Accueil Site Page 2395

Qui aime bien châtie bien

7

chatiment amour fouet

L’humour étant aujourd’hui une denrée quasiment disparue (l’omniprésence des humoristes professionnels constituant le revers paradoxal de la médaille et le symptôme du mal, à la façon de la fièvre), on se demande combien d’imbéciles liront au premier degré L’art de battre sa maîtresse, réédition cocasse dont les coupables (le Cherche-Midi) prennent soin, sur la quatrième de couverture, de préciser tout de suite que c’est, au choix, un « exercice de rhétorique », une « farce » ou une « provocation » ; précaution prudente, pour s’éviter les foudres des féministes et la réprobation sentencieuse de la Ministresse des droits de la femme, qui pourrait être facilement scandalisée (être scandalisé est aujourd’hui le cœur de la fonction ministérielle).

Paru en 1768, ce petit livre a pour titre exact Dissertation sur l’usage de battre sa maîtresse, ce qui n’est pas tout à fait la même chose ; un titre plus précis encore aurait été Défense de l’usage de battre sa maîtresse, puisque Pierre-Jean Grosley, l’auteur, s’y emploie à justifier par tous les moyens possible cet aimable passe-temps qui consiste à fustiger celle qu’on aime (c’est-à-dire celle avec qui on trompe son épouse), art qui est selon lui la marque irréfutable des siècles raffinés. De fait, il relit l’histoire entière à partir de ce critère : « Je divise, relativement à la morale et aux progrès de l’esprit humain, tous les siècles possibles en trois classes. Dans les siècles barbares, on n’aimait point, quoiqu’on battît : dans les siècles mitoyens, on aimait, mais on ne battait plus : ce n’est donc que dans les siècles polis qu’on a pu battre sa maîtresse ».

Précisons tout de suite, pour épargner à ce pauvre Grosley l’accusation infamante de sexisme, que l’art pour ces dames de battre leurs amants lui est tout aussi cher, et on ne doute pas qu’il aurait pu écrire le même livre à l’envers, si l’on ose dire ; mais, comme il le précise galamment dans ses notes, « j’ai cru qu’il était de la politesse de céder aux dames le partage le plus avantageux ». Quant à la façon de faire, ce n’est pas vraiment son sujet ; on ne trouvera pas dans cette Dissertation de conseils pratiques ni d’éléments sur la bonne façon de bastonner ou de donner le fouet, mais plutôt des exemples pris chez les Romains et diverses considérations plus ou moins philosophiques sur la nécessité pour bien vivre de battre et se faire battre de temps à autres.

Mais qui était donc ce Grosley à l’esprit si vif, et aux tours si habiles ? Michel Delon nous en dit tout ce qu’il faut savoir dans sa savante préface, notamment que ce contemporain de Diderot et d’Alembert, né en 1718, mort en 1785, fonda à Troyes une académie fantaisiste, qu’il remporta la deuxième place au fameux concours de Dijon qui en 1750 couronna Rousseau (sur « le progrès des sciences et des arts »), qu’il collabora à L’Encyclopédie (article « Roise », tome XIV) et, entre autres marottes curieuses, qu’il s’ingénia à promouvoir les patois locaux et la liberté de chier publiquement dans la rue. Tout ceci, précise Delon, est évidemment à inscrire dans la tradition érasmienne de l’éloge paradoxal ou plus lointainement dans celle de l’Humble proposition de Jonathan Swift. On n’en aurait pas douté une seconde, pas plus qu’on n’hésitera à offrir alentour ce joli petit livre à la présentation soignée (couverture en carton rigide, cahiers cousus), qui pourrait donner des idées à certaines lectrices (ou certains lecteurs), fera rougir les prudes (pas seulement des joues) et verdir les pisses-froids. La bastonnade colore le monde, c’est dire si le nôtre en a besoin.

L’art de battre sa maîtresse de Pierre-Jean Grosley (Cherche-Midi)

*Photo: COLLECTION YLI/SIPA. 00298037_000006

Miracle : un admirateur pour Aymeric Caron !

35

aymeric caron ruquier

Il fallait un admirateur pour Aymeric Caron. J’aurais pu le parier : ce fut Jean Birnbaum, responsable du Monde des Livres.

À côté d’une critique extasiée du dernier livre de Catherine Millet, Jean Birnbaum nous offre un billet empli de sympathie intellectuelle et idéologique à l’égard d’Aymeric Caron et de l’ouvrage que celui-ci vient de publier, Incorrect. Pire que la gauche bobo, la droite bobards.

J’indique tout de suite n’avoir lu ni ce dernier livre de Catherine Millet ni Aymeric Caron, à l’évidence d’un genre différent.

Pour Aymeric Caron, j’ose écrire que cela n’a pas beaucoup d’importance, tant la personnalité et les questionnements de ce dernier à la télévision, chez Laurent Ruquier, sont très révélateurs de ce qui l’inspire et le gouverne. Plus une assurance, une arrogance aigres et sommaires à l’encontre de ses adversaires qu’une compréhension et une écoute fines et lucides. Plus de partialité que de qualité.

Surtout, il est clair que le propos de Jean Birnbaum est moins, malgré les apparences, de porter aux nues l’écrit d’Aymeric Caron que de vitupérer à nouveau ce trio, pour lui infernal : Elisabeth Lévy, Eric Zemmour et Robert Ménard.

Encore heureux qu’il n’ait pas ajouté à cette liste quelques personnalités qu’à l’évidence ni lui ni son auteur préféré ne goûtent particulièrement : par exemple, Denis Tillinac, Gilles-William Goldnadel, Eric Naulleau, Alain Finkielkraut ou Ivan Rioufol.

Puisque, semble-t-il, on n’a le droit de dénoncer, pour Jean Birnbaum, qu’à condition de n’être pas invité dans les émissions dont on récuse l’aptitude à la tolérance et à la liberté d’expression, je suis bien placé pour intervenir : Laurent Ruquier, que je pourfends avec constance, m’a toujours privé du plaisir de dialoguer avec Natacha Polony et de la poudre de l’affrontement avec Aymeric Caron.

Dénigrer Elisabeth Lévy comme le fait Aymeric Caron qui la traite « d’omniprésence de l’absence, de grand cri du silence » peut amuser mais relève d’un procès très injuste. Je n’aime pas cette facilité qui consiste à ne jamais contredire sérieusement le fond des convictions mais à tourner en dérision le fait qu’on entend ou qu’on voit trop quelqu’un qui, au demeurant, ne s’est jamais plaint d’une quelconque rareté médiatique.

Est-il nécessaire de venir au secours d’Eric Zemmour qui certes reste assez volontiers dans sa chapelle et répugne à cultiver la solidarité qui devrait être celle des esprits libres ? Faut-il sans cesse lui imputer à charge son talent, son savoir, sa verve de polémiste, son hostilité de la pensée convenue et sa passion du dialogue et de la contradiction ? Ce qui serait loué à gauche serait choquant de la part de cette droite atypique ou de ce souverainisme excitant ?

Quant à Robert Ménard, on aurait pu espérer que la vindicte de Jean Birnbaum à son encontre se soit apaisée depuis son élection royale comme maire de Béziers ! Non pas bien sûr que ses idées, sa conception de la vie sociale et son refus du conformisme stérilisant aient pu devenir ceux du Monde des Livres mais au moins par une sorte de retenue, de prudence face à la légitimation par le suffrage démocratique d’une personnalité et de ses projets – ce qui est bien autre chose que l’autarcie satisfaite d’elle-même d’un journalisme élitiste et méprisant.

Ce qui est au cœur de la venimeuse charge de Birnbaum, en totale connivence avec Caron, tient à la prétendue plainte de ces personnalités détestées parce que les médias ne les inviteraient pas assez alors qu’elles le seraient surabondamment !

Ce serait vraiment les accabler sous une stupidité qui n’est pas leur fort que de les penser ainsi écartelées alors qu’aucune d’elles n’ignore que leur liberté et leur singularité, dans un monde intellectuel et médiatique fade, font leur succès et que celui-ci a pour inévitable rançon les répliques vigoureuses qui leur sont opposées. Mais ces dernières non seulement admissibles mais stimulantes n’ont rien à voir avec les interrogations condescendantes d’Aymeric Caron, adressées à des personnalités qui le dépassent et qui le montrent sans cesse frustré de n’être pas à leur hauteur, et donc onctueusement vindicatif.

Il ne faudrait pas pousser beaucoup Aymeric Caron et Jean Birnbaum pour que leur pensée profonde, qui est d’exclusion et d’ostracisme à l’égard de ces dissidents, soit formulée.

Reste que Jean Birnbaum a tort quand il se plaint de n’entendre que ces polémistes, qui tout au plus sont conviés comme un poil à gratter, une imprévisibilité à cultiver, des partenaires indispensables pour que les auditeurs ou les téléspectateurs ne sombrent pas dans l’ennui à cause du conventionnel de l’exercice : on me comprendra mieux si d’une oreille, un samedi, on entend sur France Inter Christophe Barbier et Laurent Joffrin. On s’endort.

Alors que ceux que je défends et que Caron et Birnbaum vitupèrent réveillent.

Je remercie le second d’avoir rendu grâce au premier : Caron n’aura plus l’aura du martyr.

Le Fantôme de la liberté

19

brigitte bardot livre

En 1956, alors que  la France s’étendait encore sur la moitié de l’Afrique et que le général De Gaulle n’était crédité que de trois points dans les sondages, Dieu créa la femme, et le rockeur. C’est avec ce parallèle entre Elvis et Bardot que débute la biographie que qu’Yves Bigot, homme de média et historien du rock, vient de consacrer à notre idole nationale, Brigitte Bardot, la femme la plus belle et la plus scandaleuse au monde. Car c’est en 1956 que,  de part et d’autre de l’Atlantique, tous les deux explosent. C’est à partir de là qu’ils vont, en un sens, changer le monde. Un changement culturel , mental, sociologique et peut-être  spirituel  qu’ ils n’ont sans doute pas voulu, ni imaginé,  mais qui bientôt les submergera – au point qu’ils finiront tous deux par rejeter cette transformation dont ils furent le symbole, allant jusqu’à renouer avec les valeurs de leur enfance et leur milieu d’origine, Elvis cloîtré à Graceland sombrant dans l’obésité ordinaire de la Middle class américaine, Brigitte réfugiée dans son arche de Noé de la Madrague, entourée de bêtes comme elle était naguère entourée d’hommes, et scandalisant les nouveaux bien-pensants en prenant des positions à rebours  de celles qui étaient les siennes  du temps qu’elle offusquait la bourgeoisie des années 60. Le parallèle s’impose, même si Elvis meurt jeune, assassiné par le beurre de cacahuètes, alors que Brigitte se survit imperturbablement, drapée dans son propre mythe, hautaine et familière. Il s’impose, et confirme que l’un et l’autre furent des révolutionnaires – l’une des caractéristiques de celui-ci étant de se sentir rapidement dévoré, dépossédé, bafoué par ce qu’il a mis en branle.

En outre, ce parallèle justifie le parti pris d’Yves Bigot qui consiste, au-delà de la personne et même du personnage, et faisant fi des canons habituels de la biographie, à brosser une fresque grouillante, vivante, baroque et bariolée du monde que Bardot a contribué à métamorphoser. Une fresque où le monumental le dispute au familier et à l’intime : monumental lorsque l’auteur décrit « la huitième merveille du monde » dont il rappelle qu’elle fut, de son temps, beaucoup plus regardée, admirée, désirée, imitée, célébrée, adulée, que les sept autres réunies ; le « Totem », dominant comme nul autre la seconde moitié du XXème siècle, et ayant eu « un effet immédiat sur l’ensemble de l’humanité » ( en particulier sur la partie masculine) ; « la Muse » qui fascinait les Beatles et le Général et qui déclencha la vocation musicale du jeune Robert Allen Zimmerman lorsqu’il vivait encore dans le pavillon grisâtre de ses parents à Hibbing, Minnesota, et qu’il ne s’appelait pas encore Bob Dylan. Monumental, mais également intime, quand Bigot raconte comment, adolescent dans le Saint-Tropez des années 60, il la croisait panier au bras faisant ses courses  à la supérette du coin, comment il allait flirter avec des filles de son âge à l’abri du petit pan de mur rose de la Madrague, ou comment il s’amusait à nager dans les eaux calmes à quelques brasses du ponton où la déesse familière et boudeuse bronzait, « Complètement nue/ Au soleil ».

Dans l’immense comme dans le minuscule, Bardot paraît aussi innocente et terrible qu’une force tellurique. Certains observateurs, à l’époque, fronçant des sourcils ou battant des mains, évoquent son animalité, « cette légèreté, cette spontanéité, cette impudicité sauvage » qui fascine plus encore que le dévoilement de sa chair ou la frénésie sexuelle qu’on lui prête. Bardot, commente Simone de Beauvoir, « fait ce qui lui plaît, et c’est cela qui est troublant ». Elle est quelque chose comme l’innocence des premiers âges, le retour à l’Éden, la promesse de l’âge d’or : elle est Eve, mais Eve avant la chute, dans les minutes qui précèdent, alors que tout est encore possible. Elle est à la fois la nature et la liberté – jusque dans un film aussi cérébral que Le Mépris, où elle semble se confondre avec les falaises, les pins grillés de soleil et le bleu du ciel, aussi orgueilleusement indifférente que la nature aux médiocres vicissitudes des choses humaines. A l’époque, Roland Barthes, dans ses Mythologies, note très judicieusement que Bardot «  n’est pas plus licencieuse, mais simplement plus libérée. » C’est cette liberté innocente qui bouleversa le monde bourgeois très corseté de l’après-guerre, et c’est elle encore qui nous bouleverse aujourd’hui, pour des raisons inverses – parce qu’elle nous rappelle avec la cruauté de la nostalgie que nous avons perdu l’une et l’autre, la liberté et l’innocence.

Yves Bigot, Brigitte Bardot, la femme la plus belle et la plus scandaleuse au monde, Don Quichotte, 2014

*Photo: SIPAHIOGLU.00499482_000008

Parler avec les mains

1

assouline annie ernaux

Emerson disait que le talent seul ne suffit pas pour faire un écrivain : « Derrière un livre, il doit y avoir un homme. » Un homme avec deux mains, puisque l’écriture est un métier manuel non moins qu’intellectuel. Écrire, c’est se saisir, c’est s’emparer de quelque sujet, passion, idée, souvenir, et cela de mille façons possibles, avec rage ou délicatesse, avec désespoir ou confiance. Hannah Assouline a su très tôt que les mains parlaient. Débutant sa carrière de photographe aux Nouvelles littéraires, elle braque immédiatement son objectif sur elles autant que sur le visage des écrivains. Depuis une trentaine d’années, elle n’a cessé de chercher à percer le rapport énigmatique qui existe entre une œuvre, un visage et des mains. Le résultat, sous forme de 44 portraits doubles, couvre désormais tout un mur du siège du Centre national du livre, à Paris. Que les lecteurs de Sollers, Finkielkraut, Gauchet, Quignard ne tardent pas à s’y rendre.[access capability= »lire_inedits »] Car si on peut juger que la méthode d’Hannah Assouline est par trop systématique, elle incite à formuler des questions extravagantes au premier abord, mais non dépourvues d’intérêt.

Alain Finkielkraut a-t-il une tête de réactionnaire ? Et ses mains, ses mains qui, quand il se trouve sur un plateau de télévision, se nouent, se contractent, s’agitent comme si elles vivaient une vie autonome, sont-elles celles d’un triste personnage qui « s’abîme dans des diatribes racistes », comme le supputait il n’y a pas si longtemps un grand titre mandarinal de la capitale ? Les dresseurs de « listes noires » en seront pour leurs frais, car le portrait du philosophe ne laisse rien apparaître de tel. On devine plutôt, à la façon dont l’auteur du Juif imaginaire tient un petit cahier de notes, un on ne sait quoi de mystique ou de pieux. N’est-ce pas ainsi, justement, que les croyants tiennent leur livre de prières ? Voilà où le génie du regard d’Hannah Assouline entraîne le public : à la recherche de signes obscurs, parfois douteux, de cohérence autant que de désaccord, entre un auteur et ses écrits.

Regardez donc les mains embarrassées, sinon désespérées, de Patrick Modiano, posées avec circonspection sur la table comme si l’auteur avait honte de les exhiber ou craint que quelqu’un lui tape sur les doigts. Et puis regardez-le, Modiano, saisi dans le couloir d’un intérieur plutôt cossu, en train d’en raser le mur. Il n’y a pas de doute, c’est bien cet homme-là, « doux comme tous les enfants mal-aimés », qui a pu écrire : « Dans cette chambre de l’hôtel Fremiet, je me demandais si je ne cherchais pas à découvrir, malgré le néant de mes origines et le désordre de mon enfance, un point fixe, quelque chose de rassurant, un paysage, justement, qui m’aiderait à reprendre pied. » Découvrez encore les mains noueuses d’Annie Ernaux, si bien assorties au fruit de leur travail : les mains d’un homme, serait-on tenté de dire, si elles ne dégageaient cette fureur et cette brutalité propres aux femmes en perpétuelle quête d’une passion amoureuse d’où résulte, la plupart du temps, une non moins perpétuelle frustration. « Je ne rêve que de cette perfection-là, sans être encore sûre de l’atteindre : être la dernière femme, celle qui efface les autres […] », peut-on lire dans Se perdre.

Les mains des écrivains détiennent un pouvoir secret, dotées qu’elles sont d’une sorte de souveraineté redoutable. Soit elles renforcent, soit elles atténuent le sens des mots. La folle nonchalance de Sagan, la lascivité de Sollers, la sobriété de N’Diaye s’annoncent au travers de la forme, de la chorographie, de la tenue naturelle de leurs mains. Il est heureux que Hannah Assouline ait la grande intelligence de l’œil pour le voir et le talent pour le montrer.[/access]

L’installation Portraits d’écrivains d’Hannah Assouline est permanente. À voir dans la salle « Cahiers du Sud » de l’hôtel d’Avejan, au Centre national du livre, 53, rue de Verneuil, Paris 7e ; réservation obligatoire : 01 49 54 68 65.

Michel Lang est mort

32

michel lang hotel anglaises plage

Il faut bien que vous compreniez, jeunes gens, que nous avons vu disparaître un monde ancien, nous qui avons connu les affres de la puberté entre les deux chocs pétroliers, dans une France qui se vivait encore comme la jolie fille des Trente glorieuses, cherchant dans l’optimisme un second souffle historique dans le modernisme pompidolien puis le libéralisme avancé de Giscard.

Nous avions deux cinéastes pour représenter cette société des seventies où nos cousines avaient des robes à smoke, nos mères des mini-shorts et des lunettes de soleil remontées dans les cheveux et nos père d’incroyables cravates à motif avec des costumes rouille à pattes d’eph et des bottines à talonnettes qui leur donnaient une allure folle quand ils sortaient des R12 TS à siège baquet. Les deux cinéastes s’appelaient Sautet et Lang. Claude Sautet, c’était Vincent, François, Paul et les autres, des histoires d’adultes qui avaient des problèmes d’adultes derrière la vitre des cafés parisiens où ils buvaient des demis au comptoir en fumant des Gitanes maïs avant de décider s’ils allaient quitter Léa Massari pour Romy Schneider.

Et puis il y avait Michel Lang. Michel, pas Fritz.Pardonnez-nous nos offenses mais notre cinéphilie est d’abord née avec les films du dimanche soir sur la première chaine de l’ORTF. Et c’est comme ça que l’on finit par trouver, même quarante ans plus tard, À nous les petites anglaises plus important que Le tigre du Bengale.

Michel Lang vient de mourir et c’est notre jeunesse qui s’en va. On trouve que la faucheuse aurait pu mieux choisir son Lang. Il y avait aussi Jack ou même Carl. Michel Lang, né en 1939, a au moins donné deux films, Hôtel de la plage et À nous les petites anglaises que l’on qualifiera de « culte » par manque d’imagination alors qu’ils sont d’abord de formidables reportages sur le bonheur qu’il y avait d’être français dans les années 70, cette Atlantide temporelle où ont sombré nos dernières illusions historiques et sentimentales. Sautet faisait dans la chronique, Lang dans la comédie. Sautet s’occupait de la crise de la quarantaine chez des mâles hétérosexuels blancs à fort pouvoir d’achat (mais dans les seventies, tous les mâles étaient hétérosexuels, blancs et à fort pouvoir d’achat, même les ouvriers portugais) tandis que Michel Lang, lui, s’occupait de la crise d’adolescence chez des filles et des garçons qui étaient trop petits pour avoir connu mai 68 et qui croyaient vivre pour l’éternité (« ça aurait pu durer un million d’années » comme chantait Nino Ferrer à la même époque) dans un monde où les seuls soucis que l’on connaissait à 17 ans n’étaient ni la drogue, ni la précarité, ni le chômage de masse mais les émois du cœur, le désir fou de ne pas oublier le corps de Sophie Barjac à seize ans que l’on sert contre soi comme si la vie en dépendait alors que Mort Shuman chantait « Un été de porcelaine » dont la mélodie nous poursuivra jusqu’à notre dernier souffle, comme la petite phrase de Vinteuil accompagnant Swann jusque dans son agonie.

On repassera sans doute Hôtel de la plage, ces jours-ci, à la télévision. Il faudra bien regarder ce film. Il ne vaut pas seulement parce qu’un jeune homme y est initié par une jeune et jolie bourgeoise dans un lit-clos breton, une après-midi pluvieuse d’août où l’on ne trouve plus rien d’autre à faire que de chiner chez un antiquaire du côté de Morlaix. Non, Hôtel de la plage nous parle d’une époque où l’on ne reprochait pas au Français moyen d’être un assisté insuffisamment préparé à la compétition mondiale. On ne lui reprochait pas d’avoir le temps de partir un mois en vacances à la mer et dans un hôtel deux étoiles à pension complète, s’il vous plait. En emmenant avec lui ses deux enfants, sa belle mère, voire sa maîtresse alors qu’il n’était jamais que garagiste à Montargis ou clerc de notaire à Pontoise. C’est vous dire si le pouvoir d’achat de Daniel Ceccaldi, qui était à Michel Lang ce que Piccoli fut à Claude Sautet, c’est-à-direl’archétype masculin de ce temps-là, ferait pâlir les salariés d’aujourd’hui dans la France de l’éternelle rigueur.

On pourra peut-être revoir aussi, si les programmateurs ont un peu d’imagination, Une fille cousue de fil blanc (1977). C’est l’équivalent des Choses de la vie chez Sautet, un film construit comme un flash back sur une jeune fille qui meurt écrasée à vélo la veille de son mariage. Bref, c’est une tragédie intime où l’on voit un Reggiani au mieux de sa forme et des actrices féminines jolies comme des cœurs qui ont disparu des écrans radar : France Dougnac et Aude Landry. Michel Lang se faisait grave, poignant et tant pis si on trouve le compliment exagéré mais il y avait dans La fille cousue de fil blanc quelque chose de L’incompris de Comencini.

Comme quoi, Michel Lang, comme tout artiste, se caractérise par l’intuition et celle qui préside à sa Fille cousue de fil blanc, c’est que tout ça, les étés heureux, la France des R16, les seins de Martine Sarcey et le sourire de Myriam Boyer (à moins que ce ne soit le contraire), ça n’allait pas pouvoir continuer encore bien longtemps.

La résurrection de Lazaret

0

Auteur d’un Manuel de résistance à l’art contemporain, des Carnets d’un obsédé et d’une trentaine d’autres romans et pamphlets, Alain Paucard (XIVème arrondissement) est aussi le président à vie du Club des Ronchons, dont firent partie Pierre Gripari et Jean Dutourd. Ce chantre du Paris populaire et des filles de joie, cet admirateur de Guitry et d’Audiard s’était amusé naguère à composer une sorte d’uchronie, que réédite L’Age d’Homme  – louée soit Son infinie sagesse.

Sous les oripeaux de la série B transparaît le conte philosophique, pas vraiment rousseauiste, même si, dans une autre vie, l’auteur fut proche du Komintern (ou quelque chose d’approchant). Dans un Paris à peine futuriste où règne un strict apartheid spatial, le quartier de la Défense, qui symbolise l’enfer sur terre (Le Corbusier et consorts étant considérés par l’auteur comme des criminels de béton) est devenu une sorte de ghetto – le lazaret – réservé non aux lépreux mais aux héroïnomanes, parqués manu militari et livrés au pouvoir de kapos sans scrupules. Trois castes y coexistent ( ?) : les maîtres, qui contrôlent la poudre obligeamment fournie par le Ministère de la Santé ; les esclaves, qui travaillent et les larves, qui meurent. Le lecteur y suit à la trace trois nouveaux-venus, raflés par la police et transportés dans cette jungle urbaine où règne la force brute.

C’est peu dire que Paucard jubile quand il décrit, dans une langue ferme et emplie d’un tranquille cynisme, les atroces jeux de pouvoir qui se déroulent dans ce lazaret. Pourtant, le destin veille et l’horrible pyramide vacille. Unhappy end garantie. Sacré Paucard ! 

Alain Paucard, Lazaret, L’Âge d’Homme.

La vérité sur l’affaire Ilan Halimi?

168

vingt quatre jours

Un soir de janvier 2006 un jeune homme de 23 ans, Ilan Halimi,  est  séduit par une jeune fille sexy, qui l’invite à la raccompagner chez elle à Sceaux. C’est là que les ravisseurs d’Ilan l’attendent. L’appât a fait son boulot et s’enfuit. Le calvaire d’Ilan commence. Il va durer 24 jours jusqu’à sa mort, le 13 février, peu après qu’une automobiliste le retrouve agonisant, mais encore vivant, le long d’une voie ferrée à Sainte-Geneviève-des-Bois.

24 jours de séquestration, de torture. Insultes, coups, le gang des barbares refusait de lui donner à manger ou à boire pour ne pas qu’il urine ni défèque. A la fin, ils l’ont brûlé vif en pleine nature. Ilan va se relever, ramper, puis s’effondrer, contre la barrière de la voie ferrée.

Ce sont ces 24 jours que le film raconte.

Arcady a suivi le récit de la mère d’Ilan, Ruth, ainsi que celui d’Emilie Frèche (co-scénariste du film). L’enlèvement et l’assassinat d’Ilan n’ont été dévoilés au pays qu’après sa mort. Pendant 24 jours, nous ne savions rien. La stratégie de la police fut d’agir dans le plus grand secret et elle avait convaincu la famille Halimi de garder le silence.

Malgré les doutes, les questionnements angoissés des parents face à une stratégie qui ne donnait aucun résultat, la police restait convaincue qu’elle allait retrouver Ilan. Une soixantaine de policiers pourtant à l’œuvre jour et nuit ont  échoué. Le film montre leur traque dans les moindres détails. Sans juger. Juste les faits. Il montre des citoyens complices de la séquestration d’Ilan, là une jeune vendeuse écervelée, là un gardien d’immeuble avide des 1500 euros pour prix de son silence, 22 personnes en tout. Il montre le gang des barbares : des filles et des garçons « des cités », incultes, quasi débiles et fascinés par leur chef, Fofana, un hystérique sanguinaire originaire de la Cote d’Ivoire et mu par sa haine des Juifs. Enfin il montre les parents d’Ilan, Ruth et Didier Halimi, dans une souffrance indicible. (Zabou Breitman et Pascal Elbé, bouleversants). La caméra d’Arcady n’est jamais voyeuse. Elle respecte. Elle se fait toute petite. Elle ne veut pas les déranger.

Ruth a compris dès la première demande de rançon, dès les premiers indices : Ilan a été enlevé parce qu’il est juif. La police ne la croit pas, trouve sa conviction absurde, c’est sa douleur qui l’égare sans doute. Jusqu’au procureur qui nie cette réalité criante.  Il y a pourtant des preuves : d’autres « appâts » ont tenté de séduire d’autres jeunes juifs et il y a les insultes antisémites de Fofana au téléphone, mais rien n’y fait. Pourtant les Barbares affirment qu’ils ont enlevé le jeune Juif parce que les juifs sont riches et solidaires, donc ils vont payer. La police ne veut pas croire à un crime antisémite. Pourquoi ? Ca ferait désordre à l’ordre public ? Ca dérangerait ? Mais qui ? Que se passe-t-il en France pour qu’Alexandre Arcady n’ait trouvé aucun financement auprès des chaînes de télévisions ? Son film raconte pourtant une histoire qui s’est passée chez nous. 22 citoyens ont participé à ce crime même si la plupart n’ont pas tué.

Ce film pourra servir d’outil pédagogique pour  étudier les mécanismes de l’antisémitisme, les disséquer et les combattre haut et fort dans les écoles. Espérons en effet que les éducateurs utilisent  24 jours  pour ouvrir les esprits et appeler un antisémite un antisémite, comme un raciste un raciste.

La rumeur  a commencé à propager l’idée que 24 jours  est un film trop dur. C’est faux. Il y a très peu d’images du calvaire que subit Ilan. Arcady n’en a pas eu besoin. C’est là une des forces de son  film. Et si l’on en sort sonné, c’est  aussi par la honte d’avoir peut-être, au cours de  ces huit dernières années, oublié Ilan.

En salle le 30 avril.

*Photo: Film 24 jours, Alexandre Arcady

Centrafrique : la guerre continue

11

centrafrique bozize sangaris

Les conflits se succèdent et partant s’oublient bien vite. L’Ukraine ayant chassé les petits soucis africains, c’est tout juste si nous nous rappelons que l’armée française travaille encore à rétablir l’ordre en Centrafrique. Certainement, il n’y a aucun risque qu’une guerre mondiale ou nucléaire naisse là-bas. Pourtant, l’opération Sangaris a constitué un réussi pour l’armée française et demeure indispensable pour briser le cercle vicieux des massacres populaires.

Mais les périls demeurent. Ainsi, en réponse aux atrocités commises par la Séléka, la force venue du nord pour détrôner François Bozizé et mettre au pouvoir Michel Djotodia, s’est organisée depuis quelques mois une nouvelle guérilla, dites des anti-balakas. Ses membres se rôdent encore autour de Bangui, ou même dans certains quartiers de la capitale, notamment près de l’aéroport. Ce sont aujourd’hui les premiers adversaires du pouvoir légitime de Catherine Samba-Panza, président intérimaire, et de l’armée française.

Au sujet de cette guérilla, il faut dissiper quelques erreurs : il apparaît avec de plus en plus de netteté que la qualification de « milices chrétiennes » est parfaitement erronée. Outre le fait que la plupart des Centrafricains sont demeurés dans leur fond des fétichistes et des animistes, il est impossible de trouver ni prêtre ni pasteur ni a fortiori évêque national qui ait encouragé ses fidèles à prendre les armes et à se venger. Les qualificatifs que s’attribuent leurs chefs témoignent de leur barbarie martiale : l’un se fait appeler « Douze puissance », ce qui signifie qu’il est fort comme douze hommes, presque une équipe de rugby à lui tout seul, et son adjoint, pour respecter la hiérarchie, seulement « Huit puissance »…

Ces miliciens sont, selon nos informations, payés par François Bozizé, qui aurait au cours de son mandat empoché un butin de 150 millions d’euros. Sachant qu’une kalach se négocie entre 70 et 100 euros dans la région, on imagine combien d’armes de poing il peut fournir à ses troupes. Récemment, un site internet local diffusait une conversation en sango, la langue usuelle du pays, entre Bozizé et l’un de ses féaux, son ancien chauffeur qu’il a fait commandant selon la longue tradition des Généraux Tapioca et Alcazar, où le satrape exilé encourageait les troupes des anti-balakas au massacre.

Il faut noter aussi le rôle ambigu de l’Ouganda dans toute cette affaire. L’allié local des Etats-Unis se comporte comme un prédateur. Outre le fait que selon des sources sûres François Bozizé serait réfugié à Kampala, la capitale ougandaise, les troupes du puissant voisin prétextent de la traque de l’Armée de résistance du Seigneur du soudard Joseph Kony pour piller impunément l’est de la Centrafrique, faisant main basse sur des diamants ou de l’ivoire. Ce Joseph Kony est une sorte de monstre comme cette partie de l’Afrique, depuis qu’elle est livrée à l’anarchie, a su en produire quelques uns : on lui prête, à lui et son armée, pas moins de 100 000 victimes, dans toute la région. Fin mars, l’armée américaine avait déployé des hélicoptères et des forces spéciales pour tenter enfin de l’appréhender. Mais, rusé comme le renard, il échappe depuis des années à toutes les tentatives de l’abattre, naviguant habilement à travers les frontières poreuses des deux Congos, du Soudan, de l’Ouganda et de la Centrafrique.

Joseph Kony ou non, du Rwanda à la Centrafrique en passant par le Congo-Kinshasa, toute la région semble être devenue un gigantesque terrain de jeu pour puissances occidentales, Etats-Unis en tête, il s’agit d’assurer, plus que la sécurité des habitants, le contrôle de pays riches en diamants, en or et en uranium.

*Photo : Laurence Geai/SIPA. 00679096_000026.

Stasi, la préhistoire du voyeurisme

4

surveillance généralisée stasi

Si on la compare à d’autres polices politiques, et en particulier à celle du grand frère russe, le NKVD, remplacé en 1954 par le KGB, la Staatssicherheit, police d’État créée en février 1950, s’est montrée très modérément meurtrière. Même si la sinistre organisation s’est rendue coupable d’arrestations arbitraires, voire d’enlèvements pratiqués à l’Ouest, de tortures et, de façon beaucoup plus exceptionnelle, d’assassinats politiques, la Stasi a adopté, à partir de la fin des années 1950, une approche à la fois originale et très ambitieuse de la sécurité d’État, passant de la répression à la « prévention ». En accord avec l’ambition des dirigeants est-allemands qui voulaient que le Parti, le SED, englobe toute la société, priorité est donnée, à partir des années 1960, à l’« éducation des citoyens ». Le moins qu’on puisse dire est que la Stasi a pris ce programme très à cœur.[access capability= »lire_inedits »]

Erich Mielke, son chef tout-puissant de 1957 à 1989, a vite compris l’intérêt de laisser en place les groupes d’opposition et de les infiltrer ou d’en isoler graduellement les membres en utilisant toutes sortes de stratagèmes : lettre de dénonciation, tracasseries administratives, gel de la promotion, amputation du salaire, message anonyme envoyé à l’épouse ou l’époux pour dénoncer une infidélité imaginaire, ou encore aux amis pour dénoncer le citoyen suspecté… comme agent de la Stasi.
Dans certains cas, les méthodes d’intimidation témoignaient d’un degré d’inventivité extrême. Ainsi, les agents de la Stasi n’hésitaient pas à s’introduire chez les citoyens placés sous surveillance pour y dérober tous les rouleaux de papier hygiénique, déplacer les objets ou le mobilier de la maison ou tout simplement laisser le courrier ouvert bien en évidence dans la boîte aux lettres. L’essentiel étant, plus encore que de surveiller, de faire savoir aux « suspects » qu’ils étaient surveillés ou susceptibles de l’être. Afin d’exercer un contrôle plus efficace sur la population, les services d’Erich Mielke s’appuyaient également sur presque 200 000 Inoffizielle Mitarbeiter, les « informateurs non-officiels », recrutés de manière temporaire et très discrète parmi les habitants de toutes origines auxquels on proposait de rendre un « service » qui allait d’un simple dépôt de courrier dans une boîte aux lettres jusqu’à la rédaction de rapports circonstanciés et quotidiens sur les proches, les amis, voire l’époux ou l’épouse.

Pour rendre ce genre de service, il ne fallait pas contacter la Stasi : c’était elle qui vous contactait. Chacun était libre d’accepter ou de refuser. Il s’agissait simplement de tester la résistance à l’incitation, le dévouement à la cause du Parti ou, au contraire, la déloyauté, invariablement consignés dans un rapport qui allait grossir les archives dont on a retrouvé plus de 180 kilomètres après la réunification allemande, en dépit des efforts désespérés pour en détruire le plus possible après l’annonce de la chute du Mur. La Stasi qui, au plus fort de son activité, employait 91000 personnes et possédait au moins 5 millions de dossiers sur un total de 17 millions d’habitants, a pu ainsi, pendant quarante ans, rendre les Allemands de l’Est complètement paranoïaques.

Cependant, les efforts de la sinistre agence de renseignement pour contrôler l’Allemagne de l’Est apparaissent aujourd’hui dérisoires au regard du développement des moyens de contrôle parfaitement démocratiques, comme la vidéosurveillance, les radars automatiques, voire les écoutes judiciaires – à condition qu’elles ne se retrouvent pas sur la place publique… Ce qui pose une question : pourquoi investir autant de moyens humains et financiers dans la surveillance quand on peut tout simplement laisser les individus faire ce travail eux-mêmes ?

Dans Surveiller et punir, Michel Foucault reprenait le célèbre motif du panoptique de Jeremy Bentham, sorte de prison modèle dans laquelle un gardien, logé dans une tour centrale, avait la possibilité d’observer tous les prisonniers, enfermés dans des cellules individuelles autour de la tour, sans que ceux-ci puissent savoir s’ils étaient observés et sans qu’ils puissent s’observer les uns les autres. Ce dispositif devait, nous dit-on, susciter un « sentiment d’omniscience invisible » chez les détenus, identique à celui que cherchaient à créer les voleurs de papier toilette de la Stasi chez les malheureux qui se trouvaient dans leur viseur. Bentham, cependant, n’était pas uniquement un concepteur de prison. En tant que père de la philosophie utilitariste, il a anticipé l’évolution déterminante qui voit aujourd’hui l’existence d’une partie de l’humanité tout entière déterminée par la recherche de l’épanouissement matériel. Comme l’a fort bien pressenti et théorisé Bentham, les individus contemporains ne cherchent qu’à « maximiser » leur plaisir, en procédant à un calcul hédoniste et relationnel. Et pour que le plaisir soit complet, il convient aussi d’en tenir informé ses congénères.

Foucault avait également anticipé les possibles applications du panoptique à l’ère de l’open space. Le concept d’aménagement de « bureaux paysagers », conçu par les frères Eberhard et Wolfgang Schnelle, tous deux consultants en Allemagne dans les années 1950, au moment où la Stasi était créée de l’autre côté du Mur, a en effet influencé les pratiques, les manières d’être et les comportements, instaurant un nouveau rapport au monde qui se déploiera avec l’avènement du Web 2.0. L’ère de l’open space est devenue l’ère de la transparence, dans laquelle la multiplication des revendications individuelles se conjugue à l’obsession de la visibilité. Mais contrairement à ce qui se passe dans le panoptique de Bentham, les surveillés sont aussi les surveillants, s’observant les uns les autres avec autant d’assiduité qu’ils se donnent en spectacle. Sans sombrer dans le syndrome « Big Brother », on admettra que certains chiffres donnent le tournis. Facebook compte aujourd’hui 1,3 milliard d’utilisateurs (26 millions en France), Twitter 242 millions (4,5 millions en France). À cela s’ajoutent Linkedin, Tumblr, Pinterest, Google+ ou Instagram qui totalisent presque 800 millions d’utilisateurs (dont la plupart possèdent déjà un compte Facebook).

Même si tout le monde ne se sent pas obligé de dévoiler généreusement sa vie privée et les photos de ses vacances sur son compte personnel, ce nouveau mode de socialisation numérique modifie graduellement le rapport que nous entretenons à notre propre intimité et notre conception des relations sociales, transformées en une véritable économie relationnelle par les réseaux sociaux. Sans compter les fiches de renseignement que nous fournissons à la création d’un compte personnel ou professionnel – alimentant des dossiers qui s’enrichissent continuellement d’éléments nouveaux sur nos goûts, nos activités voire nos orientations politiques –, ce village numérique, que Marshall McLuhan n’aurait pas envisagé dans ses rêves les plus fous, nous amène à quantifier très précisément la valeur des amitiés nouées sur Internet à coup de « like », de « tweet » et autres signalétiques qui permettent de monnayer sa popularité, marchandise plus précieuse que toute autre à l’ère 2.0. Ainsi, derrière le décor idyllique dépeint par les généreux discours sur le partage global se profile un futur moins séduisant : celui d’une société dans laquelle des relations codifiées à l’extrême par l’omniprésence des réseaux sociaux se mesureront seulement à l’aune de la maximisation du plaisir, de l’optimisation de sa visibilité et du caractère strictement utilitaire des rapports humains, tout cela au nom de l’amélioration constante de la communication entre les hommes. Nous n’en sommes pas encore là, c’est certain, mais les ex-agents de la Stasi qui sont encore en vie de nos jours doivent se dire qu’ils ont loupé quelque chose. Peut-être le rapportent-ils très consciencieusement sur le statut de leur compte Facebook.[/access]

*Photo: Film, La vie des autres, Florian Henckel von Donnersmarck

Qui aime bien châtie bien

7
chatiment amour fouet

chatiment amour fouet

L’humour étant aujourd’hui une denrée quasiment disparue (l’omniprésence des humoristes professionnels constituant le revers paradoxal de la médaille et le symptôme du mal, à la façon de la fièvre), on se demande combien d’imbéciles liront au premier degré L’art de battre sa maîtresse, réédition cocasse dont les coupables (le Cherche-Midi) prennent soin, sur la quatrième de couverture, de préciser tout de suite que c’est, au choix, un « exercice de rhétorique », une « farce » ou une « provocation » ; précaution prudente, pour s’éviter les foudres des féministes et la réprobation sentencieuse de la Ministresse des droits de la femme, qui pourrait être facilement scandalisée (être scandalisé est aujourd’hui le cœur de la fonction ministérielle).

Paru en 1768, ce petit livre a pour titre exact Dissertation sur l’usage de battre sa maîtresse, ce qui n’est pas tout à fait la même chose ; un titre plus précis encore aurait été Défense de l’usage de battre sa maîtresse, puisque Pierre-Jean Grosley, l’auteur, s’y emploie à justifier par tous les moyens possible cet aimable passe-temps qui consiste à fustiger celle qu’on aime (c’est-à-dire celle avec qui on trompe son épouse), art qui est selon lui la marque irréfutable des siècles raffinés. De fait, il relit l’histoire entière à partir de ce critère : « Je divise, relativement à la morale et aux progrès de l’esprit humain, tous les siècles possibles en trois classes. Dans les siècles barbares, on n’aimait point, quoiqu’on battît : dans les siècles mitoyens, on aimait, mais on ne battait plus : ce n’est donc que dans les siècles polis qu’on a pu battre sa maîtresse ».

Précisons tout de suite, pour épargner à ce pauvre Grosley l’accusation infamante de sexisme, que l’art pour ces dames de battre leurs amants lui est tout aussi cher, et on ne doute pas qu’il aurait pu écrire le même livre à l’envers, si l’on ose dire ; mais, comme il le précise galamment dans ses notes, « j’ai cru qu’il était de la politesse de céder aux dames le partage le plus avantageux ». Quant à la façon de faire, ce n’est pas vraiment son sujet ; on ne trouvera pas dans cette Dissertation de conseils pratiques ni d’éléments sur la bonne façon de bastonner ou de donner le fouet, mais plutôt des exemples pris chez les Romains et diverses considérations plus ou moins philosophiques sur la nécessité pour bien vivre de battre et se faire battre de temps à autres.

Mais qui était donc ce Grosley à l’esprit si vif, et aux tours si habiles ? Michel Delon nous en dit tout ce qu’il faut savoir dans sa savante préface, notamment que ce contemporain de Diderot et d’Alembert, né en 1718, mort en 1785, fonda à Troyes une académie fantaisiste, qu’il remporta la deuxième place au fameux concours de Dijon qui en 1750 couronna Rousseau (sur « le progrès des sciences et des arts »), qu’il collabora à L’Encyclopédie (article « Roise », tome XIV) et, entre autres marottes curieuses, qu’il s’ingénia à promouvoir les patois locaux et la liberté de chier publiquement dans la rue. Tout ceci, précise Delon, est évidemment à inscrire dans la tradition érasmienne de l’éloge paradoxal ou plus lointainement dans celle de l’Humble proposition de Jonathan Swift. On n’en aurait pas douté une seconde, pas plus qu’on n’hésitera à offrir alentour ce joli petit livre à la présentation soignée (couverture en carton rigide, cahiers cousus), qui pourrait donner des idées à certaines lectrices (ou certains lecteurs), fera rougir les prudes (pas seulement des joues) et verdir les pisses-froids. La bastonnade colore le monde, c’est dire si le nôtre en a besoin.

L’art de battre sa maîtresse de Pierre-Jean Grosley (Cherche-Midi)

*Photo: COLLECTION YLI/SIPA. 00298037_000006

Miracle : un admirateur pour Aymeric Caron !

35
aymeric caron ruquier

aymeric caron ruquier

Il fallait un admirateur pour Aymeric Caron. J’aurais pu le parier : ce fut Jean Birnbaum, responsable du Monde des Livres.

À côté d’une critique extasiée du dernier livre de Catherine Millet, Jean Birnbaum nous offre un billet empli de sympathie intellectuelle et idéologique à l’égard d’Aymeric Caron et de l’ouvrage que celui-ci vient de publier, Incorrect. Pire que la gauche bobo, la droite bobards.

J’indique tout de suite n’avoir lu ni ce dernier livre de Catherine Millet ni Aymeric Caron, à l’évidence d’un genre différent.

Pour Aymeric Caron, j’ose écrire que cela n’a pas beaucoup d’importance, tant la personnalité et les questionnements de ce dernier à la télévision, chez Laurent Ruquier, sont très révélateurs de ce qui l’inspire et le gouverne. Plus une assurance, une arrogance aigres et sommaires à l’encontre de ses adversaires qu’une compréhension et une écoute fines et lucides. Plus de partialité que de qualité.

Surtout, il est clair que le propos de Jean Birnbaum est moins, malgré les apparences, de porter aux nues l’écrit d’Aymeric Caron que de vitupérer à nouveau ce trio, pour lui infernal : Elisabeth Lévy, Eric Zemmour et Robert Ménard.

Encore heureux qu’il n’ait pas ajouté à cette liste quelques personnalités qu’à l’évidence ni lui ni son auteur préféré ne goûtent particulièrement : par exemple, Denis Tillinac, Gilles-William Goldnadel, Eric Naulleau, Alain Finkielkraut ou Ivan Rioufol.

Puisque, semble-t-il, on n’a le droit de dénoncer, pour Jean Birnbaum, qu’à condition de n’être pas invité dans les émissions dont on récuse l’aptitude à la tolérance et à la liberté d’expression, je suis bien placé pour intervenir : Laurent Ruquier, que je pourfends avec constance, m’a toujours privé du plaisir de dialoguer avec Natacha Polony et de la poudre de l’affrontement avec Aymeric Caron.

Dénigrer Elisabeth Lévy comme le fait Aymeric Caron qui la traite « d’omniprésence de l’absence, de grand cri du silence » peut amuser mais relève d’un procès très injuste. Je n’aime pas cette facilité qui consiste à ne jamais contredire sérieusement le fond des convictions mais à tourner en dérision le fait qu’on entend ou qu’on voit trop quelqu’un qui, au demeurant, ne s’est jamais plaint d’une quelconque rareté médiatique.

Est-il nécessaire de venir au secours d’Eric Zemmour qui certes reste assez volontiers dans sa chapelle et répugne à cultiver la solidarité qui devrait être celle des esprits libres ? Faut-il sans cesse lui imputer à charge son talent, son savoir, sa verve de polémiste, son hostilité de la pensée convenue et sa passion du dialogue et de la contradiction ? Ce qui serait loué à gauche serait choquant de la part de cette droite atypique ou de ce souverainisme excitant ?

Quant à Robert Ménard, on aurait pu espérer que la vindicte de Jean Birnbaum à son encontre se soit apaisée depuis son élection royale comme maire de Béziers ! Non pas bien sûr que ses idées, sa conception de la vie sociale et son refus du conformisme stérilisant aient pu devenir ceux du Monde des Livres mais au moins par une sorte de retenue, de prudence face à la légitimation par le suffrage démocratique d’une personnalité et de ses projets – ce qui est bien autre chose que l’autarcie satisfaite d’elle-même d’un journalisme élitiste et méprisant.

Ce qui est au cœur de la venimeuse charge de Birnbaum, en totale connivence avec Caron, tient à la prétendue plainte de ces personnalités détestées parce que les médias ne les inviteraient pas assez alors qu’elles le seraient surabondamment !

Ce serait vraiment les accabler sous une stupidité qui n’est pas leur fort que de les penser ainsi écartelées alors qu’aucune d’elles n’ignore que leur liberté et leur singularité, dans un monde intellectuel et médiatique fade, font leur succès et que celui-ci a pour inévitable rançon les répliques vigoureuses qui leur sont opposées. Mais ces dernières non seulement admissibles mais stimulantes n’ont rien à voir avec les interrogations condescendantes d’Aymeric Caron, adressées à des personnalités qui le dépassent et qui le montrent sans cesse frustré de n’être pas à leur hauteur, et donc onctueusement vindicatif.

Il ne faudrait pas pousser beaucoup Aymeric Caron et Jean Birnbaum pour que leur pensée profonde, qui est d’exclusion et d’ostracisme à l’égard de ces dissidents, soit formulée.

Reste que Jean Birnbaum a tort quand il se plaint de n’entendre que ces polémistes, qui tout au plus sont conviés comme un poil à gratter, une imprévisibilité à cultiver, des partenaires indispensables pour que les auditeurs ou les téléspectateurs ne sombrent pas dans l’ennui à cause du conventionnel de l’exercice : on me comprendra mieux si d’une oreille, un samedi, on entend sur France Inter Christophe Barbier et Laurent Joffrin. On s’endort.

Alors que ceux que je défends et que Caron et Birnbaum vitupèrent réveillent.

Je remercie le second d’avoir rendu grâce au premier : Caron n’aura plus l’aura du martyr.

Le Fantôme de la liberté

19
brigitte bardot livre

brigitte bardot livre

En 1956, alors que  la France s’étendait encore sur la moitié de l’Afrique et que le général De Gaulle n’était crédité que de trois points dans les sondages, Dieu créa la femme, et le rockeur. C’est avec ce parallèle entre Elvis et Bardot que débute la biographie que qu’Yves Bigot, homme de média et historien du rock, vient de consacrer à notre idole nationale, Brigitte Bardot, la femme la plus belle et la plus scandaleuse au monde. Car c’est en 1956 que,  de part et d’autre de l’Atlantique, tous les deux explosent. C’est à partir de là qu’ils vont, en un sens, changer le monde. Un changement culturel , mental, sociologique et peut-être  spirituel  qu’ ils n’ont sans doute pas voulu, ni imaginé,  mais qui bientôt les submergera – au point qu’ils finiront tous deux par rejeter cette transformation dont ils furent le symbole, allant jusqu’à renouer avec les valeurs de leur enfance et leur milieu d’origine, Elvis cloîtré à Graceland sombrant dans l’obésité ordinaire de la Middle class américaine, Brigitte réfugiée dans son arche de Noé de la Madrague, entourée de bêtes comme elle était naguère entourée d’hommes, et scandalisant les nouveaux bien-pensants en prenant des positions à rebours  de celles qui étaient les siennes  du temps qu’elle offusquait la bourgeoisie des années 60. Le parallèle s’impose, même si Elvis meurt jeune, assassiné par le beurre de cacahuètes, alors que Brigitte se survit imperturbablement, drapée dans son propre mythe, hautaine et familière. Il s’impose, et confirme que l’un et l’autre furent des révolutionnaires – l’une des caractéristiques de celui-ci étant de se sentir rapidement dévoré, dépossédé, bafoué par ce qu’il a mis en branle.

En outre, ce parallèle justifie le parti pris d’Yves Bigot qui consiste, au-delà de la personne et même du personnage, et faisant fi des canons habituels de la biographie, à brosser une fresque grouillante, vivante, baroque et bariolée du monde que Bardot a contribué à métamorphoser. Une fresque où le monumental le dispute au familier et à l’intime : monumental lorsque l’auteur décrit « la huitième merveille du monde » dont il rappelle qu’elle fut, de son temps, beaucoup plus regardée, admirée, désirée, imitée, célébrée, adulée, que les sept autres réunies ; le « Totem », dominant comme nul autre la seconde moitié du XXème siècle, et ayant eu « un effet immédiat sur l’ensemble de l’humanité » ( en particulier sur la partie masculine) ; « la Muse » qui fascinait les Beatles et le Général et qui déclencha la vocation musicale du jeune Robert Allen Zimmerman lorsqu’il vivait encore dans le pavillon grisâtre de ses parents à Hibbing, Minnesota, et qu’il ne s’appelait pas encore Bob Dylan. Monumental, mais également intime, quand Bigot raconte comment, adolescent dans le Saint-Tropez des années 60, il la croisait panier au bras faisant ses courses  à la supérette du coin, comment il allait flirter avec des filles de son âge à l’abri du petit pan de mur rose de la Madrague, ou comment il s’amusait à nager dans les eaux calmes à quelques brasses du ponton où la déesse familière et boudeuse bronzait, « Complètement nue/ Au soleil ».

Dans l’immense comme dans le minuscule, Bardot paraît aussi innocente et terrible qu’une force tellurique. Certains observateurs, à l’époque, fronçant des sourcils ou battant des mains, évoquent son animalité, « cette légèreté, cette spontanéité, cette impudicité sauvage » qui fascine plus encore que le dévoilement de sa chair ou la frénésie sexuelle qu’on lui prête. Bardot, commente Simone de Beauvoir, « fait ce qui lui plaît, et c’est cela qui est troublant ». Elle est quelque chose comme l’innocence des premiers âges, le retour à l’Éden, la promesse de l’âge d’or : elle est Eve, mais Eve avant la chute, dans les minutes qui précèdent, alors que tout est encore possible. Elle est à la fois la nature et la liberté – jusque dans un film aussi cérébral que Le Mépris, où elle semble se confondre avec les falaises, les pins grillés de soleil et le bleu du ciel, aussi orgueilleusement indifférente que la nature aux médiocres vicissitudes des choses humaines. A l’époque, Roland Barthes, dans ses Mythologies, note très judicieusement que Bardot «  n’est pas plus licencieuse, mais simplement plus libérée. » C’est cette liberté innocente qui bouleversa le monde bourgeois très corseté de l’après-guerre, et c’est elle encore qui nous bouleverse aujourd’hui, pour des raisons inverses – parce qu’elle nous rappelle avec la cruauté de la nostalgie que nous avons perdu l’une et l’autre, la liberté et l’innocence.

Yves Bigot, Brigitte Bardot, la femme la plus belle et la plus scandaleuse au monde, Don Quichotte, 2014

*Photo: SIPAHIOGLU.00499482_000008

Parler avec les mains

1
assouline annie ernaux

assouline annie ernaux

Emerson disait que le talent seul ne suffit pas pour faire un écrivain : « Derrière un livre, il doit y avoir un homme. » Un homme avec deux mains, puisque l’écriture est un métier manuel non moins qu’intellectuel. Écrire, c’est se saisir, c’est s’emparer de quelque sujet, passion, idée, souvenir, et cela de mille façons possibles, avec rage ou délicatesse, avec désespoir ou confiance. Hannah Assouline a su très tôt que les mains parlaient. Débutant sa carrière de photographe aux Nouvelles littéraires, elle braque immédiatement son objectif sur elles autant que sur le visage des écrivains. Depuis une trentaine d’années, elle n’a cessé de chercher à percer le rapport énigmatique qui existe entre une œuvre, un visage et des mains. Le résultat, sous forme de 44 portraits doubles, couvre désormais tout un mur du siège du Centre national du livre, à Paris. Que les lecteurs de Sollers, Finkielkraut, Gauchet, Quignard ne tardent pas à s’y rendre.[access capability= »lire_inedits »] Car si on peut juger que la méthode d’Hannah Assouline est par trop systématique, elle incite à formuler des questions extravagantes au premier abord, mais non dépourvues d’intérêt.

Alain Finkielkraut a-t-il une tête de réactionnaire ? Et ses mains, ses mains qui, quand il se trouve sur un plateau de télévision, se nouent, se contractent, s’agitent comme si elles vivaient une vie autonome, sont-elles celles d’un triste personnage qui « s’abîme dans des diatribes racistes », comme le supputait il n’y a pas si longtemps un grand titre mandarinal de la capitale ? Les dresseurs de « listes noires » en seront pour leurs frais, car le portrait du philosophe ne laisse rien apparaître de tel. On devine plutôt, à la façon dont l’auteur du Juif imaginaire tient un petit cahier de notes, un on ne sait quoi de mystique ou de pieux. N’est-ce pas ainsi, justement, que les croyants tiennent leur livre de prières ? Voilà où le génie du regard d’Hannah Assouline entraîne le public : à la recherche de signes obscurs, parfois douteux, de cohérence autant que de désaccord, entre un auteur et ses écrits.

Regardez donc les mains embarrassées, sinon désespérées, de Patrick Modiano, posées avec circonspection sur la table comme si l’auteur avait honte de les exhiber ou craint que quelqu’un lui tape sur les doigts. Et puis regardez-le, Modiano, saisi dans le couloir d’un intérieur plutôt cossu, en train d’en raser le mur. Il n’y a pas de doute, c’est bien cet homme-là, « doux comme tous les enfants mal-aimés », qui a pu écrire : « Dans cette chambre de l’hôtel Fremiet, je me demandais si je ne cherchais pas à découvrir, malgré le néant de mes origines et le désordre de mon enfance, un point fixe, quelque chose de rassurant, un paysage, justement, qui m’aiderait à reprendre pied. » Découvrez encore les mains noueuses d’Annie Ernaux, si bien assorties au fruit de leur travail : les mains d’un homme, serait-on tenté de dire, si elles ne dégageaient cette fureur et cette brutalité propres aux femmes en perpétuelle quête d’une passion amoureuse d’où résulte, la plupart du temps, une non moins perpétuelle frustration. « Je ne rêve que de cette perfection-là, sans être encore sûre de l’atteindre : être la dernière femme, celle qui efface les autres […] », peut-on lire dans Se perdre.

Les mains des écrivains détiennent un pouvoir secret, dotées qu’elles sont d’une sorte de souveraineté redoutable. Soit elles renforcent, soit elles atténuent le sens des mots. La folle nonchalance de Sagan, la lascivité de Sollers, la sobriété de N’Diaye s’annoncent au travers de la forme, de la chorographie, de la tenue naturelle de leurs mains. Il est heureux que Hannah Assouline ait la grande intelligence de l’œil pour le voir et le talent pour le montrer.[/access]

L’installation Portraits d’écrivains d’Hannah Assouline est permanente. À voir dans la salle « Cahiers du Sud » de l’hôtel d’Avejan, au Centre national du livre, 53, rue de Verneuil, Paris 7e ; réservation obligatoire : 01 49 54 68 65.

Michel Lang est mort

32
michel lang hotel anglaises plage

michel lang hotel anglaises plage

Il faut bien que vous compreniez, jeunes gens, que nous avons vu disparaître un monde ancien, nous qui avons connu les affres de la puberté entre les deux chocs pétroliers, dans une France qui se vivait encore comme la jolie fille des Trente glorieuses, cherchant dans l’optimisme un second souffle historique dans le modernisme pompidolien puis le libéralisme avancé de Giscard.

Nous avions deux cinéastes pour représenter cette société des seventies où nos cousines avaient des robes à smoke, nos mères des mini-shorts et des lunettes de soleil remontées dans les cheveux et nos père d’incroyables cravates à motif avec des costumes rouille à pattes d’eph et des bottines à talonnettes qui leur donnaient une allure folle quand ils sortaient des R12 TS à siège baquet. Les deux cinéastes s’appelaient Sautet et Lang. Claude Sautet, c’était Vincent, François, Paul et les autres, des histoires d’adultes qui avaient des problèmes d’adultes derrière la vitre des cafés parisiens où ils buvaient des demis au comptoir en fumant des Gitanes maïs avant de décider s’ils allaient quitter Léa Massari pour Romy Schneider.

Et puis il y avait Michel Lang. Michel, pas Fritz.Pardonnez-nous nos offenses mais notre cinéphilie est d’abord née avec les films du dimanche soir sur la première chaine de l’ORTF. Et c’est comme ça que l’on finit par trouver, même quarante ans plus tard, À nous les petites anglaises plus important que Le tigre du Bengale.

Michel Lang vient de mourir et c’est notre jeunesse qui s’en va. On trouve que la faucheuse aurait pu mieux choisir son Lang. Il y avait aussi Jack ou même Carl. Michel Lang, né en 1939, a au moins donné deux films, Hôtel de la plage et À nous les petites anglaises que l’on qualifiera de « culte » par manque d’imagination alors qu’ils sont d’abord de formidables reportages sur le bonheur qu’il y avait d’être français dans les années 70, cette Atlantide temporelle où ont sombré nos dernières illusions historiques et sentimentales. Sautet faisait dans la chronique, Lang dans la comédie. Sautet s’occupait de la crise de la quarantaine chez des mâles hétérosexuels blancs à fort pouvoir d’achat (mais dans les seventies, tous les mâles étaient hétérosexuels, blancs et à fort pouvoir d’achat, même les ouvriers portugais) tandis que Michel Lang, lui, s’occupait de la crise d’adolescence chez des filles et des garçons qui étaient trop petits pour avoir connu mai 68 et qui croyaient vivre pour l’éternité (« ça aurait pu durer un million d’années » comme chantait Nino Ferrer à la même époque) dans un monde où les seuls soucis que l’on connaissait à 17 ans n’étaient ni la drogue, ni la précarité, ni le chômage de masse mais les émois du cœur, le désir fou de ne pas oublier le corps de Sophie Barjac à seize ans que l’on sert contre soi comme si la vie en dépendait alors que Mort Shuman chantait « Un été de porcelaine » dont la mélodie nous poursuivra jusqu’à notre dernier souffle, comme la petite phrase de Vinteuil accompagnant Swann jusque dans son agonie.

On repassera sans doute Hôtel de la plage, ces jours-ci, à la télévision. Il faudra bien regarder ce film. Il ne vaut pas seulement parce qu’un jeune homme y est initié par une jeune et jolie bourgeoise dans un lit-clos breton, une après-midi pluvieuse d’août où l’on ne trouve plus rien d’autre à faire que de chiner chez un antiquaire du côté de Morlaix. Non, Hôtel de la plage nous parle d’une époque où l’on ne reprochait pas au Français moyen d’être un assisté insuffisamment préparé à la compétition mondiale. On ne lui reprochait pas d’avoir le temps de partir un mois en vacances à la mer et dans un hôtel deux étoiles à pension complète, s’il vous plait. En emmenant avec lui ses deux enfants, sa belle mère, voire sa maîtresse alors qu’il n’était jamais que garagiste à Montargis ou clerc de notaire à Pontoise. C’est vous dire si le pouvoir d’achat de Daniel Ceccaldi, qui était à Michel Lang ce que Piccoli fut à Claude Sautet, c’est-à-direl’archétype masculin de ce temps-là, ferait pâlir les salariés d’aujourd’hui dans la France de l’éternelle rigueur.

On pourra peut-être revoir aussi, si les programmateurs ont un peu d’imagination, Une fille cousue de fil blanc (1977). C’est l’équivalent des Choses de la vie chez Sautet, un film construit comme un flash back sur une jeune fille qui meurt écrasée à vélo la veille de son mariage. Bref, c’est une tragédie intime où l’on voit un Reggiani au mieux de sa forme et des actrices féminines jolies comme des cœurs qui ont disparu des écrans radar : France Dougnac et Aude Landry. Michel Lang se faisait grave, poignant et tant pis si on trouve le compliment exagéré mais il y avait dans La fille cousue de fil blanc quelque chose de L’incompris de Comencini.

Comme quoi, Michel Lang, comme tout artiste, se caractérise par l’intuition et celle qui préside à sa Fille cousue de fil blanc, c’est que tout ça, les étés heureux, la France des R16, les seins de Martine Sarcey et le sourire de Myriam Boyer (à moins que ce ne soit le contraire), ça n’allait pas pouvoir continuer encore bien longtemps.

La résurrection de Lazaret

0

Auteur d’un Manuel de résistance à l’art contemporain, des Carnets d’un obsédé et d’une trentaine d’autres romans et pamphlets, Alain Paucard (XIVème arrondissement) est aussi le président à vie du Club des Ronchons, dont firent partie Pierre Gripari et Jean Dutourd. Ce chantre du Paris populaire et des filles de joie, cet admirateur de Guitry et d’Audiard s’était amusé naguère à composer une sorte d’uchronie, que réédite L’Age d’Homme  – louée soit Son infinie sagesse.

Sous les oripeaux de la série B transparaît le conte philosophique, pas vraiment rousseauiste, même si, dans une autre vie, l’auteur fut proche du Komintern (ou quelque chose d’approchant). Dans un Paris à peine futuriste où règne un strict apartheid spatial, le quartier de la Défense, qui symbolise l’enfer sur terre (Le Corbusier et consorts étant considérés par l’auteur comme des criminels de béton) est devenu une sorte de ghetto – le lazaret – réservé non aux lépreux mais aux héroïnomanes, parqués manu militari et livrés au pouvoir de kapos sans scrupules. Trois castes y coexistent ( ?) : les maîtres, qui contrôlent la poudre obligeamment fournie par le Ministère de la Santé ; les esclaves, qui travaillent et les larves, qui meurent. Le lecteur y suit à la trace trois nouveaux-venus, raflés par la police et transportés dans cette jungle urbaine où règne la force brute.

C’est peu dire que Paucard jubile quand il décrit, dans une langue ferme et emplie d’un tranquille cynisme, les atroces jeux de pouvoir qui se déroulent dans ce lazaret. Pourtant, le destin veille et l’horrible pyramide vacille. Unhappy end garantie. Sacré Paucard ! 

Alain Paucard, Lazaret, L’Âge d’Homme.

La vérité sur l’affaire Ilan Halimi?

168
vingt quatre jours

vingt quatre jours

Un soir de janvier 2006 un jeune homme de 23 ans, Ilan Halimi,  est  séduit par une jeune fille sexy, qui l’invite à la raccompagner chez elle à Sceaux. C’est là que les ravisseurs d’Ilan l’attendent. L’appât a fait son boulot et s’enfuit. Le calvaire d’Ilan commence. Il va durer 24 jours jusqu’à sa mort, le 13 février, peu après qu’une automobiliste le retrouve agonisant, mais encore vivant, le long d’une voie ferrée à Sainte-Geneviève-des-Bois.

24 jours de séquestration, de torture. Insultes, coups, le gang des barbares refusait de lui donner à manger ou à boire pour ne pas qu’il urine ni défèque. A la fin, ils l’ont brûlé vif en pleine nature. Ilan va se relever, ramper, puis s’effondrer, contre la barrière de la voie ferrée.

Ce sont ces 24 jours que le film raconte.

Arcady a suivi le récit de la mère d’Ilan, Ruth, ainsi que celui d’Emilie Frèche (co-scénariste du film). L’enlèvement et l’assassinat d’Ilan n’ont été dévoilés au pays qu’après sa mort. Pendant 24 jours, nous ne savions rien. La stratégie de la police fut d’agir dans le plus grand secret et elle avait convaincu la famille Halimi de garder le silence.

Malgré les doutes, les questionnements angoissés des parents face à une stratégie qui ne donnait aucun résultat, la police restait convaincue qu’elle allait retrouver Ilan. Une soixantaine de policiers pourtant à l’œuvre jour et nuit ont  échoué. Le film montre leur traque dans les moindres détails. Sans juger. Juste les faits. Il montre des citoyens complices de la séquestration d’Ilan, là une jeune vendeuse écervelée, là un gardien d’immeuble avide des 1500 euros pour prix de son silence, 22 personnes en tout. Il montre le gang des barbares : des filles et des garçons « des cités », incultes, quasi débiles et fascinés par leur chef, Fofana, un hystérique sanguinaire originaire de la Cote d’Ivoire et mu par sa haine des Juifs. Enfin il montre les parents d’Ilan, Ruth et Didier Halimi, dans une souffrance indicible. (Zabou Breitman et Pascal Elbé, bouleversants). La caméra d’Arcady n’est jamais voyeuse. Elle respecte. Elle se fait toute petite. Elle ne veut pas les déranger.

Ruth a compris dès la première demande de rançon, dès les premiers indices : Ilan a été enlevé parce qu’il est juif. La police ne la croit pas, trouve sa conviction absurde, c’est sa douleur qui l’égare sans doute. Jusqu’au procureur qui nie cette réalité criante.  Il y a pourtant des preuves : d’autres « appâts » ont tenté de séduire d’autres jeunes juifs et il y a les insultes antisémites de Fofana au téléphone, mais rien n’y fait. Pourtant les Barbares affirment qu’ils ont enlevé le jeune Juif parce que les juifs sont riches et solidaires, donc ils vont payer. La police ne veut pas croire à un crime antisémite. Pourquoi ? Ca ferait désordre à l’ordre public ? Ca dérangerait ? Mais qui ? Que se passe-t-il en France pour qu’Alexandre Arcady n’ait trouvé aucun financement auprès des chaînes de télévisions ? Son film raconte pourtant une histoire qui s’est passée chez nous. 22 citoyens ont participé à ce crime même si la plupart n’ont pas tué.

Ce film pourra servir d’outil pédagogique pour  étudier les mécanismes de l’antisémitisme, les disséquer et les combattre haut et fort dans les écoles. Espérons en effet que les éducateurs utilisent  24 jours  pour ouvrir les esprits et appeler un antisémite un antisémite, comme un raciste un raciste.

La rumeur  a commencé à propager l’idée que 24 jours  est un film trop dur. C’est faux. Il y a très peu d’images du calvaire que subit Ilan. Arcady n’en a pas eu besoin. C’est là une des forces de son  film. Et si l’on en sort sonné, c’est  aussi par la honte d’avoir peut-être, au cours de  ces huit dernières années, oublié Ilan.

En salle le 30 avril.

*Photo: Film 24 jours, Alexandre Arcady

Centrafrique : la guerre continue

11
centrafrique bozize sangaris

centrafrique bozize sangaris

Les conflits se succèdent et partant s’oublient bien vite. L’Ukraine ayant chassé les petits soucis africains, c’est tout juste si nous nous rappelons que l’armée française travaille encore à rétablir l’ordre en Centrafrique. Certainement, il n’y a aucun risque qu’une guerre mondiale ou nucléaire naisse là-bas. Pourtant, l’opération Sangaris a constitué un réussi pour l’armée française et demeure indispensable pour briser le cercle vicieux des massacres populaires.

Mais les périls demeurent. Ainsi, en réponse aux atrocités commises par la Séléka, la force venue du nord pour détrôner François Bozizé et mettre au pouvoir Michel Djotodia, s’est organisée depuis quelques mois une nouvelle guérilla, dites des anti-balakas. Ses membres se rôdent encore autour de Bangui, ou même dans certains quartiers de la capitale, notamment près de l’aéroport. Ce sont aujourd’hui les premiers adversaires du pouvoir légitime de Catherine Samba-Panza, président intérimaire, et de l’armée française.

Au sujet de cette guérilla, il faut dissiper quelques erreurs : il apparaît avec de plus en plus de netteté que la qualification de « milices chrétiennes » est parfaitement erronée. Outre le fait que la plupart des Centrafricains sont demeurés dans leur fond des fétichistes et des animistes, il est impossible de trouver ni prêtre ni pasteur ni a fortiori évêque national qui ait encouragé ses fidèles à prendre les armes et à se venger. Les qualificatifs que s’attribuent leurs chefs témoignent de leur barbarie martiale : l’un se fait appeler « Douze puissance », ce qui signifie qu’il est fort comme douze hommes, presque une équipe de rugby à lui tout seul, et son adjoint, pour respecter la hiérarchie, seulement « Huit puissance »…

Ces miliciens sont, selon nos informations, payés par François Bozizé, qui aurait au cours de son mandat empoché un butin de 150 millions d’euros. Sachant qu’une kalach se négocie entre 70 et 100 euros dans la région, on imagine combien d’armes de poing il peut fournir à ses troupes. Récemment, un site internet local diffusait une conversation en sango, la langue usuelle du pays, entre Bozizé et l’un de ses féaux, son ancien chauffeur qu’il a fait commandant selon la longue tradition des Généraux Tapioca et Alcazar, où le satrape exilé encourageait les troupes des anti-balakas au massacre.

Il faut noter aussi le rôle ambigu de l’Ouganda dans toute cette affaire. L’allié local des Etats-Unis se comporte comme un prédateur. Outre le fait que selon des sources sûres François Bozizé serait réfugié à Kampala, la capitale ougandaise, les troupes du puissant voisin prétextent de la traque de l’Armée de résistance du Seigneur du soudard Joseph Kony pour piller impunément l’est de la Centrafrique, faisant main basse sur des diamants ou de l’ivoire. Ce Joseph Kony est une sorte de monstre comme cette partie de l’Afrique, depuis qu’elle est livrée à l’anarchie, a su en produire quelques uns : on lui prête, à lui et son armée, pas moins de 100 000 victimes, dans toute la région. Fin mars, l’armée américaine avait déployé des hélicoptères et des forces spéciales pour tenter enfin de l’appréhender. Mais, rusé comme le renard, il échappe depuis des années à toutes les tentatives de l’abattre, naviguant habilement à travers les frontières poreuses des deux Congos, du Soudan, de l’Ouganda et de la Centrafrique.

Joseph Kony ou non, du Rwanda à la Centrafrique en passant par le Congo-Kinshasa, toute la région semble être devenue un gigantesque terrain de jeu pour puissances occidentales, Etats-Unis en tête, il s’agit d’assurer, plus que la sécurité des habitants, le contrôle de pays riches en diamants, en or et en uranium.

*Photo : Laurence Geai/SIPA. 00679096_000026.

Stasi, la préhistoire du voyeurisme

4
surveillance généralisée stasi

surveillance généralisée stasi

Si on la compare à d’autres polices politiques, et en particulier à celle du grand frère russe, le NKVD, remplacé en 1954 par le KGB, la Staatssicherheit, police d’État créée en février 1950, s’est montrée très modérément meurtrière. Même si la sinistre organisation s’est rendue coupable d’arrestations arbitraires, voire d’enlèvements pratiqués à l’Ouest, de tortures et, de façon beaucoup plus exceptionnelle, d’assassinats politiques, la Stasi a adopté, à partir de la fin des années 1950, une approche à la fois originale et très ambitieuse de la sécurité d’État, passant de la répression à la « prévention ». En accord avec l’ambition des dirigeants est-allemands qui voulaient que le Parti, le SED, englobe toute la société, priorité est donnée, à partir des années 1960, à l’« éducation des citoyens ». Le moins qu’on puisse dire est que la Stasi a pris ce programme très à cœur.[access capability= »lire_inedits »]

Erich Mielke, son chef tout-puissant de 1957 à 1989, a vite compris l’intérêt de laisser en place les groupes d’opposition et de les infiltrer ou d’en isoler graduellement les membres en utilisant toutes sortes de stratagèmes : lettre de dénonciation, tracasseries administratives, gel de la promotion, amputation du salaire, message anonyme envoyé à l’épouse ou l’époux pour dénoncer une infidélité imaginaire, ou encore aux amis pour dénoncer le citoyen suspecté… comme agent de la Stasi.
Dans certains cas, les méthodes d’intimidation témoignaient d’un degré d’inventivité extrême. Ainsi, les agents de la Stasi n’hésitaient pas à s’introduire chez les citoyens placés sous surveillance pour y dérober tous les rouleaux de papier hygiénique, déplacer les objets ou le mobilier de la maison ou tout simplement laisser le courrier ouvert bien en évidence dans la boîte aux lettres. L’essentiel étant, plus encore que de surveiller, de faire savoir aux « suspects » qu’ils étaient surveillés ou susceptibles de l’être. Afin d’exercer un contrôle plus efficace sur la population, les services d’Erich Mielke s’appuyaient également sur presque 200 000 Inoffizielle Mitarbeiter, les « informateurs non-officiels », recrutés de manière temporaire et très discrète parmi les habitants de toutes origines auxquels on proposait de rendre un « service » qui allait d’un simple dépôt de courrier dans une boîte aux lettres jusqu’à la rédaction de rapports circonstanciés et quotidiens sur les proches, les amis, voire l’époux ou l’épouse.

Pour rendre ce genre de service, il ne fallait pas contacter la Stasi : c’était elle qui vous contactait. Chacun était libre d’accepter ou de refuser. Il s’agissait simplement de tester la résistance à l’incitation, le dévouement à la cause du Parti ou, au contraire, la déloyauté, invariablement consignés dans un rapport qui allait grossir les archives dont on a retrouvé plus de 180 kilomètres après la réunification allemande, en dépit des efforts désespérés pour en détruire le plus possible après l’annonce de la chute du Mur. La Stasi qui, au plus fort de son activité, employait 91000 personnes et possédait au moins 5 millions de dossiers sur un total de 17 millions d’habitants, a pu ainsi, pendant quarante ans, rendre les Allemands de l’Est complètement paranoïaques.

Cependant, les efforts de la sinistre agence de renseignement pour contrôler l’Allemagne de l’Est apparaissent aujourd’hui dérisoires au regard du développement des moyens de contrôle parfaitement démocratiques, comme la vidéosurveillance, les radars automatiques, voire les écoutes judiciaires – à condition qu’elles ne se retrouvent pas sur la place publique… Ce qui pose une question : pourquoi investir autant de moyens humains et financiers dans la surveillance quand on peut tout simplement laisser les individus faire ce travail eux-mêmes ?

Dans Surveiller et punir, Michel Foucault reprenait le célèbre motif du panoptique de Jeremy Bentham, sorte de prison modèle dans laquelle un gardien, logé dans une tour centrale, avait la possibilité d’observer tous les prisonniers, enfermés dans des cellules individuelles autour de la tour, sans que ceux-ci puissent savoir s’ils étaient observés et sans qu’ils puissent s’observer les uns les autres. Ce dispositif devait, nous dit-on, susciter un « sentiment d’omniscience invisible » chez les détenus, identique à celui que cherchaient à créer les voleurs de papier toilette de la Stasi chez les malheureux qui se trouvaient dans leur viseur. Bentham, cependant, n’était pas uniquement un concepteur de prison. En tant que père de la philosophie utilitariste, il a anticipé l’évolution déterminante qui voit aujourd’hui l’existence d’une partie de l’humanité tout entière déterminée par la recherche de l’épanouissement matériel. Comme l’a fort bien pressenti et théorisé Bentham, les individus contemporains ne cherchent qu’à « maximiser » leur plaisir, en procédant à un calcul hédoniste et relationnel. Et pour que le plaisir soit complet, il convient aussi d’en tenir informé ses congénères.

Foucault avait également anticipé les possibles applications du panoptique à l’ère de l’open space. Le concept d’aménagement de « bureaux paysagers », conçu par les frères Eberhard et Wolfgang Schnelle, tous deux consultants en Allemagne dans les années 1950, au moment où la Stasi était créée de l’autre côté du Mur, a en effet influencé les pratiques, les manières d’être et les comportements, instaurant un nouveau rapport au monde qui se déploiera avec l’avènement du Web 2.0. L’ère de l’open space est devenue l’ère de la transparence, dans laquelle la multiplication des revendications individuelles se conjugue à l’obsession de la visibilité. Mais contrairement à ce qui se passe dans le panoptique de Bentham, les surveillés sont aussi les surveillants, s’observant les uns les autres avec autant d’assiduité qu’ils se donnent en spectacle. Sans sombrer dans le syndrome « Big Brother », on admettra que certains chiffres donnent le tournis. Facebook compte aujourd’hui 1,3 milliard d’utilisateurs (26 millions en France), Twitter 242 millions (4,5 millions en France). À cela s’ajoutent Linkedin, Tumblr, Pinterest, Google+ ou Instagram qui totalisent presque 800 millions d’utilisateurs (dont la plupart possèdent déjà un compte Facebook).

Même si tout le monde ne se sent pas obligé de dévoiler généreusement sa vie privée et les photos de ses vacances sur son compte personnel, ce nouveau mode de socialisation numérique modifie graduellement le rapport que nous entretenons à notre propre intimité et notre conception des relations sociales, transformées en une véritable économie relationnelle par les réseaux sociaux. Sans compter les fiches de renseignement que nous fournissons à la création d’un compte personnel ou professionnel – alimentant des dossiers qui s’enrichissent continuellement d’éléments nouveaux sur nos goûts, nos activités voire nos orientations politiques –, ce village numérique, que Marshall McLuhan n’aurait pas envisagé dans ses rêves les plus fous, nous amène à quantifier très précisément la valeur des amitiés nouées sur Internet à coup de « like », de « tweet » et autres signalétiques qui permettent de monnayer sa popularité, marchandise plus précieuse que toute autre à l’ère 2.0. Ainsi, derrière le décor idyllique dépeint par les généreux discours sur le partage global se profile un futur moins séduisant : celui d’une société dans laquelle des relations codifiées à l’extrême par l’omniprésence des réseaux sociaux se mesureront seulement à l’aune de la maximisation du plaisir, de l’optimisation de sa visibilité et du caractère strictement utilitaire des rapports humains, tout cela au nom de l’amélioration constante de la communication entre les hommes. Nous n’en sommes pas encore là, c’est certain, mais les ex-agents de la Stasi qui sont encore en vie de nos jours doivent se dire qu’ils ont loupé quelque chose. Peut-être le rapportent-ils très consciencieusement sur le statut de leur compte Facebook.[/access]

*Photo: Film, La vie des autres, Florian Henckel von Donnersmarck