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Louis de Funès aurait cent ans

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de funès gendarme

Aux côtés de Péguy, de Duras et de Jaurès, tous célébrés en 2014, il serait bon de ne pas trop vite oublier un autre qui, vivant, serait centenaire cette année : Louis de Funès, né le 31 juillet 1914. S’il m’est particulièrement agréable de rappeler en ces quelques lignes la mémoire de cet acteur souvent sous-estimé car jugé trop productif et son jeu trop « mécanique », c’est que je le tiens pour un parfait génie, qui ne fit jamais que de l’admirable, même lorsque sa prestation se trouvait sertie en un cadre indigne d’elle. Ainsi par exemple d’Oscar, pièce de boulevard sans envergure aucune et qui serait tombée cent fois dans l’oubli déjà sans le génie du grand de Funès, lui seul parvenant à transformer ce vaudeville épais en irrésistible cavalcade de l’exubérance risible où l’excès apparaît non point comme un surjeu auquel se laisserait aller l’acteur mais au contraire comme une dimension essentielle de son art et de la visée qui le porte à incandescence, celle d’un rire total. Car de Funès est l’homme qui parvient à rendre hilarant le fait de descendre un escalier, de le monter, de s’arrêter au milieu, d’allumer un cigare, de passer une robe de chambre ou de dodeliner de la tête – bref, il est l’homme par qui tout, absolument tout, devient matière à rire. De Funès est l’homme du rire intégral surgissant d’une perpétuelle et permanente conflagration de la réalité avec elle-même autour de cette tornade d’énergie zygomatique qu’il incarne.

Chez la plupart des acteurs comiques, le rire est un accident qui survient à leur essence au moment où la situation l’exige, où le dialogue le permet, tandis qu’il est chez de Funès la substance même de l’acteur, ou plutôt du personnage : cette substance ne le quitte pas, ne surgit ni ne disparaît jamais. Elle est lui, il est elle ; et, plus qu’une juxtaposition parfaite, se réalise alors une singulière et géniale fusion entre hilarité et personnage. Jouvet parvenait du plus dérisoire dialogue à faire un instant de grande littérature ; de Funès, lui, réussissait à faire du moindre tressaillement un moment de comique inoubliable. Dans Le Gendarme de Saint-Tropez, par exemple, il lui suffit de descendre d’un car, sur le port de Saint-Tropez, sans même faire quelques pas, pour être absolument irrésistible de drôlerie déjà.

En quelques secondes, d’une seule posture, d’un froncement de sourcil, d’un port de tête, d’un sourire vicieux et ambitieux, il pose intégralement son personnage, le fait éclater au visage du spectateur comme si tout était joué dans ces quelques secondes anthologiques durant lesquelles De Funès, en plissant un œil, les mains sur les hanches, ne fait que tourner la tête de quelques degrés… rien de plus ; pourtant, déjà, le rire jaillit, irrépressible. Jamais il n’en fait « trop », comme aiment à le répéter les esprits chagrins épris du mépris satisfait dont ils aiment à couvrir l’un des plus grands acteurs français : lorsque celui-ci verbigère, tressaute, hirsute, s’exubère, s’exorbite, se dilate et se disperse, il n’en fait pas « trop », bien au contraire, il en fait juste assez pour ne pas se contenter de faire rire par tel geste ou tel acte précis mais au contraire pour réussir à être le rire. Car cet acteur à proprement parler ne provoque pas le rire chez le spectateur, il le fait surgir de son personnage même, en toutes ses dimensions et en chacun de ses mouvements, chacune de ses paroles – même ses silences immobiles devenant par une manière de transsubstantiation géniale un esclaffement d’hilarité chez celui qui les regarde.

Une telle singularité est, à elle seule, une excellente raison pour voir et revoir s’agiter sous nos yeux celui qui parvint à faire de Ludovic Cruchot, Léopold Saroyan, Stanislas Lefort, Don Salluste et de tant d’autres, plus que des personnages, des caractères aujourd’hui inoubliables.

Petites bouchées froides

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mishima tunisie duras

Mercredi 16 juillet 2014-18 ramadan 1435

Une scène d’adoubement que j’adore, extraite de Kingdom of Heaven, le péplum de Ridley Scott (2005) : « À genoux ! Sois sans peur face à tes ennemis. Sois brave et droit pour être aimé de Dieu. Dis toujours la vérité, même si cela doit te coûter la vie. Sauvegarde les faibles et garde-toi du mal. Tel est ton serment. (Le seigneur gifle l’homme à genoux) Et ceci pour ne pas l’oublier ! Debout, chevalier ! »

Dieu que je voudrais être ce chevalier adoubé, le preux serviteur d’un seigneur et d’une cause. Mais par les temps qui courent, en ces temps de trahisons à répétition, de mensonges généralisés, de haines accumulées, les meilleurs sont aujourd’hui condamnés au statut de rônin. Il est important de rappeler le sens originel des mots, à l’instar de celui de rônin, qui, en japonais, signifie « flottant, libre », et par conséquent bâtard. Oui, un rônin est un samouraï sans maître, c’est-à-dire un samouraï qui a perdu son maître, soit parce que celui-ci s’est séparé de lui l’ayant jugé inapte à son service, soit parce que le maître en question a été tué, ce qui signifie que le samouraï n’a pas réussi à protéger son maître et si tel est le cas, alors il sera inapte à servir qui que ce soit et doit impérativement procéder au suicide rituel, le seppuku. Aussi doit-on s’arrêter sur la signification profonde du mot samouraï, qui n’est rien d’autre que l’infinitif « servir », un verbe à l’infinitif pour désigner un soldat dont la vie, l’existence même n’a de sens que pour servir le maître, le daimyo. Un verbe qui n’attend que la force active du sujet pour être conjugué, mis en branle, devenir actif à son tour.

Pour s’en rendre compte, il faut s’attarder sur le superbe manuel des samouraïs, rédigé par Jocho Yamamoto, Hagakure, ainsi que le très problématique et néanmoins passionnant livre de Mishima, Le Japon moderne et l’éthique du samouraï, et l’essai que Marguerite Yourcenar a consacré à ce dernier, Mishima ou la passion du vide.

Suis à Hammam-Sousse, sans véritable accès à Internet, mais ayant pu consulter ma messagerie électronique, j’ai appris, grâce à un courriel de Daoud B., que la première page de ce journal sera publiée à 17h dans Causeur, accompagnée de la petite note introductive écrite pour l’occasion. J’en suis heureux, voire ravi, dans la mesure où j’attends les réactions des lecteurs de Causeur, amis et ennemis confondus…

22h30. Au café avec Boj, Néjib, Moez. Une partie de rami au cours de laquelle je ridiculise mes amis. Je suis gâté par les cartes et je ne manque pas de bien jouer. Nous avons beaucoup ri. Nos rires d’enfants, dont la moyenne d’âge est de quarante voire quarante-cinq ans, nous fait remarquer dans ce café « semi-touristique » de la zone pseudo-huppée de la route d’El Kantaoui, zone infestée de prostituées en mal de clients en ce saint mois. Mais passons… Soudain l’atmosphère est plombée par une terrible nouvelle provenant du mont Châambi : des soldats auraient trouvé la mort pendant la rupture du jeûne ; pris en traître, ils auraient été victimes d’une attaque au lance-roquettes ; on n’est pas sûr des informations, mais parle d’une vingtaine de morts… Les visages se sont vite fermés. Les rires ont cédé le pas à la tristesse, à l’angoisse et à la haine que nous autres Tunisiens éprouvons de plus en plus à l’égard de ces assassins djihadistes. Je crois être en droit de distinguer les Tunisiens des djihadistes, ces derniers niant les valeurs de la République et voulant nous imposer la charia. Je suis toutefois convaincu qu’ils n’auront jamais gain de cause. Nous, les Tunisiens, les vrais, résisterons jusqu’au dernier souffle pour que ces bêtes surgies des ténèbres retournent à leurs grottes.

 

J’essaye néanmoins de consoler mes compagnons et de dire que chaque nouvelle attaque ou frappe de ce genre témoigne de cette énergie du désespoir des fanatiques dont le sort est scellé. Je m’efforce également de ne pas y penser. Je me rappelle Cioran et ce qu’il dit des kamikazes, des fanatiques et des candidats au martyre :

 

« 5 juin [1969]/ Qu’est-ce qu’un martyr ? C’est un orgueilleux hors pair et un monstre d’égoïsme… intellectuel, car il ne veut ni ne peut concevoir les raisons des autres. Et puisqu’on ne s’incline pas devant sa volonté, il préfère périr que de céder.

 

On peut admirer un martyr, on ne l’apprécie pas. On aime mieux la société d’un sophiste que d’un martyr. Le martyr n’entre pas dans vos raisons, le sophiste, lui, entre dans toutes les raisons.

 

On ne discute pas avec un candidat au martyre.

 

Le fanatisme est la mort de la conversation. » (Cahiers, p. 737)

 

 

Jeudi 17 juillet 2014-19 ramadan 1435

 

2h05. Nour m’appelle pour m’annoncer que, selon les communiqués officiels qu’il vient d’écouter à la radio, deux soldats ont trouvé la mort et cinq autres ont été blessés, alors qu’un seul djihadiste a été abattu. Il est temps, me dis-je, que l’armée et la gendarmerie nationales en finissent avec cette plaie nommée djihadisme. Certes, la volonté politique semble ne pas suivre, mais je pense que — hélas, trois fois hélas plus grâce qu’à cause de ce type d’opérations — ladite couardise politique devra se pourvoir d’une belle paire de burnes afin de ne pas se faire jeter une fois pour toutes par la colère, la nôtre, qui commence à gronder comme pendant l’été dernier après l’assassinat du député feu Mohamed Brahmi et celui de nos soldats au même endroit, le mont Châambi.

Je pense intimement que cette mascarade doit cesser et que les masques doivent tomber — les masques et les têtes qui les portent, cela va sans dire — parce que tout cela nous est étranger et ce qui nous est étranger doit être combattu, un point, c’est tout. Nous devons couper l’organe gangrené afin que tout le corps ne soit pas contaminé. Il est temps de le faire, plus que jamais.

 

5h52. Avec tout ce qui se passe en Tunisie, j’ai l’impression de passer mon temps au chevet d’un mourant ou, au mieux, d’un convalescent. Ce qui est bizarre, c’est que je ne peux pas dire que rien ne va plus pour débrancher le patient ou l’euthanasier ; je ne peux pas non plus dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, parce que cela consisterait à revenir aux anciennes pratiques de l’ancien régime, c’est-à-dire à une espèce de survie artificielle. Il est encore une fois temps de trouver les bonnes solutions. Il est plus que jamais temps que nous regardions dans le blanc des yeux la bête qui progressivement et à la vitesse de la lumière se transforme en un immaîtrisable monstre. Lui assener le coup de grâce s’impose désormais. Néanmoins, cela sera impossible avec l’absence de toute volonté politique digne de ce nom.

                     

Vendredi 18 juillet 2014-20 ramadan 1435

 

Avec Boj, le grand, l’infini, le poète, le frère, l’ami, le voisin, le cot(h)urne, nous avons vécu, durant ces derniers jours passés ensemble, une espèce de convalescence, à Hammam-Sousse, et nous avons parlé, beaucoup trop parlé même, si bien que la parole, entre nous, désormais, a un autre sens, et cela ne se ressent pas en présence des autres. Les autres, qui sont nos frères, camarades et amis, à l’instar de Néji, Farazdak, Rezaieg, Zakzouk, ne sont pas les autres, ils sont également nous. Mais, il faut que je le dise : Boj et moi, sans parler, sans cligner de l’œil, sans rien signifier, sans quoi que ce soit, nous agissons. Beaucoup de personnes en ces temps d’infamie réagissent, alors que d’autres agissent. Un prétendu philosophe du nom de Frédéric Schiffter semble me chercher noise parce que Roland [Jaccard] m’a adoubé, sans parler des coulisses que je devine déjà par rapport à Causeur… Ses commentaires et prises de parole à mon endroit sont d’une méchanceté maladive, si bien que beaucoup de mes lecteurs et « amis virtuels » ont riposté.

En vérité, je vous le dis : avoir raison, ici en Tunisie ou partout ailleurs, est un tort : le bilan de l’opération assassine s’est élevé à 14 victimes et à une vingtaine de blessés. Dans certaines mosquées inféodées aux salafistes, il y aurait même eu des signes de joie, de triomphalisme… Il faut décidément de tout pour faire un monde : entre un pseudo-philosophe hargneux, jaloux et vindicatif qui veut tuer symboliquement, des assassins fanatisés qui tuent pour de vrai, une militante féministe qui s’est avérée être une mythomane et bonne pour la camisole — nous sommes assiégés au point de ne pas savoir où donner de la tête, et pourtant nous devons ne pas nous laisser surprendre, encore moins abattre par ces crapules.

Boj est dans la cuisine, il prépare à manger pour le souhour, la collation habituelle précédant le jeûne. Ce sera du masfouf, couscous fin qu’on mange sucré avec des raisins ou des dattes ou des fruits secs. Je l’appelle pour lui dire ce poème de Mahmoud Darwich, d’abord en arabe, ensuite en français dans ma traduction : « Ils m’aiment mort afin de pouvoir dire : il était des nôtres et il nous appartenait. J’ai entendu les mêmes pas. Voilà vingt ans qu’ils frappent au mur de la nuit. Ils viennent et n’ouvrent pas la porte. Mais les voilà qui entrent. En sortent trois : un poète, un tueur, un lecteur. — Ne buvez-vous pas de vin ? ai-je demandé. — Nous boirons, ont-ils répondu. Quand me tirerez-vous dessus ? ai-je repris. — Patience ! ont-il répliqué. Ils ont aligné les verres et se sont mis à chanter pour le peuple. — Quand allez-vous commencer mon exécution ? ai-je demandé. — Nous avons déjà commencé, ont-ils répondu. — Pourquoi as-tu attribué à l’âme des chaussures ? — Pour qu’elle marche sur terre, ai-je répondu. — Pourquoi, ont-ils repris, as-tu écrit le poème en blanc, alors que la terre est très noire ? — Parce que trente mers se déversent dans mon cœur, ai-je répondu. — Pourquoi aimes-tu le vin français ? — Parce que je suis digne de la plus belle des femmes, ai-je dit. Ils m’ont alors demandé : Comment souhaites-tu ta mort ? — Bleue comme des étoiles qui s’égouttent du plafond. — Souhaitez-vous plus de vin ? — Nous boirons, ont-ils répondu. J’ai alors dit : Je vous demanderais d’être lents, de me tuer petit à petit afin que j’écrive un dernier poème à l’élue de mon cœur. Mais ils rient et ne volent de la maison que les paroles que je réservais à l’élue de mon cœur. » (« Ils m’aiment mort », in Moins de roses, 1986.)

Boj est en émoi… Je suis heureux qu’il trouve à la fois belle et fidèle la version française. Cioran avait raison de confier, dans l’un de ses entretiens, que lire la poésie, la fréquenter et la vivre permet d’éviter « le desséchement intérieur ». La lecture d’un seul vrai poème, comme celui qui précède, en est la preuve et l’illustration.

*Photo : kyodowc102026.JPG k/NEWSCOM/SIPA. SIPAUSA31265097_000001. 

Art officiel, art mondialisé

art officiel paris

La France est redevenue une grande nation de football et c’est tant mieux. On a le droit d’être nostalgique de l’époque où elle était aussi championne des arts. Les artistes les plus renommés vivaient et travaillaient à Paris et grâce à eux, nos paysages naturels et humains, des danseuses de french cancan à la montagne Sainte-Victoire, appartiennent désormais au patrimoine esthétique de l’humanité.

Depuis, deux guerres mondiales et la mondialisation sont passées par là ; et les Picasso, Braque, Zadkine, Soutine, Modigliani et Matisse d’aujourd’hui, s’ils existent, n’habitent plus Montparnasse. Les jeunes ont déserté Paris et ses chambres de bonne hors de prix pour se rapprocher de leurs clients new-yorkais fortunés, des galeries et des logements bon marché de Berlin, pour ne pas parler des collectionneurs chinois.

À vrai dire, il n’est pas certain que l’on puisse encore parler d’un art français, chinois ou américain. L’art n’a pas échappé à la mondialisation marchande : largement délivré de tout ancrage national ou territorial, il est adapté au goût d’élites hors-sol qui se soucient plus d’épater le bourgeois à coups de transgressions factices que d’élever leur âme au contact de la beauté.[access capability= »lire_inedits »]

Il est vrai que notre pays a de beaux restes, avec des marchands, des galeries et des maisons de vente qui comptent et des collectionneurs qui, en dépit des incertitudes fiscales, s’obstinent à acheter des œuvres qu’ils aiment. Par ailleurs, on ne saurait rendre la France responsable de la folie spéculative qui voit la cote de certains artistes atteindre des niveaux déraisonnables.

Reste que le déclin français a aussi une cause spécifiquement française qui tient à l’intervention de l’État. Il n’est pas choquant en soi que les pouvoirs publics aient une politique de l’art : ce qui l’est plus, c’est que les largesses de l’État aient presque exclusivement profité à l’art le plus conceptuel, le plus abscons et le moins susceptible de plaire au grand public. « L’art est pour moi quelque chose qui se pense avant d’être quelque chose qui se voit », déclare la directrice du Fonds régional d’art contemporain de Lorraine, qui s’enorgueillit d’avoir acheté des œuvres immatérielles. Au risque de passer pour des béotiens, on peut penser que dépenser l’argent du contribuable pour acheter du vent, c’est, pardonnez-moi l’expression, du foutage de gueule.

Ne désespérons pas, il y a encore des artistes qui se soucient de nous instruire et de nous enchanter, conformément au programme défini par Horace (docere et delectare). Reste que, si nous n’y prenons pas garde, le ministère de la Culture finira par tuer l’art. [/access]

*Image : Soleil.

Les mots interdits et l’ordre moral

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censure morale ecole

Un proviseur du Puy-de-Dôme a donc été condamné par le tribunal de Clermont-Ferrand à trois mois de prison avec sursis, mise à l’épreuve durant deux ans et obligation de soins.

Je connais mal l’affaire, c’est à peine si je sais que ledit proviseur avait le harcèlement facile, et que cette condamnation clôt une longue patience, comme seule l’Education Nationale sait en avoir. Mais ce n’est pas là le nœud du problème, quoi qu’on puisse en penser.
Ledit proviseur a été vu en tin de se masturber devant son ordinateur : rappelons que les proviseurs par définition logent sur leur lieu de travail, et que la distinction entre espace privé et espace public, en ce qui les concerne, est loin d’être facile. Faut-il donc supposer qu’un chef d’établissement est en service vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et qu’il doit donc s’interdire tout ce qui ne se fait pas dans l’exercice de la fonction ? Dans les années 1920, une institutrice bourguignonne avait été radiée parce qu’elle avait un amant, et qu’un membre de l’enseignement doit sans cesse montrer l’exemple : c’était un souvenir, en pleine IIIème République laïcarde, de ‘époque où c’étaient des bonnes sœurs qui s’occupaient de faire la classe. Fallait-il un brevet de virginité pour enseigner ?

Par ailleurs, « c’est une voisine, logeant dans un immeuble proche du lycée qui l’a aperçu depuis sa fenêtre. Elle a averti l’établissement, qui a ensuite fait un signalement auprès du parquet », a indiqué à l’AFP l’avocate du proviseur, Me Clémence Freydefont. Curieuse voisine — qui s’était portée partie civile et a été l’heureuse bénéficiaire d’une amende de 300 euros à laquelle a été condamné ledit proviseur : le voyeurisme outré fait donc partie désormais des pratiques du bon voisinage ? Mon dieu, mes voisins peuvent donc me déférer au Parquet, car, je le confesse (un mot que Brassens fait systématiquement rimer avec fesses), il m’arrive d’avoir chez moi des comportements que je n’aurais pas en public. Et ce n’est pas une aumône de 300 euros qu’ils recevraient, les bougres… Ou 300 par jour.

Enfin, cerise sur le gâteau, « l’analyse de l’ordinateur du proviseur a révélé que ce dernier consultait « des sites pornographiques mettant en scène des majeurs ayant des relations sexuelles sadomasochistes ». Il s’est également connecté « une seule et unique fois » à un site étranger de partage d’images, montrant « des enfants dénudés, mais pas en situation d’être exploités sexuellement », a précisé l’avocate, précisant que son client « n’était nullement poursuivi pour détention d’images pédopornographiques ». »
Bref, rien d’interdit. Et il m’arrive — comme à nous tous — de me connecter à des sites fort étranges ! Et je confesse (derechef) avoir dans ma bibliothèque une foultitude de livres que l’Inquisition aurait mis au bûcher — et moi avec ! J’ai même écrit la Société pornographique grâce à ma consultation scrupuleuse de ce que l’on trouve sur le Net.

Nous sommes entrés, depuis que la crise frappe, dans une ère de grande moralité. Les délassements du proviseur auraient fait sourire la voisine dans les années 1970 — peut-être même, à l’époque du swinging Paris, la voisine serait-elle allée participer aux ébats SM du cher homme esseulé. J’ai publié, au début des années 1990, des romans à caractère érotique (et un peu plus, même) que l’éditeur m’a avoué ne plus oser ressortir aujourd’hui, sinon sous le manteau. Le même refuse désormais tout ouvrage dans lequel on appelle un chat une chatte, et où les comportements dépassent les bleuettes inoffensives de 50 shades of nothing interesting. Il en est à publier des romans à l’eau de rose américains, où il est question de Beautiful Bastard / Stranger, et où le « héros » est invariablement un homme d’affaires (j’espère que vous sentez tout le potentiel érotique de ces mots, « homme d’affaires » ou « financier », en ces temps de crise et de vaches maigres — le renouveau du Prince charmant, il est là, il sort d’HEC ou de Paris-Dauphine, ces deux temples du conformisme économique et de la culture zéro) et l’héroïne une stagiaire provinciale qui rêve de situations expérimentales pourvu qu’elles se concluent avec une bague au doigt — fi !

J’ai raconté il y a quelques mois comment le ministère de l’Education répugnait à certains mots comme « élitisme » et « conformisme ». Mais le vrai conformisme, il est là, dans la vague de pudibonderie qui déferle aujourd’hui. Pendant que not’ bon maît’ passe de la Pompadour à la Dubarry au vu et au susse (comme disait Bérurier) de tous les amateurs de Vespa, nous sommes, nous pécores, nous valetaille, confiné(e)s dans le sexuellement correct.
Ma foi, quels que soient les travers du proviseur condamné pour (pour quoi, exactement ? Je n’arrive pas à saisir ce qu’il a fait de répréhensible, dans les termes du jugement), je le salue : obsédés de tous les horizons, mettez désormais de lourdes tentures à vos fenêtres — comme d’autres mettent des voiles sur les désirs de leurs épouses et de leurs filles.

*Photo : Skye suicide.

Petites bouchées froides

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paul celan allemagne

Un statut d’Emna Rémili, brillante romancière et universitaire arabophone, m’attriste, la détresse qu’il exprime étant celle de toute une partie de l’intelligentsia et même de la nation tunisienne : « Rien ne mérite l’écriture… Rien ne mérite d’être commenté… Rien ne mérite quoi que ce soit… Le vide a réussi à m’engloutir… » Des mots qui me rappellent ceux d’un autre pays, d’une autre langue, d’un autre âge, d’une autre révolution, d’une autre détresse — les mots, le génie, la poésie, la sensibilité, la grandeur, la délicatesse, la faiblesse d’une Marina Tsvetaieva. Sans sa fin tragique, cela va de soi ! Après avoir longuement hésité, je me suis permis de lui écrire ces mots : « Mais non ! Il faut continuer, on doit continuer… » Plus de quatre heures après, j’y pense de nouveau. Oui, les mots d’Emna Rémili résonnent en moi et je ne puis les chasser, encore moins les passer sous silence. Je reviens à sa page Facebook et constate que rien n’a changé. Les mots que j’ai écrits me sautent aux yeux et, comme pour se rebeller, ils me rappellent leurs aînés, ceux de Samuel Beckett : « Il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer, je vais donc continuer, il faut dire des mots, tant qu’il y en a, il faut les dire, jusqu’à ce qu’ils me trouvent, jusqu’à ce qu’ils me disent, étrange peine, étrange faute, il faut continuer, c’est peut-être déjà fait, ils m’ont peut-être déjà dit, ils m’ont peut-être porté jusqu’au seuil de mon histoire, devant la porte qui s’ouvre sur mon histoire, ça m’étonnerait, si elle s’ouvre, ça va être moi, ça va être le silence, là où je suis, je ne sais pas, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne sait pas, il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer. » (L’Innommable, Éditions de Minuit, 1953, p. 213.)

Mardi 15 juillet 2014-17 ramadan 1435

Mon silence quant à la finale de la Coupe du monde était légitime. Ne voulant pas aligner des platitudes ou des impressions terre à terre, j’ai préféré attendre, question de prendre du recul. Aujourd’hui encore, je n’ai pas grand-chose à dire, sauf ceci peut-être, en partant d’un constat historique : l’équipe qui a remporté ce titre est presque la même qui a affronté et battu par quatre buts à zéro l’Argentine en quarts de finale en 2010. Le travail, la discipline, la continuité et surtout la mentalité imposés par le coach allemand, le très élégant Joachim Löw, ont fini par valoir leur pesant d’or. Et quel or, celui de la médaille et de la Coupe du monde.

Je suis néanmoins choqué que le titre de meilleur joueur du tournoi ait été attribué à Messi. Que le gardien allemand Manuel Neuer ait fait l’unanimité, est très légitime. Mais Messi, si génial soit-il, ne mérite pas ce titre, non seulement parce qu’il n’a pas particulièrement brillé lors de cette compétition, mais encore d’autres joueurs, comme le Hollandais Arjen Robben ou même son compatriote Angel Di Maria, le méritaient de loin. Mais la FIFA a ses raisons que la raison semble ne jamais pouvoir avoir !

Selon un hadith du prophète Mahomet, « un peuple ayant abandonné les commandes à une femme ne prospérera jamais. » Sans doute le prophète avait-il prononcé ce jugement dans un contexte précis. Selon les sources, ces paroles décrivaient l’affaiblissement de l’empire persan sassanide suite à l’intronisation de la fille du shah. Ainsi placées dans un contexte précis, ces paroles ont un sens et peuvent même être considérées comme pertinentes. Ce qui est dramatique, c’est que d’aucuns les considèrent comme absolues et cherchent à les mettre en pratique encore aujourd’hui. À ceux-là, je dis que la tribune officielle du stade Maracaña comptait au moins deux chefs d’État, la Brésilienne Dilma Rousseff et l’Allemande Angela Merkel. Somme toute, et en regard de la misère généralisée où se trouvent les mondes arabe et islamique, on ne peut pas dire que le Brésil et l’Allemagne se portent mal. Mais comme il y a toujours des voix s’élevant pour — plus à tort qu’à raison — disputer et contredire, je m’attends à ce qu’on dise : « L’herbe n’est pas plus verte ailleurs. Et le vert est la couleur de l’islam et l’islam est la solution ! »

Je hais la poussière qui, chez nous plus qu’ailleurs, vient se poser sur les livres et jusqu’entre les pages. Mais il est quelque chose que je hais plus que la poussière, c’est de ne pas trouver un livre. Cela me met hors de moi, me paralyse, me donne des cauchemars même. Croyez-moi, je ne plaisante pas : j’ai rêvé l’autre nuit que j’ai retrouvé un précieux volume de Paul Celan, égaré depuis le déménagement. Le livre quant à lui n’est ni cher ni rare, puisqu’il s’agit du Choix de poèmes de Paul Celan dans la collection Poésie chez Gallimard, mais il est précieux à mes yeux parce que je l’ai depuis sa parution en 1998. J’ai beau chercher des heures durant mais en vain. Je croyais qu’il était à côté des autres titres que j’ai de Celan, sa Correspondance avec son épouse Gisèle Celan-Lestrange, sa Correspondance avec Nelly Sachs, ses recueils, Grille de parole, La rose de personne, ainsi que ces deux textes merveilleux que sont Le Méridien et Entretiens dans la montagne. Tous sont là, sauf celui que je cherche. C’est révoltant ! Et comme un malheur n’arrive jamais seul, je ne retrouve pas non plus un autre titre, Mohamed al-Maghout. Lettres de la faim et de la peur, le superbe livre où Issa al-Maghout, le frère du grand poète syrien, raconte tant de belles anecdotes, de souvenirs heureux et malheureux liés à la vie de celui que nous sommes nombreux à considérer comme l’un des plus grands écrivains, dramaturges et poètes arabes du XXe et peut-être du XXIe siècle. Je dois dans les jours qui viennent mettre une fois pour toutes de l’ordre dans ma bibliothèque. C’est obligatoire, cela s’impose et mon équilibre physique et psychologique en dépend.

 

 

Pourquoi je quitte Amnesty international

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À l’attention de Philippe Hensmans
Directeur de la section francophone belge d’Amnesty International (Belgique)

Monsieur Hensmans,

Voilà de nombreuses années que j’ai accepté d’être, à sa demande, parrain d’Amnesty International, pour le droit des femmes.

J’ai pu à cette occasion soutenir plusieurs campagnes en participant à leur médiatisation.

Le tournant adopté par Amnesty depuis quelques temps m’a fait prendre une certaine distance avec cette ONG.

Le dernier cas en date, à savoir qu’Amnesty considère qu’interdire le voile intégral est une entrave à la liberté, est pour moi la dérive de trop.
Les entraves à la liberté sont à mon avis plutôt les pressions de plus en plus manifestes, jusque dans nos contrées, pour obliger des femmes à se couvrir. A ce titre, je ne puis plus soutenir le point de vue d’Amnesty.

La burqa est loin d’être anodine, elle est plus qu’un voile, elle prive toute femme d’une élémentaire liberté de mouvement, elle les oblige à se cacher du regard des hommes, les coupe de l’extérieur, du soleil, de la lumière… Elle concrétise une ségrégation inacceptable. Elle affirme que la femme est par essence un être impur qui n’est que difficilement tolérable sur terre.
Des petites filles se retrouvent également de plus en plus enfermées dans cette « prison mobile », privées des jeux d’enfants les plus naturels, et par extension privées aussi de l’instruction auquel chacun a droit.

J’ai vu pour y avoir habité, il y a une trentaine d’années, les pressions grandissantes, qui au Caire, qui à Tripoli, faisaient qu’une femme, « pour avoir la paix », se couvraient la tête. Je connais de plus en plus, ici, à Bruxelles, dans certains quartiers, des femmes qui, musulmanes ou non, sont la cible d’insultes parce que cheveux au vent, et sont effrayées de se voir si peu soutenues et protégées pour l’élémentaire liberté de se promener en rue en sécurité, à tout heure, en tout lieux.
Je me suis moi-même retrouvé à l’hôpital, avec côtes cassées et perforation du poumon, pour avoir pris la défense d’une jeune fille agressée à cause d’une tenue vestimentaire « contraire à l’Islam ».
Des hommes et des femmes se sont battus tout au long de notre histoire afin d’arriver à une égalité totale qui m’est chère.

Les femmes en Europe ont acquis une visibilité dans tout l’espace public. Chaque fois que l’une d’entre elles se cache sous une burqa, c’est un affront à toutes les autres qu’elle fait, c’est leur liberté à toutes qui recule, ce sont des années de combats qui sont bafouées. Amnesty ne peut approuver que soit ainsi hissé l’étendard de la soumission d’une catégorie de personnes à une autre. Je considère dès lors qu’à ce titre, Amnesty s’est détourné de son idéal original et je ne puis dès lors plus rester parrain de cette ONG.

Veuillez donc acter ma démission.

Bien à vous,

Bernard Swysen
Auteur de Bandes dessinées.

Euthanasie : le docteur Bonnemaison jugé dans la dignité

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nicolas bonnemaison euthanasie bayonne

On nous avait annoncé un procès historique. Mais ce n’est pas l’« euthanasie active » qui a été jugée à Pau, c’est bien le docteur Nicolas Bonnemaison, urgentiste bayonnais qui l’a pratiquée en violation de la loi en vigueur. Rappelons brièvement les faits : le 12 août 2011, Nicolas Bonnemaison est interpellé à l’hôpital de Bayonne, où il dirige une unité d’hospitalisation de courte durée (UHCD), puis placé en garde à vue et mis en examen. La procédure a été déclenchée par un rapport, transmis au parquet par un cadre hospitalier, faisant état de témoignages d’infirmières et d’aides-soignantes sur des cas d’« euthanasie active » de patients admis dans le service. Peu après, Nicolas Bonnemaison est placé sous contrôle judiciaire avec interdiction d’exercer. Il est soupçonné d’avoir précipité la mort de sept personnes. Dans la quasi-totalité des cas, il s’agissait de morts attendues de patients à l’agonie. En outre, les familles des victimes n’ont pas porté plainte, un seul couple choisissant de se constituer partie civile dans le but d’avoir « accès au dossier ».

Ce n’était pas le procès de l’euthanasie, car le procès du docteur Bonnemaison aurait eu lieu même dans les pays où elle est légale, comme l’a justement rappelé Jean Léonetti, qui a donné son nom à la loi contre « l’acharnement déraisonnable ». Les lois belge et néerlandaise soumettent l’euthanasie à des critères stricts : souhait explicite de mourir d’un patient capable de discernement, transparence de la procédure menant vers cette fin, et enfin, consultation et prise de décision collégiales engageant au moins deux praticiens. Aucun de ces éléments n’apparaît dans les agissements du docteur Bonnemaison. [access capability= »lire_inedits »] Les dogmatiques de la « mort douce » rétorquent que c’est précisément la prohibition de l’euthanasie dans l’Hexagone qui est la cause de cette absence de règles – ce qui est indéniable sur le plan logique. Et pourtant, avant même la promulgation de la loi Leonetti du « laisser mourir » et de la sédation terminale, donc dans une situation bien plus contraignante sur le plan législatif, le docteur Frédéric Chaussoy avait trouvé le courage et la circonspection nécessaires pour décider de l’arrêt du traitement de Vincent Humbert en concertation avec son équipe médicale.

Plus encore peut-être que le refus d’une souffrance inutile, le premier argument en faveur de la dépénalisation de l’euthanasie, c’est la liberté: le droit du citoyen-patient de décider du moment de sa mort lorsque la médecine n’a plus rien à lui proposer. Bien qu’agonisants, les patients du docteur Bonnemaison n’avaient pas exprimé leur volonté de voir leur vie abrégée, pas plus qu’ils n’avaient laissé de directives anticipées allant dans ce sens. C’est assez embarrassant. Moins, hélas, pour Nicolas Bonnemaison que pour tous ceux qui voudraient voir la loi évoluer : leurs adversaires, qui promettent que jamais une loi autorisant l’empoisonnement des vieillards malades, aussi compassionnel qu’il puisse paraître, ne sera votée par l’Assemblée nationale, ont sans doute marqué des points.

Il faut donc rappeler que ce n’était pas le procès de l’euthanasie. Et si, très bêtement, cela n’avait été que celui d’une liaison extraconjugale ? Expliquons-nous : le docteur Bonnemaison a eu l’idée fort périlleuse, en 2009, de mélanger sa vie professionnelle avec sa vie personnelle, en nouant une relation intime avec une de ses infirmières. L’histoire a dû mal se terminer : en tout cas, l’infirmière n’a pas perdu son temps pour aller rapporter à la surveillante du service qu’elle avait vu des « choses graves » en rapport avec le traitement réservé par le docteur Bonnemaison à certains de ses patients. Détail supplémentaire : la veille de son audition par le juge d’instruction, la galante a encore hurlé devant l’avocat de Nicolas Bonnemaison : « Je vais lui pourrir la vie ! » Pari gagné. Car, ne soyons pas dupes, Bonnemaison n’est ni le seul, ni le premier, ni le dernier médecin en France à pratiquer des euthanasies clandestines ou semi-clandestines. Claire Compagnon, représentante des usagers aux hôpitaux de Paris, évoque des chiffres qui impressionnent : « En 2010, une étude sur 2500 décès dans 174 services d’urgences a été faite. La moyenne d’âge lors de la mort est de 77 ans. Pour près de 80%, une décision de limitation ou d’arrêt des traitements a été prise. En clair, une décision d’euthanasie passive. Dans un cas sur deux seulement, cette décision a été discutée avec la famille. » Il convient de préciser que la différence entre euthanasie active euthanasie passive et sédation terminale tient à la durée de l’agonie : de quelques minutes dans le premier cas jusqu’à une semaine ou dix jours dans le dernier. Il y a fort à parier que le procès de Nicolas Bonnemaison n’aura aucune influence sur l’ampleur du phénomène. Tout au plus, il fera réfléchir les médecins, et plutôt deux fois qu’une, sur le choix de leurs maîtresses. Plus prudent, Nicolas Bonnemaison aurait pu opérer sans être inquiété dans la zone grise de la loi Leonetti s’étendant entre le « laisser mourir » et la sédation palliative.

Le procès de Bonnemaison ne cacherait-il pas, d’ailleurs, celui de Leonetti, initiateur d’une loi dont on ne cesse de dénoncer les insuffisances et l’hypocrisie, tout en déplorant qu’elle soit ignorée, y compris par le corps médical ? Une mauvaise loi donc, puisque Jean-Luc Romero, de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD), quand il y a une bonne loi, « la société s’en empare ». Soit. Il n’est pas sûr que la société ait envie de s’emparer des questions de fin de vie, du handicap ou de la mort. Jusqu’à présent, on n’a pas vu de manifestations populaires en faveur de la création d’un « fichier national des directives anticipées », lesquelles, d’ailleurs, n’ont toujours pas de force contraignante, les médecins conservant ainsi le pouvoir de décider en dernière instance ce qui est, ou pas, souhaitable pour chacun de nous. Michèle Delaunay, l’ancienne ministre déléguée chargée des personnes âgées et de la dépendance, a touché juste en observant, en marge du procès du docteur Bonnemaison : « Le législateur ne peut pas s’absoudre de sa responsabilité sur les questions de fin de vie. Mais il ne pourra jamais en couvrir tous les aspects. » Que la loi Leonetti soit loin d’être parfaite n’exige pas une longue démonstration. Le cas de Vincent Lambert en témoigne, le Conseil d’Etat ayant dû statuer sur le sort d’un malade qui, sans l’aide des « machines à vivre », ne résisterait pas longtemps, alors que la loi interdit formellement l’acharnement thérapeutique – décision en outre suspendue par la CEDH.

Il faut cependant avoir à l’esprit qu’une loi autorisant le suicide assisté, voire l’euthanasie − aussi souhaitable ou nécessaire qu’elle paraisse aux yeux d’une écrasante majorité de Français − ne nous prémunir pas contre les « dérives de la médecine », cet autre mot pour désigner le « progrès ». Il y a trente ans, il n’y aurait pas eu de cas Vincent Lambert, parce qu’il y a trente ans, la médecine ne savait pas encore « fabriquer le handicap », selon la pertinente formule de la neurochirurgienne Anne-Laure Boch, pas plus qu’elle ne savait produire massivement la démence sénile, notre avenir commun. Sommes-nous vraiment prêts à l’entendre ?

Le procès de Nicolas Bonnemaison aurait-il alors été celui de la médecine technicisée, trop scientifique et, paradoxalement, trop performante ? Non plus. Pour autant, ce procès n’aura pas été Mais celui d’un « assassin ». Et il faudrait être d’une extrême mauvaise foi pour affirmer le contraire face aux témoignages des experts psychiatres, de l’avocat général et surtout des familles des victimes. Ce procès était simplement le nôtre. Le procès d’une société « devenue intolérante à l’agonie », comme l’avait pointé avec force le professeur Didier Sicard. D’une société de mortels qui s’ignorent, qui continuent à croire aux promesses d’une éternelle jeunesse et qui s’étonnent, sinon s’offusquent, en « découvrant » la réalité brutale de la vieillesse grabataire, de telle ou telle autre maladie dont on ne se remet pas mais dont on ne meurt pas non plus, d’un diagnostic ne donnant plus aucun espoir. Nicolas Bonnemaison est le produit de cette société et, somme toute, en tant que médecin, il n’a tenté que de répondre à ses attentes contradictoires. [/access]

* Photo : Bob Edme/AP/SIPA/AP21580564_000003

Portrait de l’assassin en perdant radical

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brevik merah perdant radical

En 2006, Gallimard proposait une traduction de l’essai de l’auteur allemand Hans Magnus Enzensberger, intitulé Le Perdant radical, essai sur les hommes de la terreur. L’auteur tentait d’y analyser la corrélation entre le succès du fondamentalisme religieux et du djihadisme dans les pays arabes et la situation difficile d’une bonne partie des pays du Moyen-Orient, capables de produire essentiellement des « perdants radicaux », soit le produit d’une logique de déclassement culturel ou social dépassant largement les frontières des nations : une version nouvelle et meurtrière du « citoyen du monde. » « Le raté, écrit Enzensberger, peut se résigner à son sort, la victime peut demander compensation, le vaincu peut toujours se préparer au prochain round. Le perdant radical, en revanche, prend un chemin distinct, il devient invisible, cultive ses obsessions, accumule ses énergies et attend son heure. »[1. Hans Magnus Enzensberger. Le Perdant Radical, essai sur les hommes de la terreur. Gallimard. 2006.]

La publication de l’ouvrage d’Enzensberger entraîna de vives discussions en Allemagne ou l’on accusa l’auteur de stigmatiser par ses thèses le monde arabo-musulman. Néanmoins, Enzensberger avait le mérite d’essayer de comprendre le phénomène du terrorisme fondamentaliste du point de vue des sociétés arabes sans l’enfermer seulement dans le paradigme religieux et d’associer dans la même désespérance fanatique les forcenés meurtriers comme ceux qui sévirent à Colombine et les candidats à la guerre sainte et au martyr. Pour Enzensberger, il n’y a pas de différence radicale entre ces différents types que prétexte religieux ou politique ne parviennent pas à distinguer. Nous sommes en présence, dans tous les cas, d’une nouvelle figure moderne : celle du Perdant Radical, qui n’est pas sans lien avec ce que le philosophe Max Scheler appelait « l’homme du ressentiment. » Emile Durkheim diagnostiquait déjà, à la fin du XIXe siècle dans la société industrielle, un processus de dérèglement individuel qui pouvait se résoudre de façon tragique par ce que le sociologue appelait le « suicide anomique. » Dans le cas du terrorisme islamiste, Enzensberger postule qu’il existe un insupportable décalage entre la révélation coranique et la stagnation qui frappe une partie des sociétés musulmanes actuelle. Cette forme de violence faite à soi-même se retournerait aujourd’hui contre la société toute entière en empruntant des formes aussi diverses que le massacre à grande échelle, la tuerie incontrôlée ou le djihadisme qui sont dans tous les cas des guerres pour soi transformée en guerre sainte ou en croisade. Dans le cas du terrorisme islamiste, Enzensberger postule qu’il existe un insupportable décalage entre la promesse de la révélation coranique et la stagnation qui frappe une partie des sociétés musulmanes actuelles.

Il y a deux ans, Mohamed Merah avait représenté une sorte d’énigme pour les médias embarrassés par cette petite frappe métamorphosée en tueur, dont l’équipée sanglante révélait l’impuissance des services de renseignements français à prévenir les conséquences de l’islamisation des quartiers. Au moment du drame de Toulouse, la thèse encore largement admise était celle du profil « atypique », défendue par exemple par Gilles Kepel, celui d’un jeune djihadiste autoradicalisé ayant rencontré, sur le chemin d’un voyage initiatique en zone tribale au Pakistan, ses « frères d’armes » d’Al-Qaïda qui l’ont reconnu et adoubé. Anders Breivik, lui, avait plutôt suscité  l’hypothèse contraire : celle du bras armé d’une mouvance néo-fondamentaliste chrétienne organisée, dont Breivik devait être un simple exécutant. Mais aucune organisation suprématiste européenne ne se cachait derrière Breivik, même si la tragédie laisse craindre la multiplication possible de ce type d’explosion de violence individuelle à l’avenir. Il s’avère en revanche aujourd’hui que la mouvance fondamentaliste la plus dangereuse soit bien, en Europe, celle engendrée par les mouvements islamistes radicaux, le conflit syrien, remplaçant, dans le cœur des jeunes musulmans radicalisés, la cause palestinienne. Le recrutement de plus en plus important de jeunes djhadistes s’appuie néanmoins en partie sur les mêmes ressorts qui ont poussé un Breivik à passer à l’acte : frustration, absence d’échelle de valeur morale et fantasme de puissance. En cela le djihadisme n’est pas un corps étranger aux sociétés européennes qui existerait seulement grâce à l’endoctrinement efficace de jeunes naïfs de même qu’il n’est pas non plus un phénomène étranger à l’Islam qui ne serait que victime de la dérive fanatique de quelques-uns. Au contraire, il témoigne aussi bien du problème épineux de la relation entre religion et société dans l’Islam qu’il illustre les conséquences du sacre de l’individu moderne dont le désir de reconnaissance n’a d’égal que la frustration constante qu’il engendre dans les sociétés occidentales.

Anders Breivik, Mohamed Merah et les jeunes candidats au djihad syrien appartiennent à une même armée. Une armée d’anonymes « transplantés loin de leurs provinces ou de leurs quartiers, dans un paysage nouveau et hostile, suivant les convenances concentrationnaires de l’industrie présente. Ils ne sont que des chiffres dans des graphiques que dressent des imbéciles », pour reprendre les mots de Guy Debord[2. In girum imus nocte…]. La colère des imbéciles a bien rempli le monde, comme le prophétisait Georges Bernanos. Et si le communautarisme et le prosélytisme des « imams en baskets » contribuent à nourrir le phénomène djihadiste, il convient de ne pas perdre de vue que la plupart des guérilleros amateurs qui décident un beau jour de partir « faire le djihad », comme autrefois on faisait l’école buissonnière, sont des citoyens nés sur le sol français et dans de nombreux cas mineurs, ce qui rend d’autant plus difficile légalement le fait de leur interdire tout retour sur le territoire au cas où ils auraient survécu à leur épopée guerrière. Ces individus sont, dans la plupart des cas, des fils d’immigrés, ce sont dans d’autre cas des convertis. Mais s’ils prétendent se mettre au service d’une cause religieuse, ils restent plus sûrement les représentants d’une double faillite : la leur et celle de la société qui n’est plus capable de leur offrir un cadre à la fois moral et social satisfaisant.

Le ressentiment des jeunes djihadistes issus de l’immigration peut être l’illustration d’un double bind difficile à assumer : l’origine familiale les renvoyant à l’échec d’une partie des nations arabes dont leurs parents sont issus tandis que leur nationalité les confronte à celui du modèle français républicain qui a troqué, rappelle Paul Yonnet[3. Paul Yonnet. Voyage au centre du malaise français. L’antiracisme et le roman national. Gallimard. [Le Débat]. 1993.] , l’assimilation contre l’intégration, et se retrouve prisonnier d’une impossible cohabitation entre centralisme institutionnel et communautarisme. Le déploiement de la violence et des artifices rhétoriques qui caractérise le perdant radical s’observe de façon similaire chez un Anders Breivik, qui s’est voulu le représentant « héroïque » d’une civilisation européenne menacée, et a cherché par tous les moyens à transformer son procès en une véritable mise en scène médiatique de lui-même. Ce phénomène trouve de plus aujourd’hui, à travers les réseaux sociaux, une audience formidable, quelle que soit la cause défendue, et elle reste l’illustration meurtrière du désarroi de sociétés qui se sentent basculer hors de l’histoire.

Une autre illustration de ce type de mise en scène désespérée de soi pourrait être le précédent de Richard Durn, qui tua huit personnes au cours d’une séance du conseil municipal de Nanterre le 27 mars 2002 et qui laissa pour toute explication cette lettre-testament dont les termes semblent pouvoir aujourd’hui être repris par cette inquiétante nouvelle génération de candidats au massacre ou au suicide : « Puisque j’étais devenu un mort-vivant par ma seule volonté, je décidais d’en finir en tuant une mini élite locale qui était le symbole et ceux qui étaient les leaders et décideurs dans une ville que j’ai toujours exécrée. Je n’ai pas trouvé les antidotes pour me respecter moi-même et les autres. Je n’ai pas atteint un idéal d’humanisme et m’étant laissé aller au désœuvrement et à l’échec, j’ai voulu tuer pour prendre une futile et infantile revanche sur moi-même et sur ces symboles de puissance qu’ils constituent. J’ai voulu connaître la griserie et le sentiment d’être libre par la mort. »

Semble advenu le temps où il semble légitime pour l’individu, à la fois de moins en moins responsable et pourtant de plus en plus désireux de s’affirmer en tant que dépositaire du destin collectif, de constituer son identité sur des terrains sacrificiels, étant donné que la perspective d’un État comme représentant de la violence légitime n’est plus légitimée. Ce discrédit ouvre la voie aux plus grandes méprises individuelles et aux tragédies collectives. La colère des ratés envahira le monde.

*Photo : AP21283838_000030. Frank Augstein/AP/SIPA.

Petites bouchées froides

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tunisie mariage taxe

Dimanche 13 juillet 2014-15 ramadan 1435

Les appels à boycotter la cérémonie du 14 juillet ont atteint un tel degré d’indécence que l’on se demande si l’invitation est adressée à un certain nombre de personnes ou au pays tout entier. Chacun a son mot à dire quant au soutien de François Hollande à Israël et cela va de la pseudo-analyse géopolitique de comptoir aux insultes les plus crapuleuses. J’en ris, littéralement, tout en attendant de voir si les officiels islamistes y seront. C’est inouï, les islamistes ont organisé vendredi après la prière hebdomadaire une marche de soutien à Gaza. Des anciens ministres et des dignitaires nahdhaouis étaient à la tête du cortège où les étendards du Hamas et de Rabi’a en Égypte étaient plus nombreux que les drapeaux palestiniens. C’est inadmissible, dans la mesure où aucune de ces voix ne s’est levée l’année dernière quand les soldats de l’armée tunisienne ont été assassinés et mutilés au mont Châambi. Les islamistes fonctionnent en secte, ayant prêté allégeance à l’État islamique ou à la Umma et non à l’État souverain. À ce titre, ils doivent être combattus en tant que traîtres et ennemis d’État.

Pour revenir à cette mascarade du 14 juillet, je voudrais préciser que tout cela est nouveau chez nous car, avant le 14 janvier 2011, ni les officiels tunisiens ni même les opposants qui étaient également invités, ne s’affichaient pas aussi témérairement dans les ambassades de France, d’Allemagne, de Grande Bretagne ou des États-Unis. Il n’y a pas très longtemps, l’État tunisien était souverain et les ordres n’émanaient pas desdites ambassades ; aujourd’hui tout le monde veut y être vu pour faire croire aux autres qu’il a l’appui de telle ou telle puissance. C’est aussi ridicule qu’un espion qui crie sur tous les toits qui il est et pour qui il travaille.

L’Allemagne a remporté le saint Graal en battant l’Argentine par un but à zéro, inscrit par Götze à la 113e minute. J’avoue que je n’avais pas de préférence, même si j’ai toujours parié sur la puissance et le réalisme allemands. Les Argentins de Messi sont en pleurs. C’est triste à voir, mais ainsi va la vie : le malheur des uns fait le bonheur des autres et vice versa. J’y reviendrai…

En août 1964, Cioran, dans ses Cahiers, note ceci que je trouve merveilleux : « Un républicain espagnol rencontre à la fin de la guerre, à un cocktail sud-américain, un officiel franquiste, auquel il dit : “Combien je vous envie. Vous allez être tellement seuls.” C’était l’époque où l’Espagne était complètement isolée. Je ne connais pas de mot plus espagnol. » — Mot à adresser à nos politiques qui sont plus « seuls » que jamais tant ils sont déconnectés de la réalité locale. Certes, les islamistes ont leur public et des électeurs acquis à leur cause, car c’est l’esprit même de la secte ou de la confrérie qu’ils ont formée, mais l’abstentionnisme risque d’être la principale position politique des prochaines élections. C’est dangereux, et néanmoins compréhensible, une photo comme celle qui a été publiée sur la page de l’Ambassade américaine en Tunisie, avec autour de la même table les chefs des principaux partis réunis par Son Excellence, ne pouvant donner à penser que ceci : les dés sont pipés et le gâteau sera partagé à l’amiable, donc inutile d’aller voter…

Encore cette note de Cioran, datée de novembre 1965 : « Tout ce que je pense en politique est contenu dans la réflexion de Montesquieu : “Les dieux, qui ont donné à la plupart des hommes une lâche ambition, ont attaché à la liberté presque autant de malheur qu’à la servitude.” (Dialogue de Sylla et d’Eucrate) » À méditer longuement, profondément, intensément en la confrontant à la réalité tunisienne…

J’ignore s’il s’agit d’une coïncidence ou d’une campagne orchestrée, mais on a tiré de l’oubli le nom d’Ahmed Ounaies, l’un des hommes de confiance de Béji Caïd Essebsi pour qui il a orchestré la rédaction de son livre sur Bourguiba (Bourguiba. Le bon grain et l’ivraie, éd. Sud Éditions, Tunis, 2009), à travers une vidéo où, alors ministre des Affaires étrangères dans le second gouvernement Ghannouchi (janvier-février 2011), il a été la risée de tout le pays pour ce que j’avais à l’époque qualifié de « génie politique ». Ce que disait alors Ahmed Ounaies me semble bien décrire ce que les Américains veulent instaurer en Tunisie, une démocratie consensuelle permettant aux principales sensibilités politiques de se réunir autour de la même table, la leur, comme sur la photographie prise mercredi dernier pour la rupture du jeûne à la résidence de Son Excellence Jacob Walles.
Ahmed Ounaies disait donc : « Il est impossible d’envisager l’avenir dans ce déferlement de haine, dans cette mauvaise querelle et avec les convulsions des identités et des egos auxquels nous assistons aujourd’hui… » Les deux chroniqueurs présents ce soir-là sur le plateau — Jamel Arfaoui et Sofiene Ben Hamida, pour ne pas les nommer — n’en revenaient pas. L’un jouait le rôle de l’abattu, tandis que l’autre a failli sauter au cou de l’homme dont la sincérité et le degré de conviction étaient si forts qu’il donnait l’impression de se moquer de ses interlocuteurs… Médiocrité quand tu nous tiens !

Lundi 14 juillet 2014-16 ramadan 1435

Cinq ans de mariage. Je plains les couples qui vont bientôt s’unir en Tunisie où un timbre fiscal de la valeur de 30 dinars (soit 13 euros) a été promulgué pour taxer les contrats de mariage. C’est inouï, non ! Que dis-je ? Ubuesque ! Et je pèse mes mots, vu que la chose est dans Ubu Roi d’Alfred Jarry :

La salle du Conseil d’Ubu.

Père Ubu, Mère Ubu, Conseillers de finances

— Père Ubu : Messieurs, la séance est ouverte et tâchez de bien écouter et de vous tenir tranquilles. D’abord, nous allons faire le chapitre des finances, ensuite nous parlerons d’un petit système que j’ai imaginé pour faire venir le beau temps et conjurer la pluie.

— Un Conseiller : Fort bien, monsieur Ubu.

— Mère Ubu : Quel sot homme.

— Père Ubu : Madame de ma merdre, garde à vous, car je ne souffrirai pas vos sottises. Je vous disais donc, messieurs, que les finances vont passablement. Un nombre considérable de chiens à bas de laine se répand chaque matin dans les rues et les salopins font merveille. De tous côtés on ne voit que des maisons brûlées et des gens pliant sous le poids de nos phynances.

— Le Conseiller : Et les nouveaux impôts, monsieur Ubu, vont-ils bien ?

— Mère Ubu : Point du tout. L’impôt sur les mariages n’a encore produit que 11 sous, et encore le Père Ubu poursuit les gens partout pour les forcer à se marier.

(Jarry, Ubu Roi, 3, VII, 1ère édition 1896, réédition Folio 2002, p. 85-86.)

Il vaut mieux en rire…

J’ignore si je pourrai aborder la question politique dans ma thèse, et pas uniquement le passé gardiste [La Garde de Fer] ou crypto-fasciste de Cioran, mais la vision et la conscience politiques qui sont nées des désillusions des années 30-40 sont extrêmement intéressantes. Mon sujet de thèse ne s’y prête pas vraiment, mais il y a peut-être moyen d’examiner le fond politique cioranien, ses analyses, leur degré de pertinence à travers la forme fragmentaire des Syllogismes de l’amertume ou De l’inconvénient d’être né, les notes prises dans les Cahiers, les essais chevronnés et néanmoins problématiques de La Tentation d’exister et d’Histoire et utopie. Une telle réflexion, qui plus est, lue un 14 juillet suscite ma curiosité :

« Chaque fois que je lis sur Luther, je comprends, mieux qu’à la lecture d’autres biographies, pourquoi je manque de trempe. Dans le conflit qui l’oppose à Cajetan à Augsbourg, je suis tantôt de son côté, tantôt du côté du légat. Celui-ci était un raffiné, un sceptique, un esprit hautement civilisé, et donc pourri — en face d’un barbare qui croyait à tout ce qu’il disait. Duplicité italienne — naïveté germanique.

La Réforme vaut largement la Révolution française. Donc, les Allemands ne sont pas si exempts d’esprit révolutionnaire. Seulement ils s’émancipèrent sur le plan spirituel bien avant de s’émanciper politiquement.

Leur rupture avec Rome, qui était pourtant inscrite dans leur nature et leur destinée, on dirait qu’ils ne s’en sont jamais remis. » (Cahiers, p. 343.)

Analyse d’une acuité et d’une lucidité singulières. Connaissances qui ne sont pas à la portée de tous. De l’histoire à la politique, en passant par la psychologie et les sciences de religion. À suivre, à interroger, à creuser…

Un salafisme à la française?

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salafisme samir amghar

Le 25 mai, Mehdi Nemmouche tuait quatre personnes devant le musée juif de Bruxelles au nom d’une interprétation littéraliste de l’islam appelée salafisme. Des banlieues françaises à l’État islamique en Irak et au Levant, le mot et la chose connaissent une fortune mondiale inédite. Or, l’immédiateté médiatique nous enfermant dans l’imprécision, on ne sait jamais ce que ce terme recouvre précisément. Y a-t-il une internationale salafiste et si oui, est-elle vraiment divisée entre islamistes non-violents et jihadistes ? Le danger couve-t-il dans l’Hexagone ? Autant de questions que j’ai posées à Samir Amghar, auteur du Salafisme aujourd’hui (Michalon, 2011).

Daoud Boughezala. Le 25 mai, Mehdi Nemmouche a tué quatre personnes devant le Musée juif de Bruxelles. Comme Mohamed Merah, auteur des assassinats de Toulouse et de Montauban en mars 2012, ce délinquant multirécidiviste appartiendrait à la mouvance salafiste. Comment ces jeunes gens intègrent-ils les filières jihadistes ?

Samir Amghar. On n’intègre pas la mouvance salafiste – et a fortiori sa branche jihadiste – du jour au lendemain. Il faut faire œuvre de sérieux et de détermination, prouver sa bonne volonté au terme d’un long processus de sélection. Par sa conception ultra-individualiste de l’appartenance religieuse, la mouvance salafiste tient de la secte « post-moderne » : beaucoup de gens se tournant vers le salafisme avant de s’en détourner, le « turn-over » y est important ; et, en l’absence de chef central et de pouvoir coercitif, l’intégration n’est jamais définitive. C’est pourquoi les salafistes peinent à recruter massivement.

Nemmouche est pourtant passé à l’acte après une rapide initiation en prison.  Aurait-il brûlé les étapes ?

Nemmouche et Merah sont des atomes relativement libres : des bricoleurs du dogme, des butineurs qui se forgent une identité islamique lors de voyages à l’étranger, en fréquentant une mosquée radicale, sur Internet, en rencontrant tel leader charismatique, etc. Souvent issus de quartiers populaires, parfois passés par la case prison, ce sont des profils qui conjuguent criminalité et déviance sociale. Ils se revendiquent d’un islam rigoriste tout en s’inscrivant dans une logique hyper-individualiste qui les pousse à négliger la médiation de la communauté.

Autrement dit, ce sont, pour reprendre l’expression d’Alain Finkielkraut, des « auto-entrepreneurs du terrorisme » qui répugnent à l’action collective. Mais à l’intérieur de la famille salafiste, est-ce le recours à la violence qui différencie les « quiétistes », les « politiques » et les « jihadistes » ?

Traditionnellement, le salafisme est effectivement divisé entre ces trois familles qui entretiennent de fortes oppositions entre elles. Les quiétistes cultivent  une dimension exclusivement religieuse et prédicative de la religion. Ils se montrent très critiques à l’endroit de toute forme de politisation de l’islam et de l’usage de la violence en son nom. Le premier point les éloigne du salafisme politique qui s’inscrit dans une approche littéraliste des textes s’agissant de la pratique religieuse, mais invite les fidèles à s’engager activement dans la vie de la cité pour défendre leurs revendications. Des individus comme Nemmouche représentent un troisième salafisme, de type révolutionnaire, qui prône l’action violente pour défendre l’identité islamique.

Cette typologie n’est-elle pas dépassée par l’apparition de groupes et d’individus naviguant entre les deux derniers courants ?

Il faudrait compléter cette classification par deux nouvelles sous-catégories : un salafisme de type communautaire, et un autre orienté vers l’agit-prop.[access capability= »lire_inedits »] Le premier se manifeste par la formation, sur Internet ou dans certaines mosquées, de collectifs de soutien qui récoltent de l’argent pour les jihadistes prisonniers et œuvrent à leur libération. Le second phénomène émerge à travers des individus qui ont renoncé au terrorisme après avoir pris acte de la difficulté de commettre des attentats en Europe. Ces salafistes de combat idéologique mettent en scène des actions spectaculaires, à forte charge symbolique, pour essayer de faire entendre la « voix des musulmans » contre ce qu’ils considèrent comme la stigmatisation de l’identité islamique en Europe. Ils sont par exemple actifs dans le groupe et sur le site Forsane Alizza ( « Les Cavaliers de la fierté » ) qui a appelé à des manifestations spectaculaires contre l’imam de Drancy Hassen Chalghoumi et brûlé des codes civils devant la mairie de Nantes.

Aussi inquiétant soit cet activisme qui s’exprime notamment dans les associations de lutte contre l’« islamophobie », il demeure non-violent. Mais y a-t-il un essor du salafisme jihadiste en Europe, et si oui, comment l’expliquez-vous ?

Après une décennie de déclin, due à l’efficacité des services de renseignement qui ont démantelé de nombreuses cellules terroristes, le vent a tourné début 2011. La révolution tunisienne, qui a entraîné la libération des jihadistes emprisonnés par le régime de Ben Ali, et surtout le conflit syrien ont offert aux jihadistes européens une opportunité historique de réactiver la thématique du jihad mondial. Car dans leur esprit, si l’on réussit à renverser le régime de Bachar Al-Assad et à instaurer un État islamique, cela peut avoir un effet domino dans tout le monde arabe et, par contagion, en Europe. La violence armée des jihadistes français et européens a ainsi trouvé un nouveau lieu d’expression globalisé.

Qu’en pense la communauté musulmane française ? Les pouvoirs publics se rassurent-ils à bon compte en certifiant que l’immense majorité des musulmans sont révulsés par cette violence ?

La communauté musulmane française tient un discours très ambigu. On entend régulièrement : « Nous sommes les premières victimes de ces violences, chaque attentat accroît l’islamophobie, la discrimination religieuse… Nous n’avons pas du tout intérêt à voir émerger ce type d’individus et de violences. » Mais, en même temps, certains vous expliqueront que Nemmouche a eu le courage de commettre des actes que d’autres n’ont pas pu perpétrer.

Toute la question est de savoir combien sont ces « certains »… Seuls quelques dizaines de musulmans français cautionnaient ce genre de discours il y a vingt ans. Que s’est-il passé ?

Au début des années 1990, lorsque s’est amorcée la réislamisation des jeunes issus de l’immigration, deux mouvements monopolisaient l’offre religieuse islamiste : les Frères musulmans et le Tabligh[1. Le Jamaat Al-Tabligh (« Association pour la prédication ») est un mouvement missionnaire fondamentaliste créé par des musulmans indiens à la fin des années 1920. Il prêche à travers le monde pour diffuser sa conception orthodoxe de la foi musulmane.]. Ils s’opposaient aux valeurs dominantes de la société, en tenant des discours anti-impérialistes très critiques sur la France, sur la République, etc. Pendant la guerre civile algérienne, ils étaient convaincus que l’instauration d’un État islamique dans les pays arabo-musulmans était imminente et comptaient surfer sur cette vague. Depuis, les choses ont changé. L’islam est devenu la deuxième religion de France pendant que les Frères musulmans et le Tabligh perdaient de leur verve protestataire. Aujourd’hui, c’est le salafisme qui est le fer de lance de la radicalisation.

On en revient donc à la même question : quelle est son influence réelle en France ? Dans quelle mesure contribue-t-il à définir l’imaginaire des musulmans ?

La communauté salafiste de France est sans doute la plus importante d’Europe occidentale. En 2010, avant même la révolution tunisienne et l’insurrection en Syrie, les services de renseignement français évaluaient le nombre de ses membres entre 12 000 et 15 000 personnes. Sur une population de 3 à 5 millions de musulmans en France, cela fait peu. Reste que le salafisme français a le vent en poupe. Il faut dire que, pour un jeune en quête d’identification et d’appartenance, il ne demande pas une fréquentation assidue de la mosquée : il suffit de prier, de se laisser pousser la barbe, et de côtoyer quelques frères.

Pour le salafiste européen, qui incarne l’ennemi principal : le juif, le « croisé » ou le chiite ?

L’Occidental et le « judéo-croisé » ont longtemps personnifié l’altérité aux yeux des salafistes. Mais, depuis 2001, le retour de l’Iran sur la scène internationale et le développement du prosélytisme chiite ont entraîné l’apparition d’un discours anti-chiite très fort. La conversion d’un certain nombre de sunnites européens au chiisme inquiète les mosquées salafistes qui y perdent une partie de leur clientèle. Dans le contexte du jihad syrien, la rhétorique anti-chiite – contre l’Iran, l’Alaouite Bachar Al-Assad… −  des chaînes satellitaires saoudiennes alimente  la violence intra-communautaire au sein de l’islam européen. Ainsi, en mars 2012, un individu est entré dans une mosquée chiite de Bruxelles, a assassiné l’imam et a tenté de brûler l’édifice.

Mais Nemmouche s’est attaqué à un musée juif et non à une mosquée chiite de Bruxelles…

C’est vrai. Les individus comme Merah ou Nemmouche cherchent les cibles qu’ils estiment les plus susceptibles de donner une dimension internationale à leur combat. Tuer quatre juifs aura beaucoup plus d’impact qu’assassiner quatre chiites. D’ailleurs, qui a entendu de parler de l’attaque contre la mosquée chiite bruxelloise ? De plus, dans les mosquées radicales, même si le discours anti-chiite reste le plus prégnant, il prend souvent sa source dans l’antisémitisme. Un certain nombre de jihadistes font la synthèse : ils considèrent le chiisme comme une invention juive destinée à tuer l’islam de l’intérieur. Le niveau d’antisémitisme constitue donc un bon indicateur de la radicalité islamiste.

Claude Askolovitch soutient que de nombreux salafistes ne sont ni antisémites ni violents. Existerait-il un salafisme « républicain » compatible avec la démocratie ?

Depuis quelques années, certains leaders salafistes français ont dressé un bilan critique de leur mouvance. Des gens pragmatiques comme Nader Abou Anas ou le jeune imam brestois d’origine marocaine Rachid Abou Houdeyfa pensent que les salafistes doivent s’« intégrer » à la société française, tout en restant fidèles à une lecture littéraliste de l’islam. À la marge du salafisme français, j’observe également l’émergence d’un courant « soralien ». À l’image du site Islam Info, les représentants de ce courant s’inspirent des idées d’Alain Soral pour développer un discours patriotard, mélange d’antisémitisme, d’amour de la France et de critique de la mondialisation. Sur fond d’antisionisme, ils recyclent la rhétorique antisémite des années 1930 : c’est La France juive relue et corrigée par les salafistes ![/access]

*Photo : Hannah.

Louis de Funès aurait cent ans

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de funès gendarme

de funès gendarme

Aux côtés de Péguy, de Duras et de Jaurès, tous célébrés en 2014, il serait bon de ne pas trop vite oublier un autre qui, vivant, serait centenaire cette année : Louis de Funès, né le 31 juillet 1914. S’il m’est particulièrement agréable de rappeler en ces quelques lignes la mémoire de cet acteur souvent sous-estimé car jugé trop productif et son jeu trop « mécanique », c’est que je le tiens pour un parfait génie, qui ne fit jamais que de l’admirable, même lorsque sa prestation se trouvait sertie en un cadre indigne d’elle. Ainsi par exemple d’Oscar, pièce de boulevard sans envergure aucune et qui serait tombée cent fois dans l’oubli déjà sans le génie du grand de Funès, lui seul parvenant à transformer ce vaudeville épais en irrésistible cavalcade de l’exubérance risible où l’excès apparaît non point comme un surjeu auquel se laisserait aller l’acteur mais au contraire comme une dimension essentielle de son art et de la visée qui le porte à incandescence, celle d’un rire total. Car de Funès est l’homme qui parvient à rendre hilarant le fait de descendre un escalier, de le monter, de s’arrêter au milieu, d’allumer un cigare, de passer une robe de chambre ou de dodeliner de la tête – bref, il est l’homme par qui tout, absolument tout, devient matière à rire. De Funès est l’homme du rire intégral surgissant d’une perpétuelle et permanente conflagration de la réalité avec elle-même autour de cette tornade d’énergie zygomatique qu’il incarne.

Chez la plupart des acteurs comiques, le rire est un accident qui survient à leur essence au moment où la situation l’exige, où le dialogue le permet, tandis qu’il est chez de Funès la substance même de l’acteur, ou plutôt du personnage : cette substance ne le quitte pas, ne surgit ni ne disparaît jamais. Elle est lui, il est elle ; et, plus qu’une juxtaposition parfaite, se réalise alors une singulière et géniale fusion entre hilarité et personnage. Jouvet parvenait du plus dérisoire dialogue à faire un instant de grande littérature ; de Funès, lui, réussissait à faire du moindre tressaillement un moment de comique inoubliable. Dans Le Gendarme de Saint-Tropez, par exemple, il lui suffit de descendre d’un car, sur le port de Saint-Tropez, sans même faire quelques pas, pour être absolument irrésistible de drôlerie déjà.

En quelques secondes, d’une seule posture, d’un froncement de sourcil, d’un port de tête, d’un sourire vicieux et ambitieux, il pose intégralement son personnage, le fait éclater au visage du spectateur comme si tout était joué dans ces quelques secondes anthologiques durant lesquelles De Funès, en plissant un œil, les mains sur les hanches, ne fait que tourner la tête de quelques degrés… rien de plus ; pourtant, déjà, le rire jaillit, irrépressible. Jamais il n’en fait « trop », comme aiment à le répéter les esprits chagrins épris du mépris satisfait dont ils aiment à couvrir l’un des plus grands acteurs français : lorsque celui-ci verbigère, tressaute, hirsute, s’exubère, s’exorbite, se dilate et se disperse, il n’en fait pas « trop », bien au contraire, il en fait juste assez pour ne pas se contenter de faire rire par tel geste ou tel acte précis mais au contraire pour réussir à être le rire. Car cet acteur à proprement parler ne provoque pas le rire chez le spectateur, il le fait surgir de son personnage même, en toutes ses dimensions et en chacun de ses mouvements, chacune de ses paroles – même ses silences immobiles devenant par une manière de transsubstantiation géniale un esclaffement d’hilarité chez celui qui les regarde.

Une telle singularité est, à elle seule, une excellente raison pour voir et revoir s’agiter sous nos yeux celui qui parvint à faire de Ludovic Cruchot, Léopold Saroyan, Stanislas Lefort, Don Salluste et de tant d’autres, plus que des personnages, des caractères aujourd’hui inoubliables.

Petites bouchées froides

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mishima tunisie duras

mishima tunisie duras

Mercredi 16 juillet 2014-18 ramadan 1435

Une scène d’adoubement que j’adore, extraite de Kingdom of Heaven, le péplum de Ridley Scott (2005) : « À genoux ! Sois sans peur face à tes ennemis. Sois brave et droit pour être aimé de Dieu. Dis toujours la vérité, même si cela doit te coûter la vie. Sauvegarde les faibles et garde-toi du mal. Tel est ton serment. (Le seigneur gifle l’homme à genoux) Et ceci pour ne pas l’oublier ! Debout, chevalier ! »

Dieu que je voudrais être ce chevalier adoubé, le preux serviteur d’un seigneur et d’une cause. Mais par les temps qui courent, en ces temps de trahisons à répétition, de mensonges généralisés, de haines accumulées, les meilleurs sont aujourd’hui condamnés au statut de rônin. Il est important de rappeler le sens originel des mots, à l’instar de celui de rônin, qui, en japonais, signifie « flottant, libre », et par conséquent bâtard. Oui, un rônin est un samouraï sans maître, c’est-à-dire un samouraï qui a perdu son maître, soit parce que celui-ci s’est séparé de lui l’ayant jugé inapte à son service, soit parce que le maître en question a été tué, ce qui signifie que le samouraï n’a pas réussi à protéger son maître et si tel est le cas, alors il sera inapte à servir qui que ce soit et doit impérativement procéder au suicide rituel, le seppuku. Aussi doit-on s’arrêter sur la signification profonde du mot samouraï, qui n’est rien d’autre que l’infinitif « servir », un verbe à l’infinitif pour désigner un soldat dont la vie, l’existence même n’a de sens que pour servir le maître, le daimyo. Un verbe qui n’attend que la force active du sujet pour être conjugué, mis en branle, devenir actif à son tour.

Pour s’en rendre compte, il faut s’attarder sur le superbe manuel des samouraïs, rédigé par Jocho Yamamoto, Hagakure, ainsi que le très problématique et néanmoins passionnant livre de Mishima, Le Japon moderne et l’éthique du samouraï, et l’essai que Marguerite Yourcenar a consacré à ce dernier, Mishima ou la passion du vide.

Suis à Hammam-Sousse, sans véritable accès à Internet, mais ayant pu consulter ma messagerie électronique, j’ai appris, grâce à un courriel de Daoud B., que la première page de ce journal sera publiée à 17h dans Causeur, accompagnée de la petite note introductive écrite pour l’occasion. J’en suis heureux, voire ravi, dans la mesure où j’attends les réactions des lecteurs de Causeur, amis et ennemis confondus…

22h30. Au café avec Boj, Néjib, Moez. Une partie de rami au cours de laquelle je ridiculise mes amis. Je suis gâté par les cartes et je ne manque pas de bien jouer. Nous avons beaucoup ri. Nos rires d’enfants, dont la moyenne d’âge est de quarante voire quarante-cinq ans, nous fait remarquer dans ce café « semi-touristique » de la zone pseudo-huppée de la route d’El Kantaoui, zone infestée de prostituées en mal de clients en ce saint mois. Mais passons… Soudain l’atmosphère est plombée par une terrible nouvelle provenant du mont Châambi : des soldats auraient trouvé la mort pendant la rupture du jeûne ; pris en traître, ils auraient été victimes d’une attaque au lance-roquettes ; on n’est pas sûr des informations, mais parle d’une vingtaine de morts… Les visages se sont vite fermés. Les rires ont cédé le pas à la tristesse, à l’angoisse et à la haine que nous autres Tunisiens éprouvons de plus en plus à l’égard de ces assassins djihadistes. Je crois être en droit de distinguer les Tunisiens des djihadistes, ces derniers niant les valeurs de la République et voulant nous imposer la charia. Je suis toutefois convaincu qu’ils n’auront jamais gain de cause. Nous, les Tunisiens, les vrais, résisterons jusqu’au dernier souffle pour que ces bêtes surgies des ténèbres retournent à leurs grottes.

 

J’essaye néanmoins de consoler mes compagnons et de dire que chaque nouvelle attaque ou frappe de ce genre témoigne de cette énergie du désespoir des fanatiques dont le sort est scellé. Je m’efforce également de ne pas y penser. Je me rappelle Cioran et ce qu’il dit des kamikazes, des fanatiques et des candidats au martyre :

 

« 5 juin [1969]/ Qu’est-ce qu’un martyr ? C’est un orgueilleux hors pair et un monstre d’égoïsme… intellectuel, car il ne veut ni ne peut concevoir les raisons des autres. Et puisqu’on ne s’incline pas devant sa volonté, il préfère périr que de céder.

 

On peut admirer un martyr, on ne l’apprécie pas. On aime mieux la société d’un sophiste que d’un martyr. Le martyr n’entre pas dans vos raisons, le sophiste, lui, entre dans toutes les raisons.

 

On ne discute pas avec un candidat au martyre.

 

Le fanatisme est la mort de la conversation. » (Cahiers, p. 737)

 

 

Jeudi 17 juillet 2014-19 ramadan 1435

 

2h05. Nour m’appelle pour m’annoncer que, selon les communiqués officiels qu’il vient d’écouter à la radio, deux soldats ont trouvé la mort et cinq autres ont été blessés, alors qu’un seul djihadiste a été abattu. Il est temps, me dis-je, que l’armée et la gendarmerie nationales en finissent avec cette plaie nommée djihadisme. Certes, la volonté politique semble ne pas suivre, mais je pense que — hélas, trois fois hélas plus grâce qu’à cause de ce type d’opérations — ladite couardise politique devra se pourvoir d’une belle paire de burnes afin de ne pas se faire jeter une fois pour toutes par la colère, la nôtre, qui commence à gronder comme pendant l’été dernier après l’assassinat du député feu Mohamed Brahmi et celui de nos soldats au même endroit, le mont Châambi.

Je pense intimement que cette mascarade doit cesser et que les masques doivent tomber — les masques et les têtes qui les portent, cela va sans dire — parce que tout cela nous est étranger et ce qui nous est étranger doit être combattu, un point, c’est tout. Nous devons couper l’organe gangrené afin que tout le corps ne soit pas contaminé. Il est temps de le faire, plus que jamais.

 

5h52. Avec tout ce qui se passe en Tunisie, j’ai l’impression de passer mon temps au chevet d’un mourant ou, au mieux, d’un convalescent. Ce qui est bizarre, c’est que je ne peux pas dire que rien ne va plus pour débrancher le patient ou l’euthanasier ; je ne peux pas non plus dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, parce que cela consisterait à revenir aux anciennes pratiques de l’ancien régime, c’est-à-dire à une espèce de survie artificielle. Il est encore une fois temps de trouver les bonnes solutions. Il est plus que jamais temps que nous regardions dans le blanc des yeux la bête qui progressivement et à la vitesse de la lumière se transforme en un immaîtrisable monstre. Lui assener le coup de grâce s’impose désormais. Néanmoins, cela sera impossible avec l’absence de toute volonté politique digne de ce nom.

                     

Vendredi 18 juillet 2014-20 ramadan 1435

 

Avec Boj, le grand, l’infini, le poète, le frère, l’ami, le voisin, le cot(h)urne, nous avons vécu, durant ces derniers jours passés ensemble, une espèce de convalescence, à Hammam-Sousse, et nous avons parlé, beaucoup trop parlé même, si bien que la parole, entre nous, désormais, a un autre sens, et cela ne se ressent pas en présence des autres. Les autres, qui sont nos frères, camarades et amis, à l’instar de Néji, Farazdak, Rezaieg, Zakzouk, ne sont pas les autres, ils sont également nous. Mais, il faut que je le dise : Boj et moi, sans parler, sans cligner de l’œil, sans rien signifier, sans quoi que ce soit, nous agissons. Beaucoup de personnes en ces temps d’infamie réagissent, alors que d’autres agissent. Un prétendu philosophe du nom de Frédéric Schiffter semble me chercher noise parce que Roland [Jaccard] m’a adoubé, sans parler des coulisses que je devine déjà par rapport à Causeur… Ses commentaires et prises de parole à mon endroit sont d’une méchanceté maladive, si bien que beaucoup de mes lecteurs et « amis virtuels » ont riposté.

En vérité, je vous le dis : avoir raison, ici en Tunisie ou partout ailleurs, est un tort : le bilan de l’opération assassine s’est élevé à 14 victimes et à une vingtaine de blessés. Dans certaines mosquées inféodées aux salafistes, il y aurait même eu des signes de joie, de triomphalisme… Il faut décidément de tout pour faire un monde : entre un pseudo-philosophe hargneux, jaloux et vindicatif qui veut tuer symboliquement, des assassins fanatisés qui tuent pour de vrai, une militante féministe qui s’est avérée être une mythomane et bonne pour la camisole — nous sommes assiégés au point de ne pas savoir où donner de la tête, et pourtant nous devons ne pas nous laisser surprendre, encore moins abattre par ces crapules.

Boj est dans la cuisine, il prépare à manger pour le souhour, la collation habituelle précédant le jeûne. Ce sera du masfouf, couscous fin qu’on mange sucré avec des raisins ou des dattes ou des fruits secs. Je l’appelle pour lui dire ce poème de Mahmoud Darwich, d’abord en arabe, ensuite en français dans ma traduction : « Ils m’aiment mort afin de pouvoir dire : il était des nôtres et il nous appartenait. J’ai entendu les mêmes pas. Voilà vingt ans qu’ils frappent au mur de la nuit. Ils viennent et n’ouvrent pas la porte. Mais les voilà qui entrent. En sortent trois : un poète, un tueur, un lecteur. — Ne buvez-vous pas de vin ? ai-je demandé. — Nous boirons, ont-ils répondu. Quand me tirerez-vous dessus ? ai-je repris. — Patience ! ont-il répliqué. Ils ont aligné les verres et se sont mis à chanter pour le peuple. — Quand allez-vous commencer mon exécution ? ai-je demandé. — Nous avons déjà commencé, ont-ils répondu. — Pourquoi as-tu attribué à l’âme des chaussures ? — Pour qu’elle marche sur terre, ai-je répondu. — Pourquoi, ont-ils repris, as-tu écrit le poème en blanc, alors que la terre est très noire ? — Parce que trente mers se déversent dans mon cœur, ai-je répondu. — Pourquoi aimes-tu le vin français ? — Parce que je suis digne de la plus belle des femmes, ai-je dit. Ils m’ont alors demandé : Comment souhaites-tu ta mort ? — Bleue comme des étoiles qui s’égouttent du plafond. — Souhaitez-vous plus de vin ? — Nous boirons, ont-ils répondu. J’ai alors dit : Je vous demanderais d’être lents, de me tuer petit à petit afin que j’écrive un dernier poème à l’élue de mon cœur. Mais ils rient et ne volent de la maison que les paroles que je réservais à l’élue de mon cœur. » (« Ils m’aiment mort », in Moins de roses, 1986.)

Boj est en émoi… Je suis heureux qu’il trouve à la fois belle et fidèle la version française. Cioran avait raison de confier, dans l’un de ses entretiens, que lire la poésie, la fréquenter et la vivre permet d’éviter « le desséchement intérieur ». La lecture d’un seul vrai poème, comme celui qui précède, en est la preuve et l’illustration.

*Photo : kyodowc102026.JPG k/NEWSCOM/SIPA. SIPAUSA31265097_000001. 

Art officiel, art mondialisé

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art officiel paris

art officiel paris

La France est redevenue une grande nation de football et c’est tant mieux. On a le droit d’être nostalgique de l’époque où elle était aussi championne des arts. Les artistes les plus renommés vivaient et travaillaient à Paris et grâce à eux, nos paysages naturels et humains, des danseuses de french cancan à la montagne Sainte-Victoire, appartiennent désormais au patrimoine esthétique de l’humanité.

Depuis, deux guerres mondiales et la mondialisation sont passées par là ; et les Picasso, Braque, Zadkine, Soutine, Modigliani et Matisse d’aujourd’hui, s’ils existent, n’habitent plus Montparnasse. Les jeunes ont déserté Paris et ses chambres de bonne hors de prix pour se rapprocher de leurs clients new-yorkais fortunés, des galeries et des logements bon marché de Berlin, pour ne pas parler des collectionneurs chinois.

À vrai dire, il n’est pas certain que l’on puisse encore parler d’un art français, chinois ou américain. L’art n’a pas échappé à la mondialisation marchande : largement délivré de tout ancrage national ou territorial, il est adapté au goût d’élites hors-sol qui se soucient plus d’épater le bourgeois à coups de transgressions factices que d’élever leur âme au contact de la beauté.[access capability= »lire_inedits »]

Il est vrai que notre pays a de beaux restes, avec des marchands, des galeries et des maisons de vente qui comptent et des collectionneurs qui, en dépit des incertitudes fiscales, s’obstinent à acheter des œuvres qu’ils aiment. Par ailleurs, on ne saurait rendre la France responsable de la folie spéculative qui voit la cote de certains artistes atteindre des niveaux déraisonnables.

Reste que le déclin français a aussi une cause spécifiquement française qui tient à l’intervention de l’État. Il n’est pas choquant en soi que les pouvoirs publics aient une politique de l’art : ce qui l’est plus, c’est que les largesses de l’État aient presque exclusivement profité à l’art le plus conceptuel, le plus abscons et le moins susceptible de plaire au grand public. « L’art est pour moi quelque chose qui se pense avant d’être quelque chose qui se voit », déclare la directrice du Fonds régional d’art contemporain de Lorraine, qui s’enorgueillit d’avoir acheté des œuvres immatérielles. Au risque de passer pour des béotiens, on peut penser que dépenser l’argent du contribuable pour acheter du vent, c’est, pardonnez-moi l’expression, du foutage de gueule.

Ne désespérons pas, il y a encore des artistes qui se soucient de nous instruire et de nous enchanter, conformément au programme défini par Horace (docere et delectare). Reste que, si nous n’y prenons pas garde, le ministère de la Culture finira par tuer l’art. [/access]

*Image : Soleil.

Les mots interdits et l’ordre moral

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censure morale ecole

censure morale ecole

Un proviseur du Puy-de-Dôme a donc été condamné par le tribunal de Clermont-Ferrand à trois mois de prison avec sursis, mise à l’épreuve durant deux ans et obligation de soins.

Je connais mal l’affaire, c’est à peine si je sais que ledit proviseur avait le harcèlement facile, et que cette condamnation clôt une longue patience, comme seule l’Education Nationale sait en avoir. Mais ce n’est pas là le nœud du problème, quoi qu’on puisse en penser.
Ledit proviseur a été vu en tin de se masturber devant son ordinateur : rappelons que les proviseurs par définition logent sur leur lieu de travail, et que la distinction entre espace privé et espace public, en ce qui les concerne, est loin d’être facile. Faut-il donc supposer qu’un chef d’établissement est en service vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et qu’il doit donc s’interdire tout ce qui ne se fait pas dans l’exercice de la fonction ? Dans les années 1920, une institutrice bourguignonne avait été radiée parce qu’elle avait un amant, et qu’un membre de l’enseignement doit sans cesse montrer l’exemple : c’était un souvenir, en pleine IIIème République laïcarde, de ‘époque où c’étaient des bonnes sœurs qui s’occupaient de faire la classe. Fallait-il un brevet de virginité pour enseigner ?

Par ailleurs, « c’est une voisine, logeant dans un immeuble proche du lycée qui l’a aperçu depuis sa fenêtre. Elle a averti l’établissement, qui a ensuite fait un signalement auprès du parquet », a indiqué à l’AFP l’avocate du proviseur, Me Clémence Freydefont. Curieuse voisine — qui s’était portée partie civile et a été l’heureuse bénéficiaire d’une amende de 300 euros à laquelle a été condamné ledit proviseur : le voyeurisme outré fait donc partie désormais des pratiques du bon voisinage ? Mon dieu, mes voisins peuvent donc me déférer au Parquet, car, je le confesse (un mot que Brassens fait systématiquement rimer avec fesses), il m’arrive d’avoir chez moi des comportements que je n’aurais pas en public. Et ce n’est pas une aumône de 300 euros qu’ils recevraient, les bougres… Ou 300 par jour.

Enfin, cerise sur le gâteau, « l’analyse de l’ordinateur du proviseur a révélé que ce dernier consultait « des sites pornographiques mettant en scène des majeurs ayant des relations sexuelles sadomasochistes ». Il s’est également connecté « une seule et unique fois » à un site étranger de partage d’images, montrant « des enfants dénudés, mais pas en situation d’être exploités sexuellement », a précisé l’avocate, précisant que son client « n’était nullement poursuivi pour détention d’images pédopornographiques ». »
Bref, rien d’interdit. Et il m’arrive — comme à nous tous — de me connecter à des sites fort étranges ! Et je confesse (derechef) avoir dans ma bibliothèque une foultitude de livres que l’Inquisition aurait mis au bûcher — et moi avec ! J’ai même écrit la Société pornographique grâce à ma consultation scrupuleuse de ce que l’on trouve sur le Net.

Nous sommes entrés, depuis que la crise frappe, dans une ère de grande moralité. Les délassements du proviseur auraient fait sourire la voisine dans les années 1970 — peut-être même, à l’époque du swinging Paris, la voisine serait-elle allée participer aux ébats SM du cher homme esseulé. J’ai publié, au début des années 1990, des romans à caractère érotique (et un peu plus, même) que l’éditeur m’a avoué ne plus oser ressortir aujourd’hui, sinon sous le manteau. Le même refuse désormais tout ouvrage dans lequel on appelle un chat une chatte, et où les comportements dépassent les bleuettes inoffensives de 50 shades of nothing interesting. Il en est à publier des romans à l’eau de rose américains, où il est question de Beautiful Bastard / Stranger, et où le « héros » est invariablement un homme d’affaires (j’espère que vous sentez tout le potentiel érotique de ces mots, « homme d’affaires » ou « financier », en ces temps de crise et de vaches maigres — le renouveau du Prince charmant, il est là, il sort d’HEC ou de Paris-Dauphine, ces deux temples du conformisme économique et de la culture zéro) et l’héroïne une stagiaire provinciale qui rêve de situations expérimentales pourvu qu’elles se concluent avec une bague au doigt — fi !

J’ai raconté il y a quelques mois comment le ministère de l’Education répugnait à certains mots comme « élitisme » et « conformisme ». Mais le vrai conformisme, il est là, dans la vague de pudibonderie qui déferle aujourd’hui. Pendant que not’ bon maît’ passe de la Pompadour à la Dubarry au vu et au susse (comme disait Bérurier) de tous les amateurs de Vespa, nous sommes, nous pécores, nous valetaille, confiné(e)s dans le sexuellement correct.
Ma foi, quels que soient les travers du proviseur condamné pour (pour quoi, exactement ? Je n’arrive pas à saisir ce qu’il a fait de répréhensible, dans les termes du jugement), je le salue : obsédés de tous les horizons, mettez désormais de lourdes tentures à vos fenêtres — comme d’autres mettent des voiles sur les désirs de leurs épouses et de leurs filles.

*Photo : Skye suicide.

Petites bouchées froides

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paul celan allemagne

paul celan allemagne

Un statut d’Emna Rémili, brillante romancière et universitaire arabophone, m’attriste, la détresse qu’il exprime étant celle de toute une partie de l’intelligentsia et même de la nation tunisienne : « Rien ne mérite l’écriture… Rien ne mérite d’être commenté… Rien ne mérite quoi que ce soit… Le vide a réussi à m’engloutir… » Des mots qui me rappellent ceux d’un autre pays, d’une autre langue, d’un autre âge, d’une autre révolution, d’une autre détresse — les mots, le génie, la poésie, la sensibilité, la grandeur, la délicatesse, la faiblesse d’une Marina Tsvetaieva. Sans sa fin tragique, cela va de soi ! Après avoir longuement hésité, je me suis permis de lui écrire ces mots : « Mais non ! Il faut continuer, on doit continuer… » Plus de quatre heures après, j’y pense de nouveau. Oui, les mots d’Emna Rémili résonnent en moi et je ne puis les chasser, encore moins les passer sous silence. Je reviens à sa page Facebook et constate que rien n’a changé. Les mots que j’ai écrits me sautent aux yeux et, comme pour se rebeller, ils me rappellent leurs aînés, ceux de Samuel Beckett : « Il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer, je vais donc continuer, il faut dire des mots, tant qu’il y en a, il faut les dire, jusqu’à ce qu’ils me trouvent, jusqu’à ce qu’ils me disent, étrange peine, étrange faute, il faut continuer, c’est peut-être déjà fait, ils m’ont peut-être déjà dit, ils m’ont peut-être porté jusqu’au seuil de mon histoire, devant la porte qui s’ouvre sur mon histoire, ça m’étonnerait, si elle s’ouvre, ça va être moi, ça va être le silence, là où je suis, je ne sais pas, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne sait pas, il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer. » (L’Innommable, Éditions de Minuit, 1953, p. 213.)

Mardi 15 juillet 2014-17 ramadan 1435

Mon silence quant à la finale de la Coupe du monde était légitime. Ne voulant pas aligner des platitudes ou des impressions terre à terre, j’ai préféré attendre, question de prendre du recul. Aujourd’hui encore, je n’ai pas grand-chose à dire, sauf ceci peut-être, en partant d’un constat historique : l’équipe qui a remporté ce titre est presque la même qui a affronté et battu par quatre buts à zéro l’Argentine en quarts de finale en 2010. Le travail, la discipline, la continuité et surtout la mentalité imposés par le coach allemand, le très élégant Joachim Löw, ont fini par valoir leur pesant d’or. Et quel or, celui de la médaille et de la Coupe du monde.

Je suis néanmoins choqué que le titre de meilleur joueur du tournoi ait été attribué à Messi. Que le gardien allemand Manuel Neuer ait fait l’unanimité, est très légitime. Mais Messi, si génial soit-il, ne mérite pas ce titre, non seulement parce qu’il n’a pas particulièrement brillé lors de cette compétition, mais encore d’autres joueurs, comme le Hollandais Arjen Robben ou même son compatriote Angel Di Maria, le méritaient de loin. Mais la FIFA a ses raisons que la raison semble ne jamais pouvoir avoir !

Selon un hadith du prophète Mahomet, « un peuple ayant abandonné les commandes à une femme ne prospérera jamais. » Sans doute le prophète avait-il prononcé ce jugement dans un contexte précis. Selon les sources, ces paroles décrivaient l’affaiblissement de l’empire persan sassanide suite à l’intronisation de la fille du shah. Ainsi placées dans un contexte précis, ces paroles ont un sens et peuvent même être considérées comme pertinentes. Ce qui est dramatique, c’est que d’aucuns les considèrent comme absolues et cherchent à les mettre en pratique encore aujourd’hui. À ceux-là, je dis que la tribune officielle du stade Maracaña comptait au moins deux chefs d’État, la Brésilienne Dilma Rousseff et l’Allemande Angela Merkel. Somme toute, et en regard de la misère généralisée où se trouvent les mondes arabe et islamique, on ne peut pas dire que le Brésil et l’Allemagne se portent mal. Mais comme il y a toujours des voix s’élevant pour — plus à tort qu’à raison — disputer et contredire, je m’attends à ce qu’on dise : « L’herbe n’est pas plus verte ailleurs. Et le vert est la couleur de l’islam et l’islam est la solution ! »

Je hais la poussière qui, chez nous plus qu’ailleurs, vient se poser sur les livres et jusqu’entre les pages. Mais il est quelque chose que je hais plus que la poussière, c’est de ne pas trouver un livre. Cela me met hors de moi, me paralyse, me donne des cauchemars même. Croyez-moi, je ne plaisante pas : j’ai rêvé l’autre nuit que j’ai retrouvé un précieux volume de Paul Celan, égaré depuis le déménagement. Le livre quant à lui n’est ni cher ni rare, puisqu’il s’agit du Choix de poèmes de Paul Celan dans la collection Poésie chez Gallimard, mais il est précieux à mes yeux parce que je l’ai depuis sa parution en 1998. J’ai beau chercher des heures durant mais en vain. Je croyais qu’il était à côté des autres titres que j’ai de Celan, sa Correspondance avec son épouse Gisèle Celan-Lestrange, sa Correspondance avec Nelly Sachs, ses recueils, Grille de parole, La rose de personne, ainsi que ces deux textes merveilleux que sont Le Méridien et Entretiens dans la montagne. Tous sont là, sauf celui que je cherche. C’est révoltant ! Et comme un malheur n’arrive jamais seul, je ne retrouve pas non plus un autre titre, Mohamed al-Maghout. Lettres de la faim et de la peur, le superbe livre où Issa al-Maghout, le frère du grand poète syrien, raconte tant de belles anecdotes, de souvenirs heureux et malheureux liés à la vie de celui que nous sommes nombreux à considérer comme l’un des plus grands écrivains, dramaturges et poètes arabes du XXe et peut-être du XXIe siècle. Je dois dans les jours qui viennent mettre une fois pour toutes de l’ordre dans ma bibliothèque. C’est obligatoire, cela s’impose et mon équilibre physique et psychologique en dépend.

 

 

Pourquoi je quitte Amnesty international

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À l’attention de Philippe Hensmans
Directeur de la section francophone belge d’Amnesty International (Belgique)

Monsieur Hensmans,

Voilà de nombreuses années que j’ai accepté d’être, à sa demande, parrain d’Amnesty International, pour le droit des femmes.

J’ai pu à cette occasion soutenir plusieurs campagnes en participant à leur médiatisation.

Le tournant adopté par Amnesty depuis quelques temps m’a fait prendre une certaine distance avec cette ONG.

Le dernier cas en date, à savoir qu’Amnesty considère qu’interdire le voile intégral est une entrave à la liberté, est pour moi la dérive de trop.
Les entraves à la liberté sont à mon avis plutôt les pressions de plus en plus manifestes, jusque dans nos contrées, pour obliger des femmes à se couvrir. A ce titre, je ne puis plus soutenir le point de vue d’Amnesty.

La burqa est loin d’être anodine, elle est plus qu’un voile, elle prive toute femme d’une élémentaire liberté de mouvement, elle les oblige à se cacher du regard des hommes, les coupe de l’extérieur, du soleil, de la lumière… Elle concrétise une ségrégation inacceptable. Elle affirme que la femme est par essence un être impur qui n’est que difficilement tolérable sur terre.
Des petites filles se retrouvent également de plus en plus enfermées dans cette « prison mobile », privées des jeux d’enfants les plus naturels, et par extension privées aussi de l’instruction auquel chacun a droit.

J’ai vu pour y avoir habité, il y a une trentaine d’années, les pressions grandissantes, qui au Caire, qui à Tripoli, faisaient qu’une femme, « pour avoir la paix », se couvraient la tête. Je connais de plus en plus, ici, à Bruxelles, dans certains quartiers, des femmes qui, musulmanes ou non, sont la cible d’insultes parce que cheveux au vent, et sont effrayées de se voir si peu soutenues et protégées pour l’élémentaire liberté de se promener en rue en sécurité, à tout heure, en tout lieux.
Je me suis moi-même retrouvé à l’hôpital, avec côtes cassées et perforation du poumon, pour avoir pris la défense d’une jeune fille agressée à cause d’une tenue vestimentaire « contraire à l’Islam ».
Des hommes et des femmes se sont battus tout au long de notre histoire afin d’arriver à une égalité totale qui m’est chère.

Les femmes en Europe ont acquis une visibilité dans tout l’espace public. Chaque fois que l’une d’entre elles se cache sous une burqa, c’est un affront à toutes les autres qu’elle fait, c’est leur liberté à toutes qui recule, ce sont des années de combats qui sont bafouées. Amnesty ne peut approuver que soit ainsi hissé l’étendard de la soumission d’une catégorie de personnes à une autre. Je considère dès lors qu’à ce titre, Amnesty s’est détourné de son idéal original et je ne puis dès lors plus rester parrain de cette ONG.

Veuillez donc acter ma démission.

Bien à vous,

Bernard Swysen
Auteur de Bandes dessinées.

Euthanasie : le docteur Bonnemaison jugé dans la dignité

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nicolas bonnemaison euthanasie bayonne

nicolas bonnemaison euthanasie bayonne

On nous avait annoncé un procès historique. Mais ce n’est pas l’« euthanasie active » qui a été jugée à Pau, c’est bien le docteur Nicolas Bonnemaison, urgentiste bayonnais qui l’a pratiquée en violation de la loi en vigueur. Rappelons brièvement les faits : le 12 août 2011, Nicolas Bonnemaison est interpellé à l’hôpital de Bayonne, où il dirige une unité d’hospitalisation de courte durée (UHCD), puis placé en garde à vue et mis en examen. La procédure a été déclenchée par un rapport, transmis au parquet par un cadre hospitalier, faisant état de témoignages d’infirmières et d’aides-soignantes sur des cas d’« euthanasie active » de patients admis dans le service. Peu après, Nicolas Bonnemaison est placé sous contrôle judiciaire avec interdiction d’exercer. Il est soupçonné d’avoir précipité la mort de sept personnes. Dans la quasi-totalité des cas, il s’agissait de morts attendues de patients à l’agonie. En outre, les familles des victimes n’ont pas porté plainte, un seul couple choisissant de se constituer partie civile dans le but d’avoir « accès au dossier ».

Ce n’était pas le procès de l’euthanasie, car le procès du docteur Bonnemaison aurait eu lieu même dans les pays où elle est légale, comme l’a justement rappelé Jean Léonetti, qui a donné son nom à la loi contre « l’acharnement déraisonnable ». Les lois belge et néerlandaise soumettent l’euthanasie à des critères stricts : souhait explicite de mourir d’un patient capable de discernement, transparence de la procédure menant vers cette fin, et enfin, consultation et prise de décision collégiales engageant au moins deux praticiens. Aucun de ces éléments n’apparaît dans les agissements du docteur Bonnemaison. [access capability= »lire_inedits »] Les dogmatiques de la « mort douce » rétorquent que c’est précisément la prohibition de l’euthanasie dans l’Hexagone qui est la cause de cette absence de règles – ce qui est indéniable sur le plan logique. Et pourtant, avant même la promulgation de la loi Leonetti du « laisser mourir » et de la sédation terminale, donc dans une situation bien plus contraignante sur le plan législatif, le docteur Frédéric Chaussoy avait trouvé le courage et la circonspection nécessaires pour décider de l’arrêt du traitement de Vincent Humbert en concertation avec son équipe médicale.

Plus encore peut-être que le refus d’une souffrance inutile, le premier argument en faveur de la dépénalisation de l’euthanasie, c’est la liberté: le droit du citoyen-patient de décider du moment de sa mort lorsque la médecine n’a plus rien à lui proposer. Bien qu’agonisants, les patients du docteur Bonnemaison n’avaient pas exprimé leur volonté de voir leur vie abrégée, pas plus qu’ils n’avaient laissé de directives anticipées allant dans ce sens. C’est assez embarrassant. Moins, hélas, pour Nicolas Bonnemaison que pour tous ceux qui voudraient voir la loi évoluer : leurs adversaires, qui promettent que jamais une loi autorisant l’empoisonnement des vieillards malades, aussi compassionnel qu’il puisse paraître, ne sera votée par l’Assemblée nationale, ont sans doute marqué des points.

Il faut donc rappeler que ce n’était pas le procès de l’euthanasie. Et si, très bêtement, cela n’avait été que celui d’une liaison extraconjugale ? Expliquons-nous : le docteur Bonnemaison a eu l’idée fort périlleuse, en 2009, de mélanger sa vie professionnelle avec sa vie personnelle, en nouant une relation intime avec une de ses infirmières. L’histoire a dû mal se terminer : en tout cas, l’infirmière n’a pas perdu son temps pour aller rapporter à la surveillante du service qu’elle avait vu des « choses graves » en rapport avec le traitement réservé par le docteur Bonnemaison à certains de ses patients. Détail supplémentaire : la veille de son audition par le juge d’instruction, la galante a encore hurlé devant l’avocat de Nicolas Bonnemaison : « Je vais lui pourrir la vie ! » Pari gagné. Car, ne soyons pas dupes, Bonnemaison n’est ni le seul, ni le premier, ni le dernier médecin en France à pratiquer des euthanasies clandestines ou semi-clandestines. Claire Compagnon, représentante des usagers aux hôpitaux de Paris, évoque des chiffres qui impressionnent : « En 2010, une étude sur 2500 décès dans 174 services d’urgences a été faite. La moyenne d’âge lors de la mort est de 77 ans. Pour près de 80%, une décision de limitation ou d’arrêt des traitements a été prise. En clair, une décision d’euthanasie passive. Dans un cas sur deux seulement, cette décision a été discutée avec la famille. » Il convient de préciser que la différence entre euthanasie active euthanasie passive et sédation terminale tient à la durée de l’agonie : de quelques minutes dans le premier cas jusqu’à une semaine ou dix jours dans le dernier. Il y a fort à parier que le procès de Nicolas Bonnemaison n’aura aucune influence sur l’ampleur du phénomène. Tout au plus, il fera réfléchir les médecins, et plutôt deux fois qu’une, sur le choix de leurs maîtresses. Plus prudent, Nicolas Bonnemaison aurait pu opérer sans être inquiété dans la zone grise de la loi Leonetti s’étendant entre le « laisser mourir » et la sédation palliative.

Le procès de Bonnemaison ne cacherait-il pas, d’ailleurs, celui de Leonetti, initiateur d’une loi dont on ne cesse de dénoncer les insuffisances et l’hypocrisie, tout en déplorant qu’elle soit ignorée, y compris par le corps médical ? Une mauvaise loi donc, puisque Jean-Luc Romero, de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD), quand il y a une bonne loi, « la société s’en empare ». Soit. Il n’est pas sûr que la société ait envie de s’emparer des questions de fin de vie, du handicap ou de la mort. Jusqu’à présent, on n’a pas vu de manifestations populaires en faveur de la création d’un « fichier national des directives anticipées », lesquelles, d’ailleurs, n’ont toujours pas de force contraignante, les médecins conservant ainsi le pouvoir de décider en dernière instance ce qui est, ou pas, souhaitable pour chacun de nous. Michèle Delaunay, l’ancienne ministre déléguée chargée des personnes âgées et de la dépendance, a touché juste en observant, en marge du procès du docteur Bonnemaison : « Le législateur ne peut pas s’absoudre de sa responsabilité sur les questions de fin de vie. Mais il ne pourra jamais en couvrir tous les aspects. » Que la loi Leonetti soit loin d’être parfaite n’exige pas une longue démonstration. Le cas de Vincent Lambert en témoigne, le Conseil d’Etat ayant dû statuer sur le sort d’un malade qui, sans l’aide des « machines à vivre », ne résisterait pas longtemps, alors que la loi interdit formellement l’acharnement thérapeutique – décision en outre suspendue par la CEDH.

Il faut cependant avoir à l’esprit qu’une loi autorisant le suicide assisté, voire l’euthanasie − aussi souhaitable ou nécessaire qu’elle paraisse aux yeux d’une écrasante majorité de Français − ne nous prémunir pas contre les « dérives de la médecine », cet autre mot pour désigner le « progrès ». Il y a trente ans, il n’y aurait pas eu de cas Vincent Lambert, parce qu’il y a trente ans, la médecine ne savait pas encore « fabriquer le handicap », selon la pertinente formule de la neurochirurgienne Anne-Laure Boch, pas plus qu’elle ne savait produire massivement la démence sénile, notre avenir commun. Sommes-nous vraiment prêts à l’entendre ?

Le procès de Nicolas Bonnemaison aurait-il alors été celui de la médecine technicisée, trop scientifique et, paradoxalement, trop performante ? Non plus. Pour autant, ce procès n’aura pas été Mais celui d’un « assassin ». Et il faudrait être d’une extrême mauvaise foi pour affirmer le contraire face aux témoignages des experts psychiatres, de l’avocat général et surtout des familles des victimes. Ce procès était simplement le nôtre. Le procès d’une société « devenue intolérante à l’agonie », comme l’avait pointé avec force le professeur Didier Sicard. D’une société de mortels qui s’ignorent, qui continuent à croire aux promesses d’une éternelle jeunesse et qui s’étonnent, sinon s’offusquent, en « découvrant » la réalité brutale de la vieillesse grabataire, de telle ou telle autre maladie dont on ne se remet pas mais dont on ne meurt pas non plus, d’un diagnostic ne donnant plus aucun espoir. Nicolas Bonnemaison est le produit de cette société et, somme toute, en tant que médecin, il n’a tenté que de répondre à ses attentes contradictoires. [/access]

* Photo : Bob Edme/AP/SIPA/AP21580564_000003

Portrait de l’assassin en perdant radical

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brevik merah perdant radical

brevik merah perdant radical

En 2006, Gallimard proposait une traduction de l’essai de l’auteur allemand Hans Magnus Enzensberger, intitulé Le Perdant radical, essai sur les hommes de la terreur. L’auteur tentait d’y analyser la corrélation entre le succès du fondamentalisme religieux et du djihadisme dans les pays arabes et la situation difficile d’une bonne partie des pays du Moyen-Orient, capables de produire essentiellement des « perdants radicaux », soit le produit d’une logique de déclassement culturel ou social dépassant largement les frontières des nations : une version nouvelle et meurtrière du « citoyen du monde. » « Le raté, écrit Enzensberger, peut se résigner à son sort, la victime peut demander compensation, le vaincu peut toujours se préparer au prochain round. Le perdant radical, en revanche, prend un chemin distinct, il devient invisible, cultive ses obsessions, accumule ses énergies et attend son heure. »[1. Hans Magnus Enzensberger. Le Perdant Radical, essai sur les hommes de la terreur. Gallimard. 2006.]

La publication de l’ouvrage d’Enzensberger entraîna de vives discussions en Allemagne ou l’on accusa l’auteur de stigmatiser par ses thèses le monde arabo-musulman. Néanmoins, Enzensberger avait le mérite d’essayer de comprendre le phénomène du terrorisme fondamentaliste du point de vue des sociétés arabes sans l’enfermer seulement dans le paradigme religieux et d’associer dans la même désespérance fanatique les forcenés meurtriers comme ceux qui sévirent à Colombine et les candidats à la guerre sainte et au martyr. Pour Enzensberger, il n’y a pas de différence radicale entre ces différents types que prétexte religieux ou politique ne parviennent pas à distinguer. Nous sommes en présence, dans tous les cas, d’une nouvelle figure moderne : celle du Perdant Radical, qui n’est pas sans lien avec ce que le philosophe Max Scheler appelait « l’homme du ressentiment. » Emile Durkheim diagnostiquait déjà, à la fin du XIXe siècle dans la société industrielle, un processus de dérèglement individuel qui pouvait se résoudre de façon tragique par ce que le sociologue appelait le « suicide anomique. » Dans le cas du terrorisme islamiste, Enzensberger postule qu’il existe un insupportable décalage entre la révélation coranique et la stagnation qui frappe une partie des sociétés musulmanes actuelle. Cette forme de violence faite à soi-même se retournerait aujourd’hui contre la société toute entière en empruntant des formes aussi diverses que le massacre à grande échelle, la tuerie incontrôlée ou le djihadisme qui sont dans tous les cas des guerres pour soi transformée en guerre sainte ou en croisade. Dans le cas du terrorisme islamiste, Enzensberger postule qu’il existe un insupportable décalage entre la promesse de la révélation coranique et la stagnation qui frappe une partie des sociétés musulmanes actuelles.

Il y a deux ans, Mohamed Merah avait représenté une sorte d’énigme pour les médias embarrassés par cette petite frappe métamorphosée en tueur, dont l’équipée sanglante révélait l’impuissance des services de renseignements français à prévenir les conséquences de l’islamisation des quartiers. Au moment du drame de Toulouse, la thèse encore largement admise était celle du profil « atypique », défendue par exemple par Gilles Kepel, celui d’un jeune djihadiste autoradicalisé ayant rencontré, sur le chemin d’un voyage initiatique en zone tribale au Pakistan, ses « frères d’armes » d’Al-Qaïda qui l’ont reconnu et adoubé. Anders Breivik, lui, avait plutôt suscité  l’hypothèse contraire : celle du bras armé d’une mouvance néo-fondamentaliste chrétienne organisée, dont Breivik devait être un simple exécutant. Mais aucune organisation suprématiste européenne ne se cachait derrière Breivik, même si la tragédie laisse craindre la multiplication possible de ce type d’explosion de violence individuelle à l’avenir. Il s’avère en revanche aujourd’hui que la mouvance fondamentaliste la plus dangereuse soit bien, en Europe, celle engendrée par les mouvements islamistes radicaux, le conflit syrien, remplaçant, dans le cœur des jeunes musulmans radicalisés, la cause palestinienne. Le recrutement de plus en plus important de jeunes djhadistes s’appuie néanmoins en partie sur les mêmes ressorts qui ont poussé un Breivik à passer à l’acte : frustration, absence d’échelle de valeur morale et fantasme de puissance. En cela le djihadisme n’est pas un corps étranger aux sociétés européennes qui existerait seulement grâce à l’endoctrinement efficace de jeunes naïfs de même qu’il n’est pas non plus un phénomène étranger à l’Islam qui ne serait que victime de la dérive fanatique de quelques-uns. Au contraire, il témoigne aussi bien du problème épineux de la relation entre religion et société dans l’Islam qu’il illustre les conséquences du sacre de l’individu moderne dont le désir de reconnaissance n’a d’égal que la frustration constante qu’il engendre dans les sociétés occidentales.

Anders Breivik, Mohamed Merah et les jeunes candidats au djihad syrien appartiennent à une même armée. Une armée d’anonymes « transplantés loin de leurs provinces ou de leurs quartiers, dans un paysage nouveau et hostile, suivant les convenances concentrationnaires de l’industrie présente. Ils ne sont que des chiffres dans des graphiques que dressent des imbéciles », pour reprendre les mots de Guy Debord[2. In girum imus nocte…]. La colère des imbéciles a bien rempli le monde, comme le prophétisait Georges Bernanos. Et si le communautarisme et le prosélytisme des « imams en baskets » contribuent à nourrir le phénomène djihadiste, il convient de ne pas perdre de vue que la plupart des guérilleros amateurs qui décident un beau jour de partir « faire le djihad », comme autrefois on faisait l’école buissonnière, sont des citoyens nés sur le sol français et dans de nombreux cas mineurs, ce qui rend d’autant plus difficile légalement le fait de leur interdire tout retour sur le territoire au cas où ils auraient survécu à leur épopée guerrière. Ces individus sont, dans la plupart des cas, des fils d’immigrés, ce sont dans d’autre cas des convertis. Mais s’ils prétendent se mettre au service d’une cause religieuse, ils restent plus sûrement les représentants d’une double faillite : la leur et celle de la société qui n’est plus capable de leur offrir un cadre à la fois moral et social satisfaisant.

Le ressentiment des jeunes djihadistes issus de l’immigration peut être l’illustration d’un double bind difficile à assumer : l’origine familiale les renvoyant à l’échec d’une partie des nations arabes dont leurs parents sont issus tandis que leur nationalité les confronte à celui du modèle français républicain qui a troqué, rappelle Paul Yonnet[3. Paul Yonnet. Voyage au centre du malaise français. L’antiracisme et le roman national. Gallimard. [Le Débat]. 1993.] , l’assimilation contre l’intégration, et se retrouve prisonnier d’une impossible cohabitation entre centralisme institutionnel et communautarisme. Le déploiement de la violence et des artifices rhétoriques qui caractérise le perdant radical s’observe de façon similaire chez un Anders Breivik, qui s’est voulu le représentant « héroïque » d’une civilisation européenne menacée, et a cherché par tous les moyens à transformer son procès en une véritable mise en scène médiatique de lui-même. Ce phénomène trouve de plus aujourd’hui, à travers les réseaux sociaux, une audience formidable, quelle que soit la cause défendue, et elle reste l’illustration meurtrière du désarroi de sociétés qui se sentent basculer hors de l’histoire.

Une autre illustration de ce type de mise en scène désespérée de soi pourrait être le précédent de Richard Durn, qui tua huit personnes au cours d’une séance du conseil municipal de Nanterre le 27 mars 2002 et qui laissa pour toute explication cette lettre-testament dont les termes semblent pouvoir aujourd’hui être repris par cette inquiétante nouvelle génération de candidats au massacre ou au suicide : « Puisque j’étais devenu un mort-vivant par ma seule volonté, je décidais d’en finir en tuant une mini élite locale qui était le symbole et ceux qui étaient les leaders et décideurs dans une ville que j’ai toujours exécrée. Je n’ai pas trouvé les antidotes pour me respecter moi-même et les autres. Je n’ai pas atteint un idéal d’humanisme et m’étant laissé aller au désœuvrement et à l’échec, j’ai voulu tuer pour prendre une futile et infantile revanche sur moi-même et sur ces symboles de puissance qu’ils constituent. J’ai voulu connaître la griserie et le sentiment d’être libre par la mort. »

Semble advenu le temps où il semble légitime pour l’individu, à la fois de moins en moins responsable et pourtant de plus en plus désireux de s’affirmer en tant que dépositaire du destin collectif, de constituer son identité sur des terrains sacrificiels, étant donné que la perspective d’un État comme représentant de la violence légitime n’est plus légitimée. Ce discrédit ouvre la voie aux plus grandes méprises individuelles et aux tragédies collectives. La colère des ratés envahira le monde.

*Photo : AP21283838_000030. Frank Augstein/AP/SIPA.

Petites bouchées froides

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tunisie mariage taxe

Dimanche 13 juillet 2014-15 ramadan 1435

Les appels à boycotter la cérémonie du 14 juillet ont atteint un tel degré d’indécence que l’on se demande si l’invitation est adressée à un certain nombre de personnes ou au pays tout entier. Chacun a son mot à dire quant au soutien de François Hollande à Israël et cela va de la pseudo-analyse géopolitique de comptoir aux insultes les plus crapuleuses. J’en ris, littéralement, tout en attendant de voir si les officiels islamistes y seront. C’est inouï, les islamistes ont organisé vendredi après la prière hebdomadaire une marche de soutien à Gaza. Des anciens ministres et des dignitaires nahdhaouis étaient à la tête du cortège où les étendards du Hamas et de Rabi’a en Égypte étaient plus nombreux que les drapeaux palestiniens. C’est inadmissible, dans la mesure où aucune de ces voix ne s’est levée l’année dernière quand les soldats de l’armée tunisienne ont été assassinés et mutilés au mont Châambi. Les islamistes fonctionnent en secte, ayant prêté allégeance à l’État islamique ou à la Umma et non à l’État souverain. À ce titre, ils doivent être combattus en tant que traîtres et ennemis d’État.

Pour revenir à cette mascarade du 14 juillet, je voudrais préciser que tout cela est nouveau chez nous car, avant le 14 janvier 2011, ni les officiels tunisiens ni même les opposants qui étaient également invités, ne s’affichaient pas aussi témérairement dans les ambassades de France, d’Allemagne, de Grande Bretagne ou des États-Unis. Il n’y a pas très longtemps, l’État tunisien était souverain et les ordres n’émanaient pas desdites ambassades ; aujourd’hui tout le monde veut y être vu pour faire croire aux autres qu’il a l’appui de telle ou telle puissance. C’est aussi ridicule qu’un espion qui crie sur tous les toits qui il est et pour qui il travaille.

L’Allemagne a remporté le saint Graal en battant l’Argentine par un but à zéro, inscrit par Götze à la 113e minute. J’avoue que je n’avais pas de préférence, même si j’ai toujours parié sur la puissance et le réalisme allemands. Les Argentins de Messi sont en pleurs. C’est triste à voir, mais ainsi va la vie : le malheur des uns fait le bonheur des autres et vice versa. J’y reviendrai…

En août 1964, Cioran, dans ses Cahiers, note ceci que je trouve merveilleux : « Un républicain espagnol rencontre à la fin de la guerre, à un cocktail sud-américain, un officiel franquiste, auquel il dit : “Combien je vous envie. Vous allez être tellement seuls.” C’était l’époque où l’Espagne était complètement isolée. Je ne connais pas de mot plus espagnol. » — Mot à adresser à nos politiques qui sont plus « seuls » que jamais tant ils sont déconnectés de la réalité locale. Certes, les islamistes ont leur public et des électeurs acquis à leur cause, car c’est l’esprit même de la secte ou de la confrérie qu’ils ont formée, mais l’abstentionnisme risque d’être la principale position politique des prochaines élections. C’est dangereux, et néanmoins compréhensible, une photo comme celle qui a été publiée sur la page de l’Ambassade américaine en Tunisie, avec autour de la même table les chefs des principaux partis réunis par Son Excellence, ne pouvant donner à penser que ceci : les dés sont pipés et le gâteau sera partagé à l’amiable, donc inutile d’aller voter…

Encore cette note de Cioran, datée de novembre 1965 : « Tout ce que je pense en politique est contenu dans la réflexion de Montesquieu : “Les dieux, qui ont donné à la plupart des hommes une lâche ambition, ont attaché à la liberté presque autant de malheur qu’à la servitude.” (Dialogue de Sylla et d’Eucrate) » À méditer longuement, profondément, intensément en la confrontant à la réalité tunisienne…

J’ignore s’il s’agit d’une coïncidence ou d’une campagne orchestrée, mais on a tiré de l’oubli le nom d’Ahmed Ounaies, l’un des hommes de confiance de Béji Caïd Essebsi pour qui il a orchestré la rédaction de son livre sur Bourguiba (Bourguiba. Le bon grain et l’ivraie, éd. Sud Éditions, Tunis, 2009), à travers une vidéo où, alors ministre des Affaires étrangères dans le second gouvernement Ghannouchi (janvier-février 2011), il a été la risée de tout le pays pour ce que j’avais à l’époque qualifié de « génie politique ». Ce que disait alors Ahmed Ounaies me semble bien décrire ce que les Américains veulent instaurer en Tunisie, une démocratie consensuelle permettant aux principales sensibilités politiques de se réunir autour de la même table, la leur, comme sur la photographie prise mercredi dernier pour la rupture du jeûne à la résidence de Son Excellence Jacob Walles.
Ahmed Ounaies disait donc : « Il est impossible d’envisager l’avenir dans ce déferlement de haine, dans cette mauvaise querelle et avec les convulsions des identités et des egos auxquels nous assistons aujourd’hui… » Les deux chroniqueurs présents ce soir-là sur le plateau — Jamel Arfaoui et Sofiene Ben Hamida, pour ne pas les nommer — n’en revenaient pas. L’un jouait le rôle de l’abattu, tandis que l’autre a failli sauter au cou de l’homme dont la sincérité et le degré de conviction étaient si forts qu’il donnait l’impression de se moquer de ses interlocuteurs… Médiocrité quand tu nous tiens !

Lundi 14 juillet 2014-16 ramadan 1435

Cinq ans de mariage. Je plains les couples qui vont bientôt s’unir en Tunisie où un timbre fiscal de la valeur de 30 dinars (soit 13 euros) a été promulgué pour taxer les contrats de mariage. C’est inouï, non ! Que dis-je ? Ubuesque ! Et je pèse mes mots, vu que la chose est dans Ubu Roi d’Alfred Jarry :

La salle du Conseil d’Ubu.

Père Ubu, Mère Ubu, Conseillers de finances

— Père Ubu : Messieurs, la séance est ouverte et tâchez de bien écouter et de vous tenir tranquilles. D’abord, nous allons faire le chapitre des finances, ensuite nous parlerons d’un petit système que j’ai imaginé pour faire venir le beau temps et conjurer la pluie.

— Un Conseiller : Fort bien, monsieur Ubu.

— Mère Ubu : Quel sot homme.

— Père Ubu : Madame de ma merdre, garde à vous, car je ne souffrirai pas vos sottises. Je vous disais donc, messieurs, que les finances vont passablement. Un nombre considérable de chiens à bas de laine se répand chaque matin dans les rues et les salopins font merveille. De tous côtés on ne voit que des maisons brûlées et des gens pliant sous le poids de nos phynances.

— Le Conseiller : Et les nouveaux impôts, monsieur Ubu, vont-ils bien ?

— Mère Ubu : Point du tout. L’impôt sur les mariages n’a encore produit que 11 sous, et encore le Père Ubu poursuit les gens partout pour les forcer à se marier.

(Jarry, Ubu Roi, 3, VII, 1ère édition 1896, réédition Folio 2002, p. 85-86.)

Il vaut mieux en rire…

J’ignore si je pourrai aborder la question politique dans ma thèse, et pas uniquement le passé gardiste [La Garde de Fer] ou crypto-fasciste de Cioran, mais la vision et la conscience politiques qui sont nées des désillusions des années 30-40 sont extrêmement intéressantes. Mon sujet de thèse ne s’y prête pas vraiment, mais il y a peut-être moyen d’examiner le fond politique cioranien, ses analyses, leur degré de pertinence à travers la forme fragmentaire des Syllogismes de l’amertume ou De l’inconvénient d’être né, les notes prises dans les Cahiers, les essais chevronnés et néanmoins problématiques de La Tentation d’exister et d’Histoire et utopie. Une telle réflexion, qui plus est, lue un 14 juillet suscite ma curiosité :

« Chaque fois que je lis sur Luther, je comprends, mieux qu’à la lecture d’autres biographies, pourquoi je manque de trempe. Dans le conflit qui l’oppose à Cajetan à Augsbourg, je suis tantôt de son côté, tantôt du côté du légat. Celui-ci était un raffiné, un sceptique, un esprit hautement civilisé, et donc pourri — en face d’un barbare qui croyait à tout ce qu’il disait. Duplicité italienne — naïveté germanique.

La Réforme vaut largement la Révolution française. Donc, les Allemands ne sont pas si exempts d’esprit révolutionnaire. Seulement ils s’émancipèrent sur le plan spirituel bien avant de s’émanciper politiquement.

Leur rupture avec Rome, qui était pourtant inscrite dans leur nature et leur destinée, on dirait qu’ils ne s’en sont jamais remis. » (Cahiers, p. 343.)

Analyse d’une acuité et d’une lucidité singulières. Connaissances qui ne sont pas à la portée de tous. De l’histoire à la politique, en passant par la psychologie et les sciences de religion. À suivre, à interroger, à creuser…

Un salafisme à la française?

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salafisme samir amghar

salafisme samir amghar

Le 25 mai, Mehdi Nemmouche tuait quatre personnes devant le musée juif de Bruxelles au nom d’une interprétation littéraliste de l’islam appelée salafisme. Des banlieues françaises à l’État islamique en Irak et au Levant, le mot et la chose connaissent une fortune mondiale inédite. Or, l’immédiateté médiatique nous enfermant dans l’imprécision, on ne sait jamais ce que ce terme recouvre précisément. Y a-t-il une internationale salafiste et si oui, est-elle vraiment divisée entre islamistes non-violents et jihadistes ? Le danger couve-t-il dans l’Hexagone ? Autant de questions que j’ai posées à Samir Amghar, auteur du Salafisme aujourd’hui (Michalon, 2011).

Daoud Boughezala. Le 25 mai, Mehdi Nemmouche a tué quatre personnes devant le Musée juif de Bruxelles. Comme Mohamed Merah, auteur des assassinats de Toulouse et de Montauban en mars 2012, ce délinquant multirécidiviste appartiendrait à la mouvance salafiste. Comment ces jeunes gens intègrent-ils les filières jihadistes ?

Samir Amghar. On n’intègre pas la mouvance salafiste – et a fortiori sa branche jihadiste – du jour au lendemain. Il faut faire œuvre de sérieux et de détermination, prouver sa bonne volonté au terme d’un long processus de sélection. Par sa conception ultra-individualiste de l’appartenance religieuse, la mouvance salafiste tient de la secte « post-moderne » : beaucoup de gens se tournant vers le salafisme avant de s’en détourner, le « turn-over » y est important ; et, en l’absence de chef central et de pouvoir coercitif, l’intégration n’est jamais définitive. C’est pourquoi les salafistes peinent à recruter massivement.

Nemmouche est pourtant passé à l’acte après une rapide initiation en prison.  Aurait-il brûlé les étapes ?

Nemmouche et Merah sont des atomes relativement libres : des bricoleurs du dogme, des butineurs qui se forgent une identité islamique lors de voyages à l’étranger, en fréquentant une mosquée radicale, sur Internet, en rencontrant tel leader charismatique, etc. Souvent issus de quartiers populaires, parfois passés par la case prison, ce sont des profils qui conjuguent criminalité et déviance sociale. Ils se revendiquent d’un islam rigoriste tout en s’inscrivant dans une logique hyper-individualiste qui les pousse à négliger la médiation de la communauté.

Autrement dit, ce sont, pour reprendre l’expression d’Alain Finkielkraut, des « auto-entrepreneurs du terrorisme » qui répugnent à l’action collective. Mais à l’intérieur de la famille salafiste, est-ce le recours à la violence qui différencie les « quiétistes », les « politiques » et les « jihadistes » ?

Traditionnellement, le salafisme est effectivement divisé entre ces trois familles qui entretiennent de fortes oppositions entre elles. Les quiétistes cultivent  une dimension exclusivement religieuse et prédicative de la religion. Ils se montrent très critiques à l’endroit de toute forme de politisation de l’islam et de l’usage de la violence en son nom. Le premier point les éloigne du salafisme politique qui s’inscrit dans une approche littéraliste des textes s’agissant de la pratique religieuse, mais invite les fidèles à s’engager activement dans la vie de la cité pour défendre leurs revendications. Des individus comme Nemmouche représentent un troisième salafisme, de type révolutionnaire, qui prône l’action violente pour défendre l’identité islamique.

Cette typologie n’est-elle pas dépassée par l’apparition de groupes et d’individus naviguant entre les deux derniers courants ?

Il faudrait compléter cette classification par deux nouvelles sous-catégories : un salafisme de type communautaire, et un autre orienté vers l’agit-prop.[access capability= »lire_inedits »] Le premier se manifeste par la formation, sur Internet ou dans certaines mosquées, de collectifs de soutien qui récoltent de l’argent pour les jihadistes prisonniers et œuvrent à leur libération. Le second phénomène émerge à travers des individus qui ont renoncé au terrorisme après avoir pris acte de la difficulté de commettre des attentats en Europe. Ces salafistes de combat idéologique mettent en scène des actions spectaculaires, à forte charge symbolique, pour essayer de faire entendre la « voix des musulmans » contre ce qu’ils considèrent comme la stigmatisation de l’identité islamique en Europe. Ils sont par exemple actifs dans le groupe et sur le site Forsane Alizza ( « Les Cavaliers de la fierté » ) qui a appelé à des manifestations spectaculaires contre l’imam de Drancy Hassen Chalghoumi et brûlé des codes civils devant la mairie de Nantes.

Aussi inquiétant soit cet activisme qui s’exprime notamment dans les associations de lutte contre l’« islamophobie », il demeure non-violent. Mais y a-t-il un essor du salafisme jihadiste en Europe, et si oui, comment l’expliquez-vous ?

Après une décennie de déclin, due à l’efficacité des services de renseignement qui ont démantelé de nombreuses cellules terroristes, le vent a tourné début 2011. La révolution tunisienne, qui a entraîné la libération des jihadistes emprisonnés par le régime de Ben Ali, et surtout le conflit syrien ont offert aux jihadistes européens une opportunité historique de réactiver la thématique du jihad mondial. Car dans leur esprit, si l’on réussit à renverser le régime de Bachar Al-Assad et à instaurer un État islamique, cela peut avoir un effet domino dans tout le monde arabe et, par contagion, en Europe. La violence armée des jihadistes français et européens a ainsi trouvé un nouveau lieu d’expression globalisé.

Qu’en pense la communauté musulmane française ? Les pouvoirs publics se rassurent-ils à bon compte en certifiant que l’immense majorité des musulmans sont révulsés par cette violence ?

La communauté musulmane française tient un discours très ambigu. On entend régulièrement : « Nous sommes les premières victimes de ces violences, chaque attentat accroît l’islamophobie, la discrimination religieuse… Nous n’avons pas du tout intérêt à voir émerger ce type d’individus et de violences. » Mais, en même temps, certains vous expliqueront que Nemmouche a eu le courage de commettre des actes que d’autres n’ont pas pu perpétrer.

Toute la question est de savoir combien sont ces « certains »… Seuls quelques dizaines de musulmans français cautionnaient ce genre de discours il y a vingt ans. Que s’est-il passé ?

Au début des années 1990, lorsque s’est amorcée la réislamisation des jeunes issus de l’immigration, deux mouvements monopolisaient l’offre religieuse islamiste : les Frères musulmans et le Tabligh[1. Le Jamaat Al-Tabligh (« Association pour la prédication ») est un mouvement missionnaire fondamentaliste créé par des musulmans indiens à la fin des années 1920. Il prêche à travers le monde pour diffuser sa conception orthodoxe de la foi musulmane.]. Ils s’opposaient aux valeurs dominantes de la société, en tenant des discours anti-impérialistes très critiques sur la France, sur la République, etc. Pendant la guerre civile algérienne, ils étaient convaincus que l’instauration d’un État islamique dans les pays arabo-musulmans était imminente et comptaient surfer sur cette vague. Depuis, les choses ont changé. L’islam est devenu la deuxième religion de France pendant que les Frères musulmans et le Tabligh perdaient de leur verve protestataire. Aujourd’hui, c’est le salafisme qui est le fer de lance de la radicalisation.

On en revient donc à la même question : quelle est son influence réelle en France ? Dans quelle mesure contribue-t-il à définir l’imaginaire des musulmans ?

La communauté salafiste de France est sans doute la plus importante d’Europe occidentale. En 2010, avant même la révolution tunisienne et l’insurrection en Syrie, les services de renseignement français évaluaient le nombre de ses membres entre 12 000 et 15 000 personnes. Sur une population de 3 à 5 millions de musulmans en France, cela fait peu. Reste que le salafisme français a le vent en poupe. Il faut dire que, pour un jeune en quête d’identification et d’appartenance, il ne demande pas une fréquentation assidue de la mosquée : il suffit de prier, de se laisser pousser la barbe, et de côtoyer quelques frères.

Pour le salafiste européen, qui incarne l’ennemi principal : le juif, le « croisé » ou le chiite ?

L’Occidental et le « judéo-croisé » ont longtemps personnifié l’altérité aux yeux des salafistes. Mais, depuis 2001, le retour de l’Iran sur la scène internationale et le développement du prosélytisme chiite ont entraîné l’apparition d’un discours anti-chiite très fort. La conversion d’un certain nombre de sunnites européens au chiisme inquiète les mosquées salafistes qui y perdent une partie de leur clientèle. Dans le contexte du jihad syrien, la rhétorique anti-chiite – contre l’Iran, l’Alaouite Bachar Al-Assad… −  des chaînes satellitaires saoudiennes alimente  la violence intra-communautaire au sein de l’islam européen. Ainsi, en mars 2012, un individu est entré dans une mosquée chiite de Bruxelles, a assassiné l’imam et a tenté de brûler l’édifice.

Mais Nemmouche s’est attaqué à un musée juif et non à une mosquée chiite de Bruxelles…

C’est vrai. Les individus comme Merah ou Nemmouche cherchent les cibles qu’ils estiment les plus susceptibles de donner une dimension internationale à leur combat. Tuer quatre juifs aura beaucoup plus d’impact qu’assassiner quatre chiites. D’ailleurs, qui a entendu de parler de l’attaque contre la mosquée chiite bruxelloise ? De plus, dans les mosquées radicales, même si le discours anti-chiite reste le plus prégnant, il prend souvent sa source dans l’antisémitisme. Un certain nombre de jihadistes font la synthèse : ils considèrent le chiisme comme une invention juive destinée à tuer l’islam de l’intérieur. Le niveau d’antisémitisme constitue donc un bon indicateur de la radicalité islamiste.

Claude Askolovitch soutient que de nombreux salafistes ne sont ni antisémites ni violents. Existerait-il un salafisme « républicain » compatible avec la démocratie ?

Depuis quelques années, certains leaders salafistes français ont dressé un bilan critique de leur mouvance. Des gens pragmatiques comme Nader Abou Anas ou le jeune imam brestois d’origine marocaine Rachid Abou Houdeyfa pensent que les salafistes doivent s’« intégrer » à la société française, tout en restant fidèles à une lecture littéraliste de l’islam. À la marge du salafisme français, j’observe également l’émergence d’un courant « soralien ». À l’image du site Islam Info, les représentants de ce courant s’inspirent des idées d’Alain Soral pour développer un discours patriotard, mélange d’antisémitisme, d’amour de la France et de critique de la mondialisation. Sur fond d’antisionisme, ils recyclent la rhétorique antisémite des années 1930 : c’est La France juive relue et corrigée par les salafistes ![/access]

*Photo : Hannah.