir ».

C’est en France que Jean-Marie Micombero, ancien haut gradé du Front patriotique rwandais, a choisi de s’exprimer. Il accuse Paul Kagame d’être l’instigateur de l’attentat du 6 avril 1994. Son témoignage crucial sur les événements, repris par Pierre Péan dans les pages du journal Marianne, n’a rencontré que peu d’échos. Il contredit en partie les conclusions de la seconde enquête d’instruction menée par les juges Marc Trévidic et Nathalie Poux. Selon le journaliste auteur en 2005 d’une enquête à charge contre le régime du FPR de Kagame, Noires fureurs, blancs menteurs, il n’y a pas, comme on l’entend aujourd’hui, d’incertitude sur l’origine de l’attentat qui coûta la vie au président rwandais de l’époque, Juvénal Habyarimana, et fut l’étincelle qui transforma le pays en abattoir. « C’est Paul Kagame et le FPR qui ont commandité cet attentat dans l’espoir de prendre le pouvoir qu’ils n’auraient pu gagner démocratiquement, étant issu de la minorité tutsie. Bien évidemment, ils n’avaient pas prévu l’ampleur du désastre, mais ils savaient qu’il y aurait des dommages collatéraux. » Aujourd’hui, plusieurs témoignages viennent accréditer cette version des faits, et menacent de faire exploser la légitimité sur laquelle est basée le régime de Paul Kagame.
Pour répondre à ces accusations, le président emploie les méthodes dignes des anciens régimes communistes  : emprisonnement, comme pour l’opposante Victoire Ingabire condamnée à 8 ans de prison, ou accusations de négationnisme, comme pour le journaliste Pierre Péan et beaucoup d’autres de ses adversaires.

Le développement économique spectaculaire du pays reste la grande réussite de Kagame. Mais à quel prix le Rwanda, politiquement et socialement étranglé, est-il devenu le « dragon de l’Afrique »?

*Photo : Ben Curtis/AP/SIPA. AP21550758_000014.

Il faut sévir contre les sites jihadistes

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marc trevidic islam syrie

Juge au pôle antiterroriste de Paris, confronté à des situations d’endoctrinement extrêmes, Marc Trévidic est l’auteur de Terroristes : les 7 piliers de la déraison, Paris, éditions J.-C. Lattès, 2013.

« Notre jeunesse » : c’est en termes bienveillants que le juge antiterroriste Marc Trévidic parle de ces français, musulmans « de naissance » ou convertis, qui succombent à l’appel du « jihad » en Syrie. Marianne, qui ne trie pas parmi ses petits, est là pour les sortir de ce mauvais pas avant qu’il ne soit trop tard. Voilà pour le principe. Alors que les premières condamnations à de la prison ferme tombent dans des procès jugeant des individus de retour ou en partance pour les katibas salafistes, le magistrat, placé aux premières loges, estime que c’est en amont, contre le « prosélytisme religieux radical », la partie invisible de l’iceberg et par définition la plus importante du phénomène jihadiste, que l’essentiel du combat doit être mené[1. Cet entretien a été mené fin février. Le juge Trévidic venait d’apprendre que l’Algérie lui refusait le droit d’entrer sur son territoire pour y mener ses investigations sur l’assassinat, en 1996, des moines de Tibhirine. Une visite reportée « à plus tard » et une affaire à propos de laquelle il n’a pas voulu dire un mot.]

Que pensez-vous de la création, à l’initiative de l’anthropologue Dounia Bouzar[2. Dounia Bouzar est l’auteur de Désamorcer l’islam radical. Ces dérives sectaires qui défigurent l’islam, Les éditions de l’Atelier, paris, 2014.], d’un centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam ?

Cette initiative ne peut aller que dans le bon sens. Depuis quelques années, de plus en plus de parents, constatant que leur enfant se radicalise, essaient de trouver des interlocuteurs. Or, pour l’heure, ces interlocuteurs sont exclusivement des policiers. Et la seule chose que les parents ont à leur dire, c’est que leur fils se radicalise. En soi, ça ne veut rien dire : se radicaliser n’est pas une infraction. Autrement dit, on n’arrivera à rien en jouant la carte de l’antiterrorisme classique, essentiellement répressif. L’arrestation, pour « association de malfaiteurs », d’un groupe avant son départ au combat ne touche que le sommet de l’iceberg sans apporter la moindre solution au problème majeur, qui est précisément la radicalisation. Nous, nous ne pouvons que traiter ses conséquences, dans le cadre de la prévention des attentats.

À partir de quand entrez-vous en action ?

En France, comme dans toutes les démocraties, on ne peut ouvrir une enquête pénale que sur la base d’éléments suggérant l’existence d’une infraction plausible. S’agissant de la Syrie, nous essayons de savoir si un groupe d’individus a des contacts, s’apprête à rejoindre ou a déjà rejoint un groupe que l’on peut qualifier de « terroriste », comme Al-Nosra (affilié à Al-Qaïda) ou l’état islamique en Irak et au levant (EILL). Mais je le répète, si des jeunes partent en Syrie, cela veut dire que beaucoup plus se sont fanatisés.[access capability= »lire_inedits »] C’est en quelque sorte mathématique : pour 1000 jeunes radicalisés, 10 partiront au combat, pour 10 000, ils seront 100. Autrement dit, ce phénomène des jihadistes renseigne sur un mal plus profond, qui touche une partie importante de notre jeunesse.

Infiltrez-vous des sites islamistes radicaux et êtes- vous en mesure de savoir qui « clique », et à quel moment ?

Chaque cas est particulier. Il arrive que nous ayons la chance de connaître la ligne téléphonique utilisée depuis la Syrie pour appeler des gens en France. D’autres fois, nous avons accès à une boîte mail utilisée pour ce type de contacts, soit de la France vers la Syrie, soit l’inverse. Et puis il y a les messageries privées de sites internet, qui sont parfois cryptées et sur lesquelles des internautes se laissent des messages codés. Ce n’est pas tant la propagande diffusée par ces sites que ces échanges privés qui nous renseignent sur d’éventuels projets terroristes.

Combien de français sont-ils partis combattre en Syrie ?

On estime que 250 sont actuellement sur place, et que 70 à 80 sont partis et revenus. Si on fait le bilan, on est proche de 400 individus : cela peut sembler modeste, mais si on multiplie par 100, cela fait beaucoup de monde.

Ceux qui reviennent sont-ils connus de vos services ?

Beaucoup ne l’étaient pas au moment de leur départ. Heureusement, grâce notamment à leurs parents, aux services de renseignement et aux listings d’avion, la plupart d’entre eux le sont à leur retour.

Juridiquement, que se passe- t-il pour ceux qui rentrent ?

La plupart d’entre eux sont mis en examen pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ». Une partie va en détention, une autre est placée sous contrôle judiciaire. Leurs papiers d’identité sont confisqués, ils ont l’interdiction de quitter le territoire. C’est une appréciation au cas par cas, qui tient beaucoup compte de la durée de leur séjour en Syrie et de la dangerosité potentielle qu’ils ont acquise. Un jeune qui a suivi un entraînement militaire assez long dans les rangs d’un groupe comme Al-Nosra est plus dangereux que celui qui revient au bout de trois semaines parce qu’aucun groupe terroriste n’a voulu de lui.

Quelle est la part des mineurs parmi les personnes parties combattre en Syrie ?

Ils sont une vingtaine. Leur proportion serait en train d’augmenter. Le cas des adolescents de 15 et 16 ans récupérés en Turquie par les parents (avant ou après leur passage en Syrie, l’enquête le dira) pose un problème plus général : depuis 2013, un mineur peut quitter le territoire français et se rendre dans certains pays, dont la Turquie, sans autorisation parentale de sortie. Je veux bien qu’il y ait la libre circulation des personnes, mais enfin, ce dispositif pourrait être revu assez vite.

Arrivez-vous à empêcher des départs ?

Nous pouvons procéder à une interpellation avant les départs, suivie d’une garde à vue et d’une éventuelle présentation à un juge d’instruction. Mais pour cela, il faut que nous ayons affaire à deux personnes au moins [nombre minimum constitutif de l’infraction d’« association de malfaiteurs »] et que nous parvenions à démontrer que leur intention est de rejoindre un groupe reconnu et qualifié de « terroriste ». Car ce qui est répréhensible, ce n’est pas le fait d’aller combattre à l’étranger mais de rejoindre un groupe terroriste, soit, pour la question qui nous concerne, tout groupe dans la mouvance d’Al-Qaïda.

Autrement dit, des français qui partiraient combattre dans les rangs de l’ASL, l’Armée syrienne libre, ne seraient, eux, pas inquiétés ?

En effet. Mais le problème, c’est que la plupart des jeunes ne sont pas intéressés par l’ASL 

Quelle est la part de convertis dans les dossiers que vous suivez ?

Je n’ai pas fait de statistiques, mais je dirais qu’ils forment un tiers de l’ensemble

Cependant, on n’a pas forcément l’impression que ces jihadistes, à leur retour, représentent un risque terroriste sérieux…

À court terme, tout à fait d’accord. Ceux qui reviennent sont focalisés sur la Syrie. À moyen terme, l’expérience du passé invite à la vigilance. En Bosnie, de jeunes français sont partis s’enrôler dans les rangs du bataillon des « moudjahidines de Zenica » pour lutter contre les serbes, alors même que la France a été, à un moment donné, engagée contre les serbes. De retour en France après les accords de paix de Dayton, en 1995, des combattants, qui s’estimaient trahis, ont préparé des attentats, tel le groupe dit « de Roubaix », qui a tué dans des braquages dont le butin devait servir à alimenter sa cause. Là où ils avaient porté les armes, les « moudjahidines » français voulaient l’instauration d’un état islamique régi par la charia. Ils n’y sont pas parvenus en Bosnie, pas plus qu’ils n’y arriveront en Syrie – voyez-vous un monde accepter un état islamique en syrie ? Or, eux y croient dur comme fer.

Ce qui nous ramène à la radicalisation. Y a-t-il, en France, outre le centre que s’apprête à ouvrir Dounia Bouzar, des structures affectées à cette tâche ?

Paradoxalement, de telles structures existent dans des pays connus pour leur conception plus ou moins radicale de l’islam, en Arabie saoudite et au Pakistan par exemple. Dans ces pays, on essaiera de faire comprendre aux individus en partance pour le jihad ou qui en reviennent que l’islam, y compris ses expressions que nous, occidentaux, jugeons comme radicales, c’est bien, mais que le terrorisme, c’est mal. En France, pays laïque, à qui peut-on confier la responsabilité de tels programmes de déradicalisation ? Qui peut se faire entendre de jeunes qui, à la base – et j’en rencontre suffisamment pour le savoir – pensent qu’il n’y a pas d’autre vérité que l’islam radical, que nous sommes des « mécréants » et que la démocratie,  qui consiste selon eux à voter des lois contre l’islam, est une mauvaise chose ? Il y a là un sacré boulot. Il faut nécessairement trouver des religieux qui ont assez d’impact et de légitimité théologique pour pouvoir ramener ces jeunes vers un islam plus tolérant.

Chose plus facile à dire qu’à faire, sans doute…

Si l’on veut, à l’avenir, prévenir la radicalisation à la racine, il faut inventer un système qui limite le prosélytisme religieux radical, en particulier sur ces sites islamistes au discours très structuré. De plus, il y a de fortes chances que des parents fondamentalistes éduquent leurs enfants à leur image, et cela vaut pour toutes les religions. En France, des pères ou des grands frères montrent des images de jihad et d’égorgement à des gamins de 10 ans. Au cours de perquisitions, nous avons découvert dans des ordinateurs des photos d’enfants habillés en moudjahidines. Si un père montrait des images pédophiles à son enfant, il serait poursuivi pour cela. Alors, peut-on tolérer que des individus inculquent à leurs enfants la haine de la démocratie, engendrant ainsi une génération rejetant les idées laïques et républicaines ? À ce degré de radicalité, nous n’avons plus affaire à une religion mais à une secte.

Travaillez-vous avec l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), de manière formelle ou informelle ?

Non, je ne dirais pas que je « travaille avec » eux, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de discussions à l’occasion de rencontres avec tel ou tel membre de telle ou telle instance musulmane en France. Ne perdons pas de vue que la justice antiterroriste est quelque chose de très particulier. Il faut bien distinguer la question des poursuites judiciaires du phénomène de société. Gardons-nous des amalgames. Les électrons radicalisés prospèrent d’autant mieux que la communauté musulmane, éclatée, est pour l’heure dans l’incapacité de traiter ce problème, en l’absence de contrôle social qui permettrait de donner l’alerte. Mais tous ces aspects ne relèvent pas de la justice antiterroriste.

Des sites communautaires musulmans devraient- ils alerter contre la radicalisation de type sectaire ?

Si l’un d’eux le fait, je crains qu’il ne signe son arrêt de mort, alors que déjà, les jeunes se tournent vers les sites les plus radicaux, par exemple Ansar al-haqq. Je pense qu’il faut durcir la répression sur ces sites, tout simple- ment parce qu’il y a état d’urgence.

Peut-être, mais ce faisant, on risque de verser de la lutte antiterroriste à la police politique…

Je sais bien. Il ne s’agit pas d’aller contre la liberté d’expression. Mais je peux vous dire très clairement qu’il n’y a rien qui relève de la liberté politique sur un site comme shoumoukh al-islam, qui appelle à tuer tous les « mécréants ».

Quels pays sont à votre sens un peu trop laxistes vis-à-vis des sites islamistes radicaux ?

Des sites clairement référencés Al-Qaïda sont hébergés en Malaisie ou au Qatar, par exemple.

Le Qatar, d’où partent les prêches du prédicateur Youssef al-Qaradawi… Le Qatar avec lequel la France a noué des liens financiers et diplomatiques très forts…

Oui, ce n’est pas très logique du point de vue de la lutte antiterroriste, mais c’est le monde qui n’est pas logique. Ce n’est pas un juge qui le dit, n’importe qui est capable de le voir.[/access]

Valls se met aux Verts

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valls verts duflot

Les compte-rendus analytiques des votes à l’Assemblée nationale constituent toujours des mines de renseignements pour l’observateur attentif. Tenez, par exemple, on peut tirer quelques conclusions du relevé de vote des députés écologistes sur la déclaration de politique générale de Manuel Valls.

Sur les dix-sept membres du groupe écologiste, un seul n’a pas voté la confiance. Pas la peine de s’y attarder, Isabelle Attard, député du Calvados, annonce le même jour que, bien que membre du groupe EELV, elle fera campagne aux européennes pour le parti Nouvelle Donne, créé récemment autour de Pierre Larrouturou et Bruno Gaccio.

Restent seize parlementaires dont dix ont accordé leur confiance au Premier ministre, au premier rang desquels on recense les co-présidents Barbara Pompili et François de Rugy. Le vote de ces deux-là n’étonnera que les distraits. Car l’un et l’autre avaient publiquement regretté le refus du bureau exécutif de leur parti de participer au gouvernement.

Six députés écolos se sont courageusement abstenus. Qu’est ce qui me retient de ne pas voter la confiance aurait pu s’interroger, à l’instar de Jean-Claude Dusse, Noël Mamère, un autre moustachu célèbre, qui fut de ces six-là ? La trouille, peut-être ? C’est ce qu’avait répondu « Popeye » dans Les Bronzés font du ski.

La trouille porte un nom, ou plutôt deux : dissolution et investiture. Eh oui, les députés écologistes ne sont pas fous. Pas davantage, d’ailleurs, que leurs collègues de l’aile gauche du PS. Ils savent bien que si le gouvernement Valls n’avait pas obtenu la majorité hier, ils prenaient le risque de retourner devant les électeurs. En tant que député écologiste, ils risquaient même de n’y retourner qu’avec la seule investiture de leur parti avec un concurrent socialiste face à eux. Combien de députés EELV reviendraient à l’Assemblée dans ces conditions ? À l’évidence, ils ne se compteraient que sur les doigts d’une seule main. Noël Mamère qui n’avait pas de mots assez durs pour qualifier le nouveau Premier ministre il y a quelques jours, avait donc, selon la formule d’un excellent esprit, davantage confiance en Manuel Valls qu’en la dissolution.

Mardi, aux alentours de dix-neuf heures, l’article 12 de la constitution du 4 octobre 1958 marquait un but décisif face à la politique humaniste, sociale et écologiste incarnée par le député de Bègles. Malgré mon opposition globale au discours de Manuel Valls, ça m’a fait plutôt marrer, il faut bien le reconnaître.

Cécile Duflot semble compter sur les prochaines élections européennes pour montrer ses muscles avant de faire miroiter sa candidature en 2017. L’idée serait de faire monnayer son retrait de dernière minute contre le maintien d’un groupe parlementaire vert à l’Assemblée nationale.

Face à un PS amorphe emmené par un leader aussi médiocre qu’Harlem Désir, les écolos pourraient effectivement réussir un joli coup le 25 mai. Mais en attendant, il ne faudrait pas tout gâcher en précipitant des élections législatives anticipées. La transition énergétique, les progrès sociaux et sociétaux peuvent attendre, passant loin, très loin, derrière les calculs de boutiquiers du duo Placé-Duflot.

*Photo : WITT/SIPA. 00663724_000014.

Turquie: ces émeutes et ces morts invisibles

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Taksim Turquie Erdogan

Depuis les manifestations de Taksim et le scandale des écoutes, beaucoup d’observateurs annonçaient le début de la fin pour l’AKP.

Comme l’a montré Tancrède Josseran, les élections municipales, dramatisées et personnalisées à outrance autour de la figure du Premier ministre, ont viré au référendum pour ou contre Erdogan. Le verdict des urnes inflige un camouflet sévère à l’opposition en même temps que s’ouvre un boulevard vers la présidentielle d’août pour « le nouveau sultan ». Un règne de douze ans sur la Turquie qui devrait donc se prolonger encore quelques années.

Il aura fallu ces émeutes, ces scandales et cette volonté farouche de s’accrocher au pouvoir pour ouvrir les yeux de beaucoup sur le régime corrompu de l’AKP. Lors du débat sur la constitution européenne et l’entrée de la Turquie en Europe en 2005, les intellectuels comme Alexandre Adler ne tarissaient pas d’éloge sur Erdogan, « modèle d’un islamisme modéré ». Les comparaisons les plus fantaisistes se répandaient sans scrupules. Pour Olivier Roy, l’AKP était l’équivalent du MRP et la démocratie chrétienne française. Pas plus tard qu’en février dernier, Jean-François Bayart au cours d’une conférence à l’IHEDN voyait l’AKP comme l’équivalent conservateur du Parti populaire espagnol… Mais c’est au cours des « printemps arabes » que l’AKP a été érigé en modèle à suivre pour le Moyen-Orient. Pourtant un an auparavant, la réforme constitutionnelle de 2010 avait permit à Erdogan de durcir son emprise légal sur l’État turc et de tourner la page de la laïcité kémaliste. On serait tenté de dire que dans l’ensemble, les régimes arabes, Égypte en tête, ont bien compris la leçon turque : dévoyer la démocratie pour régner sans partage.

Il faut croire qu’en haut lieu à Paris et à Bruxelles, on préfère encore détourner le regard sur une telle dérive. Élu peu après l’euphorie des printemps arabes, François Hollande, décidait de relancer les négociations d’adhésion européenne interrompues par son prédécesseur. Ce fut l’objet, en pleine crise politique turque, d’une visite historique à Ankara le 26 janvier dernier. La première visite de ce niveau depuis 22 ans. Avec un dilemme, comment sermonner Poutine et Ianoukovitch à Kiev et laisser Erdogan bafouer l’indépendance de la Justice et de la presse à Istamboul? À Bruxelles, les timides réprobations européennes face à la dérive turque n’ont pas empêché Hermann Van Rompuy de recevoir Erdogan le 21 janvier. Lequel fut accueilli en héros par 3000 supporteurs de la communauté turque bruxelloise. Après les coupures de Twiter ou YouTube, l’Europe avait l’opportunité de signifier que les négociations d’adhésion étaient caduques. D’un mal un bien, la dérive autoritaire d’Erdogan aurait pu résoudre la question de l’identité et de l’élargissement de l’espace européen. Après tout, les perspectives d’adhésion européenne ont été largement instrumentalisées par l’AKP pour éliminer toute résistance politique vis-à-vis des militaires mais aussi d’une classe moyenne turque avide de liberté et de prospérité. Il n’aurait pas été incongru de lui rendre la monnaie de sa pièce au moment où l’Europe unanime prenait des sanctions contre Poutine.

Une Europe sans Turquie? Voilà qui serait un sérieux revers pour la diplomatie anglo-saxonne. La position stratégique de la Turquie face à la Russie et l’Iran est précieuse pour l’OTAN et l’Amérique. On peut comprendre aussi que la Turquie dans l’UE diluerait un peu plus l’hypothèse d’une Europe-puissance. Un deuxième pôle occidental qui ferait des États-Unis un partenaire et non plus un grand-frère en Europe. Un cauchemar pour l’Amérique qui renoncerait dès lors à son leadership. Toutes ces raisons expliquent pourquoi l’Amérique murmure son désaccord devant la dérive turque à Taksim quand elle hurle à Maïdan. Elles n’expliquent pas pourquoi Bruxelles et Paris font de même.

*Photo : DEPO PHOTO/SIPA/1403131636. 00679024_000024.

Jihad autour de ma chambre, fresque et frasques

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tunisie jihad fresque syrie

tunisie jihad fresque syrie

Tunisie : Jihad autour de ma chambre

Depuis la fuite de Ben Ali vers l’Arabie saoudite, en janvier 2011, la presse tunisienne a rompu avec la propagande étatique à la Ceausescu. Hélas, le culte du scoop, désormais à l’honneur, n’est pas garant d’un âge d’or de l’information. Le 15 mars, Naoufel Ouertani, animateur sur la chaîne privée Ettounsiya TV, promet le scoop du siècle : il va recevoir un jeune jihadiste repenti. Abu Qussay, Tunisien d’une trentaine d’années au visage masqué, raconte par le menu le périple épique qui l’a conduit de sa ville natale de Kairouan, dans le centre de la Tunisie, jusqu’au front syrien, où il a combattu de l’été 2011 à janvier 2013.

L’impact est énorme. Il est vrai que ces aveux télévisés recélaient de sacrées pépites, confirmant les financements saoudo-bahreïno-koweïtiens de l’Internationaliste salafiste, et glissant au passage quelques détails graveleux sur le repos du guerrier islamiste. Du pain bénit pour des millions de Tunisiens chauffés à blanc contre les monarchies du Golfe, mécènes des islamistes locaux, dont la gestion du pays a fait bien des mécontents.

Quelques détails clochent néanmoins.[access capability= »lire_inedits »] Abou Qussay prétend avoir renoncé à la lutte armée après l’assassinat du cheikh Bouti, un imam sunnite proche du régime syrien, événement qui l’aurait, dit-il, décidé à rentrer au pays. Or Bouti a été tué par une explosion en plein sermon, le 21 mars 2013, soit plus de deux mois après le prétendu retour au pays natal du volontaire. D’autres incohérences de la même eau mettent la puce à l’oreille de Rached Khiari, directeur du site d’information Al-Sada. Ce dernier interroge la famille du « jihadiste »… laquelle lui certifie que l’intéressé n’a jamais quitté Kairouan ces dernières années.

Gros-Jean comme devant, Naoufel Ouertani reconnaît avoir voulu faire un « coup » en invitant le mythomane masqué afin, dit-il, de « sensibiliser les jeunes à la question du jihad en Syrie », qui concerne des centaines de Tunisiens au sang chaud.

Les masques tombés, on peut en déduire une double leçon à l’usage des journalistes pressés : une histoire vraisemblable n’est pas forcément vraie. Et un faux témoignage n’invalide pas une réalité avérée.

Daoud Boughezala

Fresque et frasques

Depuis les années de guerre froide, à Berlin, on sait que les murs peints sont un sujet sensible, même quand le quartier ne l’est pas. Témoin la jusque-là paisible rue de Montbernage, à Poitiers, en proie depuis quelques semaines à ce que nos  confrères de La Nouvelle République du Centre-Ouest n’hésitent pas à qualifier de « guérilla graphique ».

Aux origines de ce conflit pictural pictavin, une fresque qui représente deux monstrueux crânes humains géants, sur fond de flots de sang, avec la mention « Die bobo die » (Crève, bobo, crève !). Hélas, les riverains n’ont aucun sens artistique. L’un des auteurs de la fresque, Jean-Marie Ezzamari, s’en plaint amèrement, toujours dans les colonnes de la NRCO : « La fresque a été salopée par les gens du quartier qui n’aiment pas les crânes. » Des sagouins locaux ont en effet appliqué quelques retouches espiègles aux deux têtes de mort, notamment en les ornant de fleurs colorées et en apposant la mystérieuse signature « Juju et Nono » sur l’un des crânes – donnant à l’ensemble une touche discrètement romantique.

Les graffeurs de l’association Pictav’Art, à l’origine de l’oeuvre, ont réagi sèchement. Ils ont décidé, en sus des deux crânes, de bomber deux pendus très vilains afin de montrer qu’ils pouvaient « vraiment faire quelque chose de choquant » (dixit Jean-Marie Ezzamari). L’un des pendus est une femme enceinte. Craignant que les enfants du quartier ne soient choqués à la vue de la fresque macabre, une habitante du quartier a tenté de porter plainte, mais la police a refusé d’enregistrer sa poursuite. Puis d’autres riverains ont à nouveau barbouillé la fresque, donnant aux maudits crânes de faux airs du Cri de Munch, en train de couler…

On craint la réaction des artistes… Trois crânes ? Quatre pendus ? Jusqu’où cette histoire ira-t-elle ?[/access]

François-Xavier Ajavon

L’alcoolisme tue sans modération

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alcoolisme loi evin vin

alcoolisme loi evin vin

La société tout entière est priée de continuer à croire que le vin est une merveille, fruit des attentions et des amours des vignerons et du terroir, civilisé, raffiné, luxueuse pépite pourvoyeuse de devises, créatrice de lien social, exclusivement bénéfique dans ses prestigieuses appellations séculaires, et sans danger aucun.

À condition, bien sûr, qu’il soit consommé « avec modération ».  Comme dans tout stéréotype,  il y a une part de vérité dans cette présentation car le vin apporte du plaisir gustatif, de l’agrément social, du bien-être temporaire. Et il est tout à fait légitime, sain et bon vivant, que la société puisse goûter les plaisirs qu’il procure.

Mais ce tableau idyllique est fallacieux car il dissimule les vices cachés qui sont inhérents à sa consommation.  Le vin n’est pas un simple jus de raisin élaboré, doté de goûts variés et subtils. S’il n’était que cela, personne ou presque n’en boirait.  Le secret principal de sa séduisante alchimie est lié à l’alcool qu’il contient (appelé alcool éthylique, ou éthanol : C2H5OH). C’est l’alcool  qui donne au vin ses propriétés psycho-actives. Et, de ce point de vue, il ne se différencie aucunement des alcools forts, bière, cidre qui tous contiennent cette molécule qui fait l’attrait principal des boissons alcooliques. Mais qui en constitue aussi, indissociablement, le redoutable et souterrain danger.

La tromperie, même si elle est involontaire, consiste à présenter le vin comme exclusivement bénéfique, du côté du Bien, avec uniquement des avantages, et à dissimuler, voire à nier, ses nuisances potentielles pourtant bien réelles. Or l’alcool n’est pas que bon, c’est aussi un ensorceleur, un tueur qui choisit ses proies. Il en gracie beaucoup, mais il est implacable avec celles qu’il sélectionne. Selon quels critères ? Encore aujourd’hui, nous ne savons toujours pas, parmi les innombrables consommateurs de vin et d’alcools qui aura ultérieurement à en pâtir, qui deviendra alcoolo-dépendant, qui éprouvera, à vie, de l’agrément sans le moindre trouble. Tant que les producteurs ne savent pas retirer l’éthanol du vin, pour le public c’est le Loto.

L’argument de la « modération » est uniquement un élément statistique, il n’a aucun pouvoir de prédiction individuel : certaines personnes qui boivent très peu, et « que du bon », peuvent devenir alcoolo-dépendantes, d’autres boire à profusion… et rester indemnes. La « modération » est un argument de bon sens en santé publique, ce n’est nullement une garantie individuelle.

Le piège mental dans lequel nous tombons vient d’une perception erronée du risque réel que l’alcool représente. Il y a des substances qui rendent presque tout le monde addict très rapidement (tabac, héroïne…). L’alcool non. Le plus grand nombre, environ 90% de la population, n’aura pas de soucis majeurs avec l’alcool. Pour le tabac comme pour l’alcool, les dégâts sont tardifs, différés. La tentation est grande de ne pas voir de risque pour soi puisque nous sommes si nombreux à pouvoir boire sans problème. L’alcool, substance familière et désirée, n’est pas perçu spontanément comme dangereux.

C’est là où la propagande, qui exalte la magnificence du monde du vin, devient pernicieuse en faisant miroiter exclusivement ses attraits et, en dissimulant ses conséquences tragiques pourtant bien réelles, joue un bien mauvais tour aux personnes qui deviennent malades à cause de l’alcool. Il faut quand même se rendre compte que cette innocente molécule cause la mort de 49000 personnes par an (16 fois la route, 200 fois plus que le sida…) , sans oublier les centaines de milliers de désastres individuels et relationnels préalables qui durent des années, alors que les malades qui devraient se soigner n’osent souvent pas le faire car ils ont intégré la culpabilité et la honte d’avoir failli, distillés par la désinformation. Ils n’ont pas su être raisonnables, se contrôler, ils ont exagéré, ce sont des faibles, sans volonté, pas bien reluisants, etc. Beaucoup se terrent.

Le comble de l’absurde, et de l’injuste, attend l’alcoolo-dépendant qui tente de se soigner efficacement (proportion infime parmi les centaines de milliers de personnes concernées) : comme le soin initial implique de cesser d’absorber le toxique, il se trouve dans une position de marginalisation en situation sociale, en n’ingérant pas d’alcool dans un monde où tout le monde boit alcoolisé à la moindre occasion. Avec en prime le risque de stigmatisation, puis d’ostracisme, que les majorités appliquent à ceux dont les moeurs diffèrent des leurs. Résultat direct de la propagation, et de l’entretien, de préjugés fallacieux. Dans ce contexte, la Loi Evin est un minimum pour limiter le massacre.

Le pouvoir politique doit arbitrer entre les intérêts, complémentaires ou opposés, des différents groupes vivant sur le territoire.  On peut comprendre qu’il décide de ne pas trancher entre l’apport d’une filière économique, et les coûts qu’elle engendre, même s’ils sont supérieurs, eu égard à la complexité du problème.

En revanche, il est indispensable que la puissance publique protège la santé des jeunes, et des moins jeunes, sans oublier les femmes enceintes, et empêche, grâce à la loi, qu’ils soient davantage désinformés par la démagogie des lobbies et leurs seuls intérêts immédiats.

Laisser se répandre sans entraves une séduction publicitaire qui d’emblée se laverait les mains de la morbidité et de la mortalité induites par les produits qu’elle vante, serait d’une inacceptable légèreté. Le tabac et l’alcool, avec le sous-groupe très nombreux des dépendants alcoolo-tabagiques, causent plus de 120.000 morts, prématurées, par an. Quel gâchis !

En accord avec Evin, et Saint -Exupéry (« Je n’aime pas qu’on abîme les hommes »), je crois qu’il faut laisser un maximum d’espace de liberté, à condition que la liberté des uns ne nuise pas dramatiquement aux autres et à leur intégrité. La désinformation, les préjugés entretenus, les clichés éculés nuisent. Les poulaillers ont besoin de solides grillages pour se prémunir des inoffensifs renards masqués.

 

«Beuvez toujours, ne mourrez jamais»

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alcool loi evin

alcool loi evin

Inutile de le nier : la viticulture productiviste a long- temps privilégié ces gros rouges qui tachent dont s’abreuvait un prolétariat qui n’avait pas soif que de justice sociale. On sait combien les pouvoirs publics, les services de santé et les milieux viticoles eux-mêmes ont eu du mal à éradiquer ce fléau. Curieusement, c’est lorsqu’il fut acquis que la consommation de vin ne constituait plus un danger pour la société que la loi Évin a été adoptée – le 13 décembre 1990. Si cette loi a aidé efficacement à combattre le tabagisme dans les lieux publics, elle n’aura eu que des effets négatifs sur la viticulture française, sans contribuer en quoi que ce soit à la juste lutte contre l’alcoolisme.  Forgée dans l’airain du puritanisme par le lobby hygiéno-moraliste, la loi Évin interdit en effet toute forme de communication à caractère commercial sur le vin, privant ainsi l’un des fers de lance de notre commerce extérieur des moyens de promotion essentiels à sa survie.

Or, de nos jours, le vin tue infiniment moins que la voiture, le tabac, la pollution et, surtout, la malbouffe. [access capability= »lire_inedits »]En faire une consommation excessive est dangereux, comme pour toute boisson alcoolisée, mais si on le consomme avec modération, certaines des molécules organiques végétales qu’il contient, tels le resvératrol ou la procyanidine, sont un bienfait pour l’homme. Tous les cancérologues et les cardiologues le confirment : à part quelques crétins obsédés par la subsistance de clichés éculés, plus personne n’oserait affirmer que le chinon, le morgon et le jurançon blessent, que le gaillac, le pauillac et le bergerac abîment, que le cornas, le juliénas et le gigondas dégradent ou que le vouvray, le volnay et le valençay tuent. Ce qui tue, de nos jours, ce sont les produits trop gras, trop sucrés, trop salés contenus dans une alimentation dont les intrants chimiques rongent peu à peu nos organismes pour nous conduire à la mort avec la bénédiction financière de la publicité et de la grande distribution.

Mais voilà, le vigneron qui presse sa vendange cueillie à la main réjouit le cœur de l’homme mais n’a pas le droit de le dire, contrairement à l’industriel qui presse son huile de palme pour inoculer son poison hydrogéné chocolaté dans le corps de nos enfants pour en faire des diabétiques ou des futurs cancéreux. Il n’est pas, lui, réduit au silence par une loi Évin.

Cessons de diaboliser le vin par des réglementations imbéciles. Que la France cesse de pousser ses chariots remplis de premix soda-rhum-whisky- vodka de marques internationales qui déchirent tous les samedis soirs notre jeunesse : mieux vaut que celle-ci se remette à boire un petit coup de rouge quotidien. Les Romains considéraient à juste titre que la civilisation s’arrêtait aux limites géographiques de la vigne. J’ai toujours considéré que ceux qui ne boivent jamais de vin ont, en effet, quelque chose de barbare. « Beuvez toujours, ne mourrez jamais », disait François Rabelais. Trinquons, citoyens, à la mémoire du premier humaniste français.[/access]

*Image : Soleil.

La France n’a pas à rougir de son action au Rwanda

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kagame rwanda operation turquoise

kagame rwanda operation turquoise

C’est un triste anniversaire que le Rwanda célébrait le 6 avril dernier. Vingt ans plus tôt, jour pour jour, le pays devenait le théâtre d’un génocide emportant avec lui des centaines de milliers de victimes, sur fond de combats ethniques, de pillages, d’exactions, de tortures et d’exodes en série.

Les portes de l’enfer se sont ouvertes le 6 avril 1994 au soir, quand l’avion qui transportait le Président rwandais Habyarimana ainsi que son homologue burundais est abattu alors qu’il allait se poser sur le tarmac de l’aéroport de Kigali. Aujourd’hui encore, l’identité des commanditaires reste sujette à débat. Mais à, l’époque, pour certains cercles du pouvoir rwandais dirigé par la majorité hutu, il n’y a pas de doute : derrière l’assassinat se trouvent les Tutsis dont les forces armées, entrées dans le pays en octobre 1990, ne sont plus qu’à une dizaine de kilomètres de la capitale.  Pendant une centaine de jours, les tutsis sont massacrés dans des conditions abominables par les hutus.  Partout dans le pays, les cadavres des tutsis s’empilent. Dans la plupart des cas, les assassins sont les voisins de leurs victimes, armés de machettes. Chauffés à blanc par une propagande génocidaire quasi-officielle et dans un climat de « grande terreur » face à l’avancée exponentielle des forces tutsies du FPR, de nombreux hutus, souvent simples paysans, vont se transformer en véritables fauves.

En Occident, les images des horreurs défilent sur les écrans de télévision. Mais seule la France semble résolue à s’interposer. À peine six mois auparavant, les forces françaises ont quitté le pays après trois ans de présence, laissant la place à la force onusienne de la MINUAR, conformément aux accords de paix d’Arusha, Les casques bleus se révèlent impuissants et, par la voix du général canadien Roméo Dallaire, multiplient les demandes urgentes de renfort. Cet officier ne sera pas écouté, condamné à devenir le témoin d’un génocide qu’il croyait pouvoir sinon empêcher, du moins atténuer.

Dans l’urgence et face à la dégradation générale de la situation – la faillite des accords d’Arusha, la panique des proches du président assassiné et l’arrivée des forces tutsies à Kigali – la France déclenche l’opération Amarillys. Celle-ci, longue d’une semaine, a pour objectif l’évacuation des ressortissants français et internationaux. À maintes reprises, on reprochera à la France de ne pas être intervenue au cours de cette opération pour arrêter le massacre. Il faut signaler que le commandant en chef de l‘ONU n’y était pas favorable et que même les forces tutsies, aussi nombreuses que les  troupes françaises, n’ont pas pu faire grand-chose. Autres critiques adressées à la France : avoir fourni des munitions aux milices hutues et avoir appliqué des critères forcément sélectifs pour l’évacuation des citoyens rwandais. Ces accusations, certes compréhensibles, se sont souvent appuyées sur des témoignages douteux voire carrément faux. Tout au plus peut-on peut reprocher aux forces françaises quelques erreurs de jugements dans des circonstances extrêmement compliquées.

C’est donc après plus de deux mois de massacres et d’impuissance onusienne que, le 22 juin 1994, la diplomatie française arrache à l’ONU un feu vert pour une intervention limitée à deux mois. La France lance  l’opération Turquoise et dépêche trois groupements opérationnels qui prennent position dans l’Ouest du pays, avec pour mission de « mettre fin aux massacres partout où cela sera possible, éventuellement en utilisant la force. »

Fin août 1994, l’armée française se retire, remplacée par la MINUAR II. Son action de soixante jours aura tout de même permis d’interrompre les massacres et de sauver des milliers de vie – tutsies mais aussi hutues, menacées à leur tour par les rapports de force changeants.  Elle aura aussi  permis à environ deux millions et demi de personnes déplacées de rester dans leurs pays, leur évitant ainsi le sort tragique des réfugiés expatriés.

Mais malgré ces faits, la France se retrouve aujourd’hui sur le banc des accusés, pointée du doigt – le comble  – par Paul Kagame, actuel président et ancien chef de la rébellion. Un homme que de nombreux indices concordants désignent comme le commanditaire de l’attentat de 6 avril 1994 ! Que reproche-t-il à la France dont les forces, rappelons-le, n’ont pas été sur le terrain entre la fin de 1993 et juin 1994 ? Ni plus ni moins que d’avoir entraîné et armé à dessein les assassins, pendant les trois années de sa présence militaire aux côtés des forces armées rwandaises.

Or, si l’on peut débattre de la logique qui a guidé la décision de François Mitterrand d’aider le gouvernement rwandais en octobre 1990, on ne saurait nier la légalité et la légitimité de la démarche. Si l’on peut convenir que les instructeurs français ont sans doute parfois outrepassé le cadre strict de leur mission de formation et de conseil auprès des unités combattantes de l’armée rwandaise, cela ne nous autorise pas  à accuser les militaires français de complicité dans la préparation d’un génocide. Et d’ailleurs, quand on connaît la réalité de ce génocide, perpétré le plus souvent à l’arme blanche, par des gens sans aucune formation militaire, on se demande si ces assassins improvisés avaient réellement besoin d’un savoir-faire acquis à Saint-Cyr…  Il y a d’autres questions autrement plus pertinentes qu’on ne pose jamais : pourquoi la MINUAR n’a-t-elle pas reçu les renforts nécessaires qu’elle demandait au moment même où les atrocités se déroulaient ?  Pour quelles raisons a-t-il fallu attendre deux mois et demi avant de permettre à la France d’intervenir?  Les réponses sont sans doute trop évidentes.

En instrumentalisant le génocide dont il pourrait porter une certaine responsabilité, Kagame tente de légitimer son autorité, aujourd’hui ébréchée. Après s’être emparé du pouvoir en 1994, il est confronté au problème politique fondamental du Rwanda : sa démographie. Aussi longtemps que la politique du pays sera structurée par le clivage ethnique, les Hutus, largement majoritaires, détiendront le pouvoir.  Pour le tutsi Kagame, la démocratie est un piège dont la seule issue est un mélange de discours victimaire et d’alliance avec Washington. Dans ce contexte, la France est le coupable idéal. C’est peut-être cela, le prix de la démocratie.

 

*Photo : NICOLAS JOSE/SIPA. 00249762_000002.

Valls, un homme de droite comme les autres?

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manuel valls assemblee ump

Il y a eu un beau moment dans le discours de politique générale de Manuel Valls. Evidemment, ce moment, il fallait l’entendre. Les bancs de la droite avaient décidé de se comporter comme une classe de ZEP, et encore une classe de ZEP mal tenue par son prof car il y a souvent plus de respect dans une classe de ZEP pour un prof qui sait s’y prendre que sur les bancs de l’UMP pour un Premier ministre qui a l’air de savoir s’y prendre aussi.

Au moins, le prof qui sait s’y prendre n’est pas l’objet d’un procès constant en illégitimité de la part de ses élèves turbulents comme l’est la gauche quand elle est au pouvoir de la part de la droite quand elle n’y est plus.  La droite française, c’est son problème, elle se vit depuis toujours comme la propriétaire naturelle du pouvoir. Elle n’a toujours pas écrit le mot « alternance » dans son dictionnaire personnel. Quand la droite voit la gauche arriver au pouvoir, elle se rejoue sur le mode farce, heureusement, Versailles contre la Commune ou Pinochet contre Allende.

Et encore, on dit la droite, on dit la gauche mais tout le monde voit bien que cela s’estompe. C’est peut-être ça qui rend d’ailleurs la droite si hargneuse au point de préférer le chahut un jour aussi solennel que celui d’un vote de confiance. Au point d’indigner Luc Ferry qui a signalé via un réseau social tout ce que ce comportement avait de scandaleux. Oui, ce doit être dur, ou pire incompréhensible pour la droite de s’apercevoir que si un des siens était à la place de Valls, il dirait la même chose que Valls, voire que Valls lui-même pourrait être l’un des siens.

On l’a bien senti à la réplique de Christian Jacob, le président des députés UMP, chargé de répondre à Valls. Les siens ne lui ont pas rendu service, à Christian Jacob. Incarner l’opposition à quelqu’un qui est comme vous requiert des qualités dialectiques que peut-être Jacob n’a pas, comme d’ailleurs beaucoup de ces demi-doués apparus à la faveur de Sarkozy qui ne supportait manifestement pas les intelligences menaçantes. Sauf dans le rôle des conseillers discrets comme Patrick Buisson, le célèbre preneur de son et Henri Guaino, le dernier gaulliste. Parce qu’il faut bien reconnaître tout de même que s’entourer de Nadine Morano, Michèle Tabarot, Guillaume Peltier ou Christian Jacob, ça ne vaut tout de même pas Juppé, Bayrou, Boorloo ou Luc Ferry, justement.

Du coup, la droite s’est comportée comme ceux qu’elles passent son temps à stigmatiser : les ados des cités sans repères qui ne respectent plus rien, n’ont plus la moindre notion des moments où l’on peut déconner et parler zyva et des moments où l’on doit prendre sur soi et faire un effort de correction et de décence. Faites ce que je dis, pas ce que je fais et on s’étonne après que « bouffon » soit devenu l’insulte la plus courante dans les quartiers pour désigner celui qui vient donner des leçons ou incarne une autorité extérieure.

Du coup, on en aurait presque oublié le beau moment du discours de Manuel Valls. C’était quand il a affirmé sa fierté d’être français, et son bonheur d’avoir pu accéder aux plus hautes fonctions d’un pays où naître étranger n’est pas un handicap et que c’était justement pour cela qu’il l’aimait, ce pays. Il y eut un peu de lyrisme, donc, et il fut même question de « cœur battant ». On reconnaîtra que ça ne fait pas de mal, un peu de lyrisme, dans un discours politique. Après tout, nous sommes une vieille nation latine et nous souffrons sans doute beaucoup, sans même nous en rendre compte, de cette parole politique terne, technocratique qui semble s’être généralisée chez nos politiques. On ne peut pas dire, ainsi, que les deux précédents premiers ministres de la France aient brillé par leur lyrisme. Fillon et Ayrault avaient plutôt l’air de comptables dépressifs ou de proviseurs hypocondriaques.

On dira que cette sortie de Valls sur sa fierté d’être le Premier ministre d’un pays qui a su donner sa chance à un petit immigré espagnol était aussi de la communication mais en même temps n’importe qui vous dira que la meilleure des communications, c’est la sincérité. Même ces maîtres en insincérité que sont les communicants en sont convaincus, c’est dire. Et effectivement, Valls a eu raison de souligner ce bel aspect des choses, cette propension de la France à mettre en avant, indépendamment des origines, ceux qui veulent la servir. On pourrait dire que cela a commencé à la fin du XVIIIème avec un lieutenant d’artillerie ambitieux et corse qui a fait à la France de beaux enfants dont certains vivent encore comme le Code civil ou les départements.

Si Christian Jacob avait été utile et de gauche, et manifestement il n’est ni l’un ni l’autre, c’est là-dessus qu’il aurait attaqué Valls et non en essayant de faire croire que son programme économique était catastrophique alors que c’est le même que celui de l’UMP.

Il aurait demandé à Valls si dans vingt ans ou même trente, la France pourrait avoir à nouveau un Premier ministre né à l’étranger. Un Arabe, un Noir ou un Rom. Un ou une qui serait issu des écoles de la République, un qui ne serait pas resté assigné à une identité ethnico-religieuse,  fier de servir une France qui lui aurait donné sa chance.

Et là Manuel Valls aurait peut-être été déstabilisé car sur ces questions-là comme sur d’autres, c’est bien un homme de droite comme les autres.

 *Photo : LCHAM/SIPA. 00681147_000014. 

Du mensonge en politique : vaste programme…

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En sortant son vademecum le 7 mars 2014, Thomas Guénolé ne pouvait pas mieux tomber… De mensonge, il est souvent question ces temps-ci et si l’on en croit son introduction traitant de la «place du marché électoral »,  les échéances à venir ne risquent pas d’arranger les choses.

Thomas Guénolé, docteur en sciences politiques et maître de conférences à Sciences Po nous propose un amphi sur le mensonge politique avec force exemples et quelques travaux dirigés à l’appui. Mais ce petit ouvrage, qui n’occupe guère plus d’une heure, laisse le lecteur sur sa faim.

Que les hommes politiques mentent et bonimentent n’est un secret pour personne. La tradition mythomane de notre classe dirigeante ne date pas d’hier. Et contrairement à l’usage chez certains pays voisins ou amis, elle est somme toute assez bien tolérée chez nous. Mais quel dommage, à l’instar de celle des hommes politiques qu’il examine, la promesse de ce petit opus est un peu surévaluée. On peut y voir l’expression d’un marketing et d’un timing finement maîtrisé…

On aurait aimé y faire des découvertes, y trouver des originalités, des scoops qui auraient échappé à la vigilance de la presse peut-être ? Mais au même titre que nous attendons trop  –trop de moralité, trop de courage, trop d’abnégation, trop de compétences- de nos hommes politiques qui ne sont finalement que des hommes comme les autres, n’espérons-nous pas trop de nos politologues ?

En décortiquant les diverses techniques de mensonge qui s’offrent à nos édiles, Thomas Guénolé n’invente pas l’eau tiède. Il rappelle les escroqueries dont on se souvient parfaitement, même s’il apparait parfois dans les urnes qu’en réalité, on les a un peu oubliées –un mensonge chasse l’autre.

De la rhétorique pure à l’emballage marketing, en passant par le reality-show psychologique –oui j’ai menti et je le regrette tellement, mais chacun n’a-t-il pas sa part d’ombre ?-, de la provocation à la désignation de boucs émissaires qui flatte les croyances des gogos, de la torsion de statistique à la généralisation, avec un petit détour par la langue de bois rebaptisée « pipotron », il analyse les grosses ficelles.  Mais ces ficelles-là,  justement parce qu’elles sont grosses, n’avaient probablement échappé à personne. Les TD ou exercices d’entrainement pour détecter le mensonge et nous en protéger sont également un peu sommaires. On attendait quelque-chose de plus élaboré.

Et de nous interroger en refermant l’ouvrage : nous a-t-il bien tout dit ? Alors certes, l’électeur –comme les lecteurs-  en demande toujours trop. D’accord, mais pourquoi ? A mon avis, on nous cache quelque chose !

 

Petit guide du mensonge en politique –Thomas Guénolé –First Document – 2014.

 

 

Rwanda : les leçons humanitaires du Pr Kagame

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paul kagame france rwanda genocide

paul kagame france rwanda genocide

Le président rwandais accuse une nouvelle fois la France d’être impliquée dans le génocide qui ensanglanta le Rwanda au printemps 1994. Rien de nouveau : en 2004 déjà, après que l’enquête d’instruction du juge Bruguière l’eût désigné comme responsable de l’attentat du 6 avril 1994 ayant déclenché le génocide, Paul Kagame avait demandé l’ouverture d’une commission indépendante pour déterminer l’étendue de la responsabilité de la France dans le déroulement de ces événements.
Mais aujourd’hui, les termes ont changé. Le président rwandais, anglophone strict élevé en Ouganda, parle de participation directe et active de l’armée française au génocide de 1994 qui fit plus de 800 000 morts en 100 jours, chez les tutsis du Rwanda, mais aussi chez les hutus modérés.
« After all…after all, les faits sont têtus. » À la tribune du stade de Kigali, devant plusieurs milliers de personnes et la chaise vide de l’ambassadeur de France, l’homme de fer de ce petit pays des milles collines, vient, en français, d’accuser l’armée française d’avoir combattu aux côtés du Hutu Power, et d’avoir pris part aux massacres.

Comment, dans ces conditions, ne pas se réjouir que ni Christiane Taubira, ni Michel Flesch, ambassadeur de Franche à Kigali, ne se soient rendus aux célébrations ? « Revenir sur la responsabilité de la France, c’est une chose. Accuser la France de façon directe et précise d’être les coauteurs de ces crimes, c’en est une autre. C’est infamant, ignoble et faux. », explique Rony Brauman, ancien directeur de Médecins sans frontières présent au Rwanda en 1994.

C’est à l’heure où tous les projecteurs sont braqués vers Kigali que l’homme à la silhouette longiligne détourne habilement le regard de la communauté internationale de ses propres responsabilités. En accusant la France, en saisissant cette tribune qu’est le vingtième anniversaire du génocide rwandais, le président Kagame tente de faire oublier ses agissements. Car beaucoup de voix s’élèvent contre ce quasi-dictateur, ce « prétorien à sang froid », selon l’expression du  journaliste Vincent Hugeux. « Kagame est un expert dans l’instrumentalisation du malheur des siens. Longtemps, la communauté internationale n’a rien osé dire, tant elle se sentait coupable d’avoir laissé une telle horreur arriver. Il a longtemps bénéficié d’une diplomatie dérogatoire. »
Liberté d’expression muselée, dissidence emprisonnée, Kigali n’a jamais été aussi isolée. Même les Etats-Unis, l’allié de toujours, semblent refroidis par les dérives du président. Les relations avec les Etats africains sont tendues : ainsi l’Afrique du sud a subitement expulsé quatre diplomates rwandais après l’assassinat le 31 décembre 2013 du colonel Patrick Karegeya, un opposant en exil.
Le « miracle rwandais » ne suffit plus à masquer le régime mis en place par Paul Kagame depuis son élection en 2000. Pour Rony Brauman « le président du Rwanda est un tyran sanguinaire qui assassine et enferme ses opposants, et a qui saccage la région du Kivu en République Démocratique du Congo par l’intermédiaire de ses milices. Cela en fait l’un des criminels les plus sanglants de l’Afrique, au moins autant que le président soudanais Omar el-Bechir ».

C’est en France que Jean-Marie Micombero, ancien haut gradé du Front patriotique rwandais, a choisi de s’exprimer. Il accuse Paul Kagame d’être l’instigateur de l’attentat du 6 avril 1994. Son témoignage crucial sur les événements, repris par Pierre Péan dans les pages du journal Marianne, n’a rencontré que peu d’échos. Il contredit en partie les conclusions de la seconde enquête d’instruction menée par les juges Marc Trévidic et Nathalie Poux. Selon le journaliste auteur en 2005 d’une enquête à charge contre le régime du FPR de Kagame, Noires fureurs, blancs menteurs, il n’y a pas, comme on l’entend aujourd’hui, d’incertitude sur l’origine de l’attentat qui coûta la vie au président rwandais de l’époque, Juvénal Habyarimana, et fut l’étincelle qui transforma le pays en abattoir. « C’est Paul Kagame et le FPR qui ont commandité cet attentat dans l’espoir de prendre le pouvoir qu’ils n’auraient pu gagner démocratiquement, étant issu de la minorité tutsie. Bien évidemment, ils n’avaient pas prévu l’ampleur du désastre, mais ils savaient qu’il y aurait des dommages collatéraux. » Aujourd’hui, plusieurs témoignages viennent accréditer cette version des faits, et menacent de faire exploser la légitimité sur laquelle est basée le régime de Paul Kagame.
Pour répondre à ces accusations, le président emploie les méthodes dignes des anciens régimes communistes  : emprisonnement, comme pour l’opposante Victoire Ingabire condamnée à 8 ans de prison, ou accusations de négationnisme, comme pour le journaliste Pierre Péan et beaucoup d’autres de ses adversaires.

Le développement économique spectaculaire du pays reste la grande réussite de Kagame. Mais à quel prix le Rwanda, politiquement et socialement étranglé, est-il devenu le « dragon de l’Afrique »?

*Photo : Ben Curtis/AP/SIPA. AP21550758_000014.

Il faut sévir contre les sites jihadistes

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marc trevidic islam syrie

marc trevidic islam syrie

Juge au pôle antiterroriste de Paris, confronté à des situations d’endoctrinement extrêmes, Marc Trévidic est l’auteur de Terroristes : les 7 piliers de la déraison, Paris, éditions J.-C. Lattès, 2013.

« Notre jeunesse » : c’est en termes bienveillants que le juge antiterroriste Marc Trévidic parle de ces français, musulmans « de naissance » ou convertis, qui succombent à l’appel du « jihad » en Syrie. Marianne, qui ne trie pas parmi ses petits, est là pour les sortir de ce mauvais pas avant qu’il ne soit trop tard. Voilà pour le principe. Alors que les premières condamnations à de la prison ferme tombent dans des procès jugeant des individus de retour ou en partance pour les katibas salafistes, le magistrat, placé aux premières loges, estime que c’est en amont, contre le « prosélytisme religieux radical », la partie invisible de l’iceberg et par définition la plus importante du phénomène jihadiste, que l’essentiel du combat doit être mené[1. Cet entretien a été mené fin février. Le juge Trévidic venait d’apprendre que l’Algérie lui refusait le droit d’entrer sur son territoire pour y mener ses investigations sur l’assassinat, en 1996, des moines de Tibhirine. Une visite reportée « à plus tard » et une affaire à propos de laquelle il n’a pas voulu dire un mot.]

Que pensez-vous de la création, à l’initiative de l’anthropologue Dounia Bouzar[2. Dounia Bouzar est l’auteur de Désamorcer l’islam radical. Ces dérives sectaires qui défigurent l’islam, Les éditions de l’Atelier, paris, 2014.], d’un centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam ?

Cette initiative ne peut aller que dans le bon sens. Depuis quelques années, de plus en plus de parents, constatant que leur enfant se radicalise, essaient de trouver des interlocuteurs. Or, pour l’heure, ces interlocuteurs sont exclusivement des policiers. Et la seule chose que les parents ont à leur dire, c’est que leur fils se radicalise. En soi, ça ne veut rien dire : se radicaliser n’est pas une infraction. Autrement dit, on n’arrivera à rien en jouant la carte de l’antiterrorisme classique, essentiellement répressif. L’arrestation, pour « association de malfaiteurs », d’un groupe avant son départ au combat ne touche que le sommet de l’iceberg sans apporter la moindre solution au problème majeur, qui est précisément la radicalisation. Nous, nous ne pouvons que traiter ses conséquences, dans le cadre de la prévention des attentats.

À partir de quand entrez-vous en action ?

En France, comme dans toutes les démocraties, on ne peut ouvrir une enquête pénale que sur la base d’éléments suggérant l’existence d’une infraction plausible. S’agissant de la Syrie, nous essayons de savoir si un groupe d’individus a des contacts, s’apprête à rejoindre ou a déjà rejoint un groupe que l’on peut qualifier de « terroriste », comme Al-Nosra (affilié à Al-Qaïda) ou l’état islamique en Irak et au levant (EILL). Mais je le répète, si des jeunes partent en Syrie, cela veut dire que beaucoup plus se sont fanatisés.[access capability= »lire_inedits »] C’est en quelque sorte mathématique : pour 1000 jeunes radicalisés, 10 partiront au combat, pour 10 000, ils seront 100. Autrement dit, ce phénomène des jihadistes renseigne sur un mal plus profond, qui touche une partie importante de notre jeunesse.

Infiltrez-vous des sites islamistes radicaux et êtes- vous en mesure de savoir qui « clique », et à quel moment ?

Chaque cas est particulier. Il arrive que nous ayons la chance de connaître la ligne téléphonique utilisée depuis la Syrie pour appeler des gens en France. D’autres fois, nous avons accès à une boîte mail utilisée pour ce type de contacts, soit de la France vers la Syrie, soit l’inverse. Et puis il y a les messageries privées de sites internet, qui sont parfois cryptées et sur lesquelles des internautes se laissent des messages codés. Ce n’est pas tant la propagande diffusée par ces sites que ces échanges privés qui nous renseignent sur d’éventuels projets terroristes.

Combien de français sont-ils partis combattre en Syrie ?

On estime que 250 sont actuellement sur place, et que 70 à 80 sont partis et revenus. Si on fait le bilan, on est proche de 400 individus : cela peut sembler modeste, mais si on multiplie par 100, cela fait beaucoup de monde.

Ceux qui reviennent sont-ils connus de vos services ?

Beaucoup ne l’étaient pas au moment de leur départ. Heureusement, grâce notamment à leurs parents, aux services de renseignement et aux listings d’avion, la plupart d’entre eux le sont à leur retour.

Juridiquement, que se passe- t-il pour ceux qui rentrent ?

La plupart d’entre eux sont mis en examen pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ». Une partie va en détention, une autre est placée sous contrôle judiciaire. Leurs papiers d’identité sont confisqués, ils ont l’interdiction de quitter le territoire. C’est une appréciation au cas par cas, qui tient beaucoup compte de la durée de leur séjour en Syrie et de la dangerosité potentielle qu’ils ont acquise. Un jeune qui a suivi un entraînement militaire assez long dans les rangs d’un groupe comme Al-Nosra est plus dangereux que celui qui revient au bout de trois semaines parce qu’aucun groupe terroriste n’a voulu de lui.

Quelle est la part des mineurs parmi les personnes parties combattre en Syrie ?

Ils sont une vingtaine. Leur proportion serait en train d’augmenter. Le cas des adolescents de 15 et 16 ans récupérés en Turquie par les parents (avant ou après leur passage en Syrie, l’enquête le dira) pose un problème plus général : depuis 2013, un mineur peut quitter le territoire français et se rendre dans certains pays, dont la Turquie, sans autorisation parentale de sortie. Je veux bien qu’il y ait la libre circulation des personnes, mais enfin, ce dispositif pourrait être revu assez vite.

Arrivez-vous à empêcher des départs ?

Nous pouvons procéder à une interpellation avant les départs, suivie d’une garde à vue et d’une éventuelle présentation à un juge d’instruction. Mais pour cela, il faut que nous ayons affaire à deux personnes au moins [nombre minimum constitutif de l’infraction d’« association de malfaiteurs »] et que nous parvenions à démontrer que leur intention est de rejoindre un groupe reconnu et qualifié de « terroriste ». Car ce qui est répréhensible, ce n’est pas le fait d’aller combattre à l’étranger mais de rejoindre un groupe terroriste, soit, pour la question qui nous concerne, tout groupe dans la mouvance d’Al-Qaïda.

Autrement dit, des français qui partiraient combattre dans les rangs de l’ASL, l’Armée syrienne libre, ne seraient, eux, pas inquiétés ?

En effet. Mais le problème, c’est que la plupart des jeunes ne sont pas intéressés par l’ASL 

Quelle est la part de convertis dans les dossiers que vous suivez ?

Je n’ai pas fait de statistiques, mais je dirais qu’ils forment un tiers de l’ensemble

Cependant, on n’a pas forcément l’impression que ces jihadistes, à leur retour, représentent un risque terroriste sérieux…

À court terme, tout à fait d’accord. Ceux qui reviennent sont focalisés sur la Syrie. À moyen terme, l’expérience du passé invite à la vigilance. En Bosnie, de jeunes français sont partis s’enrôler dans les rangs du bataillon des « moudjahidines de Zenica » pour lutter contre les serbes, alors même que la France a été, à un moment donné, engagée contre les serbes. De retour en France après les accords de paix de Dayton, en 1995, des combattants, qui s’estimaient trahis, ont préparé des attentats, tel le groupe dit « de Roubaix », qui a tué dans des braquages dont le butin devait servir à alimenter sa cause. Là où ils avaient porté les armes, les « moudjahidines » français voulaient l’instauration d’un état islamique régi par la charia. Ils n’y sont pas parvenus en Bosnie, pas plus qu’ils n’y arriveront en Syrie – voyez-vous un monde accepter un état islamique en syrie ? Or, eux y croient dur comme fer.

Ce qui nous ramène à la radicalisation. Y a-t-il, en France, outre le centre que s’apprête à ouvrir Dounia Bouzar, des structures affectées à cette tâche ?

Paradoxalement, de telles structures existent dans des pays connus pour leur conception plus ou moins radicale de l’islam, en Arabie saoudite et au Pakistan par exemple. Dans ces pays, on essaiera de faire comprendre aux individus en partance pour le jihad ou qui en reviennent que l’islam, y compris ses expressions que nous, occidentaux, jugeons comme radicales, c’est bien, mais que le terrorisme, c’est mal. En France, pays laïque, à qui peut-on confier la responsabilité de tels programmes de déradicalisation ? Qui peut se faire entendre de jeunes qui, à la base – et j’en rencontre suffisamment pour le savoir – pensent qu’il n’y a pas d’autre vérité que l’islam radical, que nous sommes des « mécréants » et que la démocratie,  qui consiste selon eux à voter des lois contre l’islam, est une mauvaise chose ? Il y a là un sacré boulot. Il faut nécessairement trouver des religieux qui ont assez d’impact et de légitimité théologique pour pouvoir ramener ces jeunes vers un islam plus tolérant.

Chose plus facile à dire qu’à faire, sans doute…

Si l’on veut, à l’avenir, prévenir la radicalisation à la racine, il faut inventer un système qui limite le prosélytisme religieux radical, en particulier sur ces sites islamistes au discours très structuré. De plus, il y a de fortes chances que des parents fondamentalistes éduquent leurs enfants à leur image, et cela vaut pour toutes les religions. En France, des pères ou des grands frères montrent des images de jihad et d’égorgement à des gamins de 10 ans. Au cours de perquisitions, nous avons découvert dans des ordinateurs des photos d’enfants habillés en moudjahidines. Si un père montrait des images pédophiles à son enfant, il serait poursuivi pour cela. Alors, peut-on tolérer que des individus inculquent à leurs enfants la haine de la démocratie, engendrant ainsi une génération rejetant les idées laïques et républicaines ? À ce degré de radicalité, nous n’avons plus affaire à une religion mais à une secte.

Travaillez-vous avec l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), de manière formelle ou informelle ?

Non, je ne dirais pas que je « travaille avec » eux, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de discussions à l’occasion de rencontres avec tel ou tel membre de telle ou telle instance musulmane en France. Ne perdons pas de vue que la justice antiterroriste est quelque chose de très particulier. Il faut bien distinguer la question des poursuites judiciaires du phénomène de société. Gardons-nous des amalgames. Les électrons radicalisés prospèrent d’autant mieux que la communauté musulmane, éclatée, est pour l’heure dans l’incapacité de traiter ce problème, en l’absence de contrôle social qui permettrait de donner l’alerte. Mais tous ces aspects ne relèvent pas de la justice antiterroriste.

Des sites communautaires musulmans devraient- ils alerter contre la radicalisation de type sectaire ?

Si l’un d’eux le fait, je crains qu’il ne signe son arrêt de mort, alors que déjà, les jeunes se tournent vers les sites les plus radicaux, par exemple Ansar al-haqq. Je pense qu’il faut durcir la répression sur ces sites, tout simple- ment parce qu’il y a état d’urgence.

Peut-être, mais ce faisant, on risque de verser de la lutte antiterroriste à la police politique…

Je sais bien. Il ne s’agit pas d’aller contre la liberté d’expression. Mais je peux vous dire très clairement qu’il n’y a rien qui relève de la liberté politique sur un site comme shoumoukh al-islam, qui appelle à tuer tous les « mécréants ».

Quels pays sont à votre sens un peu trop laxistes vis-à-vis des sites islamistes radicaux ?

Des sites clairement référencés Al-Qaïda sont hébergés en Malaisie ou au Qatar, par exemple.

Le Qatar, d’où partent les prêches du prédicateur Youssef al-Qaradawi… Le Qatar avec lequel la France a noué des liens financiers et diplomatiques très forts…

Oui, ce n’est pas très logique du point de vue de la lutte antiterroriste, mais c’est le monde qui n’est pas logique. Ce n’est pas un juge qui le dit, n’importe qui est capable de le voir.[/access]

Valls se met aux Verts

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valls verts duflot

valls verts duflot

Les compte-rendus analytiques des votes à l’Assemblée nationale constituent toujours des mines de renseignements pour l’observateur attentif. Tenez, par exemple, on peut tirer quelques conclusions du relevé de vote des députés écologistes sur la déclaration de politique générale de Manuel Valls.

Sur les dix-sept membres du groupe écologiste, un seul n’a pas voté la confiance. Pas la peine de s’y attarder, Isabelle Attard, député du Calvados, annonce le même jour que, bien que membre du groupe EELV, elle fera campagne aux européennes pour le parti Nouvelle Donne, créé récemment autour de Pierre Larrouturou et Bruno Gaccio.

Restent seize parlementaires dont dix ont accordé leur confiance au Premier ministre, au premier rang desquels on recense les co-présidents Barbara Pompili et François de Rugy. Le vote de ces deux-là n’étonnera que les distraits. Car l’un et l’autre avaient publiquement regretté le refus du bureau exécutif de leur parti de participer au gouvernement.

Six députés écolos se sont courageusement abstenus. Qu’est ce qui me retient de ne pas voter la confiance aurait pu s’interroger, à l’instar de Jean-Claude Dusse, Noël Mamère, un autre moustachu célèbre, qui fut de ces six-là ? La trouille, peut-être ? C’est ce qu’avait répondu « Popeye » dans Les Bronzés font du ski.

La trouille porte un nom, ou plutôt deux : dissolution et investiture. Eh oui, les députés écologistes ne sont pas fous. Pas davantage, d’ailleurs, que leurs collègues de l’aile gauche du PS. Ils savent bien que si le gouvernement Valls n’avait pas obtenu la majorité hier, ils prenaient le risque de retourner devant les électeurs. En tant que député écologiste, ils risquaient même de n’y retourner qu’avec la seule investiture de leur parti avec un concurrent socialiste face à eux. Combien de députés EELV reviendraient à l’Assemblée dans ces conditions ? À l’évidence, ils ne se compteraient que sur les doigts d’une seule main. Noël Mamère qui n’avait pas de mots assez durs pour qualifier le nouveau Premier ministre il y a quelques jours, avait donc, selon la formule d’un excellent esprit, davantage confiance en Manuel Valls qu’en la dissolution.

Mardi, aux alentours de dix-neuf heures, l’article 12 de la constitution du 4 octobre 1958 marquait un but décisif face à la politique humaniste, sociale et écologiste incarnée par le député de Bègles. Malgré mon opposition globale au discours de Manuel Valls, ça m’a fait plutôt marrer, il faut bien le reconnaître.

Cécile Duflot semble compter sur les prochaines élections européennes pour montrer ses muscles avant de faire miroiter sa candidature en 2017. L’idée serait de faire monnayer son retrait de dernière minute contre le maintien d’un groupe parlementaire vert à l’Assemblée nationale.

Face à un PS amorphe emmené par un leader aussi médiocre qu’Harlem Désir, les écolos pourraient effectivement réussir un joli coup le 25 mai. Mais en attendant, il ne faudrait pas tout gâcher en précipitant des élections législatives anticipées. La transition énergétique, les progrès sociaux et sociétaux peuvent attendre, passant loin, très loin, derrière les calculs de boutiquiers du duo Placé-Duflot.

*Photo : WITT/SIPA. 00663724_000014.

Turquie: ces émeutes et ces morts invisibles

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Taksim Turquie Erdogan

Taksim Turquie Erdogan

Depuis les manifestations de Taksim et le scandale des écoutes, beaucoup d’observateurs annonçaient le début de la fin pour l’AKP.

Comme l’a montré Tancrède Josseran, les élections municipales, dramatisées et personnalisées à outrance autour de la figure du Premier ministre, ont viré au référendum pour ou contre Erdogan. Le verdict des urnes inflige un camouflet sévère à l’opposition en même temps que s’ouvre un boulevard vers la présidentielle d’août pour « le nouveau sultan ». Un règne de douze ans sur la Turquie qui devrait donc se prolonger encore quelques années.

Il aura fallu ces émeutes, ces scandales et cette volonté farouche de s’accrocher au pouvoir pour ouvrir les yeux de beaucoup sur le régime corrompu de l’AKP. Lors du débat sur la constitution européenne et l’entrée de la Turquie en Europe en 2005, les intellectuels comme Alexandre Adler ne tarissaient pas d’éloge sur Erdogan, « modèle d’un islamisme modéré ». Les comparaisons les plus fantaisistes se répandaient sans scrupules. Pour Olivier Roy, l’AKP était l’équivalent du MRP et la démocratie chrétienne française. Pas plus tard qu’en février dernier, Jean-François Bayart au cours d’une conférence à l’IHEDN voyait l’AKP comme l’équivalent conservateur du Parti populaire espagnol… Mais c’est au cours des « printemps arabes » que l’AKP a été érigé en modèle à suivre pour le Moyen-Orient. Pourtant un an auparavant, la réforme constitutionnelle de 2010 avait permit à Erdogan de durcir son emprise légal sur l’État turc et de tourner la page de la laïcité kémaliste. On serait tenté de dire que dans l’ensemble, les régimes arabes, Égypte en tête, ont bien compris la leçon turque : dévoyer la démocratie pour régner sans partage.

Il faut croire qu’en haut lieu à Paris et à Bruxelles, on préfère encore détourner le regard sur une telle dérive. Élu peu après l’euphorie des printemps arabes, François Hollande, décidait de relancer les négociations d’adhésion européenne interrompues par son prédécesseur. Ce fut l’objet, en pleine crise politique turque, d’une visite historique à Ankara le 26 janvier dernier. La première visite de ce niveau depuis 22 ans. Avec un dilemme, comment sermonner Poutine et Ianoukovitch à Kiev et laisser Erdogan bafouer l’indépendance de la Justice et de la presse à Istamboul? À Bruxelles, les timides réprobations européennes face à la dérive turque n’ont pas empêché Hermann Van Rompuy de recevoir Erdogan le 21 janvier. Lequel fut accueilli en héros par 3000 supporteurs de la communauté turque bruxelloise. Après les coupures de Twiter ou YouTube, l’Europe avait l’opportunité de signifier que les négociations d’adhésion étaient caduques. D’un mal un bien, la dérive autoritaire d’Erdogan aurait pu résoudre la question de l’identité et de l’élargissement de l’espace européen. Après tout, les perspectives d’adhésion européenne ont été largement instrumentalisées par l’AKP pour éliminer toute résistance politique vis-à-vis des militaires mais aussi d’une classe moyenne turque avide de liberté et de prospérité. Il n’aurait pas été incongru de lui rendre la monnaie de sa pièce au moment où l’Europe unanime prenait des sanctions contre Poutine.

Une Europe sans Turquie? Voilà qui serait un sérieux revers pour la diplomatie anglo-saxonne. La position stratégique de la Turquie face à la Russie et l’Iran est précieuse pour l’OTAN et l’Amérique. On peut comprendre aussi que la Turquie dans l’UE diluerait un peu plus l’hypothèse d’une Europe-puissance. Un deuxième pôle occidental qui ferait des États-Unis un partenaire et non plus un grand-frère en Europe. Un cauchemar pour l’Amérique qui renoncerait dès lors à son leadership. Toutes ces raisons expliquent pourquoi l’Amérique murmure son désaccord devant la dérive turque à Taksim quand elle hurle à Maïdan. Elles n’expliquent pas pourquoi Bruxelles et Paris font de même.

*Photo : DEPO PHOTO/SIPA/1403131636. 00679024_000024.