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Qui a tué la politique?

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Impuissance face au chômage de masse et à la désocialisation, scandales et affaires à répétition, règlements de comptes entre egos à l’intérieur de chaque camp : chaque semaine amène sont lot de désillusions sur la politique. Il est facile de dénoncer la « trahison » des politiques, la « dictature des marchés » ou un vaste « complot », comme se plaisent à le faire les courants d’extrême droite et leurs nouvelles troupes de jeunes déculturés. Mais pour qui veut s’arracher à la dictature du présent et de l’information en boucle, la question vaut la peine d’être posée autrement : comment en est-on arrivé là ?  Autrement dit : que s’est-il passé pour qu’en un quart de siècle, nos ressources politiques, intellectuelles et morales se soient érodées à ce point ?

La seconde moitié des années 1970 marque un premier tournant en mettant en scène, par le biais de ceux que l’on a appelé les « nouveaux philosophes », une nouvelle catégorie d’intellectuels médiatiques et imprécateurs qui vont opposer l’éthique à la politique dans la plus grande confusion. Assimilée à l’idéologie et soupçonnée d’être potentiellement totalitaire, la politique est discréditée et invalidée dans sa capacité de transformation sociale. L’individu drapé dans la morale s’oppose au Maître, au Pouvoir, érigés en nouvelles figures du Mal ; l’État, la raison, la philosophie des Lumières sont sommairement remis en cause. Si le communisme a été mis en question au cours de ces années-là, il ne l’a pas été à partir d’une compréhension en profondeur du phénomène totalitaire et d’une pensée renouvelée du politique, mais avant tout du fait de son propre archaïsme et par une culture post-soixante-huitarde qui a nourri la méfiance et le soupçon vis-à-vis de l’État et de la politique.

La victoire de la gauche, en 1981, repose en fait sur un paradoxe qui va largement déterminer les circonvolutions et les revirements ultérieurs : cette victoire électorale intervient sur fond d’érosion de la doctrine communiste et socialiste qui structurait l’identité de la gauche depuis le XIXe siècle. Mitterrand sera le maître de cette ambigüité, sur fond d’impuissance à résoudre le chômage de masse et de fuite en avant dans la construction européenne.[access capability= »lire_inedits »]

L’« héritage impossible de Mai-68 » va alors largement servir de substitut à la crise de la doctrine, au moment où nombre de leaders étudiants liés à l’extrême gauche se reconvertissent en nouveaux permanents du Parti socialiste où ils feront carrière. La création de SOS Racisme, liée à ce qu’un publicitaire a dénommé la « génération Mitterrand », constitue un point marquant de ce basculement. À la figure du militant politique traditionnel se substitue celle qui combine la figure de la morale, des médias et du show-biz « engagé ». Sommes-nous sortis d’une telle situation ?

Les nouvelles générations qui se sont formées dans les ruines des idéologies passées et dans l’ère du vide ont subi les discours en boucle des nouveaux rhéteurs de la post-modernité : « Nous sommes dans le désert, et il ne sert à rien de le regretter ; au diable, pêle-mêle, l’esprit de synthèse, la raison et la recherche de l’unité ; que vivent et s’épanouissent les discontinuités et les différences, les chemins de traverse et leurs impasses, le mélange des genres, l’affect et l’inachevé comme expression de la créativité. N’avons-nous pas assez souffert dans le passé de toutes ces entités abstraites et de leurs serviteurs qui masquaient leur désir de domination et de puissance ? Ne nous faut-il pas désormais renoncer à interpréter le monde et l’Histoire ? » Le passé apparaissant désormais sans ressources et l’avenir indiscernable, le présent devient existentiellement flottant ; l’activisme, le règne de l’image et de la réussite tentent, tant bien que mal, d’y remédier.

À gauche comme à droite, surfer sur les évolutions dans tous les domaines devient une nouvelle façon de faire de la politique. Déconnectée de toute vision historique et ayant perdu ses finalités propres, l’activité politique devient une affaire de gestion et d’adaptation dans un monde chaotique où le marché fait office de fondement du réel et de modèle hégémonique pour l’ensemble des activités sociales. Le « changement » remplace le « progrès » ; le management et la communication, avec leurs multiples spécialistes et boîtes à outils, sont érigés en méthodes et en valeurs de référence.

Le style et la pratique des politiques vont également changer. Le discours tend à s’aligner sur un « franc parler » qui fait fi de la syntaxe et affirme sans ambages ses propres ambitions : « La présidentielle, j’y pense… et pas seulement en me rasant », déclare tout bonnement Nicolas Sarkozy lors d’une émission de télévision en 2003. Un ministre de l’Intérieur qui reçoit torse nu des journalistes en émettant des jugements à l’emporte-pièce sur ses « amis » politiques, un président de la République qui grimpe les marches de l’Élysée en tenue de jogger, un « président normal » : on dirait que l’homme d’État a beaucoup changé. Comme la société, il est devenu plus sentimental. Il lui faut désormais « être gentil », « aimer les gens » tout en maîtrisant la production du message et des images. En d’autres termes, il s’agit de mettre en œuvre une stratégie de communication qui conjugue cynisme et sentimentalisme. L’« écoute de la souffrance », jusqu’ici réservé aux thérapeutes, devient un nouveau thème politique, en écho au développement de la victimisation dans l’ensemble de la société. Quant aux histoires de couples, elles donneront lieu à des feuilletons médiatiques comme on n’en avait encore jamais connus. Les  nouveaux « hommes d’État » incarnent à leur manière l’érosion des institutions.

Nombre de dirigeants et d’élus ont ainsi accompagné le courant de déculturation historique et politique qui concerne une bonne partie des pays européens, et tout particulièrement la France : nation politique s’il en fût, celle-ci ne s’en remet pas.  « Le changement, c’est maintenant ! » : la déjà célèbre formule traduit, on ne peut mieux, la réitération d’une impuissance qui fait du présent la référence suprême, agrémentée de promesses électoralistes qui n’engagent que ceux qui veulent bien y croire, en attendant le prochain « tournant ». La politique est devenue bavarde, laissant croire qu’on a changé la réalité quand on a beaucoup parlé d’elle. Malgré les multiples démentis infligés, précisément, par le réel et les taux record d’abstention, la politique et les affaires reprennent toujours, avec, à chaque fois, les grandes déclarations de principe et leur lot d’indignations : « Cette fois-ci, nous saurons en tirer les leçons. » Nous vivons un moment historique de décomposition qui « n’en finit pas de finir »…

Si « tout n’est pas politique » et si « la politique ne peut pas tout », nous n’en attendons pas moins de la politique qu’elle nous permettre de sortir de ce climat délétère, en se réarticulant à l’Histoire et en nous disant clairement ce qu’est ce « cher et vieux pays » et où il va. C’est à cette condition que le pays pourra retrouver l’estime de lui-même.[/access]

*Photo : BENAROCH/SIPA. 00560149_000050.

Michel Houellebecq et le nihilisme

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Dans le magazine Lui de ce joli mois de mai (avec Rihanna en couverture ), Michel Houellebecq explique à Frédéric Beigbeder qu’il n’est pas un nihiliste, mais un conservateur comme Benoît Duteurtre, un ami et un écrivain que j’apprécie beaucoup, tout comme Michel Houellebecq d’ailleurs et Frédéric Beigbeder qui ne le ménage pas dans cet entretien. Mais le nihilisme ne se réduit pas aux révolutionnaires russes du dix-neuvième siècle. Pour être plus explicite, je dirai que le nihiliste se définit d’abord par sa méfiance à l’endroit de la supériorité de la raison : elle est une fiction ne servant qu’à masquer le non-sens de l’existence.

L’existence, justement, qui est au cœur de tous les systèmes philosophiques, apparaît aux nihilistes au mieux comme une sombre affaire qui apporte plus de désagréments que de plaisirs, au pire comme une joyeuse apocalypse. Comment y mettre fin, tant individuellement que collectivement, est une des questions récurrentes des penseurs nihilistes. Il ne s’agit pas d’aménager au mieux la geôle dans laquelle nous croupissons, mais d’en bloquer l’accès. Certes, on peut estimer qu’il s’agit plus d’une posture esthétique, voire d’une forme d’humour noir, que d’une pensée à forte valeur ajoutée. Mais on ne peut nier que dans son radicalisme, elle finit un jour ou l’autre par toucher chacun et ébranler nos convictions les plus tenaces sur la perpétuation de l’espèce. Michel, permets-moi de te dire, que tu m’apparais comme une des incarnations les plus accomplies du nihilisme actuel. Comment pourrait-il en être autrement de la part d’un lecteur de Schopenhauer et d’un auteur d’un superbe essai sur Lovecraft, sous-titré : contre le monde, contre la vie ?

L’application mobile de Causeur enfin disponible

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Après le lancement le mois passé de notre application Causeur le mensuel permettant de lire notre magazine sur tablette (déjà un millier de téléchargements !), vous pouvez maintenant lire les articles du site sur mobile, grâce à l’application Causeur.fr.
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En attendant, bonne lecture (et n’hésitez pas à recommander l’application à votre entourage) !

La diplomatie zéro-polaire de Laurent Fabius

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fabius quai orsay bercy

Le 15 janvier, Laurent Fabius était l’invité du dîner de La Revue des Deux Mondes. Dans son numéro de mai, le discours du premier de nos diplomates est retranscrit sous le titre « Les priorités de la politique étrangère de la France« . Pour celui qui se sentirait perplexe voire perdu face aux soubresauts de la stratégie française depuis deux ans, le titre est alléchant. Malheureusement, il s’agit davantage du reflet d’une pensée diplomatique fourre-tout plutôt que de vraies priorités. Théoriciens et praticiens des relations internationales s’abstenir.

D’emblée, la phrase d’accroche donne le ton: « La France n’est pas la plus grande nation du monde et néanmoins il suffit de lire la presse anglo-saxonne pour constater qu’on nous fait beaucoup de compliments sur notre politique étrangère. » Sans complexe, Laurent Fabius évalue sa politique à l’aune des commentaires des journalistes anglo-saxons. Les faucons du Times ou de Fox news sont satisfaits et il faut qu’on sache pourquoi.
Pour expliquer ces éloges, Fabius dresse un tableau caricatural de l’histoire diplomatique contemporaine  : avant-hier un monde bipolaire et hier un monde unipolaire où tout était simple. Aujourd’hui, « le chaos zéro-polaire« , jargonne notre diplomate en herbe. Un monde où la France est bien seule à encore jouer les justiciers depuis que les Américains ont lâchement abandonné la cause. « La France est un des seuls pays qui peut intervenir, dont la parole soit action » déclame sans rire Laurent Fabius, avant de décliner les moyens de cette action autour de quatre objectifs :
Premièrement, la paix et la sécurité en menant la guerre contre le terrorisme en Afrique et en luttant contre la prolifération des armes de destruction massive (il cite l’Iran mais oublie de mentionner la Syrie…). Donald Rumsfeld, sors de ce corps!
Le second objectif diplomatique est une consensuelle tarte à la crème climatique. Lors de la conférence multinationale qui se tiendra à Paris, « beaucoup de décisions que nous allons prendre seront dictées par cet objectif« . Pour des résultats connus d’avance: une déclaration d’intention sans suite (mais surtout une belle tribune où Ségolène Royal jouera des coudes sur la photo finale).
Le troisième objectif, c’est l’Europe. Elle doit « avancer concrètement sans nous perdre dans d’inutiles et longues discussions institutionnelles. » Parce que les institutions européennes c’est pas du concret? Ça pourrait rappeler de mauvais souvenirs à notre diplomate-en-chef. Le référendum de 2005 par exemple…
Enfin le quatrième objectif, l’unique réelle priorité de Laurent Fabius: la diplomatie économique. Contrats en Chine, en Arabie Saoudite, en Turquie ou à Cuba, les discours sur les droits de l’homme ressassés sur tous les tons à Paris disparaissent dès qu’on parle d’argent. Mais c’est de bonne guerre. Après les municipales, François Hollande avait aussi songé à Fabius pour occuper Bercy ou Matignon. Au fond, il savait bien que l’économie est son seul vrai intérêt. Mais vous comprenez, l’économie française c’est un peu ennuyeux. Alors, Fabius a fait rebaptiser son portefeuille « ministère des affaires étrangères et du développement international ». Et pourquoi pas « ministère des finances étrangères » avec Fleur Pellerin comme ambassadrice de la fabiusie internationale? En réalité, les grandes questions de paix et de sécurité sont périphériques pour le chef de notre diplomatie. D’ailleurs François Hollande préfère les analyses de Jean-Yves Le Drian sur les dossiers ukrainien, iranien, syrien, africain…
Pour preuve, alors que le Congrès américain s’apprête à établir une liste de sanctions qui frapperait le cabinet du Kremlin, François Hollande d’après Le Figaro, recevra Vladimir Poutine à dîner à l’Elysée, la veille du 70ème anniversaire du débarquement. Sans doute l’occasion de rassurer les chantiers navals de St Nazaire. Le Tsar de toutes les Russies et notre président normal partageront ensuite en Normandie la tribune en compagnie d’une quinzaine de chefs d’Etat. Laurent Fabius entre Vladimir Poutine et la Reine d’Angleterre, un selfie inoubliable sans doute!
Car sur le dossier ukrainien, Hollande (comme Obama) est pressé de tourner la page:  » Nous ne devons pas considérer seulement la Russie d’aujourd’hui pour laquelle nous avons d’ailleurs de l’amitié mais aussi la Russie qui a été solidaire avec la France dans l’épreuve et qui a payé un lourd tribut pour lutter contre le nazisme. » Du de Gaulle dans le texte! Au conseil européen de Bruxelles du 21 mars, un tel archaïsme a suscité la sainte colère de la Ligue des droits de l’Homme: « La venue de Vladimir Poutine ne doit pas apparaître comme une caution de son régime« . Ce n’est pas la presse anglo-saxonne qui dira le contraire…

Chris Garneau : L’hiver au corps

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Avis aux amateurs de mélancolie en laine polaire qui préféreront toujours Un singe en hiver à Pas de printemps pour Marnie, L’été meurtrier ou Légendes d’automne uniquement par snobisme saisonnier : Winter Games est pour vous. Cet album a été enregistré en hiver, au milieu d’un cimetière sibérien (pour une meilleure réverbération), par une nuit de pleine lune (pour les bonnes ondes). Je ne suis pas sûr de ces deux dernières assertions et pourtant : plus triste et majestueusement beau, tu meurs enneigé. Mais c’est le lot des artistes inspirés par Nico, comme l’est Chris Garneau.

Non seulement cette nouvelle livraison du chanteur originaire de Boston révèle les chants d’une âme de cristal à la mélancolie scarifiée (« Pas grave » et son archet crissant sur les veines de spectres égarés, « Winter Song N°2 » et ses hululements médiévaux, « Danny » qui nous rappelle un Christophe capable de flotter dans l’éther ouaté), mais l’auditeur sent ici une réelle et profonde désolation immanente, qui ne relève pas de la pose affectée ou de l’exercice de style.

Et la question se pose alors : Mais quelle est l’origine de la résignation traumatique de Chris Garneau ? Le chanteur a donné un début de réponse lors de son récent passage dans l’excellente émission de France Inter « Ouvert la nuit » : cela remonte à son enfance, période pendant laquelle il a fréquenté des… écoles françaises. En effet, à l’âge de 7 ans, le jeune Garneau s’est retrouvé à l’école primaire de notre éducation nationale, dont les méthodes d’enseignement et techniques d’apprentissage lui ont laissé des traces indélébiles : « Ce qui m’a le plus surpris, c’était l’école, c’était beaucoup plus strict qu’aux États-Unis. J’ai été jeté dans une école française normale et ça a été un véritable choc : la couleur du stylo que vous devez utiliser, le bon cahier, « Christopher tu es pénible, mais qu’est-ce que tu fais-là ?! », etc. »

Ceci dit, le chanteur peut s’estimer heureux d’avoir échapper aux profs lanceurs de craies et aux pédagogues allumés qui collaient des paires de claques aux élèves dubitatifs devant l’équation à trop d’inconnues inscrites sur le tableau.

Ami Garneau, sache que rien n’a changé aujourd’hui. En effet, au moment où j’écris ces lignes, ma fille – je vous jure que c’est vrai comme disait Desproges – cherche son crayon de papier pour faire ses devoirs. Moi :  » prends un stylo si tu ne le trouves pas ». Elle : « ben il me faut un stylo bleu ». Moi : « prends un stylo noir ». Elle : « ben j’ai pas le droit ». Comment s’étonner avec ça de l’incapacité de la France à exporter autre chose que l’important niveau d’anxiété de ses élèves (inquiets pour leur avenir dans l’hexagone surtout).

Pour en revenir à Winter Games, ce nouvel album ouvre un nouveau champ de perspectives pour Garneau : aussi paradoxal que cela puisse paraître, on sent ici une volonté de sa part de présenter une œuvre plus accessible, ouverte au grand public, moins indie-underground qu’auparavant. Et même si l’objet souffre d’une trop grande linéarité – malgré de belles fulgurances et la bonne tenue générale des compositions – il ne peut laisser froid personne.

Chris Garneau s’était déjà fait remarquer en 2009 avec El Radio, son deuxième album. Cet ensemble conceptuel de pop baroque se terminait par un triptyque éloquent : « Winter Songs »… Tout le monde a ses petites obsessions, mais comme le dit l’artiste lui-même : « C’est pas grave » :

Pour aller plus loin :

Dans la même galaxie revendiquant l’influence de l’icône Nico, à découvrir également : Soap&Skin  et Majeur.

Chris Garneau, Winter Games, Clouds Hill (sortie le 14 avril 2014)

*Photo: Album Winter Games, Chris Garneau.

Le corps dans tous ses états

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Sur les planches photographiques présentées à la galerie Baudoin Lebon s’affichent des corps déformés, atrophiés, secoués de spasmes… Il y a des hommes et des femmes de tous âges, et même quelques enfants qui regardent fixement l’objectif de l’appareil photo. Ce sont les patients du Professeur Charcot à La Salpêtrière dans les années 1880, et ils ont été photographiés à la demande de ce dernier par les Services photographiques de l’hôpital pour documenter les symptômes de l’hystérie. La définition de l’hystérie donnée ici dépasse donc le sens courant que l’on connaît pour s’attacher à la définition médicale de cette « maladie ».

L’accrochage des planches suit une progression des cas les plus simples aux cas les plus spectaculaires, une sorte de cheminement vers la monstruosité. Les dernières planches sur le mur du fond présentent ainsi des cas d’orteils et de doigts surnuméraires, et elles frisent la parade de monstres de foire : c’est précisément ce que ses adversaires reprochaient à Charcot. Celui-ci montrait (ou exhibait) les cas les plus intéressants lors de ses « leçons du mardi » qui attiraient les foules. Freud lui-même y assista longuement lorsqu’il suivit l’enseignement de Charcot, il en ressortit fort impressionné. A la vue de ces planches, on ne peut s’empêcher de se demander dans quelle mesure les patients savaient à quoi ils participaient, un autre reproche souvent adressé à Charcot. Outre le recours fréquent à l’hypnose qui privait les patients de la conscience de leurs actes, on sait que Charcot mettait en scène ces photographies soigneusement, ce qui se voit ici. Le cadrage et la lumière semblent souvent calqués sur ceux des studios de portraitistes, voire ceux des théâtres. D’où une interrogation : quelle part de jeu d’acteur dans les attitudes des patients ? Une des planches apporte un élément de réponse : on y voit un homme nu allongé sur un lit qui se contorsionne puis exécute des mouvements de gymnastique (dont un poirier). Il regarde droit dans l’objectif à deux reprises ce qui semble indiquer qu’il savait ce qui se passait à ce moment-là. Les adversaires de Charcot suggéraient volontiers que celui-ci exerçait une emprise puissante sur ses patients…

En regard des planches de Charcot, la galerie propose quelques photographies de trois artistes qui travaillent sur le corps et la folie : Roger Ballen, Joel Peter Witkin et Les Krims. Tous trois mettent en scène leurs images, parfois dans une esthétique théâtrale, ce qui les rapproche des planches photographiques exposées. Witkin travaille en outre sur les fantasmes sexuels et on peut trouver dans son oeuvre un écho de l’origine du mot « hystérie », à savoir « utérus ».Cependant Charcot considérait que ses patients étaient malades et non fous : il insistait sur l’aspect neurologique de leurs symptômes plus que sur la dimension psychosomatique (refoulement sexuel), ce qui explique qu’il y ait aussi des hommes parmi ses patients hystériques. Confronter les travaux de photographes intéressés par la folie et les êtres monstrueux aux photographies des patients de Charcot se révèle alors une fausse bonne idée… Les planches de Charcot laissent une impression bien plus forte, car même si elles étaient mises en scène elles représentent des patients qui souffrent, et non une vision artistique de la douleur ou de la folie. Les images de Ballen survivent tout de même à cette confrontation car elles se situent à mi-chemin entre l’art et le documentaire puisqu’il photographiait aussi des personnes handicapées.

Derrière la dramatisation voulue par le professeur Charcot, la vérité des corps malades s’affirme avec force dans ces séries de photographies et leur donne une autre dimension…

« Hysteria », galerie Baudoin Lebon (Paris 3ème) jusqu’au 10 mai 2014.

 

*Photo : Albert Londe, document du service photographique de la Salpêtrière, 1893, Courtesy baudoin lebon.

Moulay-Egalité

moulay hicham maroc

La monarchie, affirmait Jacques Bainville, a un gros défaut, c’est qu’il lui arrive parfois de ressembler à une république. Notamment lorsqu’aux alentours du souverain gravitent des cousins ou des oncles ambitieux qui maudissent les hasards de la naissance et passent leur vie à essayer de se rattraper, sans souci des dommages collatéraux que leur jalousie risque d’entraîner. C’est le syndrome de Philippe-Egalité, du nom donné en 1792 au duc d’Orléans, qui soutint la Révolution dans l’espoir qu’elle l’appellerait à remplacer son cousin Louis XVI, qui vota la mort du roi mais finit quelques mois plus tard sur l’échafaud, dévoré par le monstre qu’il avait financé à coup de millions. Toutes choses égales par ailleurs, c’est à cette figure que fait penser de nos jours le prince Moulay Hicham – le cousin germain du roi du Maroc Mohammed VI, dûment estampillé « Prince rouge » par des médias qui savent que leur public raffole de ce genre de situation, où la petite histoire se mêle à la grande.

D’autant que le parallèle avec notre duc d’Orléans ne s’arrête pas là. Comme lui, Moulay Hicham est richissime ; comme lui, il est actif, prêt à payer de sa personne ( et de sa fortune) pour avancer ses pions ; comme lui, il semble brillant, en tous cas bardé de diplômes ;  comme lui, il a réussi à se convaincre lui-même de la pertinence de ses propres théories, et à paraître sincère lorsqu’il les expose devant une presse ronronnante de plaisir. Comme le duc d’Orléans enfin, Moulay Hicham donne le sentiment d’être prisonnier d’une logique de radicalisation qui, à chaque fois que se trouve réalisée une réforme qu’il réclamait, le pousse à déclarer qu’on n’est pas allé assez loin, qu’il faut faire un pas de plus, que l’on doit poursuivre et accélérer le processus.

C’est ainsi  qu’en mai 2011, alors que le Maroc s’est dégagé du tourbillon des « printemps arabes » en mettant en chantier une nouvelle constitution, Moulay Hicham, interrogé dans L’Express, se contente de plaider pour une monarchie réformée – tout en insistant sur l’immobilisme du régime, et sa difficultés à évoluer : « L’institution monarchique est à la fois une institution d’arbitrage et le symbole de l’identité de la nation. Les populations de ces pays adhèrent majoritairement à ce concept. Mais cela pourrait bien, à terme, ne plus être le cas si ces monarchies ne prennent pas en compte l’aspiration des peuples au changement. Or elles peinent à faire face à cette urgence. » Et au journaliste qui lui demande si la réforme peut s’accomplir, le Prince répond que soit elle « tourne court, car elle ne va pas assez loin, et la contestation continuera. Soit le roi choisit d’aller au bout du processus, mais dans ce cas il risque de se voir demander des comptes (…). Parce que le pouvoir a trop attendu et que le temps presse, on risque aujourd’hui de devoir tout faire en même temps. »

À l’en croire, l’horizon semble bouché, et l’évolution peu vraisemblable. Quelques semaines plus tard, cependant, Mohammed VI présente au peuple un projet de constitution modernisée et rééquilibrée, qui à beaucoup d’égards semble correspondre aux souhaits formulés par le prince : remise en question du caractère sacré du monarque, institution d’une monarchie parlementaire dans laquelle le roi doit choisir comme premier ministre un membre du parti qui a remporté les dernières élections législatives, constitutionnalisation des libertés fondamentales, institution d’une véritable cour constitutionnelle, etc. Adoptée par référendum le 1er juillet 2011, cette constitution fonctionne depuis de façon satisfaisante.

Le prince est-il pour autant satisfait par cette constitution qui répond à ses vœux ? Non, bien entendu. Et il ne se prive pas de le faire savoir, comme en 2013, lorsqu’il fait paraître dans une revue française une uchronie politique, « L’Autre Maroc », où il décrit le royaume en 2018, au lendemain de la «  révolution de cumin ». Débarquant à l’aéroport, lui-même constate alors avec plaisir qu’il ne bénéficie plus d’aucun passe-droit : petit-fils de Mohamed V, neveu d’Hassan II, il n’est plus qu’un Marocain comme les autres, Moulay-Egalité. Quant à la monarchie, elle est devenue purement théorique : «  une démocratie couronnée d’un symbole » dans laquelle un «  roi citoyen » qui n’est plus le Chef de l’état se contente d’incarner « la volonté de vivre ensemble », tandis que «  la gestion de la cité relève des citoyens et de leurs élus ».

C’est dans le prolongement de ces positions que se situe le nouvel opus de Moulay Hicham, Journal d’un prince banni- où l’on retrouve sans surprise son plaidoyer en faveur d’une monarchie qui n’en serait plus une. La nouvelle constitution a-t-elle mis le royaume sur la bonne voie ? Pas du tout, réplique le Prince, le Maroc reste un système où « la monarchie de droit divin et le despotisme oriental (…) ont fusionné et (…) coexistent à côté d’institutions qui aspirent à la démocratie. »[1. Entretien avec Thomas Sotto, Europe 1, 9 avril 2014.]Cette constitution a tout de même changé les choses ? Absolument pas ! : « C’est un grand gâchis du point de vue des institutions ! (…) On a commencé quelque chose de timide et on s’est arrêté au milieu du gué. » Il faut aller plus loin ! Toujours plus loin ! Mais le Maroc n’a-t-il pas prouvé ses qualités en se sortant si vite de la tempête des printemps arabes ? Nullement : la seule véritable « exception », c’est la Tunisie qui, elle, « est en voie de réussir sa transition » ; quant à la stabilité marocaine, elle ne signifie rien, puisqu’ « on dit que c’est stable jusqu’au jour où il y a un problème, et ensuite on se dit qu’on n’avait pas vu quelque chose… Le régime du Chah d’Iran était très stable jusqu’en 1979. »

Le véritable intérêt du livre est  peut-être de synthétiser enfin, en toute clarté, les vues du prince (soi-disant) banni. Ce qu’il souhaite ? Une  monarchie primo-ministérielle à l’anglaisesans songer que dans un pays comme le Maroc, un tel système ressemblerait au mieux à la IVe république finissante, paralysée par le multipartisme et l’instabilité, dévorée par la concurrence des intérêts particuliers, incapable de répondre à la moindre crise un peu sérieuse et absolument inadaptée à un pays en développement… Un genre de IVème République, mais sans l’armature administrative puissante qui permit seule à la république d’Auriol et de Coty de se survivre pendant douze ans. Sans cette armature, puisque l’une des principales revendications de Moulay Hicham est précisément l’abolition du Makhzen, la structure administrative traditionnelle qui constitue la colonne vertébrale de l’Etat marocain.

Ce qu’il désire, au fond ? C’est un système dans lequel il pourrait enfin tirer son épingle du jeu. Voilà pourquoi il s’est réjoui du « printemps arabe », qui fut pour lui  « une aubaine » (sic): « enfin, je n’étais plus seul ! Enfin des millions de gens ordinaires clamaient dans la rue ce que j’avais dit et répété des années ». C’est que derrière les convictions, les ambitions ne sont jamais très loin : « si l’occasion se présentait, j’apporterai ma contribution ». À vrai dire, on s’en doutait un peu. Iznogoud, celui qui veut devenir calife à la place du calife, est un cousin arabe de Philippe-Egalité.

 

*Photo: Moulay Hicham El Alaoui, le « prince rebelle » du Maroc sur France 24.

Saint Louis, huit cent ans après

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saint louis mort

Ne rêvons pas: François Hollande, qui a oublié de souhaiter une bonne fête de Pâques aux Chrétiens français, ignore sans doute que Louis IX est né le 25 avril 1214, cela a fait 800 ans vendredi dernier. D’ailleurs, alors que les gauchistes font débuter l’histoire de France avec la révolution, qui se souvient aujourd’hui de Louis IX ?
Dans sa Vie de saint Louis, Jean de Joinville, compagnon du roi, raconte que Louis naît à Poissy le 25 avril, jour de la Saint-Marc : ce jour-là, on porte traditionnellement en procession les « Croix noires ». Pour Joinville, c’est le signe que les deux croisades entreprises par le roi seront fatales à de nombreux croisés: «maint grant deul en furent en cest monde et maintes grans joies en sont en paradis de ceulz qui en ces douz pelerinage moururent vrais croisiez». Rétrospectivement, on peut en effet voir là un présage.

Plus tard, Blanche de Castille est prise d’un funeste pressentiment lorsque Louis, son fils, décide en 1244 de partir pour Jérusalem: elle «mena aussi grand deul comme se elle le veist mort». Mais Louis revient de cette croisade en 1254, la veille de la Saint-Marc, comme le raconte Joinville: «Le jour de la saint Marc me dit le roy que a celi jour il avoit esté né ; et je li diz que encore pooit il bien dire que il estoit renez ceste journee, et que assez estoit rené, quant il de celle perilleuse terre eschapoit». Le retour en France est comparable à une résurrection car la croisade fut un fiasco; Joinville l’avait compris dès la prise de Damiette, lorsque le roi, pour la première fois, avait mis «son cors en aventure de mort».

En 1267, Louis décide de reprendre la croix; il embarque pour Tunis le 15 juillet 1270. Joinville ne le suit pas: sans doute a-t-il l’intuition que le présage des Croix noires va prendre tout son sens: le roi meurt de la dysenterie le 25 août, au pied des remparts de Tunis. Il faut alors ramener son corps: selon l’usage teuton, il est éviscéré, démembré puis les morceaux sont bouillis dans une grande marmite d’eau et de vin aromatisé d’épices. Sur le chemin du retour, partout où ils passent, les ossements du roi font l’objet d’une grande dévotion et ils finissent par arriver triomphalement le 22 mai 1271 à la basilique de Saint-Denis. Le roi est déjà considéré comme un saint et un martyr.

Une trentaine d’années plus tard, Jeanne de Champagne, épouse de Philippe le Bel, demande à Joinville d’écrire la vie de saint Louis. Mais elle meurt en 1305 et Joinville ne termine son «livre des saintes paroles et des bons faiz nostre Saint Looÿs» qu’en 1309. Aussi le dédie-t-il à Louis le Hutin. Joinville a conçu son livre comme un témoignage: il a en effet côtoyé Louis IX et son récit nous fait donc découvrir le vrai saint Louis, alors que les autres sources, clairement hagiographiques, enjolivent l’histoire à tel point que Jacques Le Goff, récemment disparu, s’était demandé, non sans une certaine ironie, dans le chapitre VIII de son monumental Saint Louis (Folio histoire, 1999), si saint Louis avait vraiment existé. Aujourd’hui, on pourrait se poser la question: il a pratiquement disparu des programmes scolaires et les jeunes générations ignorent tout de ce grand roi qui sut moderniser la France. On se réjouira donc que Le roman de saint Louis, de Philippe de Villiers (Albin Michel, 2013), connaisse un succès mérité auprès du grand public.

*Photo: ABECASIS/SIPA. 00538939_000019.

Affaire Halimi : 24 jours en 110 minutes

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24 jours halimi

Le film d’Alexandre Arcady, 24 jours, sur l’enlèvement, la séquestration et l’assassinat d’Ilan Halimi par Youssouf Fofana et sa bande, est tout à fait estimable même s’il n’est pas un chef-d’oeuvre.

Les éloges dont on gratifie l’oeuvre et le réalisateur sont d’autant plus appuyés qu’on craignait le pire sur le plan artistique et qu’en définitive, on a une bonne surprise !

Le parti pris choisi n’est pas absurde car en adaptant le livre de Ruth Halimi, la mère d’Ilan Halimi, il rend vaine la discussion sur l’objectivité de la relation, la fiabilité de l’analyse sur la police et, plus globalement, sur les ressorts de cette équipe criminelle. Sous l’autorité jamais contestée de Fofana sauf à la fin, quand celui-ci, confronté à l’échec et mis en cause, va seul tuer Ilan dans les conditions ignobles que l’on sait.

La manière dont le film a été promu a évidemment mis l’accent sur la sensibilité, le coeur, l’horreur, l’abjection de l’antisémitisme. Je ne suis pas persuadé que, sur ce plan pédagogique, qui aurait voulu constituer cette représentation comme un avertissement solennel, plus jamais ça !, l’effet soit atteint.

Non que le spectateur demeure étranger à ce qui se déroule et se commet sous ses yeux et qu’il ne s’abandonne pas à une émotion de tous les instants – précisément parce qu’il connaît déjà l’issue tragique -, mais l’humaniste n’apprendra rien, pour sa conscience, qu’il ne sache déjà et l’antisémite continuera à se réjouir. Quant à la masse indifférenciée du public, je ne crois pas que ce film, au-delà de l’indignation de ces 110 minutes, va la faire basculer systématiquement dans le camp de la morale.

Même avec les meilleures intentions du monde, le didactisme en art, en dépit de son caractère, en l’occurrence, techniquement et dramatiquement efficient, est voué sinon à l’échec, du moins à la déception de ceux qui en attendraient une régénération ou une alerte.

Paradoxalement, c’est la force du film qui va faire sa faiblesse, au regard de l’injonction éthique qu’il voudrait exclusivement formuler. Car le remarquable est que tout en restant fidèle à la trame des événements essentiels et à la perpétration des crimes, l’histoire, dès lors qu’elle reproduit le réel avec un traitement cinématographique rythmé et haletant, détresses, espoirs, révoltes et désespoirs, se dégrade en film d’action, en film policier : les séquences elles-mêmes suscitent l’intérêt, passionnent par leur intensité, attisent la curiosité, alors que tout est déjà tristement certain et inéluctable, et font du spectateur non pas un moraliste indigné mais un amateur conquis. La tragédie représentée devient moins tragédie que représentation.

Quand Claude Lanzmann critiquait le splendide film de Steven Spielberg, La liste de Schindler, en affirmant que la Shoah ne pouvait pas, ne devait pas être montrée, je n’avais pas approuvé cette opinion péremptoire. En regardant 24 jours, j’ai pourtant perçu la vérité qui ne m’avait pas frappé alors. La fiction même extraite d’un réel brûlant, étouffant, horrible, donne à la tragédie brute des couleurs forcément spectaculaires avec ce que ce concept implique de stimulant et à la fois de négatif.

Alexandre Arcady, tout de même, doit être salué pour cette oeuvre. Elle pouvait engendrer du larmoyant vulgaire ou de la thèse unilatérale. Il a échappé, avec sa scénariste, à ces écueils et j’ai en particulier apprécié le regard critique mais non malveillant porté sur la déconfiture policière. La police appliquait à un malade et à un délirant une stratégie classique qui avait certes fait ses preuves mais qui était en l’espèce inadaptée.

Avocat général lors du premier procès, exemplaire tant grâce à sa présidente et à son jury que par les peines et les exonérations prononcées, il me plaît, pour compléter l’information des spectateurs du film, de rendre hommage au livre de Gilles Antonowicz L’affaire Halimi (ed. Nicolas Eybalin, en vente à partir du 2 mai). Il répond à toutes les questions, démolit les idées fausses et, avec une parfaite honnêteté, scrute et analyse les noirceurs et les mystères de cette épouvantable affaire.

24 jours en 110 minutes, c’était possible.

Dictature verte… ou terrorisme économique ?

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Vive le nucléaire ! Vive le gaz de schiste ! Vive le maïs OGM ! Haro sur le principe de précaution ! Pour débrider la croissance, n’hésitons pas à alléger le fardeau de normes, de règles et de taxes qui pèsent sur l’économie productive, l’entreprise et l’innovation. Et remettons le monde sur ses pieds ; c’est l’homme qui compte, pas la nature !

Je ne sais pas si Luc Rosenzweig serait d’accord avec ce résumé, certes synthétique, d’un article paru dans ces colonnes – assez conforme, me semble-t-il, au point de vue majoritaire de la rédaction. Voilà du moins ce que le lecteur de Causeur que je suis, tantôt amusé, tantôt agacé, en a lu. Dans des circonstances bien particulières, puisque je me trouvais dans un de ces nombreux pays d’Afrique qui font appel à l’expertise de la France et, surtout, à son indépendance – ou à ce qu’il en reste – pour résister à la pression incroyable des marchands d’OGM. Particulières aussi car, à quelques semaines près, j’étais passé au travers du cauchemar de Harbin, ville de 6 millions d’habitants, dans le nord de la Chine, dans laquelle, en décembre 2013, ni avion, ni train, ni transports scolaires, ni aucun véhicule n’ont circulé pendant plus de quinze jours, la ville étant ensevelie dans un brouillard toxique qui paralysait toute vie et a causé un nombre à ce jour inconnu – secret d’État ! – mais élevé de victimes d’accidents respiratoires. Or, non seulement on sait désormais que les mois de janvier puis de février auront été les plus doux enregistrés depuis longtemps, mais les épisodes pluvieux et venteux sur la Bretagne et la Grande-Bretagne notamment, suggèrent une fois encore la réalité du dérèglement climatique – et notre impuissance totale face à ce que l’armée américaine considère désormais comme la première menace géostratégique de ce début du XXIe siècle.[access capability= »lire_inedits »]

Autant le dire : oui, l’alibi écologique est invoqué pour tout et son contraire. Oui, la sensibilité environnementale est souvent instrumentalisée au bénéfice d’intérêts géopolitiques, commerciaux ou d’influence, qui n’ont rien d’écologiques. Oui, la complexité et l’imprévisibilité des normes coûtent cher aux entrepreneurs et aux investisseurs. Oui encore, l’amateur de feux de cheminée que je suis peste contre la ridicule interdiction du feu de bois à Paris – Oui à ma cheminée, non aux centrales thermiques ! Mais la prétendue « dictature verte » ne me semble exister nulle part, sinon dans les rêves de ceux qui, après en avoir fini avec les frontières et les nations, après avoir mis fin à ces déterminations d’un autre âge que sont la race, le sexe et l’âge, entendent en finir avec la nature. Bienvenue dans le monde de l’homme nouveau, de l’homme devenu son plus beau produit, de l’homme devenu son propre créateur ! Bienvenue dans un monde qui n’est pas pour moi !

Cependant, si je ne vois guère trace de la « dictature verte », la dictature de la croissance, de la dette et de la mobilisation des ressources, elle, est partout ; or, qu’est-ce qu’un monde réduit à son utilité ?

Passons rapidement sur les débats soulevés par nos choix énergétiques – Luc Rosenzweig veut-il un forage de gaz de schiste dans son jardin ? Comment la France échappera-t-elle à une pression internationale croissante au sujet de son pari nucléaire, alors que les nouvelles de Fukushima illustrent chaque mois ou chaque semaine que le Japon ne maîtrise pas la situation, et que la France ne sait pas comment, ni à quel prix, mener à bien le démantèlement d’une centrale[1]? Comment, par ailleurs, peut-on légitimer le modèle économique des OGM, qui repose sur un hold-up sur le vivant, interdit toute recherche indépendante sur ses effets sur la santé humaine, détruit la biodiversité à toute allure et pourrait mettre un jour en danger la sécurité alimentaire de l’humanité, qui repose sur la diversité des variétés locales des espèces, gage de leur survie ?

Ne nous trompons pas de combat ! Le vrai débat porte sur l’extension du domaine de la règle. Et il est vrai qu’elles prolifèrent, ces règles et ces normes, il est vrai qu’il est envahissant, ce droit de l’environnement, comme le sont le Code du travail et toutes ces tentatives d’encadrer le réel par des textes, des articles et des nomenclatures. Mais le choix est simple : préférez-vous l’extension du domaine de la règle, ou celle du domaine de la lutte ? Autrement dit, dans des sociétés qui n’ont plus aucune définition en substance, les relations qui étaient tenues par des appartenances, des ordres et une identité, ne peuvent plus être fondées que sur la règle ou sur la force, seule la démocratie opérant théoriquement la séparation entre l’une et l’autre – le recul du principe majoritaire dans nos « hyper-démocraties » allant de pair avec le poids croissant de la force que les « autorités indépendantes », et autres experts auto-désignés de la « République des comités » servent si bien.

Que préfère Luc Rosenzweig ? La paix par la norme, ou la guerre par la confrontation directe des intérêts antagonistes ? La loi de 1976 applicable aux installations classées n’a pas d’autre origine ; la pression des industriels qui polluaient l’étang de Berre ou la baie de Seine était telle que les risques d’attentats, perpétrés par des populations locales qui ne supportaient plus l’empoisonnement des eaux et des terres, devenaient réels. La loi a apaisé leurs relations, et les uns comme les autres s’en trouvent bien. Et qu’on ne vienne pas parler de chantage terroriste ! Le terrorisme, c’est celui des entreprises qui polluent, puis font payer le contribuable pour rétablir des équilibres vitaux, enlever les algues vertes, laver les sols ou acheter de l’eau minérale. Qu’en sera-t-il demain si ceux qui veulent que soient levés les seuils d’autorisation préalable à l’élevage des porcs, ou les contrôles administratifs des unités de méthanisation, obtenaient satisfaction ? Qu’en sera-t-il demain si le principe « pollueur-payeur » continue d’épargner des pollueurs au détriment du contribuable d’abord, de la santé publique ensuite ? La seule perspective d’amélioration, c’est que le lien santé-environnement soit inscrit en tête de l’agenda politique. Ce ne sont pas les opposants au productivisme qui menacent la tranquillité collective en faisant valoir leurs droits à un territoire propre et sain, mais ceux qui auront considéré la nature comme une ressource à mobiliser, et les biens collectifs comme un réservoir gratuit où se servir – bref, ceux qui pillent impunément les territoires, au nom de leur intérêt individuel immédiat.

La règle et la norme sont des instruments de la paix civile. Elles le sont. Elles le seront de plus en plus à mesure que notre monde n’est plus seulement fini, mais petit, et compté. Parce qu’elles expriment des préférences collectives qui ne peuvent plus être mises en œuvre par la pression sociale, le conseil des anciens, ou le respect de la tradition ; ce n’est plus le milieu social, c’est la norme qui devrait interdire la « ferme aux mille vaches » et freiner la disparition constante d’exploitations agricoles – et si ce n’est pas la norme, ce sera la rue ! Parce qu’elle, et elle seule, pose des limites à la démesure de l’ambition humaine et de l’utilisation des techniques ; ce n’est pas la réprobation collective, c’est la norme qui rendra un peu moins indignes les conditions de l’élevage industriel et moins irresponsables les manipulations génétiques. Les normes organisent les marchés et même, les font naître ; en l’absence d’appellations contrôlées, de labels et de certification, la dictature du prix laminerait la qualité – quand elle s’insurge contre les normes, la paperasse et le fonctionnaire jacobin, la Bretagne devrait se souvenir que sa seule chance, l’excellence, passe par des normes plus exigeantes, gage de la préférence du client, pas par l’illusion d’une production de masse à bas prix face au Brésil, à l’Ukraine ou la Nouvelle-Zélande ! Parce qu’elles sont facteur d’exigence, donc de progrès, et même, d’excellence compétitive, les normes créent de la différence, donc de la valeur. Combien de champions français des services collectifs, dans l’eau, le traitement des déchets, l’agro-alimentaire, doivent-ils leur compétitivité à l’exigence des règles françaises ? Les normes, enfin, sont des vecteurs d’influence, donc de puissance. L’un des seuls vecteurs de puissance autonome de l’Europe, ce sont les normes qu’elle impose de fait aux grands producteurs mondiaux de biens de consommation, grâce à la taille de son marché intérieur. Il est donc vital que nous conservions notre autonomie dans leur définition.

Il faut le dire ; si la croissance démographique se poursuit, si la course aux ressources s’accélère, si ni les frontières ni les mœurs n’arrêtent plus la convoitise des prédateurs nomades, la norme et la règle sont le seul rempart contre la guerre de tous contre tous. Pour l’eau, pour les terres arables, pour les métaux stratégiques, pour l’énergie, pour l’air, pour le climat même, nous n’en sommes pas si loin. Il y a donc urgence à ce que nous prenions conscience que les biens publics, inappropriables, que sont la sécurité, la confiance, mais aussi un milieu de vie sain et amical à la vie humaine, la beauté des jours et la bonté du temps, la certitude de son identité, apportent des satisfactions durables qu’aucun bien privé, aucun gain financier, ne peuvent offrir. Ce que la croissance détruit vaut souvent plus que ce qu’elle apporte – la seule vraie question, de ce point de vue, est de savoir si la Chine sera morte avant d’être riche. La coopération, au sein d’une communauté, apporte des richesses immatérielles, incommensurables, et durables, que la compétition pour l’accession à des biens privés ne donne pas.

Nous allons devoir reconsidérer la hiérarchie des satisfactions, et redécouvrir le sens oublié de vieux mots de la République : l’unité nationale, la confiance dans un destin commun, la souveraineté, et même, pourquoi pas, l’intérêt général.

Si vous êtes libéral, vous devez accepter que l’avenir passe par plus de normes, de règles et de lois. Elles peuvent se révéler superflues seulement si on pense la société autour d’une foi commune, d’une identité forte, et d’un contrôle social effectif. Comment vous convaincre, cher Luc Rosenzweig et chers amis de Causeur, que toute réflexion sur le « faire-société » passe par un débat sur la nature et le milieu de vie ? Si la nature va mal, comment croire que l’homme lui survivra ? La liquidation actuelle de l’écologie par la technostructure, après le pic d’intelligence collective que fut le Grenelle de l’environnement, n’augure rien de bon pour la société française.  N’en doutons pas, moins il y aura de commun, d’unité nationale, et moins nous saurons dire « nous », plus la règle, la norme et la loi devront jouer le rôle que tenait autrefois l’identité. À défaut, je le répète, la force y pourvoira.[/access]

[1]. Voir l’entretien avec Jean-Paul Chanteguet, in Le Nouvel Économiste, 12 mars 2014.

*Photo: Soleil

Qui a tué la politique?

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besancenot drucker roumanoff

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Impuissance face au chômage de masse et à la désocialisation, scandales et affaires à répétition, règlements de comptes entre egos à l’intérieur de chaque camp : chaque semaine amène sont lot de désillusions sur la politique. Il est facile de dénoncer la « trahison » des politiques, la « dictature des marchés » ou un vaste « complot », comme se plaisent à le faire les courants d’extrême droite et leurs nouvelles troupes de jeunes déculturés. Mais pour qui veut s’arracher à la dictature du présent et de l’information en boucle, la question vaut la peine d’être posée autrement : comment en est-on arrivé là ?  Autrement dit : que s’est-il passé pour qu’en un quart de siècle, nos ressources politiques, intellectuelles et morales se soient érodées à ce point ?

La seconde moitié des années 1970 marque un premier tournant en mettant en scène, par le biais de ceux que l’on a appelé les « nouveaux philosophes », une nouvelle catégorie d’intellectuels médiatiques et imprécateurs qui vont opposer l’éthique à la politique dans la plus grande confusion. Assimilée à l’idéologie et soupçonnée d’être potentiellement totalitaire, la politique est discréditée et invalidée dans sa capacité de transformation sociale. L’individu drapé dans la morale s’oppose au Maître, au Pouvoir, érigés en nouvelles figures du Mal ; l’État, la raison, la philosophie des Lumières sont sommairement remis en cause. Si le communisme a été mis en question au cours de ces années-là, il ne l’a pas été à partir d’une compréhension en profondeur du phénomène totalitaire et d’une pensée renouvelée du politique, mais avant tout du fait de son propre archaïsme et par une culture post-soixante-huitarde qui a nourri la méfiance et le soupçon vis-à-vis de l’État et de la politique.

La victoire de la gauche, en 1981, repose en fait sur un paradoxe qui va largement déterminer les circonvolutions et les revirements ultérieurs : cette victoire électorale intervient sur fond d’érosion de la doctrine communiste et socialiste qui structurait l’identité de la gauche depuis le XIXe siècle. Mitterrand sera le maître de cette ambigüité, sur fond d’impuissance à résoudre le chômage de masse et de fuite en avant dans la construction européenne.[access capability= »lire_inedits »]

L’« héritage impossible de Mai-68 » va alors largement servir de substitut à la crise de la doctrine, au moment où nombre de leaders étudiants liés à l’extrême gauche se reconvertissent en nouveaux permanents du Parti socialiste où ils feront carrière. La création de SOS Racisme, liée à ce qu’un publicitaire a dénommé la « génération Mitterrand », constitue un point marquant de ce basculement. À la figure du militant politique traditionnel se substitue celle qui combine la figure de la morale, des médias et du show-biz « engagé ». Sommes-nous sortis d’une telle situation ?

Les nouvelles générations qui se sont formées dans les ruines des idéologies passées et dans l’ère du vide ont subi les discours en boucle des nouveaux rhéteurs de la post-modernité : « Nous sommes dans le désert, et il ne sert à rien de le regretter ; au diable, pêle-mêle, l’esprit de synthèse, la raison et la recherche de l’unité ; que vivent et s’épanouissent les discontinuités et les différences, les chemins de traverse et leurs impasses, le mélange des genres, l’affect et l’inachevé comme expression de la créativité. N’avons-nous pas assez souffert dans le passé de toutes ces entités abstraites et de leurs serviteurs qui masquaient leur désir de domination et de puissance ? Ne nous faut-il pas désormais renoncer à interpréter le monde et l’Histoire ? » Le passé apparaissant désormais sans ressources et l’avenir indiscernable, le présent devient existentiellement flottant ; l’activisme, le règne de l’image et de la réussite tentent, tant bien que mal, d’y remédier.

À gauche comme à droite, surfer sur les évolutions dans tous les domaines devient une nouvelle façon de faire de la politique. Déconnectée de toute vision historique et ayant perdu ses finalités propres, l’activité politique devient une affaire de gestion et d’adaptation dans un monde chaotique où le marché fait office de fondement du réel et de modèle hégémonique pour l’ensemble des activités sociales. Le « changement » remplace le « progrès » ; le management et la communication, avec leurs multiples spécialistes et boîtes à outils, sont érigés en méthodes et en valeurs de référence.

Le style et la pratique des politiques vont également changer. Le discours tend à s’aligner sur un « franc parler » qui fait fi de la syntaxe et affirme sans ambages ses propres ambitions : « La présidentielle, j’y pense… et pas seulement en me rasant », déclare tout bonnement Nicolas Sarkozy lors d’une émission de télévision en 2003. Un ministre de l’Intérieur qui reçoit torse nu des journalistes en émettant des jugements à l’emporte-pièce sur ses « amis » politiques, un président de la République qui grimpe les marches de l’Élysée en tenue de jogger, un « président normal » : on dirait que l’homme d’État a beaucoup changé. Comme la société, il est devenu plus sentimental. Il lui faut désormais « être gentil », « aimer les gens » tout en maîtrisant la production du message et des images. En d’autres termes, il s’agit de mettre en œuvre une stratégie de communication qui conjugue cynisme et sentimentalisme. L’« écoute de la souffrance », jusqu’ici réservé aux thérapeutes, devient un nouveau thème politique, en écho au développement de la victimisation dans l’ensemble de la société. Quant aux histoires de couples, elles donneront lieu à des feuilletons médiatiques comme on n’en avait encore jamais connus. Les  nouveaux « hommes d’État » incarnent à leur manière l’érosion des institutions.

Nombre de dirigeants et d’élus ont ainsi accompagné le courant de déculturation historique et politique qui concerne une bonne partie des pays européens, et tout particulièrement la France : nation politique s’il en fût, celle-ci ne s’en remet pas.  « Le changement, c’est maintenant ! » : la déjà célèbre formule traduit, on ne peut mieux, la réitération d’une impuissance qui fait du présent la référence suprême, agrémentée de promesses électoralistes qui n’engagent que ceux qui veulent bien y croire, en attendant le prochain « tournant ». La politique est devenue bavarde, laissant croire qu’on a changé la réalité quand on a beaucoup parlé d’elle. Malgré les multiples démentis infligés, précisément, par le réel et les taux record d’abstention, la politique et les affaires reprennent toujours, avec, à chaque fois, les grandes déclarations de principe et leur lot d’indignations : « Cette fois-ci, nous saurons en tirer les leçons. » Nous vivons un moment historique de décomposition qui « n’en finit pas de finir »…

Si « tout n’est pas politique » et si « la politique ne peut pas tout », nous n’en attendons pas moins de la politique qu’elle nous permettre de sortir de ce climat délétère, en se réarticulant à l’Histoire et en nous disant clairement ce qu’est ce « cher et vieux pays » et où il va. C’est à cette condition que le pays pourra retrouver l’estime de lui-même.[/access]

*Photo : BENAROCH/SIPA. 00560149_000050.

Michel Houellebecq et le nihilisme

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Dans le magazine Lui de ce joli mois de mai (avec Rihanna en couverture ), Michel Houellebecq explique à Frédéric Beigbeder qu’il n’est pas un nihiliste, mais un conservateur comme Benoît Duteurtre, un ami et un écrivain que j’apprécie beaucoup, tout comme Michel Houellebecq d’ailleurs et Frédéric Beigbeder qui ne le ménage pas dans cet entretien. Mais le nihilisme ne se réduit pas aux révolutionnaires russes du dix-neuvième siècle. Pour être plus explicite, je dirai que le nihiliste se définit d’abord par sa méfiance à l’endroit de la supériorité de la raison : elle est une fiction ne servant qu’à masquer le non-sens de l’existence.

L’existence, justement, qui est au cœur de tous les systèmes philosophiques, apparaît aux nihilistes au mieux comme une sombre affaire qui apporte plus de désagréments que de plaisirs, au pire comme une joyeuse apocalypse. Comment y mettre fin, tant individuellement que collectivement, est une des questions récurrentes des penseurs nihilistes. Il ne s’agit pas d’aménager au mieux la geôle dans laquelle nous croupissons, mais d’en bloquer l’accès. Certes, on peut estimer qu’il s’agit plus d’une posture esthétique, voire d’une forme d’humour noir, que d’une pensée à forte valeur ajoutée. Mais on ne peut nier que dans son radicalisme, elle finit un jour ou l’autre par toucher chacun et ébranler nos convictions les plus tenaces sur la perpétuation de l’espèce. Michel, permets-moi de te dire, que tu m’apparais comme une des incarnations les plus accomplies du nihilisme actuel. Comment pourrait-il en être autrement de la part d’un lecteur de Schopenhauer et d’un auteur d’un superbe essai sur Lovecraft, sous-titré : contre le monde, contre la vie ?

L’application mobile de Causeur enfin disponible

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Après le lancement le mois passé de notre application Causeur le mensuel permettant de lire notre magazine sur tablette (déjà un millier de téléchargements !), vous pouvez maintenant lire les articles du site sur mobile, grâce à l’application Causeur.fr.
Vous profiterez ainsi d’un bien meilleur confort de lecture pour nous lire loin de chez vous ou du travail et pourrez consulter les articles hors connexion.
L’application est disponible pour iPhone et mobiles Android. Les possesseurs de mobile fonctionnant avec un autre système d’exploitation (Windows, BlackBerry,…) pourront également accéder à l’application sur m.causeur.fr.
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Une nouvelle version viendra dans les prochaines semaines remédier à tous ces désagréments.
En attendant, bonne lecture (et n’hésitez pas à recommander l’application à votre entourage) !

La diplomatie zéro-polaire de Laurent Fabius

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fabius quai orsay bercy

fabius quai orsay bercy

Le 15 janvier, Laurent Fabius était l’invité du dîner de La Revue des Deux Mondes. Dans son numéro de mai, le discours du premier de nos diplomates est retranscrit sous le titre « Les priorités de la politique étrangère de la France« . Pour celui qui se sentirait perplexe voire perdu face aux soubresauts de la stratégie française depuis deux ans, le titre est alléchant. Malheureusement, il s’agit davantage du reflet d’une pensée diplomatique fourre-tout plutôt que de vraies priorités. Théoriciens et praticiens des relations internationales s’abstenir.

D’emblée, la phrase d’accroche donne le ton: « La France n’est pas la plus grande nation du monde et néanmoins il suffit de lire la presse anglo-saxonne pour constater qu’on nous fait beaucoup de compliments sur notre politique étrangère. » Sans complexe, Laurent Fabius évalue sa politique à l’aune des commentaires des journalistes anglo-saxons. Les faucons du Times ou de Fox news sont satisfaits et il faut qu’on sache pourquoi.
Pour expliquer ces éloges, Fabius dresse un tableau caricatural de l’histoire diplomatique contemporaine  : avant-hier un monde bipolaire et hier un monde unipolaire où tout était simple. Aujourd’hui, « le chaos zéro-polaire« , jargonne notre diplomate en herbe. Un monde où la France est bien seule à encore jouer les justiciers depuis que les Américains ont lâchement abandonné la cause. « La France est un des seuls pays qui peut intervenir, dont la parole soit action » déclame sans rire Laurent Fabius, avant de décliner les moyens de cette action autour de quatre objectifs :
Premièrement, la paix et la sécurité en menant la guerre contre le terrorisme en Afrique et en luttant contre la prolifération des armes de destruction massive (il cite l’Iran mais oublie de mentionner la Syrie…). Donald Rumsfeld, sors de ce corps!
Le second objectif diplomatique est une consensuelle tarte à la crème climatique. Lors de la conférence multinationale qui se tiendra à Paris, « beaucoup de décisions que nous allons prendre seront dictées par cet objectif« . Pour des résultats connus d’avance: une déclaration d’intention sans suite (mais surtout une belle tribune où Ségolène Royal jouera des coudes sur la photo finale).
Le troisième objectif, c’est l’Europe. Elle doit « avancer concrètement sans nous perdre dans d’inutiles et longues discussions institutionnelles. » Parce que les institutions européennes c’est pas du concret? Ça pourrait rappeler de mauvais souvenirs à notre diplomate-en-chef. Le référendum de 2005 par exemple…
Enfin le quatrième objectif, l’unique réelle priorité de Laurent Fabius: la diplomatie économique. Contrats en Chine, en Arabie Saoudite, en Turquie ou à Cuba, les discours sur les droits de l’homme ressassés sur tous les tons à Paris disparaissent dès qu’on parle d’argent. Mais c’est de bonne guerre. Après les municipales, François Hollande avait aussi songé à Fabius pour occuper Bercy ou Matignon. Au fond, il savait bien que l’économie est son seul vrai intérêt. Mais vous comprenez, l’économie française c’est un peu ennuyeux. Alors, Fabius a fait rebaptiser son portefeuille « ministère des affaires étrangères et du développement international ». Et pourquoi pas « ministère des finances étrangères » avec Fleur Pellerin comme ambassadrice de la fabiusie internationale? En réalité, les grandes questions de paix et de sécurité sont périphériques pour le chef de notre diplomatie. D’ailleurs François Hollande préfère les analyses de Jean-Yves Le Drian sur les dossiers ukrainien, iranien, syrien, africain…
Pour preuve, alors que le Congrès américain s’apprête à établir une liste de sanctions qui frapperait le cabinet du Kremlin, François Hollande d’après Le Figaro, recevra Vladimir Poutine à dîner à l’Elysée, la veille du 70ème anniversaire du débarquement. Sans doute l’occasion de rassurer les chantiers navals de St Nazaire. Le Tsar de toutes les Russies et notre président normal partageront ensuite en Normandie la tribune en compagnie d’une quinzaine de chefs d’Etat. Laurent Fabius entre Vladimir Poutine et la Reine d’Angleterre, un selfie inoubliable sans doute!
Car sur le dossier ukrainien, Hollande (comme Obama) est pressé de tourner la page:  » Nous ne devons pas considérer seulement la Russie d’aujourd’hui pour laquelle nous avons d’ailleurs de l’amitié mais aussi la Russie qui a été solidaire avec la France dans l’épreuve et qui a payé un lourd tribut pour lutter contre le nazisme. » Du de Gaulle dans le texte! Au conseil européen de Bruxelles du 21 mars, un tel archaïsme a suscité la sainte colère de la Ligue des droits de l’Homme: « La venue de Vladimir Poutine ne doit pas apparaître comme une caution de son régime« . Ce n’est pas la presse anglo-saxonne qui dira le contraire…

Chris Garneau : L’hiver au corps

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winter games garneau

winter games garneau

Avis aux amateurs de mélancolie en laine polaire qui préféreront toujours Un singe en hiver à Pas de printemps pour Marnie, L’été meurtrier ou Légendes d’automne uniquement par snobisme saisonnier : Winter Games est pour vous. Cet album a été enregistré en hiver, au milieu d’un cimetière sibérien (pour une meilleure réverbération), par une nuit de pleine lune (pour les bonnes ondes). Je ne suis pas sûr de ces deux dernières assertions et pourtant : plus triste et majestueusement beau, tu meurs enneigé. Mais c’est le lot des artistes inspirés par Nico, comme l’est Chris Garneau.

Non seulement cette nouvelle livraison du chanteur originaire de Boston révèle les chants d’une âme de cristal à la mélancolie scarifiée (« Pas grave » et son archet crissant sur les veines de spectres égarés, « Winter Song N°2 » et ses hululements médiévaux, « Danny » qui nous rappelle un Christophe capable de flotter dans l’éther ouaté), mais l’auditeur sent ici une réelle et profonde désolation immanente, qui ne relève pas de la pose affectée ou de l’exercice de style.

Et la question se pose alors : Mais quelle est l’origine de la résignation traumatique de Chris Garneau ? Le chanteur a donné un début de réponse lors de son récent passage dans l’excellente émission de France Inter « Ouvert la nuit » : cela remonte à son enfance, période pendant laquelle il a fréquenté des… écoles françaises. En effet, à l’âge de 7 ans, le jeune Garneau s’est retrouvé à l’école primaire de notre éducation nationale, dont les méthodes d’enseignement et techniques d’apprentissage lui ont laissé des traces indélébiles : « Ce qui m’a le plus surpris, c’était l’école, c’était beaucoup plus strict qu’aux États-Unis. J’ai été jeté dans une école française normale et ça a été un véritable choc : la couleur du stylo que vous devez utiliser, le bon cahier, « Christopher tu es pénible, mais qu’est-ce que tu fais-là ?! », etc. »

Ceci dit, le chanteur peut s’estimer heureux d’avoir échapper aux profs lanceurs de craies et aux pédagogues allumés qui collaient des paires de claques aux élèves dubitatifs devant l’équation à trop d’inconnues inscrites sur le tableau.

Ami Garneau, sache que rien n’a changé aujourd’hui. En effet, au moment où j’écris ces lignes, ma fille – je vous jure que c’est vrai comme disait Desproges – cherche son crayon de papier pour faire ses devoirs. Moi :  » prends un stylo si tu ne le trouves pas ». Elle : « ben il me faut un stylo bleu ». Moi : « prends un stylo noir ». Elle : « ben j’ai pas le droit ». Comment s’étonner avec ça de l’incapacité de la France à exporter autre chose que l’important niveau d’anxiété de ses élèves (inquiets pour leur avenir dans l’hexagone surtout).

Pour en revenir à Winter Games, ce nouvel album ouvre un nouveau champ de perspectives pour Garneau : aussi paradoxal que cela puisse paraître, on sent ici une volonté de sa part de présenter une œuvre plus accessible, ouverte au grand public, moins indie-underground qu’auparavant. Et même si l’objet souffre d’une trop grande linéarité – malgré de belles fulgurances et la bonne tenue générale des compositions – il ne peut laisser froid personne.

Chris Garneau s’était déjà fait remarquer en 2009 avec El Radio, son deuxième album. Cet ensemble conceptuel de pop baroque se terminait par un triptyque éloquent : « Winter Songs »… Tout le monde a ses petites obsessions, mais comme le dit l’artiste lui-même : « C’est pas grave » :

Pour aller plus loin :

Dans la même galaxie revendiquant l’influence de l’icône Nico, à découvrir également : Soap&Skin  et Majeur.

Chris Garneau, Winter Games, Clouds Hill (sortie le 14 avril 2014)

*Photo: Album Winter Games, Chris Garneau.

Le corps dans tous ses états

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hysteria art expo

hysteria art expo

Sur les planches photographiques présentées à la galerie Baudoin Lebon s’affichent des corps déformés, atrophiés, secoués de spasmes… Il y a des hommes et des femmes de tous âges, et même quelques enfants qui regardent fixement l’objectif de l’appareil photo. Ce sont les patients du Professeur Charcot à La Salpêtrière dans les années 1880, et ils ont été photographiés à la demande de ce dernier par les Services photographiques de l’hôpital pour documenter les symptômes de l’hystérie. La définition de l’hystérie donnée ici dépasse donc le sens courant que l’on connaît pour s’attacher à la définition médicale de cette « maladie ».

L’accrochage des planches suit une progression des cas les plus simples aux cas les plus spectaculaires, une sorte de cheminement vers la monstruosité. Les dernières planches sur le mur du fond présentent ainsi des cas d’orteils et de doigts surnuméraires, et elles frisent la parade de monstres de foire : c’est précisément ce que ses adversaires reprochaient à Charcot. Celui-ci montrait (ou exhibait) les cas les plus intéressants lors de ses « leçons du mardi » qui attiraient les foules. Freud lui-même y assista longuement lorsqu’il suivit l’enseignement de Charcot, il en ressortit fort impressionné. A la vue de ces planches, on ne peut s’empêcher de se demander dans quelle mesure les patients savaient à quoi ils participaient, un autre reproche souvent adressé à Charcot. Outre le recours fréquent à l’hypnose qui privait les patients de la conscience de leurs actes, on sait que Charcot mettait en scène ces photographies soigneusement, ce qui se voit ici. Le cadrage et la lumière semblent souvent calqués sur ceux des studios de portraitistes, voire ceux des théâtres. D’où une interrogation : quelle part de jeu d’acteur dans les attitudes des patients ? Une des planches apporte un élément de réponse : on y voit un homme nu allongé sur un lit qui se contorsionne puis exécute des mouvements de gymnastique (dont un poirier). Il regarde droit dans l’objectif à deux reprises ce qui semble indiquer qu’il savait ce qui se passait à ce moment-là. Les adversaires de Charcot suggéraient volontiers que celui-ci exerçait une emprise puissante sur ses patients…

En regard des planches de Charcot, la galerie propose quelques photographies de trois artistes qui travaillent sur le corps et la folie : Roger Ballen, Joel Peter Witkin et Les Krims. Tous trois mettent en scène leurs images, parfois dans une esthétique théâtrale, ce qui les rapproche des planches photographiques exposées. Witkin travaille en outre sur les fantasmes sexuels et on peut trouver dans son oeuvre un écho de l’origine du mot « hystérie », à savoir « utérus ».Cependant Charcot considérait que ses patients étaient malades et non fous : il insistait sur l’aspect neurologique de leurs symptômes plus que sur la dimension psychosomatique (refoulement sexuel), ce qui explique qu’il y ait aussi des hommes parmi ses patients hystériques. Confronter les travaux de photographes intéressés par la folie et les êtres monstrueux aux photographies des patients de Charcot se révèle alors une fausse bonne idée… Les planches de Charcot laissent une impression bien plus forte, car même si elles étaient mises en scène elles représentent des patients qui souffrent, et non une vision artistique de la douleur ou de la folie. Les images de Ballen survivent tout de même à cette confrontation car elles se situent à mi-chemin entre l’art et le documentaire puisqu’il photographiait aussi des personnes handicapées.

Derrière la dramatisation voulue par le professeur Charcot, la vérité des corps malades s’affirme avec force dans ces séries de photographies et leur donne une autre dimension…

« Hysteria », galerie Baudoin Lebon (Paris 3ème) jusqu’au 10 mai 2014.

 

*Photo : Albert Londe, document du service photographique de la Salpêtrière, 1893, Courtesy baudoin lebon.

Moulay-Egalité

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moulay hicham maroc

moulay hicham maroc

La monarchie, affirmait Jacques Bainville, a un gros défaut, c’est qu’il lui arrive parfois de ressembler à une république. Notamment lorsqu’aux alentours du souverain gravitent des cousins ou des oncles ambitieux qui maudissent les hasards de la naissance et passent leur vie à essayer de se rattraper, sans souci des dommages collatéraux que leur jalousie risque d’entraîner. C’est le syndrome de Philippe-Egalité, du nom donné en 1792 au duc d’Orléans, qui soutint la Révolution dans l’espoir qu’elle l’appellerait à remplacer son cousin Louis XVI, qui vota la mort du roi mais finit quelques mois plus tard sur l’échafaud, dévoré par le monstre qu’il avait financé à coup de millions. Toutes choses égales par ailleurs, c’est à cette figure que fait penser de nos jours le prince Moulay Hicham – le cousin germain du roi du Maroc Mohammed VI, dûment estampillé « Prince rouge » par des médias qui savent que leur public raffole de ce genre de situation, où la petite histoire se mêle à la grande.

D’autant que le parallèle avec notre duc d’Orléans ne s’arrête pas là. Comme lui, Moulay Hicham est richissime ; comme lui, il est actif, prêt à payer de sa personne ( et de sa fortune) pour avancer ses pions ; comme lui, il semble brillant, en tous cas bardé de diplômes ;  comme lui, il a réussi à se convaincre lui-même de la pertinence de ses propres théories, et à paraître sincère lorsqu’il les expose devant une presse ronronnante de plaisir. Comme le duc d’Orléans enfin, Moulay Hicham donne le sentiment d’être prisonnier d’une logique de radicalisation qui, à chaque fois que se trouve réalisée une réforme qu’il réclamait, le pousse à déclarer qu’on n’est pas allé assez loin, qu’il faut faire un pas de plus, que l’on doit poursuivre et accélérer le processus.

C’est ainsi  qu’en mai 2011, alors que le Maroc s’est dégagé du tourbillon des « printemps arabes » en mettant en chantier une nouvelle constitution, Moulay Hicham, interrogé dans L’Express, se contente de plaider pour une monarchie réformée – tout en insistant sur l’immobilisme du régime, et sa difficultés à évoluer : « L’institution monarchique est à la fois une institution d’arbitrage et le symbole de l’identité de la nation. Les populations de ces pays adhèrent majoritairement à ce concept. Mais cela pourrait bien, à terme, ne plus être le cas si ces monarchies ne prennent pas en compte l’aspiration des peuples au changement. Or elles peinent à faire face à cette urgence. » Et au journaliste qui lui demande si la réforme peut s’accomplir, le Prince répond que soit elle « tourne court, car elle ne va pas assez loin, et la contestation continuera. Soit le roi choisit d’aller au bout du processus, mais dans ce cas il risque de se voir demander des comptes (…). Parce que le pouvoir a trop attendu et que le temps presse, on risque aujourd’hui de devoir tout faire en même temps. »

À l’en croire, l’horizon semble bouché, et l’évolution peu vraisemblable. Quelques semaines plus tard, cependant, Mohammed VI présente au peuple un projet de constitution modernisée et rééquilibrée, qui à beaucoup d’égards semble correspondre aux souhaits formulés par le prince : remise en question du caractère sacré du monarque, institution d’une monarchie parlementaire dans laquelle le roi doit choisir comme premier ministre un membre du parti qui a remporté les dernières élections législatives, constitutionnalisation des libertés fondamentales, institution d’une véritable cour constitutionnelle, etc. Adoptée par référendum le 1er juillet 2011, cette constitution fonctionne depuis de façon satisfaisante.

Le prince est-il pour autant satisfait par cette constitution qui répond à ses vœux ? Non, bien entendu. Et il ne se prive pas de le faire savoir, comme en 2013, lorsqu’il fait paraître dans une revue française une uchronie politique, « L’Autre Maroc », où il décrit le royaume en 2018, au lendemain de la «  révolution de cumin ». Débarquant à l’aéroport, lui-même constate alors avec plaisir qu’il ne bénéficie plus d’aucun passe-droit : petit-fils de Mohamed V, neveu d’Hassan II, il n’est plus qu’un Marocain comme les autres, Moulay-Egalité. Quant à la monarchie, elle est devenue purement théorique : «  une démocratie couronnée d’un symbole » dans laquelle un «  roi citoyen » qui n’est plus le Chef de l’état se contente d’incarner « la volonté de vivre ensemble », tandis que «  la gestion de la cité relève des citoyens et de leurs élus ».

C’est dans le prolongement de ces positions que se situe le nouvel opus de Moulay Hicham, Journal d’un prince banni- où l’on retrouve sans surprise son plaidoyer en faveur d’une monarchie qui n’en serait plus une. La nouvelle constitution a-t-elle mis le royaume sur la bonne voie ? Pas du tout, réplique le Prince, le Maroc reste un système où « la monarchie de droit divin et le despotisme oriental (…) ont fusionné et (…) coexistent à côté d’institutions qui aspirent à la démocratie. »[1. Entretien avec Thomas Sotto, Europe 1, 9 avril 2014.]Cette constitution a tout de même changé les choses ? Absolument pas ! : « C’est un grand gâchis du point de vue des institutions ! (…) On a commencé quelque chose de timide et on s’est arrêté au milieu du gué. » Il faut aller plus loin ! Toujours plus loin ! Mais le Maroc n’a-t-il pas prouvé ses qualités en se sortant si vite de la tempête des printemps arabes ? Nullement : la seule véritable « exception », c’est la Tunisie qui, elle, « est en voie de réussir sa transition » ; quant à la stabilité marocaine, elle ne signifie rien, puisqu’ « on dit que c’est stable jusqu’au jour où il y a un problème, et ensuite on se dit qu’on n’avait pas vu quelque chose… Le régime du Chah d’Iran était très stable jusqu’en 1979. »

Le véritable intérêt du livre est  peut-être de synthétiser enfin, en toute clarté, les vues du prince (soi-disant) banni. Ce qu’il souhaite ? Une  monarchie primo-ministérielle à l’anglaisesans songer que dans un pays comme le Maroc, un tel système ressemblerait au mieux à la IVe république finissante, paralysée par le multipartisme et l’instabilité, dévorée par la concurrence des intérêts particuliers, incapable de répondre à la moindre crise un peu sérieuse et absolument inadaptée à un pays en développement… Un genre de IVème République, mais sans l’armature administrative puissante qui permit seule à la république d’Auriol et de Coty de se survivre pendant douze ans. Sans cette armature, puisque l’une des principales revendications de Moulay Hicham est précisément l’abolition du Makhzen, la structure administrative traditionnelle qui constitue la colonne vertébrale de l’Etat marocain.

Ce qu’il désire, au fond ? C’est un système dans lequel il pourrait enfin tirer son épingle du jeu. Voilà pourquoi il s’est réjoui du « printemps arabe », qui fut pour lui  « une aubaine » (sic): « enfin, je n’étais plus seul ! Enfin des millions de gens ordinaires clamaient dans la rue ce que j’avais dit et répété des années ». C’est que derrière les convictions, les ambitions ne sont jamais très loin : « si l’occasion se présentait, j’apporterai ma contribution ». À vrai dire, on s’en doutait un peu. Iznogoud, celui qui veut devenir calife à la place du calife, est un cousin arabe de Philippe-Egalité.

 

*Photo: Moulay Hicham El Alaoui, le « prince rebelle » du Maroc sur France 24.

Saint Louis, huit cent ans après

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saint louis mort

saint louis mort

Ne rêvons pas: François Hollande, qui a oublié de souhaiter une bonne fête de Pâques aux Chrétiens français, ignore sans doute que Louis IX est né le 25 avril 1214, cela a fait 800 ans vendredi dernier. D’ailleurs, alors que les gauchistes font débuter l’histoire de France avec la révolution, qui se souvient aujourd’hui de Louis IX ?
Dans sa Vie de saint Louis, Jean de Joinville, compagnon du roi, raconte que Louis naît à Poissy le 25 avril, jour de la Saint-Marc : ce jour-là, on porte traditionnellement en procession les « Croix noires ». Pour Joinville, c’est le signe que les deux croisades entreprises par le roi seront fatales à de nombreux croisés: «maint grant deul en furent en cest monde et maintes grans joies en sont en paradis de ceulz qui en ces douz pelerinage moururent vrais croisiez». Rétrospectivement, on peut en effet voir là un présage.

Plus tard, Blanche de Castille est prise d’un funeste pressentiment lorsque Louis, son fils, décide en 1244 de partir pour Jérusalem: elle «mena aussi grand deul comme se elle le veist mort». Mais Louis revient de cette croisade en 1254, la veille de la Saint-Marc, comme le raconte Joinville: «Le jour de la saint Marc me dit le roy que a celi jour il avoit esté né ; et je li diz que encore pooit il bien dire que il estoit renez ceste journee, et que assez estoit rené, quant il de celle perilleuse terre eschapoit». Le retour en France est comparable à une résurrection car la croisade fut un fiasco; Joinville l’avait compris dès la prise de Damiette, lorsque le roi, pour la première fois, avait mis «son cors en aventure de mort».

En 1267, Louis décide de reprendre la croix; il embarque pour Tunis le 15 juillet 1270. Joinville ne le suit pas: sans doute a-t-il l’intuition que le présage des Croix noires va prendre tout son sens: le roi meurt de la dysenterie le 25 août, au pied des remparts de Tunis. Il faut alors ramener son corps: selon l’usage teuton, il est éviscéré, démembré puis les morceaux sont bouillis dans une grande marmite d’eau et de vin aromatisé d’épices. Sur le chemin du retour, partout où ils passent, les ossements du roi font l’objet d’une grande dévotion et ils finissent par arriver triomphalement le 22 mai 1271 à la basilique de Saint-Denis. Le roi est déjà considéré comme un saint et un martyr.

Une trentaine d’années plus tard, Jeanne de Champagne, épouse de Philippe le Bel, demande à Joinville d’écrire la vie de saint Louis. Mais elle meurt en 1305 et Joinville ne termine son «livre des saintes paroles et des bons faiz nostre Saint Looÿs» qu’en 1309. Aussi le dédie-t-il à Louis le Hutin. Joinville a conçu son livre comme un témoignage: il a en effet côtoyé Louis IX et son récit nous fait donc découvrir le vrai saint Louis, alors que les autres sources, clairement hagiographiques, enjolivent l’histoire à tel point que Jacques Le Goff, récemment disparu, s’était demandé, non sans une certaine ironie, dans le chapitre VIII de son monumental Saint Louis (Folio histoire, 1999), si saint Louis avait vraiment existé. Aujourd’hui, on pourrait se poser la question: il a pratiquement disparu des programmes scolaires et les jeunes générations ignorent tout de ce grand roi qui sut moderniser la France. On se réjouira donc que Le roman de saint Louis, de Philippe de Villiers (Albin Michel, 2013), connaisse un succès mérité auprès du grand public.

*Photo: ABECASIS/SIPA. 00538939_000019.

Affaire Halimi : 24 jours en 110 minutes

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24 jours halimi

24 jours halimi

Le film d’Alexandre Arcady, 24 jours, sur l’enlèvement, la séquestration et l’assassinat d’Ilan Halimi par Youssouf Fofana et sa bande, est tout à fait estimable même s’il n’est pas un chef-d’oeuvre.

Les éloges dont on gratifie l’oeuvre et le réalisateur sont d’autant plus appuyés qu’on craignait le pire sur le plan artistique et qu’en définitive, on a une bonne surprise !

Le parti pris choisi n’est pas absurde car en adaptant le livre de Ruth Halimi, la mère d’Ilan Halimi, il rend vaine la discussion sur l’objectivité de la relation, la fiabilité de l’analyse sur la police et, plus globalement, sur les ressorts de cette équipe criminelle. Sous l’autorité jamais contestée de Fofana sauf à la fin, quand celui-ci, confronté à l’échec et mis en cause, va seul tuer Ilan dans les conditions ignobles que l’on sait.

La manière dont le film a été promu a évidemment mis l’accent sur la sensibilité, le coeur, l’horreur, l’abjection de l’antisémitisme. Je ne suis pas persuadé que, sur ce plan pédagogique, qui aurait voulu constituer cette représentation comme un avertissement solennel, plus jamais ça !, l’effet soit atteint.

Non que le spectateur demeure étranger à ce qui se déroule et se commet sous ses yeux et qu’il ne s’abandonne pas à une émotion de tous les instants – précisément parce qu’il connaît déjà l’issue tragique -, mais l’humaniste n’apprendra rien, pour sa conscience, qu’il ne sache déjà et l’antisémite continuera à se réjouir. Quant à la masse indifférenciée du public, je ne crois pas que ce film, au-delà de l’indignation de ces 110 minutes, va la faire basculer systématiquement dans le camp de la morale.

Même avec les meilleures intentions du monde, le didactisme en art, en dépit de son caractère, en l’occurrence, techniquement et dramatiquement efficient, est voué sinon à l’échec, du moins à la déception de ceux qui en attendraient une régénération ou une alerte.

Paradoxalement, c’est la force du film qui va faire sa faiblesse, au regard de l’injonction éthique qu’il voudrait exclusivement formuler. Car le remarquable est que tout en restant fidèle à la trame des événements essentiels et à la perpétration des crimes, l’histoire, dès lors qu’elle reproduit le réel avec un traitement cinématographique rythmé et haletant, détresses, espoirs, révoltes et désespoirs, se dégrade en film d’action, en film policier : les séquences elles-mêmes suscitent l’intérêt, passionnent par leur intensité, attisent la curiosité, alors que tout est déjà tristement certain et inéluctable, et font du spectateur non pas un moraliste indigné mais un amateur conquis. La tragédie représentée devient moins tragédie que représentation.

Quand Claude Lanzmann critiquait le splendide film de Steven Spielberg, La liste de Schindler, en affirmant que la Shoah ne pouvait pas, ne devait pas être montrée, je n’avais pas approuvé cette opinion péremptoire. En regardant 24 jours, j’ai pourtant perçu la vérité qui ne m’avait pas frappé alors. La fiction même extraite d’un réel brûlant, étouffant, horrible, donne à la tragédie brute des couleurs forcément spectaculaires avec ce que ce concept implique de stimulant et à la fois de négatif.

Alexandre Arcady, tout de même, doit être salué pour cette oeuvre. Elle pouvait engendrer du larmoyant vulgaire ou de la thèse unilatérale. Il a échappé, avec sa scénariste, à ces écueils et j’ai en particulier apprécié le regard critique mais non malveillant porté sur la déconfiture policière. La police appliquait à un malade et à un délirant une stratégie classique qui avait certes fait ses preuves mais qui était en l’espèce inadaptée.

Avocat général lors du premier procès, exemplaire tant grâce à sa présidente et à son jury que par les peines et les exonérations prononcées, il me plaît, pour compléter l’information des spectateurs du film, de rendre hommage au livre de Gilles Antonowicz L’affaire Halimi (ed. Nicolas Eybalin, en vente à partir du 2 mai). Il répond à toutes les questions, démolit les idées fausses et, avec une parfaite honnêteté, scrute et analyse les noirceurs et les mystères de cette épouvantable affaire.

24 jours en 110 minutes, c’était possible.

Dictature verte… ou terrorisme économique ?

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mais ogm environnement

mais ogm environnement

Vive le nucléaire ! Vive le gaz de schiste ! Vive le maïs OGM ! Haro sur le principe de précaution ! Pour débrider la croissance, n’hésitons pas à alléger le fardeau de normes, de règles et de taxes qui pèsent sur l’économie productive, l’entreprise et l’innovation. Et remettons le monde sur ses pieds ; c’est l’homme qui compte, pas la nature !

Je ne sais pas si Luc Rosenzweig serait d’accord avec ce résumé, certes synthétique, d’un article paru dans ces colonnes – assez conforme, me semble-t-il, au point de vue majoritaire de la rédaction. Voilà du moins ce que le lecteur de Causeur que je suis, tantôt amusé, tantôt agacé, en a lu. Dans des circonstances bien particulières, puisque je me trouvais dans un de ces nombreux pays d’Afrique qui font appel à l’expertise de la France et, surtout, à son indépendance – ou à ce qu’il en reste – pour résister à la pression incroyable des marchands d’OGM. Particulières aussi car, à quelques semaines près, j’étais passé au travers du cauchemar de Harbin, ville de 6 millions d’habitants, dans le nord de la Chine, dans laquelle, en décembre 2013, ni avion, ni train, ni transports scolaires, ni aucun véhicule n’ont circulé pendant plus de quinze jours, la ville étant ensevelie dans un brouillard toxique qui paralysait toute vie et a causé un nombre à ce jour inconnu – secret d’État ! – mais élevé de victimes d’accidents respiratoires. Or, non seulement on sait désormais que les mois de janvier puis de février auront été les plus doux enregistrés depuis longtemps, mais les épisodes pluvieux et venteux sur la Bretagne et la Grande-Bretagne notamment, suggèrent une fois encore la réalité du dérèglement climatique – et notre impuissance totale face à ce que l’armée américaine considère désormais comme la première menace géostratégique de ce début du XXIe siècle.[access capability= »lire_inedits »]

Autant le dire : oui, l’alibi écologique est invoqué pour tout et son contraire. Oui, la sensibilité environnementale est souvent instrumentalisée au bénéfice d’intérêts géopolitiques, commerciaux ou d’influence, qui n’ont rien d’écologiques. Oui, la complexité et l’imprévisibilité des normes coûtent cher aux entrepreneurs et aux investisseurs. Oui encore, l’amateur de feux de cheminée que je suis peste contre la ridicule interdiction du feu de bois à Paris – Oui à ma cheminée, non aux centrales thermiques ! Mais la prétendue « dictature verte » ne me semble exister nulle part, sinon dans les rêves de ceux qui, après en avoir fini avec les frontières et les nations, après avoir mis fin à ces déterminations d’un autre âge que sont la race, le sexe et l’âge, entendent en finir avec la nature. Bienvenue dans le monde de l’homme nouveau, de l’homme devenu son plus beau produit, de l’homme devenu son propre créateur ! Bienvenue dans un monde qui n’est pas pour moi !

Cependant, si je ne vois guère trace de la « dictature verte », la dictature de la croissance, de la dette et de la mobilisation des ressources, elle, est partout ; or, qu’est-ce qu’un monde réduit à son utilité ?

Passons rapidement sur les débats soulevés par nos choix énergétiques – Luc Rosenzweig veut-il un forage de gaz de schiste dans son jardin ? Comment la France échappera-t-elle à une pression internationale croissante au sujet de son pari nucléaire, alors que les nouvelles de Fukushima illustrent chaque mois ou chaque semaine que le Japon ne maîtrise pas la situation, et que la France ne sait pas comment, ni à quel prix, mener à bien le démantèlement d’une centrale[1]? Comment, par ailleurs, peut-on légitimer le modèle économique des OGM, qui repose sur un hold-up sur le vivant, interdit toute recherche indépendante sur ses effets sur la santé humaine, détruit la biodiversité à toute allure et pourrait mettre un jour en danger la sécurité alimentaire de l’humanité, qui repose sur la diversité des variétés locales des espèces, gage de leur survie ?

Ne nous trompons pas de combat ! Le vrai débat porte sur l’extension du domaine de la règle. Et il est vrai qu’elles prolifèrent, ces règles et ces normes, il est vrai qu’il est envahissant, ce droit de l’environnement, comme le sont le Code du travail et toutes ces tentatives d’encadrer le réel par des textes, des articles et des nomenclatures. Mais le choix est simple : préférez-vous l’extension du domaine de la règle, ou celle du domaine de la lutte ? Autrement dit, dans des sociétés qui n’ont plus aucune définition en substance, les relations qui étaient tenues par des appartenances, des ordres et une identité, ne peuvent plus être fondées que sur la règle ou sur la force, seule la démocratie opérant théoriquement la séparation entre l’une et l’autre – le recul du principe majoritaire dans nos « hyper-démocraties » allant de pair avec le poids croissant de la force que les « autorités indépendantes », et autres experts auto-désignés de la « République des comités » servent si bien.

Que préfère Luc Rosenzweig ? La paix par la norme, ou la guerre par la confrontation directe des intérêts antagonistes ? La loi de 1976 applicable aux installations classées n’a pas d’autre origine ; la pression des industriels qui polluaient l’étang de Berre ou la baie de Seine était telle que les risques d’attentats, perpétrés par des populations locales qui ne supportaient plus l’empoisonnement des eaux et des terres, devenaient réels. La loi a apaisé leurs relations, et les uns comme les autres s’en trouvent bien. Et qu’on ne vienne pas parler de chantage terroriste ! Le terrorisme, c’est celui des entreprises qui polluent, puis font payer le contribuable pour rétablir des équilibres vitaux, enlever les algues vertes, laver les sols ou acheter de l’eau minérale. Qu’en sera-t-il demain si ceux qui veulent que soient levés les seuils d’autorisation préalable à l’élevage des porcs, ou les contrôles administratifs des unités de méthanisation, obtenaient satisfaction ? Qu’en sera-t-il demain si le principe « pollueur-payeur » continue d’épargner des pollueurs au détriment du contribuable d’abord, de la santé publique ensuite ? La seule perspective d’amélioration, c’est que le lien santé-environnement soit inscrit en tête de l’agenda politique. Ce ne sont pas les opposants au productivisme qui menacent la tranquillité collective en faisant valoir leurs droits à un territoire propre et sain, mais ceux qui auront considéré la nature comme une ressource à mobiliser, et les biens collectifs comme un réservoir gratuit où se servir – bref, ceux qui pillent impunément les territoires, au nom de leur intérêt individuel immédiat.

La règle et la norme sont des instruments de la paix civile. Elles le sont. Elles le seront de plus en plus à mesure que notre monde n’est plus seulement fini, mais petit, et compté. Parce qu’elles expriment des préférences collectives qui ne peuvent plus être mises en œuvre par la pression sociale, le conseil des anciens, ou le respect de la tradition ; ce n’est plus le milieu social, c’est la norme qui devrait interdire la « ferme aux mille vaches » et freiner la disparition constante d’exploitations agricoles – et si ce n’est pas la norme, ce sera la rue ! Parce qu’elle, et elle seule, pose des limites à la démesure de l’ambition humaine et de l’utilisation des techniques ; ce n’est pas la réprobation collective, c’est la norme qui rendra un peu moins indignes les conditions de l’élevage industriel et moins irresponsables les manipulations génétiques. Les normes organisent les marchés et même, les font naître ; en l’absence d’appellations contrôlées, de labels et de certification, la dictature du prix laminerait la qualité – quand elle s’insurge contre les normes, la paperasse et le fonctionnaire jacobin, la Bretagne devrait se souvenir que sa seule chance, l’excellence, passe par des normes plus exigeantes, gage de la préférence du client, pas par l’illusion d’une production de masse à bas prix face au Brésil, à l’Ukraine ou la Nouvelle-Zélande ! Parce qu’elles sont facteur d’exigence, donc de progrès, et même, d’excellence compétitive, les normes créent de la différence, donc de la valeur. Combien de champions français des services collectifs, dans l’eau, le traitement des déchets, l’agro-alimentaire, doivent-ils leur compétitivité à l’exigence des règles françaises ? Les normes, enfin, sont des vecteurs d’influence, donc de puissance. L’un des seuls vecteurs de puissance autonome de l’Europe, ce sont les normes qu’elle impose de fait aux grands producteurs mondiaux de biens de consommation, grâce à la taille de son marché intérieur. Il est donc vital que nous conservions notre autonomie dans leur définition.

Il faut le dire ; si la croissance démographique se poursuit, si la course aux ressources s’accélère, si ni les frontières ni les mœurs n’arrêtent plus la convoitise des prédateurs nomades, la norme et la règle sont le seul rempart contre la guerre de tous contre tous. Pour l’eau, pour les terres arables, pour les métaux stratégiques, pour l’énergie, pour l’air, pour le climat même, nous n’en sommes pas si loin. Il y a donc urgence à ce que nous prenions conscience que les biens publics, inappropriables, que sont la sécurité, la confiance, mais aussi un milieu de vie sain et amical à la vie humaine, la beauté des jours et la bonté du temps, la certitude de son identité, apportent des satisfactions durables qu’aucun bien privé, aucun gain financier, ne peuvent offrir. Ce que la croissance détruit vaut souvent plus que ce qu’elle apporte – la seule vraie question, de ce point de vue, est de savoir si la Chine sera morte avant d’être riche. La coopération, au sein d’une communauté, apporte des richesses immatérielles, incommensurables, et durables, que la compétition pour l’accession à des biens privés ne donne pas.

Nous allons devoir reconsidérer la hiérarchie des satisfactions, et redécouvrir le sens oublié de vieux mots de la République : l’unité nationale, la confiance dans un destin commun, la souveraineté, et même, pourquoi pas, l’intérêt général.

Si vous êtes libéral, vous devez accepter que l’avenir passe par plus de normes, de règles et de lois. Elles peuvent se révéler superflues seulement si on pense la société autour d’une foi commune, d’une identité forte, et d’un contrôle social effectif. Comment vous convaincre, cher Luc Rosenzweig et chers amis de Causeur, que toute réflexion sur le « faire-société » passe par un débat sur la nature et le milieu de vie ? Si la nature va mal, comment croire que l’homme lui survivra ? La liquidation actuelle de l’écologie par la technostructure, après le pic d’intelligence collective que fut le Grenelle de l’environnement, n’augure rien de bon pour la société française.  N’en doutons pas, moins il y aura de commun, d’unité nationale, et moins nous saurons dire « nous », plus la règle, la norme et la loi devront jouer le rôle que tenait autrefois l’identité. À défaut, je le répète, la force y pourvoira.[/access]

[1]. Voir l’entretien avec Jean-Paul Chanteguet, in Le Nouvel Économiste, 12 mars 2014.

*Photo: Soleil