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Gerson, vive la rentrée !

alliance vita nantes

Les vacances de Pâques n’auront pas calmé le jeu… 15 jours après les accusations d’intégrisme liées à l’intervention –peut-être maladroite ?- d’Alliance Vita dans une classe de terminale du lycée catholique parisien, Gerson reste au cœur de l’actualité. Sur fond de polémique, de luttes intestines et d’enquête diocésaine, un climat explosif entoure l’établissement de la rue de la Pompe. Dans cette confusion générale faite de rumeurs autant de que de faits, c’est maintenant le prix de la cantine que dénoncent certains parents… Le procès en intégrisme, les liens supposés avec l’opus Dei, repris avec délices par la presse et la Mairie de Paris, n’arrangent pas les choses et mettent en lumière les limites de l’ouverture des écoles privées catholiques en matière de recrutement. Se pose alors la question de la motivation des parents d’élèves…

Il ne serait pas aberrant de penser que les parents d’élèves de l’enseignement catholique soient attachés au caractère religieux du projet pédagogique, à l’éclairage chrétien donné à la construction morale et humaine de leur progéniture…  De là, pas aberrant non plus de considérer qu’un discours anti-avortement –en cohérence avec la position de l’église- puisse y être correctement toléré.

Pourtant, la réalité est souvent différente : dans l’école privée, souvent catholique, c’est le caractère privé qui est convoité. On y recherche l’excellence d’un enseignement qui ne se plie pas intégralement aux injonctions nationales, -dans le privé : travailler le soir est vivement conseillé, les rythmes scolaires sont appliqués selon leur pertinence, la grève est rare-, une implication du corps enseignant et une certaine idée de la  discipline… Les parents qui font le choix du privé attendent que l’école prépare -mieux que celle de la république- leurs mouflets au baccalauréat puis aux études supérieures. Qu’elle leur apprenne le respect, parce que souvent ils n’ont plus envie de s’y coller, qu’elle développe leur esprit critique… mais surtout sans les abreuver de toutes ces niaiseries mystiques.

Cela aboutit à ces situations trop fréquentes où les parents, qui ont exposé à l’embauche leurs motivations hautement chrétiennes, passent leur temps à critiquer et à contrer les options pédagogiques et pastorales choisies et clairement affichées par l’école. A l’extrême, comme on le voit à Gerson, où ils entrent en rébellion avec la direction. Rappelons qu’en matière d’enseignement privé, la carte scolaire n’existe pas : les parents sont libres de choisir l’établissement de leur enfant en fonction de leurs motivations et de leurs moyens.

Le père de famille qui s’offusque aujourd’hui des tarifs de la cantine a-t-il découvert sa facture au mois de mai ? Peu probable… Sans doute souhaite-t-il, pour une raison qui lui est propre, donner un second souffle à la polémique qui agite l’école dont il aurait lui-même, par choix, fait son enfant « prisonnier » ?

Les écoles privées catholiques se doivent –tant par obligation légale que par conviction- d’être ouvertes aux familles non catholiques dans leur recrutement, mais doivent-elles, pour autant, renoncer au caractère propre de leur enseignement ?  Dans le cas de Gerson, la représentation des parents, qui laissait autrefois une grande part aux parents plutôt laïcs, se serait récemment recentrée sur des familles plus soucieuses de pastorale. Ce recentrage sur le cœur de métier de l’établissement créerait une hostilité de la part des familles plus laïques.

Mais après tout pourquoi l’ouverture dont se réclame Gerson serait-elle synonyme de négation de sa vocation chrétienne ? Si les parents n’adhèrent pas au projet de l’école, libre à eux de tester d’autres établissements plus open. De même si le tarif ne leur convient pas… Dénonceriez-vous par voix de presse un coiffeur trop cher au motif que son voisin pratique des prix plus intéressants ? L’école de la république est laïque et gratuite.

L’affaire Gerson est emblématique d’un problème qui dépasse largement l’enseignement : d’une part elle incarne une fois encore cette polémique toujours vive autour de l’homme nouveau. Comprenez : celui qui n’est pas progressiste est forcément obscurantiste, donc dangereux. D’autre part elle est symptomatique d’une religion chrétienne coupable, qui accepte de se faire ridiculiser jusque dans ses chapelles.

*Photo:  FABRICE ELSNER/20 MINUTES/SIPA. 00646460_000003

Le capitalisme russe chante les vieilles années soviétiques

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sovietique faucille marteau

« Le marketing du passé a de l’avenir ». C’est la conclusion d’une étude commerciale menée par le magazine du même nom, dans son numéro d’avril[1. Marketing, n°175, avril 2014, p.39], sur les biens commercialisés en Russie.

Les exemples ne manquent pas pour s’apercevoir que les marques russes jouent la carte soviétique pour valoriser leurs produits. Ainsi, la vodka « Zelyonaya Marka », la marque verte, a fondé son design et sa campagne de publicité sur le style des fifties, côté Est. À l’écran, on voit deux hommes, l’un en costard, l’autre en cuir, une casquette vissée sur leur tête, discutant devant une voiture. Leur échange franc et simple veut représenter celui d’une amitié facile, au-delà des clivages,souvenir d’une époque passée.

La marque de thé « Exactement le thé indien» était la seule distribuée dans les magasins contrôlés par l’Etat soviétique. Son paquet jaune vif est resté dans la mémoire de tous les russes de plus de 25 ans. C’est pourquoi la griffe a décidé, pour relancer son marché, de reprendre à l’identique son packaging originel. Sa campagne de communication en rajoute une couche et fait intervenir les icônes traditionnelles telles que Youri Gagarine ou la figure emblématique de la Babouchka. Et ça marche !

L’obsession rouge colore encore les cadrans de montre. La marque Militarka propose un modèle où peut se lire, sous les aiguilles, le fameux logo du KGB. Et maintenant, même les grands restaurants s’y mettent: les menus de l’enseigne moscovite « Les pays qui n’existent pas » d’Arkady Novikov sont inspirés des cantines soviétiques, ces libres-services sommaires aux dalles blanches et aux assiettes parfois douteuses. L’inspiration s’arrête là malgré tout, puisque les plats, eux, sont d’influence asiatique. On retient l’apparat soviétique mais pas le contenu.

Reste à comprendre comment le système marketing, libéral, peut promouvoir un modèle qu’il a combattu. Probablement parce que le capitalisme n’est pas une doctrine morale mais économique. Il va où l’argent le mène, sans égard pour le revirement idéologique que cela implique. Or, les clients russes, aujourd’hui, achètent ces marques qui s’appuient sur un passé« synonyme d’authenticité, de qualité et de fiabilité ». Les marques exploitent la nostalgie des années soviétiques car, de ces années, l’homme rouge a retenu l’image d’un pays fort, de valeurs simples, en a oublié-volontairement ou non- les souvenirs les plus sombres. Dans La fin de l’homme rouge, Svetlana Alexievitch nous rappelle à raison que « les queues et les magasins vides s’oublient plus vite que le drapeau rouge sur le Reichstag ».

Les marques font ainsi leur chiffre en jouant sur la corde sentimentaliste de l’âme slave pendant que les leurs clients nostalgiques dégustent une version améliorée de la boisson d’antan. Reste à savoir si la sovieto-nostalgie, pour rentable qu’elle soit, n’est pas à double tranchant. En son temps, pour justifier les importations américaines, Lénine avait déjà coutume de dire que les capitalistes vendraient jusqu’à la corde pour les pendre[1. Ou quelque chose d’approchant, cette phrase étant peut-être apocryphe.] S’ils ne veulent pas finir un de ces jours au bout d’une pique néobolchévique, les communicants russes devraient donc faire attention lorsqu’ils jouent avec des allumettes…

*Photo: LASKI/SIPA. 00680007_000273

Esprit public, esprit de soumission

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philippe meyer manuel valls

C’était un dimanche sur la route, en voiture, quelque part entre l’Aveyron et les Charentes. Je précise, sinon il y aurait eu assez peu de chances que j’écoute sur l’autoradio L’esprit public de Philippe Meyer qui occupe, depuis au moins la fin du siècle dernier, sur France Culture, la case horaire qui suit immédiatement la messe. J’ai autre chose à faire d’habitude que de me livrer au masochisme à cette heure-là. Face à des adorateurs de l’économie de marché, je préfère faire le mien et acheter de la luberka et des vieux livres de poche.

Mais là, alors que j’approchais Montauban sous la pluie (on ne devrait jamais quitter Montauban, même sous la pluie) je laissais machinalement France Culture quand j’entendis le générique de Dvorak qui est désormais hélas associé à cette émission comme le générique duProfessionnel par Ennio Morricone est associé à Royal Canin. On devrait interdire cette annexion de l’imaginaire musical, que ce soit pour vendre de la pâtée pour chien ou des idées toutes faites, mais c’est une autre histoire.

Le contraste entre la messe et l’Esprit public est d’ailleurs violent et très défavorable à l’Esprit public. On se demande si les quatre débatteurs réunis par Philippe Meyer depuis une éternité pour faire couler le robinet d’eau tiède de la pensée unique néolibérale en sont bien conscients. L’homélie d’un prêtre de campagne, même le plus cacochyme et le plus chouan, a quelque chose de profondément révolutionnaire en comparaison des ânonnements européistes, monétaristes et antikeynésiens de nos joyeux chiens de garde. Oui, il va parfois arriver, par exemple, au vieux prêtre de demander à ses fidèles d’avoir pitié des pauvres ou de réfléchir à ce qu’a voulu nous dire le Christ en chassant les marchands du temple. Assez étonnamment, un des inamovibles participants de l’Esprit public, Jean-Louis Bourlanges, pourtant d’un bout goût admirable quand il lui arrive de parler de la littérature d’aujourd’hui puisqu’il apprécie Lapaque et le regretté Frédéric Berthet, qui est pourtant issu de la mouvance démocrate-chrétienne et révère les pères fondateurs de l’Europe au point de  prendre Jean Monnet pour un saint, semble assez étranger à cet aspect affreusement populiste de l’Evangile.

Ce dimanche-là, en l’occurrence, alors que ma voiture croisait au large de Lafrançaise, tout un symbole, qui comme chacun sait se trouve juste avant Montauban, il y avait à l’Esprit Public les habituels participants qui représentent le pluralisme façon Philippe Meyer, c’est à dire en couvrant un large prisme idéologique qui va du centre droit au centre ou, si vous préférez d’Yves Jego à François Bayrou en passant par Jean-Pierre Raffarin et Michel Rocard mais en ce qui concerne Michel Rocard seulement le jour où notre Muppet Show de la pensée raisonnable et experte a décidé de s’encanailler sur sa gauche. A une époque, il y avait bien Max Gallo qui représentait un souverainisme un peu conséquent, un chevènementisme viril et rocailleux, bref un truc qui bousculait un peu la douceur giralducienne de ce salon dominical. Max Gallo est toujours là mais il n’est plus le même. Je ne sais pas ce qui s’est passé, hâtive reprogrammation dans les laboratoires souterrains de la Commission Européenne ou contagion mimétique avec ses co-débatteurs, mais désormais Max Gallo est toujours d’accord avec Jean-Louis Bourlanges.

Ce dimanche-là, donc, il était question du plan de Manuel Valls. Ils étaient tous contents. Vraiment. Je ne voudrais pas faire dans  l’ouvriérisme mais la perspective de faire subir un effort partagé même aux plus fragiles semblaient les emplir d’un mâle lyrisme churchillien sauf que je trouve toujours gênant de proposer du sang et des larmes à des gens qui gagnent 1000 ou 1500 euros quand on en gagne cinq ou six fois plus. Après tout, même si Valls allait au bout d’une logique grecque et commençait à diminuer les salaires de 10%, 10% pour nos débatteurs ne seraient pas tout à fait la même chose que 10% pour un cadre moyen de zone pavillonnaire ou un ouvrier délocalisable qui eux auraient soudain à choisir entre la sortie au cinéma, la réparation de la voiture ou les vacances. Mais que sont ces broutilles face à l’exaltation heureuse de participer au redressement des finances de la France qui vit au-dessus de ses moyens avec son Etat Providence à réformer, son mille-feuilles territorial et autres clichés inventés pour culpabiliser toute une nation qui n’y est pour rien dans les dérèglements du capitalisme mondial et les ravages créés par les khmers libre-échangistes de Bruxelles qui font peur désormais même à Christine Lagarde, c’est dire…

Je crois que le sommet de cette émission  a été atteint par cette espèce d’ironie matoise et calmement arrogante de Philippe Meyer quand il a moqué la tentative de Valls d’aller négocier un report de la réduction du déficit auprès de Bruxelles et Berlin et s’est s’est vu répondre non. Gourmand, Philippe Meyer, commentant les propos d’un obscur commissaire néerlandais, a laissé tomber : « La France a découvert qu’elle n’avait plus d’amis. »

Et c’est alors que j’ai compris, alors que je quittais Montauban, ce qu’était vraiment l’esprit de soumission. C’est penser que la France n’a plus d’amis dans l’UE sans jamais se demander si par hasard, c’est l’UE qui ne devrait pas paniquer à l’idée, un jour, parce que des dirigeants courageux arriveraient au pouvoir, de ne plus avoir la France pour amie.

 

*Photo : LCHAM/SIPA. 00681231_000009.

Le meilleur restaurant du monde envoie ses clients à l’hôpital

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Décidément, les médias ont la mémoire plus que courte. Alors qu’en mars 2013, ils annonçaient tous la fermeture du restaurant Noma, à Copenhague, déjà consacré trois fois meilleur restaurant du monde en 2010, 2011 et 2012, pour cause d’hospitalisation de 63 clients frappés d’intoxication alimentaire, les voici bêlant à l’unisson la victoire retrouvée du chef René Redzepi. On imagine ce qui se serait produit si les restaurants de Paul Bocuse, Joël Robuchon ou Alain Ducasse avaient été fermés pour avoir intoxiqué 63 clients. Anathème et déshonneur assurés suivi d’un lynchage médiatique. Pour le restaurant danois, amnésie et amnistie.

Curieusement, les autres lauréats de ce prix organisé par la revue anglaise Restaurant et financé par Nestlé via son eau minérale italienne San Pellegrino, ont eux aussi été frappés par des accidents sanitaires graves. Champion en 2006, 2007, 2008 et 2009, Ferran Adria, chef du restaurant El Bulli, à Rosas, près de Barcelone, a lui aussi envoyé quelques dizaines de clients aux urgences de l’hôpital de la ville. La palme revient à l’anglais Heston Bluementhal, meilleur restaurant du monde 2005, présent depuis plusieurs années dans le peloton de tête, qui connut une fermeture administrative de plusieurs semaines en 2009 pour avoir envoyé… 527 clients à l’hôpital. Autant de « bonnes tables » ayant conservé leur étoiles au guide Michelin, trois pour Heston Bluementhla, deux pour René Redzepi.

Le plus étonnant est que ces restaurateurs préfèrent invoquer la présence d’un norovirus lié à des négligences hygièniques plutôt que de reconnaître que le problème vient des additifs et adjuvants chimiques utilisés dans les recettes moléculaires mis en valeur dans ces établissements, tels les alginates E401, la cellulose méthylée E461, l’amidon transformé E1142, le monoglutamate de sodium E621, les carraghénanes et les polysaccharides E407, le stabilisant E450, le xantana E415 et l’azote liquide. En réalité, ce concours est une vaste pantalonnade qui n’a d’autres objectif que la promotion internationale de restaurants adeptes de la cuisine moléculaire. Le traitement sans recul qu’en fait la presse française est affligeant et en dit long sur les capacités d’amnésie ou d’amnistie du monde médiatique.

1810-2014 : Peugeot, une histoire française

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peugeot lion feu

Sans doute le rappellera-t-on, lors des commémorations répétitives de la Grande Guerre qui nous sont promises : le premier Français tué au combat s’appelait Peugeot. Le caporal Peugeot, tombé le 3 août 1914 sur le territoire de Belfort, en compagnie du soldat allemand Mayer, a donné son nom, à  son corps défendant, à une rue parisienne.

Il portait un nom franc-comtois, comme ses homonymes qui, depuis plus de deux siècles, illustrent le capital industriel français[1. La première entreprise Peugeot, créée en 1810, fabriquait des tables.]. Au moment où le caporal Peugeot tombe sur le champ de bataille, la société automobile Peugeot produit la moitié des 20 000 véhicules réalisés en France, Renault le quart et Panhard le dixième. Et pourtant, c’est Renault qui entrera dans l’histoire de la Grande Guerre avec les « taxis de la Marne » puis, surtout, avec les chars qui, à partir du 18 juillet 2018, contribueront à refouler, jour après jour, les forces allemandes installées sur notre territoire.

Un siècle plus tard, les descendants des Peugeot, encore détenteurs d’une fraction du capital de l’entreprise, en abandonnent  le contrôle effectif à l’État français et à Dongfeng, société chinoise, sans renom et sans savoir-faire, mais aux mains de l’État chinois. Les vicissitudes du groupe Peugeot ont conduit à ce paradoxe de la globalisation néolibérale : la survie d’une entreprise française familiale, représentée par deux marques illustres, Peugeot et Citroën, dépend de la contribution de deux États.[access capability= »lire_inedits »]

Nous n’avons ici qu’une ambition : retracer le chemin du déclin apparent de l’entreprise que l’information au quotidien, prétentieuse et vaine, ne permet guère de comprendre.

L’histoire du groupe, à partir de ses marques constitutives, est si riche, si prestigieuse, que les dirigeants du groupe ont pu se croire immunisés contre l’échec. Depuis la « Bébé », conçue par Ettore Bugatti, qui roulait déjà en 1914, jusqu’à la 206, dernier modèle à grand succès, en passant par la 201, issue de la Grande Dépression, la 203 qui inaugure les Trente Glorieuses, l’increvable 504, dont des exemplaires sillonnent encore l’Afrique, et la décisive 205 qui sort la marque de l’ornière dans les années 1980, les Peugeot rythment le défilé de l’histoire automobile qui accompagne celui de la grande Histoire.Les Citroën aussi, si différentes, avec la Type A, premier véhicule français construit en grande série[2. Dans l’usine de Javel où, durant la Grande Guerre, André Citroën faisait fabriquer à haute cadence les obus destinés aux artilleurs du front.], la Traction Avant qui a imposé la première des solutions techniques devenues universelles (roues indépendantes, direction à crémaillère), la 2CV qui aurait pu être une voiture mondiale avant la lettre et la DS entrée au sanctuaire mondial de l’automobile[3. Les possesseurs américains de DS se réunissent pieusement chaque année.].

Mais si l’histoire est gratifiante, la réalité des affaires attend au tournant ses héritiers. La vie du groupe Peugeot n’a jamais été simple depuis l’absorption en catastrophe de Citroën, en 1974, année de la crise pétrolière[4. Absorption réalisée grâce au trésor de guerre de la famille Peugeot placé en Suisse.]. Il en est résulté une grande difficulté pour définir la stratégie du groupe en matière de produits. Comment fabriquer de vraies Peugeot et de vraies Citroën tout en réalisant des synergies ? Comment orienter le travail des ingénieurs et des designers ? Il a fallu vingt ans pour décider la fusion des bureaux d’études, trente-cinq ans pour placer les centres de style sous l’autorité d’un chef unique du design, et, ainsi qu’on va le voir, quarante ans pour clarifier les stratégies respectives des marques.

Le poids de ce glorieux passé se mesure aussi au choix de maintenir les sites de production nationaux, plus coûteux, quand Renault délocalisait sans états d’âme sa Twingo en Slovénie, sa Clio en Turquie et sa Mégane en Espagne. Alors qu’on peut difficilement prétendre que l’ancienne Régie nationale des usines Renault est encore une entreprise française et Renault une marque française, les dirigeants du groupe encore français ont sous-estimé l’impact de l’élargissement de l’Europe et d’une concurrence où le coût du travail devient un paramètre décisif de la rentabilité.

Cependant, au début des années 2000, tout va bien ou presque pour Peugeot. La 206 et la Citroën Picasso rencontrent le succès. Les moteurs Diesel du groupe, aujourd’hui ostracisés par la secte écologiste, sont reconnus comme les meilleurs au monde : le ministre de l’Économie allemand les cite en exemples aux constructeurs d’outre-Rhin. On envisage la mondialisation avec prudence : l’implantation de Citroën en Chine se heurte à un marché entravé par l’absence de crédit à l’automobile.

Différentes erreurs d’appréciation vont conduire pas à pas Peugeot vers l’impasse de la fin de la décennie.

Ses dirigeants ne voient pas avant 2007 que l’image de qualité de leurs concurrents allemands et coréens s’impose progressivement. La qualité ne s’improvise pas : il faut vingt ans pour atteindre le seuil critique à partir duquel la réputation des véhicules d’une marque s’enracine dans l’esprit des usagers. Or, la qualité des véhicules des deux marques, sans être cataclysmique, varie fortement d’un modèle à l’autre, tandis que celle des modèles produits par les groupes Volkswagen ou Hyundai ne souffre guère la critique du public. Et le french bashing en surajoute.

En même temps, les dirigeants de PSA privilégient une politique de partenariats au détriment d’une politique d’alliances.La famille Peugeot, qui entend conserver son contrôle capitalistique de l’entreprise, refuse toute alliance avec un grand groupe étranger. Par défaut, les patrons successifs s’engagent dans des partenariats avec Fiat, Ford, Mitsubishi, Toyota, BMW, convaincants sur le papier mais souvent décevants : seul le partenariat avec Ford sur les moteurs Diesel et celui avec Toyota sur les véhicules d’entrée de gamme devraient se poursuivre.

Ils ratent encore l’occasion chinoise. Citroën et Peugeot baissent les bras en Chine au moment même où le marché, aujourd’hui le premier du monde, décolle sous le double effet de l’apparition d’une classe moyenne et de l’essor du financement à crédit, longtemps interdit. Tandis que les ventes locales de General Motors, Volkswagen et des constructeurs japonais et coréens explosent, la part de marché des deux marques du groupe Peugeot se replie chaque année.

Ils restent aveugles, enfin, à la situation européenne. Après avoir essuyé l’impact de la grande récession de 2008-2009, ils prennent au sérieux les fadaises des économistes officiels : la crise est finie, disent ces économistes, au moment même où le marché principal de Peugeot, situé en Europe, va s’effondrer ! Dès lors, l’implantation encore faible et fragile du groupe en Chine, en Russie ou en Amérique latine ne permettra pas de compenser la faillite européenne. Peugeot reçoit un coup de poignard supplémentaire lorsque les sanctions économiques occidentales contre l’Iran le privent d’un marché juteux de ventes de voitures assemblées sur place à partir d’éléments fabriqués en Europe…

Résultat : en 2012 et 2013, Peugeot se rapproche dangereusement d’une faillite historique dans une Europe où le sauvetage des entreprises stratégiques est proscrit par les théologiens de Bruxelles. À la différence des « Big Three » américains sauvés par Bush et Obama au prix de plusieurs dizaines de milliards de dollars acquittés par le taxpayer, PSA ne peut compter sur l’argent public pour se renflouer, se restructurer et se redresser. Un point décisif rappelé récemment par Louis Schweitzer, ancien patron de Renault : « Aux États-Unis, si Obama n’était pas intervenu pour sauver les constructeurs, il n’y en aurait plus un seul ! »[5. Entretien donné à Question Auto de mars 2014.]

L’entreprise inaugure 2014 avec un nouveau capital et un nouveau capitaine.

Le nouveau capital a une tête française et une tête chinoise qui représentent deux réalités opposées : d’un côté, l’État français attaché à la survie d’une entreprise propriétaire de marques historiques, de nombreux brevets et dotée d’un important savoir-faire industriel[6. Le groupe PSA est le premier déposant de brevets en France depuis six ans.];  de l’autre côté, l’État chinois contrôlant une entreprise partenaire de Peugeot mais dépourvue de notoriété et sans autre savoir-faire que celui de son co-contractant français. Leur cohabitation reste imprévisible.

Le nouveau capitaine s’appelle Carlos Tavares, natif du Portugal, issu du lycée français de Lisbonne et de l’École centrale de Paris. Il a fait son diagnostic et choisi ses orientations. Trois marques seront maintenues et soutenues, chacune bien distincte : Peugeot, Citroën, et la nouvelle marque DS. Les gammes pagailleuses des différentes marques seront simplifiées pour que l’effort de promotion commerciale se concentre sur ce qu’il juge être le seul objectif possible : promouvoir quatre modèles de chaque marque sur chaque marché.

Il est apparemment plein d’espoir. Non sans une bonne raison : sous la menace de la faillite, les gens du groupe ont appris l’humilité qui est la meilleure des conseillères. S’il a raison, et si la crise économique ne récidive pas encore, Peugeot n’est peut-être pas encore sorti de l’Histoire[7. Nous paraphrasons le titre du dernier ouvrage de Jean-Pierre Chevènement : 1914-2014 : l’Europe est-elle sortie de l’Histoire ?] .[/access]

*Photo: Soleil.

Un pape qui n’est pas innocent !

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pape françois rome

Que la politique ait besoin, pour être crédible et respectée, de la morale est une évidence même si, par exemple, le triste épisode relatif à Aquilino Morelle a montré que ce combat démocratique est loin d’être gagné.

Mais la religion ne peut pas de se passer de la politique comme art et technique et le pape François ne cesse pas de le manifester remarquablement.

Une politique sans éthique est un désastre et creuse encore davantage le fossé entre ceux qui gouvernent et les citoyens sans que ceux-ci soient au moins comblés par le bonheur de pouvoir respecter et admirer qui leur montre le chemin.

Une éthique sans incarnation forte dans la pâte du siècle et les stratégies de conviction et de persuasion dont notre modernité est friande serait condamnée à demeurer lettre morte et voeu pieux.

Que ce pape extraordinaire soit un fin politique constitue une évidence tant pour les catholiques que pour les autres confessions et plus généralement pour tous ceux que le fait religieux passionne parce qu’il est devenu une grille de lecture irremplaçable pour notre monde déboussolé en même temps qu’une menace quand l’intégrisme prétend justifier la violence dans le prosélytisme.

Le choix d’avoir fait canoniser ensemble Jean XXIII et Jean-Paul II – pour ce dernier, selon un processus délibérément expéditif – n’est pas neutre et on peut en effet l’interpréter comme une volonté de compenser le vedettariat charismatique du second par l’hommage rendu à la créativité organique et structurelle du premier.

Mais ce n’est pas tout.

La liberté de l’esprit ne réside pas seulement dans les audaces et l’imprévisibilité qu’il s’octroie contre tous les conformismes. Mais aussi dans le refus des adhésions ou des détestations en bloc comme si les détails n’avaient aucune importance et ne permettaient pas d’amender souvent ce qu’une approche systématique pouvait avoir d’obtus et de simpliste.

Sur ce plan j’ai lu, dans Libération dont ma quotidienneté se passe assez volontiers, sous la signature de Bernadette Sauvaget, un formidable portrait du pape François en politique si j’ose dire – cachant « sous son air bonhomme… un personnage complexe, séducteur et fin stratège ».

Tout serait à citer de cette remarquable analyse qui synthétise avec talent ce que les uns et les autres pressentions de cette incroyable aura d’un pape ayant changé en un rien de temps, par la seule force de son être, de sa parole et de son commencement d’action, le regard du monde sur le catholicisme et du catholicisme sur lui-même.

Mais je voudrais m’attacher à trois points qui me semblent caractéristiques d’une méthode constituant la politique non plus comme l’auxiliaire de basses oeuvres mais pour une médiatrice fondamentale entre la morale et le réel.

D’abord, le cardinal Jorge Mario Bergoglio, qui n’était pas connu en Argentine comme un rayonnant extraverti, un être habité et joyeux à l’écoute de tous, a su accomplir une mue totale en devenant le chef de l’Eglise catholique parce que ses intuitions et et son analyse avaient impressionné l’ensemble des cardinaux.

Il proposait avec vigueur que l’église ne fonctionne plus en vase clos dans un processus auto-référentiel mais au contraire délaisse le centre qu’elle représentait avec complaisance pour les périphéries – qu’elle s’oublie pour privilégier les fidèles, l’humanité tout entière. Le cardinal argentin a compris que, pour cette universalité, il convenait que sa personnalité, son apparence, sa manière d’être au et dans le monde changeât totalement. Il fallait un être nouveau pour cette vision nouvelle de la papauté et du catholicisme. Personne ne peut soutenir qu’il ne l’a pas été depuis son élection surprenante mais comme la grâce peut l’être.

Ensuite, le pape a engagé un jeu subtil et délicat pour préserver les équilibres et ouvrir à la fois des pistes singulières. S’il n’a pas rien cédé sur les « fondamentaux » de l’église – que serait celle-ci si, dans un univers où le relatif et le fluctuant sont rois, elle ne maintenait pas le culte d’un absolu qui est beau précisément parce qu’il défie le temps ? -, il a, en revanche, instillé de la souplesse et de l’empathie dans la perception des réalités du siècle et des minorités en souffrance ou en quête de considération.

Son tour de force est de conjuguer l’inaltérable de certaines valeurs avec l’heureux et bienfaisant regard d’un homme touché par ceux qui les vivent mal ou douloureusement. Ou qui n’en veulent plus. Au fond, pour ne pas modifier la substance du fond, il a fait de la forme une sorte de noble substitution à l’inévitable rigidité des principes.

Enfin, ce pape « s’intéresse davantage à la personne du pécheur qu’au péché ». Cette différence radicale d’approche évite de faire tomber le dogme dans le dogmatisme et contraint à tenir compte des attentes, des désespoirs et des refus de chacun d’entre nous et à appliquer, dans le fonctionnement général de l’église et de la papauté elle-même, une mesure, une parcimonie manifestant la prise de conscience concrète et opératoire de la pauvreté partout.

Les pauvres, pour ce pape, ne sont pas des êtres sur lesquels on pleure mais des détresses à consoler par l’exemple qu’on donne soi-même. Le péché n’existe plus à proprement parler car l’infinie diversité des pécheurs a fait éclater ce concept intimidant et lui a substitué la sollicitude, ici et maintenant, pour les déviations et les transgressions surgies de l’humain si contrasté, émouvant, fragile et faillible.

Le pape François, pour répudier le culte de la personnalité en ce qui concerne Jean-Paul II, n’a cependant pas oublié cette règle de base de toute politique : tout commence par soi.

Son message est si puissant et dépasse le champ du catholicisme parce que sa critique de l’enfermement de l’Eglise et de son narcissisme bureaucratique et confortable est valable pour beaucoup d’institutions profanes, de pouvoir et d’influence, qui fonctionnent trop pour elles et pas assez pour ceux qu’elles doivent servir.

Vraiment, ce pape n’est pas innocent !

*Photo: STEFANO CAROFEI/AGF/AGF/SIPA.00676487_000013

La fable du chien antiraciste, du lapin et du kangourou

nelson mandela statue

L’Australie, je l’ai déjà dit ici, est une île entourée d’eau qui a donné au monde des créatures épatantes comme le koala, le wombat, le chat marsupial à queue tachetée, l’ornithorynque et Nicole Kidman. Les australiens, qui ont plus d’un tour dans leur poche ont aussi inventé le kangourou… ! Les kangourous ont quatre pattes. Comme le disait un célèbre philosophe auvergnat : deux devant, deux derrière, deux à gauche, deux à droite. C’est vraisemblablement pour cette raison qu’un adolescent a cru bon – la semaine dernière – de s’affubler d’un déguisement de marsupial, pour braquer un buraliste à Nîmes.  « A la vue des policiers qui le tenaient en joue avec leur arme de service, l’adolescent de 16 ans, visiblement paniqué, est sorti du déguisement de kangourou qu’il avait revêtu et a laissé tomber l’arme factice qu’il détenait » précise l’AFP. L’adolescent a expliqué avoir voulu faire une blague. L’apprenti humoriste a encore du chemin à faire pour mettre les petits commerçants dans sa poche…

Les récentes élections municipales, qui ont été marquées par une victoire massive et écrasante du Parti Socialiste, et ont conduit à un remaniement ministériel colossal que nous pourrions définir comme étant un virage à 360°, ont été marquées par plusieurs incidents notables – dont le happening antiraciste immortel d’un artiste qui a littéralement « aboyé » contre le FN devant un bureau de vote de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique). Ouest-France précisait il y a quelques semaines : « L’artiste nazairien Olivier de Sagazan a aboyé pendant 7 heures, dimanche, devant les bureaux de vote de l’école Carnot, pour attirer l’attention sur la montée du FN. » Diogène de bazar, l’artiste n’a pas aboyé des arguments contre la franchise Le Pen, il a littéralement imité le cri du chien. « Une attitude qui a inquiété les témoins et suscité la visite de la police, venue s’assurer qu’aucun trouble à l’ordre public ne pouvait être constaté. ‘Une expérience douloureuse, physiquement et psychologiquement’ a commenté l’artiste. » On imagine. Une expérience également parfaitement inutile (cela n’a pas empêché le candidat frontiste de Saint-Nazaire d’enregistrer plus de 13% des votes au second tour…). Diogène de Sinope, antique figure du cynisme, se prenait aussi pour un chien du fond de son tonneau qui lui servait d’abris. Mais lui au moins ne se prenait pas pour un artiste… Wouaf !

Nelson Mandela – qui a inventé la liberté, l’arc en ciel et les t-shirts engagés – a pris le large à la fin de l’année 2013, cela n’a pu vous échapper. Immédiatement des hommages ont été rendus à travers le monde entier à l’ancien président Sud-Africain, et François Hollande a même emmené le rockeur Robert Hue dans ses valises pour assister aux funérailles retransmises en mondovision. Peu de temps après, les autorités Sud-Africaines érigeaient une statue de près de dix mètres de haut, faite de 4.5 tonnes de métal, en hommage au leader disparu. L’AFP notait alors que « la pose de Mandela évoque celle du Christ-rédempteur de Rio de Janeiro ». Se dressant aujourd’hui devant le palais présidentiel, à Pretoria, ce Mandela géant domine la ville, et devient le naturel épicentre du culte nelsonien.

Mais, extraordinaire rebondissement : nous venons d’apprendre que les deux sculpteurs, Andre Prinsloo et Ruhan Janse van Vuuren, mécontents de n’avoir pas eu l’autorisation de signer leur œuvre de manière visible, avaient glissé en contrebande un lapin espiègle de bonne taille dans l’une des oreilles du leader africain, pour se venger. Le lapin représente aussi – selon eux – le peu de temps dont ils disposaient pour achever la statue, « haas » signifiant en afrikaans aussi bien le petit animal que la « hâte ». Les autorités, apprenant la présence de l’intrus, ont promis que l’intégrité de la statue de Mandela serait « restaurée » au plus vite.

Espérons que l’opération sera vite exécutée. Dans L’Homme à la tête de chou, Gainsbourg imaginait un lapin – « le petit lapin de Play-Boy » pour être précis – lui « ronger son crâne végétal ». Un drame est si vite arrivé…

*Photo: kyodowc102865.JPG k/NEWSCOM/SIPA. SIPAUSA31267736_000001

Doute et Redoute

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la redoute licenciement

J’ai vu les employés de La Redoute. Quelques minutes à peine, de loin, dans ma télé. Ils sont passés en coup de vent et ont disparu, chassés par d’autres plus malheureux ou plus marrants. Je n’ai pas pris le temps de penser leur problème alors je me suis fait un avis, vite fait. J’aime avoir un avis sur tout, et comme la Crimée attendait le mien, avec les naufragés indonésiens et la coiffure de Cécile de France, je me suis fait ma petite idée avant d’y réfléchir.

Qu’est-ce qu’ils ont ceux-là, à brailler, avec leurs slogans et leurs panneaux ? Ils n’ont pas encore compris qu’on préfère voir mourir ce vestige de la France finissante, avec ses objets démodés et ses services dépassés, plutôt que le rajouter à la liste des reliques patrimoniales, avec ses bons à rien sous tutelle, entre les intermittents du spectacle et les hôpitaux en trop ? Durs à la détente, les ouvriers ! Et l’économie de marché, ça leur parle ? Si on les avait écoutés, eux ou tous ceux qui les ont précédés dans la rue, on en serait où dans la compétition mondiale ? Ils ont perdu la bataille de la concurrence, malheur aux vaincus ! C’est sur leurs cadavres qu’on bâtit un monde plein de produits meilleurs, et sans la sélection naturelle qui assainit la vie des entreprises, notre économie ressemblerait à celles des pays frères de l’Union soviétique ! Le filet social qu’on leur tend devrait nous épargner leur grogne, et ce n’est pas notre faute si ces gens-là se sont endormis sur leur poste pendant quarante ans pour se réveiller inutiles, inadaptés, obsolètes. Alors, qu’ils prennent leurs primes, leurs indemnités longue durée et qu’ils rebondissent. En silence.[access capability= »lire_inedits »]

Quand je pense avant de réfléchir, quand les connexions se font dans mon cerveau sans passer par  le cœur, je suis un peu con, comme tout le monde. Devant ces problèmes sociaux qui me laissent totalement impuissant, je fais l’indifférent à la détresse, je joue la responsabilité contre l’empathie, le prix à payer, le dommage collatéral. Je fais ma Parizot, mon Madelin, mon Attali ou mon Minc. Je suis un battant, moi, et si ça ne se voit pas, au moins, que ça s’entende.

Mais cette fois-ci, je n’ai pas fanfaronné longtemps. À la fin du reportage, j’ai croisé un regard. Celui d’une femme au bord de la retraite, celui d’une travailleuse fatiguée mais debout de colère, celui de la classe ouvrière abandonnée dans l’indifférence générale, et si je n’avais pas été abrité derrière mon écran, ce regard, je n’aurais pas pu le soutenir. J’aurais surement baissé les yeux, comme un pauvre petit social-traître.

Cette femme ne passait pas à la télé pour un quart d’heure de célébrité, pour émettre une critique ou livrer une analyse, pour mettre les rieurs de son coté en tapant sur un absent, pour vendre un film, un livre ou un aspirateur. Elle n’était pas passée par le maquillage pour jeter son ego à la face du monde médiatique. Elle était là où elle avait toujours été, après ses parents et ses grands-parents, et elle voulait juste qu’on lui permette d’y rester. Elle demandait simplement le droit de continuer à se lever tôt pour préparer des commandes : prendre un listing et parcourir les allées d’un entrepôt pour composer une palette. Pas de peinture, la palette, mais de sapin et de peuplier. De celle qu’on déplace avec un Fenwick, un tire-palette, tout bêtement. Parce que c’est tout ce qu’elle avait trouvé pour aider son mari à subvenir aux besoins de sa famille. Elle voulait juste continuer un peu, pour pouvoir aider ses enfants et ses petits-enfants. Elle ne demandait pas le droit de voyager au bout du monde à l’abri d’un parachute doré ou celui d’épouser sa collègue au nom de l’égalité, mais juste celui de vivre dans la dignité. Bien sûr, elle aurait dû anticiper, voir venir le monde qui se mondialise, apprendre l’anglais ou se mettre à l’informatique, s’entraîner à écrire des lettres de motivation : «  Monsieur le directeur des ressources humaines, je vous écris car, depuis ma plus tendre enfance, je désire occuper un poste de caissière au sein de votre enseigne. Mon goût du contact avec la clientèle… » Elle aurait pu mais, chez elle, ça ne se fait pas. On ne fayote pas chez les ouvriers, et ce depuis l’école. On loue ses bras, on ne se vend pas. On ne joue pas du coude pour passer devant les camarades, on ne court pas après les promotions individuelles, on se bat pour les conditions collectives. À Roubaix comme à Florange, on meurt mais on ne se couche pas.

En visant le cœur, le regard de cette femme m’a retourné comme une crêpe. Et comme je ne parle que pour moi-même, je ne peux pas faire comme si je n’avais rien vu : je préfère la volte-face au déni. Et je m’interroge. Et si le jeu libéral ne valait pas la chandelle qui veille la mort de la classe ouvrière française et européenne ? Nos iPhone et nos écrans plats méritent-ils que l’on envoie à la casse nos compatriotes les plus fiers et les plus fragiles ? La question se pose même si on ne nous la pose pas ou si on se moque de nos réponses, et je ne renoncerai pas à mes errances idéologiques pour leur sens de l’Histoire et leur inéluctable progrès. Je suis dans le doute comme d’autres dans la certitude et j’entends le rester car, comme nous l’enseigne Nietszche, «  le contraire de la vérité n’est pas le mensonge, mais la conviction ». [/access]

*Photo: MEUNIER AURELIEN/SIPA.00669902_000025

Mariage pour rien, un an après

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mariage pour tous pma

Un an exactement après le vote de la loi sur le « mariage pour tous » – avancée historique qui a réduit le mariage à un Pacs en mairie et aboli le droit à une double filiation paternelle et maternelle -, on ne peut pas dire que le bilan soit folichon. Les quelques milliers de « jeunes mariés » de même sexe (50 ans en moyenne pour les hommes, 43 pour les femmes) croyaient avoir enfin obtenu, d’un coup de baguette magique de leur bonne fée guyanaise, l’accès aux scandaleux privilèges de l’hétérosexualité : avoir des bébés et payer moins d’impôts. Sauf que non, même pas.

La PMA sans raison médicale, « pilier » du projet de loi selon son rapporteur à l’Assemblée, Erwann Binet, a finalement été retirée du texte, puis prudemment rangée dans un tiroir. Quant à la GPA, que voulait permettre Christiane Taubira en encourageant les juges à naturaliser les enfants nés d’une telle transaction à l’étranger, la Cour de Cassation a rappelé qu’elle était toujours illégale. Et comme les candidats à l’adoption sont déjà beaucoup trop nombreux, les 90% de pays qui reconnaissent encore l’altérité sexuelle préfèrent donner à leurs orphelins un père et une mère. Bref, tintin pour les bébés.

Et pour les impôts ? C’est pas gagné non plus.Un rapport de la député socialiste Catherine Coutelle publié le 24 avril préconise en effet la suppression du quotient conjugal, qui avantage fiscalement les couples mariés ou pacsés. But de l’opération : faire rentrer 5,5 milliards d’euros supplémentaires dans les caisses de Michel Sapin. Eh oui parce qu’en vrai, le problème le plus urgent à résoudre en France n’est pas le fait que les enfants s’obstinent à naître d’un père et d’une mère, mais que le déficit public explose. Le « mariage pour tous », c’était juste pour rire, pour se distraire un peu.

En revanche, la dame qui veut casser la niche fiscale des époux, présidente de la délégation aux droits des femmes de l’Assemblée nationale, affirme qu’il s’agit aussi « de promouvoir l’égalité femmes-hommes ».Pardon ? Oui, parce que la déclaration d’impôts commune constitue« une désincitation financière à l’emploi pour le second apporteur de ressources, soit la femme le plus souvent ». En gros, l’Etat souhaiterait s’il vous plaît que les nanas enfilent un pantalon et aillent bosser au lieu de buller à la maison en jouant à la poupée avec leur fille et aux cow-boys avec leur fils. Une mère au foyer, c’est pas rentable et pas sociétalement correct.

Et puis si les femmes travaillent, les hommes, eux, seront bien obligés de s’occuper un peu plus des biberons. C’est aussi ça, l’égalité.  D’ailleurs, la ministre des droits des femmes elle-même, Najat Vallaud-Belkacem, l’avait bien dit le 16 mars 2013, dans l’émission Thé ou café, sur France 2 : « L’absence d’un père pendant les premières années est très difficile à rattraper ensuite. (…) C’est très important, lorsqu’il y a une famille et un couple, que le père et la mère s’investissent autant dans les premières années de vie de l’enfant. » Le 29 juin, dans l’émission On n’est pas couché, elle en avait même rajouté une couche : « L’enfant a besoin de son père comme de sa mère. Donc on a tout intérêt à tout faire pour que les deux parents puissent partager cette responsabilité. »

Tout faire ? Alors commençons par revenir sur le « mariage pour tous », cette loi inégalitaire qui bafoue l’idée selon laquelle« l’enfant a besoin de son père comme de sa mère », ses « deux parents ». Non seulement l’égalité femmes-hommes sera enfin assurée, mais l’égalité entre homos et hétéros ne sera pas remise en cause, puisque le mariage ne suffit toujours pas à faire naître un bébé de l’union de deux personnes de même sexe et ne donnera bientôt, peut-être, même plus droit à une réduction d’impôts. Au boulot mesdames.

 *Photo :  DAMOURETTE/SIPA. 00658425_000020.

Affaire Halimi : la sortie d’Aymeric Caron que vous n’avez pas vue sur France 2

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ilan halimi israel caron

Aymeric Caron est de gauche. La preuve, il n’aime pas qu’on tue des enfants. Surtout quand ce sont des enfants palestiniens tués par des soldats israéliens – ce qui, malheureusement arrive, comme dans toutes les guerres, même si on n’a jamais vu les Israéliens acclamer un tueur d’enfants comme l’ont fait les Libanais en accueillant en héros Samir Kuntar, dont le haut fait d’armes était d’avoir fracassé la tête d’une fillette israélienne sur des rochers. Passons, un enfant est un enfant et moi non plus, je n’aime pas que les enfants meurent.

Cependant, on dirait que l’amour des enfants peut faire perdre tout discernement aux plus grands intellectuels. Oui, Caron est un grand intellectuel sinon, il n’aurait pas eu les honneurs de l’éditorial de Jean Birnbaum dans Le Monde des Livres, pour son dernier ouvrage, plaisamment intitulé Incorrect. De méchantes langues vous diront que ce texte indigent et truffé de calomnies court avec zèle d’un lieu commun à une contre-vérité. Pas moi. Pourtant, pour m’attaquer, cet esprit supérieur ne s’est pas donné la peine de me lire, sans doute par peur d’être influencé. Je lui pardonne volontiers, car Caron, et Birnbaum avec lui, dénonce courageusement mon omniprésence médiatique. N’ayant aucun engagement régulier à la télévision, il m’arrive assez fréquemment d’être invitée ici ou là – s’agissant du Service public deux ou trois fois l’an par Taddéï : alors oui, je suis flattée que mon aimable confrère, si j’ose dire, me voie dès qu’il allume la télé – quand le pauvret, lui, résiste dans l’ombre sur France 2 le samedi soir. Que je puisse indisposer, au point que mon image les poursuive, des adversaires aussi titrés, sans avoir à bouger de chez moi, que  le patron d’un grand supplément littéraire et un chroniqueur-vedette se mettent à deux pour me cogner, j’avoue que cela me va droit à l’égo. Je suis partout !

D’accord, ce n’est pas le sujet. Quoique. En vrai, c’est toujours un peu le même sujet: la morgue satisfaite, la bonne conscience d’airain, la haine de la différence intellectuelle qui s’avancent dans les habits de la vertu, du courage et de la tolérance ; le refus de toute complexité drapé dans l’indignation ; les idées courtes et les phrases longues.

Oui, oui, les faits, j’y viens ! Vendredi soir, pendant le tournage de « On n’est pas couchés ! », une altercation, assez violente paraît-il, a mis aux prises Aymeric Caron, chroniqueur gauche de Laurent Ruquier, et le metteur en scène Alexandre Arcady, venu défendre 24 jours, son film sur la séquestration et l’assassinat de Ilan Halimi. J’ai entendu parler de cet incident par quelqu’un, qui en avait entendu parler par quelqu’un…qui connaissait Arcady ou une de ses connaissances. Il n’est même pas scandaleux, juste révélateur d’un état d’esprit commun aux milieux islamistes et à une certaine gauche, plus active dans les médias que dans les partis – ce qui n’est pas nécessairement rassurant. Dans le paquetage idéologique de Caron et de ses multiples clones, il y a, entre autres certitudes rangées au carré, celle qu’Israël est l’un des noms du mal. Alain Finkielkraut aussi – logique, puisque Finkielkraut soutient Israël. N’empêche, il est un peu vexant que Finkie ait droit à un chapitre pour lui tout seul, et Zemmour pareil, alors que moi, j’en partage un avec « Marine », ben oui chef, pourquoi faire compliqué ? Lévy, Le Pen, tout ça, c’est qu’un tas de fachos, non ?

Revenons à notre Caron et à sa dispute avec Arcady. Il est dommage que cette édifiante scène de la vie parisienne ait été coupée au montage – chapeau au monteur car on ne voit rien. La productrice Catherine Barma en a d’ailleurs informé Alexandre Arcady à l’issue du tournage. C’est que les propos de Caron semblent avoir effaré pas mal de monde jusque dans l’équipe de l’émission, aussi a-t-elle dû penser qu’il était inutile de les infliger au téléspectateur. Cette décision est parfaitement légitime. S’agissant d’une conscience morale et d’un penseur de la stature de Caron, il est tout aussi légitime d’éclairer le public, qu’il s’emploie à rééduquer en l’insultant, sur son intéressante vision du monde. Faute de disposer des images, j’ai demandé à Alexandre Arcady de me relater l’accrochage. Par souci de loyauté envers ses employeurs, Natacha Polony a, pour sa part, préféré s’abstenir de tout commentaire, se contentant d’observer que mon récit était, dans l’esprit sinon dans la lettre, conforme à ses souvenirs. Quant à Aymeric Caron, il n’a pas dû avoir eu le temps de répondre à mes messages sollicitant sa version, mais il est le bienvenu s’il souhaite amender celle-ci. Du reste, il me remerciera certainement, car il doit être du genre à assumer ses opinions. Même pas peur. D’ailleurs, de quoi aurait-il peur : s’il était dangereux de dire des âneries, il le saurait.

Polony ouvre le feu. Après quelques amabilités sur le film, elle regrette que le parti choisi par le cinéaste, raconter le drame du seul point de vue de la victime et de sa famille, l’empêche de montrer ce que cette terrible affaire dit de notre société. Il aurait fallu s’intéresser aussi aux motivations des membres du gang des Barbares, précise-t-elle. Elle veut parler de ce mélange de haine des Juifs et d’appât du gain qui a tué Ilan Halimi et qui fait des ravages dans la jeunesse des banlieues, bien au-delà de ces sinistres branquignols du crime. Le cinéaste ayant évoqué la souffrance de « la Communauté », elle ajoute que cette affaire ne doit pas être seulement celle des Juifs. Je l’avoue, l’insistance de certains milieux juifs à imputer ce crime odieux à la seule passion antisémite à l’exclusion de toute autre affect mauvais et, dans la foulée, à faire de Ilan Halimi le « mort des Juifs », m’a souvent mise mal à l’aise. En tout cas, Polony a raison : l’antisémitisme n’est pas le problème des Juifs.

Passablement tendu, Arcady croit déceler dans les propos de la chroniqueuse la tentation de justifier l’injustifiable. Il s’énerve un peu. Aymeric Caron, lui aussi, a entendu de travers, mais par chance, il a entendu ce qu’il voulait entendre. Je suis en partie d’accord avec Natacha, il ne faut pas se focaliser sur l’antisémitisme, embraye-t-il ravi, au grand dam de l’intéressée. Puis, consultant ses fiches soigneusement préparées, il déplore, chiffres à l’appui, que le film passe sous silence les actes islamophobes qui ont bien plus augmenté que les actes antisémites. On ne voit pas bien le rapport. Veut-il dire qu’on en fait un peu trop pour une affaire certes terrible mais isolée, quand l’islamophobie est une réalité quotidienne ? On n’ose le penser, mais Arcady en est convaincu. Le ton monte. Le cinéaste remarque fort justement qu’il n’y a plus un seul élève juif dans les écoles publiques de Seine Saint Denis. À quoi notre Jean Moulin d’opérette répond qu’il est contre tous les racismes. Tant d’audace laisse coi. Polony reprend la parole, évoque Les Territoires perdus de la République, rappelant qu’il a fallu des années pour qu’on accepte de regarder en face la réalité du « nouvel antisémitisme », en clair l’antisémitisme arabo-musulman, devenu une opinion, et une opinion courante, dans une proportion inconnue de la jeunesse des banlieues. Arcady ne sait plus comment la discussion en arrive à Merah. Si on interrogeait Merah, déclare alors Caron, il dirait qu’il a tué des enfants juifs parce que l’armée israélienne tue des enfants palestiniens. Bien sûr, ça ne justifie rien, mais tout de même, c’est vrai que Tsahal tue des enfants. D’ailleurs, là encore, il a les chiffres. Sous le regard médusé des invités, il brandit ses notes, puisées dans le rapport d’une ONG. J’ai les chiffres ! Qu’est-ce que vous répondez à ça ? Arcady s’étrangle. Vous osez dire que l’armée israélienne tue des enfants !, hurle-t-il. Réponse un peu maladroite car la phrase de Caron est factuellement exacte, mais tout le monde a compris. En particulier Polony, qui demande à son partenaire s’il n’a pas perdu la tête. Tu viens à une émission sur Ilan Halimi avec des données sur les Palestiniens tués par l’armée israélienne, est-ce que tu te rends compte de ce que tu fais ?

Attention, tout cela ne fait nullement de Caron un antisémite – et là, il ne s’agit pas d’une antiphrase. Espérons que nul n’aura la sottise de proférer cette accusation mensongère qui lui permettrait de jouer les offensés avec les trémolos d’usage. Caron n’est pas antisémite, il est juste l’un des meilleurs représentants de ce qu’Orwell appelait l’esprit de gramophone. Il pense ce qu’on lui a dit qu’il fallait penser pour avoir le chic radical.

Laurent Ruquier, quant à lui, n’a rien vu venir. On ne saurait le lui reprocher, quand ça part en vrille, on n’y peut rien. Pour calmer le jeu, il passe la parole aux autres invités. À l’écran, on les verra rivaliser dans le bon sentiment et communier dans leur admiration pour 24 jours, un film qui devrait être obligatoire dans les écoles. Tous déclarent fermement être contre le racisme, l’antisémitisme et le nazisme, sans oublier l’homophobie qui tue, elle aussi. Tous le proclament solennellement, les heures les plus noires ne doivent pas revenir. Ouf, on peut enfin aller se coucher.

Gerson, vive la rentrée !

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alliance vita nantes

alliance vita nantes

Les vacances de Pâques n’auront pas calmé le jeu… 15 jours après les accusations d’intégrisme liées à l’intervention –peut-être maladroite ?- d’Alliance Vita dans une classe de terminale du lycée catholique parisien, Gerson reste au cœur de l’actualité. Sur fond de polémique, de luttes intestines et d’enquête diocésaine, un climat explosif entoure l’établissement de la rue de la Pompe. Dans cette confusion générale faite de rumeurs autant de que de faits, c’est maintenant le prix de la cantine que dénoncent certains parents… Le procès en intégrisme, les liens supposés avec l’opus Dei, repris avec délices par la presse et la Mairie de Paris, n’arrangent pas les choses et mettent en lumière les limites de l’ouverture des écoles privées catholiques en matière de recrutement. Se pose alors la question de la motivation des parents d’élèves…

Il ne serait pas aberrant de penser que les parents d’élèves de l’enseignement catholique soient attachés au caractère religieux du projet pédagogique, à l’éclairage chrétien donné à la construction morale et humaine de leur progéniture…  De là, pas aberrant non plus de considérer qu’un discours anti-avortement –en cohérence avec la position de l’église- puisse y être correctement toléré.

Pourtant, la réalité est souvent différente : dans l’école privée, souvent catholique, c’est le caractère privé qui est convoité. On y recherche l’excellence d’un enseignement qui ne se plie pas intégralement aux injonctions nationales, -dans le privé : travailler le soir est vivement conseillé, les rythmes scolaires sont appliqués selon leur pertinence, la grève est rare-, une implication du corps enseignant et une certaine idée de la  discipline… Les parents qui font le choix du privé attendent que l’école prépare -mieux que celle de la république- leurs mouflets au baccalauréat puis aux études supérieures. Qu’elle leur apprenne le respect, parce que souvent ils n’ont plus envie de s’y coller, qu’elle développe leur esprit critique… mais surtout sans les abreuver de toutes ces niaiseries mystiques.

Cela aboutit à ces situations trop fréquentes où les parents, qui ont exposé à l’embauche leurs motivations hautement chrétiennes, passent leur temps à critiquer et à contrer les options pédagogiques et pastorales choisies et clairement affichées par l’école. A l’extrême, comme on le voit à Gerson, où ils entrent en rébellion avec la direction. Rappelons qu’en matière d’enseignement privé, la carte scolaire n’existe pas : les parents sont libres de choisir l’établissement de leur enfant en fonction de leurs motivations et de leurs moyens.

Le père de famille qui s’offusque aujourd’hui des tarifs de la cantine a-t-il découvert sa facture au mois de mai ? Peu probable… Sans doute souhaite-t-il, pour une raison qui lui est propre, donner un second souffle à la polémique qui agite l’école dont il aurait lui-même, par choix, fait son enfant « prisonnier » ?

Les écoles privées catholiques se doivent –tant par obligation légale que par conviction- d’être ouvertes aux familles non catholiques dans leur recrutement, mais doivent-elles, pour autant, renoncer au caractère propre de leur enseignement ?  Dans le cas de Gerson, la représentation des parents, qui laissait autrefois une grande part aux parents plutôt laïcs, se serait récemment recentrée sur des familles plus soucieuses de pastorale. Ce recentrage sur le cœur de métier de l’établissement créerait une hostilité de la part des familles plus laïques.

Mais après tout pourquoi l’ouverture dont se réclame Gerson serait-elle synonyme de négation de sa vocation chrétienne ? Si les parents n’adhèrent pas au projet de l’école, libre à eux de tester d’autres établissements plus open. De même si le tarif ne leur convient pas… Dénonceriez-vous par voix de presse un coiffeur trop cher au motif que son voisin pratique des prix plus intéressants ? L’école de la république est laïque et gratuite.

L’affaire Gerson est emblématique d’un problème qui dépasse largement l’enseignement : d’une part elle incarne une fois encore cette polémique toujours vive autour de l’homme nouveau. Comprenez : celui qui n’est pas progressiste est forcément obscurantiste, donc dangereux. D’autre part elle est symptomatique d’une religion chrétienne coupable, qui accepte de se faire ridiculiser jusque dans ses chapelles.

*Photo:  FABRICE ELSNER/20 MINUTES/SIPA. 00646460_000003

Le capitalisme russe chante les vieilles années soviétiques

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sovietique faucille marteau

sovietique faucille marteau

« Le marketing du passé a de l’avenir ». C’est la conclusion d’une étude commerciale menée par le magazine du même nom, dans son numéro d’avril[1. Marketing, n°175, avril 2014, p.39], sur les biens commercialisés en Russie.

Les exemples ne manquent pas pour s’apercevoir que les marques russes jouent la carte soviétique pour valoriser leurs produits. Ainsi, la vodka « Zelyonaya Marka », la marque verte, a fondé son design et sa campagne de publicité sur le style des fifties, côté Est. À l’écran, on voit deux hommes, l’un en costard, l’autre en cuir, une casquette vissée sur leur tête, discutant devant une voiture. Leur échange franc et simple veut représenter celui d’une amitié facile, au-delà des clivages,souvenir d’une époque passée.

La marque de thé « Exactement le thé indien» était la seule distribuée dans les magasins contrôlés par l’Etat soviétique. Son paquet jaune vif est resté dans la mémoire de tous les russes de plus de 25 ans. C’est pourquoi la griffe a décidé, pour relancer son marché, de reprendre à l’identique son packaging originel. Sa campagne de communication en rajoute une couche et fait intervenir les icônes traditionnelles telles que Youri Gagarine ou la figure emblématique de la Babouchka. Et ça marche !

L’obsession rouge colore encore les cadrans de montre. La marque Militarka propose un modèle où peut se lire, sous les aiguilles, le fameux logo du KGB. Et maintenant, même les grands restaurants s’y mettent: les menus de l’enseigne moscovite « Les pays qui n’existent pas » d’Arkady Novikov sont inspirés des cantines soviétiques, ces libres-services sommaires aux dalles blanches et aux assiettes parfois douteuses. L’inspiration s’arrête là malgré tout, puisque les plats, eux, sont d’influence asiatique. On retient l’apparat soviétique mais pas le contenu.

Reste à comprendre comment le système marketing, libéral, peut promouvoir un modèle qu’il a combattu. Probablement parce que le capitalisme n’est pas une doctrine morale mais économique. Il va où l’argent le mène, sans égard pour le revirement idéologique que cela implique. Or, les clients russes, aujourd’hui, achètent ces marques qui s’appuient sur un passé« synonyme d’authenticité, de qualité et de fiabilité ». Les marques exploitent la nostalgie des années soviétiques car, de ces années, l’homme rouge a retenu l’image d’un pays fort, de valeurs simples, en a oublié-volontairement ou non- les souvenirs les plus sombres. Dans La fin de l’homme rouge, Svetlana Alexievitch nous rappelle à raison que « les queues et les magasins vides s’oublient plus vite que le drapeau rouge sur le Reichstag ».

Les marques font ainsi leur chiffre en jouant sur la corde sentimentaliste de l’âme slave pendant que les leurs clients nostalgiques dégustent une version améliorée de la boisson d’antan. Reste à savoir si la sovieto-nostalgie, pour rentable qu’elle soit, n’est pas à double tranchant. En son temps, pour justifier les importations américaines, Lénine avait déjà coutume de dire que les capitalistes vendraient jusqu’à la corde pour les pendre[1. Ou quelque chose d’approchant, cette phrase étant peut-être apocryphe.] S’ils ne veulent pas finir un de ces jours au bout d’une pique néobolchévique, les communicants russes devraient donc faire attention lorsqu’ils jouent avec des allumettes…

*Photo: LASKI/SIPA. 00680007_000273

Esprit public, esprit de soumission

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philippe meyer manuel valls

philippe meyer manuel valls

C’était un dimanche sur la route, en voiture, quelque part entre l’Aveyron et les Charentes. Je précise, sinon il y aurait eu assez peu de chances que j’écoute sur l’autoradio L’esprit public de Philippe Meyer qui occupe, depuis au moins la fin du siècle dernier, sur France Culture, la case horaire qui suit immédiatement la messe. J’ai autre chose à faire d’habitude que de me livrer au masochisme à cette heure-là. Face à des adorateurs de l’économie de marché, je préfère faire le mien et acheter de la luberka et des vieux livres de poche.

Mais là, alors que j’approchais Montauban sous la pluie (on ne devrait jamais quitter Montauban, même sous la pluie) je laissais machinalement France Culture quand j’entendis le générique de Dvorak qui est désormais hélas associé à cette émission comme le générique duProfessionnel par Ennio Morricone est associé à Royal Canin. On devrait interdire cette annexion de l’imaginaire musical, que ce soit pour vendre de la pâtée pour chien ou des idées toutes faites, mais c’est une autre histoire.

Le contraste entre la messe et l’Esprit public est d’ailleurs violent et très défavorable à l’Esprit public. On se demande si les quatre débatteurs réunis par Philippe Meyer depuis une éternité pour faire couler le robinet d’eau tiède de la pensée unique néolibérale en sont bien conscients. L’homélie d’un prêtre de campagne, même le plus cacochyme et le plus chouan, a quelque chose de profondément révolutionnaire en comparaison des ânonnements européistes, monétaristes et antikeynésiens de nos joyeux chiens de garde. Oui, il va parfois arriver, par exemple, au vieux prêtre de demander à ses fidèles d’avoir pitié des pauvres ou de réfléchir à ce qu’a voulu nous dire le Christ en chassant les marchands du temple. Assez étonnamment, un des inamovibles participants de l’Esprit public, Jean-Louis Bourlanges, pourtant d’un bout goût admirable quand il lui arrive de parler de la littérature d’aujourd’hui puisqu’il apprécie Lapaque et le regretté Frédéric Berthet, qui est pourtant issu de la mouvance démocrate-chrétienne et révère les pères fondateurs de l’Europe au point de  prendre Jean Monnet pour un saint, semble assez étranger à cet aspect affreusement populiste de l’Evangile.

Ce dimanche-là, en l’occurrence, alors que ma voiture croisait au large de Lafrançaise, tout un symbole, qui comme chacun sait se trouve juste avant Montauban, il y avait à l’Esprit Public les habituels participants qui représentent le pluralisme façon Philippe Meyer, c’est à dire en couvrant un large prisme idéologique qui va du centre droit au centre ou, si vous préférez d’Yves Jego à François Bayrou en passant par Jean-Pierre Raffarin et Michel Rocard mais en ce qui concerne Michel Rocard seulement le jour où notre Muppet Show de la pensée raisonnable et experte a décidé de s’encanailler sur sa gauche. A une époque, il y avait bien Max Gallo qui représentait un souverainisme un peu conséquent, un chevènementisme viril et rocailleux, bref un truc qui bousculait un peu la douceur giralducienne de ce salon dominical. Max Gallo est toujours là mais il n’est plus le même. Je ne sais pas ce qui s’est passé, hâtive reprogrammation dans les laboratoires souterrains de la Commission Européenne ou contagion mimétique avec ses co-débatteurs, mais désormais Max Gallo est toujours d’accord avec Jean-Louis Bourlanges.

Ce dimanche-là, donc, il était question du plan de Manuel Valls. Ils étaient tous contents. Vraiment. Je ne voudrais pas faire dans  l’ouvriérisme mais la perspective de faire subir un effort partagé même aux plus fragiles semblaient les emplir d’un mâle lyrisme churchillien sauf que je trouve toujours gênant de proposer du sang et des larmes à des gens qui gagnent 1000 ou 1500 euros quand on en gagne cinq ou six fois plus. Après tout, même si Valls allait au bout d’une logique grecque et commençait à diminuer les salaires de 10%, 10% pour nos débatteurs ne seraient pas tout à fait la même chose que 10% pour un cadre moyen de zone pavillonnaire ou un ouvrier délocalisable qui eux auraient soudain à choisir entre la sortie au cinéma, la réparation de la voiture ou les vacances. Mais que sont ces broutilles face à l’exaltation heureuse de participer au redressement des finances de la France qui vit au-dessus de ses moyens avec son Etat Providence à réformer, son mille-feuilles territorial et autres clichés inventés pour culpabiliser toute une nation qui n’y est pour rien dans les dérèglements du capitalisme mondial et les ravages créés par les khmers libre-échangistes de Bruxelles qui font peur désormais même à Christine Lagarde, c’est dire…

Je crois que le sommet de cette émission  a été atteint par cette espèce d’ironie matoise et calmement arrogante de Philippe Meyer quand il a moqué la tentative de Valls d’aller négocier un report de la réduction du déficit auprès de Bruxelles et Berlin et s’est s’est vu répondre non. Gourmand, Philippe Meyer, commentant les propos d’un obscur commissaire néerlandais, a laissé tomber : « La France a découvert qu’elle n’avait plus d’amis. »

Et c’est alors que j’ai compris, alors que je quittais Montauban, ce qu’était vraiment l’esprit de soumission. C’est penser que la France n’a plus d’amis dans l’UE sans jamais se demander si par hasard, c’est l’UE qui ne devrait pas paniquer à l’idée, un jour, parce que des dirigeants courageux arriveraient au pouvoir, de ne plus avoir la France pour amie.

 

*Photo : LCHAM/SIPA. 00681231_000009.

Le meilleur restaurant du monde envoie ses clients à l’hôpital

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Décidément, les médias ont la mémoire plus que courte. Alors qu’en mars 2013, ils annonçaient tous la fermeture du restaurant Noma, à Copenhague, déjà consacré trois fois meilleur restaurant du monde en 2010, 2011 et 2012, pour cause d’hospitalisation de 63 clients frappés d’intoxication alimentaire, les voici bêlant à l’unisson la victoire retrouvée du chef René Redzepi. On imagine ce qui se serait produit si les restaurants de Paul Bocuse, Joël Robuchon ou Alain Ducasse avaient été fermés pour avoir intoxiqué 63 clients. Anathème et déshonneur assurés suivi d’un lynchage médiatique. Pour le restaurant danois, amnésie et amnistie.

Curieusement, les autres lauréats de ce prix organisé par la revue anglaise Restaurant et financé par Nestlé via son eau minérale italienne San Pellegrino, ont eux aussi été frappés par des accidents sanitaires graves. Champion en 2006, 2007, 2008 et 2009, Ferran Adria, chef du restaurant El Bulli, à Rosas, près de Barcelone, a lui aussi envoyé quelques dizaines de clients aux urgences de l’hôpital de la ville. La palme revient à l’anglais Heston Bluementhal, meilleur restaurant du monde 2005, présent depuis plusieurs années dans le peloton de tête, qui connut une fermeture administrative de plusieurs semaines en 2009 pour avoir envoyé… 527 clients à l’hôpital. Autant de « bonnes tables » ayant conservé leur étoiles au guide Michelin, trois pour Heston Bluementhla, deux pour René Redzepi.

Le plus étonnant est que ces restaurateurs préfèrent invoquer la présence d’un norovirus lié à des négligences hygièniques plutôt que de reconnaître que le problème vient des additifs et adjuvants chimiques utilisés dans les recettes moléculaires mis en valeur dans ces établissements, tels les alginates E401, la cellulose méthylée E461, l’amidon transformé E1142, le monoglutamate de sodium E621, les carraghénanes et les polysaccharides E407, le stabilisant E450, le xantana E415 et l’azote liquide. En réalité, ce concours est une vaste pantalonnade qui n’a d’autres objectif que la promotion internationale de restaurants adeptes de la cuisine moléculaire. Le traitement sans recul qu’en fait la presse française est affligeant et en dit long sur les capacités d’amnésie ou d’amnistie du monde médiatique.

1810-2014 : Peugeot, une histoire française

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peugeot lion feu

peugeot lion feu

Sans doute le rappellera-t-on, lors des commémorations répétitives de la Grande Guerre qui nous sont promises : le premier Français tué au combat s’appelait Peugeot. Le caporal Peugeot, tombé le 3 août 1914 sur le territoire de Belfort, en compagnie du soldat allemand Mayer, a donné son nom, à  son corps défendant, à une rue parisienne.

Il portait un nom franc-comtois, comme ses homonymes qui, depuis plus de deux siècles, illustrent le capital industriel français[1. La première entreprise Peugeot, créée en 1810, fabriquait des tables.]. Au moment où le caporal Peugeot tombe sur le champ de bataille, la société automobile Peugeot produit la moitié des 20 000 véhicules réalisés en France, Renault le quart et Panhard le dixième. Et pourtant, c’est Renault qui entrera dans l’histoire de la Grande Guerre avec les « taxis de la Marne » puis, surtout, avec les chars qui, à partir du 18 juillet 2018, contribueront à refouler, jour après jour, les forces allemandes installées sur notre territoire.

Un siècle plus tard, les descendants des Peugeot, encore détenteurs d’une fraction du capital de l’entreprise, en abandonnent  le contrôle effectif à l’État français et à Dongfeng, société chinoise, sans renom et sans savoir-faire, mais aux mains de l’État chinois. Les vicissitudes du groupe Peugeot ont conduit à ce paradoxe de la globalisation néolibérale : la survie d’une entreprise française familiale, représentée par deux marques illustres, Peugeot et Citroën, dépend de la contribution de deux États.[access capability= »lire_inedits »]

Nous n’avons ici qu’une ambition : retracer le chemin du déclin apparent de l’entreprise que l’information au quotidien, prétentieuse et vaine, ne permet guère de comprendre.

L’histoire du groupe, à partir de ses marques constitutives, est si riche, si prestigieuse, que les dirigeants du groupe ont pu se croire immunisés contre l’échec. Depuis la « Bébé », conçue par Ettore Bugatti, qui roulait déjà en 1914, jusqu’à la 206, dernier modèle à grand succès, en passant par la 201, issue de la Grande Dépression, la 203 qui inaugure les Trente Glorieuses, l’increvable 504, dont des exemplaires sillonnent encore l’Afrique, et la décisive 205 qui sort la marque de l’ornière dans les années 1980, les Peugeot rythment le défilé de l’histoire automobile qui accompagne celui de la grande Histoire.Les Citroën aussi, si différentes, avec la Type A, premier véhicule français construit en grande série[2. Dans l’usine de Javel où, durant la Grande Guerre, André Citroën faisait fabriquer à haute cadence les obus destinés aux artilleurs du front.], la Traction Avant qui a imposé la première des solutions techniques devenues universelles (roues indépendantes, direction à crémaillère), la 2CV qui aurait pu être une voiture mondiale avant la lettre et la DS entrée au sanctuaire mondial de l’automobile[3. Les possesseurs américains de DS se réunissent pieusement chaque année.].

Mais si l’histoire est gratifiante, la réalité des affaires attend au tournant ses héritiers. La vie du groupe Peugeot n’a jamais été simple depuis l’absorption en catastrophe de Citroën, en 1974, année de la crise pétrolière[4. Absorption réalisée grâce au trésor de guerre de la famille Peugeot placé en Suisse.]. Il en est résulté une grande difficulté pour définir la stratégie du groupe en matière de produits. Comment fabriquer de vraies Peugeot et de vraies Citroën tout en réalisant des synergies ? Comment orienter le travail des ingénieurs et des designers ? Il a fallu vingt ans pour décider la fusion des bureaux d’études, trente-cinq ans pour placer les centres de style sous l’autorité d’un chef unique du design, et, ainsi qu’on va le voir, quarante ans pour clarifier les stratégies respectives des marques.

Le poids de ce glorieux passé se mesure aussi au choix de maintenir les sites de production nationaux, plus coûteux, quand Renault délocalisait sans états d’âme sa Twingo en Slovénie, sa Clio en Turquie et sa Mégane en Espagne. Alors qu’on peut difficilement prétendre que l’ancienne Régie nationale des usines Renault est encore une entreprise française et Renault une marque française, les dirigeants du groupe encore français ont sous-estimé l’impact de l’élargissement de l’Europe et d’une concurrence où le coût du travail devient un paramètre décisif de la rentabilité.

Cependant, au début des années 2000, tout va bien ou presque pour Peugeot. La 206 et la Citroën Picasso rencontrent le succès. Les moteurs Diesel du groupe, aujourd’hui ostracisés par la secte écologiste, sont reconnus comme les meilleurs au monde : le ministre de l’Économie allemand les cite en exemples aux constructeurs d’outre-Rhin. On envisage la mondialisation avec prudence : l’implantation de Citroën en Chine se heurte à un marché entravé par l’absence de crédit à l’automobile.

Différentes erreurs d’appréciation vont conduire pas à pas Peugeot vers l’impasse de la fin de la décennie.

Ses dirigeants ne voient pas avant 2007 que l’image de qualité de leurs concurrents allemands et coréens s’impose progressivement. La qualité ne s’improvise pas : il faut vingt ans pour atteindre le seuil critique à partir duquel la réputation des véhicules d’une marque s’enracine dans l’esprit des usagers. Or, la qualité des véhicules des deux marques, sans être cataclysmique, varie fortement d’un modèle à l’autre, tandis que celle des modèles produits par les groupes Volkswagen ou Hyundai ne souffre guère la critique du public. Et le french bashing en surajoute.

En même temps, les dirigeants de PSA privilégient une politique de partenariats au détriment d’une politique d’alliances.La famille Peugeot, qui entend conserver son contrôle capitalistique de l’entreprise, refuse toute alliance avec un grand groupe étranger. Par défaut, les patrons successifs s’engagent dans des partenariats avec Fiat, Ford, Mitsubishi, Toyota, BMW, convaincants sur le papier mais souvent décevants : seul le partenariat avec Ford sur les moteurs Diesel et celui avec Toyota sur les véhicules d’entrée de gamme devraient se poursuivre.

Ils ratent encore l’occasion chinoise. Citroën et Peugeot baissent les bras en Chine au moment même où le marché, aujourd’hui le premier du monde, décolle sous le double effet de l’apparition d’une classe moyenne et de l’essor du financement à crédit, longtemps interdit. Tandis que les ventes locales de General Motors, Volkswagen et des constructeurs japonais et coréens explosent, la part de marché des deux marques du groupe Peugeot se replie chaque année.

Ils restent aveugles, enfin, à la situation européenne. Après avoir essuyé l’impact de la grande récession de 2008-2009, ils prennent au sérieux les fadaises des économistes officiels : la crise est finie, disent ces économistes, au moment même où le marché principal de Peugeot, situé en Europe, va s’effondrer ! Dès lors, l’implantation encore faible et fragile du groupe en Chine, en Russie ou en Amérique latine ne permettra pas de compenser la faillite européenne. Peugeot reçoit un coup de poignard supplémentaire lorsque les sanctions économiques occidentales contre l’Iran le privent d’un marché juteux de ventes de voitures assemblées sur place à partir d’éléments fabriqués en Europe…

Résultat : en 2012 et 2013, Peugeot se rapproche dangereusement d’une faillite historique dans une Europe où le sauvetage des entreprises stratégiques est proscrit par les théologiens de Bruxelles. À la différence des « Big Three » américains sauvés par Bush et Obama au prix de plusieurs dizaines de milliards de dollars acquittés par le taxpayer, PSA ne peut compter sur l’argent public pour se renflouer, se restructurer et se redresser. Un point décisif rappelé récemment par Louis Schweitzer, ancien patron de Renault : « Aux États-Unis, si Obama n’était pas intervenu pour sauver les constructeurs, il n’y en aurait plus un seul ! »[5. Entretien donné à Question Auto de mars 2014.]

L’entreprise inaugure 2014 avec un nouveau capital et un nouveau capitaine.

Le nouveau capital a une tête française et une tête chinoise qui représentent deux réalités opposées : d’un côté, l’État français attaché à la survie d’une entreprise propriétaire de marques historiques, de nombreux brevets et dotée d’un important savoir-faire industriel[6. Le groupe PSA est le premier déposant de brevets en France depuis six ans.];  de l’autre côté, l’État chinois contrôlant une entreprise partenaire de Peugeot mais dépourvue de notoriété et sans autre savoir-faire que celui de son co-contractant français. Leur cohabitation reste imprévisible.

Le nouveau capitaine s’appelle Carlos Tavares, natif du Portugal, issu du lycée français de Lisbonne et de l’École centrale de Paris. Il a fait son diagnostic et choisi ses orientations. Trois marques seront maintenues et soutenues, chacune bien distincte : Peugeot, Citroën, et la nouvelle marque DS. Les gammes pagailleuses des différentes marques seront simplifiées pour que l’effort de promotion commerciale se concentre sur ce qu’il juge être le seul objectif possible : promouvoir quatre modèles de chaque marque sur chaque marché.

Il est apparemment plein d’espoir. Non sans une bonne raison : sous la menace de la faillite, les gens du groupe ont appris l’humilité qui est la meilleure des conseillères. S’il a raison, et si la crise économique ne récidive pas encore, Peugeot n’est peut-être pas encore sorti de l’Histoire[7. Nous paraphrasons le titre du dernier ouvrage de Jean-Pierre Chevènement : 1914-2014 : l’Europe est-elle sortie de l’Histoire ?] .[/access]

*Photo: Soleil.

Un pape qui n’est pas innocent !

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pape françois rome

pape françois rome

Que la politique ait besoin, pour être crédible et respectée, de la morale est une évidence même si, par exemple, le triste épisode relatif à Aquilino Morelle a montré que ce combat démocratique est loin d’être gagné.

Mais la religion ne peut pas de se passer de la politique comme art et technique et le pape François ne cesse pas de le manifester remarquablement.

Une politique sans éthique est un désastre et creuse encore davantage le fossé entre ceux qui gouvernent et les citoyens sans que ceux-ci soient au moins comblés par le bonheur de pouvoir respecter et admirer qui leur montre le chemin.

Une éthique sans incarnation forte dans la pâte du siècle et les stratégies de conviction et de persuasion dont notre modernité est friande serait condamnée à demeurer lettre morte et voeu pieux.

Que ce pape extraordinaire soit un fin politique constitue une évidence tant pour les catholiques que pour les autres confessions et plus généralement pour tous ceux que le fait religieux passionne parce qu’il est devenu une grille de lecture irremplaçable pour notre monde déboussolé en même temps qu’une menace quand l’intégrisme prétend justifier la violence dans le prosélytisme.

Le choix d’avoir fait canoniser ensemble Jean XXIII et Jean-Paul II – pour ce dernier, selon un processus délibérément expéditif – n’est pas neutre et on peut en effet l’interpréter comme une volonté de compenser le vedettariat charismatique du second par l’hommage rendu à la créativité organique et structurelle du premier.

Mais ce n’est pas tout.

La liberté de l’esprit ne réside pas seulement dans les audaces et l’imprévisibilité qu’il s’octroie contre tous les conformismes. Mais aussi dans le refus des adhésions ou des détestations en bloc comme si les détails n’avaient aucune importance et ne permettaient pas d’amender souvent ce qu’une approche systématique pouvait avoir d’obtus et de simpliste.

Sur ce plan j’ai lu, dans Libération dont ma quotidienneté se passe assez volontiers, sous la signature de Bernadette Sauvaget, un formidable portrait du pape François en politique si j’ose dire – cachant « sous son air bonhomme… un personnage complexe, séducteur et fin stratège ».

Tout serait à citer de cette remarquable analyse qui synthétise avec talent ce que les uns et les autres pressentions de cette incroyable aura d’un pape ayant changé en un rien de temps, par la seule force de son être, de sa parole et de son commencement d’action, le regard du monde sur le catholicisme et du catholicisme sur lui-même.

Mais je voudrais m’attacher à trois points qui me semblent caractéristiques d’une méthode constituant la politique non plus comme l’auxiliaire de basses oeuvres mais pour une médiatrice fondamentale entre la morale et le réel.

D’abord, le cardinal Jorge Mario Bergoglio, qui n’était pas connu en Argentine comme un rayonnant extraverti, un être habité et joyeux à l’écoute de tous, a su accomplir une mue totale en devenant le chef de l’Eglise catholique parce que ses intuitions et et son analyse avaient impressionné l’ensemble des cardinaux.

Il proposait avec vigueur que l’église ne fonctionne plus en vase clos dans un processus auto-référentiel mais au contraire délaisse le centre qu’elle représentait avec complaisance pour les périphéries – qu’elle s’oublie pour privilégier les fidèles, l’humanité tout entière. Le cardinal argentin a compris que, pour cette universalité, il convenait que sa personnalité, son apparence, sa manière d’être au et dans le monde changeât totalement. Il fallait un être nouveau pour cette vision nouvelle de la papauté et du catholicisme. Personne ne peut soutenir qu’il ne l’a pas été depuis son élection surprenante mais comme la grâce peut l’être.

Ensuite, le pape a engagé un jeu subtil et délicat pour préserver les équilibres et ouvrir à la fois des pistes singulières. S’il n’a pas rien cédé sur les « fondamentaux » de l’église – que serait celle-ci si, dans un univers où le relatif et le fluctuant sont rois, elle ne maintenait pas le culte d’un absolu qui est beau précisément parce qu’il défie le temps ? -, il a, en revanche, instillé de la souplesse et de l’empathie dans la perception des réalités du siècle et des minorités en souffrance ou en quête de considération.

Son tour de force est de conjuguer l’inaltérable de certaines valeurs avec l’heureux et bienfaisant regard d’un homme touché par ceux qui les vivent mal ou douloureusement. Ou qui n’en veulent plus. Au fond, pour ne pas modifier la substance du fond, il a fait de la forme une sorte de noble substitution à l’inévitable rigidité des principes.

Enfin, ce pape « s’intéresse davantage à la personne du pécheur qu’au péché ». Cette différence radicale d’approche évite de faire tomber le dogme dans le dogmatisme et contraint à tenir compte des attentes, des désespoirs et des refus de chacun d’entre nous et à appliquer, dans le fonctionnement général de l’église et de la papauté elle-même, une mesure, une parcimonie manifestant la prise de conscience concrète et opératoire de la pauvreté partout.

Les pauvres, pour ce pape, ne sont pas des êtres sur lesquels on pleure mais des détresses à consoler par l’exemple qu’on donne soi-même. Le péché n’existe plus à proprement parler car l’infinie diversité des pécheurs a fait éclater ce concept intimidant et lui a substitué la sollicitude, ici et maintenant, pour les déviations et les transgressions surgies de l’humain si contrasté, émouvant, fragile et faillible.

Le pape François, pour répudier le culte de la personnalité en ce qui concerne Jean-Paul II, n’a cependant pas oublié cette règle de base de toute politique : tout commence par soi.

Son message est si puissant et dépasse le champ du catholicisme parce que sa critique de l’enfermement de l’Eglise et de son narcissisme bureaucratique et confortable est valable pour beaucoup d’institutions profanes, de pouvoir et d’influence, qui fonctionnent trop pour elles et pas assez pour ceux qu’elles doivent servir.

Vraiment, ce pape n’est pas innocent !

*Photo: STEFANO CAROFEI/AGF/AGF/SIPA.00676487_000013

La fable du chien antiraciste, du lapin et du kangourou

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nelson mandela statue

nelson mandela statue

L’Australie, je l’ai déjà dit ici, est une île entourée d’eau qui a donné au monde des créatures épatantes comme le koala, le wombat, le chat marsupial à queue tachetée, l’ornithorynque et Nicole Kidman. Les australiens, qui ont plus d’un tour dans leur poche ont aussi inventé le kangourou… ! Les kangourous ont quatre pattes. Comme le disait un célèbre philosophe auvergnat : deux devant, deux derrière, deux à gauche, deux à droite. C’est vraisemblablement pour cette raison qu’un adolescent a cru bon – la semaine dernière – de s’affubler d’un déguisement de marsupial, pour braquer un buraliste à Nîmes.  « A la vue des policiers qui le tenaient en joue avec leur arme de service, l’adolescent de 16 ans, visiblement paniqué, est sorti du déguisement de kangourou qu’il avait revêtu et a laissé tomber l’arme factice qu’il détenait » précise l’AFP. L’adolescent a expliqué avoir voulu faire une blague. L’apprenti humoriste a encore du chemin à faire pour mettre les petits commerçants dans sa poche…

Les récentes élections municipales, qui ont été marquées par une victoire massive et écrasante du Parti Socialiste, et ont conduit à un remaniement ministériel colossal que nous pourrions définir comme étant un virage à 360°, ont été marquées par plusieurs incidents notables – dont le happening antiraciste immortel d’un artiste qui a littéralement « aboyé » contre le FN devant un bureau de vote de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique). Ouest-France précisait il y a quelques semaines : « L’artiste nazairien Olivier de Sagazan a aboyé pendant 7 heures, dimanche, devant les bureaux de vote de l’école Carnot, pour attirer l’attention sur la montée du FN. » Diogène de bazar, l’artiste n’a pas aboyé des arguments contre la franchise Le Pen, il a littéralement imité le cri du chien. « Une attitude qui a inquiété les témoins et suscité la visite de la police, venue s’assurer qu’aucun trouble à l’ordre public ne pouvait être constaté. ‘Une expérience douloureuse, physiquement et psychologiquement’ a commenté l’artiste. » On imagine. Une expérience également parfaitement inutile (cela n’a pas empêché le candidat frontiste de Saint-Nazaire d’enregistrer plus de 13% des votes au second tour…). Diogène de Sinope, antique figure du cynisme, se prenait aussi pour un chien du fond de son tonneau qui lui servait d’abris. Mais lui au moins ne se prenait pas pour un artiste… Wouaf !

Nelson Mandela – qui a inventé la liberté, l’arc en ciel et les t-shirts engagés – a pris le large à la fin de l’année 2013, cela n’a pu vous échapper. Immédiatement des hommages ont été rendus à travers le monde entier à l’ancien président Sud-Africain, et François Hollande a même emmené le rockeur Robert Hue dans ses valises pour assister aux funérailles retransmises en mondovision. Peu de temps après, les autorités Sud-Africaines érigeaient une statue de près de dix mètres de haut, faite de 4.5 tonnes de métal, en hommage au leader disparu. L’AFP notait alors que « la pose de Mandela évoque celle du Christ-rédempteur de Rio de Janeiro ». Se dressant aujourd’hui devant le palais présidentiel, à Pretoria, ce Mandela géant domine la ville, et devient le naturel épicentre du culte nelsonien.

Mais, extraordinaire rebondissement : nous venons d’apprendre que les deux sculpteurs, Andre Prinsloo et Ruhan Janse van Vuuren, mécontents de n’avoir pas eu l’autorisation de signer leur œuvre de manière visible, avaient glissé en contrebande un lapin espiègle de bonne taille dans l’une des oreilles du leader africain, pour se venger. Le lapin représente aussi – selon eux – le peu de temps dont ils disposaient pour achever la statue, « haas » signifiant en afrikaans aussi bien le petit animal que la « hâte ». Les autorités, apprenant la présence de l’intrus, ont promis que l’intégrité de la statue de Mandela serait « restaurée » au plus vite.

Espérons que l’opération sera vite exécutée. Dans L’Homme à la tête de chou, Gainsbourg imaginait un lapin – « le petit lapin de Play-Boy » pour être précis – lui « ronger son crâne végétal ». Un drame est si vite arrivé…

*Photo: kyodowc102865.JPG k/NEWSCOM/SIPA. SIPAUSA31267736_000001

Doute et Redoute

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la redoute licenciement

la redoute licenciement

J’ai vu les employés de La Redoute. Quelques minutes à peine, de loin, dans ma télé. Ils sont passés en coup de vent et ont disparu, chassés par d’autres plus malheureux ou plus marrants. Je n’ai pas pris le temps de penser leur problème alors je me suis fait un avis, vite fait. J’aime avoir un avis sur tout, et comme la Crimée attendait le mien, avec les naufragés indonésiens et la coiffure de Cécile de France, je me suis fait ma petite idée avant d’y réfléchir.

Qu’est-ce qu’ils ont ceux-là, à brailler, avec leurs slogans et leurs panneaux ? Ils n’ont pas encore compris qu’on préfère voir mourir ce vestige de la France finissante, avec ses objets démodés et ses services dépassés, plutôt que le rajouter à la liste des reliques patrimoniales, avec ses bons à rien sous tutelle, entre les intermittents du spectacle et les hôpitaux en trop ? Durs à la détente, les ouvriers ! Et l’économie de marché, ça leur parle ? Si on les avait écoutés, eux ou tous ceux qui les ont précédés dans la rue, on en serait où dans la compétition mondiale ? Ils ont perdu la bataille de la concurrence, malheur aux vaincus ! C’est sur leurs cadavres qu’on bâtit un monde plein de produits meilleurs, et sans la sélection naturelle qui assainit la vie des entreprises, notre économie ressemblerait à celles des pays frères de l’Union soviétique ! Le filet social qu’on leur tend devrait nous épargner leur grogne, et ce n’est pas notre faute si ces gens-là se sont endormis sur leur poste pendant quarante ans pour se réveiller inutiles, inadaptés, obsolètes. Alors, qu’ils prennent leurs primes, leurs indemnités longue durée et qu’ils rebondissent. En silence.[access capability= »lire_inedits »]

Quand je pense avant de réfléchir, quand les connexions se font dans mon cerveau sans passer par  le cœur, je suis un peu con, comme tout le monde. Devant ces problèmes sociaux qui me laissent totalement impuissant, je fais l’indifférent à la détresse, je joue la responsabilité contre l’empathie, le prix à payer, le dommage collatéral. Je fais ma Parizot, mon Madelin, mon Attali ou mon Minc. Je suis un battant, moi, et si ça ne se voit pas, au moins, que ça s’entende.

Mais cette fois-ci, je n’ai pas fanfaronné longtemps. À la fin du reportage, j’ai croisé un regard. Celui d’une femme au bord de la retraite, celui d’une travailleuse fatiguée mais debout de colère, celui de la classe ouvrière abandonnée dans l’indifférence générale, et si je n’avais pas été abrité derrière mon écran, ce regard, je n’aurais pas pu le soutenir. J’aurais surement baissé les yeux, comme un pauvre petit social-traître.

Cette femme ne passait pas à la télé pour un quart d’heure de célébrité, pour émettre une critique ou livrer une analyse, pour mettre les rieurs de son coté en tapant sur un absent, pour vendre un film, un livre ou un aspirateur. Elle n’était pas passée par le maquillage pour jeter son ego à la face du monde médiatique. Elle était là où elle avait toujours été, après ses parents et ses grands-parents, et elle voulait juste qu’on lui permette d’y rester. Elle demandait simplement le droit de continuer à se lever tôt pour préparer des commandes : prendre un listing et parcourir les allées d’un entrepôt pour composer une palette. Pas de peinture, la palette, mais de sapin et de peuplier. De celle qu’on déplace avec un Fenwick, un tire-palette, tout bêtement. Parce que c’est tout ce qu’elle avait trouvé pour aider son mari à subvenir aux besoins de sa famille. Elle voulait juste continuer un peu, pour pouvoir aider ses enfants et ses petits-enfants. Elle ne demandait pas le droit de voyager au bout du monde à l’abri d’un parachute doré ou celui d’épouser sa collègue au nom de l’égalité, mais juste celui de vivre dans la dignité. Bien sûr, elle aurait dû anticiper, voir venir le monde qui se mondialise, apprendre l’anglais ou se mettre à l’informatique, s’entraîner à écrire des lettres de motivation : «  Monsieur le directeur des ressources humaines, je vous écris car, depuis ma plus tendre enfance, je désire occuper un poste de caissière au sein de votre enseigne. Mon goût du contact avec la clientèle… » Elle aurait pu mais, chez elle, ça ne se fait pas. On ne fayote pas chez les ouvriers, et ce depuis l’école. On loue ses bras, on ne se vend pas. On ne joue pas du coude pour passer devant les camarades, on ne court pas après les promotions individuelles, on se bat pour les conditions collectives. À Roubaix comme à Florange, on meurt mais on ne se couche pas.

En visant le cœur, le regard de cette femme m’a retourné comme une crêpe. Et comme je ne parle que pour moi-même, je ne peux pas faire comme si je n’avais rien vu : je préfère la volte-face au déni. Et je m’interroge. Et si le jeu libéral ne valait pas la chandelle qui veille la mort de la classe ouvrière française et européenne ? Nos iPhone et nos écrans plats méritent-ils que l’on envoie à la casse nos compatriotes les plus fiers et les plus fragiles ? La question se pose même si on ne nous la pose pas ou si on se moque de nos réponses, et je ne renoncerai pas à mes errances idéologiques pour leur sens de l’Histoire et leur inéluctable progrès. Je suis dans le doute comme d’autres dans la certitude et j’entends le rester car, comme nous l’enseigne Nietszche, «  le contraire de la vérité n’est pas le mensonge, mais la conviction ». [/access]

*Photo: MEUNIER AURELIEN/SIPA.00669902_000025

Mariage pour rien, un an après

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mariage pour tous pma

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Un an exactement après le vote de la loi sur le « mariage pour tous » – avancée historique qui a réduit le mariage à un Pacs en mairie et aboli le droit à une double filiation paternelle et maternelle -, on ne peut pas dire que le bilan soit folichon. Les quelques milliers de « jeunes mariés » de même sexe (50 ans en moyenne pour les hommes, 43 pour les femmes) croyaient avoir enfin obtenu, d’un coup de baguette magique de leur bonne fée guyanaise, l’accès aux scandaleux privilèges de l’hétérosexualité : avoir des bébés et payer moins d’impôts. Sauf que non, même pas.

La PMA sans raison médicale, « pilier » du projet de loi selon son rapporteur à l’Assemblée, Erwann Binet, a finalement été retirée du texte, puis prudemment rangée dans un tiroir. Quant à la GPA, que voulait permettre Christiane Taubira en encourageant les juges à naturaliser les enfants nés d’une telle transaction à l’étranger, la Cour de Cassation a rappelé qu’elle était toujours illégale. Et comme les candidats à l’adoption sont déjà beaucoup trop nombreux, les 90% de pays qui reconnaissent encore l’altérité sexuelle préfèrent donner à leurs orphelins un père et une mère. Bref, tintin pour les bébés.

Et pour les impôts ? C’est pas gagné non plus.Un rapport de la député socialiste Catherine Coutelle publié le 24 avril préconise en effet la suppression du quotient conjugal, qui avantage fiscalement les couples mariés ou pacsés. But de l’opération : faire rentrer 5,5 milliards d’euros supplémentaires dans les caisses de Michel Sapin. Eh oui parce qu’en vrai, le problème le plus urgent à résoudre en France n’est pas le fait que les enfants s’obstinent à naître d’un père et d’une mère, mais que le déficit public explose. Le « mariage pour tous », c’était juste pour rire, pour se distraire un peu.

En revanche, la dame qui veut casser la niche fiscale des époux, présidente de la délégation aux droits des femmes de l’Assemblée nationale, affirme qu’il s’agit aussi « de promouvoir l’égalité femmes-hommes ».Pardon ? Oui, parce que la déclaration d’impôts commune constitue« une désincitation financière à l’emploi pour le second apporteur de ressources, soit la femme le plus souvent ». En gros, l’Etat souhaiterait s’il vous plaît que les nanas enfilent un pantalon et aillent bosser au lieu de buller à la maison en jouant à la poupée avec leur fille et aux cow-boys avec leur fils. Une mère au foyer, c’est pas rentable et pas sociétalement correct.

Et puis si les femmes travaillent, les hommes, eux, seront bien obligés de s’occuper un peu plus des biberons. C’est aussi ça, l’égalité.  D’ailleurs, la ministre des droits des femmes elle-même, Najat Vallaud-Belkacem, l’avait bien dit le 16 mars 2013, dans l’émission Thé ou café, sur France 2 : « L’absence d’un père pendant les premières années est très difficile à rattraper ensuite. (…) C’est très important, lorsqu’il y a une famille et un couple, que le père et la mère s’investissent autant dans les premières années de vie de l’enfant. » Le 29 juin, dans l’émission On n’est pas couché, elle en avait même rajouté une couche : « L’enfant a besoin de son père comme de sa mère. Donc on a tout intérêt à tout faire pour que les deux parents puissent partager cette responsabilité. »

Tout faire ? Alors commençons par revenir sur le « mariage pour tous », cette loi inégalitaire qui bafoue l’idée selon laquelle« l’enfant a besoin de son père comme de sa mère », ses « deux parents ». Non seulement l’égalité femmes-hommes sera enfin assurée, mais l’égalité entre homos et hétéros ne sera pas remise en cause, puisque le mariage ne suffit toujours pas à faire naître un bébé de l’union de deux personnes de même sexe et ne donnera bientôt, peut-être, même plus droit à une réduction d’impôts. Au boulot mesdames.

 *Photo :  DAMOURETTE/SIPA. 00658425_000020.

Affaire Halimi : la sortie d’Aymeric Caron que vous n’avez pas vue sur France 2

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ilan halimi israel caron

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Aymeric Caron est de gauche. La preuve, il n’aime pas qu’on tue des enfants. Surtout quand ce sont des enfants palestiniens tués par des soldats israéliens – ce qui, malheureusement arrive, comme dans toutes les guerres, même si on n’a jamais vu les Israéliens acclamer un tueur d’enfants comme l’ont fait les Libanais en accueillant en héros Samir Kuntar, dont le haut fait d’armes était d’avoir fracassé la tête d’une fillette israélienne sur des rochers. Passons, un enfant est un enfant et moi non plus, je n’aime pas que les enfants meurent.

Cependant, on dirait que l’amour des enfants peut faire perdre tout discernement aux plus grands intellectuels. Oui, Caron est un grand intellectuel sinon, il n’aurait pas eu les honneurs de l’éditorial de Jean Birnbaum dans Le Monde des Livres, pour son dernier ouvrage, plaisamment intitulé Incorrect. De méchantes langues vous diront que ce texte indigent et truffé de calomnies court avec zèle d’un lieu commun à une contre-vérité. Pas moi. Pourtant, pour m’attaquer, cet esprit supérieur ne s’est pas donné la peine de me lire, sans doute par peur d’être influencé. Je lui pardonne volontiers, car Caron, et Birnbaum avec lui, dénonce courageusement mon omniprésence médiatique. N’ayant aucun engagement régulier à la télévision, il m’arrive assez fréquemment d’être invitée ici ou là – s’agissant du Service public deux ou trois fois l’an par Taddéï : alors oui, je suis flattée que mon aimable confrère, si j’ose dire, me voie dès qu’il allume la télé – quand le pauvret, lui, résiste dans l’ombre sur France 2 le samedi soir. Que je puisse indisposer, au point que mon image les poursuive, des adversaires aussi titrés, sans avoir à bouger de chez moi, que  le patron d’un grand supplément littéraire et un chroniqueur-vedette se mettent à deux pour me cogner, j’avoue que cela me va droit à l’égo. Je suis partout !

D’accord, ce n’est pas le sujet. Quoique. En vrai, c’est toujours un peu le même sujet: la morgue satisfaite, la bonne conscience d’airain, la haine de la différence intellectuelle qui s’avancent dans les habits de la vertu, du courage et de la tolérance ; le refus de toute complexité drapé dans l’indignation ; les idées courtes et les phrases longues.

Oui, oui, les faits, j’y viens ! Vendredi soir, pendant le tournage de « On n’est pas couchés ! », une altercation, assez violente paraît-il, a mis aux prises Aymeric Caron, chroniqueur gauche de Laurent Ruquier, et le metteur en scène Alexandre Arcady, venu défendre 24 jours, son film sur la séquestration et l’assassinat de Ilan Halimi. J’ai entendu parler de cet incident par quelqu’un, qui en avait entendu parler par quelqu’un…qui connaissait Arcady ou une de ses connaissances. Il n’est même pas scandaleux, juste révélateur d’un état d’esprit commun aux milieux islamistes et à une certaine gauche, plus active dans les médias que dans les partis – ce qui n’est pas nécessairement rassurant. Dans le paquetage idéologique de Caron et de ses multiples clones, il y a, entre autres certitudes rangées au carré, celle qu’Israël est l’un des noms du mal. Alain Finkielkraut aussi – logique, puisque Finkielkraut soutient Israël. N’empêche, il est un peu vexant que Finkie ait droit à un chapitre pour lui tout seul, et Zemmour pareil, alors que moi, j’en partage un avec « Marine », ben oui chef, pourquoi faire compliqué ? Lévy, Le Pen, tout ça, c’est qu’un tas de fachos, non ?

Revenons à notre Caron et à sa dispute avec Arcady. Il est dommage que cette édifiante scène de la vie parisienne ait été coupée au montage – chapeau au monteur car on ne voit rien. La productrice Catherine Barma en a d’ailleurs informé Alexandre Arcady à l’issue du tournage. C’est que les propos de Caron semblent avoir effaré pas mal de monde jusque dans l’équipe de l’émission, aussi a-t-elle dû penser qu’il était inutile de les infliger au téléspectateur. Cette décision est parfaitement légitime. S’agissant d’une conscience morale et d’un penseur de la stature de Caron, il est tout aussi légitime d’éclairer le public, qu’il s’emploie à rééduquer en l’insultant, sur son intéressante vision du monde. Faute de disposer des images, j’ai demandé à Alexandre Arcady de me relater l’accrochage. Par souci de loyauté envers ses employeurs, Natacha Polony a, pour sa part, préféré s’abstenir de tout commentaire, se contentant d’observer que mon récit était, dans l’esprit sinon dans la lettre, conforme à ses souvenirs. Quant à Aymeric Caron, il n’a pas dû avoir eu le temps de répondre à mes messages sollicitant sa version, mais il est le bienvenu s’il souhaite amender celle-ci. Du reste, il me remerciera certainement, car il doit être du genre à assumer ses opinions. Même pas peur. D’ailleurs, de quoi aurait-il peur : s’il était dangereux de dire des âneries, il le saurait.

Polony ouvre le feu. Après quelques amabilités sur le film, elle regrette que le parti choisi par le cinéaste, raconter le drame du seul point de vue de la victime et de sa famille, l’empêche de montrer ce que cette terrible affaire dit de notre société. Il aurait fallu s’intéresser aussi aux motivations des membres du gang des Barbares, précise-t-elle. Elle veut parler de ce mélange de haine des Juifs et d’appât du gain qui a tué Ilan Halimi et qui fait des ravages dans la jeunesse des banlieues, bien au-delà de ces sinistres branquignols du crime. Le cinéaste ayant évoqué la souffrance de « la Communauté », elle ajoute que cette affaire ne doit pas être seulement celle des Juifs. Je l’avoue, l’insistance de certains milieux juifs à imputer ce crime odieux à la seule passion antisémite à l’exclusion de toute autre affect mauvais et, dans la foulée, à faire de Ilan Halimi le « mort des Juifs », m’a souvent mise mal à l’aise. En tout cas, Polony a raison : l’antisémitisme n’est pas le problème des Juifs.

Passablement tendu, Arcady croit déceler dans les propos de la chroniqueuse la tentation de justifier l’injustifiable. Il s’énerve un peu. Aymeric Caron, lui aussi, a entendu de travers, mais par chance, il a entendu ce qu’il voulait entendre. Je suis en partie d’accord avec Natacha, il ne faut pas se focaliser sur l’antisémitisme, embraye-t-il ravi, au grand dam de l’intéressée. Puis, consultant ses fiches soigneusement préparées, il déplore, chiffres à l’appui, que le film passe sous silence les actes islamophobes qui ont bien plus augmenté que les actes antisémites. On ne voit pas bien le rapport. Veut-il dire qu’on en fait un peu trop pour une affaire certes terrible mais isolée, quand l’islamophobie est une réalité quotidienne ? On n’ose le penser, mais Arcady en est convaincu. Le ton monte. Le cinéaste remarque fort justement qu’il n’y a plus un seul élève juif dans les écoles publiques de Seine Saint Denis. À quoi notre Jean Moulin d’opérette répond qu’il est contre tous les racismes. Tant d’audace laisse coi. Polony reprend la parole, évoque Les Territoires perdus de la République, rappelant qu’il a fallu des années pour qu’on accepte de regarder en face la réalité du « nouvel antisémitisme », en clair l’antisémitisme arabo-musulman, devenu une opinion, et une opinion courante, dans une proportion inconnue de la jeunesse des banlieues. Arcady ne sait plus comment la discussion en arrive à Merah. Si on interrogeait Merah, déclare alors Caron, il dirait qu’il a tué des enfants juifs parce que l’armée israélienne tue des enfants palestiniens. Bien sûr, ça ne justifie rien, mais tout de même, c’est vrai que Tsahal tue des enfants. D’ailleurs, là encore, il a les chiffres. Sous le regard médusé des invités, il brandit ses notes, puisées dans le rapport d’une ONG. J’ai les chiffres ! Qu’est-ce que vous répondez à ça ? Arcady s’étrangle. Vous osez dire que l’armée israélienne tue des enfants !, hurle-t-il. Réponse un peu maladroite car la phrase de Caron est factuellement exacte, mais tout le monde a compris. En particulier Polony, qui demande à son partenaire s’il n’a pas perdu la tête. Tu viens à une émission sur Ilan Halimi avec des données sur les Palestiniens tués par l’armée israélienne, est-ce que tu te rends compte de ce que tu fais ?

Attention, tout cela ne fait nullement de Caron un antisémite – et là, il ne s’agit pas d’une antiphrase. Espérons que nul n’aura la sottise de proférer cette accusation mensongère qui lui permettrait de jouer les offensés avec les trémolos d’usage. Caron n’est pas antisémite, il est juste l’un des meilleurs représentants de ce qu’Orwell appelait l’esprit de gramophone. Il pense ce qu’on lui a dit qu’il fallait penser pour avoir le chic radical.

Laurent Ruquier, quant à lui, n’a rien vu venir. On ne saurait le lui reprocher, quand ça part en vrille, on n’y peut rien. Pour calmer le jeu, il passe la parole aux autres invités. À l’écran, on les verra rivaliser dans le bon sentiment et communier dans leur admiration pour 24 jours, un film qui devrait être obligatoire dans les écoles. Tous déclarent fermement être contre le racisme, l’antisémitisme et le nazisme, sans oublier l’homophobie qui tue, elle aussi. Tous le proclament solennellement, les heures les plus noires ne doivent pas revenir. Ouf, on peut enfin aller se coucher.