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Pas d’Arche de Noé pour le Qatar ou le Pakistan

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Le nouveau film de Darren Aronofsky, Noé, qui narre à sa façon un passage assez fameux de la Bible est victime d’un déluge de critiques.

Aux USA tout d’abord, où le film est sorti le 28 mars : les habituels emmerdeurs créationnistes ont bien sûr appelé au boycott de cette relecture moderniste et un chouïa écologiste des Saintes Écritures. Et dire qu’il se trouve encore des gens pour vous expliquer que le protestantisme est par essence une religion de tolérance…

Mais les excités de la Bible Belt se sont trouvés de rudes concurrents du coté du Golfe persique  Selon la Paramount, un mois avant sa sortie américaine, le film supposément blasphémateur était déjà interdit de projection aux Emirats arabes unis, au Bahreïn et au Qatar. Depuis, la liste des vigilants s’est copieusement allongée.

Pas d’Arche non plus pour les spectateurs égyptiens, jordaniens, koweïtiens, pakistanais ou  malaisiens. Je ne dispose pas d’infos précises pour le Soudan, l’Arabie Saoudite ou la Bande de Gaza, mais sans vouloir trop m’avancer, j’imagine ce que vous imaginez.

Bref, la liste est longue des pays où un fan de Russell Crowe comme moi serait bien malheureux.  Et si ça se trouve, j’aurais d’autres raisons de ne pas être content.

 

 

 

 

Carl Larsson, figuratif populaire

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carl larsson ikea

Quand j’ai appris qu’une exposition Carl Larsson était prévue à Paris, au Petit Palais, cela a provoqué en moi un léger choc. J’ai pensé que ça y était, on allait enfin redécouvrir le XXe siècle dans toutes ses composantes. Carl Larsson fait en effet partie de ces grands illustrateurs très mal connus du public français. Et pour cause : il appartient à cette sorte d’histoire sainte de la modernité qui nous tient souvent lieu d’histoire de l’art. Né en 1853 dans un milieu pauvre, Larsson suit ses études à l’Académie royale des arts de Stockholm. À 23 ans, il se rend en France. Pendant une dizaine d’années, il peint à Paris, où il retrouve la colonie des artistes scandinaves à Grez-sur-Loing (Seine-et-Marne). Il pratique avec mélancolie un naturalisme à la Bastien- Lepage. La transformation se produira lors de son retour définitif en Suède : il adopte alors un style graphique et lumineux, d’une tonalité résolument heureuse. Enfin et surtout, il se consacre à ce qui deviendra son thème central : la joie d’habiter. On ne sait pas encore que ces heureuses dispositions sont la matrice de ce qui deviendra l’« esprit Ikea ».

La maturité de Carl Larsson est dominée par une grande passion : l’aménagement de sa maison à Sundborn, en Dalécarlie, à 200 kilo- mètres au nord de Stockholm. Il s’agit d’une construction modeste, en bois, située au bord d’un ruisseau. Comme de nombreux couples qui s’installent, sa femme Karin et lui doivent mettre la main à la pâte. Ça tombe bien, Carl est un bricoleur hors pair. Il invente toutes sortes de meubles et de commodités, crée des décorations murales, construit de nouvelles pièces. Karin, mère de huit enfants, a renoncé, malgré un réel talent, à sa carrière d’artiste peintre. Mais elle s’occupe des textiles avec un goût plus moderniste que celui de son mari : tapis, nappes, rideaux, dessus de lits se multiplient à son initiative. Son activité s’étend aux vêtements. Elle mène, à l’échelle de sa famille, une petite révolution qui consiste à abolir les corsets féminins et à créer des habits amples, confortables et à son goût. Progressivement, c’est un projet global de mode de vie qui se met en place. Les époux s’appliquent à en diffuser les principes avec des albums illustrés publiés à des centaines de milliers d’exemplaires. Ils veulent démocratiser l’art et la culture pour améliorer la vie des gens ordinaires. Assez rapidement, leur maison et leur style de vie deviennent une référence pour les jeunes couples nordiques. C’est l’une des sources du modèle scandinave d’ameublement et de décoration intérieure. Ikea doit sans doute à cette famille une part de son succès planétaire.[access capability= »lire_inedits »]

Cette postérité tient probablement à quelques orientations simples. Tout d’abord, il ne s’agit pas pour les Larsson de disposer d’une maison bourgeoise. Ils n’en ont pas les moyens et encore moins le goût. Proches de l’anarcho-syndicalisme à leurs débuts, ils épousent vite l’aspiration des classes moyennes à une social-démocratie confortable. En ce qui concerne leur foyer, ils visent le plaisir qui consiste à habiter agréable- ment chez soi. Cela se traduit d’abord par énormément d’astuces qui contribuent au confort et à l’aspect pratique avec, par exemple, des meubles qui se replient ou s’escamotent ingénieusement pour libérer de l’espace. Abonnés à la revue anglaise The Studio et influencés par William Morris, les époux Larsson rejettent les objets industriels sans âme auxquels ils préfèrent l’artisanat inspiré par les traditions décoratives populaires. Ils sont également attachés à un idéal de vie, supposé suédois, où l’homme est en relation avec la nature. Anticipant la mode écolo, ils font la part belle aux matériaux naturels. Le bois, omni- présent, reste clair, notamment pour les parquets. De nombreuses plantes vertes agrémentent les pièces. L’éclectisme de leur goût pourrait nuire à l’unité d’ensemble. C’est tout le contraire.

Les Larsson sont aussi nourris par le graphisme et le mobilier japonais. « Le Japon est ma patrie », écrit Carl. Les époux privilégient donc les formes épurées, la géométrisation des lignes et la recherche de la simplicité. Ils créent des ensembles qui séduisent par leur clarté. Aussi ont-ils exercé une influence décisive sur le design du XXe siècle, qu’ils ont contribué à rendre plus humain et plus proche de la nature.

Carl Larsson continue cependant à peindre ou, plus précisément, à produire des illustrations. C’est sa propriété de Sundborn qui lui inspire ses œuvres les mieux réussies, en particulier celles de l’album Notre Maison (1894-1896), qui présente la vie idyllique de sa famille dans ce havre de paix rurale.

En ce qui concerne ces aquarelles, on est en droit de formuler quelques réserves. On peut s’agacer de cette tendance discutable à réduire l’existence humaine à un simple bonheur folklorique. August Strindberg, qui connaissait bien l’intéressé, a dénoncé une accumulation de « mensonges mièvres ». Disons-le franchement : les images de Larsson peuvent parfois paraître un peu bébêtes. Au début, je dois convenir que je les ai observées avec une touche de scepticisme. D’abord, parce que je ne suis pas très amateur de nostalgies identitaires. Ensuite, une telle accumulation de positivité me paraissait factice, voire anxiogène. Mais ces objections se sont évaporées au fil des planches. Je me suis abandonné à cette jouissance simple qui consiste à prendre plaisir à regarder. Cela m’a rappelé ces moments heureux de mon enfance quand je feuilletais les albums du Père Castor en compagnie de ma grand-mère. Cinquante ans après, le souvenir de ces instants me procure encore un sentiment agréable. Je dois admettre que cette expérience a davantage contribué à mon amour de la peinture que tout l’art moderne.

Larsson est d’abord un observateur. Il sait se mettre en quatre pour nous faire accéder à l’étonnante fantaisie du monde. Par exemple, quand il représente des plantes vertes posées devant une fenêtre, il ne se contente pas de disposer des taches de couleurs donnant une « impression » de verdure. Au contraire, il nous indique avec bonheur comment les tiges se développent et s’entrelacent, comment elles pendouillent ou se redressent. Il insiste sur le contour raffiné des feuilles. Il montre comment, à la façon d’une sorte de fugue végétale, elles se placent, se déploient et s’orientent, tout au long des rameaux. Il décline cette méthode qui lui réussit si bien avec les plantes pour les vêtements, les meubles, la vaisselle, les bibelots, les animaux domestiques – sans oublier ses enfants et sa femme, Karin, qui est aussi son modèle. En somme, Larsson ne recherche pas l’« autonomie » d’une peinture qui fuirait la réalité, il a une insatiable fringale de réel. Il a envie de dessiner tout ce qui l’entoure et de nous faire découvrir l’incroyable variété des formes existantes.

Si ses œuvres abondent de détails à savourer, jamais, cependant, l’excès de précision n’alourdit ses compositions, comme c’est souvent le cas chez les artistes trop méticuleux. Ses créations dégagent au contraire une étonnante sensation de légèreté et de clarté. Il a un talent particulier pour conjuguer un trait juste et une mise en couleur limpide qui annoncent l’invention, quelques décennies plus tard, de la ligne claire dans le domaine de la BD. Ce langage graphique cher à Hergé et E. P. Jacobs privilégie lui aussi, dans un style différent, les contours explicites et les colorisations simples. Et ça marche. C’est un peu comme quand on inhale de l’essence de menthe et que l’air pénètre dans les poumons : la respiration devient un plaisir inédit. Les aquarelles de Carl Larsson procèdent du même principe. Elles frappent notre rétine avec une sorte de lisibilité accrue. On éprouve une sensation agréable qui invite à regarder davantage.

Larsson n’est pas un cas isolé. Le début du XXe siècle abonde en illustrateurs de génie. On peut citer Arthur Rackham (1867-1939), Edmund Dulac (1882-1953), etc. Ces artistes ont en commun le choix d’une voie à peu près inverse de celle de la modernité. Le développe- ment de la photographie ne leur donne nulle- ment le besoin de se démarquer de l’idée de ressemblance. Ils ne prennent donc pas la direction d’une figuration de plus en plus interprétée, conduisant finalement à l’abstraction. Au contraire, ils continuent à s’intéresser au monde, et même de plus en plus. Ils ont ce souci nouveau d’aider à mieux saisir les formes du réel en le rendant plus lisible. Leurs images se lient aisément à du texte, comme c’est la vocation première de l’illustration. Elles s’enchaînent en formant d’authentiques narrations. On devine toute la contribution de ces créateurs à l’essor de la bande dessinée dans les décennies suivantes. De même, les relations entre Arthur Rackham et Walt Disney suggèrent que le film d’animation fait aussi partie de leur postérité. Au total, tout un courant que l’on pourrait qualifier de figuration populaire traverse le XXe siècle sans être référencé dans l’histoire de l’art, ou si peu.

Cette tribu artistique ne s’appuie nullement sur la prescription d’élites présumées, ni sur la mise en scène « d’avant-gardes ». Sa consécration n’est ni muséale ni universitaire : elle repose entièrement sur la ferveur populaire. Il suffit pour s’en convaincre de regarder ces enfants qui squattent les rayons des grandes librairies pour lire des BD. C’est un art de la représentation qui pousse de lui-même, comme croît l’herbe d’une prairie, poussée par ses racines.

À l’heure où une peinture internationale très figurative émerge, on perçoit déjà toute l’influence de ce réservoir d’expériences et d’images. Ainsi, un peintre comme Neo Rauch semble-t-il être tombé petit dans la BD. Leopold Rabus évoque Arthur Rackham. Muntean et Rosenblum traitent de la vie des jeunes adultes avec l’ingénuité de planches légendées. Jörg Lozek et Jarmo Mäkilä s’enfoncent, en véritables illustrateurs, dans l’enfance pour en révéler la déraison.

Carl Larsson meurt en 1919. Son œuvre connaîtra donc le destin paradoxal de nourrir une riche postérité, tout en restant ignorée par les historiens de l’art. Il faut donc rendre hommage au Petit Palais qui a organisé ces dernières années une suite d’expositions courageuses (celle sur Sert, en particulier) pour élargir notre vision du XXe siècle. Bienvenue, donc, au nouveau directeur, Christophe Leribault, qui reprend le flambeau en beauté avec cette rétrospective Carl Larsson.

Trait juste et mise en couleur limpide annoncent l’invention, quelques décennies plus tard, de la ligne claire dans la BD.[/access]

Carl Larsson, L’imagier de la suède, au Petit Palais, à Paris, du 7 mars au 7 juin 2014.

*Photo : wikimedia.

La géopolitique peut casser des briques

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poutine conflits gauchon

Ce n’est pas tous les jours que naît une revue de géopolitique sous les auspices d’un des maîtres du genre, le professeur et éditeur aux PUF Pascal Gauchon. Polémique en diable, le premier numéro de Conflits s’articule autour du dossier : « Eurasie : le grand dessein de Poutine ». Au milieu d’une actualité est-européenne bouillonnante, la fine équipe du trimestriel nous offre un aperçu du Festival de géopolitique de Grenoble, consacré à l’Eurasie, qui s’est tenu il y a une petite semaine. Mon petit doigt me dit que Causeur reviendra bientôt en long et en large sur cet événement grenoblois. D’ici là, leurs excellents articles parus dans Conflits vous familiariseront avec la « géopolitique critique » qui régit ces lieux.

Napoléon lui-même définissait la stratégie comme l’art d’utiliser la géographie à des fins militaires ou diplomatiques. Tièdes s’abstenir. La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre, nous indiquait un essai d’Yves Lacoste, interrogé dans ce premier numéro. Le guide suprême de la géopolitique nous rappelle le b.a.-ba de cette science des espaces : les droits de l’homme ne font pas une politique étrangère ! Dans notre monde multipolaire, on peine d’ailleurs à distinguer le camp du Bien en Ukraine et en Syrie, où les balles de kalachnikovs pleuvent des deux côtés du front. Tant le lecteur érudit que le profane conviendra avec Yves Lacoste qu’« on ne peut pas raisonner en géographie sans raisonner dans le temps » ni éviter de « prendre en compte les représentations des adversaires » lorsque l’on souhaite comprendre les spasmes de la scène internationale.

Le principe directeur de Conflits ? Realpolitik d’abord ! Car il faut bien l’admettre, quitte à froisser quelques sympathiques pacifistes, « le véritable sujet d’étude de la géopolitique, c’est l’antagonisme sous toutes ses formes ». Et l’Eurasie dans tout ça ? Si vis pacem… Pour parler franc, le paysage théorique semble a priori brumeux. Deux définitions concurrentes du même terme s’affrontent en effet : d’un côté, le fantasme irréaliste d’une Europe allant de Brest à Vladivostok, de l’autre la renaissance d’un Empire russe élargi à ses anciennes marches aujourd’hui courtisées par l’OTAN.

Ici, on voit poindre l’éternel retour du concret. Vladimir Poutine a en effet été l’instigateur d’une Union douanière Russie-Biélorussie-Kazakhstan vouée à se transformer en Union eurasiatique à destination de toutes les anciennes républiques soviétiques, voire dans ses rêves les plus fous, à une Union européenne indépendante des Etats-Unis. Vaste programme ! L’Eurasie contre la thalassocratie, telle est la raison d’être d’un projet intellectuel et stratégique qui mijote chez certains conseillers du Kremlin, mais aussi dans certains cénacles d’Ankara, Budapest et Astana[1. L’eurasisme est même l’idéologie officielle du régime kazakh dirigé par le président Nazerbaïev.].

« Après deux guerres mondiales où l’Allemagne fut écrasée et deux paix imposées où elle fut muselée, qui domine aujourd’hui l’Union européenne ? », fait mine de s’interroger Gauchon. Avec un grand frère américain toujours en embuscade pour proposer ses bons et loyaux services aux anciens pays du pacte de Varsovie, la réponse coule de source. De vous à moi, l’encerclement de la Russie par les bases otaniennes et la mentalité obsidionale qui en découle ne sauraient justifier la russophobie de nos élites amnésiques. Et pourtant, si les Soviets n’étaient pas là… nous serions tous en Germanie.

27 millions de morts arborant l’étoile rouge sur le front européen, voilà de quoi remettre les pendules à l’heure, alors que Pascal Marchand, auteur d’une Géopolitique de la Russie (PUF, 2014) définit les contours de l’Europe européenne souhaitée par Poutine, dans l’esprit bainvillien du Général. À l’est, se pose une question fâcheuse soulevée par Thierry Buron : « L’Ukraine est-elle une nation ? » La réponse ne va pas de soi, mais je n’en dirai pas plus, histoire de m’éviter les foudres du Kremlin ou de Svoboda…

Résolument anti-occidentaliste mais pas aveuglément pro-russe ni bassement anti-américaine, la ligne éditoriale de Conflits dépare avec la doxa géopolitique en vogue dans les bistrots hype que sont les plateaux télévisés. Les ennemis du pavlovisme idéologique trouveront leur compte jusque dans les notes de lecture, bien plus (im)pertinentes que la moyenne du genre. Mention spéciale à la critique assassine du dernier essai syrien de Jean-Pierre Filiu – le coupable se reconnaîtra !

Péguy écrivait qu’une bonne revue devrait déplaire à un cinquième de ses lecteurs. On ne saurait donner meilleur conseil à la rédaction de Conflits pour son deuxième numéro. En attendant, à vos kiosques, prêts, partez !

Pitié pour Harlem Désir !

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On a beaucoup rigolé sur les ondes du transfert à la hussarde d’Harlem Désir de la rue de Solferino au secrétariat d’Etat aux machintrucs européens.
Il va de soi que je ne me joindrais pas à la meute des snipers sur ambulance. J’ai suffisamment moqué ce garçon quand il était porté aux nues par la presse degauche pour ne pas le charger quand il est tombé plus bas que le Boeing de la Malaysian Airlines.

Au passage, nous réglerons son compte à un argument tout pourri, comme quoi Harlem serait encore plus indigne de son nouveau poste que du précédent because il a fracassé les taux d’absentéisme à Strasbourg en se classant 752e sur 766 pour la  participation aux votes de l’assemblée européenne – c’est-à -dire à 50,15% des votes. Certains mauvais esprits se sont même permis d’ajouter qu’un élu qui participe à moins de 50% des scrutins est automatiquement privé de ses indemnités. La belle affaire. Ce présentéisme réduit au strict minimum signifie au contraire qu’Harlem a bien saisi l’utilité et le poids exacts de l’assemblée strasbourgeoise dans le processus décisionnel européen. Un bon point pour ses futures fonctions.

Des fonctions qu’hélas, le président a quasi réduit à néant en nommant en même temps qu’Harlem un certain  Philippe Léglise-Costa au Secrétariat général des Affaires européennes, lequel dépend désormais directement de l’Elysée et non plus de Matignon. J’imagine que vous avez compris , comme moi qui est le vrai patron. C’est d’ailleurs Philippe et non pas Harlem qui s’est rendu hier à Bruxelles pour parler déficits publics et mise en œuvre du pacte de responsabilité.

On pourra être mémoriel et méchant en faisant remarquer que le secrétariat d’Etat dont hérite l’ancien président de SOS-Racisme est donc une sorte d’emploi fictif, un domaine où sa compétence ne saurait être remise en cause. On pourra être plus indulgent en se contentant d’acter, comme nos confrères de L’Express qu’ « Harlem Désir hérite d’une coquille vide ». Il pourra toujours s’en coiffer, façon Caliméro…

*Photo : LCHAM/SIPA.  00681309_000058.

Patrick Buisson, Nicolas Sarkozy : le journal d’Alain Finkielkraut

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patrick buisson sarkozy

Les enregistrements clandestins de Patrick Buisson (9 mars).

Élisabeth Lévy. Le Canard enchaîné et Atlantico ont révélé que Patrick Buisson, l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, enregistrait clandestinement les réunions et les conversations auxquelles il participait à l’Élysée. Les deux médias ont publié des extraits de ces conversations. Si Patrick Buisson a indéniablement commis une faute morale en enregistrant ses interlocuteurs à leur insu, il ne serait pas le premier à faire des « dossiers ». En somme, c’est soit un Saint-Simon, soit un Machiavel à l’ère numérique. Cela fait-il de lui un monstre ?

Alain Finkielkraut. À prendre systématiquement le contrepied de l’opinion commune, on risque de perdre le sens commun. Saint-Simon et Machiavel n’ont rien à faire ici : c’est trahir un ami que de l’enregistrer à son insu, et quand l’ami en question est, par surcroît, président de la République, cette impardonnable faute morale se double d’un scandale politique. Nul angélisme dans cette indignation : la confiance et le respect de la parole sont indispensables au fonctionnement de toutes les sociétés humaines, même de la nôtre qui se flatte de reposer non sur la vertu de ses membres, mais sur le fondement plus sûr de leur intérêt, c’est-à-dire de leur égoïsme vital.

Là où l’opinion devient bête, cependant, c’est quand elle croit pouvoir déduire les procédés indignes de Patrick Buisson de ses idées infâmes : « Facho, donc salaud ! ». Pour se réclamer aujourd’hui de Charles Maurras, il faut être une âme noire, nous dit-on, comme si la démocratie avait inventé la loyauté, la fidélité, l’honneur.[access capability= »lire_inedits »] Et une fable bien-pensante prend naissance sous nos yeux : l’histoire d’un homme sans scrupules, qui révèle la même malignité dans ses intrigues ténébreuses que dans sa défense de l’identité nationale, son inhospitalité, sa fermeture à l’Autre. La supériorité morale de l’ouverture des frontières est ainsi confortée par les agissements de celui qui parlait à l’oreille du Président de la nécessité absolue d’enrayer les flux migratoires. Ce n’est pourtant pas l’humanisme, à quelque sens qu’on prenne ce terme, qui caractérise les promoteurs de la libre circulation des capitaux, des marchandises et des personnes. Ils préconisent l’immigration de masse pour remédier au vieillissement et au dépeuplement des pays européens. Car pour eux, les individus sont interchangeables : ce sont des bêtes de labeur et de consommation. Mais comme ce n’est pas ainsi que les hommes vivent, le choc des civilisations s’invite à l’intérieur même des nations européennes. Et l’économisme réducteur s’allie à l’antiracisme flamboyant pour nier la réalité de cette menace et pour frapper d’opprobre buissonnienne tous ceux qui s’efforcent de la conjurer avant qu’il ne soit trop tard.

Nicolas Sarkozy mis sur écoute (23 mars).

Nous avons appris que Nicolas Sarkozy avait été placé sur écoute par deux juges d’instruction à la recherche d’un financement libyen de sa campagne présidentielle de 2007. Le 18 mars, Mediapart a publié des transcriptions, issues de ces écoutes, de conversations entre l’ex-chef de l’État et son avocat, Thierry Herzog, dans lesquelles on apprenait notamment que celui-ci qualifiait certains magistrats de « bâtards » et qu’il cherchait à s’informer sur l’instruction Bettencourt. Nicolas Sarkozy a répliqué dans Le Figaro du 21 mars en comparant sa mise sur écoute aux agissements de la Stasi en Allemagne de l’Est. Cette comparaison n’est-elle pas un peu exagérée ?

Exagérée, peut-être. La France ne vit pas sous un régime dictatorial. Le pouvoir politique n’a même jamais été aussi faible. Mais d’autres pouvoirs inquiétants se déploient au nom même de la démocratie et à l’abri de son étendard. Les juges et les journalistes, qui veulent aujourd’hui tout contrôler, brandissent l’argument de leur indépendance dès qu’on veut exercer le moindre contrôle sur leur activité. L’actualité m’a remis en mémoire cette anecdote racontée par Milan Kundera dans Les Testaments trahis : « Jan Prochazka, grande personnalité du Printemps de Prague, est devenu, après l’invasion russe en 1968, un homme sous haute surveillance. Il fréquentait alors souvent un autre grand opposant, le professeur Vaclav Cerny, avec lequel il aimait boire et causer. Toutes leurs conversations étaient secrètement enregistrées et je soupçonne les deux amis de l’avoir su et de s’en être fichu. Mais un jour, en 1970 ou 1971, voulant discréditer Prochazka, la police a diffusé ces conversations en feuilleton à la radio. De la part de la police, c’était un acte audacieux et sans précédent. Et, fait surprenant : elle a failli réussir ; sur le coup, Prochazka fut discrédité : car, dans l’intimité, on dit n’importe quoi, on parle mal des amis, on dit des gros mots, on n’est pas sérieux, on raconte des plaisanteries de mauvais goût, on se répète, on amuse son interlocuteur en le choquant par des énormités, on a des idées hérétiques qu’on n’avoue pas publiquement, etc. Bien sûr, nous agissons tous comme Prochazka, dans l’intimité nous calomnions nos amis, disons des gros mots ; agir autrement en privé qu’en public est l’expérience la plus évidente de tout un chacun, le fondement sur lequel repose la vie de l’individu ; curieusement, cette évidence reste comme inconsciente, non avouée, occultée sans cesse par les rêves lyriques sur la transparente maison de verre, elle est rarement comprise comme la valeur des valeurs qu’il faut défendre. Ce n’est donc que progressivement (mais avec une rage d’autant plus grande) que les gens se sont rendu compte que le vrai scandale, ce n’étaient pas les mots osés de Prochazka, mais le viol de sa vie ; ils se sont rendu compte (comme par un choc) que le privé et le public sont deux mondes différents par essence et que le respect de cette différence est la condition sine qua non pour qu’un homme puisse vivre en homme libre ; que le rideau qui sépare ces deux mondes est intouchable et que les arracheurs de rideaux sont des criminels. »

Nous ne laissons pas la police agir ainsi. Mais, comme en témoignent les réactions outragées à l’expression « bâtards de juges », il a suffi que d’autres arracheurs de rideaux apparaissent pour que notre société tombe dans le piège qu’avaient su éviter les Tchèques vivant sous le joug totalitaire. On peut dire du mal d’un boulanger sans offenser toute la boulangerie, ou critiquer un chirurgien sans porter atteinte à la médecine, mais insulter des juges, même dans ce qu’on croit être le secret d’une conversation privée, c’est blasphémer. S’il n’y a plus depuis longtemps de droit divin, il y a désormais une justice divine et la Stasi journalistique et citoyenne cloue tous ses profanateurs au pilori.

Pourtant, que le mot bâtard est doux pour ceux qui décrètent d’abord l’accusé coupable et cherchent fébrilement ensuite le crime qu’ils pourront bien lui mettre sur le dos ! Si ce n’est pas l’abus de faiblesse sur Mme Bettencourt, ce sera le financement par Mouammar Kadhafi de la campagne présidentielle de 2007 et, faute de preuves dans cette deuxième investigation, on se rabattra sur la violation du secret de l’instruction tout en transmettant aux journalistes les écoutes qu’on a en sa possession, puis on cherchera la preuve d’un trafic d’influence dans la tentative d’obtenir des renseignements sur un jugement à venir de la Cour de cassation. Pourquoi cet acharnement ? Parce que, comme dit Mediapart, le sarkozysme a été une « contre-révolution ». Cette contre-révolution a été vaincue par les urnes, mais il faut maintenant l’écraser judiciairement pour que la démocratie ne soit pas à nouveau mise en péril. La fin justifie les moyens car l’heure est grave.

Un bilan politique de la présidence de Nicolas Sarkozy s’impose assurément. Et il doit être sans complaisance. Mais ce n’est pas à la Justice de l’instruire, surtout si, pour ce faire, elle en vient à s’émanciper de toute limite et à espionner les conversations car, dès lors, ce n’est pas seulement Sarkozy qui doit trembler, ce sont tous les justiciables présents et à venir.[/access]

*Photo : 00678460_000009. BRUNO BEBERT/SIPA.

Collectivités locales : Valls rouvre la chasse au mille-feuilles

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Ça recommence, ou plutôt ça continue. Le discours de politique générale de Manuel Valls devant  l’Assemblée Nationale a repris pour les aggraver les orientations annoncées par le chef de l’État lors de sa conférence de presse du mois de janvier. Sous les applaudissements des médias d’information.

J’avais dit dans ces colonnes que ces lieux communs reposaient  sur l’ignorance mais masquaient aussi beaucoup d’arrière-pensées.

Comme les propos de François Hollande, ceux de Manuel Valls ont reçu le soutien empressé des éditocrates qui n’ont pas de mots assez durs pour qualifier la démocratie locale : « mille-feuilles illisible, corporatisme, gaspillage, clientélisme ». Considérant que le monde civilisé s’arrête au périphérique parisien, ils n’ont absolument aucune idée du fonctionnement réel de cette France décentralisée. Que celle-ci doive évoluer, se réformer, cela n’est pas contestable, et c’est d’ailleurs ce qui se passe depuis trente ans. Mais cette fois-ci, ce que l’on prétend indispensable et urgent, c’est la mise à bas de l’édifice. En omettant de rappeler que 450 000 Français qui s’investissent de façon massivement bénévole pour se mettre au service de leurs concitoyens est une richesse. Que les collectivités locales sont, au contraire de l’État, assujetties à la règle d’or, puisqu’il leur est interdit d’avoir des budgets en déséquilibre. Que 80 % de l’investissement public hors budget de défense est assuré en France par ces mêmes collectivités. Et l’on pourrait poursuivre.

Alors, que nous a donc annoncé Manuel Valls ? «Les Régions pourront proposer de fusionner, mais en l’absence de propositions après les régionales et les départementales de 2015, le gouvernement proposera une carte, et elle sera établie pour le premier janvier 2017.» Grosses ficelles. Il y a fort à parier que les rapports de force politique seront bouleversés l’année prochaine et qu’il sera mis fin à l’hégémonie de la gauche sur les régions. Les nouvelles directions seront donc invitées à se regrouper volontairement et elles n’auront que quelques mois pour le faire ? Sur quelles bases ? Ce sont des questions complexes. La géographie, l’économie, l’histoire, les traditions vont jouer un rôle. Et si l’on interroge les habitants, il y a toutes les chances, comme cela a toujours été le cas, que le vote populaire s’y refuse. (Alsace et Corse). Mon Dieu qu’ils sont pénibles ces électeurs à penser le contraire des experts parisiens… Mais, si l’on a bien compris, « on vous demande votre avis, vous voterez, mais si ça ne nous convient pas, on passera outre.  Et en janvier 2017, c’est-à-dire après moins de deux ans de mandat (sur six) des Régions élues en 2015, et juste avant les prochaines présidentielles et parlementaires, on redécoupe au mieux de nos intérêts ». Joli. Et le caractère constitutionnel de cette méthode ne saute pas aux yeux.

Le Premier ministre a aussi annoncé vouloir supprimer les conseils généraux «à l’horizon 2021»  tout en nous informant de «la suppression de la clause de compétence générale. » Mais, en 2021 il y aura un autre Président de la République et un autre parlement depuis quatre ans !  Et il faudra modifier la Constitution !

Quant à la clause de compétence générale, c’est celle qui permet aux trois collectivités territoriales (Commune, Département, Région) de prendre des décisions, au-delà des compétences strictes qui leur ont été données au départ, dès lors qu’elles justifient l’intérêt communal, départemental ou régional.  Pourquoi la supprimer ? C’est là que le masque tombe. Que s’exprime cette défiance vis-à-vis de structures élues démocratiquement, après débats et délibérations populaires. Il faut empêcher que les mandataires aient  la possibilité de prendre des mesures dans l’INTERÊT de leurs mandants. La vraie raison de l’offensive lancée contre les institutions décentralisées procède bien de cette volonté d’une démocratie sans le peuple. Une démocratie sans « démos » comme le dit explicitement l’ouvrage au titre éponyme d’une de ses théoriciennes[1. Catherine Colliot-Thélene, La démocratie sans « démos », PUF, 2011.].

Il s’agit de priver la partie décentralisée de la sphère publique de ses capacités d’initiative politique. Ce qui d’ailleurs est tout à fait logique. Le dispositif adopté en 1982 était antérieur aux évolutions de la construction de l’Union Européenne dans les années 90. Tous les traités ont consacré la juridicisation des politiques publiques. Par conséquent, tout ce qui relevait auparavant de la souveraineté politique, conjoncturelle et réversible, notamment en matière économique et monétaire, a été ossifié dans des règles à valeur constitutionnelle qui surplombent le droit national. La perte des souverainetés nationales, et populaires ne s’est pas faite au profit d’une souveraineté européenne dont surtout on ne voulait pas. Comme le dit Frédéric Lordon : « c’est la souveraineté en son principe dont il s’agissait de se débarrasser, la disparition de tout pôle de puissance publique étant bien faite pour laisser le champ libre aux puissances privées. »[2. Je ne saurai trop conseiller la lecture de son dernier ouvrage : La Malfaçon. Éditions Les Liens Libèrent. Mars 2014. Il y préconise la sortie de l’euro mais au travers d’une démonstration d’abord politique avant d’être économique.]

L’État central est désormais un modèle d’impuissance, il s’agit maintenant de s’attaquer à la démocratie locale. Après les cohabitations de 86-88,93-95, et 97-2002, les Français se sont lassés de ce système, mais ont mis en place une forme de cohabitation beaucoup plus discrète. Papa à l’Élysée, maman à la mairie.  Pour mettre de l’ordre, on a élu des présidents de droite, pour être protégé, on a élu des maires de gauche, et des présidents de régions et des départements  pour optimiser l’effet d’amortisseur de la crise apportée par les collectivités locales. Ce système a connu son apogée aux élections locales de 2008. L’élection de François Hollande en 2012 a bouleversé la donne. Ce qui fut d’abord et avant tout la défaite personnelle de Nicolas Sarkozy a amené au pouvoir d’État des équipes sans consistance à forte tradition de soumission. Résultat, catastrophe électorale et une quasi-disparition du socialisme municipal.  Alors, l’occasion est belle d’essayer de se débarrasser de ce qui reste encore d’instances démocratiques, c’est-à-dire où la politique mise en œuvre relève encore, dans le cadre d’une démocratie représentative, de la délibération et de la décision populaire.

Avec les arguments habituels : gabegie, clientélisme, corruption pour les pires. En oubliant de rappeler quelles sont les missions de ces collectivités qu’on accuse de la rage (en général, les maîtres penseurs n’en ont aucune idée). Et en se gardant bien de dire, comment et par qui elles seront exercées à l’avenir. Le département, auquel d’ailleurs les Français sont identitairement attachés s’occupe de l’essentiel des missions sociales et de bien d’autres choses encore. L’État déconcentré est organisé lui aussi sur le plan départemental. Si l’on supprime cet échelon, il y aura deux solutions. Soit ces missions seront toujours prises en charge et il faudra donc en maintenir les ressources. Où serait  alors l’économie ? Soit plus probablement elles disparaîtront avec l’instance qui les assumait. L’enjeu est celui-là.

Finalement, cette volonté de restreindre (démanteler ?) l’espace public local à la fois pour l’adapter à l’UE,  la mondialisation libérale, et aux politiques d’austérité, obéit aussi à une logique de défiance vis-à-vis de la souveraineté populaire et par conséquent de la démocratie. Que nos élites commencent à vraiment détester. Donnant raison à Jacques Rancière quand il nous dit le caractère profondément scandaleux, pour elles, du pouvoir du peuple :

« La démocratie, gouvernement de tous, est le principe qui délégitime toute forme de pouvoir fondée sur les « qualités » propres de ceux qui gouvernent. Fondée sur l’égalité de n’importe qui avec n’importe qui, la démocratie n’est ni une forme de gouvernement qui permet à une oligarchie politico-financière guidée par ses experts de régner au nom du peuple, ni cette forme de société que règle le pouvoir de la marchandise. »[3. Jacques Rancière,  La Haine de la démocratie, La Fabrique, 2005.]

 

*Photo : LCHAM/SIPA. 00681231_000005.

Ukraine : salade russe ou omelette ukrainienne?

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Ces derniers jours, les centres-villes de l’est ukrainien ont pris des allures de place Maïdan à front renversé. De Lougansk à Donetsk, des centaines d’ukrainiens russophones et/ou russophiles font le pied de grue pour contester le pouvoir de Kiev, si étroitement jacobin qu’il ne tolère rien d’autre que sa langue, sa part de l’histoire et de la mémoire nationale. D’aucuns dénoncent la mise en scène de manifestations organisées en sous-main par le Kremlin, avec l’aide de miliciens russes maquillés en ukrainiens pour réclamer le rattachement de ces miettes russophones à la grande Russie. Échaudés par l’autodétermination de la Crimée, les nouveaux maîtres de l’Ukraine se laisseront d’autant moins faire que les russes ethniques ou linguistiques sont éparpillés aux quatre coins de la région.

Ironie de l’histoire immédiate, dans la bouche des partisans de la révolution ukrainienne, on entend presque mot pour mot l’argumentaire un brin complotiste de leurs adversaires qui voyaient la main de l’OTAN, de Bruxelles ou des services géorgiens derrière les snipers qui dégommaient les insurgés de la place Maïdan. L’œil vissé derrière écran et clavier d’ordinateur parisiens, nous nous garderons bien de prendre parti en faveur de l’une ou l’autre thèse – qui d’ailleurs ne s’excluent pas mutuellement, comme ces slaves sont compliqués ! Il n’est néanmoins pas dit que Moscou rêve d’annexer l’Est ukrainien, une fois sa base de Sébastopol sécurisée, son intérêt à la déstabilisation de sa marge occidentale…

Manips ou pas, les cortèges pro-russes déployés dans le pays subissent en tout cas la répression du parti-milice Secteur Droit, officiellement voué à la dissolution depuis le meurtre de son chef Oleksandr Muzychko dit Bily, néo-fasciste tradi à la gachette facile,  exécuté le 24 mars, vraisemblablement sur ordre du ministre de l’Intérieur issu du parti néo-nazi Svoboda… Vous suivez ? Tout cela fleure bon la nuit des longues kalachs entre les deux têtes de l’extrême droite ukrainienne, qui occupe toujours un bon tiers des maroquins ministériels. La pression montant, les ministres nationalistes tâchent de conserver le respect de de la communauté internationale. Mince, des nostalgiques de la Division SS-Galicie se muant en ministres bon teint, encore une opération sous faux drapeau ?!

Être à l’heure : la seule exactitude

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merah finkielkraut antisemitisme

Ce texte est issu du discours prononcé par Alain Finkielkraut le 19 mars à la Halle aux grains de Toulouse, à l’occasion des commémorations organisées pour le deuxième anniversaire des assassinats perpétrés à Toulouse et Montauban par Mohamed Merah.

« Se mettre en avance, se mettre en retard : quelles inexactitudes ! Être à l’heure : la seule exactitude », écrivait Péguy en juin 1914, quelques mois avant d’être tué à l’ennemi. Un siècle plus tard, le 13 mars 2014, je rentrais de Copenhague et mon avion atterrissait à l’aéroport Charles-de-Gaulle. Une rangée de chauffeurs de taxi, officiels et clandestins, attendait les passagers qui sortaient de la salle de livraison des bagages. Alors que je me dirigeais vers l’un d’entre eux, son voisin, maghrébin de toute évidence, m’apostropha brièvement. J’étais, comme cela m’arrive souvent, ailleurs ; je ne compris donc pas ce qu’il me disait. Je lui demandai une fois, deux fois, de répéter. Il s’exécuta consciencieusement. Et les deux syllabes de son interpellation prirent enfin sens : « Raciste ! » Il me traitait de « raciste ». Il me décochait, en guise de bienvenue, le mot devenu, à l’issue du siècle des camps et de l’apartheid, le plus infamant de la langue.  J’étais abasourdi : la première parole que j’entendais, au moment de poser le pied sur le sol de mon pays, m’excluait, pour crime d’exclusion, de la communauté des hommes. Tout en continuant mon chemin, je criai ma colère. Mon insulteur, se sentant lui-même insulté, me suivit et, alors que j’étais arrêté devant un ascenseur, il répéta distinctement l’accusation puis, joignant le geste à la parole, il me dit : « Je vous fais une quenelle ! »  Je ne voudrais surtout pas me draper dans cette histoire. Elle est, je le sais bien, le prix à payer pour la notoriété médiatique. Et les encouragements prodigués par des personnes issues, comme on dit, de la « diversité », m’interdisent, en outre, toute généralisation. Mais je ne peux pas faire non plus comme si rien n’avait eu lieu. Longtemps, nous avons cru que l’antiracisme suffisait à la fraternité. Contre l’apologie meurtrière du Même, il fallait prendre résolument le parti de l’Autre, sous toutes ses formes, dans toutes ses incarnations : le juif, le musulman, l’Arabe, le Noir, la femme, l’homosexuel.[access capability= »lire_inedits »] Ces différences ne pouvaient, pensions-nous, s’op- poser puisqu’elles étaient unies par leur altérité et leur vulnérabilité mêmes.

Les choses, hélas, ne sont pas aussi simples. Sous le grand chapiteau de l’Autre, des conflits inexpiables se font jour. Des victimes réelles ou potentielles de l’exclusion ostracisent à tour de bras et elles le font sans la moindre mauvaise conscience, car elles s’expriment dans l’idiome désormais sacro-saint de l’antiracisme. Le geste obscène de la quenelle balaie un spectre très large, mais il s’adresse en priorité aux juifs, aux juifs en tant que sionistes, car le sionisme n’est rien d’autre, aux yeux d’une partie de plus en plus importante de la popula- tion mondiale, qu’une forme de racisme.  « Hitler a déshonoré l’antisémitisme », écrivait Bernanos au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Ce n’est pas tout à fait vrai. Hitler a déshonoré l’antisémitisme raciste. Après un temps de stupeur devant la faiblesse infinie de ceux que l’on considérait comme les rois des débrouillards, Israël a fourni à l’antisémitisme antiraciste l’occasion de revenir au premier plan. Il est tout à fait légitime de dénoncer la poursuite imperturbable de la colonisation dans les territoires encore occupés par Israël. Je l’ai fait moi-même en signant l’appel de JCall pour la solution de deux États. Mais avec l’identification du sionisme et du racisme, on quitte le registre politique pour celui de la malédiction. Dans la lignée de Marcion, qui opposait le Dieu du Nouveau Testament et son message d’amour universel au Dieu exclusiviste, belliqueux et xénophobe de la Bible juive, des universitaires très sérieux nous expliquent qu’Hitler est un descendant de Moïse, que la pensée de Mein Kampf, c’est l’idéologie de Jéricho et que cette idéologie revient aujourd’hui au bercail. L’extermination des Cananéens inspire, disent-ils, la politique actuelle d’Israël. Mon apostropheur n’était pas aussi érudit. Il allait droit à la conclusion qui fait du juif l’inventeur du racisme.  Hantée par Hitler – et comment ne le serait-elle pas ? – notre époque se trompe d’époque, notre présent ne sait pas être présent à lui-même. Pour empêcher le retour des « années les plus sombres de notre histoire », il rejoue sans cesse la même pièce et sa propre réalité lui échappe complètement. La résistance de l’esprit du temps au pire manque l’actuelle figure du pire et en vient parfois à collaborer avec celle-ci. Dans les derniers jours de février, une manifestation a été organisée à Toulouse contre l’antisémitisme et l’homophobie. Des représentants du CRIF sont venus se joindre au défilé. Ils ont été chassés au cri de « Sionistes dehors, vous n’avez rien à faire ici ! »

Deux ans après les tueries commises par Mohamed Merah pour venger les « gamins qui meurent à Gaza » et au moment où le négationnisme est paré par les libres enfants d’Internet du prestige du combat contre la censure, nous ne pouvons pas nous contenter de nous indigner et de répéter les mots d’ordre des grandes marches d’antan. L’ignominie raciste est toujours vivante, comme viennent de le démontrer les affronts faits à la garde des Sceaux. Mais l’antiracisme lui-même n’est pas immunisé contre l’ignominie. C’est même en son nom que se préparent les agressions antisémites à venir. Cessons donc de nous crever les yeux devant ce qui crève les yeux pour ne pas être dérangé dans notre traque inlassable de la « Bête immonde ». N’oublions pas la catastrophe qui s’est abattue sur l’Europe, mais gardons aussi à l’esprit que le Mal a plus d’un tour dans son sac. Accomplissons scrupuleusement notre devoir de mémoire sans laisser pour autant la mémoire préempter tout ce qui arrive. « Être à l’heure : la seule exactitude » ; si nous persistons dans notre retard et si le somnambulisme antifasciste continue à nous tenir lieu de vigilance, les appels si nécessaires à la fraternité républicaine resteront des vœux pieux, des toasts pathétiques et vains scandant, à intervalles de plus en plus rapprochés, la montée inexcusable de la violence.[/access]

*Photo : LANCELOT FREDERIC/ SIPA/SIPA. 00679604_000010.

Quelle belle journée!

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alain finkielkraut pape

Le 10 avril 2014, le soleil a brillé sur l’ensemble du territoire français, et la température était digne d’un printemps d’avant la crise : fraîche le matin, et agréablement tiède l’après-midi. Un de ces jours de semaine que les pessimistes de bureau exècrent, car elle leur semble annonciatrice d’un week-end pourri, comme d’habitude…

Mais lorsque, à la faveur des Dieux maîtres du soleil et des vents, vient s’ajouter une salve de nouvelles réjouissantes, il n’est pas interdit de s’offrir une petite fête intérieure, voire de la partager avec ceux qui ressentent les mêmes émotions que vous.

En temps ordinaires, l’élection d’Alain Finkielkraut à l’Académie française m’aurait fait lever un sourcil, mais pas deux. Cette institution, depuis belle lurette, ne confère plus à celui ou celle qu’elle admet le talent qui lui manque, pas plus d’ailleurs qu’elle n’abolit les qualités de ceux qui y siègent. En être ou ne pas en être est un choix personnel, et celui de Finkie est respectable. En revanche, voir défaite, et à plates coutures, la cabale qui avait été ourdie contre l’auteur de L’identité malheureuse est un plaisir rare. Imaginer le dépit des Aymeric Caron, Jean Birnbaum, Laurent Joffrin et autres pourfendeurs de moulins à vent néo-réacs est la source d’une jubilation à la mesure de l’irritation provoquée par leurs diatribes haineuses contre Alain Finkielkraut. Les méthodes de Dom Bazile utilisées pour lui barrer la route de la Coupole n’ont déshonoré que ceux (et celles) qui les ont employées. Des noms ? Ils circulent dans Paris, mais je suis loin de Paris, et les laisse volontiers à la chronique chuchoteuse.

Connaissez-vous Thierry Braillard ? À moins d’être Lyonnais de vieille souche, ou radical de gauche encarté (ça existe !), il est fort probable que vous n’avez découvert le nom et le visage du susdit, et encore furtivement, lors de l’annonce de la fournée des secrétaires d’Etat venant s’adjoindre au « gouvernement de combat » dirigé par Manuel Valls. Il est devenu secrétaire d’Etat chargé des sports auprès de Najat Vallaud-Belkacem, promue ministre des femmes, de la famille, de la ville et de l’exercice physique. Personne, hormis les intéressés directs n’a encore perçu cette nomination pour ce qu’elle est : un bras d’honneur vigoureux aux écologistes, et une vacherie perfide au PS, version Martine Aubry. Pour cela, il faut se reporter aux élections législatives de juin 2012. La première circonscription du Rhône, où se situe la basilique de Fourvière, avait été attribuée aux Verts dans le cadre de l’accord conclu entre Cécile Duflot et Martine Aubry. Et pas à n’importe quel Vert, puisqu’il s’agissait de Philippe Meirieu, le grand manitou du pédagogisme échevelé. Ce dernier se voyait déjà au ministère de l’Education pour y perpétuer les funestes agissements qu’il avait initiés au temps où il sévissait au cabinet de Claude Allègre. Ces petits arrangements d’appareil avaient irrité au plus haut point Gérard Collomb, maire de Lyon, dont Braillard est l’adjoint aux sports depuis treize ans. Soutenu par Collomb, et des électeurs lyonnais qui n’aiment pas qu’on leur tienne la main pour voter, Braillard mit une raclée mémorable à Meirieu. Martine Aubry, dont on connaît le caractère vindicatif, passa sa rage sur la pauvre suppléante de Braillard, Gilda Hobert, qui fut non seulement exclue du PS pour dissidence, mais en plus traînée en justice pour avoir utilisé le logo du parti sur ses affiches. Dans quelques semaines, Gilda fera son entrée au Palais-Bourbon, avec, on peut l’espérer, les applaudissements chaleureux de la majorité. Par ailleurs, Thierry Braillard est l’artisan, avec le patron de l’Olympique Lyonnais Jean-Michel Aulas de la construction d’un nouveau grand stade dans l’est de Lyon, qui doit être achevé en 2016. Ce stade est la bête noire des écolos lyonnais, qui multiplient les recours juridiques pour en entraver la réalisation. Ce n’est pas Braillard qui risque de confondre, comme la ministre à laquelle il succède, Ronaldo et Christiano Ronaldo. On attend Finkielkraut, aux côtés de l’excellent Braillard, lors du prochain match OL-PSG. Allez l’OL !

Une dernière pour la route avant d’aller fêter tout cela dans un estaminet bien fréquenté : Mme Caroline de Haas nous annonce, dans Médiapart, qu’elle quitte le Parti socialiste. Pas assez à gauche, trop bourgeois, trop machiste, bref, le PS ne mérite plus Caroline. La fondatrice de «  Osez le féminisme », célèbre pour avoir rappelé aux dames qu’elles disposent d’un organe propre à leur donner de la joie, s’était infiltrée pendant un an dans le cabinet de la ministre Vallaud Belkacem pour y promouvoir de actions visant à l’égalité femmes-hommes (dans cet ordre) dont le résultat le plus spectaculaire a été l’élaboration des «  ABCD de l’égalité » pour contrebalancer l’influence néfaste d’une éducation familiale reproduisant les stéréotypes patriarcaux. Il ne semble pas que cette avancée majeure ait notablement contribué à la bonne tenue du PS lors des municipales. C’est pourquoi on n’entend guère, du côté de Solférino, d’appel déchirant à Caro à rester à la maison…

 

Jihad autour de ma chambre, fresque et frasques

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tunisie jihad fresque syrie

Tunisie : Jihad autour de ma chambre

Depuis la fuite de Ben Ali vers l’Arabie saoudite, en janvier 2011, la presse tunisienne a rompu avec la propagande étatique à la Ceausescu. Hélas, le culte du scoop, désormais à l’honneur, n’est pas garant d’un âge d’or de l’information. Le 15 mars, Naoufel Ouertani, animateur sur la chaîne privée Ettounsiya TV, promet le scoop du siècle : il va recevoir un jeune jihadiste repenti. Abu Qussay, Tunisien d’une trentaine d’années au visage masqué, raconte par le menu le périple épique qui l’a conduit de sa ville natale de Kairouan, dans le centre de la Tunisie, jusqu’au front syrien, où il a combattu de l’été 2011 à janvier 2013.

L’impact est énorme. Il est vrai que ces aveux télévisés recélaient de sacrées pépites, confirmant les financements saoudo-bahreïno-koweïtiens de l’Internationaliste salafiste, et glissant au passage quelques détails graveleux sur le repos du guerrier islamiste. Du pain bénit pour des millions de Tunisiens chauffés à blanc contre les monarchies du Golfe, mécènes des islamistes locaux, dont la gestion du pays a fait bien des mécontents.

Quelques détails clochent néanmoins.[access capability= »lire_inedits »] Abou Qussay prétend avoir renoncé à la lutte armée après l’assassinat du cheikh Bouti, un imam sunnite proche du régime syrien, événement qui l’aurait, dit-il, décidé à rentrer au pays. Or Bouti a été tué par une explosion en plein sermon, le 21 mars 2013, soit plus de deux mois après le prétendu retour au pays natal du volontaire. D’autres incohérences de la même eau mettent la puce à l’oreille de Rached Khiari, directeur du site d’information Al-Sada. Ce dernier interroge la famille du « jihadiste »… laquelle lui certifie que l’intéressé n’a jamais quitté Kairouan ces dernières années.

Gros-Jean comme devant, Naoufel Ouertani reconnaît avoir voulu faire un « coup » en invitant le mythomane masqué afin, dit-il, de « sensibiliser les jeunes à la question du jihad en Syrie », qui concerne des centaines de Tunisiens au sang chaud.

Les masques tombés, on peut en déduire une double leçon à l’usage des journalistes pressés : une histoire vraisemblable n’est pas forcément vraie. Et un faux témoignage n’invalide pas une réalité avérée.

Daoud Boughezala

Fresque et frasques

Depuis les années de guerre froide, à Berlin, on sait que les murs peints sont un sujet sensible, même quand le quartier ne l’est pas. Témoin la jusque-là paisible rue de Montbernage, à Poitiers, en proie depuis quelques semaines à ce que nos  confrères de La Nouvelle République du Centre-Ouest n’hésitent pas à qualifier de « guérilla graphique ».

Aux origines de ce conflit pictural pictavin, une fresque qui représente deux monstrueux crânes humains géants, sur fond de flots de sang, avec la mention « Die bobo die » (Crève, bobo, crève !). Hélas, les riverains n’ont aucun sens artistique. L’un des auteurs de la fresque, Jean-Marie Ezzamari, s’en plaint amèrement, toujours dans les colonnes de la NRCO : « La fresque a été salopée par les gens du quartier qui n’aiment pas les crânes. » Des sagouins locaux ont en effet appliqué quelques retouches espiègles aux deux têtes de mort, notamment en les ornant de fleurs colorées et en apposant la mystérieuse signature « Juju et Nono » sur l’un des crânes – donnant à l’ensemble une touche discrètement romantique.

Les graffeurs de l’association Pictav’Art, à l’origine de l’oeuvre, ont réagi sèchement. Ils ont décidé, en sus des deux crânes, de bomber deux pendus très vilains afin de montrer qu’ils pouvaient « vraiment faire quelque chose de choquant » (dixit Jean-Marie Ezzamari). L’un des pendus est une femme enceinte. Craignant que les enfants du quartier ne soient choqués à la vue de la fresque macabre, une habitante du quartier a tenté de porter plainte, mais la police a refusé d’enregistrer sa poursuite. Puis d’autres riverains ont à nouveau barbouillé la fresque, donnant aux maudits crânes de faux airs du Cri de Munch, en train de couler…

On craint la réaction des artistes… Trois crânes ? Quatre pendus ? Jusqu’où cette histoire ira-t-elle ?[/access]

François-Xavier Ajavon

Pas d’Arche de Noé pour le Qatar ou le Pakistan

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Le nouveau film de Darren Aronofsky, Noé, qui narre à sa façon un passage assez fameux de la Bible est victime d’un déluge de critiques.

Aux USA tout d’abord, où le film est sorti le 28 mars : les habituels emmerdeurs créationnistes ont bien sûr appelé au boycott de cette relecture moderniste et un chouïa écologiste des Saintes Écritures. Et dire qu’il se trouve encore des gens pour vous expliquer que le protestantisme est par essence une religion de tolérance…

Mais les excités de la Bible Belt se sont trouvés de rudes concurrents du coté du Golfe persique  Selon la Paramount, un mois avant sa sortie américaine, le film supposément blasphémateur était déjà interdit de projection aux Emirats arabes unis, au Bahreïn et au Qatar. Depuis, la liste des vigilants s’est copieusement allongée.

Pas d’Arche non plus pour les spectateurs égyptiens, jordaniens, koweïtiens, pakistanais ou  malaisiens. Je ne dispose pas d’infos précises pour le Soudan, l’Arabie Saoudite ou la Bande de Gaza, mais sans vouloir trop m’avancer, j’imagine ce que vous imaginez.

Bref, la liste est longue des pays où un fan de Russell Crowe comme moi serait bien malheureux.  Et si ça se trouve, j’aurais d’autres raisons de ne pas être content.

 

 

 

 

Carl Larsson, figuratif populaire

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carl larsson ikea

carl larsson ikea

Quand j’ai appris qu’une exposition Carl Larsson était prévue à Paris, au Petit Palais, cela a provoqué en moi un léger choc. J’ai pensé que ça y était, on allait enfin redécouvrir le XXe siècle dans toutes ses composantes. Carl Larsson fait en effet partie de ces grands illustrateurs très mal connus du public français. Et pour cause : il appartient à cette sorte d’histoire sainte de la modernité qui nous tient souvent lieu d’histoire de l’art. Né en 1853 dans un milieu pauvre, Larsson suit ses études à l’Académie royale des arts de Stockholm. À 23 ans, il se rend en France. Pendant une dizaine d’années, il peint à Paris, où il retrouve la colonie des artistes scandinaves à Grez-sur-Loing (Seine-et-Marne). Il pratique avec mélancolie un naturalisme à la Bastien- Lepage. La transformation se produira lors de son retour définitif en Suède : il adopte alors un style graphique et lumineux, d’une tonalité résolument heureuse. Enfin et surtout, il se consacre à ce qui deviendra son thème central : la joie d’habiter. On ne sait pas encore que ces heureuses dispositions sont la matrice de ce qui deviendra l’« esprit Ikea ».

La maturité de Carl Larsson est dominée par une grande passion : l’aménagement de sa maison à Sundborn, en Dalécarlie, à 200 kilo- mètres au nord de Stockholm. Il s’agit d’une construction modeste, en bois, située au bord d’un ruisseau. Comme de nombreux couples qui s’installent, sa femme Karin et lui doivent mettre la main à la pâte. Ça tombe bien, Carl est un bricoleur hors pair. Il invente toutes sortes de meubles et de commodités, crée des décorations murales, construit de nouvelles pièces. Karin, mère de huit enfants, a renoncé, malgré un réel talent, à sa carrière d’artiste peintre. Mais elle s’occupe des textiles avec un goût plus moderniste que celui de son mari : tapis, nappes, rideaux, dessus de lits se multiplient à son initiative. Son activité s’étend aux vêtements. Elle mène, à l’échelle de sa famille, une petite révolution qui consiste à abolir les corsets féminins et à créer des habits amples, confortables et à son goût. Progressivement, c’est un projet global de mode de vie qui se met en place. Les époux s’appliquent à en diffuser les principes avec des albums illustrés publiés à des centaines de milliers d’exemplaires. Ils veulent démocratiser l’art et la culture pour améliorer la vie des gens ordinaires. Assez rapidement, leur maison et leur style de vie deviennent une référence pour les jeunes couples nordiques. C’est l’une des sources du modèle scandinave d’ameublement et de décoration intérieure. Ikea doit sans doute à cette famille une part de son succès planétaire.[access capability= »lire_inedits »]

Cette postérité tient probablement à quelques orientations simples. Tout d’abord, il ne s’agit pas pour les Larsson de disposer d’une maison bourgeoise. Ils n’en ont pas les moyens et encore moins le goût. Proches de l’anarcho-syndicalisme à leurs débuts, ils épousent vite l’aspiration des classes moyennes à une social-démocratie confortable. En ce qui concerne leur foyer, ils visent le plaisir qui consiste à habiter agréable- ment chez soi. Cela se traduit d’abord par énormément d’astuces qui contribuent au confort et à l’aspect pratique avec, par exemple, des meubles qui se replient ou s’escamotent ingénieusement pour libérer de l’espace. Abonnés à la revue anglaise The Studio et influencés par William Morris, les époux Larsson rejettent les objets industriels sans âme auxquels ils préfèrent l’artisanat inspiré par les traditions décoratives populaires. Ils sont également attachés à un idéal de vie, supposé suédois, où l’homme est en relation avec la nature. Anticipant la mode écolo, ils font la part belle aux matériaux naturels. Le bois, omni- présent, reste clair, notamment pour les parquets. De nombreuses plantes vertes agrémentent les pièces. L’éclectisme de leur goût pourrait nuire à l’unité d’ensemble. C’est tout le contraire.

Les Larsson sont aussi nourris par le graphisme et le mobilier japonais. « Le Japon est ma patrie », écrit Carl. Les époux privilégient donc les formes épurées, la géométrisation des lignes et la recherche de la simplicité. Ils créent des ensembles qui séduisent par leur clarté. Aussi ont-ils exercé une influence décisive sur le design du XXe siècle, qu’ils ont contribué à rendre plus humain et plus proche de la nature.

Carl Larsson continue cependant à peindre ou, plus précisément, à produire des illustrations. C’est sa propriété de Sundborn qui lui inspire ses œuvres les mieux réussies, en particulier celles de l’album Notre Maison (1894-1896), qui présente la vie idyllique de sa famille dans ce havre de paix rurale.

En ce qui concerne ces aquarelles, on est en droit de formuler quelques réserves. On peut s’agacer de cette tendance discutable à réduire l’existence humaine à un simple bonheur folklorique. August Strindberg, qui connaissait bien l’intéressé, a dénoncé une accumulation de « mensonges mièvres ». Disons-le franchement : les images de Larsson peuvent parfois paraître un peu bébêtes. Au début, je dois convenir que je les ai observées avec une touche de scepticisme. D’abord, parce que je ne suis pas très amateur de nostalgies identitaires. Ensuite, une telle accumulation de positivité me paraissait factice, voire anxiogène. Mais ces objections se sont évaporées au fil des planches. Je me suis abandonné à cette jouissance simple qui consiste à prendre plaisir à regarder. Cela m’a rappelé ces moments heureux de mon enfance quand je feuilletais les albums du Père Castor en compagnie de ma grand-mère. Cinquante ans après, le souvenir de ces instants me procure encore un sentiment agréable. Je dois admettre que cette expérience a davantage contribué à mon amour de la peinture que tout l’art moderne.

Larsson est d’abord un observateur. Il sait se mettre en quatre pour nous faire accéder à l’étonnante fantaisie du monde. Par exemple, quand il représente des plantes vertes posées devant une fenêtre, il ne se contente pas de disposer des taches de couleurs donnant une « impression » de verdure. Au contraire, il nous indique avec bonheur comment les tiges se développent et s’entrelacent, comment elles pendouillent ou se redressent. Il insiste sur le contour raffiné des feuilles. Il montre comment, à la façon d’une sorte de fugue végétale, elles se placent, se déploient et s’orientent, tout au long des rameaux. Il décline cette méthode qui lui réussit si bien avec les plantes pour les vêtements, les meubles, la vaisselle, les bibelots, les animaux domestiques – sans oublier ses enfants et sa femme, Karin, qui est aussi son modèle. En somme, Larsson ne recherche pas l’« autonomie » d’une peinture qui fuirait la réalité, il a une insatiable fringale de réel. Il a envie de dessiner tout ce qui l’entoure et de nous faire découvrir l’incroyable variété des formes existantes.

Si ses œuvres abondent de détails à savourer, jamais, cependant, l’excès de précision n’alourdit ses compositions, comme c’est souvent le cas chez les artistes trop méticuleux. Ses créations dégagent au contraire une étonnante sensation de légèreté et de clarté. Il a un talent particulier pour conjuguer un trait juste et une mise en couleur limpide qui annoncent l’invention, quelques décennies plus tard, de la ligne claire dans le domaine de la BD. Ce langage graphique cher à Hergé et E. P. Jacobs privilégie lui aussi, dans un style différent, les contours explicites et les colorisations simples. Et ça marche. C’est un peu comme quand on inhale de l’essence de menthe et que l’air pénètre dans les poumons : la respiration devient un plaisir inédit. Les aquarelles de Carl Larsson procèdent du même principe. Elles frappent notre rétine avec une sorte de lisibilité accrue. On éprouve une sensation agréable qui invite à regarder davantage.

Larsson n’est pas un cas isolé. Le début du XXe siècle abonde en illustrateurs de génie. On peut citer Arthur Rackham (1867-1939), Edmund Dulac (1882-1953), etc. Ces artistes ont en commun le choix d’une voie à peu près inverse de celle de la modernité. Le développe- ment de la photographie ne leur donne nulle- ment le besoin de se démarquer de l’idée de ressemblance. Ils ne prennent donc pas la direction d’une figuration de plus en plus interprétée, conduisant finalement à l’abstraction. Au contraire, ils continuent à s’intéresser au monde, et même de plus en plus. Ils ont ce souci nouveau d’aider à mieux saisir les formes du réel en le rendant plus lisible. Leurs images se lient aisément à du texte, comme c’est la vocation première de l’illustration. Elles s’enchaînent en formant d’authentiques narrations. On devine toute la contribution de ces créateurs à l’essor de la bande dessinée dans les décennies suivantes. De même, les relations entre Arthur Rackham et Walt Disney suggèrent que le film d’animation fait aussi partie de leur postérité. Au total, tout un courant que l’on pourrait qualifier de figuration populaire traverse le XXe siècle sans être référencé dans l’histoire de l’art, ou si peu.

Cette tribu artistique ne s’appuie nullement sur la prescription d’élites présumées, ni sur la mise en scène « d’avant-gardes ». Sa consécration n’est ni muséale ni universitaire : elle repose entièrement sur la ferveur populaire. Il suffit pour s’en convaincre de regarder ces enfants qui squattent les rayons des grandes librairies pour lire des BD. C’est un art de la représentation qui pousse de lui-même, comme croît l’herbe d’une prairie, poussée par ses racines.

À l’heure où une peinture internationale très figurative émerge, on perçoit déjà toute l’influence de ce réservoir d’expériences et d’images. Ainsi, un peintre comme Neo Rauch semble-t-il être tombé petit dans la BD. Leopold Rabus évoque Arthur Rackham. Muntean et Rosenblum traitent de la vie des jeunes adultes avec l’ingénuité de planches légendées. Jörg Lozek et Jarmo Mäkilä s’enfoncent, en véritables illustrateurs, dans l’enfance pour en révéler la déraison.

Carl Larsson meurt en 1919. Son œuvre connaîtra donc le destin paradoxal de nourrir une riche postérité, tout en restant ignorée par les historiens de l’art. Il faut donc rendre hommage au Petit Palais qui a organisé ces dernières années une suite d’expositions courageuses (celle sur Sert, en particulier) pour élargir notre vision du XXe siècle. Bienvenue, donc, au nouveau directeur, Christophe Leribault, qui reprend le flambeau en beauté avec cette rétrospective Carl Larsson.

Trait juste et mise en couleur limpide annoncent l’invention, quelques décennies plus tard, de la ligne claire dans la BD.[/access]

Carl Larsson, L’imagier de la suède, au Petit Palais, à Paris, du 7 mars au 7 juin 2014.

*Photo : wikimedia.

La géopolitique peut casser des briques

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poutine conflits gauchon

poutine conflits gauchon

Ce n’est pas tous les jours que naît une revue de géopolitique sous les auspices d’un des maîtres du genre, le professeur et éditeur aux PUF Pascal Gauchon. Polémique en diable, le premier numéro de Conflits s’articule autour du dossier : « Eurasie : le grand dessein de Poutine ». Au milieu d’une actualité est-européenne bouillonnante, la fine équipe du trimestriel nous offre un aperçu du Festival de géopolitique de Grenoble, consacré à l’Eurasie, qui s’est tenu il y a une petite semaine. Mon petit doigt me dit que Causeur reviendra bientôt en long et en large sur cet événement grenoblois. D’ici là, leurs excellents articles parus dans Conflits vous familiariseront avec la « géopolitique critique » qui régit ces lieux.

Napoléon lui-même définissait la stratégie comme l’art d’utiliser la géographie à des fins militaires ou diplomatiques. Tièdes s’abstenir. La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre, nous indiquait un essai d’Yves Lacoste, interrogé dans ce premier numéro. Le guide suprême de la géopolitique nous rappelle le b.a.-ba de cette science des espaces : les droits de l’homme ne font pas une politique étrangère ! Dans notre monde multipolaire, on peine d’ailleurs à distinguer le camp du Bien en Ukraine et en Syrie, où les balles de kalachnikovs pleuvent des deux côtés du front. Tant le lecteur érudit que le profane conviendra avec Yves Lacoste qu’« on ne peut pas raisonner en géographie sans raisonner dans le temps » ni éviter de « prendre en compte les représentations des adversaires » lorsque l’on souhaite comprendre les spasmes de la scène internationale.

Le principe directeur de Conflits ? Realpolitik d’abord ! Car il faut bien l’admettre, quitte à froisser quelques sympathiques pacifistes, « le véritable sujet d’étude de la géopolitique, c’est l’antagonisme sous toutes ses formes ». Et l’Eurasie dans tout ça ? Si vis pacem… Pour parler franc, le paysage théorique semble a priori brumeux. Deux définitions concurrentes du même terme s’affrontent en effet : d’un côté, le fantasme irréaliste d’une Europe allant de Brest à Vladivostok, de l’autre la renaissance d’un Empire russe élargi à ses anciennes marches aujourd’hui courtisées par l’OTAN.

Ici, on voit poindre l’éternel retour du concret. Vladimir Poutine a en effet été l’instigateur d’une Union douanière Russie-Biélorussie-Kazakhstan vouée à se transformer en Union eurasiatique à destination de toutes les anciennes républiques soviétiques, voire dans ses rêves les plus fous, à une Union européenne indépendante des Etats-Unis. Vaste programme ! L’Eurasie contre la thalassocratie, telle est la raison d’être d’un projet intellectuel et stratégique qui mijote chez certains conseillers du Kremlin, mais aussi dans certains cénacles d’Ankara, Budapest et Astana[1. L’eurasisme est même l’idéologie officielle du régime kazakh dirigé par le président Nazerbaïev.].

« Après deux guerres mondiales où l’Allemagne fut écrasée et deux paix imposées où elle fut muselée, qui domine aujourd’hui l’Union européenne ? », fait mine de s’interroger Gauchon. Avec un grand frère américain toujours en embuscade pour proposer ses bons et loyaux services aux anciens pays du pacte de Varsovie, la réponse coule de source. De vous à moi, l’encerclement de la Russie par les bases otaniennes et la mentalité obsidionale qui en découle ne sauraient justifier la russophobie de nos élites amnésiques. Et pourtant, si les Soviets n’étaient pas là… nous serions tous en Germanie.

27 millions de morts arborant l’étoile rouge sur le front européen, voilà de quoi remettre les pendules à l’heure, alors que Pascal Marchand, auteur d’une Géopolitique de la Russie (PUF, 2014) définit les contours de l’Europe européenne souhaitée par Poutine, dans l’esprit bainvillien du Général. À l’est, se pose une question fâcheuse soulevée par Thierry Buron : « L’Ukraine est-elle une nation ? » La réponse ne va pas de soi, mais je n’en dirai pas plus, histoire de m’éviter les foudres du Kremlin ou de Svoboda…

Résolument anti-occidentaliste mais pas aveuglément pro-russe ni bassement anti-américaine, la ligne éditoriale de Conflits dépare avec la doxa géopolitique en vogue dans les bistrots hype que sont les plateaux télévisés. Les ennemis du pavlovisme idéologique trouveront leur compte jusque dans les notes de lecture, bien plus (im)pertinentes que la moyenne du genre. Mention spéciale à la critique assassine du dernier essai syrien de Jean-Pierre Filiu – le coupable se reconnaîtra !

Péguy écrivait qu’une bonne revue devrait déplaire à un cinquième de ses lecteurs. On ne saurait donner meilleur conseil à la rédaction de Conflits pour son deuxième numéro. En attendant, à vos kiosques, prêts, partez !

Pitié pour Harlem Désir !

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harlem desir ps

harlem desir ps

On a beaucoup rigolé sur les ondes du transfert à la hussarde d’Harlem Désir de la rue de Solferino au secrétariat d’Etat aux machintrucs européens.
Il va de soi que je ne me joindrais pas à la meute des snipers sur ambulance. J’ai suffisamment moqué ce garçon quand il était porté aux nues par la presse degauche pour ne pas le charger quand il est tombé plus bas que le Boeing de la Malaysian Airlines.

Au passage, nous réglerons son compte à un argument tout pourri, comme quoi Harlem serait encore plus indigne de son nouveau poste que du précédent because il a fracassé les taux d’absentéisme à Strasbourg en se classant 752e sur 766 pour la  participation aux votes de l’assemblée européenne – c’est-à -dire à 50,15% des votes. Certains mauvais esprits se sont même permis d’ajouter qu’un élu qui participe à moins de 50% des scrutins est automatiquement privé de ses indemnités. La belle affaire. Ce présentéisme réduit au strict minimum signifie au contraire qu’Harlem a bien saisi l’utilité et le poids exacts de l’assemblée strasbourgeoise dans le processus décisionnel européen. Un bon point pour ses futures fonctions.

Des fonctions qu’hélas, le président a quasi réduit à néant en nommant en même temps qu’Harlem un certain  Philippe Léglise-Costa au Secrétariat général des Affaires européennes, lequel dépend désormais directement de l’Elysée et non plus de Matignon. J’imagine que vous avez compris , comme moi qui est le vrai patron. C’est d’ailleurs Philippe et non pas Harlem qui s’est rendu hier à Bruxelles pour parler déficits publics et mise en œuvre du pacte de responsabilité.

On pourra être mémoriel et méchant en faisant remarquer que le secrétariat d’Etat dont hérite l’ancien président de SOS-Racisme est donc une sorte d’emploi fictif, un domaine où sa compétence ne saurait être remise en cause. On pourra être plus indulgent en se contentant d’acter, comme nos confrères de L’Express qu’ « Harlem Désir hérite d’une coquille vide ». Il pourra toujours s’en coiffer, façon Caliméro…

*Photo : LCHAM/SIPA.  00681309_000058.

Patrick Buisson, Nicolas Sarkozy : le journal d’Alain Finkielkraut

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patrick buisson sarkozy

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Les enregistrements clandestins de Patrick Buisson (9 mars).

Élisabeth Lévy. Le Canard enchaîné et Atlantico ont révélé que Patrick Buisson, l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, enregistrait clandestinement les réunions et les conversations auxquelles il participait à l’Élysée. Les deux médias ont publié des extraits de ces conversations. Si Patrick Buisson a indéniablement commis une faute morale en enregistrant ses interlocuteurs à leur insu, il ne serait pas le premier à faire des « dossiers ». En somme, c’est soit un Saint-Simon, soit un Machiavel à l’ère numérique. Cela fait-il de lui un monstre ?

Alain Finkielkraut. À prendre systématiquement le contrepied de l’opinion commune, on risque de perdre le sens commun. Saint-Simon et Machiavel n’ont rien à faire ici : c’est trahir un ami que de l’enregistrer à son insu, et quand l’ami en question est, par surcroît, président de la République, cette impardonnable faute morale se double d’un scandale politique. Nul angélisme dans cette indignation : la confiance et le respect de la parole sont indispensables au fonctionnement de toutes les sociétés humaines, même de la nôtre qui se flatte de reposer non sur la vertu de ses membres, mais sur le fondement plus sûr de leur intérêt, c’est-à-dire de leur égoïsme vital.

Là où l’opinion devient bête, cependant, c’est quand elle croit pouvoir déduire les procédés indignes de Patrick Buisson de ses idées infâmes : « Facho, donc salaud ! ». Pour se réclamer aujourd’hui de Charles Maurras, il faut être une âme noire, nous dit-on, comme si la démocratie avait inventé la loyauté, la fidélité, l’honneur.[access capability= »lire_inedits »] Et une fable bien-pensante prend naissance sous nos yeux : l’histoire d’un homme sans scrupules, qui révèle la même malignité dans ses intrigues ténébreuses que dans sa défense de l’identité nationale, son inhospitalité, sa fermeture à l’Autre. La supériorité morale de l’ouverture des frontières est ainsi confortée par les agissements de celui qui parlait à l’oreille du Président de la nécessité absolue d’enrayer les flux migratoires. Ce n’est pourtant pas l’humanisme, à quelque sens qu’on prenne ce terme, qui caractérise les promoteurs de la libre circulation des capitaux, des marchandises et des personnes. Ils préconisent l’immigration de masse pour remédier au vieillissement et au dépeuplement des pays européens. Car pour eux, les individus sont interchangeables : ce sont des bêtes de labeur et de consommation. Mais comme ce n’est pas ainsi que les hommes vivent, le choc des civilisations s’invite à l’intérieur même des nations européennes. Et l’économisme réducteur s’allie à l’antiracisme flamboyant pour nier la réalité de cette menace et pour frapper d’opprobre buissonnienne tous ceux qui s’efforcent de la conjurer avant qu’il ne soit trop tard.

Nicolas Sarkozy mis sur écoute (23 mars).

Nous avons appris que Nicolas Sarkozy avait été placé sur écoute par deux juges d’instruction à la recherche d’un financement libyen de sa campagne présidentielle de 2007. Le 18 mars, Mediapart a publié des transcriptions, issues de ces écoutes, de conversations entre l’ex-chef de l’État et son avocat, Thierry Herzog, dans lesquelles on apprenait notamment que celui-ci qualifiait certains magistrats de « bâtards » et qu’il cherchait à s’informer sur l’instruction Bettencourt. Nicolas Sarkozy a répliqué dans Le Figaro du 21 mars en comparant sa mise sur écoute aux agissements de la Stasi en Allemagne de l’Est. Cette comparaison n’est-elle pas un peu exagérée ?

Exagérée, peut-être. La France ne vit pas sous un régime dictatorial. Le pouvoir politique n’a même jamais été aussi faible. Mais d’autres pouvoirs inquiétants se déploient au nom même de la démocratie et à l’abri de son étendard. Les juges et les journalistes, qui veulent aujourd’hui tout contrôler, brandissent l’argument de leur indépendance dès qu’on veut exercer le moindre contrôle sur leur activité. L’actualité m’a remis en mémoire cette anecdote racontée par Milan Kundera dans Les Testaments trahis : « Jan Prochazka, grande personnalité du Printemps de Prague, est devenu, après l’invasion russe en 1968, un homme sous haute surveillance. Il fréquentait alors souvent un autre grand opposant, le professeur Vaclav Cerny, avec lequel il aimait boire et causer. Toutes leurs conversations étaient secrètement enregistrées et je soupçonne les deux amis de l’avoir su et de s’en être fichu. Mais un jour, en 1970 ou 1971, voulant discréditer Prochazka, la police a diffusé ces conversations en feuilleton à la radio. De la part de la police, c’était un acte audacieux et sans précédent. Et, fait surprenant : elle a failli réussir ; sur le coup, Prochazka fut discrédité : car, dans l’intimité, on dit n’importe quoi, on parle mal des amis, on dit des gros mots, on n’est pas sérieux, on raconte des plaisanteries de mauvais goût, on se répète, on amuse son interlocuteur en le choquant par des énormités, on a des idées hérétiques qu’on n’avoue pas publiquement, etc. Bien sûr, nous agissons tous comme Prochazka, dans l’intimité nous calomnions nos amis, disons des gros mots ; agir autrement en privé qu’en public est l’expérience la plus évidente de tout un chacun, le fondement sur lequel repose la vie de l’individu ; curieusement, cette évidence reste comme inconsciente, non avouée, occultée sans cesse par les rêves lyriques sur la transparente maison de verre, elle est rarement comprise comme la valeur des valeurs qu’il faut défendre. Ce n’est donc que progressivement (mais avec une rage d’autant plus grande) que les gens se sont rendu compte que le vrai scandale, ce n’étaient pas les mots osés de Prochazka, mais le viol de sa vie ; ils se sont rendu compte (comme par un choc) que le privé et le public sont deux mondes différents par essence et que le respect de cette différence est la condition sine qua non pour qu’un homme puisse vivre en homme libre ; que le rideau qui sépare ces deux mondes est intouchable et que les arracheurs de rideaux sont des criminels. »

Nous ne laissons pas la police agir ainsi. Mais, comme en témoignent les réactions outragées à l’expression « bâtards de juges », il a suffi que d’autres arracheurs de rideaux apparaissent pour que notre société tombe dans le piège qu’avaient su éviter les Tchèques vivant sous le joug totalitaire. On peut dire du mal d’un boulanger sans offenser toute la boulangerie, ou critiquer un chirurgien sans porter atteinte à la médecine, mais insulter des juges, même dans ce qu’on croit être le secret d’une conversation privée, c’est blasphémer. S’il n’y a plus depuis longtemps de droit divin, il y a désormais une justice divine et la Stasi journalistique et citoyenne cloue tous ses profanateurs au pilori.

Pourtant, que le mot bâtard est doux pour ceux qui décrètent d’abord l’accusé coupable et cherchent fébrilement ensuite le crime qu’ils pourront bien lui mettre sur le dos ! Si ce n’est pas l’abus de faiblesse sur Mme Bettencourt, ce sera le financement par Mouammar Kadhafi de la campagne présidentielle de 2007 et, faute de preuves dans cette deuxième investigation, on se rabattra sur la violation du secret de l’instruction tout en transmettant aux journalistes les écoutes qu’on a en sa possession, puis on cherchera la preuve d’un trafic d’influence dans la tentative d’obtenir des renseignements sur un jugement à venir de la Cour de cassation. Pourquoi cet acharnement ? Parce que, comme dit Mediapart, le sarkozysme a été une « contre-révolution ». Cette contre-révolution a été vaincue par les urnes, mais il faut maintenant l’écraser judiciairement pour que la démocratie ne soit pas à nouveau mise en péril. La fin justifie les moyens car l’heure est grave.

Un bilan politique de la présidence de Nicolas Sarkozy s’impose assurément. Et il doit être sans complaisance. Mais ce n’est pas à la Justice de l’instruire, surtout si, pour ce faire, elle en vient à s’émanciper de toute limite et à espionner les conversations car, dès lors, ce n’est pas seulement Sarkozy qui doit trembler, ce sont tous les justiciables présents et à venir.[/access]

*Photo : 00678460_000009. BRUNO BEBERT/SIPA.

Collectivités locales : Valls rouvre la chasse au mille-feuilles

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valls regions departements

valls regions departements

Ça recommence, ou plutôt ça continue. Le discours de politique générale de Manuel Valls devant  l’Assemblée Nationale a repris pour les aggraver les orientations annoncées par le chef de l’État lors de sa conférence de presse du mois de janvier. Sous les applaudissements des médias d’information.

J’avais dit dans ces colonnes que ces lieux communs reposaient  sur l’ignorance mais masquaient aussi beaucoup d’arrière-pensées.

Comme les propos de François Hollande, ceux de Manuel Valls ont reçu le soutien empressé des éditocrates qui n’ont pas de mots assez durs pour qualifier la démocratie locale : « mille-feuilles illisible, corporatisme, gaspillage, clientélisme ». Considérant que le monde civilisé s’arrête au périphérique parisien, ils n’ont absolument aucune idée du fonctionnement réel de cette France décentralisée. Que celle-ci doive évoluer, se réformer, cela n’est pas contestable, et c’est d’ailleurs ce qui se passe depuis trente ans. Mais cette fois-ci, ce que l’on prétend indispensable et urgent, c’est la mise à bas de l’édifice. En omettant de rappeler que 450 000 Français qui s’investissent de façon massivement bénévole pour se mettre au service de leurs concitoyens est une richesse. Que les collectivités locales sont, au contraire de l’État, assujetties à la règle d’or, puisqu’il leur est interdit d’avoir des budgets en déséquilibre. Que 80 % de l’investissement public hors budget de défense est assuré en France par ces mêmes collectivités. Et l’on pourrait poursuivre.

Alors, que nous a donc annoncé Manuel Valls ? «Les Régions pourront proposer de fusionner, mais en l’absence de propositions après les régionales et les départementales de 2015, le gouvernement proposera une carte, et elle sera établie pour le premier janvier 2017.» Grosses ficelles. Il y a fort à parier que les rapports de force politique seront bouleversés l’année prochaine et qu’il sera mis fin à l’hégémonie de la gauche sur les régions. Les nouvelles directions seront donc invitées à se regrouper volontairement et elles n’auront que quelques mois pour le faire ? Sur quelles bases ? Ce sont des questions complexes. La géographie, l’économie, l’histoire, les traditions vont jouer un rôle. Et si l’on interroge les habitants, il y a toutes les chances, comme cela a toujours été le cas, que le vote populaire s’y refuse. (Alsace et Corse). Mon Dieu qu’ils sont pénibles ces électeurs à penser le contraire des experts parisiens… Mais, si l’on a bien compris, « on vous demande votre avis, vous voterez, mais si ça ne nous convient pas, on passera outre.  Et en janvier 2017, c’est-à-dire après moins de deux ans de mandat (sur six) des Régions élues en 2015, et juste avant les prochaines présidentielles et parlementaires, on redécoupe au mieux de nos intérêts ». Joli. Et le caractère constitutionnel de cette méthode ne saute pas aux yeux.

Le Premier ministre a aussi annoncé vouloir supprimer les conseils généraux «à l’horizon 2021»  tout en nous informant de «la suppression de la clause de compétence générale. » Mais, en 2021 il y aura un autre Président de la République et un autre parlement depuis quatre ans !  Et il faudra modifier la Constitution !

Quant à la clause de compétence générale, c’est celle qui permet aux trois collectivités territoriales (Commune, Département, Région) de prendre des décisions, au-delà des compétences strictes qui leur ont été données au départ, dès lors qu’elles justifient l’intérêt communal, départemental ou régional.  Pourquoi la supprimer ? C’est là que le masque tombe. Que s’exprime cette défiance vis-à-vis de structures élues démocratiquement, après débats et délibérations populaires. Il faut empêcher que les mandataires aient  la possibilité de prendre des mesures dans l’INTERÊT de leurs mandants. La vraie raison de l’offensive lancée contre les institutions décentralisées procède bien de cette volonté d’une démocratie sans le peuple. Une démocratie sans « démos » comme le dit explicitement l’ouvrage au titre éponyme d’une de ses théoriciennes[1. Catherine Colliot-Thélene, La démocratie sans « démos », PUF, 2011.].

Il s’agit de priver la partie décentralisée de la sphère publique de ses capacités d’initiative politique. Ce qui d’ailleurs est tout à fait logique. Le dispositif adopté en 1982 était antérieur aux évolutions de la construction de l’Union Européenne dans les années 90. Tous les traités ont consacré la juridicisation des politiques publiques. Par conséquent, tout ce qui relevait auparavant de la souveraineté politique, conjoncturelle et réversible, notamment en matière économique et monétaire, a été ossifié dans des règles à valeur constitutionnelle qui surplombent le droit national. La perte des souverainetés nationales, et populaires ne s’est pas faite au profit d’une souveraineté européenne dont surtout on ne voulait pas. Comme le dit Frédéric Lordon : « c’est la souveraineté en son principe dont il s’agissait de se débarrasser, la disparition de tout pôle de puissance publique étant bien faite pour laisser le champ libre aux puissances privées. »[2. Je ne saurai trop conseiller la lecture de son dernier ouvrage : La Malfaçon. Éditions Les Liens Libèrent. Mars 2014. Il y préconise la sortie de l’euro mais au travers d’une démonstration d’abord politique avant d’être économique.]

L’État central est désormais un modèle d’impuissance, il s’agit maintenant de s’attaquer à la démocratie locale. Après les cohabitations de 86-88,93-95, et 97-2002, les Français se sont lassés de ce système, mais ont mis en place une forme de cohabitation beaucoup plus discrète. Papa à l’Élysée, maman à la mairie.  Pour mettre de l’ordre, on a élu des présidents de droite, pour être protégé, on a élu des maires de gauche, et des présidents de régions et des départements  pour optimiser l’effet d’amortisseur de la crise apportée par les collectivités locales. Ce système a connu son apogée aux élections locales de 2008. L’élection de François Hollande en 2012 a bouleversé la donne. Ce qui fut d’abord et avant tout la défaite personnelle de Nicolas Sarkozy a amené au pouvoir d’État des équipes sans consistance à forte tradition de soumission. Résultat, catastrophe électorale et une quasi-disparition du socialisme municipal.  Alors, l’occasion est belle d’essayer de se débarrasser de ce qui reste encore d’instances démocratiques, c’est-à-dire où la politique mise en œuvre relève encore, dans le cadre d’une démocratie représentative, de la délibération et de la décision populaire.

Avec les arguments habituels : gabegie, clientélisme, corruption pour les pires. En oubliant de rappeler quelles sont les missions de ces collectivités qu’on accuse de la rage (en général, les maîtres penseurs n’en ont aucune idée). Et en se gardant bien de dire, comment et par qui elles seront exercées à l’avenir. Le département, auquel d’ailleurs les Français sont identitairement attachés s’occupe de l’essentiel des missions sociales et de bien d’autres choses encore. L’État déconcentré est organisé lui aussi sur le plan départemental. Si l’on supprime cet échelon, il y aura deux solutions. Soit ces missions seront toujours prises en charge et il faudra donc en maintenir les ressources. Où serait  alors l’économie ? Soit plus probablement elles disparaîtront avec l’instance qui les assumait. L’enjeu est celui-là.

Finalement, cette volonté de restreindre (démanteler ?) l’espace public local à la fois pour l’adapter à l’UE,  la mondialisation libérale, et aux politiques d’austérité, obéit aussi à une logique de défiance vis-à-vis de la souveraineté populaire et par conséquent de la démocratie. Que nos élites commencent à vraiment détester. Donnant raison à Jacques Rancière quand il nous dit le caractère profondément scandaleux, pour elles, du pouvoir du peuple :

« La démocratie, gouvernement de tous, est le principe qui délégitime toute forme de pouvoir fondée sur les « qualités » propres de ceux qui gouvernent. Fondée sur l’égalité de n’importe qui avec n’importe qui, la démocratie n’est ni une forme de gouvernement qui permet à une oligarchie politico-financière guidée par ses experts de régner au nom du peuple, ni cette forme de société que règle le pouvoir de la marchandise. »[3. Jacques Rancière,  La Haine de la démocratie, La Fabrique, 2005.]

 

*Photo : LCHAM/SIPA. 00681231_000005.

Ukraine : salade russe ou omelette ukrainienne?

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Ces derniers jours, les centres-villes de l’est ukrainien ont pris des allures de place Maïdan à front renversé. De Lougansk à Donetsk, des centaines d’ukrainiens russophones et/ou russophiles font le pied de grue pour contester le pouvoir de Kiev, si étroitement jacobin qu’il ne tolère rien d’autre que sa langue, sa part de l’histoire et de la mémoire nationale. D’aucuns dénoncent la mise en scène de manifestations organisées en sous-main par le Kremlin, avec l’aide de miliciens russes maquillés en ukrainiens pour réclamer le rattachement de ces miettes russophones à la grande Russie. Échaudés par l’autodétermination de la Crimée, les nouveaux maîtres de l’Ukraine se laisseront d’autant moins faire que les russes ethniques ou linguistiques sont éparpillés aux quatre coins de la région.

Ironie de l’histoire immédiate, dans la bouche des partisans de la révolution ukrainienne, on entend presque mot pour mot l’argumentaire un brin complotiste de leurs adversaires qui voyaient la main de l’OTAN, de Bruxelles ou des services géorgiens derrière les snipers qui dégommaient les insurgés de la place Maïdan. L’œil vissé derrière écran et clavier d’ordinateur parisiens, nous nous garderons bien de prendre parti en faveur de l’une ou l’autre thèse – qui d’ailleurs ne s’excluent pas mutuellement, comme ces slaves sont compliqués ! Il n’est néanmoins pas dit que Moscou rêve d’annexer l’Est ukrainien, une fois sa base de Sébastopol sécurisée, son intérêt à la déstabilisation de sa marge occidentale…

Manips ou pas, les cortèges pro-russes déployés dans le pays subissent en tout cas la répression du parti-milice Secteur Droit, officiellement voué à la dissolution depuis le meurtre de son chef Oleksandr Muzychko dit Bily, néo-fasciste tradi à la gachette facile,  exécuté le 24 mars, vraisemblablement sur ordre du ministre de l’Intérieur issu du parti néo-nazi Svoboda… Vous suivez ? Tout cela fleure bon la nuit des longues kalachs entre les deux têtes de l’extrême droite ukrainienne, qui occupe toujours un bon tiers des maroquins ministériels. La pression montant, les ministres nationalistes tâchent de conserver le respect de de la communauté internationale. Mince, des nostalgiques de la Division SS-Galicie se muant en ministres bon teint, encore une opération sous faux drapeau ?!

Être à l’heure : la seule exactitude

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merah finkielkraut antisemitisme

merah finkielkraut antisemitisme

Ce texte est issu du discours prononcé par Alain Finkielkraut le 19 mars à la Halle aux grains de Toulouse, à l’occasion des commémorations organisées pour le deuxième anniversaire des assassinats perpétrés à Toulouse et Montauban par Mohamed Merah.

« Se mettre en avance, se mettre en retard : quelles inexactitudes ! Être à l’heure : la seule exactitude », écrivait Péguy en juin 1914, quelques mois avant d’être tué à l’ennemi. Un siècle plus tard, le 13 mars 2014, je rentrais de Copenhague et mon avion atterrissait à l’aéroport Charles-de-Gaulle. Une rangée de chauffeurs de taxi, officiels et clandestins, attendait les passagers qui sortaient de la salle de livraison des bagages. Alors que je me dirigeais vers l’un d’entre eux, son voisin, maghrébin de toute évidence, m’apostropha brièvement. J’étais, comme cela m’arrive souvent, ailleurs ; je ne compris donc pas ce qu’il me disait. Je lui demandai une fois, deux fois, de répéter. Il s’exécuta consciencieusement. Et les deux syllabes de son interpellation prirent enfin sens : « Raciste ! » Il me traitait de « raciste ». Il me décochait, en guise de bienvenue, le mot devenu, à l’issue du siècle des camps et de l’apartheid, le plus infamant de la langue.  J’étais abasourdi : la première parole que j’entendais, au moment de poser le pied sur le sol de mon pays, m’excluait, pour crime d’exclusion, de la communauté des hommes. Tout en continuant mon chemin, je criai ma colère. Mon insulteur, se sentant lui-même insulté, me suivit et, alors que j’étais arrêté devant un ascenseur, il répéta distinctement l’accusation puis, joignant le geste à la parole, il me dit : « Je vous fais une quenelle ! »  Je ne voudrais surtout pas me draper dans cette histoire. Elle est, je le sais bien, le prix à payer pour la notoriété médiatique. Et les encouragements prodigués par des personnes issues, comme on dit, de la « diversité », m’interdisent, en outre, toute généralisation. Mais je ne peux pas faire non plus comme si rien n’avait eu lieu. Longtemps, nous avons cru que l’antiracisme suffisait à la fraternité. Contre l’apologie meurtrière du Même, il fallait prendre résolument le parti de l’Autre, sous toutes ses formes, dans toutes ses incarnations : le juif, le musulman, l’Arabe, le Noir, la femme, l’homosexuel.[access capability= »lire_inedits »] Ces différences ne pouvaient, pensions-nous, s’op- poser puisqu’elles étaient unies par leur altérité et leur vulnérabilité mêmes.

Les choses, hélas, ne sont pas aussi simples. Sous le grand chapiteau de l’Autre, des conflits inexpiables se font jour. Des victimes réelles ou potentielles de l’exclusion ostracisent à tour de bras et elles le font sans la moindre mauvaise conscience, car elles s’expriment dans l’idiome désormais sacro-saint de l’antiracisme. Le geste obscène de la quenelle balaie un spectre très large, mais il s’adresse en priorité aux juifs, aux juifs en tant que sionistes, car le sionisme n’est rien d’autre, aux yeux d’une partie de plus en plus importante de la popula- tion mondiale, qu’une forme de racisme.  « Hitler a déshonoré l’antisémitisme », écrivait Bernanos au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Ce n’est pas tout à fait vrai. Hitler a déshonoré l’antisémitisme raciste. Après un temps de stupeur devant la faiblesse infinie de ceux que l’on considérait comme les rois des débrouillards, Israël a fourni à l’antisémitisme antiraciste l’occasion de revenir au premier plan. Il est tout à fait légitime de dénoncer la poursuite imperturbable de la colonisation dans les territoires encore occupés par Israël. Je l’ai fait moi-même en signant l’appel de JCall pour la solution de deux États. Mais avec l’identification du sionisme et du racisme, on quitte le registre politique pour celui de la malédiction. Dans la lignée de Marcion, qui opposait le Dieu du Nouveau Testament et son message d’amour universel au Dieu exclusiviste, belliqueux et xénophobe de la Bible juive, des universitaires très sérieux nous expliquent qu’Hitler est un descendant de Moïse, que la pensée de Mein Kampf, c’est l’idéologie de Jéricho et que cette idéologie revient aujourd’hui au bercail. L’extermination des Cananéens inspire, disent-ils, la politique actuelle d’Israël. Mon apostropheur n’était pas aussi érudit. Il allait droit à la conclusion qui fait du juif l’inventeur du racisme.  Hantée par Hitler – et comment ne le serait-elle pas ? – notre époque se trompe d’époque, notre présent ne sait pas être présent à lui-même. Pour empêcher le retour des « années les plus sombres de notre histoire », il rejoue sans cesse la même pièce et sa propre réalité lui échappe complètement. La résistance de l’esprit du temps au pire manque l’actuelle figure du pire et en vient parfois à collaborer avec celle-ci. Dans les derniers jours de février, une manifestation a été organisée à Toulouse contre l’antisémitisme et l’homophobie. Des représentants du CRIF sont venus se joindre au défilé. Ils ont été chassés au cri de « Sionistes dehors, vous n’avez rien à faire ici ! »

Deux ans après les tueries commises par Mohamed Merah pour venger les « gamins qui meurent à Gaza » et au moment où le négationnisme est paré par les libres enfants d’Internet du prestige du combat contre la censure, nous ne pouvons pas nous contenter de nous indigner et de répéter les mots d’ordre des grandes marches d’antan. L’ignominie raciste est toujours vivante, comme viennent de le démontrer les affronts faits à la garde des Sceaux. Mais l’antiracisme lui-même n’est pas immunisé contre l’ignominie. C’est même en son nom que se préparent les agressions antisémites à venir. Cessons donc de nous crever les yeux devant ce qui crève les yeux pour ne pas être dérangé dans notre traque inlassable de la « Bête immonde ». N’oublions pas la catastrophe qui s’est abattue sur l’Europe, mais gardons aussi à l’esprit que le Mal a plus d’un tour dans son sac. Accomplissons scrupuleusement notre devoir de mémoire sans laisser pour autant la mémoire préempter tout ce qui arrive. « Être à l’heure : la seule exactitude » ; si nous persistons dans notre retard et si le somnambulisme antifasciste continue à nous tenir lieu de vigilance, les appels si nécessaires à la fraternité républicaine resteront des vœux pieux, des toasts pathétiques et vains scandant, à intervalles de plus en plus rapprochés, la montée inexcusable de la violence.[/access]

*Photo : LANCELOT FREDERIC/ SIPA/SIPA. 00679604_000010.

Quelle belle journée!

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alain finkielkraut pape

alain finkielkraut pape

Le 10 avril 2014, le soleil a brillé sur l’ensemble du territoire français, et la température était digne d’un printemps d’avant la crise : fraîche le matin, et agréablement tiède l’après-midi. Un de ces jours de semaine que les pessimistes de bureau exècrent, car elle leur semble annonciatrice d’un week-end pourri, comme d’habitude…

Mais lorsque, à la faveur des Dieux maîtres du soleil et des vents, vient s’ajouter une salve de nouvelles réjouissantes, il n’est pas interdit de s’offrir une petite fête intérieure, voire de la partager avec ceux qui ressentent les mêmes émotions que vous.

En temps ordinaires, l’élection d’Alain Finkielkraut à l’Académie française m’aurait fait lever un sourcil, mais pas deux. Cette institution, depuis belle lurette, ne confère plus à celui ou celle qu’elle admet le talent qui lui manque, pas plus d’ailleurs qu’elle n’abolit les qualités de ceux qui y siègent. En être ou ne pas en être est un choix personnel, et celui de Finkie est respectable. En revanche, voir défaite, et à plates coutures, la cabale qui avait été ourdie contre l’auteur de L’identité malheureuse est un plaisir rare. Imaginer le dépit des Aymeric Caron, Jean Birnbaum, Laurent Joffrin et autres pourfendeurs de moulins à vent néo-réacs est la source d’une jubilation à la mesure de l’irritation provoquée par leurs diatribes haineuses contre Alain Finkielkraut. Les méthodes de Dom Bazile utilisées pour lui barrer la route de la Coupole n’ont déshonoré que ceux (et celles) qui les ont employées. Des noms ? Ils circulent dans Paris, mais je suis loin de Paris, et les laisse volontiers à la chronique chuchoteuse.

Connaissez-vous Thierry Braillard ? À moins d’être Lyonnais de vieille souche, ou radical de gauche encarté (ça existe !), il est fort probable que vous n’avez découvert le nom et le visage du susdit, et encore furtivement, lors de l’annonce de la fournée des secrétaires d’Etat venant s’adjoindre au « gouvernement de combat » dirigé par Manuel Valls. Il est devenu secrétaire d’Etat chargé des sports auprès de Najat Vallaud-Belkacem, promue ministre des femmes, de la famille, de la ville et de l’exercice physique. Personne, hormis les intéressés directs n’a encore perçu cette nomination pour ce qu’elle est : un bras d’honneur vigoureux aux écologistes, et une vacherie perfide au PS, version Martine Aubry. Pour cela, il faut se reporter aux élections législatives de juin 2012. La première circonscription du Rhône, où se situe la basilique de Fourvière, avait été attribuée aux Verts dans le cadre de l’accord conclu entre Cécile Duflot et Martine Aubry. Et pas à n’importe quel Vert, puisqu’il s’agissait de Philippe Meirieu, le grand manitou du pédagogisme échevelé. Ce dernier se voyait déjà au ministère de l’Education pour y perpétuer les funestes agissements qu’il avait initiés au temps où il sévissait au cabinet de Claude Allègre. Ces petits arrangements d’appareil avaient irrité au plus haut point Gérard Collomb, maire de Lyon, dont Braillard est l’adjoint aux sports depuis treize ans. Soutenu par Collomb, et des électeurs lyonnais qui n’aiment pas qu’on leur tienne la main pour voter, Braillard mit une raclée mémorable à Meirieu. Martine Aubry, dont on connaît le caractère vindicatif, passa sa rage sur la pauvre suppléante de Braillard, Gilda Hobert, qui fut non seulement exclue du PS pour dissidence, mais en plus traînée en justice pour avoir utilisé le logo du parti sur ses affiches. Dans quelques semaines, Gilda fera son entrée au Palais-Bourbon, avec, on peut l’espérer, les applaudissements chaleureux de la majorité. Par ailleurs, Thierry Braillard est l’artisan, avec le patron de l’Olympique Lyonnais Jean-Michel Aulas de la construction d’un nouveau grand stade dans l’est de Lyon, qui doit être achevé en 2016. Ce stade est la bête noire des écolos lyonnais, qui multiplient les recours juridiques pour en entraver la réalisation. Ce n’est pas Braillard qui risque de confondre, comme la ministre à laquelle il succède, Ronaldo et Christiano Ronaldo. On attend Finkielkraut, aux côtés de l’excellent Braillard, lors du prochain match OL-PSG. Allez l’OL !

Une dernière pour la route avant d’aller fêter tout cela dans un estaminet bien fréquenté : Mme Caroline de Haas nous annonce, dans Médiapart, qu’elle quitte le Parti socialiste. Pas assez à gauche, trop bourgeois, trop machiste, bref, le PS ne mérite plus Caroline. La fondatrice de «  Osez le féminisme », célèbre pour avoir rappelé aux dames qu’elles disposent d’un organe propre à leur donner de la joie, s’était infiltrée pendant un an dans le cabinet de la ministre Vallaud Belkacem pour y promouvoir de actions visant à l’égalité femmes-hommes (dans cet ordre) dont le résultat le plus spectaculaire a été l’élaboration des «  ABCD de l’égalité » pour contrebalancer l’influence néfaste d’une éducation familiale reproduisant les stéréotypes patriarcaux. Il ne semble pas que cette avancée majeure ait notablement contribué à la bonne tenue du PS lors des municipales. C’est pourquoi on n’entend guère, du côté de Solférino, d’appel déchirant à Caro à rester à la maison…

 

Jihad autour de ma chambre, fresque et frasques

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tunisie jihad fresque syrie

tunisie jihad fresque syrie

Tunisie : Jihad autour de ma chambre

Depuis la fuite de Ben Ali vers l’Arabie saoudite, en janvier 2011, la presse tunisienne a rompu avec la propagande étatique à la Ceausescu. Hélas, le culte du scoop, désormais à l’honneur, n’est pas garant d’un âge d’or de l’information. Le 15 mars, Naoufel Ouertani, animateur sur la chaîne privée Ettounsiya TV, promet le scoop du siècle : il va recevoir un jeune jihadiste repenti. Abu Qussay, Tunisien d’une trentaine d’années au visage masqué, raconte par le menu le périple épique qui l’a conduit de sa ville natale de Kairouan, dans le centre de la Tunisie, jusqu’au front syrien, où il a combattu de l’été 2011 à janvier 2013.

L’impact est énorme. Il est vrai que ces aveux télévisés recélaient de sacrées pépites, confirmant les financements saoudo-bahreïno-koweïtiens de l’Internationaliste salafiste, et glissant au passage quelques détails graveleux sur le repos du guerrier islamiste. Du pain bénit pour des millions de Tunisiens chauffés à blanc contre les monarchies du Golfe, mécènes des islamistes locaux, dont la gestion du pays a fait bien des mécontents.

Quelques détails clochent néanmoins.[access capability= »lire_inedits »] Abou Qussay prétend avoir renoncé à la lutte armée après l’assassinat du cheikh Bouti, un imam sunnite proche du régime syrien, événement qui l’aurait, dit-il, décidé à rentrer au pays. Or Bouti a été tué par une explosion en plein sermon, le 21 mars 2013, soit plus de deux mois après le prétendu retour au pays natal du volontaire. D’autres incohérences de la même eau mettent la puce à l’oreille de Rached Khiari, directeur du site d’information Al-Sada. Ce dernier interroge la famille du « jihadiste »… laquelle lui certifie que l’intéressé n’a jamais quitté Kairouan ces dernières années.

Gros-Jean comme devant, Naoufel Ouertani reconnaît avoir voulu faire un « coup » en invitant le mythomane masqué afin, dit-il, de « sensibiliser les jeunes à la question du jihad en Syrie », qui concerne des centaines de Tunisiens au sang chaud.

Les masques tombés, on peut en déduire une double leçon à l’usage des journalistes pressés : une histoire vraisemblable n’est pas forcément vraie. Et un faux témoignage n’invalide pas une réalité avérée.

Daoud Boughezala

Fresque et frasques

Depuis les années de guerre froide, à Berlin, on sait que les murs peints sont un sujet sensible, même quand le quartier ne l’est pas. Témoin la jusque-là paisible rue de Montbernage, à Poitiers, en proie depuis quelques semaines à ce que nos  confrères de La Nouvelle République du Centre-Ouest n’hésitent pas à qualifier de « guérilla graphique ».

Aux origines de ce conflit pictural pictavin, une fresque qui représente deux monstrueux crânes humains géants, sur fond de flots de sang, avec la mention « Die bobo die » (Crève, bobo, crève !). Hélas, les riverains n’ont aucun sens artistique. L’un des auteurs de la fresque, Jean-Marie Ezzamari, s’en plaint amèrement, toujours dans les colonnes de la NRCO : « La fresque a été salopée par les gens du quartier qui n’aiment pas les crânes. » Des sagouins locaux ont en effet appliqué quelques retouches espiègles aux deux têtes de mort, notamment en les ornant de fleurs colorées et en apposant la mystérieuse signature « Juju et Nono » sur l’un des crânes – donnant à l’ensemble une touche discrètement romantique.

Les graffeurs de l’association Pictav’Art, à l’origine de l’oeuvre, ont réagi sèchement. Ils ont décidé, en sus des deux crânes, de bomber deux pendus très vilains afin de montrer qu’ils pouvaient « vraiment faire quelque chose de choquant » (dixit Jean-Marie Ezzamari). L’un des pendus est une femme enceinte. Craignant que les enfants du quartier ne soient choqués à la vue de la fresque macabre, une habitante du quartier a tenté de porter plainte, mais la police a refusé d’enregistrer sa poursuite. Puis d’autres riverains ont à nouveau barbouillé la fresque, donnant aux maudits crânes de faux airs du Cri de Munch, en train de couler…

On craint la réaction des artistes… Trois crânes ? Quatre pendus ? Jusqu’où cette histoire ira-t-elle ?[/access]

François-Xavier Ajavon