Accueil Site Page 2404

Manuel Valls, Premier ministre de cohabitation?

manuel valls rocard hollande

Ce week-end, le JDD publiait une enquête sondant l’opinion des Français quant à l’appartenance politique du nouveau Premier ministre. Verdict : si l’on additionne aux 15% des Français qui jugent Valls «à droite», les 29% qui pensent qu’il n’est «ni à droite ni à gauche» et les 26% qui le voient «au centre», il apparaît que pour 60% des sondés, le nouvel hôte de Matignon n’est de toute façon pas… à gauche.

Pour un homme ayant mené toute sa carrière au Parti Socialiste, de tels résultats ont de quoi surprendre. Un retour sur ses origines politiques rocardiennes permet peut-être d’y voir plus clair. Au sein du PS, le rocardisme est apparu à la fin des années 1970 avec l’arrivée du dissident du PSU qu’était Michel Rocard. Figure incontournable du socialisme français, comme Mendès France en son temps, Rocard s’opposait aux nationalisations intégrales défendues par les mitterrandistes, leur préférant un modèle social-démocrate décentralisateur.

À l’intérieur d’une gauche qui n’a pas su abandonner ses vieilles lunes révolutionnaires, malgré le tournant libéral de 1983, les héritiers de Rocard  sont l’exception. Depuis l’Union de la gauche scellée dans les années 1970, des pans entiers du parti socialiste se joignent aux communistes, et rallient aujourd’hui les écologistes français fervents militants de la démondialisation, dans le refus de l’économie de marché. Il y a donc une certaine logique à ce qu’avant même son discours de politique générale, Manuel Valls ait provoqué des réactions épidermiques chez tous les plus «à gauche de la gauche ». Au sein même du groupe socialiste, 83 députés menacent aujourd’hui de ne pas voter la confiance au gouvernement. À cette révolte interne au PS s’ajoute le rejet de Jean-Luc Mélenchon et la dérobade des Verts qui ont fui les responsabilités gouvernementales à l’annonce de sa nomination.

Compte tenu du rapport de forces à l’Assemblée et au sein du PS, on comprend que François Hollande ait freiné des quatre fers avant de nommer Valls premier ministre. L’admiration sans bornes que le président de la République voue à François Mitterrand le porte en outre à se méfier de l’héritier du rocardisme. D’autant que Valls reste un de ses rivaux dans la bataille présidentielle.

Comme nous le rappelle le sondage du JDD cité plus haut, le curseur délimitant les antagonismes politiques entre la droite et la gauche françaises est en train de bouger. Valls perçu comme un homme de droite, le Front national mué en parti étatiste et républicain, des frontières entre droite et extrême droite qui s’estompent : voilà les cartes du jeu politique rebattues. Tandis que le conflit entre la droite du PS et les tenants d’une gauche dure se renforce, la promotion de Manuel Valls à Matignon prend des allures de cohabitation aux yeux des Français.

Et si c’était finalement cela, le fameux changement qu’on nous annonce depuis deux ans : moins un changement de politique qu’un changement dans  la vie politique ?

 

*Photo : WITT/SIPA .00659235_000104.

Chili con Carlos

5

Vous connaissez la dernière ? Au Chili, une charmante dame de 39 ans s’est méchamment enguirlandée avec son petit ami. Pas d’adultère ni de partage inégal des tâches ménagères dans la corbeille à reproches – navré, Najat… – mais une sordide histoire de gros sous, puisque Roxana Valdès accusait son cher et tendre Carlos Ramirez de lui avoir dérobé 10 000 dollars. Les histoires d’argent finissent mal en général, surtout lorsqu’elles se règlent à coup de pistolet, décoché par ladite Roxana à son fameux Carlos, tombé raide mort au bout du premier tir.

Mais cette affaire sordide ne s’arrête pas là. Non contente d’avoir zigouillé son amant, la meurtrière a décidé de mettre les petits plats dans les grands pour réaliser le crime parfait. Démembrant le corps du macchabée, elle l’a fait plonger dans une grande marmite, jetant ensuite les restes dans des sacs poubelles déposés à la décharge publique. Si cette imaginative chilienne est passée aux aveux, une fois la police sur ses traces, elle n’a pas encore livré aux médias le secret de son équipée sanguinaire.

On ignore s’il existe une version hispanophone du film Le Père Noël est une ordure, dont la fin quelque peu bâclée nous montre l’équipe du Splendid balançant le corps dépecé de l’électricien au zoo de Vincennes. Peut-être Miss Valdès avait-elle lu les mémoires de Jean Yanne, selon lequel le crime parfait finit en hachis parmentier, plat bien franchouillard qui rend toute trace d’abattage invisible à l’œil nu.

Comme le génie des peuples est insondable, cette Marie Besnard au sang chaud a sans doute puisé sa recette dans le patrimoine culinaire national : rien de tel qu’un bon Chili con Carlos pour vous remettre d’une peine de cash…

Crimée : la Russie n’est pas notre ennemie

poutine otan crimee

Question principale : « Êtes-vous contre la démocratie ? » Question subsidiaire : « Êtes-vous pour le droit international ? » Après le Maïdan, le référendum médiatique permanent s’empare de la Crimée. Le sujet se déplace, la compétence s’étend, mais l’intangibilité des camps, des positions et des représentations, à défaut de celle des frontières, garantit l’issue du scrutin. Qui, sommé d’arbitrer entre la Rada et la Douma, Washington et Moscou, l’Europe et la Russie, pourrait encore ignorer qu’il a à juger du Bien et du Mal ?

L’éclatante dramaturgie du progrès censé agréger les peuples opacifie ainsi définitivement le théâtre d’ombres qui voit s’affronter les États. C’est là une loi des théodicées : réduire les contradictions de l’Histoire à un manichéisme moral leur permet de désigner l’adversaire sans lequel elles ne sauraient exister. La construction européenne, en raison de sa part d’utopie millénariste, a longtemps feint d’y échapper. Elle vient de retrouver dans le Russe l’ennemi ancestral, obstacle idéal à l’avancée de la « civilisation », hier occidentale, aujourd’hui mondialisée. Mais, ce faisant, l’Union est en train d’annuler le mythe de la paix universelle dont elle se réclamait.[access capability= »lire_inedits »] Là est la nouveauté d’une donne géopolitique par ailleurs ancienne. La guerre de Crimée a en effet eu lieu et, pareillement, sous les auspices d’une croisade sacrée. C’était non pas au Moyen Âge, mais il y a à peine cent soixante ans. L’Empire ottoman, épouvanté de se décomposer sous le poids des conflits ethnico-religieux, et l’Empire britannique, inquiet de sanctuariser ses routes commerciales, avaient convaincu l’Empire français d’assumer ses prétentions universelles en contestant à l’Empire tsariste le rôle de protecteur des chrétiens d’Orient. On vit ainsi Mgr Sibour, l’archevêque de Paris, exhorter les troupes napoléoniennes à extirper le schisme orthodoxe, facteur de barbarie, de retard et de tyrannie.

Cette querelle symbolique masquait un conflit bien réel dont le motif inavoué était le contrôle de l’accès aux mers chaudes ; le véritable enjeu, la domination de l’arc double reliant les Balkans au Caucase et au Levant ; l’objectif ultime, le verrouillage des détroits entre l’Europe et l’Asie. Autant dire que le but de la guerre était l’endigue- ment de la Russie. Pour mémoire, le seul bénéficiaire de cette tuerie fut la Confédération germanique qui, forte de sa récente unification, commençait à se doter d’une diplomatie et d’une armée aptes à assurer son ambition sécuritaire pour l’ensemble du continent, et dont l’une des traductions sur le terrain serait Sedan. Ce rappel confère à l’actualité un air de déjà-vu. Aujourd’hui comme hier, les manœuvres des chancelleries battent leur plein. La défense des droits de l’homme s’est substituée à l’illustration de la foi catholique et Washington à Londres, mais Lavrov, à Moscou, ne peut que méditer les invariances que Fabius, à Paris, semble avoir oubliées. À Kiev, l’Allemagne entend compléter la reconstitution de son arrière-cour en y arrimant l’ouest de l’Ukraine afin d’asseoir, selon le mot même de Steinmeier, son « retour actif sur la scène internationale ». À Simferopol, la Turquie veut parrainer la minorité tatare au nom de l’ancien Khanat ottoman, assimilé par Ahmet Davutoglu à une « terre de nos ancêtres », afin de préserver ses droits exclusifs sur les Dardanelles et le Bosphore. Preuve, s’il en était besoin, que ce n’est pas l’UE, désarmée, mais l’OTAN, en tant que coalition militaire, qui mène le jeu. Après avoir intégré, depuis 1989, la Hongrie, la Pologne, la République tchèque, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Bulgarie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie, l’Alliance atlantique a inévitablement envisagé d’installer ses missiles le long des 1576 kilo- mètres que compte la frontière russo- ukrainienne, tout en projetant à terme de priver la Russie de sa présence sur la mer Noire. Par-delà les arguties sur ce qui distingue un putsch d’une révolution, une annexion d’un rattachement, ou le Kosovo de l’Ossétie, et plus largement la légalité de la légitimité, c’est cette incontestable offensive que vient de stopper Moscou.

L’antirussisme, du coup, a flambé. Il n’est également en rien neuf, le dégoût affiché des journalistes reporters du XXIe siècle ayant peu à envier au mépris assumé des aristocrates voyageurs des XVIIIe et XIXe siècles. Il a pour lui de rassembler les anciens communistes et les anciens anti- communistes, les libertaires et les intégristes, les modérés de gauche et de droite ainsi que, peu ou prou, la corporation des slavistes et soviétologues, russisants et kremlinologues, pareillement enclins à brûler leur adoration de jeunesse, sans oublier le ban et l’arrière-ban des experts en toutes sortes de domaines qui regrettent amèrement la résistance de l’objet. C’est que la Russie fait plus que décevoir. Elle est ailleurs, « ni en Europe, ni en Asie, mais en Russie », précisait Malraux. Plus exactement, elle n’a rien renié de son origine orientale, byzantine, tout en participant de plain-pied à l’aventure occidentale, soulignant au passage qu’il est une autre manière de concevoir l’héritage de Jérusalem, Athènes et Rome que celle qui prévaut à Bruxelles dans la suite d’Aix-la-Chapelle. D’où cette inimitié profonde que l’on voue seule- ment à son double démonique. Car le peuple du servage et du goulag est aussi le peuple qui a arrêté Napoléon, Hitler, et mis fin au plus grand empire totalitaire sans verser une goutte de sang. Car la culture de la mystique orthodoxe et du nihilisme politique est aussi la culture qui a renouvelé de fond en comble les bibliothèques, les conservatoires, les musées du Vieux Continent. Intolérable paradoxe que cette Russie qui se veut sujet de l’Europe sans s’y assujettir au point que la candidature désespérée d’Ankara à l’Union ressortira toujours plus naturelle que celle, improbable, de Moscou.   Ultime aveuglement, la diabolisation extrême de Poutine, qui se prête certes volontiers à l’exercice, fait que l’étude de sa psychologie l’emporte désormais sur l’examen de sa stratégie. Le diagnostic des commentateurs sur « le tsar guébiste, rejeton d’Ivan le Terrible et de Staline » est conforté par les confidences des gouvernants : le Président russe a « perdu le sens des réalités » et se trouve « dans un autre monde » rapporte Angela Merkel à Barack Obama, qui conclut à une attirance pathologique pour le « mauvais côté de l’Histoire ». Cependant, le projet de Poutine, reconstruire la Russie, est d’ordre national et non pas planétaire. Face au spectre de la disparition, l’autoritarisme à l’intérieur et l’unilatéralisme à l’extérieur ne sont que les deux versants d’un même réflexe survivaliste. Dans les faits, l’illusion d’une économie restaurée, en fait droguée à l’exploitation irraisonnée des ressources premières, a pour pendant le trompe-l’œil d’une diplomatie rénovée dont les réussites découlent avant tout des faiblesses de ses rivaux. Aussi la conception froide et brutale que Poutine s’est forgée des intérêts de la Russie s’exerce-t-elle pour l’essentiel au sein de ses frontières et alentour de son pré carré.  Mais son affirmation de l’indépendance contre toute forme d’interdépendance contrarie de plein fouet le consensualisme démocratique, ce levier idéologique de la globalisation tourné en impératif métaphysique. À l’heure où la Russie tente pour la première fois de se constituer en nation, il serait contraire à son expérience millénaire que la France endosse une logique impériale qui la conduirait à se confondre avec le camp occidental et à entériner l’hégémonie de l’Allemagne au cœur de l’Europe.[/access]

*Photo : Sergei Chirikov/AP/SIPA. AP21543612_000001. 

Éloge de la censure

22

censure taddei porno

Frédéric Taddeï (charmant garçon, qui contrairement à tant d’autres ne se donne pas la peine de montrer qu’il est intelligent, pour mieux offrir à ses invités une chance de prouver qu’ils le sont) m’a invité vendredi dernier à son émission « Ce soir ou jamais ». Thème du jour, « l’hypersexualisation » de nos sociétés, et particulièrement la déferlante pornographique. Contexte : le projet de loi européen visant à interdire la diffusion massive d’images pornographiques. Finalement repoussé, comme on pouvait s’en douter, il y aurait trop d’argent à perdre, neserait-ce que pour les labos pharmaceutiques, qui surfent en douce sur la pornographie pour vendre du Viagra, du Xanax, et autres joyeusetés assez peu érotiques.
Taddeï avait invité toutes sortes de gens. Un psychanalyste concourant pour le diplôme de bobo en chef (Serge Tisseron), une députée italienne du Parti démocrate et de l’anorexie réunis (voir Légère comme un papillon, Grasset, 2012) — et, dans le genre ultra-fin, Bénédicte Martin, qui s’est fait connaître, à 25 ans, avec les nouvelles vaguement érotiques de Warm up, et a été épinglée par les robots imbéciles d’Apple pour son dernier ouvrage, La Femme, parce qu’on voyait en couverture une paire de seins (les mêmes censeurs automatiques ont également censuré, dans la foulée, Tchoupi part en pique-nique, parce qu’il y avait le mot « nique », n’est-ce pas…). Elle était venue avec son attachée de presse / éditrice, qui la cornaquait avec élégance et avait manifestement plus de talent qu’elle. Puis une seconde romancière, Katouar Harchi (L’Ampleur du saccage, 2011), un peu plus intelligente quand même, mais moins ostensiblement dénudée — un mauvais point dans la Société du spectacle ; un « écrivain et éditeur », Laurent de Sutter, dont je n’ai pas bien compris ce qu’il avait à dire, mais qui ne le disait pas mal ; Arthur H, le fils de qui vous savez, qui vient de sortir L’Or d’Eros, des textes érotiques classiques accompagnés en musique par Nicolas Repac (le titre m’évoque L’Or du temps, la maison d’édition créée par Régine Deforges dans les années 1960 pour éditer tout ce que n’aimaient pas le général de Gaulle et ses services — grâces lui soient rendues, salut à Franck au passage…). Enfin, Céline Tran — ex-Katsuni, ex-Katsumi, avec qui j’avais eu un dialogue un peu vif, par blogs interposés, lors de la sortie de La Société pornographique (Bourin éditeur, 2012 — voir l’émission de Ruquier).
Katsumi (restons-en au premier sobriquet, celui sous lequel elle s’est fait une réputation internationale) était à peu près la seule, avec moi, à savoir vraiment ce qu’était la pornographie et les dimensions exactes de la queue de Mr. Marcus : elle en a fort bien parlé, me piquant au passage une comparaison avec le fast-food qu’elle avait ramassée dans mon livre (ou dans son expérience). Bien sûr, le chœur des bobos s’est élevé contre ma proposition d’interdire carrément la pornographie du Net (les Chinois le font bien — « Longue vie au Président Mao ! » — « Heu… Vous êtes sûr ? »), ce qui m’a incité à en rajouter une couche et à demander carrément le retour de la censure — « Anastasie, l’ennui m’anesthésie », comme chantait François Béranger dans Le Tango de l’ennui.
Evidemment, le tollé fut unanime…
Bon, évidemment, auteur moi-même de romans érotiques — sous des pseudos divers, mais essayez donc Florence Dugas, pour voir — qui n’y vont pas avec le dos de la cuiller, si je puis dire, et laissent les agaceries de Mlle Martin dans le rayon des fanfreluches, je n’exalte pas la censure (plus volontiers encore, l’autocensure) au nom des ligues de vertu. Bien au contraire : je voudrais que cesse ce grand déferlement de pipes et de sodomies non nécessaires qu’on appelle la pornographie, afin de réhabiliter l’érotisme, cet art complexe et persistant — alors que la pornographie est insistante et unidimensionnelle.
Allons jusqu’au bout du propos : jamais le cinéma américain ne s’est mieux porté que lorsque sévissait (de 1934 à 1966) le fameux Code Hays, du nom de cet avocat / sénateur à la face de rat et aux grandes oreilles (tiens, un alexandrin !) qui imposa ses « recommandations » de décence cinématographique. Pas de baiser de plus de trois secondes : eh bien, Hitchcock contourne le problème (et avec quelle maestria) dans les Enchaînés, en 1946 : Gregory Peck embrasse Ingrid Bergman en séquences de trois secondes enchaînées au fil d’un coup de téléphone, ce qui lui permet d’effectuer le plus long baiser (à l’époque) du cinéma — 2mn30. Le même Hitch montre une pénétration frontale, si je puis dire, à la fin de la Mort aux trousses (1959) — par train et tunnel interposés. Pas de couple non plus dans le même lit : dès 1934, Capra, dans New-York Miami, avait trouvé la solution, en filmant la chute des « murailles de Jéricho » — jamais vu une plus belle illustration d’un dépucelage.
Tout code de vertu génère automatiquement son contournement. Censurer, c’est donner libre cours à l’imagination. C’est vrai au niveau moral : The Celluloid Closet analyse en finesse la manière dont Hollywood a représenté l’homosexualité à des époques où il n’en était pas question — à voir en cinq morceaux ici, que ce soit par des échanges parlants de regards dans Ben-Hur (si !) ou des caresses sur des colts dans La Rivière rouge.
C’est vrai aussi au niveau économique : les restrictions drastiques des subventions publiques au cinéma anglais sous l’ère Thatcher ont donné aux metteurs en scène et aux scénaristes des idées remarquables qui ont enfanté le plus grand cinéma social européen. Sans Thatcher et ses épigones, qu’auraient fait James Ivory, Neil Jordan, Richard Curtis, Mark Herman, Mike Leigh, Peter Greenaway, Peter Cattaneo — ou l’immense Ken Loach ? The Full Monty est un petit film fauché (4 millions de dollars de budget) qui engrangea 257 millions de dollars de bénéfices. Sans montrer le but d’un nichon ni l’arrondi d’une couille.
Dimanche 6 avril, passait sur Arte L’Amant — gros succès de Jean-Jacques Annaud, mais échec artistique évident : coupez les scènes de cul, il reste un court-métrage. Que ne s’est-il contenté du court-métrage !
Alors oui, censurons ! Coupons les crédits ! L’imagination au pouvoir ! Quand tous ces abrutis auront compris que Julien saisissant dans le noir (et dans Le Rouge et le noir) la main de Mme de Rênal est la scène la plus torride de toute la littérature française, alors oui, peut-être y aura-t-il à nouveau un cinéma français.

 

Une seule solution : la dissolution !

30

cope ump dissolution hollande

Il y a trois ans, Jean-Luc Mélenchon a commis un opuscule intitulé Qu’ils s’en aillent tous !. Le message a été reçu au-delà de ses espérances par les électeurs, incluant au passage Jean-Luc et ses amis du Front de gauche, emportés par le tourbillon du mécontentement général. On peut gager que le vote FN et l’abstention antisystème qui se sont invités aux municipales vont se trouver démultipliés lors des élections au Parlement européen du 25 mai. Comme ce scrutin est traditionnellement marqué par une forte abstention, par la dispersion des listes, à gauche comme à droite, et par sa fonction de défouloir, on peut se risquer à en prévoir l’issue. Le Front national sera, cette fois, le premier parti de France, devant l’UMP privée de l’appoint de l’UDI, et un PS démonétisé. Les Verts, l’autre parti antisystème qui défend un changement radical de paradigme de civilisation, devraient confirmer leur percée des municipales et faire oublier leur contre-performance à l’élection présidentielle de 2012.

EELV aura certainement évité au PS un Fukushima électoral lors du deuxième tour des municipales, notamment dans des villes-symboles comme Paris et Lyon. Comme rien n’est gratuit, les amis de Cécile Duflot feront payer très cher à leurs alliés socialistes le bras secourable généreusement offert : l’idéologie de la décroissance plus ou moins ouvertement assumée viendra entraver encore plus les efforts des socialistes raisonnables, style Valls ou Montebourg, visant à remettre le pays sur les rails de la réindustrialisation et de la modernisation structurelle pour faire face aux défis de la mondialisation. François Hollande est donc dans la seringue, contraint, malgré lui, d’appliquer la stratégie d’alliance historique avec les écolos défendue par Martine Aubry quand elle était secrétaire nationale du PS. Et ce n’est pas un remaniement, même avec la nomination d’un nouveau premier ministre, qui changera la donne.

Alors, que faire ?[access capability= »lire_inedits »] Laisser passer l’orage en espérant que la conjoncture internationale et la mise en oeuvre du « Pacte de responsabilité » redonnent des couleurs à notre économie et de l’espoir aux Français ? Cela s’accorderait très bien avec la psychologie d’un président disciple d’Henri Queuille[1. Homme politique corrézien de la IIIe et de la Ive République, auteur de la fameuse formule : « Il n’est pas de problème dont une absence de solution ne finisse pas venir à bout. »], mais c’est un pari risqué, très risqué, sur un avenir pour le moins incertain. Que la reprise se fasse attendre, et le calme apparent de la rue pourrait bien se muer en l’une de ces révoltes éruptives dont l’histoire de France est parsemée…

L’autre option est plus radicale, mais provoquerait cet « orage désiré » dans les profondeurs de la nation : la dissolution de l’Assemblée nationale, suivie de nouvelles élections législatives qui ramèneraient la droite républicaine au gouvernement et permettraient à la gauche, en sortant des ambiguïtés dont elle pâtit aujourd’hui, de retrouver le chemin d’un peuple dont ses dirigeants et ses élus se sont fâcheusement coupés. Il lui faudra alors choisir entre les sirènes des écologistes et la reconquête d’un centre poussé vers la droite par le radicalisme des Khmers verts et des nostalgiques du « socialisme réellement existant », version Chavez ou Castro.

Si l’on s’en réfère aux précédents Mitterrand et Chirac, l’épreuve de la cohabitation est plus usante pour les premiers ministres que pour les présidents de la Ve République, et Jean-François Copé, à qui reviendrait sans doute, alors, la lourde charge de Matignon, ne ferait probablement pas mentir cette règle. Les piques demandant  une tête, celle du maire de Meaux ferait très bien l’affaire. Mais cessons de broder : pour que François Hollande emprunte la voie de l’audace, il faudrait qu’il ait le sens du tragique de l’Histoire et une certaine idée de la France. Ce n’est pas gagné.[/access]

*Photo :  CHESNOT/SIPA. 00638320_000014.

Municipales : désastre et dépendances

30

municipales hollande valls ps

Analyser le résultat d’un scrutin est un exercice difficile. C’est la raison pour laquelle les grands spécialistes de la carte électorale, souvent des démographes, mettent plusieurs mois pour cela, à partir d’une analyse entomologique, quartier par quartier, bureau par bureau.

C’est en fait une recherche de sens. Que s’est-il réellement passé et quels enseignements en tirer ? L’analyse à chaud peut faire dire des bêtises et en particulier sur ce qu’ont exprimé les électeurs…

Le Président de la République nous a dit qu’il avait « entendu le message des Français ». Au-delà de la banalité consternante de la formule, on peut se demander s’il ne s’est pas trompé de fréquence. Il a remis en selle le gouvernement de Pierre Bérégovoy, espérant ainsi, par cette opération de diversion transparente, esquiver rapidement un véritable débat sur le désastre et ses causes.

Probable que cela ne fera pas long feu, François  Hollande inversant à cette occasion la fameuse phrase du prince Salina dans Le Guépard : « il ne faut rien changer pour que rien ne change ». Et en transformant son gouvernement en un congrès du PS permanent.

Il faudra donc attendre un peu. En évitant les raccourcis  faciles, ou les explications à l’emporte-pièce.

Il y a cependant un constat que l’on peut faire dès maintenant, c’est celui de l’effondrement brutal du socialisme municipal.

Au préalable, permettons-nous quelques petites observations.

On s’étonnera en premier lieu qu’aveugles et sourds, le pouvoir et les médias n’aient pas vu arriver la catastrophe. À ce titre, relire les avis autorisés, se rappeler les confidences et les éléments de langage distillés (le président allait « enjamber » le scrutin…), revenir sur les sondages du mois précédent le premier tour, constituent un plaisir de fin gourmet. Mais peut légitimement susciter des inquiétudes sur le niveau de nos élites.

La guerre des Fronts dont Causeur s’est fait l’écho ? Aucune conclusion ferme ne peut déjà être tirée. Les gains du Front national sont-ils si significatifs ? Il fait partie, depuis trente ans, du paysage politique français. Le gain d’une douzaine de villes (un peu plus qu’en 1995) n’a rien d’ébouriffant. Le Front de Gauche, quant à lui, aurait bien du mal à avoir les idées claires en comparant la victoire relative et très particulière (merci Dominique Voynet) de Montreuil et ses désillusions lilloise ou toulousaine par exemple. Ne pas surinterpréter Grenoble non plus, même si cela amène du grain à moudre au projet de « nouvelle alliance » du Parti de Gauche et EELV. Sans le PCF d’ailleurs, la carpe et le lapin ayant quelques soucis de cohabitation.

Le pauvre PCF lui, en est à l’utilisation des métaphores napoléoniennes pour illustrer l’agonie qui se poursuit. Le site du mensuel Regards titre un article : « la Bérézina, pas Waterloo » . Le passage de la Bérézina par la Grande Armée avait paraît-il permis d’en sauver une partie. Donc, si l’on comprend bien la métaphore, Waterloo c’est pour le prochain coup ? Réjouissant optimisme !

Le constat quant à lui, est donc relatif aux conséquences concrètes de ce scrutin. Et à la première d’entre elles, l’effondrement du socialisme municipal.

Les chiffres sont assez effarants. Ce que le PS avait construit en trente-cinq ans vient de partir en fumée. S’il conserve quelques grandes villes tout en perdant la plupart des grandes intercommunalités, il est quasiment éradiqué des villes moyennes. La fameuse « vague bleue » de 2001, prélude au terrible échec de Lionel Jospin aux présidentielles de 2002, avait vu 69 villes de plus de 9000 habitants passer de gauche à droite, mais 32 passaient de droite à gauche. Cette fois-ci, c’est 170 qui tombent dans l’escarcelle de la droite, contre seulement trois ou quatre qui font le chemin inverse ! Pour mesurer l’importance du désastre, l’analyse des causes profondes étant pour plus tard, un petit retour en arrière est nécessaire. Au début des années 70, le PCF était le premier parti de gauche. Il disposait d’une base municipale à la fois solide et originale qui était une de ses grandes forces. La SFIO pratiquait dans les villes l’alliance avec la droite (Jean-Claude Gaudin a commencé sa carrière sur les listes de Gaston Defferre…). L’union de la gauche, le programme commun de 1972 et la dynamique enclenchée par l’élection présidentielle de 1974 ratée d’un cheveu, amena au profit de cette union, un tsunami électoral aux municipales de 1977. Le PCF mesurant que cette alliance équivalait probablement au baiser de la mort, ne put que constater qu’elle profitait surtout au PS. Celuic-ci, à partir de cette date, a disposé d’une base municipale importante qu’il put malgré quelques aléas faire fructifier en prenant à la fois à droite et à gauche, dépouillant méthodiquement un PCF qui avait commencé son déclin.

Jusqu’aux élections de 2008  où l’impopularité de Nicolas Sarkozy permit à la gauche,  pour la première fois dans l’histoire de la Ve République, de récupérer le Sénat. Cette implantation municipale constituait un atout considérable. Une base politique avec la possibilité d’une armature de dirigeants, d’ailleurs souvent arrivés dans la vague de 1977 encadrant les générations suivantes. Une base professionnelle, la gestion publique locale devenant après les lois de décentralisation un espace d’exercice du pouvoir formateur à la fois pour les élus et leurs collaborateurs, mais aussi les fonctionnaires territoriaux d’autorité souvent recrutés parmi les amis politiques. Et enfin une base matérielle essentielle. Indemnités de fonction, emplois de cabinet, subventions aux associations amies, stratégies d’embauche ciblées, tout cela permettait de faire vivre beaucoup de monde et d’avoir beaucoup de fidèles. C’est terminé. Un rapide calcul permet de considérer qu’environ 4000 personnes au statut voisin de celui d’un permanent politique sont désormais à la rue, direction Pôle emploi. D’autres les rejoindront. Où les recaser ?

Il n’y a pas de raison objective pour que les scrutins régionaux et départementaux de l’an prochain soient plus tendres pour le parti de François Hollande. Actuellement,  il contrôle toutes les régions sauf 2 et 60 départements sur 100. Une simple projection des résultats du 23 mars derniers aboutit à la conservation de deux Régions et 30 Départements !

Participer efficacement aux campagnes pour les scrutins nationaux, sans un tissu municipal suffisamment dense va s’avérer très compliqué.

À l’hégémonie de la gauche, la droite s’était adaptée et une ancienne culture démocratique partagée permettait une gestion souvent consensuelle, comme le démontrait le fonctionnement des associations d’élus. Cette époque est révolue. Pour les équipes souvent jeunes qui viennent d’arriver aux manettes, l’heure est plutôt à la revanche et à la volonté d’isoler l’adversaire. Le traumatisme subi par le parti socialiste n’arrangera rien.

Alors, peut-on suivre Henri Emmanuelli lorsqu’il dit « que le PS est mort » ? On verra, mais en tout cas, depuis de nombreuses années, de parti de masse classique, il s’était transformé en parti de notables, de grands féodaux bien implantés, disposant du fait de la décentralisation de moyens et de pouvoirs importants.

Cette armature vient de lui échapper. Elle sera longue à reconstruire.

*Photo : LICHTFELD EREZ/SIPA. 00679578_000054. 

Hongrie: victoire d’Orbán… et de l’abstention

45

Les résultats des élections législatives hongroises du 6 avril n’ont finalement rien de très surprenant en donnant une nette victoire au parti du Premier ministre Viktor Orbán, le Fidesz, qui remporte 44,4% des suffrages exprimés et les deux tiers des sièges au parlement (133 sur 199).

Face à cela, l’opposition de centre gauche (coalition sociale-libérale) dirigée par son rival Mesterházy, fait bien piètre figure, devant se contenter de 38 sièges, soit moins de 20%, pour 25,9% des voix.

Un écart entre nombre d’electeurs et de sièges attribués qui s’explique par un système combinant scrutin uninominal et proportionnel, favorisant la part de l’uninominal. (Chaque électeur devant glisser dans l’urne deux bulletins: un pour choisir un parti, le second un candidat local). Ecart renforcé par les dispositions de la nouvlle loi électorale.

À noter une forte percée du parti d’extrême droite quasiment néo-nazi, le Jobbik, qui remporte plus de 20% des suffrages exprimés, mais doit se contenter de 23 sièges.

Enfin, maintien de justesse des verts du LMP qui atteignent tout juste le seuil des 5% indispensables pour former un groupe et se voient attribuer 5 sièges.

Voilà qui est bien beau… Mais, si l’on sait que seuls 60,2% des électeurs se sont déplacés, il conviendra alors de relativiser ces résultats. Car, avec ses 44,4% de suffrages obtenus (moins qu’en 2010), Viktor Orbán, qui ne manque pas de se proclamer plébiscité par tout le pays, ne représente en réalité que 27% de l’ensemble de la population. Pas si mal, peut-être, mais pas les deux tiers et encore moins le pays entier. Un taux pas très surprenant qui correspond grosso modo depuis quatre ans au noyau dur et discipliné de ses partisans, entre le quart et le tiers du pays.

Pour le reste, les commentaires vont certainement aller bon train…

Même si la lutte fut inégale tout au long de la campagne, les médias publics faisant une impasse totale sur l’opposition[1. Gordon Bajnai, l’un des leaders de la gauche, a assez justement comparé la lutte à une course où le parti d”Orbán aurait eu à parcourir un 100 mètres contre un 400 mètres haies pour l’opposition…] et ne lésinant pas sur les insinuations et attaques personnelles plus ou moins calomnieuses contre ses dirigeants, nous venons d’asisister hier à une défaite lamentable – mais prévisible – d’une gauche finalement peu crédible, car longtemps désunie. Pas de quoi séduire des électeurs déjà bien assez méfiants comme ça vis-à-vis du monde politique.

Secret story

13

sarkozy ecoutes juges

« Il n’est point de secret que le temps ne révèle », a écrit Racine[1. Britannicus]. Heureux, les hommes de l’âge pré-numérique ! De nos jours, il n’est point besoin de temps pour que nos secrets soient tambourinés en place publique. À l’ère de Facebook, du téléphone intelligent (c’est-à-dire espion) de la NSA et de Mediapart, rien de ce qui vous est personnel n’est étranger à votre voisin. Quand l’indiscrétion est un devoir et la délation un acte de résistance, nos conversations peuvent être écoutées, nos amours épiées, nos achats décortiqués et nos affaires étalées aux yeux de tous. Non pas que nous vivions sous le joug d’un pouvoir totalitaire : ce que notre situation a d’inédit, c’est que chacun se croit autorisé à être le gardien – ou le flic – de son frère, mais aussi son contrôleur fiscal, son directeur des impôts, son confesseur ou son conseiller conjugal. Bref, seules nos pensées sont aujourd’hui assurées de demeurer privées. Et peut-être pas pour très longtemps : des chercheurs d’Oxford, Genève et Berkeley étudient la possibilité de pirater le cerveau humain pour en extraire des informations. Au point qu’on pourra bientôt proclamer avec Flaubert : « Big Brother, c’est moi ! »[access capability= »lire_inedits »]

Il n’est tout de même pas anodin qu’en quelques jours, on ait appris que l’un des plus proches conseillers du Prince enregistrait clandestinement les conversations et les réunions auxquelles il assistait, que le Prince en question avait été placé sur écoute par deux magistrats, et enfin que les services secrets avaient un accès libre aux données transitant par le réseau Orange, opérateur de millions de Français pour leur accès Internet et leur courrier électronique. Autrement dit, la DGSE peut, en dehors de tout cadre légal, accéder à vos messages. La confidentialité et la sécurité, dont toutes les grandes boutiques du Web se targuent d’avoir fait leur priorité, ne sont plus que des slogans publicitaires ou des vœux pieux. Au passage, les clients d’Orange ont reçu cette semaine-là un courriel intitulé : « Orange vous écoute ». Heureusement, l’actualité est parfois farceuse…

On dira que tout cela n’est guère neuf et que, dans la Florence des Médicis, on espionnait tout aussi activement que dans la France de François Hollande. Sans doute, mais deux « détails » ont considérablement modifié la donne.

D’une part, la technologie met l’espionnage à la portée de tous : ainsi peut-on se procurer sur le Web des logiciels explicitement destinés à pirater l’ordinateur de son « partenaire », comme on dit aujourd’hui. À cela s’ajoute le pire défaut d’Internet : sa mémoire d’éléphant. Sachez-le : tout ce que vous avez dit, écrit ou fait un jour pourra se retourner contre vous. Votre passé vous colle à la peau : c’est ce qu’on appelle l’« empreinte numérique », quoique le terme de « boulet digital » conviendrait tout autant. D’autre part, si autrefois, on se cachait pour espionner, aujourd’hui, c’est souvent un titre de gloire… et une source de profits. Le magazine Closer, qui avait révélé la liaison du chef de l’État avec Julie Gayet, a été condamné à payer 15 000 euros à l’actrice pour « atteinte à la vie privée ». Mais si l’on compare la sanction aux centaines de milliers d’euros engrangés grâce aux amours présidentielles, on peut penser que la justice encourage grandement le journalisme de trou de serrure.

Au royaume de la transparence, la surveillance est reine. Surveillance volontaire, pour une grande part, quand l’exhibitionnisme rencontre le voyeurisme. Mais quoi qu’on pense de la tendance contemporaine à se montrer, elle ne rend pas moins inquiétante la revendication citoyenne d’un droit de savoir. Cependant, nous ne sommes pas tous égaux face au secret. D’abord, certains, par leur fonction, sont invités à se mêler des affaires des autres : on ne les appelle pas « espions » ni « concierges », mais « lanceurs d’alerte », « journalistes d’investigation »… ou « juges d’instruction ». Ensuite, ce qu’on entend cacher, ou qu’on ne veut pas montrer, ne suscite pas le même intérêt selon que l’on est puissant ou misérable. Mais il n’est pas besoin pour autant d’avoir été chef de l’État pour susciter la curiosité de ses semblables. Au contraire, ce qui est arrivé à Nicolas Sarkozy peut arriver à quiconque a l’heur de déplaire à des juges ou à des journalistes qui se sentent investis d’une mission sacrée. À l’aune de leur vertu, personne n’est innocent.

« Si l’on n’a rien à cacher, il n’y a pas de problème à être écouté » : la formule de Benoît Hamon a glacé tous ceux qui l’ont entendue. Si on voulait badiner, on lui rétorquerait que quand on n’a rien à cacher, on n’a rien à montrer. Mais quand un ministre de la République fait si peu de cas de cette grande conquête de notre civilisation qu’est le droit à la vie privée, on n’a pas tellement envie de rire. C’est que, sauf à devenir des êtres sans consistance et finalement sans existence, nous avons tous quelque chose à cacher. Placez n’importe qui sur écoute pendant des mois, vous trouverez forcément, sinon un délit pénal, du moins quelques turpitudes ou défaillances dont nul n’a envie qu’elles soient portées à la connaissance de ses contemporains. Au jeu pervers de la transparence, nous sommes tous coupables. À ce compte-là, on regrettera vite le péché originel : tant qu’à subir les foudres d’un juge impitoyable, mieux vaut un Dieu transcendant qu’un « journaliste de gauche », comme disait Guy Debord[2. « Je ne suis pas un journaliste de gauche : je ne dénonce jamais personne. » Cette mauvaise réputation…, Gallimard, 1993.], ou un juge adhérent du Syndicat de la magistrature qui peut vous aligner dans un prétoire après vous avoir épinglé sur le « mur des cons ».

La proximité temporelle et les similitudes fonctionnelles ont pu donner l’illusion que l’affaire des enregistrements clandestins et celle des écoutes de Nicolas Sarkozy relevaient de la même problématique. En réalité, Patrick Buisson est un espion à l’ancienne, si tant est que le terme « espion » soit adapté : après tout, si l’ex-éminence grise s’est rendue coupable d’une grave indélicatesse – doublée d’une incroyable maladresse qui a permis à ces enregistrements de se retrouver dans la nature où ils se baladent peut-être encore –, il n’était pas, que l’on sache, caché dans un placard, mais assistait très officiellement aux réunions qu’il enregistrait. Contrairement au majordome de Liliane Bettencourt, qui laissait traîner un dictaphone pour capter des conversations auxquelles il ne prenait pas part. Et à la différence de l’aimable employé de la Fédération française de football qui a balancé à Mediapart l’enregistrement d’une réunion interne supposé étayer le procès en racisme intenté à Laurent Blanc, Buisson n’a pas été à l’origine de la divulgation des documents – qui lui a d’ailleurs valu des ennuis mérités. Cela n’excuse nullement la trahison personnelle, mais devrait peut-être inciter à relativiser son forfait.

En revanche, l’affaire des écoutes de Nicolas Sarkozy est emblématique de ce que pourrait devenir la vie humaine soumise à l’impératif de transparence : un cauchemar. À travers elle, on peut en effet observer le cœur du réacteur où s’opère la fusion de deux hubris : celle des juges et celle des journalistes.

On lira dans les pages qui suivent des analyses fournies des mécanismes judiciaires et politiques à l’œuvre. Rappelons simplement que deux juges d’instruction enquêtent sur un éventuel financement de la campagne Sarkozy de 2007 par la Libye de Kadhafi, sur la base d’un document assez fumeux qui s’est avéré être un faux. Bien que leurs investigations ne leur aient pas permis de procéder à des mises en examen, les deux magistrats ont ordonné le placement sur écoute de l’ancien chef de l’État. La suite est connue : les conversations avec Thierry Herzog, les « bâtards de Bordeaux », les allusions à un magistrat soupçonné de vouloir entraver le cours de la justice et l’ouverture d’une nouvelle instruction pour « trafic d’influence » et… « violation du secret de l’instruction », ce qui est désopilant quand on pense que la caractéristique des affaires dites « politico-financières » est que les instructions sont menées à ciel ouvert, les pièces du dossier étant équitablement réparties entre quelques journaux. Il est bon, dira-t-on, que nul ne soit au-dessus des lois : mais justement, les lois garantissent à chaque accusé un procès équitable et contradictoire. Or, de DSK à Sarkozy, on assiste plutôt à des lynchages en bande organisée.

On a répété sur tous les tons que ces écoutes étaient légales – ce qui est éminemment contestable vu qu’elles ont été décidées en l’absence d’« indices sérieux et concordants » de l’existence du délit présumé. De toute façon, on n’en saura rien : l’écouté n’ayant pas été mis en examen, il ne peut pas contester la légalité de la procédure. Pratique, non ?

Il est certain qu’on n’assiste pas à des arrestations arbitraires ou à des internements d’opposants commandités en haut lieu. Les membres du gouvernement, Christiane Taubira en tête, ont pris les Français pour des buses en jurant qu’ils n’étaient au courant de rien – ce qui signifierait d’ailleurs que la République est bien mal tenue. Que François Hollande ait reçu deux journalistes du Monde le jour même où ils révélaient l’existence des écoutes vaut, sinon aveu de complicité, brevet d’approbation. Le chef de l’État, garant des institutions et de la Constitution, ne trouve rien à redire à une violation flagrante du secret de l’instruction : décidément, le pouvoir n’est pas là où l’on croit.

En revanche, quand nos gouvernants jurent que la justice est indépendante, il faut les croire. Mais justement, c’est cette indépendance qui fait peur. Quand deux magistrats peuvent écouter, sans rendre de comptes à personne, une personnalité politique de premier plan – et par la même occasion, tous ceux qui l’appellent –, on aimerait qu’ils soient un peu moins… indépendants. Car le résultat de cette merveilleuse indépendance, c’est qu’on nous annonce régulièrement en gros titres que Nicolas Sarkozy est cerné par les affaires, alors qu’à ce jour, les dossiers semblent plutôt vides. Difficile, dans ces conditions, de ne pas penser que les juges se sont donné une mission : trouver les casseroles judiciaires susceptibles de légitimer l’anti-sarkozysme frénétique d’une partie de la gauche et de nos plus éminents médias.

Inutile de dire que la publication, le 17 mars, par Mediapart, de transcriptions issues de ces écoutes n’a pas déclenché un scandale. Au contraire, la plupart des journalistes ont applaudi et repris sans vergogne les éléments de langage fourni par le site d’Edwy Plenel. Ces écoutes laissaient penser que l’ex-président était informé par un magistrat sur l’enquête Bettencourt. Traduction, par Mediapart : Sarkozy a mis sur pied un « cabinet noir » pour tenter d’entraver la marche de la justice. À ce compte-là, tout politique ayant des relations dans la haute fonction publique, la magistrature ou la police est suspect de conspiration. Au fait, les journalistes de Mediapart n’auraient-ils pas, eux aussi, des amis bien placés qui leur fournissent des documents hautement confidentiels : faudrait-il parler à ce sujet de « cabinet blanc » ?

On conviendra que les mines outrées et les airs offusqués des commentateurs soudainement intraitables sur la correction langagière – M’dame, il a dit « bâtard » ! – étaient un spectacle hilarant. Celui de Fabrice Arfi, de Mediapart, et de ses confrères du Monde, reçus avec la déférence due à leurs hauts faits d’armes, l’était un peu moins. « Quand le doigt montre la lune, l’idiot regarde le doigt », dit le proverbe. Ce jour-là, les idiots regardaient la lune quand c’est le doigt qui aurait dû focaliser leur attention. Car ce qui est grave, ce n’est pas le contenu des écoutes mais le fait qu’elles aient été divulguées au mépris des règles fondamentales de notre droit : sans secret de l’instruction, il n’y a pas de présomption d’innocence et sans présomption d’innocence, il n’y a pas de justice. Et sans justice, nos libertés sont en danger.

On se félicitera donc que Nicolas Sarkozy ne soit pas du genre à tendre la joue gauche. Le 21 mars, il répliquait dans une longue et solennelle tribune publiée par Le Figaro. « Si j’ai décidé de rompre le silence, écrivait-il, c’est parce que des principes sacrés de notre République sont foulés aux pieds avec une violence inédite et une absence de scrupule sans précédent. » Avant de lâcher sa bombe, au détour d’un paragraphe : « Aujourd’hui encore, toute personne qui me téléphone doit savoir qu’elle sera écoutée. Vous lisez bien. Ce n’est pas un extrait du merveilleux film La Vie des autres sur l’Allemagne de l’Est et les activités de la Stasi. Il s’agit de la France. » L’évocation de la sinistre police politique est-allemande a, on s’en doute, suscité une salve d’imprécations. Admettons que l’ancien président s’est montré excessif, car il s’agit encore d’une Stasi à visage humain. N’empêche : quand le gibier fait face à la meute, on applaudit.

Pour Edwy Plenel, la presse et la justice sont des contre-pouvoirs au service des citoyens. Il se réjouit de voir que les puissants tremblent devant la sainte alliance des juges et des journalistes, arbitres autoproclamés des élégances démocratiques et morales. Sauf que l’on ne voit pas pourquoi leur furie purificatrice s’arrêterait aux puissants. Coupable ou pas, le malheureux qui se retrouve dans les griffes des vertueux a toutes les chances de voir ses secrets étalés à la « une » des journaux. Alors, j’avoue : j’ai peur de la justice et de la presse de mon pays.[/access]

*Photo : Henri Collot/SIPA. 00679365_000001.

Roosevelt, reviens!

206

valls internet hollande

À peine nommé, le gouvernement « de combat » de Manuel Valls déprime déjà à peu près tout le monde. À droite on se gausse de ce jeu de chaises musicales : « On prend les mêmes et on recommence ». Facile mais pas faux. L’opposition, qui vient de gagner les élections haut la main, a beau jeu d’accabler Hollande et son recyclage – certes pas très écolo – du gouvernement Ayraud. Mais chacun sait à droite que la dérouillée infligée au Président n’a rien d’une adhésion au programme inexistant de l’UMP.

Au PS, on souhaite bonne chance à Valls devant les caméras mais on flippe en coulisse. Chacun a peur pour son poste. La politique est un job précaire, une affaire de CDD. Et une nouvelle claque, sans doute violente, se profile aux Européennes. La gauche de la gauche éructe dans l’indifférence générale contre le choix de Valls « le réac ». Les écolos se drapent de vertu et quittent le navire avant le naufrage. Le FN recueille les électeurs paumés, déclassés issus de tous les horizons, qui s’imaginent que le retour au franc et le repli sur soi marquera le retour de la France prospère des années Pompidou, ce temps béni où l’on roulait en Renault 12, quand le rap et les cailleras en sweat à capuches n’existaient pas.

Le monde politique français est une fiction bas de gamme, un feuilleton superficiel qui intéresse de moins en moins les Français. L’abstention en est la preuve. Mais aussi l’audimat nanoscopique des émissions politiques, sans parler du tirage déclinant des journaux. Le feuilleton n’est dans l’ensemble qu’un spectacle soporifique et désespérant, plus proche de Derrick que de House of Cards, fait de petites phrases, de polémiques picrocholines montées en mayonnaise par les médias pour vendre qui du papier, qui des écrans publicitaires. Politiques et médias s’excitent pendant des semaines sur des dossiers aussi majeurs que le sort de Leonarda, le mariage pour tous, l’avenir de Florange ou les délires antisémites de Dieudonné… Nul ne peut dire que ce ne sont pas des sujets, et les médias sont dans leur rôle en les usant jusqu’à la corde avant de passer à autre chose. Pas les politiques. Dans un pays qui traverse une telle crise, le sens du devoir devrait les pousser à parler un langage de vérité aux Français.
Oui, Florange et autre Petroplus sont des canards boiteux qui vont mourir.
Oui, il faut adapter notre économie et investir dans les secteurs d’avenir : clusters numériques, biotechnologies, e-commerce, services, etc.
C’est la « destruction créatrice » conceptualisée par l’économiste Schumpeter. Une innovation chasse l’autre, et il est idiot de vouloir freiner le progrès. « On entend l’arbre tomber mais pas la forêt pousser : croire en l’économie de demain », pour reprendre le titre du livre porteur d’espoir de l’excellent Nicolas Bouzou.

Il est urgent de changer le logiciel utilisé en alternance par droite et gauche depuis trente ans. Le vieux clivage gauche/droite est aussi adapté à la situation qu’un Minitel pour surfer en 4G. On ne renouera pas avec la croissance en se contentant d’une politique d’austérité, d’un « pacte de responsabilité » cosmétique, ou en s’inclinant en permanence devant le principe de précaution. Le consensus mou, la navigation téléguidée par les sondages, nous mène droit vers un déclin à la grecque. L’État-providence joue sa survie, et la nôtre.
Le banquier de gauche Mathieu Pigasse ne dit pas autre chose dans son livre Éloge de l’anormalité, attaque transparente contre l’énarque « normal » au pouvoir. Il évoque Churchill, Roosevelt, de Gaulle : « Ces hommes-là ne sont pas issus de l’Ena ni des cabinets d’affaires. Leurs prises de pouvoir ne furent pas le fruit de manœuvres au sein de partis politiques essorés par les affaires. Ils avaient une haute idée de leur pays, de leurs principes, de l’intérêt général. Ils avaient surtout du courage, « première des vertus politiques » selon Hannah Arendt. Et leur courage ne consistait pas à flatter les peurs ou des clientèles ».

On a beau imaginer la liste des candidats aux Présidentielles de 2017, pas de trace à ce jour d’un politique providentiel, avec une vision, capable de réenchanter ce pays en parlant d’avenir. Personne pour incarner le grand réformateur courageux prêt à parier sur l’innovation.
À défaut de voir surgir ce nouveau Roosevelt dans le personnel politique traditionnel, on peut rêver que nos énarques enlèvent leurs ornières idéologiques et utilisent les talents de la société civile pour optimiser l’efficacité de l’Etat. Les acteurs du privé sont porteurs d’idées neuves pour construire la croissance de demain. Or ils sont en France sous-utilisés. Il n’y a pas un scientifique ou un ingénieur dans l’entourage de Hollande ! Barack Obama et le Président Chinois sont entourés des meilleurs spécialistes dans toutes les industries du futur. Chez nous, Gille Babinet, « Digital Champion » à Bruxelles, remue de l’air dans l’indifférence polie du Président. Le discret Pierre Kosciusko-Morizet, fondateur de Price Minister, a été avec son associé un des acteurs du mouvement des Pigeons pour protester contre le matraquage fiscal des entreprises. Un couac réparé depuis par le gouvernement, mais qui a terni l’image de la France chez les investisseurs étrangers. Pourquoi ne pas l’avoir consulté avant de sortir la matraque ? Le Dr Laurent Alexandre explique sur tous les plateaux télés depuis des années que les biotechnologies sont l’eldorado économique des décennies qui viennent, etc. Or l’Iran investit plus que nous le faisons dans les nanotechnologies. On pourrait multiplier les exemples pendant des pages… La numérisation galopante de l’économie est en marche, le transhumanisme à la sauce Silicon Valley va dominer le siècle, et nos dirigeants ne s’intéressent qu’au passé.
Le politique doit admettre qu’il n’a pas réponse à tout. Il a besoin de l’aide des spécialistes pour comprendre, à la manière des dirigeants de Google, d’Amazon, ou de Facebook, qu’il faut réfléchir à 30 ans, et pas à 3 mois. Peut-être y a-t-il plus à gagner à étudier la stratégie de Larry Page, le patron de Google, qu’à stigmatiser sans fin l’optimisation fiscale des géants du Net.

Nous ne sommes plus des acteurs du jeu économique mais les témoins passifs d’une révolution schumpeterienne qui renverse tout sur son passage. La nomination d’Arnaud Montebourg au numérique est une hérésie. Ne pouvait-on nommer un spécialiste pour préparer notre pays au tsunami disruptif qui rebat les cartes de modèles économiques qu’on pensait fondés pour l’éternité ? L’entrepreneur Liam Boogar le soulignait hier avec dérision : Arnaud Montebourg (qui a une formation d’avocat et n’a rien d’un « geek ») est celui qui a refusé l’alliance entre Yahoo et Dailymotion, une gigantesque bêtise qui prive la société française d’une dimension internationale et la condamne à moyen terme. Il est le visionnaire qui a déclaré a propos de Über, le service de VTC qui menace le monopole archaïque des taxis, « on ne peut pas laisser l’innovation tuer le système, le consommateur n’est pas le roi du monde ». Plus conservateur, technophobe et aveugle, tu meurs…
L’horizon indépassable de notre personnel politique est la prochaine échéance électorale. C’est tout le drame de la France. Ce gouvernement de « combat », court-termiste et déconnecté des réalités, semble bien mal armé pour faire mieux que les précédents. Roosevelt, reviens !

L’homme nouveau est arrivé

6

Et si l’homme nouveau avait succédé au dernier homme ? interroge la journaliste et essayiste Caroline Gaudriault, dans Un petit homme dans un vaste monde, un opuscule qui s’articule comme une question rhétorique. Cette interrogation qui a traversé les siècles sans jamais prendre une ride, Gaudriault l’affronte et ose un verdict tranché, se refusant toutefois à qualifier ce que les uns verraient comme un aboutissement et les autres comme une apocalypse. Si on l’en croit, une nouvelle ère et une humanité nouvelle qui s’inscrivent en faux avec l’Histoire depuis Hérodote et l’Homme depuis la Genèse se sont ouvertes. Il y eut un avant, il y aura désormais un après nous assure donc l’auteur. La raison ? Un intervalle dans lequel l’homme a sans doute oublié la mesure de son existence et volontairement ignoré son appartenance à la partition de l’Histoire et de sa grande hache. Dans sa démesure, dans sa volonté de réduire toutes les limites, l’homme a succombé au paradoxe de l’omnipotence qu’évoquait la théologie ancienne en se demandant si, dans sa toute puissance, Dieu ne pouvait lui-même s’aliéner. A l’instar des premiers hommes qui avaient voulu être plus grands que Dieu en entreprenant la tour de Babel, les derniers hommes ont succombé à l’existentialisme exacerbé et, cette fois-ci, détrôné Dieu. Puis, dans leur rhétorique de domination, ils ont construit un monde qui les a dépassés, ouvrant grand le chantier de l’homme nouveau.
Plutôt que de se lamenter sur le sort du dernier homme, Caroline Gaudriault a préféré s’interroger sur la face du nouvel homme. Pour y répondre l’auteur s’est d’abord entretenue avec le Professeur Francis Fukuyama, le penseur américain de La fin de l’histoire. On y parle de démocratie libérale en tant qu’aspiration irrémédiablement liée à l’économie de marché plutôt qu’à l’universalisme, on imagine le retour des barbares pour libérer l’homme de sa condition bourgeoise et lénifiante, on évoque le progrès, l’environnement, la bioéthique, la technologie, le transhumanisme… Et l’on convient amèrement que « tout ce qu’il sera donné à l’homme de faire, il le fera » en envisageant le pire : « le jour où nous créerons des enfants incapables d’être choqués », « le jour où les moyens technologiques prendront le dessus sur nos références morales ». Et l’on espère aussi un peu, car il faudra bien que les nouvelles générations aiment leur époque comme nous aimâmes la nôtre.
Pour suppléer à ces réflexions qui se heurtent immanquablement à la métaphysique, quelques illustrations, réalisées par le photographe français Gérard Rancinan, viennent se greffer dans l’œuvre et tentent de dessiner ce visage qui est désormais le nôtre mais que nous ignorons pourtant. On y découvre un homme tantôt prisonnier (The Labyrinth, The Prisoner, Frame), tantôt acculé (The Edge), quand il n’est pas l’expression même du ridicule (The Fool) ou condamné à rouler éternellement un rocher dans le Tartare (Sisyphe). Quelques pensées libres, sous forme de dystopie achèvent le tableau. Simples aphorismes (« C’est quoi l’éternité ? Ce qui ne cesse de finir ou ce qui ne cesse de commencer ? », « L’homme c’est fatal », « L’homme précaire à des envies d’éternité », « Si l’homme disparaissait, qui le remarquerait ? »), quelques vers sur l’inutile, le progrès, le théâtre du monde, le politiquement correct ou encore une conversation intime entre l’homme et son cerveau, l’auteur multiplie les formes pédagogiques et poétiques pour esquisser celle de l’homme nouveau. De tout cela, faut-il finalement retenir que la fin de l’histoire, c’est peut-être tout simplement la fin d’une histoire ? En tous les cas, elle nous manque déjà.

Caroline Gaudriault avec Francis Fukuyama, Un petit homme dans un vaste monde, Paradox.

Caroline Gaudriault dédicacera son livre le samedi 12 avril à la Galerie Librairie Bettina, à partir de 16H00 (2 rue Bonaparte, Paris 6ème)

Manuel Valls, Premier ministre de cohabitation?

13
manuel valls rocard hollande

manuel valls rocard hollande

Ce week-end, le JDD publiait une enquête sondant l’opinion des Français quant à l’appartenance politique du nouveau Premier ministre. Verdict : si l’on additionne aux 15% des Français qui jugent Valls «à droite», les 29% qui pensent qu’il n’est «ni à droite ni à gauche» et les 26% qui le voient «au centre», il apparaît que pour 60% des sondés, le nouvel hôte de Matignon n’est de toute façon pas… à gauche.

Pour un homme ayant mené toute sa carrière au Parti Socialiste, de tels résultats ont de quoi surprendre. Un retour sur ses origines politiques rocardiennes permet peut-être d’y voir plus clair. Au sein du PS, le rocardisme est apparu à la fin des années 1970 avec l’arrivée du dissident du PSU qu’était Michel Rocard. Figure incontournable du socialisme français, comme Mendès France en son temps, Rocard s’opposait aux nationalisations intégrales défendues par les mitterrandistes, leur préférant un modèle social-démocrate décentralisateur.

À l’intérieur d’une gauche qui n’a pas su abandonner ses vieilles lunes révolutionnaires, malgré le tournant libéral de 1983, les héritiers de Rocard  sont l’exception. Depuis l’Union de la gauche scellée dans les années 1970, des pans entiers du parti socialiste se joignent aux communistes, et rallient aujourd’hui les écologistes français fervents militants de la démondialisation, dans le refus de l’économie de marché. Il y a donc une certaine logique à ce qu’avant même son discours de politique générale, Manuel Valls ait provoqué des réactions épidermiques chez tous les plus «à gauche de la gauche ». Au sein même du groupe socialiste, 83 députés menacent aujourd’hui de ne pas voter la confiance au gouvernement. À cette révolte interne au PS s’ajoute le rejet de Jean-Luc Mélenchon et la dérobade des Verts qui ont fui les responsabilités gouvernementales à l’annonce de sa nomination.

Compte tenu du rapport de forces à l’Assemblée et au sein du PS, on comprend que François Hollande ait freiné des quatre fers avant de nommer Valls premier ministre. L’admiration sans bornes que le président de la République voue à François Mitterrand le porte en outre à se méfier de l’héritier du rocardisme. D’autant que Valls reste un de ses rivaux dans la bataille présidentielle.

Comme nous le rappelle le sondage du JDD cité plus haut, le curseur délimitant les antagonismes politiques entre la droite et la gauche françaises est en train de bouger. Valls perçu comme un homme de droite, le Front national mué en parti étatiste et républicain, des frontières entre droite et extrême droite qui s’estompent : voilà les cartes du jeu politique rebattues. Tandis que le conflit entre la droite du PS et les tenants d’une gauche dure se renforce, la promotion de Manuel Valls à Matignon prend des allures de cohabitation aux yeux des Français.

Et si c’était finalement cela, le fameux changement qu’on nous annonce depuis deux ans : moins un changement de politique qu’un changement dans  la vie politique ?

 

*Photo : WITT/SIPA .00659235_000104.

Chili con Carlos

5

Vous connaissez la dernière ? Au Chili, une charmante dame de 39 ans s’est méchamment enguirlandée avec son petit ami. Pas d’adultère ni de partage inégal des tâches ménagères dans la corbeille à reproches – navré, Najat… – mais une sordide histoire de gros sous, puisque Roxana Valdès accusait son cher et tendre Carlos Ramirez de lui avoir dérobé 10 000 dollars. Les histoires d’argent finissent mal en général, surtout lorsqu’elles se règlent à coup de pistolet, décoché par ladite Roxana à son fameux Carlos, tombé raide mort au bout du premier tir.

Mais cette affaire sordide ne s’arrête pas là. Non contente d’avoir zigouillé son amant, la meurtrière a décidé de mettre les petits plats dans les grands pour réaliser le crime parfait. Démembrant le corps du macchabée, elle l’a fait plonger dans une grande marmite, jetant ensuite les restes dans des sacs poubelles déposés à la décharge publique. Si cette imaginative chilienne est passée aux aveux, une fois la police sur ses traces, elle n’a pas encore livré aux médias le secret de son équipée sanguinaire.

On ignore s’il existe une version hispanophone du film Le Père Noël est une ordure, dont la fin quelque peu bâclée nous montre l’équipe du Splendid balançant le corps dépecé de l’électricien au zoo de Vincennes. Peut-être Miss Valdès avait-elle lu les mémoires de Jean Yanne, selon lequel le crime parfait finit en hachis parmentier, plat bien franchouillard qui rend toute trace d’abattage invisible à l’œil nu.

Comme le génie des peuples est insondable, cette Marie Besnard au sang chaud a sans doute puisé sa recette dans le patrimoine culinaire national : rien de tel qu’un bon Chili con Carlos pour vous remettre d’une peine de cash…

Crimée : la Russie n’est pas notre ennemie

109
poutine otan crimee

poutine otan crimee

Question principale : « Êtes-vous contre la démocratie ? » Question subsidiaire : « Êtes-vous pour le droit international ? » Après le Maïdan, le référendum médiatique permanent s’empare de la Crimée. Le sujet se déplace, la compétence s’étend, mais l’intangibilité des camps, des positions et des représentations, à défaut de celle des frontières, garantit l’issue du scrutin. Qui, sommé d’arbitrer entre la Rada et la Douma, Washington et Moscou, l’Europe et la Russie, pourrait encore ignorer qu’il a à juger du Bien et du Mal ?

L’éclatante dramaturgie du progrès censé agréger les peuples opacifie ainsi définitivement le théâtre d’ombres qui voit s’affronter les États. C’est là une loi des théodicées : réduire les contradictions de l’Histoire à un manichéisme moral leur permet de désigner l’adversaire sans lequel elles ne sauraient exister. La construction européenne, en raison de sa part d’utopie millénariste, a longtemps feint d’y échapper. Elle vient de retrouver dans le Russe l’ennemi ancestral, obstacle idéal à l’avancée de la « civilisation », hier occidentale, aujourd’hui mondialisée. Mais, ce faisant, l’Union est en train d’annuler le mythe de la paix universelle dont elle se réclamait.[access capability= »lire_inedits »] Là est la nouveauté d’une donne géopolitique par ailleurs ancienne. La guerre de Crimée a en effet eu lieu et, pareillement, sous les auspices d’une croisade sacrée. C’était non pas au Moyen Âge, mais il y a à peine cent soixante ans. L’Empire ottoman, épouvanté de se décomposer sous le poids des conflits ethnico-religieux, et l’Empire britannique, inquiet de sanctuariser ses routes commerciales, avaient convaincu l’Empire français d’assumer ses prétentions universelles en contestant à l’Empire tsariste le rôle de protecteur des chrétiens d’Orient. On vit ainsi Mgr Sibour, l’archevêque de Paris, exhorter les troupes napoléoniennes à extirper le schisme orthodoxe, facteur de barbarie, de retard et de tyrannie.

Cette querelle symbolique masquait un conflit bien réel dont le motif inavoué était le contrôle de l’accès aux mers chaudes ; le véritable enjeu, la domination de l’arc double reliant les Balkans au Caucase et au Levant ; l’objectif ultime, le verrouillage des détroits entre l’Europe et l’Asie. Autant dire que le but de la guerre était l’endigue- ment de la Russie. Pour mémoire, le seul bénéficiaire de cette tuerie fut la Confédération germanique qui, forte de sa récente unification, commençait à se doter d’une diplomatie et d’une armée aptes à assurer son ambition sécuritaire pour l’ensemble du continent, et dont l’une des traductions sur le terrain serait Sedan. Ce rappel confère à l’actualité un air de déjà-vu. Aujourd’hui comme hier, les manœuvres des chancelleries battent leur plein. La défense des droits de l’homme s’est substituée à l’illustration de la foi catholique et Washington à Londres, mais Lavrov, à Moscou, ne peut que méditer les invariances que Fabius, à Paris, semble avoir oubliées. À Kiev, l’Allemagne entend compléter la reconstitution de son arrière-cour en y arrimant l’ouest de l’Ukraine afin d’asseoir, selon le mot même de Steinmeier, son « retour actif sur la scène internationale ». À Simferopol, la Turquie veut parrainer la minorité tatare au nom de l’ancien Khanat ottoman, assimilé par Ahmet Davutoglu à une « terre de nos ancêtres », afin de préserver ses droits exclusifs sur les Dardanelles et le Bosphore. Preuve, s’il en était besoin, que ce n’est pas l’UE, désarmée, mais l’OTAN, en tant que coalition militaire, qui mène le jeu. Après avoir intégré, depuis 1989, la Hongrie, la Pologne, la République tchèque, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Bulgarie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie, l’Alliance atlantique a inévitablement envisagé d’installer ses missiles le long des 1576 kilo- mètres que compte la frontière russo- ukrainienne, tout en projetant à terme de priver la Russie de sa présence sur la mer Noire. Par-delà les arguties sur ce qui distingue un putsch d’une révolution, une annexion d’un rattachement, ou le Kosovo de l’Ossétie, et plus largement la légalité de la légitimité, c’est cette incontestable offensive que vient de stopper Moscou.

L’antirussisme, du coup, a flambé. Il n’est également en rien neuf, le dégoût affiché des journalistes reporters du XXIe siècle ayant peu à envier au mépris assumé des aristocrates voyageurs des XVIIIe et XIXe siècles. Il a pour lui de rassembler les anciens communistes et les anciens anti- communistes, les libertaires et les intégristes, les modérés de gauche et de droite ainsi que, peu ou prou, la corporation des slavistes et soviétologues, russisants et kremlinologues, pareillement enclins à brûler leur adoration de jeunesse, sans oublier le ban et l’arrière-ban des experts en toutes sortes de domaines qui regrettent amèrement la résistance de l’objet. C’est que la Russie fait plus que décevoir. Elle est ailleurs, « ni en Europe, ni en Asie, mais en Russie », précisait Malraux. Plus exactement, elle n’a rien renié de son origine orientale, byzantine, tout en participant de plain-pied à l’aventure occidentale, soulignant au passage qu’il est une autre manière de concevoir l’héritage de Jérusalem, Athènes et Rome que celle qui prévaut à Bruxelles dans la suite d’Aix-la-Chapelle. D’où cette inimitié profonde que l’on voue seule- ment à son double démonique. Car le peuple du servage et du goulag est aussi le peuple qui a arrêté Napoléon, Hitler, et mis fin au plus grand empire totalitaire sans verser une goutte de sang. Car la culture de la mystique orthodoxe et du nihilisme politique est aussi la culture qui a renouvelé de fond en comble les bibliothèques, les conservatoires, les musées du Vieux Continent. Intolérable paradoxe que cette Russie qui se veut sujet de l’Europe sans s’y assujettir au point que la candidature désespérée d’Ankara à l’Union ressortira toujours plus naturelle que celle, improbable, de Moscou.   Ultime aveuglement, la diabolisation extrême de Poutine, qui se prête certes volontiers à l’exercice, fait que l’étude de sa psychologie l’emporte désormais sur l’examen de sa stratégie. Le diagnostic des commentateurs sur « le tsar guébiste, rejeton d’Ivan le Terrible et de Staline » est conforté par les confidences des gouvernants : le Président russe a « perdu le sens des réalités » et se trouve « dans un autre monde » rapporte Angela Merkel à Barack Obama, qui conclut à une attirance pathologique pour le « mauvais côté de l’Histoire ». Cependant, le projet de Poutine, reconstruire la Russie, est d’ordre national et non pas planétaire. Face au spectre de la disparition, l’autoritarisme à l’intérieur et l’unilatéralisme à l’extérieur ne sont que les deux versants d’un même réflexe survivaliste. Dans les faits, l’illusion d’une économie restaurée, en fait droguée à l’exploitation irraisonnée des ressources premières, a pour pendant le trompe-l’œil d’une diplomatie rénovée dont les réussites découlent avant tout des faiblesses de ses rivaux. Aussi la conception froide et brutale que Poutine s’est forgée des intérêts de la Russie s’exerce-t-elle pour l’essentiel au sein de ses frontières et alentour de son pré carré.  Mais son affirmation de l’indépendance contre toute forme d’interdépendance contrarie de plein fouet le consensualisme démocratique, ce levier idéologique de la globalisation tourné en impératif métaphysique. À l’heure où la Russie tente pour la première fois de se constituer en nation, il serait contraire à son expérience millénaire que la France endosse une logique impériale qui la conduirait à se confondre avec le camp occidental et à entériner l’hégémonie de l’Allemagne au cœur de l’Europe.[/access]

*Photo : Sergei Chirikov/AP/SIPA. AP21543612_000001. 

Éloge de la censure

22
censure taddei porno

censure taddei porno

Frédéric Taddeï (charmant garçon, qui contrairement à tant d’autres ne se donne pas la peine de montrer qu’il est intelligent, pour mieux offrir à ses invités une chance de prouver qu’ils le sont) m’a invité vendredi dernier à son émission « Ce soir ou jamais ». Thème du jour, « l’hypersexualisation » de nos sociétés, et particulièrement la déferlante pornographique. Contexte : le projet de loi européen visant à interdire la diffusion massive d’images pornographiques. Finalement repoussé, comme on pouvait s’en douter, il y aurait trop d’argent à perdre, neserait-ce que pour les labos pharmaceutiques, qui surfent en douce sur la pornographie pour vendre du Viagra, du Xanax, et autres joyeusetés assez peu érotiques.
Taddeï avait invité toutes sortes de gens. Un psychanalyste concourant pour le diplôme de bobo en chef (Serge Tisseron), une députée italienne du Parti démocrate et de l’anorexie réunis (voir Légère comme un papillon, Grasset, 2012) — et, dans le genre ultra-fin, Bénédicte Martin, qui s’est fait connaître, à 25 ans, avec les nouvelles vaguement érotiques de Warm up, et a été épinglée par les robots imbéciles d’Apple pour son dernier ouvrage, La Femme, parce qu’on voyait en couverture une paire de seins (les mêmes censeurs automatiques ont également censuré, dans la foulée, Tchoupi part en pique-nique, parce qu’il y avait le mot « nique », n’est-ce pas…). Elle était venue avec son attachée de presse / éditrice, qui la cornaquait avec élégance et avait manifestement plus de talent qu’elle. Puis une seconde romancière, Katouar Harchi (L’Ampleur du saccage, 2011), un peu plus intelligente quand même, mais moins ostensiblement dénudée — un mauvais point dans la Société du spectacle ; un « écrivain et éditeur », Laurent de Sutter, dont je n’ai pas bien compris ce qu’il avait à dire, mais qui ne le disait pas mal ; Arthur H, le fils de qui vous savez, qui vient de sortir L’Or d’Eros, des textes érotiques classiques accompagnés en musique par Nicolas Repac (le titre m’évoque L’Or du temps, la maison d’édition créée par Régine Deforges dans les années 1960 pour éditer tout ce que n’aimaient pas le général de Gaulle et ses services — grâces lui soient rendues, salut à Franck au passage…). Enfin, Céline Tran — ex-Katsuni, ex-Katsumi, avec qui j’avais eu un dialogue un peu vif, par blogs interposés, lors de la sortie de La Société pornographique (Bourin éditeur, 2012 — voir l’émission de Ruquier).
Katsumi (restons-en au premier sobriquet, celui sous lequel elle s’est fait une réputation internationale) était à peu près la seule, avec moi, à savoir vraiment ce qu’était la pornographie et les dimensions exactes de la queue de Mr. Marcus : elle en a fort bien parlé, me piquant au passage une comparaison avec le fast-food qu’elle avait ramassée dans mon livre (ou dans son expérience). Bien sûr, le chœur des bobos s’est élevé contre ma proposition d’interdire carrément la pornographie du Net (les Chinois le font bien — « Longue vie au Président Mao ! » — « Heu… Vous êtes sûr ? »), ce qui m’a incité à en rajouter une couche et à demander carrément le retour de la censure — « Anastasie, l’ennui m’anesthésie », comme chantait François Béranger dans Le Tango de l’ennui.
Evidemment, le tollé fut unanime…
Bon, évidemment, auteur moi-même de romans érotiques — sous des pseudos divers, mais essayez donc Florence Dugas, pour voir — qui n’y vont pas avec le dos de la cuiller, si je puis dire, et laissent les agaceries de Mlle Martin dans le rayon des fanfreluches, je n’exalte pas la censure (plus volontiers encore, l’autocensure) au nom des ligues de vertu. Bien au contraire : je voudrais que cesse ce grand déferlement de pipes et de sodomies non nécessaires qu’on appelle la pornographie, afin de réhabiliter l’érotisme, cet art complexe et persistant — alors que la pornographie est insistante et unidimensionnelle.
Allons jusqu’au bout du propos : jamais le cinéma américain ne s’est mieux porté que lorsque sévissait (de 1934 à 1966) le fameux Code Hays, du nom de cet avocat / sénateur à la face de rat et aux grandes oreilles (tiens, un alexandrin !) qui imposa ses « recommandations » de décence cinématographique. Pas de baiser de plus de trois secondes : eh bien, Hitchcock contourne le problème (et avec quelle maestria) dans les Enchaînés, en 1946 : Gregory Peck embrasse Ingrid Bergman en séquences de trois secondes enchaînées au fil d’un coup de téléphone, ce qui lui permet d’effectuer le plus long baiser (à l’époque) du cinéma — 2mn30. Le même Hitch montre une pénétration frontale, si je puis dire, à la fin de la Mort aux trousses (1959) — par train et tunnel interposés. Pas de couple non plus dans le même lit : dès 1934, Capra, dans New-York Miami, avait trouvé la solution, en filmant la chute des « murailles de Jéricho » — jamais vu une plus belle illustration d’un dépucelage.
Tout code de vertu génère automatiquement son contournement. Censurer, c’est donner libre cours à l’imagination. C’est vrai au niveau moral : The Celluloid Closet analyse en finesse la manière dont Hollywood a représenté l’homosexualité à des époques où il n’en était pas question — à voir en cinq morceaux ici, que ce soit par des échanges parlants de regards dans Ben-Hur (si !) ou des caresses sur des colts dans La Rivière rouge.
C’est vrai aussi au niveau économique : les restrictions drastiques des subventions publiques au cinéma anglais sous l’ère Thatcher ont donné aux metteurs en scène et aux scénaristes des idées remarquables qui ont enfanté le plus grand cinéma social européen. Sans Thatcher et ses épigones, qu’auraient fait James Ivory, Neil Jordan, Richard Curtis, Mark Herman, Mike Leigh, Peter Greenaway, Peter Cattaneo — ou l’immense Ken Loach ? The Full Monty est un petit film fauché (4 millions de dollars de budget) qui engrangea 257 millions de dollars de bénéfices. Sans montrer le but d’un nichon ni l’arrondi d’une couille.
Dimanche 6 avril, passait sur Arte L’Amant — gros succès de Jean-Jacques Annaud, mais échec artistique évident : coupez les scènes de cul, il reste un court-métrage. Que ne s’est-il contenté du court-métrage !
Alors oui, censurons ! Coupons les crédits ! L’imagination au pouvoir ! Quand tous ces abrutis auront compris que Julien saisissant dans le noir (et dans Le Rouge et le noir) la main de Mme de Rênal est la scène la plus torride de toute la littérature française, alors oui, peut-être y aura-t-il à nouveau un cinéma français.

 

Une seule solution : la dissolution !

30
cope ump dissolution hollande

cope ump dissolution hollande

Il y a trois ans, Jean-Luc Mélenchon a commis un opuscule intitulé Qu’ils s’en aillent tous !. Le message a été reçu au-delà de ses espérances par les électeurs, incluant au passage Jean-Luc et ses amis du Front de gauche, emportés par le tourbillon du mécontentement général. On peut gager que le vote FN et l’abstention antisystème qui se sont invités aux municipales vont se trouver démultipliés lors des élections au Parlement européen du 25 mai. Comme ce scrutin est traditionnellement marqué par une forte abstention, par la dispersion des listes, à gauche comme à droite, et par sa fonction de défouloir, on peut se risquer à en prévoir l’issue. Le Front national sera, cette fois, le premier parti de France, devant l’UMP privée de l’appoint de l’UDI, et un PS démonétisé. Les Verts, l’autre parti antisystème qui défend un changement radical de paradigme de civilisation, devraient confirmer leur percée des municipales et faire oublier leur contre-performance à l’élection présidentielle de 2012.

EELV aura certainement évité au PS un Fukushima électoral lors du deuxième tour des municipales, notamment dans des villes-symboles comme Paris et Lyon. Comme rien n’est gratuit, les amis de Cécile Duflot feront payer très cher à leurs alliés socialistes le bras secourable généreusement offert : l’idéologie de la décroissance plus ou moins ouvertement assumée viendra entraver encore plus les efforts des socialistes raisonnables, style Valls ou Montebourg, visant à remettre le pays sur les rails de la réindustrialisation et de la modernisation structurelle pour faire face aux défis de la mondialisation. François Hollande est donc dans la seringue, contraint, malgré lui, d’appliquer la stratégie d’alliance historique avec les écolos défendue par Martine Aubry quand elle était secrétaire nationale du PS. Et ce n’est pas un remaniement, même avec la nomination d’un nouveau premier ministre, qui changera la donne.

Alors, que faire ?[access capability= »lire_inedits »] Laisser passer l’orage en espérant que la conjoncture internationale et la mise en oeuvre du « Pacte de responsabilité » redonnent des couleurs à notre économie et de l’espoir aux Français ? Cela s’accorderait très bien avec la psychologie d’un président disciple d’Henri Queuille[1. Homme politique corrézien de la IIIe et de la Ive République, auteur de la fameuse formule : « Il n’est pas de problème dont une absence de solution ne finisse pas venir à bout. »], mais c’est un pari risqué, très risqué, sur un avenir pour le moins incertain. Que la reprise se fasse attendre, et le calme apparent de la rue pourrait bien se muer en l’une de ces révoltes éruptives dont l’histoire de France est parsemée…

L’autre option est plus radicale, mais provoquerait cet « orage désiré » dans les profondeurs de la nation : la dissolution de l’Assemblée nationale, suivie de nouvelles élections législatives qui ramèneraient la droite républicaine au gouvernement et permettraient à la gauche, en sortant des ambiguïtés dont elle pâtit aujourd’hui, de retrouver le chemin d’un peuple dont ses dirigeants et ses élus se sont fâcheusement coupés. Il lui faudra alors choisir entre les sirènes des écologistes et la reconquête d’un centre poussé vers la droite par le radicalisme des Khmers verts et des nostalgiques du « socialisme réellement existant », version Chavez ou Castro.

Si l’on s’en réfère aux précédents Mitterrand et Chirac, l’épreuve de la cohabitation est plus usante pour les premiers ministres que pour les présidents de la Ve République, et Jean-François Copé, à qui reviendrait sans doute, alors, la lourde charge de Matignon, ne ferait probablement pas mentir cette règle. Les piques demandant  une tête, celle du maire de Meaux ferait très bien l’affaire. Mais cessons de broder : pour que François Hollande emprunte la voie de l’audace, il faudrait qu’il ait le sens du tragique de l’Histoire et une certaine idée de la France. Ce n’est pas gagné.[/access]

*Photo :  CHESNOT/SIPA. 00638320_000014.

Municipales : désastre et dépendances

30
municipales hollande valls ps

municipales hollande valls ps

Analyser le résultat d’un scrutin est un exercice difficile. C’est la raison pour laquelle les grands spécialistes de la carte électorale, souvent des démographes, mettent plusieurs mois pour cela, à partir d’une analyse entomologique, quartier par quartier, bureau par bureau.

C’est en fait une recherche de sens. Que s’est-il réellement passé et quels enseignements en tirer ? L’analyse à chaud peut faire dire des bêtises et en particulier sur ce qu’ont exprimé les électeurs…

Le Président de la République nous a dit qu’il avait « entendu le message des Français ». Au-delà de la banalité consternante de la formule, on peut se demander s’il ne s’est pas trompé de fréquence. Il a remis en selle le gouvernement de Pierre Bérégovoy, espérant ainsi, par cette opération de diversion transparente, esquiver rapidement un véritable débat sur le désastre et ses causes.

Probable que cela ne fera pas long feu, François  Hollande inversant à cette occasion la fameuse phrase du prince Salina dans Le Guépard : « il ne faut rien changer pour que rien ne change ». Et en transformant son gouvernement en un congrès du PS permanent.

Il faudra donc attendre un peu. En évitant les raccourcis  faciles, ou les explications à l’emporte-pièce.

Il y a cependant un constat que l’on peut faire dès maintenant, c’est celui de l’effondrement brutal du socialisme municipal.

Au préalable, permettons-nous quelques petites observations.

On s’étonnera en premier lieu qu’aveugles et sourds, le pouvoir et les médias n’aient pas vu arriver la catastrophe. À ce titre, relire les avis autorisés, se rappeler les confidences et les éléments de langage distillés (le président allait « enjamber » le scrutin…), revenir sur les sondages du mois précédent le premier tour, constituent un plaisir de fin gourmet. Mais peut légitimement susciter des inquiétudes sur le niveau de nos élites.

La guerre des Fronts dont Causeur s’est fait l’écho ? Aucune conclusion ferme ne peut déjà être tirée. Les gains du Front national sont-ils si significatifs ? Il fait partie, depuis trente ans, du paysage politique français. Le gain d’une douzaine de villes (un peu plus qu’en 1995) n’a rien d’ébouriffant. Le Front de Gauche, quant à lui, aurait bien du mal à avoir les idées claires en comparant la victoire relative et très particulière (merci Dominique Voynet) de Montreuil et ses désillusions lilloise ou toulousaine par exemple. Ne pas surinterpréter Grenoble non plus, même si cela amène du grain à moudre au projet de « nouvelle alliance » du Parti de Gauche et EELV. Sans le PCF d’ailleurs, la carpe et le lapin ayant quelques soucis de cohabitation.

Le pauvre PCF lui, en est à l’utilisation des métaphores napoléoniennes pour illustrer l’agonie qui se poursuit. Le site du mensuel Regards titre un article : « la Bérézina, pas Waterloo » . Le passage de la Bérézina par la Grande Armée avait paraît-il permis d’en sauver une partie. Donc, si l’on comprend bien la métaphore, Waterloo c’est pour le prochain coup ? Réjouissant optimisme !

Le constat quant à lui, est donc relatif aux conséquences concrètes de ce scrutin. Et à la première d’entre elles, l’effondrement du socialisme municipal.

Les chiffres sont assez effarants. Ce que le PS avait construit en trente-cinq ans vient de partir en fumée. S’il conserve quelques grandes villes tout en perdant la plupart des grandes intercommunalités, il est quasiment éradiqué des villes moyennes. La fameuse « vague bleue » de 2001, prélude au terrible échec de Lionel Jospin aux présidentielles de 2002, avait vu 69 villes de plus de 9000 habitants passer de gauche à droite, mais 32 passaient de droite à gauche. Cette fois-ci, c’est 170 qui tombent dans l’escarcelle de la droite, contre seulement trois ou quatre qui font le chemin inverse ! Pour mesurer l’importance du désastre, l’analyse des causes profondes étant pour plus tard, un petit retour en arrière est nécessaire. Au début des années 70, le PCF était le premier parti de gauche. Il disposait d’une base municipale à la fois solide et originale qui était une de ses grandes forces. La SFIO pratiquait dans les villes l’alliance avec la droite (Jean-Claude Gaudin a commencé sa carrière sur les listes de Gaston Defferre…). L’union de la gauche, le programme commun de 1972 et la dynamique enclenchée par l’élection présidentielle de 1974 ratée d’un cheveu, amena au profit de cette union, un tsunami électoral aux municipales de 1977. Le PCF mesurant que cette alliance équivalait probablement au baiser de la mort, ne put que constater qu’elle profitait surtout au PS. Celuic-ci, à partir de cette date, a disposé d’une base municipale importante qu’il put malgré quelques aléas faire fructifier en prenant à la fois à droite et à gauche, dépouillant méthodiquement un PCF qui avait commencé son déclin.

Jusqu’aux élections de 2008  où l’impopularité de Nicolas Sarkozy permit à la gauche,  pour la première fois dans l’histoire de la Ve République, de récupérer le Sénat. Cette implantation municipale constituait un atout considérable. Une base politique avec la possibilité d’une armature de dirigeants, d’ailleurs souvent arrivés dans la vague de 1977 encadrant les générations suivantes. Une base professionnelle, la gestion publique locale devenant après les lois de décentralisation un espace d’exercice du pouvoir formateur à la fois pour les élus et leurs collaborateurs, mais aussi les fonctionnaires territoriaux d’autorité souvent recrutés parmi les amis politiques. Et enfin une base matérielle essentielle. Indemnités de fonction, emplois de cabinet, subventions aux associations amies, stratégies d’embauche ciblées, tout cela permettait de faire vivre beaucoup de monde et d’avoir beaucoup de fidèles. C’est terminé. Un rapide calcul permet de considérer qu’environ 4000 personnes au statut voisin de celui d’un permanent politique sont désormais à la rue, direction Pôle emploi. D’autres les rejoindront. Où les recaser ?

Il n’y a pas de raison objective pour que les scrutins régionaux et départementaux de l’an prochain soient plus tendres pour le parti de François Hollande. Actuellement,  il contrôle toutes les régions sauf 2 et 60 départements sur 100. Une simple projection des résultats du 23 mars derniers aboutit à la conservation de deux Régions et 30 Départements !

Participer efficacement aux campagnes pour les scrutins nationaux, sans un tissu municipal suffisamment dense va s’avérer très compliqué.

À l’hégémonie de la gauche, la droite s’était adaptée et une ancienne culture démocratique partagée permettait une gestion souvent consensuelle, comme le démontrait le fonctionnement des associations d’élus. Cette époque est révolue. Pour les équipes souvent jeunes qui viennent d’arriver aux manettes, l’heure est plutôt à la revanche et à la volonté d’isoler l’adversaire. Le traumatisme subi par le parti socialiste n’arrangera rien.

Alors, peut-on suivre Henri Emmanuelli lorsqu’il dit « que le PS est mort » ? On verra, mais en tout cas, depuis de nombreuses années, de parti de masse classique, il s’était transformé en parti de notables, de grands féodaux bien implantés, disposant du fait de la décentralisation de moyens et de pouvoirs importants.

Cette armature vient de lui échapper. Elle sera longue à reconstruire.

*Photo : LICHTFELD EREZ/SIPA. 00679578_000054. 

Hongrie: victoire d’Orbán… et de l’abstention

45

Les résultats des élections législatives hongroises du 6 avril n’ont finalement rien de très surprenant en donnant une nette victoire au parti du Premier ministre Viktor Orbán, le Fidesz, qui remporte 44,4% des suffrages exprimés et les deux tiers des sièges au parlement (133 sur 199).

Face à cela, l’opposition de centre gauche (coalition sociale-libérale) dirigée par son rival Mesterházy, fait bien piètre figure, devant se contenter de 38 sièges, soit moins de 20%, pour 25,9% des voix.

Un écart entre nombre d’electeurs et de sièges attribués qui s’explique par un système combinant scrutin uninominal et proportionnel, favorisant la part de l’uninominal. (Chaque électeur devant glisser dans l’urne deux bulletins: un pour choisir un parti, le second un candidat local). Ecart renforcé par les dispositions de la nouvlle loi électorale.

À noter une forte percée du parti d’extrême droite quasiment néo-nazi, le Jobbik, qui remporte plus de 20% des suffrages exprimés, mais doit se contenter de 23 sièges.

Enfin, maintien de justesse des verts du LMP qui atteignent tout juste le seuil des 5% indispensables pour former un groupe et se voient attribuer 5 sièges.

Voilà qui est bien beau… Mais, si l’on sait que seuls 60,2% des électeurs se sont déplacés, il conviendra alors de relativiser ces résultats. Car, avec ses 44,4% de suffrages obtenus (moins qu’en 2010), Viktor Orbán, qui ne manque pas de se proclamer plébiscité par tout le pays, ne représente en réalité que 27% de l’ensemble de la population. Pas si mal, peut-être, mais pas les deux tiers et encore moins le pays entier. Un taux pas très surprenant qui correspond grosso modo depuis quatre ans au noyau dur et discipliné de ses partisans, entre le quart et le tiers du pays.

Pour le reste, les commentaires vont certainement aller bon train…

Même si la lutte fut inégale tout au long de la campagne, les médias publics faisant une impasse totale sur l’opposition[1. Gordon Bajnai, l’un des leaders de la gauche, a assez justement comparé la lutte à une course où le parti d”Orbán aurait eu à parcourir un 100 mètres contre un 400 mètres haies pour l’opposition…] et ne lésinant pas sur les insinuations et attaques personnelles plus ou moins calomnieuses contre ses dirigeants, nous venons d’asisister hier à une défaite lamentable – mais prévisible – d’une gauche finalement peu crédible, car longtemps désunie. Pas de quoi séduire des électeurs déjà bien assez méfiants comme ça vis-à-vis du monde politique.

Secret story

13

sarkozy ecoutes juges

« Il n’est point de secret que le temps ne révèle », a écrit Racine[1. Britannicus]. Heureux, les hommes de l’âge pré-numérique ! De nos jours, il n’est point besoin de temps pour que nos secrets soient tambourinés en place publique. À l’ère de Facebook, du téléphone intelligent (c’est-à-dire espion) de la NSA et de Mediapart, rien de ce qui vous est personnel n’est étranger à votre voisin. Quand l’indiscrétion est un devoir et la délation un acte de résistance, nos conversations peuvent être écoutées, nos amours épiées, nos achats décortiqués et nos affaires étalées aux yeux de tous. Non pas que nous vivions sous le joug d’un pouvoir totalitaire : ce que notre situation a d’inédit, c’est que chacun se croit autorisé à être le gardien – ou le flic – de son frère, mais aussi son contrôleur fiscal, son directeur des impôts, son confesseur ou son conseiller conjugal. Bref, seules nos pensées sont aujourd’hui assurées de demeurer privées. Et peut-être pas pour très longtemps : des chercheurs d’Oxford, Genève et Berkeley étudient la possibilité de pirater le cerveau humain pour en extraire des informations. Au point qu’on pourra bientôt proclamer avec Flaubert : « Big Brother, c’est moi ! »[access capability= »lire_inedits »]

Il n’est tout de même pas anodin qu’en quelques jours, on ait appris que l’un des plus proches conseillers du Prince enregistrait clandestinement les conversations et les réunions auxquelles il assistait, que le Prince en question avait été placé sur écoute par deux magistrats, et enfin que les services secrets avaient un accès libre aux données transitant par le réseau Orange, opérateur de millions de Français pour leur accès Internet et leur courrier électronique. Autrement dit, la DGSE peut, en dehors de tout cadre légal, accéder à vos messages. La confidentialité et la sécurité, dont toutes les grandes boutiques du Web se targuent d’avoir fait leur priorité, ne sont plus que des slogans publicitaires ou des vœux pieux. Au passage, les clients d’Orange ont reçu cette semaine-là un courriel intitulé : « Orange vous écoute ». Heureusement, l’actualité est parfois farceuse…

On dira que tout cela n’est guère neuf et que, dans la Florence des Médicis, on espionnait tout aussi activement que dans la France de François Hollande. Sans doute, mais deux « détails » ont considérablement modifié la donne.

D’une part, la technologie met l’espionnage à la portée de tous : ainsi peut-on se procurer sur le Web des logiciels explicitement destinés à pirater l’ordinateur de son « partenaire », comme on dit aujourd’hui. À cela s’ajoute le pire défaut d’Internet : sa mémoire d’éléphant. Sachez-le : tout ce que vous avez dit, écrit ou fait un jour pourra se retourner contre vous. Votre passé vous colle à la peau : c’est ce qu’on appelle l’« empreinte numérique », quoique le terme de « boulet digital » conviendrait tout autant. D’autre part, si autrefois, on se cachait pour espionner, aujourd’hui, c’est souvent un titre de gloire… et une source de profits. Le magazine Closer, qui avait révélé la liaison du chef de l’État avec Julie Gayet, a été condamné à payer 15 000 euros à l’actrice pour « atteinte à la vie privée ». Mais si l’on compare la sanction aux centaines de milliers d’euros engrangés grâce aux amours présidentielles, on peut penser que la justice encourage grandement le journalisme de trou de serrure.

Au royaume de la transparence, la surveillance est reine. Surveillance volontaire, pour une grande part, quand l’exhibitionnisme rencontre le voyeurisme. Mais quoi qu’on pense de la tendance contemporaine à se montrer, elle ne rend pas moins inquiétante la revendication citoyenne d’un droit de savoir. Cependant, nous ne sommes pas tous égaux face au secret. D’abord, certains, par leur fonction, sont invités à se mêler des affaires des autres : on ne les appelle pas « espions » ni « concierges », mais « lanceurs d’alerte », « journalistes d’investigation »… ou « juges d’instruction ». Ensuite, ce qu’on entend cacher, ou qu’on ne veut pas montrer, ne suscite pas le même intérêt selon que l’on est puissant ou misérable. Mais il n’est pas besoin pour autant d’avoir été chef de l’État pour susciter la curiosité de ses semblables. Au contraire, ce qui est arrivé à Nicolas Sarkozy peut arriver à quiconque a l’heur de déplaire à des juges ou à des journalistes qui se sentent investis d’une mission sacrée. À l’aune de leur vertu, personne n’est innocent.

« Si l’on n’a rien à cacher, il n’y a pas de problème à être écouté » : la formule de Benoît Hamon a glacé tous ceux qui l’ont entendue. Si on voulait badiner, on lui rétorquerait que quand on n’a rien à cacher, on n’a rien à montrer. Mais quand un ministre de la République fait si peu de cas de cette grande conquête de notre civilisation qu’est le droit à la vie privée, on n’a pas tellement envie de rire. C’est que, sauf à devenir des êtres sans consistance et finalement sans existence, nous avons tous quelque chose à cacher. Placez n’importe qui sur écoute pendant des mois, vous trouverez forcément, sinon un délit pénal, du moins quelques turpitudes ou défaillances dont nul n’a envie qu’elles soient portées à la connaissance de ses contemporains. Au jeu pervers de la transparence, nous sommes tous coupables. À ce compte-là, on regrettera vite le péché originel : tant qu’à subir les foudres d’un juge impitoyable, mieux vaut un Dieu transcendant qu’un « journaliste de gauche », comme disait Guy Debord[2. « Je ne suis pas un journaliste de gauche : je ne dénonce jamais personne. » Cette mauvaise réputation…, Gallimard, 1993.], ou un juge adhérent du Syndicat de la magistrature qui peut vous aligner dans un prétoire après vous avoir épinglé sur le « mur des cons ».

La proximité temporelle et les similitudes fonctionnelles ont pu donner l’illusion que l’affaire des enregistrements clandestins et celle des écoutes de Nicolas Sarkozy relevaient de la même problématique. En réalité, Patrick Buisson est un espion à l’ancienne, si tant est que le terme « espion » soit adapté : après tout, si l’ex-éminence grise s’est rendue coupable d’une grave indélicatesse – doublée d’une incroyable maladresse qui a permis à ces enregistrements de se retrouver dans la nature où ils se baladent peut-être encore –, il n’était pas, que l’on sache, caché dans un placard, mais assistait très officiellement aux réunions qu’il enregistrait. Contrairement au majordome de Liliane Bettencourt, qui laissait traîner un dictaphone pour capter des conversations auxquelles il ne prenait pas part. Et à la différence de l’aimable employé de la Fédération française de football qui a balancé à Mediapart l’enregistrement d’une réunion interne supposé étayer le procès en racisme intenté à Laurent Blanc, Buisson n’a pas été à l’origine de la divulgation des documents – qui lui a d’ailleurs valu des ennuis mérités. Cela n’excuse nullement la trahison personnelle, mais devrait peut-être inciter à relativiser son forfait.

En revanche, l’affaire des écoutes de Nicolas Sarkozy est emblématique de ce que pourrait devenir la vie humaine soumise à l’impératif de transparence : un cauchemar. À travers elle, on peut en effet observer le cœur du réacteur où s’opère la fusion de deux hubris : celle des juges et celle des journalistes.

On lira dans les pages qui suivent des analyses fournies des mécanismes judiciaires et politiques à l’œuvre. Rappelons simplement que deux juges d’instruction enquêtent sur un éventuel financement de la campagne Sarkozy de 2007 par la Libye de Kadhafi, sur la base d’un document assez fumeux qui s’est avéré être un faux. Bien que leurs investigations ne leur aient pas permis de procéder à des mises en examen, les deux magistrats ont ordonné le placement sur écoute de l’ancien chef de l’État. La suite est connue : les conversations avec Thierry Herzog, les « bâtards de Bordeaux », les allusions à un magistrat soupçonné de vouloir entraver le cours de la justice et l’ouverture d’une nouvelle instruction pour « trafic d’influence » et… « violation du secret de l’instruction », ce qui est désopilant quand on pense que la caractéristique des affaires dites « politico-financières » est que les instructions sont menées à ciel ouvert, les pièces du dossier étant équitablement réparties entre quelques journaux. Il est bon, dira-t-on, que nul ne soit au-dessus des lois : mais justement, les lois garantissent à chaque accusé un procès équitable et contradictoire. Or, de DSK à Sarkozy, on assiste plutôt à des lynchages en bande organisée.

On a répété sur tous les tons que ces écoutes étaient légales – ce qui est éminemment contestable vu qu’elles ont été décidées en l’absence d’« indices sérieux et concordants » de l’existence du délit présumé. De toute façon, on n’en saura rien : l’écouté n’ayant pas été mis en examen, il ne peut pas contester la légalité de la procédure. Pratique, non ?

Il est certain qu’on n’assiste pas à des arrestations arbitraires ou à des internements d’opposants commandités en haut lieu. Les membres du gouvernement, Christiane Taubira en tête, ont pris les Français pour des buses en jurant qu’ils n’étaient au courant de rien – ce qui signifierait d’ailleurs que la République est bien mal tenue. Que François Hollande ait reçu deux journalistes du Monde le jour même où ils révélaient l’existence des écoutes vaut, sinon aveu de complicité, brevet d’approbation. Le chef de l’État, garant des institutions et de la Constitution, ne trouve rien à redire à une violation flagrante du secret de l’instruction : décidément, le pouvoir n’est pas là où l’on croit.

En revanche, quand nos gouvernants jurent que la justice est indépendante, il faut les croire. Mais justement, c’est cette indépendance qui fait peur. Quand deux magistrats peuvent écouter, sans rendre de comptes à personne, une personnalité politique de premier plan – et par la même occasion, tous ceux qui l’appellent –, on aimerait qu’ils soient un peu moins… indépendants. Car le résultat de cette merveilleuse indépendance, c’est qu’on nous annonce régulièrement en gros titres que Nicolas Sarkozy est cerné par les affaires, alors qu’à ce jour, les dossiers semblent plutôt vides. Difficile, dans ces conditions, de ne pas penser que les juges se sont donné une mission : trouver les casseroles judiciaires susceptibles de légitimer l’anti-sarkozysme frénétique d’une partie de la gauche et de nos plus éminents médias.

Inutile de dire que la publication, le 17 mars, par Mediapart, de transcriptions issues de ces écoutes n’a pas déclenché un scandale. Au contraire, la plupart des journalistes ont applaudi et repris sans vergogne les éléments de langage fourni par le site d’Edwy Plenel. Ces écoutes laissaient penser que l’ex-président était informé par un magistrat sur l’enquête Bettencourt. Traduction, par Mediapart : Sarkozy a mis sur pied un « cabinet noir » pour tenter d’entraver la marche de la justice. À ce compte-là, tout politique ayant des relations dans la haute fonction publique, la magistrature ou la police est suspect de conspiration. Au fait, les journalistes de Mediapart n’auraient-ils pas, eux aussi, des amis bien placés qui leur fournissent des documents hautement confidentiels : faudrait-il parler à ce sujet de « cabinet blanc » ?

On conviendra que les mines outrées et les airs offusqués des commentateurs soudainement intraitables sur la correction langagière – M’dame, il a dit « bâtard » ! – étaient un spectacle hilarant. Celui de Fabrice Arfi, de Mediapart, et de ses confrères du Monde, reçus avec la déférence due à leurs hauts faits d’armes, l’était un peu moins. « Quand le doigt montre la lune, l’idiot regarde le doigt », dit le proverbe. Ce jour-là, les idiots regardaient la lune quand c’est le doigt qui aurait dû focaliser leur attention. Car ce qui est grave, ce n’est pas le contenu des écoutes mais le fait qu’elles aient été divulguées au mépris des règles fondamentales de notre droit : sans secret de l’instruction, il n’y a pas de présomption d’innocence et sans présomption d’innocence, il n’y a pas de justice. Et sans justice, nos libertés sont en danger.

On se félicitera donc que Nicolas Sarkozy ne soit pas du genre à tendre la joue gauche. Le 21 mars, il répliquait dans une longue et solennelle tribune publiée par Le Figaro. « Si j’ai décidé de rompre le silence, écrivait-il, c’est parce que des principes sacrés de notre République sont foulés aux pieds avec une violence inédite et une absence de scrupule sans précédent. » Avant de lâcher sa bombe, au détour d’un paragraphe : « Aujourd’hui encore, toute personne qui me téléphone doit savoir qu’elle sera écoutée. Vous lisez bien. Ce n’est pas un extrait du merveilleux film La Vie des autres sur l’Allemagne de l’Est et les activités de la Stasi. Il s’agit de la France. » L’évocation de la sinistre police politique est-allemande a, on s’en doute, suscité une salve d’imprécations. Admettons que l’ancien président s’est montré excessif, car il s’agit encore d’une Stasi à visage humain. N’empêche : quand le gibier fait face à la meute, on applaudit.

Pour Edwy Plenel, la presse et la justice sont des contre-pouvoirs au service des citoyens. Il se réjouit de voir que les puissants tremblent devant la sainte alliance des juges et des journalistes, arbitres autoproclamés des élégances démocratiques et morales. Sauf que l’on ne voit pas pourquoi leur furie purificatrice s’arrêterait aux puissants. Coupable ou pas, le malheureux qui se retrouve dans les griffes des vertueux a toutes les chances de voir ses secrets étalés à la « une » des journaux. Alors, j’avoue : j’ai peur de la justice et de la presse de mon pays.[/access]

*Photo : Henri Collot/SIPA. 00679365_000001.

Roosevelt, reviens!

206

valls internet hollande

À peine nommé, le gouvernement « de combat » de Manuel Valls déprime déjà à peu près tout le monde. À droite on se gausse de ce jeu de chaises musicales : « On prend les mêmes et on recommence ». Facile mais pas faux. L’opposition, qui vient de gagner les élections haut la main, a beau jeu d’accabler Hollande et son recyclage – certes pas très écolo – du gouvernement Ayraud. Mais chacun sait à droite que la dérouillée infligée au Président n’a rien d’une adhésion au programme inexistant de l’UMP.

Au PS, on souhaite bonne chance à Valls devant les caméras mais on flippe en coulisse. Chacun a peur pour son poste. La politique est un job précaire, une affaire de CDD. Et une nouvelle claque, sans doute violente, se profile aux Européennes. La gauche de la gauche éructe dans l’indifférence générale contre le choix de Valls « le réac ». Les écolos se drapent de vertu et quittent le navire avant le naufrage. Le FN recueille les électeurs paumés, déclassés issus de tous les horizons, qui s’imaginent que le retour au franc et le repli sur soi marquera le retour de la France prospère des années Pompidou, ce temps béni où l’on roulait en Renault 12, quand le rap et les cailleras en sweat à capuches n’existaient pas.

Le monde politique français est une fiction bas de gamme, un feuilleton superficiel qui intéresse de moins en moins les Français. L’abstention en est la preuve. Mais aussi l’audimat nanoscopique des émissions politiques, sans parler du tirage déclinant des journaux. Le feuilleton n’est dans l’ensemble qu’un spectacle soporifique et désespérant, plus proche de Derrick que de House of Cards, fait de petites phrases, de polémiques picrocholines montées en mayonnaise par les médias pour vendre qui du papier, qui des écrans publicitaires. Politiques et médias s’excitent pendant des semaines sur des dossiers aussi majeurs que le sort de Leonarda, le mariage pour tous, l’avenir de Florange ou les délires antisémites de Dieudonné… Nul ne peut dire que ce ne sont pas des sujets, et les médias sont dans leur rôle en les usant jusqu’à la corde avant de passer à autre chose. Pas les politiques. Dans un pays qui traverse une telle crise, le sens du devoir devrait les pousser à parler un langage de vérité aux Français.
Oui, Florange et autre Petroplus sont des canards boiteux qui vont mourir.
Oui, il faut adapter notre économie et investir dans les secteurs d’avenir : clusters numériques, biotechnologies, e-commerce, services, etc.
C’est la « destruction créatrice » conceptualisée par l’économiste Schumpeter. Une innovation chasse l’autre, et il est idiot de vouloir freiner le progrès. « On entend l’arbre tomber mais pas la forêt pousser : croire en l’économie de demain », pour reprendre le titre du livre porteur d’espoir de l’excellent Nicolas Bouzou.

Il est urgent de changer le logiciel utilisé en alternance par droite et gauche depuis trente ans. Le vieux clivage gauche/droite est aussi adapté à la situation qu’un Minitel pour surfer en 4G. On ne renouera pas avec la croissance en se contentant d’une politique d’austérité, d’un « pacte de responsabilité » cosmétique, ou en s’inclinant en permanence devant le principe de précaution. Le consensus mou, la navigation téléguidée par les sondages, nous mène droit vers un déclin à la grecque. L’État-providence joue sa survie, et la nôtre.
Le banquier de gauche Mathieu Pigasse ne dit pas autre chose dans son livre Éloge de l’anormalité, attaque transparente contre l’énarque « normal » au pouvoir. Il évoque Churchill, Roosevelt, de Gaulle : « Ces hommes-là ne sont pas issus de l’Ena ni des cabinets d’affaires. Leurs prises de pouvoir ne furent pas le fruit de manœuvres au sein de partis politiques essorés par les affaires. Ils avaient une haute idée de leur pays, de leurs principes, de l’intérêt général. Ils avaient surtout du courage, « première des vertus politiques » selon Hannah Arendt. Et leur courage ne consistait pas à flatter les peurs ou des clientèles ».

On a beau imaginer la liste des candidats aux Présidentielles de 2017, pas de trace à ce jour d’un politique providentiel, avec une vision, capable de réenchanter ce pays en parlant d’avenir. Personne pour incarner le grand réformateur courageux prêt à parier sur l’innovation.
À défaut de voir surgir ce nouveau Roosevelt dans le personnel politique traditionnel, on peut rêver que nos énarques enlèvent leurs ornières idéologiques et utilisent les talents de la société civile pour optimiser l’efficacité de l’Etat. Les acteurs du privé sont porteurs d’idées neuves pour construire la croissance de demain. Or ils sont en France sous-utilisés. Il n’y a pas un scientifique ou un ingénieur dans l’entourage de Hollande ! Barack Obama et le Président Chinois sont entourés des meilleurs spécialistes dans toutes les industries du futur. Chez nous, Gille Babinet, « Digital Champion » à Bruxelles, remue de l’air dans l’indifférence polie du Président. Le discret Pierre Kosciusko-Morizet, fondateur de Price Minister, a été avec son associé un des acteurs du mouvement des Pigeons pour protester contre le matraquage fiscal des entreprises. Un couac réparé depuis par le gouvernement, mais qui a terni l’image de la France chez les investisseurs étrangers. Pourquoi ne pas l’avoir consulté avant de sortir la matraque ? Le Dr Laurent Alexandre explique sur tous les plateaux télés depuis des années que les biotechnologies sont l’eldorado économique des décennies qui viennent, etc. Or l’Iran investit plus que nous le faisons dans les nanotechnologies. On pourrait multiplier les exemples pendant des pages… La numérisation galopante de l’économie est en marche, le transhumanisme à la sauce Silicon Valley va dominer le siècle, et nos dirigeants ne s’intéressent qu’au passé.
Le politique doit admettre qu’il n’a pas réponse à tout. Il a besoin de l’aide des spécialistes pour comprendre, à la manière des dirigeants de Google, d’Amazon, ou de Facebook, qu’il faut réfléchir à 30 ans, et pas à 3 mois. Peut-être y a-t-il plus à gagner à étudier la stratégie de Larry Page, le patron de Google, qu’à stigmatiser sans fin l’optimisation fiscale des géants du Net.

Nous ne sommes plus des acteurs du jeu économique mais les témoins passifs d’une révolution schumpeterienne qui renverse tout sur son passage. La nomination d’Arnaud Montebourg au numérique est une hérésie. Ne pouvait-on nommer un spécialiste pour préparer notre pays au tsunami disruptif qui rebat les cartes de modèles économiques qu’on pensait fondés pour l’éternité ? L’entrepreneur Liam Boogar le soulignait hier avec dérision : Arnaud Montebourg (qui a une formation d’avocat et n’a rien d’un « geek ») est celui qui a refusé l’alliance entre Yahoo et Dailymotion, une gigantesque bêtise qui prive la société française d’une dimension internationale et la condamne à moyen terme. Il est le visionnaire qui a déclaré a propos de Über, le service de VTC qui menace le monopole archaïque des taxis, « on ne peut pas laisser l’innovation tuer le système, le consommateur n’est pas le roi du monde ». Plus conservateur, technophobe et aveugle, tu meurs…
L’horizon indépassable de notre personnel politique est la prochaine échéance électorale. C’est tout le drame de la France. Ce gouvernement de « combat », court-termiste et déconnecté des réalités, semble bien mal armé pour faire mieux que les précédents. Roosevelt, reviens !

L’homme nouveau est arrivé

6

Et si l’homme nouveau avait succédé au dernier homme ? interroge la journaliste et essayiste Caroline Gaudriault, dans Un petit homme dans un vaste monde, un opuscule qui s’articule comme une question rhétorique. Cette interrogation qui a traversé les siècles sans jamais prendre une ride, Gaudriault l’affronte et ose un verdict tranché, se refusant toutefois à qualifier ce que les uns verraient comme un aboutissement et les autres comme une apocalypse. Si on l’en croit, une nouvelle ère et une humanité nouvelle qui s’inscrivent en faux avec l’Histoire depuis Hérodote et l’Homme depuis la Genèse se sont ouvertes. Il y eut un avant, il y aura désormais un après nous assure donc l’auteur. La raison ? Un intervalle dans lequel l’homme a sans doute oublié la mesure de son existence et volontairement ignoré son appartenance à la partition de l’Histoire et de sa grande hache. Dans sa démesure, dans sa volonté de réduire toutes les limites, l’homme a succombé au paradoxe de l’omnipotence qu’évoquait la théologie ancienne en se demandant si, dans sa toute puissance, Dieu ne pouvait lui-même s’aliéner. A l’instar des premiers hommes qui avaient voulu être plus grands que Dieu en entreprenant la tour de Babel, les derniers hommes ont succombé à l’existentialisme exacerbé et, cette fois-ci, détrôné Dieu. Puis, dans leur rhétorique de domination, ils ont construit un monde qui les a dépassés, ouvrant grand le chantier de l’homme nouveau.
Plutôt que de se lamenter sur le sort du dernier homme, Caroline Gaudriault a préféré s’interroger sur la face du nouvel homme. Pour y répondre l’auteur s’est d’abord entretenue avec le Professeur Francis Fukuyama, le penseur américain de La fin de l’histoire. On y parle de démocratie libérale en tant qu’aspiration irrémédiablement liée à l’économie de marché plutôt qu’à l’universalisme, on imagine le retour des barbares pour libérer l’homme de sa condition bourgeoise et lénifiante, on évoque le progrès, l’environnement, la bioéthique, la technologie, le transhumanisme… Et l’on convient amèrement que « tout ce qu’il sera donné à l’homme de faire, il le fera » en envisageant le pire : « le jour où nous créerons des enfants incapables d’être choqués », « le jour où les moyens technologiques prendront le dessus sur nos références morales ». Et l’on espère aussi un peu, car il faudra bien que les nouvelles générations aiment leur époque comme nous aimâmes la nôtre.
Pour suppléer à ces réflexions qui se heurtent immanquablement à la métaphysique, quelques illustrations, réalisées par le photographe français Gérard Rancinan, viennent se greffer dans l’œuvre et tentent de dessiner ce visage qui est désormais le nôtre mais que nous ignorons pourtant. On y découvre un homme tantôt prisonnier (The Labyrinth, The Prisoner, Frame), tantôt acculé (The Edge), quand il n’est pas l’expression même du ridicule (The Fool) ou condamné à rouler éternellement un rocher dans le Tartare (Sisyphe). Quelques pensées libres, sous forme de dystopie achèvent le tableau. Simples aphorismes (« C’est quoi l’éternité ? Ce qui ne cesse de finir ou ce qui ne cesse de commencer ? », « L’homme c’est fatal », « L’homme précaire à des envies d’éternité », « Si l’homme disparaissait, qui le remarquerait ? »), quelques vers sur l’inutile, le progrès, le théâtre du monde, le politiquement correct ou encore une conversation intime entre l’homme et son cerveau, l’auteur multiplie les formes pédagogiques et poétiques pour esquisser celle de l’homme nouveau. De tout cela, faut-il finalement retenir que la fin de l’histoire, c’est peut-être tout simplement la fin d’une histoire ? En tous les cas, elle nous manque déjà.

Caroline Gaudriault avec Francis Fukuyama, Un petit homme dans un vaste monde, Paradox.

Caroline Gaudriault dédicacera son livre le samedi 12 avril à la Galerie Librairie Bettina, à partir de 16H00 (2 rue Bonaparte, Paris 6ème)