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Petites bouchées froides

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Mardi 22 juillet 2014-24 ramadan 1435

La Gazamania a soudain pris fin en Tunisie. Les attaques terroristes intra-muros d’une part et la frénésie du shopping d’autre part ont fini par avoir raison de ce m’as-tu-vu mâtiné de bons sentiments aussi hypocrites que mensongers. L’indignation est une maladie des temps présents et même à venir. Les réseaux sociaux ne font qu’aggraver ce phénomène auquel un esprit lumineux comme Elias Canetti aurait sûrement consacré de superbes pages autant dans ses journaux que dans ses essais.

Un assassin me couvre d’insultes sur la page Facebook de Causeur. Je regarde de près et constate que ce qu’il dit à mon propos n’est rien en regard des insultes et autres insanités qu’il publie en réaction au texte de Jérôme Leroy, « De Gaulle, reviens, nous sommes devenus fous ! », allant jusqu’à gueuler : « Mort aux Juifs ». Cela me laisse bouche bée… Heureusement que chaque fois que je rencontre ces mots de la haine, j’entends résonner la voix de Philippe Jaccottet : « Je souffre pour un peuple humilié. La voix de son grand poète Mahmoud Darwich me touche profondément. Puis, à la fin d’un défilé parisien pour la Palestine, quand des extrémistes déploient une banderole souillée par l’ignoble inscription “Mort aux Juifs”, je bute, une fois de plus, sur l’inextricable[1. Philippe Jaccottet, Israël, cahier bleu, Fontfroide le Haut, Fata Morgana, 2004, p. 82.] »

Mais ceux qui crient « Mort aux Juifs » n’ont jamais lu Darwich, et je pense qu’au fond, ils ne se soucient guère du sort du peuple palestinien. Ils ne font qu’exprimer leur haine profonde d’un autre peuple et d’une autre culture pour des raisons qui ne peuvent être qu’abjectes et maladives.

Le gouvernement Jomâa décide de fermer les mosquées appelant au jihad, ainsi que les écoles coraniques, les associations, les radios, les télévisions et tous les supports par lesquels le takfir fait florès. Mais qu’est-ce que le takfir, si ce n’est l’anathématisation, c’est-à-dire le fait de considérer une personne comme hérétique et impie, la condamnant à ne plus faire partie de la communauté des fidèles, donc à la peine capitale. Or, si le Gouvernement Jomâa a pris une telle décision, c’est parce que les assassins de Chokri Belaïd, de Mohamed Brahmi et de nos soldats ont fréquenté ces lieux de la haine et de l’embrigadement. Mais pourquoi les personnes chargées de ces lieux n’ont-elles pas été arrêtées et interrogées ? Je suis certain que si tel était le cas, elles auraient été condamnées car incapables, face à la police et aux magistrats, de ne pas employer des notions comme takfir, charia, jihad, taghout… Notions qu’il faudra condamner et pourchasser afin que la paix civile puisse régner. Le mot taghout (الطاغوت), par exemple, sert, dans la littérature djihadiste, à désigner les policiers, gendarmes et soldats garantissant l’ordre et de ce fait veillant sur l’État civil. Il faut alors, aux yeux des salafistes djihadistes, les combattre afin de briser les défenses de l’État. C’est aussi simple que cela. Ainsi, le mot taghout, employé à plusieurs reprises dans le Coran, comme dans la Sourate 16 ou Sourate des Abeilles : « 36. Nous avons envoyé dans chaque communauté un Messager, [pour leur dire]: “Adorez Allah et écartez-vous du Taghout”. Alors Allah en guida certains, mais il y en eut qui ont été destinés à l’égarement. Parcourez donc la terre, et regardez quelle fut la fin de ceux qui traitaient [Nos messagers] de menteurs », ne sert plus à désigner le Mal, c’est-à-dire le Diable en personne, mais ses représentants sur terre, à savoir toutes les personnes qui sont contre la mise en pratique de la charia au sein du califat islamique.

Reçu un message crapuleux de Frédéric Schiffter suite à la parution hier du sixième épisode de ce feuilleton ramadanesque, épisode dans lequel je le mets à nu et divulgue sa petitesse. Hélas, les attaques du « philosophe sans qualités », comme il se fait appeler non sans prétention par référence au grand Robert Musil, sont si faibles que mes réponses sur son mur facebookien les étouffent sans peine. Le verdict de l’assaillant est sans appel : la censure. Ce qui suscite la réaction d’André C., qui suit nos échanges ou plutôt querelles avec beaucoup d’attention : « Et les faits parlent d’eux-mêmes, m’écrit-il, puisqu’il s’improvise censeur maintenant, les masques tombent… »

Parution du septième épisode du journal avec une photo de Gilles Deleuze. Choix judicieux de la Rédaction, d’autant plus que ce que je dis prend de plus en plus de l’ampleur avec le démantèlement aujourd’hui à Albi d’une cellule djihadiste. Un anonyme commente l’épisode en s’en prenant à Causeur, à Élisabeth Lévy, à moi… Toujours les mêmes arguments : haine des Arabes, de l’Islam, complot et j’en baille de belles, des vertes et des pas mûres ! Ce n’importe quoi me révulse, mais j’ai décidé de devenir à mon corps défendant cet « indifférent » dont parle Cioran dans Précis de décomposition, justement dans ce terrible réquisitoire qu’est « Généalogie du fanatisme » : « L’envie de devenir source d’événements agit sur chacun comme un désordre mental ou comme une malédiction voulue. La société — un enfer de sauveurs ! Ce qu’y cherchait Diogène avec sa lanterne, c’était un indifférent. »

Mercredi 23 juillet 2014-25 ramadan 1435

Je constate non sans tristesse que l’arabe — grâce auquel le français a des mots aussi délicieux que profonds à l’instar d’abricot, alchimie, alcool, artichaut, hasard, café, guitare, hammam, orange, pastèque, sirop, sucre, truchement et même ce génial zéro sans lequel rien n’aurait de sens — est en train de donner aux langues du monde des notions liées à la haine, à la terreur et à la mort. Il y a de quoi décourager des esprits lumineux comme Alain Rey, qui a publié il y a quelques mois, avec des calligraphies de mon compatriote et ami Lassaâd Metoui, un superbe volume intitulé Le Voyage des mots, creuset où sont réunis tous les mots français d’origine arabe et persane. Mais, vu ce qui se passe chez nous et un peu partout dans le monde au nom de l’islam, c’est vers une sorte de mascarade que nous marchons à pas sûrs et mesurés. Alain Rey nous rappelle que « le verbe masakha, “transformer, falsifier”, produisant le miskh, “personnage déguisé sous forme animale” » nous amène « à réfléchir sur la nature humaine, du masque mortuaire aux mascarades », ce qui lui permet de conclure sa réflexion sur ceci que les assassins djihadistes ne comprendront jamais : « Que l’apport arabe soit ou non à l’origine du mot italien, français ou bien d’autres langues, son intérêt culturel est majeur. » (Guy Trédaniel éditeur, 2013, p. 411-413.)

Réflexion faite, je ne saurai pas être cet indifférent. Je ne cesse de ruminer et l’actualité m’obnubile l’esprit. Ce journal en témoigne et je suis soulagé que des lecteurs dignes de ce nom, comme André C., m’écrivent pour m’exprimer leur si précieuse sympathie : « On sent que ce n’est pas un vrai-faux journal de poseur fait pour briller. De l’honnêteté et du vrai », et par rapport aux attaques insensés de F. Schiffter : « Le jour où les salafistes débarqueront à Biarritz, il comprendra trop tard que vous ne vous battiez pas contre des moulins. En attendant, sa posture est bien facile ; à n’être impliqué nulle part, on oublie que certaines circonstances nous forcent à agir. »

J’ai relu le volume des Entretiens de Cioran à la recherche d’une formule. Pendant presque trois heures, j’ai plus erré que voulu trouver. J’en ai relevé une bonne vingtaine des plus fortes, des plus pertinentes, des plus significatives de cette œuvre, de cette pensée, de cette vision du monde. Rien à dire, Cioran était un personnage attachant. Mais, ce qui le rend attachant, ce n’est pas le pessimisme, le nihilisme ou je-ne-sais quoi d’autre tant appréciés de certains bien-pensants laudateurs du pire en costard-cravate, c’est son extrême lucidité. Ainsi, à l’écrivain argentin Luis Jorge Jalfen qui lui a posé, en 1982, une question des plus complexes : « Monsieur Cioran, je me demande et je vous demande : quel est le rôle du penseur, en ces temps d’égarement ? », il a répondu : « Seulement de témoigner. Il ne peut avoir aucune influence sur le cours des choses. Il est comme un gendarme qui vient de constater un accident. Tel a été le cas de Montaigne, mais son message est sans effet parmi les penseurs. Il y a des gens qui ont eu un destin intéressant, mais parmi les philosophes, il n’y a pas de sage. L’homme est devenu fondamentalement incapable de sagesse. » (p. 103)

*Photo : AD La Rochelle.

Le breton contre les Bretons

bretagne breton diwan

Nul jour ne se passe en Bretagne sans que les journaux, la télévision, les blogs, les sites, les essais de sociologie, de linguistique, de socio-linguistique, de psychologie, de sciences de l’éducation n’évoquent le « problème du breton », langue à sauver d’urgence car nécessaire à l’identité de la Bretagne, identité forte, à renforcer encore par la langue, le drapeau et l’hymne national…

L’hymne national, le Bro Gozh (« Vieux pays »), inventé en 1898 par le druide Taldir (« Front d’acier ») souffre d’un handicap : étant l’hymne national breton, il est en breton, ce qui le rend difficile à chanter, les Bretons, dans leur immense majorité, ne parlant pas breton. Qu’à cela ne tienne, le handicap n’est pas insurmontable : il est tout à fait possible de chanter un hymne en breton sans savoir le breton. En ce moment, FR3-Bretagne lance une grande opération promotionnelle dite « Défi Bro Gozh »,  pour faire enfin entrer l’hymne national entre enfin dans les têtes bretonnes. Lors du match Rennes-Guingamp, le texte du Bro Gozh avait été distribué par milliers mais nul ne l’avait entonné, ce qui faisait mauvais effet. Chanter le Bro Gozh ne demande pas un effort considérable et suffit pour montrer à la télévision que les Bretons rassemblés dans un stade chantent leur hymne national dans une langue qui n’est pas le français, et donc ne sont pas français. Le breton, ça sert à ça, et le « problème du breton », c’est ça − pas du tout le problème d’une langue minorisée par l’acharnement jacobin de l’État français, mais le problème de l’instrumentalisation d’une langue à des fins politiques, et la fétichisation qu’elle implique.

Aussi surprenant que cela puisse sembler, l’État français subventionne un organisme, l’Office de la langue bretonne, placé sous la direction de Lena Louarn, militante nationaliste bien connue, pour (entre autres) refaire le cadastre en éliminant les termes français. Et cela, y compris en Haute-Bretagne, où le breton n’est plus parlé depuis des siècles ou n’a jamais été parlé. Il s’agit bien d’inventer des toponymes celtiques (c’est-à-dire néo-celtiques) même quand des cartulaires mentionnent le nom original. Ainsi le maire de Monténeuf, dont le frère était historien, a-t-il refusé net de voir sa commune rebaptisée « Monteneg » et des citoyens de Réminiac, rebaptisée « Ruvinieg », ont-ils prouvé que le nom apparaissait dès 856 sous la forme « Ruminiac ». Mais leurs protestations n’ont servi à rien : il s’agit de faire différent, non-français. Encore une fois, le breton, ça sert à ça.

Et aussi à détruire le breton populaire, le breton parlé.

Puisque nous sommes sur le chapitre de la toponymie, donnons un exemple banal : Rostrenen s’appelle, en breton, « Rostrenn », avec accent sur la première syllabe. C’est sous cette forme que le nom apparaît dans les chansons (et il y en a beaucoup). On a commencé par installer partout des panneaux bilingues mentionnant « Rostrenn ». Mais l’Office de la langue bretonne a considéré que le « vrai nom » devait être « Rostrenenn »… Tous les panneaux ont donc été changés. Les Rostrenois ont ainsi appris le « vrai nom » de leur ville. Ceux des anciens qui parlaient encore breton se sont convaincus qu’ils parlaient un mauvais breton, ce dont ils ne doutaient guère, le « bon breton » de la télévision et des écoles leur étant incompréhensible. L’essentiel était de faire savoir que ce qui compte, ce ne sont pas les gens qui parlent la langue, mais la langue elle-même. Le breton, c’est ça : l’objet du culte.[access capability= »lire_inedits »]

Interrogé sur l’utilité d’une opération d’envahissement de l’espace public par le néo-breton, l’un des responsables répondait : « On fait ça pour la langue. » Ce qu’il s’agit de faire survivre coûte que coûte, c’est un fétiche − d’où l’incroyable virulence des militants dès qu’on ose rappeler quelques faits contraires au dogme, l’espèce d’hystérie qui les saisit, le fanatisme et l’obscurantisme unissant leurs effets pour empêcher toute prise en compte de la réalité.

La réalité est bien simple. Sur 3, 2 millions d’habitants, (mais les militants englobent la Loire-Atlantique, soit 4,5 millions d’habitants, dans la « Bretagne historique »…) la Bretagne compterait 172 000 bretonnants, pour près des trois quarts âgés de plus de 60 ans. Le but n’est pas de remplacer les locuteurs natifs qui disparaissent mais de former une élite de jeunes lisant, écrivant et parlant le breton surunifié, novlangue mise au point dans les officines nationalistes.

Le Conseil régional socialiste, adoptant un « plan volontariste » pour « sauver la langue » s’est fixé un objectif de 20 000 élèves − objectif qui, en dépit des sommes en constante augmentation englouties dans le projet, n’a pas été atteint, non parce que l’État français veut tuer le breton, comme on le clame partout, mais parce que les postes offerts ne sont pas pourvus. En 2006, alors qu’un quart des postes avait été supprimé aux agrégations et aux CAPES et qu’il n’y avait plus un seul poste à l’agrégation de russe, 24 postes d’enseignant de breton avaient été proposés − 24 postes pour 16 candidats… Fañch Broudic, un militant acharné, est forcé de le reconnaître : « Sur 38 postes de professeur des écoles à pourvoir en 2010, 11 ne l’ont pas été. Entre 2006 et 2010, ce sont 50 postes qui ont été perdus, soit une moyenne de 10 postes par an. » Ce constat provient du rapport intitulé « L’enseignement du et en breton » publié en 2013 à la demande du rectorat de l’Académie de Rennes et du Conseil régional de Bretagne (on peut le lire en ligne).  Les Bretons n’occupent pas les postes proposés, ne souhaitent pas que leurs enfants apprennent le breton mais, dans leur immense majorité, trouvent sympathique qu’on sauve pour eux une langue qu’ils ne se soucient pas de parler.

Prenons les chiffres de l’Office de la langue bretonne pour 2013 (Loire-Atlantique comprise).

Élèves scolarisés à Diwan  : 3 705.

Élèves scolarisés dans les écoles publiques bilingues : 6 662.

Élèves scolarisés en écoles privées : 4 971.

Lycéens : 427 − oui, 427 en tout et pour tout.

Au total, 15 765 élèves (sur 800 000) ont bénéficié d’une initiation au breton, pour la plupart en maternelle ou en primaire. Parlent-ils breton pour autant ? On ne peut pas plus les considérer comme « brittophones » qu’on ne peut considérer comme « anglophones » les élèves qui font de l’anglais au collège. C’est encore Fañch Broudic qui le note : « Le breton n’est pas le plus souvent la langue première des enfants eux-mêmes. Mais il n’est pas non plus celle de leurs parents, ni même parfois celle de leurs grands-parents. »  Il ne s’agit pas du tout de permettre à des élèves d’étudier leur langue maternelle (80% des parents qui mettent leurs enfants à Diwan ignorent le breton) mais de « sauver le breton » en mettant les enfants à son service. Cependant, « les élèves ont parfois l’impression que personne ne le parle et que c’est une langue de vieux ». L’impression ? Mais, de fait, dans la plus grande partie de la Bretagne, personne ne le parle hormis les vieux. Et la langue des vieux n’est pas la langue de l’école…

Au lieu de conclure à l’absurdité du projet, les élus, calquant le discours militant, appellent à « augmenter les moyens », développer la « présence du breton », répondre au « génocide culturel » en offrant enfin aux Bretons le droit de « parler leur langue ».

Augmenter les moyens ?

On pense à ce personnage d’un fabliau qui, tenant une casserole percée, fulmine contre sa femme qui ne verse pas assez d’eau…

Si Fañch Broudic préconise des mesures visant à promouvoir le breton, densifier le maillage, créer des postes, et ainsi de suite, il le constate néanmoins : « L’enseignement du et en breton mobilise aujourd’hui des moyens humains, matériels et intellectuels considérables : il représente ainsi un total de 713,5 postes d’enseignants ETP sur l’Académie de Rennes. En 2009-2010, l’Éducation nationale consacrait un budget de 23 millions d’euros à l’enseignement du et en breton. Pour la région Bretagne c’est 2,5 millions d’euros en 2010, et pour un département comme le Finistère, c’est 1,7 million d’euros. »

En 2006, le site du Conseil régional annonçait un budget de 5 566 000 euros pour le breton. Quel sont les chiffres actuels ? Nous ne les avons pas trouvés. Peu importe. Observer que ces millions sont engloutis à titre cosmétique pour fournir une apparence aimable à un projet politique réactionnaire, c’est s’exposer à l’invective et aux propos haineux, comme le montre le blog de Fañch Broudic lui-même, la propagande en faveur de la Charte des langues régionales et minoritaires ayant brutalement soudé militants bretons, autonomistes alsaciens, occitanistes et partisans d’une Europe des ethnies.

Vindicte ou pas, les faits sont là : défendre des langues qui ne sont plus parlées pour arriver à ce qu’elles le soient de nouveau ne mène à rien, sinon à en faire des artefacts. Et tel est bien le rôle assigné au breton : le projet autonomiste du lobby patronal breton (qui est à l’origine de la publication de l’Histoire de Bretagne en bande dessinée, partout diffusée) a besoin, pour le soutenir et l’accompagner, d’une histoire nationale entièrement fabriquée, mais aussi d’une langue bretonne aseptisée, c’est-à-dire nettoyée de ses mots français. Le breton règne en tête de gondole dans les Intermarchés (le fondateur d’Intermarché est à l’origine de ce lobby patronal regroupé sous le nom d’Institut de Locarn). Il faut former des employés dignes de faire figure de vrais Bretons, c’est-à-dire assez faux pour faire vrai : la langue doit donc être défendue − défendue contre le français, mais aussi, bien sûr, contre le breton du peuple, voué, de toute façon, à disparaître avec les derniers locuteurs d’origine.

De même que le droit du travail est cassé au nom de la défense des travailleurs, le breton est ainsi asservi est ainsi asservi à un doux girondisme opposé au dur jacobinisme républicain tueur d’idiomes et à la défense des langues minorisées − cause éminemment sympathique comme celle des minorités sexuelles opprimées (nous avons d’ailleurs la Breizh Pride). Sous couvert d’écologie, se développe un discours autonomiste appelant ouvertement, au nom d’une identité fabriquée, à l’éclatement de la France : le breton, le biniou, le drapeau, l’hymne national et le beurre salé définissant l’identité bretonne, labellisation et folklorisation servent un même projet de parcellisation, de libéralisation, de destruction du service public.

Ce n’est pas pour rien que le mouvement des « Bonnets rouges » a permis aux autonomistes d’obtenir la « dévolution de la culture » et de « l’enseignement des langues » à la Bretagne. L’éclatement du ministère de la Culture et du ministère de l’Éducation nationale est ainsi programmé, le breton servant de levier. À voir ce que les instances régionales font du breton et de la culture, on est en droit de penser que le « problème du breton » est celui de la trahison de l’intérêt des Bretons au nom de cette langue, qui ne méritait ni cet excès d’honneur ni cette indignité.[/access]

*Photo : MAISONNEUVE/SIPA. 00437936_000001.

La génération Gaza

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Le Monde du week-end (27 et 28 juillet) titre à la une « La génération #Gaza se mobilise ». Pour illustration : le profil d’une jolie fille utilisant sa joue comme porte-étendard et que l’on devine entièrement drapée des couleurs palestiniennes. Décorum mis à part, qui ne serait tenté de rejoindre la belle enfant sous le soleil des vacances estivales ?

« Il y a photo », pourrait-on dire , car on n’a pas choisi une beauté brune, la tête couverte d’un beau voile vert, par exemple. Non, le profil de la blonde demoiselle aurait fait pâlir d’envie les candidates au Lebernsborn des plus sombres jours de l’Europe. Et pour l’ignorant que je suis, l’article se pare d’un titre qui utilise le hashtag bien connu des réseaux sociaux pour marquer le contenu d’une entrée, ici, celle de Gaza.

Du charme d’une nouvelle mode, dont les vêtures sont détaillées de façon gourmande, on passe donc à son vecteur privilégié, les réseaux sociaux, ventre aujourd’hui du meilleur comme du pire, mais ventre, oui, toujours fécond, et pour plus d’un, de la toujours renaissante bête immonde. Mais on y passe en douce dans ce sinistre Léviathan, à petits pas d’ignorance, comme le décrit l’article en page 6 du Monde consacré à la génération #Gaza. Car elle rapporte, cette génération, elle fait marcher le business : on vend du keffieh et des drapeaux à tire-larigot (made in China, déjà !) pour ces nouveaux « enfants de Gaza » qui se proclament tels sans bien savoir à quelle sauce ils seraient mangés par le Hamas dont ils semblent tout ignorer.

Qu’est-ce qu’être un enfant à Gaza depuis que le Hamas s’est emparé du pouvoir en 2006, après l’évacuation du territoire par les Israéliens en 2005, puis après s’être débarrassé de ses frères du Fatah en massacrant environ 600 fonctionnaires de l’Autorité palestinienne dans d’atroces conditions ?

Qu’est-ce que d’avoir été embrigadé dès le plus jeune âge dans des semblants de préparation militaire avec pour modèle glorieux les « martyrs » se faisant exploser en Israël ?

Qu’est-ce qu’être l’un de ces quelque 120 enfants morts à creuser les tunnels dont la menace a déclenché l’opération Bordure protectrice, Rocher inébranlable ?

Alors, braves jeunes gens , le cœur sur la main vous vous réclamez d’être ces enfants du Hamas ? Ça fait mode, peut-être ? Et pour les plus débiles d’entre vous, par empathie pour les enfants tués aujourd’hui parce que mêlés aux miliciens du Hamas — malgré les avertissements de Tsahal avant l’attaque, tracts, coups de téléphone, etc­— vous vous préparez à chanter « nous sommes tous des Merah », comme on l’entendit au cours d’une manifestation lyonnaise. La génération #Merah, chic et choc n’est-ce pas !

Mais non, je pousse trop loin le bouchon, vous ne voulez que la paix avec juste un peu de mort à Israël pour faire le poids. Et l’ultra gauche, qui entraîne ces jeunes, ignore tout de la Charte du Hamas, bien sûr. Pourtant si la charia, socle de cette Charte avec la destruction d’Israël, lui était appliquée, elle ne lui laisserait guère à espérer de l’existence.

Est-il utile de mentionner l’alliance objective de cette ultra gauche avec l’ultra droite de Soral et les prêcheurs islamistes, jusqu’au PSG où le Qatar rit de se voir si beau en ce miroir ?

Drôle de jeu. C’est porteur, le Hamas… vu de loin. On en ferait un fromage de Hollande cuit à point.

Recherche Président désespérément

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hollande bouvines bourses

Ce mois de juillet riche en actualités tragiques a achevé d’affaiblir le couple exécutif. Symptomatiques de la perte d’autorité du pouvoir, plusieurs manifestations pro-palestiniennes interdites ont néanmoins lieu. Le duo Hollande-Valls montre ainsi son inertie : coups de menton pour affirmer l’autorité de l’Etat, incapacité à faire appliquer sa décision, coups de menton pour fustiger les organisations et les élus qui ont bravé l’interdiction, lesquels n’ont pas à s’inquiéter. Jacques Boutault, maire du 2e arrondissement de Paris, pourra continuer de présider ses séances. Clémentine Autain et Olivier Besancenot pourront toujours donner des leçons de morale sur les plateaux de télévision, fustigeant les délits des uns et des autres alors qu’ils ont contrevenu gravement au Code pénal en défilant et en appelant à participer à des manifestations illégales. Qui sait, peut-être même iront-ils jusqu’à se féliciter publiquement d’une éventuelle condamnation d’Henri Guaino, parce qu’il a osé critiquer un juge.

Autre mauvais signal, l’exécutif a décidé de supprimer des bourses au mérite, qui étaient attribuées aux élèves ayant obtenu au moins 18/20 au baccalauréat. Chacune de ses bourses s’élevait à 1 800 euros par an. Il paraît que leur suppression permettra de récupérer 14,5 millions d’euros. Que Michel Sapin racle les fonds de tiroir, soit. Mais cette décision est avant tout idéologique. Couplée à la future réforme de la notation, Benoît Hamon jugeant le système actuel trop stigmatisant, le démantèlement des bourses au mérite apparaît pour ce qu’il est : une volonté de refuser toute forme d’élitisme, fût-il le fruit de l’effort et du mérite. Quel signal envoie-t-on à un peuple lorsqu’on supprime ce genre de bourses ? Quel signal François Hollande envoie-t-il à la jeunesse qui était sa « priorité » de campagne ?

Ce n’est pas tout. Dimanche, à Bouvines, on célébrait les huit cents ans de la célèbre bataille, essentielle dans l’histoire de la nation française. Des associations locales, organisatrices de l’événement, ainsi que les édiles socialistes du Nord, s’étaient vu promettre la visite des plus hautes autorités de l’Etat. Mais le président de la République n’a pas daigné se déplacer, tandis que le Premier ministre assistait au départ d’étape du Tour de France à Evry. Aucun membre du gouvernement, ni même le préfet n’étaient présents. Bref, quand François Mitterrand était capable de citer tous les rois de France et d’expliquer comment ces derniers avaient marqué l’histoire de notre pays, François Hollande la méprise ostensiblement. Peut-être un communiquant avait-il soufflé au Président qu’un tel déplacement confinait à la ringardise et/ou qu’il risquait de brouiller son « message européen » ? Pour le coup, les élus socialistes locaux se sont retrouvés en tête à tête avec Louis de Bourbon, prétendant au trône de France. La République n’était pas au rendez-vous. Signal détestable. En oubliant Marc Bloch, pour qui « il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération », François Hollande démontre sa profonde incompréhension de la fonction présidentielle. Il préfère commenter les accidents aériens depuis le perron de l’Elysée, rôle normalement dévolu à un ministre, tout au plus au premier d’entre eux. L’incarnation et le roman national, connais pas !

On aurait tort de sous-estimer l’importance de ce genre de décisions. La suppression des bourses au mérite a touché de nombreuses familles des classes moyennes et populaires, comme en attestent nombre d’articles dans la presse quotidienne régionale. De même, la presse du Nord, qui est davantage lue que Libé -on l’oublie trop souvent rive gauche – n’a pas été tendre sur le boycott de Bouvines. Les réseaux sociaux jouent aussi leur rôle de multiplicateur de diffusion. Et dans les conversations au bistrot ou sur les marchés, il y a toujours quelqu’un pour rappeler ce genre de décision dévastatrice pour le gouvernement, qui viennent s’ajouter à la carte ubuesque des régions.

Que François Hollande continue sur sa lancée, et il lui faudra un miracle pour que lui ou un autre candidat socialiste soit présent au second tour en 2017 !Au train où vont les choses pour la majorité, qui sait si l’UMP, pourtant déconsidérée dans le pays, pourrait se permettre de présenter deux candidats sans courir le risque de subir un 21 avril à l’envers ?

*Photo : SEVGI/SIPA. 00689255_000004. 

Petites bouchées froides

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tunisie tv ramadan

Lundi 21 juillet 2014-23 ramadan 1435

Réveillé vers dix heures et demie par un coup de fil de Si Kamel Bouaouina, conseiller municipal chargé de la culture au sein de la Commune de Hammam-Sousse. Il me confirme que la rencontre littéraire autour de mes dernières publications aura lieu ce jeudi à partir de 22h. Prétextant que le ramadan touche à sa fin, il me demande si je suis d’accord de partager la soirée avec A. B., Professeur des Universités originaire de la ville. Je ne dis pas non étant convaincu que c’est ledit Professeur qui refusera. Certes, l’idée est un peu tirée par les cheveux et l’on pouvait s’attendre à un refus de l’un des deux partis ou des deux carrément, vu que le Professeur et moi n’avons rien en commun et que la différence d’âge, ainsi que celles entre nos expériences et travaux respectifs sont notoires. Mais si j’ai dit oui, c’est par malice : je préfère que l’on pense, en cas de refus de l’autre, que le jeune est plus ouvert et surtout moins guindé que son aîné… À vrai dire, le non auquel je m’attendais et entendais venir avec ses gros sabots, relève de la lucidité, puisque je peux sans présomption aucune considérer que j’ai cerné l’ego du monsieur en question, lequel ego a peur de s’effriter devant la désinvolture et le naturel d’un jeune comme moi. Je le sais, je l’ai vu et vécu en sa présence aussi bien lors de rencontres politiques que littéraires. C’est peut-être pour certains un conflit des générations. Oui, même si je préfère parler de différence au niveau de nos visions du monde, ma weltanschauung n’ayant non seulement rien à voir avec la sienne, mais encore étant complètement en opposition avec elle dans la mesure où elle a tendance à la considérer comme caduque, stérile et coupable d’une bonne partie des maux qui nous menacent ces derniers temps. Il se peut que j’exagère, mais je pense avoir le droit d’être aussi radical. Sid’Ahmed [Gasmi], que j’ai revu hier soir après la plage et la rupture du jeûne, ne fait que renforcer cette radicalité qui est devenue une sorte de griffe par laquelle on me reconnaît et avec laquelle on me confond même. Le mot de Cioran, dans Syllogismes de l’amertume, me va comme un gant, tant il résume ma relation avec Sid’Ahmed : « Pour un jeune ambitieux, il n’est plus grand malheur que de frayer avec des connaisseurs d’hommes. J’en ai fréquenté trois ou quatre : ils m’ont achevé à vingt ans. »

Le fait est là, le Professeur a dit non, même si l’ami du conseil municipal ne m’a déclaré les choses qu’à moitié. Tant mieux, me dit Boj, car il sait que j’ai d’autres projets pour cette soirée : inviter mes amies et amis, mettre en avant le jeune et brillant Hatem dont j’apprécie les statuts, analyses, commentaires et diverses publications sur la Toile.

Pris une voiture de louage [sorte de taxi collectif circulant entre les villes en Tunisie] pour rentrer à Hammamet. Alma me manque tant…

Sur le chemin, j’ouvre le paquet que m’a offert la veille Sid’Ahmed. Mon anniversaire est en août, mais il a décidé d’être le premier à me faire un cadeau. Je découvre L’Orient après l’amour de Mohamed Kacimi, récit dont il m’a parlé il y a quelques jours. Le livre semble lui avoir beaucoup plu, mais il ne peut pas s’empêcher d’être critique, comme s’il s’agissait d’une obligation… Je lis la quatrième de couverture et la préface. Cela me semble appétissant, même si je suis mécontent de découvrir cette épigraphe erronée de Cioran : « On n’habite pas un pays mais une langue », la citation exacte étant : « On n’habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c’est cela et rien d’autre. » (in Aveux et anathèmes, Œuvres, Pléiade, 2011, p. 1031.)

Comme le chauffeur de la voiture de louage conduit à tombeau ouvert et comme nous nous éloignons de plus en plus de Hammam-Sousse, je pense à feu Amir, trouvé mort à Chihuahua au Mexique, à plusieurs kilomètres de notre lieu de naissance commun. Je pense à lui mais sans m’angoisser ou même broyer du noir. Je pense à lui et à moi-même à travers lui. Plusieurs parallélismes doivent être établis : lui décédé si loin et ses parents qui souffrent tant en attendant son rapatriement, tandis que moi je ne suis pas si loin et, lorsque je rentre chez nous à Hammam-Sousse, c’est pour dormir chez Boj, mes relations avec mes parents étant le moins que l’on puisse dire conflictuelles…

Les retrouvailles avec la princesse Alma ont été si belles, si chaleureuses, si tant de merveilleux sentiments inconnus du jeune papa que je suis, que je retiens mes larmes.

Comme cela fait plus d’une semaine que je n’ai pas regardé la télévision, être de nouveau non loin de cette « machine infernale » me semble bizarre… Bizarre n’est peut-être pas le mot, c’est plutôt saugrenu, au sens rabelaisien du terme… Me reviennent à l’esprit ces deux paragraphes extraits de « La privation de sens » de Bernard Noël :

« Le principal agent de la privation de sens est aujourd’hui la télévision. Elle l’est directement à travers l’audience considérable dont elle bénéficie, elle l’est aussi par les comportements qu’elle induit dans la politique, l’économie, les loisirs. Son audience est considérable parce qu’elle n’exige pas d’autre effort que de s’asseoir devant son poste, puis de regarder, d’écouter. Jamais dans l’histoire, il n’avait existé un moyen d’information ou de culture qui s’offre aussi facilement à sa consommation. Cette facilité est évidemment significative dans la mesure où elle a surgi à contre courant de la loi morale élémentaire assurant que rien ne saurait s’obtenir sans effort. Désormais, à toute heure et sans le moindre effort, le téléspectateur obtient des nouvelles, des distractions, des documentaires. Il n’a besoin pour cela que de se mettre dans une situation passive et à se laisser pénétrer par ce qu’il voit. Tout lui est donné sous la forme d’un défilé d’images parlantes, qui défilent autant dans son espace mental que devant ses yeux pour la raison qu’espace visuel et espace mental sont en liaison constante. On peut déjà en inférer très raisonnablement que cette « liaison » ne saurait être neutre et que la pénétration du défilé, jour après jour, à travers les yeux entraîne une paresse à former soi-même des représentations mentales personnelles, donc du sens.

Les images télévisuelles sont par ailleurs le plus souvent des images stéréotypées, et cela dans tous les domaines. Elles invitent par conséquent à se former un système de représentation à leur ressemblance. D’où un épuisement de l’originalité au profit d’une espèce d’imaginaire consensuel composé chez tous des mêmes éléments formatés par la vision des mêmes émissions. Il était de bon ton de trouver excessive ce genre d’analyse mais le directeur de TF1 les a récemment fait paraître modérées en assurant (j’y reviendrai) que son rôle était de “fabriquer des cerveaux disponibles” et donc principalement ouverts aux séductions de la publicité. » (in L’Outrage aux mots, Œuvres II, Paris, P.O.L, 2011, p. 632.)

Je n’ai rien d’autre à dire, sauf ceci peut-être : chez nous plus que partout ailleurs, et ce à cause du jeûne, de la chaleur et d’un réel bombardement télévisuel qui prend pendant le ramadan une envergure plus que jamais assassine, la crétinisation est une réalité, une présence si réelle qu’elle s’anthropomorphise…

*Photo : Imbecillsallad.

Pas touche à la Très Sainte Entreprise !

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entreprise eric brunet

 Bien sûr, ça ne date pas d’hier, cette réhabilitation de l’Entreprise, avec un grand E,  et sa sanctification toujours plus grande qui l’ont transformée en nouvelle religion, avec ses articles de Foi, ses dogmes et ses mystères. On pourrait dater le phénomène du début des années 80 quand la gauche au pouvoir, toute honte bue, entama une trahison dont elle ne s’est toujours pas remise. C’était l’époque de Vive la Crise avec Yves Montand, qui mit la même ardeur à défendre l’Entreprise  que celle qu’il avait déployée pour célébrer les mérites du camarade Staline, ou encore la naissance médiatique de Bernard Tapie, figure héroïque du gagneur qui finit ministre de la Ville après avoir eu ce comportement de pirate qui caractérise le capitalisme moderne : ah, ces entreprises en difficulté rachetées par Tapie, les ouvriers de Testud devenus chômeurs du côté d’Hénin-Beaumont en gardent un souvenir ému quand ils mettent un bulletin Marine Le Pen dans l’urne…

Mais il faut reconnaître que depuis l’arrivée de Hollande, depuis le pacte de responsabilité, la vénération pour l’Entreprise a atteint des sommets dans les médias. Le Patron est un saint moderne et l’entrepreneur le seul héros qui vaille, peu importe si le gros qui est à la tête d’une multinationale du CAC 40 a réussi l’exploit de faire croire au vendeur de kebabs de Brive ou à l’artisan de Saint-Brieuc que leurs intérêts de classe sont les mêmes.  Ce discours atteint une intensité telle qu’il flirte désormais avec un poujadisme soft repeint hâtivement aux couleurs de la modernité dont Eric Brunet, qui gesticule sur BFM et RMC, est un des plus brillants représentants. Si nous parlons de poujadisme, ce n’est pas par un rapprochement hâtif. On rappellera que ce mouvement populiste des fifties initié par le célèbre « papetier de Saint-Céré » Pierre Poujade n’exaltait pas seulement les  petits  commerçants mais s’élevait aussi contre les hommes politiques, tous pourris, qui ne connaissaient rien à rien de ce que vivaient ces pauvres Français saignés à blanc par le fisc et les fonctionnaires qui étaient tous, eux, des paresseux.

Ce discours sur une supposée méconnaissance des réalités économiques par nos élus, Brunet l’a repris en fanfare il y a quelques jours en soumettant un de ces inénarrables sondages bidon à d’un échantillon d’auditeurs, d’internautes et de spectateurs, sûrement les mêmes qui avaient « voté » à une majorité écrasante pour la fin de la double nationalité  (surtout pour les Arabes) dans un sondage proposé puis retiré par Le Point. Il s’agissait pour Brunet d’obliger, (oui, oui, « obliger ») les députés, c’est-à-dire les élus du peuple, à faire un « stage en entreprise » car ces abrutis ne connaissent pas assez la « réalité économique » du pays. Et la mesure de rééducation proposée par le commissaire à la protection du patronat Brunet a donc été approuvée à 95%.

Peu importe finalement que Brunet n’ait fait que reprendre la proposition faite en mai par l’association Entreprise et Progrès d’un stage d’été pour les députés, ce n’est pas la première ni la dernière fois qu’un journaliste se fera l’écho servile des désirs des puissants. Ce qui est beaucoup plus gênant, ce sont les présupposés d’une telle idée.  La « réalité économique », ce serait les entreprises et rien que les entreprises (privées bien entendu) ;  le vrai travail n’existerait également que dans les entreprises comme, on peut l’imaginer, le goût du risque et de l’initiative selon une célèbre distinction de Denis Kessler entre risquophobes (le public) et risquophiles (le privé). Il est donc absolument inutile que nos députés connaissent finalement le travail des profs dans les zones difficiles, des infirmières dans les services d’urgence qui débordent, des travailleurs sociaux dans les poches de misère noire, des cheminots dans les TER délabrés, des policiers dans les banlieues ou des juges dans les tribunaux engorgés.

Non, tous ces gens-là ne participent en rien à la vie économique, d’ailleurs ce sont des fonctionnaires, ils sont très souvent syndiqués et en plus il y en a plein qui votent à gauche et qui peuvent encore se mettre en grève. Pareil pour les chercheurs, les assistantes sociales, les permanents associatifs, les militants de l’économie solidaire.  On aimerait pourtant voir Eric Brunet et ses amis patrons aller faire des stages dans un commissariat, une ZEP ou un centre de détention pour mineurs en milieu fermé. Mais bon, là, c’est pas pareil ;  là, on serait vite traité de partisan de la Révolution Culturelle ou de khmer rouge qui veut punir les élites d’être des élites. La preuve, ils ne produisent pas de richesses car seule l’entreprise produit de la richesse dans la vulgate libérale habituelle. Peu importe qu’un certain nombre de secteurs (encore) non marchands dont l’éducation  ou la santé produisent une richesse qui n’est pas mesurée par le PIB, ça c’est encore des théories gauchistes.

D’ailleurs, juste après les élus, ce sont les profs d’économie qui sont dans le collimateur. Dernière offensive en date, celle du député UMP Bernard Perrut qui sou­haite ins­tau­rer un stage obli­ga­toire de deux mois mini­mum en entre­prise pour les nou­veaux pro­fes­seurs de sciences économiques. Ces gens qui aiment la liberté d’entreprendre aiment décidément beaucoup le mot obligatoire pour ceux qu’ils soupçonnent de ne pas leur être assez soumis. Pourtant, si on en juge par les dernières questions posées au bac ES cuvée 2014, il est difficile d’imaginer davantage dans la ligne de la nouvelle doxa libérale : « Comment la flexibilité du marché du travail peut-elle réduire le chômage?» et « À quels risques économiques peuvent s’exposer les pays qui mènent une politique protectionniste?»

On en conclura que ces profs marxistes, barbus et pervertisseurs de la jeunesse ont dû être réduit au silence une fois pour toute. Parce que l’Entreprise, les hérétiques, elles n’aiment pas trop ça. Et c’est Eric Brunet qui doit être bien content.

*Photo : NOSSANT/SIPA. 00672991_000005.

 

 

Jihadisme, le FN et la gauche : le journal d’Alain Finkielkraut

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nemmouche fn ps

Mehdi Nemmouche (8 juin 2014)

Élisabeth Lévy. Mehdi Nemmouche, un Français de 29 ans soupçonné d’être l’auteur de l’attentat du Musée juif à Bruxelles, a été arrêté au cours d’un contrôle de routine à bord du bus Amsterdam-Marseille. Il aurait été initié au salafisme en prison avant d’accomplir son jihad en Syrie. Outre l’échec de l’intégration, que révèle le profil du tueur ?

Alain Finkielkraut. Dans l’Europe qui, selon la formule d’Ulrich Beck, « a prêté serment sur la fosse commune de l’Holocauste », les juifs sont à nouveau menacés. Ils sont redevenus des cibles. Leurs lieux de rassemblement cultuels, culturels ou scolaires font, et feront longtemps encore l’objet d’une protection policière. Bienvenue dans le XXIe siècle…

Cette Europe se vantait d’avoir apporté la paix à nos nations réconciliées. Elle doit maintenant faire face à l’accablante réalité d’un jihadisme diffus. L’auteur de la tuerie de Bruxelles n’est évidemment pas le soldat d’une gigantesque armée de l’ombre. Selon toute vraisemblance, il a, comme Mohamed Merah, agi de sa propre initiative. Mais cet auto-entrepreneur du terrorisme n’est pas pour autant un loup solitaire. C’est, paradoxe postmoderne, un loup grégaire.

Il a grandi à Roubaix, c’est-à-dire moins tant en France que dans la haine de la France. Il est né trop tard pour avoir pu participer à la « marche des Beurs ». Et si le film retraçant, trente ans après, cette grande épopée antiraciste a été un four retentissant, malgré l’activisme promotionnel de Jamel Debbouze, l’acteur préféré des Français, c’est que l’antiracisme est mort : les « Beurs » rejettent aujourd’hui avec dégoût cette appellation. Ils y voient, comme l’écrit Gilles Kepel, la marque lexicale du complot sioniste pour faire fondre comme beurre leur identité arabo-islamique dans le chaudron des potes de SOS Racisme touillé par l’Union des étudiants juifs de France. Au militantisme de la marche a succédé la radicalisation par l’écran et Kepel cite le cas de ce prédicateur qui poste un « selfie » où on le voit, depuis la Syrie, kalachnikov en main, appeler les fidèles à venir soutenir leurs frères dans le jihad. Le jihad par selfie est la preuve éclatante que notre monde ne ressemble à aucun autre.[access capability= »lire_inedits »]

À ceux qui font le voyage, on apprend le maniement des armes et on les renvoie en France pour mener des actions terroristes contre les lieux communautaires juifs afin d’entretenir l’« islamophobie » et de déclencher, à terme, « des guerres de religion sur le Vieux Continent aboutissant à la constitution d’enclaves ». Notre loup grégaire n’est donc pas un impulsif, c’est un animal cohérent et calculateur. Il a un but précis et il espère bien l’atteindre, non par lui-même mais par la multiplication des attentats dont il offre le modèle. De là sa détermination, sa froideur, sa force tranquille.

Deux jours après l’arrestation de Mehdi Nemmouche, je participais à la grande journée organisée par Radio France au Théâtre du Rond-Point des Champs-Élysées sur le thème : «  À qui/ à quoi accepteriez-vous de donner votre vie ? » Après avoir dit qu’il m’était impossible de répondre à la question car le courage ne se décide pas à l’avance, j’ai fait remarquer que les juifs, qu’ils fussent lâches ou héroïques, étaient aujourd’hui exposés à la cause des autres. Et j’ai souligné ce paradoxe de l’Europe post-hitlérienne. Le psychanalyste d’origine argentine Miguel Benasayag a alors pris la parole pour regretter qu’on fasse encore, en France, deux poids-deux mesures. Au lendemain de l’assassinat d’Ilan Halimi, le chef de l’État avait déclaré : « Quand on touche à un juif, on touche à la France. » Or, a dit Benasayag, jamais un président n’a eu ces mots pour un musulman. Cette intervention a été applaudie à tout rompre par la majorité des spectateurs, soulagés, semble-t-il, de pouvoir protester ainsi contre le favoritisme victimaire dont les juifs feraient l’objet. Telle était donc, pour ce public, la leçon de Bruxelles. Là où, face au jihadisme qui se diffuse peu à peu dans nos sociétés, je croyais l’inquiétude et la révolte unanimes, j’ai eu droit à la diffusion du dieudonnisme.

 

Le FN et le débat sur l’islamophobie (15 juin 2014)

Le fascisme ne trépassera pas

Peu après la divulgation du journal vidéo où Jean-Marie Le Pen promettait une nouvelle « fournée » à Patrick Bruel, Marine Le Pen a dénoncé la « faute politique » de son père puis ordonné le retrait de son blog vidéo du site du Front national. Y voyez-vous un tournant positif ou le signe d’une éventuelle duplicité frontiste ?

Jadis et naguère encore, quand Jean-Marie Le Pen proférait une énormité antisémite, son parti faisait corps avec lui. On ne critiquait pas le chef. Le chef est devenu président d’honneur et, quand celui-ci a dit de Patrick Bruel qui, avec d’autres artistes, avait sonné le tocsin au lendemain des élections européennes : « Écoutez, la prochaine fois, on fera une fournée », il a été immédiatement désavoué par tous les dirigeants du Front national, sa propre fille comprise.

Ce fossé qui se creuse entre le vieil homme et ses héritiers m’a irrésistiblement évoqué le livre de Pascal Bruckner : Un bon fils. C’est du père dont il est surtout question dans ce récit autobiographique : un père qui, pendant la guerre, est allé en Allemagne mettre ses capacités d’ingénieur au service de la firme Siemens et qui a professé, jusqu’à la fin de sa vie, un antisémitisme obsessionnel : « Ils ont tout corrompu, tout sali, tout piétiné. Ils veulent dominer le monde », martelait-il à son fils. Mais celui-ci ne s’est jamais laissé convaincre. Et nous lisons Un bon fils comme l’oraison funèbre d’un homme et d’un monde. Jean-Marie Le Pen et René Bruckner sont les derniers spécimens d’une Europe engloutie. Leur haine ne prend plus. Et cette nouvelle, qui devrait réjouir les antifascistes, les plonge, au contraire, dans l’angoisse et le désarroi. « Le fascisme ne trépassera pas ! », est leur slogan véritable, car ils ont éperdument besoin de ce repère. Pour s’épargner la douleur d’être orphelins et de penser à nouveaux frais, ils lui font donc du bouche-à-bouche. Ils expliquent doctement que le père et la fille se répartissent les rôles : à lui la transgression, à elle la dédiabolisation. Et ils dénoncent solennellement le « Rassemblement Brun Marine ». Ces apôtres du changement ne veulent surtout pas que l’époque ait changé, que le Front national ait changé, que l’antisémitisme ait changé, et que le présent diffère de l’image que les « heures les plus sombres de notre histoire » leur ont mise dans la tête. Dans un article sur le livre de Marc Bloch L’Étrange défaite, Raymond Aron a écrit cette phrase admirable : « La vanité française consiste à se reprocher toutes les fautes, sauf la faute décisive : la paresse de penser. » Cette paresse, aujourd’hui, a pour nom mémoire.

Certains antifascistes, il est vrai, reconnaissent que le Front national a évolué, mais c’est pour préciser aussitôt que l’islamophobie a pris le relais de l’antisémitisme. Les premiers fascistes, disent-ils, ont inventé la question juive ; leurs successeurs procèdent à la construction d’une question musulmane. Edwy Plenel tient ce raisonnement dans un article publié sur le site de Mediapart entre la tuerie de Bruxelles et la révélation du noyautage des écoles publiques de Birmingham – la deuxième ville d’Angleterre – par les islamistes radicaux : séparation des filles et des garçons dans les classes, appels à la prière dans la cour de récréation, suppression de l’enseignement des humanités, des arts et des autres religions, organisation de voyages à La Mecque…

Ces faits n’ébranlent pas l’antifasciste contemporain, ils renforcent encore sa détermination car l’antifascisme est un nominalisme. Pour conjurer toute tentation raciste, la pensée post-hitlérienne a fait ce choix ontologique radical : seuls les individus existent.  Les entités abstraites ou générales n’ont, pour elle, d’autre réalité que les noms qui servent à les désigner. Autrement dit, il n’y a pas d’islam, il n’y a que l’infinie variété des musulmans. À chaque offensive islamiste, le risque de l’essentialisation se profile et Plenel le dénonce pour qu’il ne puisse être dit que ces nouveaux Dreyfus que sont les musulmans n’ont pas trouvé leur Zola. On lui saura gré de nous mettre en garde contre la férocité des amalgames. Mais on s’interrogera aussi sur la pertinence d’une analyse qui prétend que l’islamophobie a remplacé l’antisémitisme alors même que l’antisémitisme islamiste fait rage.

En croyant nous prémunir contre le retour du mal, le nominalisme antifasciste efface consciencieusement la nouvelle figure de celui-ci.

 

La gauche en France (22 juin 2014)

Manuel Valls a prononcé une quasi-oraison funèbre de la gauche devant le conseil national du PS : « La gauche peut mourir », a-t-il dit à ses chers camarades. Il s’agissait d’abord d’intimider la gauche de son parti, en lui mettant le vieux revolver sur la tempe : voter contre le gouvernement, c’est faire le jeu du Front national. Reste que cet avertissement a été entendu comme un aveu. La gauche peut-elle mourir ? Est-elle déjà morte ?  

Rien ne va plus à gauche. Le Parti socialiste est exsangue, les militants se volatilisent, le gouvernement et le Président de la République battent des records d’impopularité. Il y a des raisons conjoncturelles à cette débâcle : les socialistes ont cru que l’anti-sarkozysme pouvait tenir lieu à la fois de propagande et de programme, ils paient très cher cette facilité. Mais le vrai problème est plus profond. La gauche, parti des Lumières, s’est identifiée, depuis sa naissance, à la grande aspiration prométhéenne de la modernité : amener la société à une prospérité toujours plus grande ou, comme l’écrit encore Leo Strauss, « donner une pleine réalisation aux droit naturels de chacun à une vie confortable et à l’épanouissement de toutes ses facultés de concert avec tous les autres ». Qu’est-ce même que la modernité sinon la victoire de la gauche plébéienne et égalitaire sur la morale aristocratique et sur la morale chrétienne ? D’ailleurs, il ne vient plus à l’idée de la droite, aussi nostalgique soit-elle, de vouloir dénouer l’alliance tissée par la gauche, comme le rappelle Jacques Julliard, entre l’idée de progrès et l’idée de justice. Elle dit seulement qu’elle est mieux à même, elle, la droite, de parvenir à cette fin. La gauche et la droite sont les deux visages d’une même ambition : placer l’homme sur le trône qui était autrefois celui de Dieu. Mais aujourd’hui, l’homme fait le compte de tout ce qui disparaît à mesure que s’établit son règne : les abeilles, les éléphants, le sable, les lucioles dont Pasolini, déjà, portait le deuil, et les animaux en général, réduits − quand ils ne sont pas exterminés − à l’état de matériaux malléables et invisibles comme les vaches dans les fermes géantes de l’élevage industriel. L’homme moderne a voulu réaliser le bonheur sur Terre et il a puisé toute sa combativité dans un ressentiment fondamental envers le monde tel qu’il était donné. Mais la fragilité a changé de camp et tout devient vertigineusement possible. Le temps est venu, comme l’écrivait Hannah Arendt, d’une conversion à la gratitude « pour les quelques choses élémentaires qui nous sont véritablement et invariablement données, comme la vie elle-même, l’existence de l’homme et le monde ». La gauche n’en prend pas le chemin et les écologistes, qu’ils soient à l’intérieur ou en dehors de la majorité, ne savent parler que le langage des droits.

Être moderne et de gauche, c’était aussi concevoir l’humanité comme une totalité en mouvement.  Or, la totalité se brise, l’humanité est en proie au choc des civilisations. De ce choc, la gauche ne veut rien savoir. Arc-boutée au schéma de la domination, elle mobilise toutes les écoles de sociologie contre la découverte ethnologique des différences culturelles entre les peuples. Le désaveu populaire dont elle est l’objet est le prix qu’elle paie pour sa docte ignorance. Mais ce n’est pas tout : au moment où le paradigme moderne subit le dur démenti du réel, la gauche s’identifie à ce qu’il a de plus inquiétant : la constitution progressive d’un sujet souverain, désoriginé, déterritorialisé, séparé de toute détermination, hors-histoire, hors-sexe et hors-sol, pur touriste, consommateur absolu, un être qui est ce qu’il veut être dans un monde perçu comme un catalogue d’options disponibles.

Il y a quelques années, Martine Aubry réunissait cinquante militants et chercheurs de gauche pour rédiger avec eux un livre intitulé : Changer de civilisation. Or, le programme qu’exigent les circonstances est : restons une civilisation. Pour que la gauche revive, il faudrait, de toute urgence, qu’elle cesse de penser à contretemps.[/access]

*Photo : Benoit P/AP/SIPA. AP21581107_000006. 

Petites bouchées froides

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ossip mandelstam darwich

Samedi 19 juillet 2014-21 ramadan 1435

Quelques photographies des festivités du 14 juillet circulent sur la Toile. Rached Ghannouchi, le gourou du parti islamiste Ennahda, y était, ainsi que son beau-fils, Rafik Abdessalem Bouchleka, qui a occupé le poste de « Sinistre des affaires étrangères », les affaires dans lesquelles il a trempé sont moins louches que crapuleuses, à l’instar de ce qu’on a appelé le « Sheratongate » et l’épisode du don chinois à la Tunisie versé dans le compte personnel du sinistre en question… Un nouveau Sakhr Materi, en somme, confondant les caisses de l’État et le grenier de la famille…

Une photo me semble toutefois choquante, moi qui n’aime pas l’exagération et l’afféterie avec lesquels cet adjectif est souvent employé : Abderrahim Zouari, l’une des figures de proue de l’ancien régime, à la réception du 14 juillet chez Son Excellence l’Ambassadeur de France, faisant la conversation au sinistre Bouchleka. L’ancien et le nouveau régimes face-à-face comme si de rien n’était, comme si rien n’avait changé, ou parce que tout se négocie et se monnaye, notamment les convictions politiques et religieuses. Accusé de « détournement de fonds publics et abus de pouvoir au cours de ses missions au sein du RCD », il a été emprisonné pendant plusieurs mois. Sa libération est des plus intrigantes, dans la mesure où les affaires dont il est soupçonné n’ont pas été tirées au clair et que l’on soupçonne un arrangement avec les islamistes. Son face-à-face avec Rafik Abdessalem Bouchelka, le gendre du gourou ,est le moins que l’on puisse dire une preuve accréditant ces hypothèses.

Démantèlement d’une cellule terroriste à Sidi Bouali, petit ville à 17 km au nord de Sousse. Selon les enquêteurs, les membres envisageaient un attentat contre l’hôtel Mövenpick à Sousse à l’occasion des festivités d’Aouessou et de la Fête de la République le 25 juillet. Il me semble bizarre que ces informations tombent si vite. Cela signifie — mais encore faut-il qu’il y ait un sens à quoi que ce soit qui se passe chez nous depuis que, quand même, nos soldats se font décimer avec autant de facilité — que tout est cousu de fil blanc : il est un curseur de la terreur, il est des gens, des caïds même derrière tout ce qui se passe, et tout cela est planifié. Beaucoup d’élus de la Constituante, de décideurs des partis au pouvoir et d’hommes de l’ombre sont derrière tout cela. On cherche à faire voter une loi contre le terrorisme et ça bloque. Je me demande s’il faut une loi pour la vie afin de lutter contre la mort. Je ne le pense pas et le temps nous montrera à toutes et à tous que le combat, le vrai, est plus simple que toutes ces manigances : certains noms, et on sait lesquels, doivent être convoqués, interrogés, accusés, jugés et condamnés. C’est aussi simple que cela : la Justice aujourd’hui entravée pour de fausses raisons, comme si les jugements qui ont eu lieu dans les années 80-90 relevaient de l’Inquisition ou de je ne sais quel autre forme de procès, alors que l’Islam politique et ses représentants ne sont pas, comme tout le prouve, éventail, alibi, excuse. Nous en avons assez vu en à peine trois ans pour nous en rendre compte. Il faut que cela cesse une fois pour toutes.

La mort d’un ami d’enfance, Amir Golli, au Mexique. J’ignorais qu’il travaillait si loin pour le compte d’une chaîne de câblage allemande très prisée chez nous et un peu partout dans le monde d’ailleurs. Amir, paix à son âme, est un ami d’enfance avec qui j’ai plusieurs points communs : les Scouts, le Croissant Rouge, la Gauche, la haine viscérale des fanatiques et l’Amour de la vie. Nous ne nous sommes pas vus longuement ces derniers temps, mais chaque retrouvaille, souvent par hasard dans un bistrot, était chaleureuse… C’est que tout nous unissait, notamment les bons souvenirs. Sa maman est toujours l’amie de ma maman, son papa le frérot du mien, et son oncle — le superbe Jamel — notre compagnon à tous les deux, vu qu’il nous a couvés un peu partout. C’est lui, le merveilleux Jamel que j’ai appelé pour présenter mes condoléances et en savoir davantage. Jamel me signifie que la mort d’Amir serait accidentelle et qu’elle resterait en litige. Je suis curieux de tout savoir, cela va de soi, mais je me préoccupe avant tout des délais de rapatriement du défunt. La Tunisie n’étant représentée auprès de l’État mexicain qu’à travers notre ambassade aux États-Unis, la procédure et le processus s’avéreront sûrement longs, pénibles et surtout impossibles pour la famille.

Feu Amir, je le pense, aurait été sensible à ce poème de Darwich. Je lui dédie ces vers en espérant pour tata Jalila (sa maman), ainsi que toute sa famille, qu’il reviendra incessamment sous peu au Pays, car comme on dit chez nous Une fois le sable refroidi, la douleur amoindrie.

Prépare-moi la terre, que je me repose
Car je t’aime jusqu’à l’épuisement
Ton matin est un fruit dédié aux chansons
Et ce soir est d’or
Nous nous appartenons lorsque l’ombre rejoint son ombre dans le marbre
Je ressemble à moi-même lorsque je me suspends
À un cou qui ne s’abandonne qu’aux étreintes des nuages
Tu es l’air se dénudant devant moi comme les larmes du raisin
L’origine de l’espèce des vagues quand elles s’agrippent au rivage
Et s’expatrient
Je t’aime, ô toi le commencement de mon âme, ô toi la fin

S’envolent les colombes
Se posent les colombes

Mon aimé et moi, deux voix en une seule lèvre
Moi, j’appartiens à mon aimé et mon aimé est à son étoile errante
Nous entrons dans le rêve mais il s’attarde pour se dérober à notre vue
Et quand mon aimé s’endort je me réveille pour protéger le rêve de ce qu’il voit
J’éloigne de lui les nuits qui ont passé avant notre rencontre
De mes propres mains je choisis nos jours
Comme il m’a choisi la rose de la table
Dors, ô mon aimé
Que la voix des murs monte à mes genoux
Dors, mon aimé
Que je descende en toi et sauve ton rêve d’une épine envieuse
Dors, mon aimé
Sur toi les tresses de ma chevelure. Sur toi la paix

Paix à toi, Amir, mon ami, mon frère — mon frère et ami.

Dimanche 20 juillet 2014-22 ramadan 1435

Journée à la plage. Une activité des plus actives sans beaucoup d’actions. Être là, à l’ombre de cette cabane et observer le monde, le mouvement des vagues, les faits et gestes des gens, les paroles, leurs échos notamment et tout ce magma en moi, tantôt violent, tantôt apaisé, souvent fertile et optimiste malgré les mauvaises nouvelles auxquelles nous avons droit à longueur de journée.

Je suis en train de relire L’Horizon est en feu. Cinq poètes russes du XXe siècle (Blok, Akhmatova, Mandelstam, Tsvetaieva, Brodsky), dans l’édition réalisée par Jean-Baptiste Para. Les poèmes choisis sont très beaux, mais la préface de Para est très pertinente, à l’instar de ces deux phrases qui l’ouvrent d’Ossip Mandelstam, phrases qui mutatis mutandis pourraient faire écho à la réalité tunisienne : « De quoi te plains-tu, il n’y a que chez nous que l’on respecte la poésie : on tue même pour elle. Ça n’existe nulle part ailleurs. »

Je ne me souviens pas avoir lu ces mots dans Le bruit du temps ou dans La quatrième prose, les deux seuls livres que je possède de Mandelstam. Je me demande d’ailleurs s’ils ne sont pas tirés de sa correspondance, mais ce que disait le poète juif et russe Mandelstam au début du siècle dernier fait plus que jamais sens dans le monde arabe et musulman aujourd’hui. Quoi de plus significatif par exemple que la condamnation au Qatar, pays qui non seulement respecte les Droits de l’Homme, mais surtout soutient les mouvements révolutionnaires dans les mondes arabe et islamique, d’un poète à quinze ans de prison ? Mohammed al-Ajami, dit Ibn al-Dhib, a d’abord été condamné à perpétuité puis à quinze ans de prison pour avoir loué « la révolution du jasmin », éloge à travers lequel il condamne par ricochet l’oligarchie princière qui règne sur son pays. N’eussent été les organisations internationales, Ibn al-Dhib, dont le nom de plume signifie « le fils du loup », aurait fini comme la bête du même nom dans le poème de Vigny…

*Photo : Ossip Mandelstam (wikicommons).

Ni Jeff Koons, ni la place du Tertre

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collectionneurs art

On pourrait s’étonner de rencontrer Annick et Louis Doucet chez eux, à Paris, au moment même où l’une des foires d’art contemporain les plus courues et les plus branchées de la planète se tient à Bâle. C’est que ces collectionneurs n’ont rien du couple branché qui investit dans un lapin géant en inox signé Jeff Koons. N’ayant pas d’argent à blanchir, acquérir des pièces de quelque artiste vendu sous le label « approuvé par François Pinault » ne les intéresse pas plus. Les Doucet ne sont pas des spéculateurs. Ce sont des Français moyens, banals serait-on tenté de dire, si on ne se fiait qu’aux apparences. Mais à la différence du ménage lambda, les Doucet, au lieu d’investir une fortune qu’ils ne possèdent pas dans l’achat d’une grosse cylindrée, achètent de l’art.

Nés en province où ils ont grandi à l’époque de l’après-guerre, quand l’offre culturelle y était absente, ils ne semblaient pas prédestinés à fréquenter le monde de l’art. « Tous les deux, explique Louis, nous avons eu la chance d’être tombés sur des profs d’histoire qui nous ont sensibilisés à l’art et, évidemment, pas seulement à l’art contemporain. Et puis, par bonheur, nous avons eu l’un comme l’autre, des parents curieux des choses et qui nous emmenaient pendant les vacances visiter les musées un peu partout en France et à l’étranger. » Le résultat ? Dans leur appartement, s’entassent près de 6000 œuvres, majoritairement des dessins. Leur histoire n’est pas sans rappeler la destinée de ce couple d’Américains, Dorothy et Herbert Vogel, que d’aucuns ont qualifiés de « proletarian art collectors ». D’origine et de statut plutôt modestes, les Vogel, fonctionnaires de l’État de New York, avaient réussi à amasser, pièce par pièce, une des plus importantes collections d’art minimaliste et conceptuel des États-Unis. Louis Doucet ne cache pas son admiration pour eux. Peut-être que l’aventure extraordinaire de la collection Vogel, longtemps ignorée, avant d’être âprement disputée par des musées prestigieux, aide les Doucet à relativiser les regards moqueurs ou les remarques « entendues » de leurs relations : « Ça vaudra combien, plus tard ? » Et Louis de raconter : « Il y a quelqu’un qui est venu chez nous, récemment, et s’est mis à contempler l’œuvre accrochée sur le mur d’en face. « Oh, vous avez un Niki de Saint Phalle ! » J’ai répondu que ce n’était pas Niki de Saint Phalle, mais une artiste marseillaise de 50 ans. Immédiatement, la personne s’est désintéressée de la pièce ! » [access capability= »lire_inedits »]

Coupables de se laisser dévorer par une passion excentrique, les Doucet ont aggravé leur cas en s’inventant mécènes. Que ce soit par le biais d’institutions artistiques telles que MacParis et la galerie associative du Haut-Pavé, ou par l’intermédiaire de l’association Cynorrhodon, qu’ils ont fondée avec le noble objectif de troubler « les scléroses intellectuelles et les conservatismes esthétiques », Annick et Louis tentent l’impossible : susciter l’intérêt du public pour l’art contemporain et préserver la diversité de la création en France. L’éclectisme demeure d’ailleurs la caractéristique première de leur collection. Et pour cause : « Jeune, j’ai vu à Paris trois expositions qui m’ont marqué, explique Louis. Il s’agissait de Charles Lapicque, de Pierre Soulages et des trois frères Duchamp. Difficile d’avoir un goût plus varié. Mais depuis lors, autrement dit dès les années 1960, je suis resté très hétérogène dans mes choix. ». Ainsi, la collection est hétéroclite : on y trouve des travaux de qualité exceptionnelle, tout comme d’autres, plus médiocres, qui risquent de ne pas résister à l’épreuve du temps. Paradoxalement, le caractère inégal des œuvres garantit peut-être la richesse de l’ensemble. : « Les gens disent que Jeff Koons, c’est l’imposture, et ils n’ont pas forcément tort, argumente Louis. Le problème, c’est qu’ils jettent le bébé avec l’eau du bain, s’obstinant à répéter que, de manière générale, l’art contemporain est une imposture. Mais l’art de demain, ce n’est ni Jeff Koons ni les peintres de la place du Tertre. L’art de demain, c’est tous ceux qui sont au milieu. »

Si, un plaisir purement individuel est le moteur de toute collection, les Doucet ont dépassé le stade de l’hédonisme pour adopter une posture quasi militante. Contribuer au changement de la mauvaise réputation de l’art contemporain, inciter les jeunes à pousser les portes des galeries, aider les artistes, multiplier les lieux d’exposition − autant d’objectifs que la politique culturelle de l’État ne fait même plus semblant de viser. Cependant, l’art officiel en France reste néanmoins une affaire essentiellement étatique. Sans hésiter à dénoncer la doxa totalitaire de l’art d’État, Louis Doucet écrit, dans la lettre d’information de son association Cynorrhodon : « Ce que l’État décide de nous montrer, ce sont des artistes plasticiens qui ont, à ses yeux, réussi. La définition de la réussite − et, par conséquent, de l’échec − reste aux mains de commis qui disposent du double pouvoir de reconnaître et de récompenser ladite réussite et de donner les moyens matériels de (sur)vivre aux seuls plasticiens qui se conforment aux dogmes qu’ils ont eux-mêmes fixés. »
Au moins, à l’époque des impressionnistes, ne manquait-il pas de voix fortes pour s’élever contre la pensée unique qu’incarnait alors le Salon de Paris. Il suffit d’évoquer les Zola, les Mallarmé, les Baudelaire… Or, depuis de nombreuses années, la critique ne suscite plus ni débats ni antagonismes, pourtant essentiels au maintien d’une scène artistique réellement inventive. Les rédacteurs responsables des pages « Arts » s’emploient à promouvoir la vision de l’art contemporain imposée par l’État, s’enthousiasmant devant les artistes « à succès » et passant sous silence tous les autres. Louis Doucet en donne un exemple éloquent : « Il n’y a pas longtemps, deux expositions se sont déroulées simultanément au Centre Pompidou, une de Roy Lichtenstein et une de Simon Hantaï. Le critique du Monde a loué l’exposition de Lichtenstein, tout en déplorant qu’il ne lui ait été réservé qu’une petite salle tandis que la grande salle avait été attribuée à celui qu’il a qualifié d’ »artiste mineur », à savoir Hantaï. Certes, Hantaï est peu connu, mais c’est un artiste immense ! Au final, nous avons eu une queue de 300 mètres devant Lichtenstein et trois personnes pour voir Hantaï.».

Que faire ? Surtout réfléchir. Car avant de « dénoncer le système », ce qu’Annick et Louis Doucet font très intelligemment, chacun de nous devrait se demander s’il ressent un besoin d’art.
Un besoin qui ne se manifeste pas forcément par la volonté de posséder une œuvre, mais simplement par la nécessité d’en découvrir, dans les musées comme dans les galeries, où l’entrée, comme la sortie, est libre. [/access]

* Photo : Hannah

Petites bouchées froides

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islam tunisie jihad cioran

islam tunisie jihad cioran

Mardi 22 juillet 2014-24 ramadan 1435

La Gazamania a soudain pris fin en Tunisie. Les attaques terroristes intra-muros d’une part et la frénésie du shopping d’autre part ont fini par avoir raison de ce m’as-tu-vu mâtiné de bons sentiments aussi hypocrites que mensongers. L’indignation est une maladie des temps présents et même à venir. Les réseaux sociaux ne font qu’aggraver ce phénomène auquel un esprit lumineux comme Elias Canetti aurait sûrement consacré de superbes pages autant dans ses journaux que dans ses essais.

Un assassin me couvre d’insultes sur la page Facebook de Causeur. Je regarde de près et constate que ce qu’il dit à mon propos n’est rien en regard des insultes et autres insanités qu’il publie en réaction au texte de Jérôme Leroy, « De Gaulle, reviens, nous sommes devenus fous ! », allant jusqu’à gueuler : « Mort aux Juifs ». Cela me laisse bouche bée… Heureusement que chaque fois que je rencontre ces mots de la haine, j’entends résonner la voix de Philippe Jaccottet : « Je souffre pour un peuple humilié. La voix de son grand poète Mahmoud Darwich me touche profondément. Puis, à la fin d’un défilé parisien pour la Palestine, quand des extrémistes déploient une banderole souillée par l’ignoble inscription “Mort aux Juifs”, je bute, une fois de plus, sur l’inextricable[1. Philippe Jaccottet, Israël, cahier bleu, Fontfroide le Haut, Fata Morgana, 2004, p. 82.] »

Mais ceux qui crient « Mort aux Juifs » n’ont jamais lu Darwich, et je pense qu’au fond, ils ne se soucient guère du sort du peuple palestinien. Ils ne font qu’exprimer leur haine profonde d’un autre peuple et d’une autre culture pour des raisons qui ne peuvent être qu’abjectes et maladives.

Le gouvernement Jomâa décide de fermer les mosquées appelant au jihad, ainsi que les écoles coraniques, les associations, les radios, les télévisions et tous les supports par lesquels le takfir fait florès. Mais qu’est-ce que le takfir, si ce n’est l’anathématisation, c’est-à-dire le fait de considérer une personne comme hérétique et impie, la condamnant à ne plus faire partie de la communauté des fidèles, donc à la peine capitale. Or, si le Gouvernement Jomâa a pris une telle décision, c’est parce que les assassins de Chokri Belaïd, de Mohamed Brahmi et de nos soldats ont fréquenté ces lieux de la haine et de l’embrigadement. Mais pourquoi les personnes chargées de ces lieux n’ont-elles pas été arrêtées et interrogées ? Je suis certain que si tel était le cas, elles auraient été condamnées car incapables, face à la police et aux magistrats, de ne pas employer des notions comme takfir, charia, jihad, taghout… Notions qu’il faudra condamner et pourchasser afin que la paix civile puisse régner. Le mot taghout (الطاغوت), par exemple, sert, dans la littérature djihadiste, à désigner les policiers, gendarmes et soldats garantissant l’ordre et de ce fait veillant sur l’État civil. Il faut alors, aux yeux des salafistes djihadistes, les combattre afin de briser les défenses de l’État. C’est aussi simple que cela. Ainsi, le mot taghout, employé à plusieurs reprises dans le Coran, comme dans la Sourate 16 ou Sourate des Abeilles : « 36. Nous avons envoyé dans chaque communauté un Messager, [pour leur dire]: “Adorez Allah et écartez-vous du Taghout”. Alors Allah en guida certains, mais il y en eut qui ont été destinés à l’égarement. Parcourez donc la terre, et regardez quelle fut la fin de ceux qui traitaient [Nos messagers] de menteurs », ne sert plus à désigner le Mal, c’est-à-dire le Diable en personne, mais ses représentants sur terre, à savoir toutes les personnes qui sont contre la mise en pratique de la charia au sein du califat islamique.

Reçu un message crapuleux de Frédéric Schiffter suite à la parution hier du sixième épisode de ce feuilleton ramadanesque, épisode dans lequel je le mets à nu et divulgue sa petitesse. Hélas, les attaques du « philosophe sans qualités », comme il se fait appeler non sans prétention par référence au grand Robert Musil, sont si faibles que mes réponses sur son mur facebookien les étouffent sans peine. Le verdict de l’assaillant est sans appel : la censure. Ce qui suscite la réaction d’André C., qui suit nos échanges ou plutôt querelles avec beaucoup d’attention : « Et les faits parlent d’eux-mêmes, m’écrit-il, puisqu’il s’improvise censeur maintenant, les masques tombent… »

Parution du septième épisode du journal avec une photo de Gilles Deleuze. Choix judicieux de la Rédaction, d’autant plus que ce que je dis prend de plus en plus de l’ampleur avec le démantèlement aujourd’hui à Albi d’une cellule djihadiste. Un anonyme commente l’épisode en s’en prenant à Causeur, à Élisabeth Lévy, à moi… Toujours les mêmes arguments : haine des Arabes, de l’Islam, complot et j’en baille de belles, des vertes et des pas mûres ! Ce n’importe quoi me révulse, mais j’ai décidé de devenir à mon corps défendant cet « indifférent » dont parle Cioran dans Précis de décomposition, justement dans ce terrible réquisitoire qu’est « Généalogie du fanatisme » : « L’envie de devenir source d’événements agit sur chacun comme un désordre mental ou comme une malédiction voulue. La société — un enfer de sauveurs ! Ce qu’y cherchait Diogène avec sa lanterne, c’était un indifférent. »

Mercredi 23 juillet 2014-25 ramadan 1435

Je constate non sans tristesse que l’arabe — grâce auquel le français a des mots aussi délicieux que profonds à l’instar d’abricot, alchimie, alcool, artichaut, hasard, café, guitare, hammam, orange, pastèque, sirop, sucre, truchement et même ce génial zéro sans lequel rien n’aurait de sens — est en train de donner aux langues du monde des notions liées à la haine, à la terreur et à la mort. Il y a de quoi décourager des esprits lumineux comme Alain Rey, qui a publié il y a quelques mois, avec des calligraphies de mon compatriote et ami Lassaâd Metoui, un superbe volume intitulé Le Voyage des mots, creuset où sont réunis tous les mots français d’origine arabe et persane. Mais, vu ce qui se passe chez nous et un peu partout dans le monde au nom de l’islam, c’est vers une sorte de mascarade que nous marchons à pas sûrs et mesurés. Alain Rey nous rappelle que « le verbe masakha, “transformer, falsifier”, produisant le miskh, “personnage déguisé sous forme animale” » nous amène « à réfléchir sur la nature humaine, du masque mortuaire aux mascarades », ce qui lui permet de conclure sa réflexion sur ceci que les assassins djihadistes ne comprendront jamais : « Que l’apport arabe soit ou non à l’origine du mot italien, français ou bien d’autres langues, son intérêt culturel est majeur. » (Guy Trédaniel éditeur, 2013, p. 411-413.)

Réflexion faite, je ne saurai pas être cet indifférent. Je ne cesse de ruminer et l’actualité m’obnubile l’esprit. Ce journal en témoigne et je suis soulagé que des lecteurs dignes de ce nom, comme André C., m’écrivent pour m’exprimer leur si précieuse sympathie : « On sent que ce n’est pas un vrai-faux journal de poseur fait pour briller. De l’honnêteté et du vrai », et par rapport aux attaques insensés de F. Schiffter : « Le jour où les salafistes débarqueront à Biarritz, il comprendra trop tard que vous ne vous battiez pas contre des moulins. En attendant, sa posture est bien facile ; à n’être impliqué nulle part, on oublie que certaines circonstances nous forcent à agir. »

J’ai relu le volume des Entretiens de Cioran à la recherche d’une formule. Pendant presque trois heures, j’ai plus erré que voulu trouver. J’en ai relevé une bonne vingtaine des plus fortes, des plus pertinentes, des plus significatives de cette œuvre, de cette pensée, de cette vision du monde. Rien à dire, Cioran était un personnage attachant. Mais, ce qui le rend attachant, ce n’est pas le pessimisme, le nihilisme ou je-ne-sais quoi d’autre tant appréciés de certains bien-pensants laudateurs du pire en costard-cravate, c’est son extrême lucidité. Ainsi, à l’écrivain argentin Luis Jorge Jalfen qui lui a posé, en 1982, une question des plus complexes : « Monsieur Cioran, je me demande et je vous demande : quel est le rôle du penseur, en ces temps d’égarement ? », il a répondu : « Seulement de témoigner. Il ne peut avoir aucune influence sur le cours des choses. Il est comme un gendarme qui vient de constater un accident. Tel a été le cas de Montaigne, mais son message est sans effet parmi les penseurs. Il y a des gens qui ont eu un destin intéressant, mais parmi les philosophes, il n’y a pas de sage. L’homme est devenu fondamentalement incapable de sagesse. » (p. 103)

*Photo : AD La Rochelle.

Le breton contre les Bretons

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bretagne breton diwan

bretagne breton diwan

Nul jour ne se passe en Bretagne sans que les journaux, la télévision, les blogs, les sites, les essais de sociologie, de linguistique, de socio-linguistique, de psychologie, de sciences de l’éducation n’évoquent le « problème du breton », langue à sauver d’urgence car nécessaire à l’identité de la Bretagne, identité forte, à renforcer encore par la langue, le drapeau et l’hymne national…

L’hymne national, le Bro Gozh (« Vieux pays »), inventé en 1898 par le druide Taldir (« Front d’acier ») souffre d’un handicap : étant l’hymne national breton, il est en breton, ce qui le rend difficile à chanter, les Bretons, dans leur immense majorité, ne parlant pas breton. Qu’à cela ne tienne, le handicap n’est pas insurmontable : il est tout à fait possible de chanter un hymne en breton sans savoir le breton. En ce moment, FR3-Bretagne lance une grande opération promotionnelle dite « Défi Bro Gozh »,  pour faire enfin entrer l’hymne national entre enfin dans les têtes bretonnes. Lors du match Rennes-Guingamp, le texte du Bro Gozh avait été distribué par milliers mais nul ne l’avait entonné, ce qui faisait mauvais effet. Chanter le Bro Gozh ne demande pas un effort considérable et suffit pour montrer à la télévision que les Bretons rassemblés dans un stade chantent leur hymne national dans une langue qui n’est pas le français, et donc ne sont pas français. Le breton, ça sert à ça, et le « problème du breton », c’est ça − pas du tout le problème d’une langue minorisée par l’acharnement jacobin de l’État français, mais le problème de l’instrumentalisation d’une langue à des fins politiques, et la fétichisation qu’elle implique.

Aussi surprenant que cela puisse sembler, l’État français subventionne un organisme, l’Office de la langue bretonne, placé sous la direction de Lena Louarn, militante nationaliste bien connue, pour (entre autres) refaire le cadastre en éliminant les termes français. Et cela, y compris en Haute-Bretagne, où le breton n’est plus parlé depuis des siècles ou n’a jamais été parlé. Il s’agit bien d’inventer des toponymes celtiques (c’est-à-dire néo-celtiques) même quand des cartulaires mentionnent le nom original. Ainsi le maire de Monténeuf, dont le frère était historien, a-t-il refusé net de voir sa commune rebaptisée « Monteneg » et des citoyens de Réminiac, rebaptisée « Ruvinieg », ont-ils prouvé que le nom apparaissait dès 856 sous la forme « Ruminiac ». Mais leurs protestations n’ont servi à rien : il s’agit de faire différent, non-français. Encore une fois, le breton, ça sert à ça.

Et aussi à détruire le breton populaire, le breton parlé.

Puisque nous sommes sur le chapitre de la toponymie, donnons un exemple banal : Rostrenen s’appelle, en breton, « Rostrenn », avec accent sur la première syllabe. C’est sous cette forme que le nom apparaît dans les chansons (et il y en a beaucoup). On a commencé par installer partout des panneaux bilingues mentionnant « Rostrenn ». Mais l’Office de la langue bretonne a considéré que le « vrai nom » devait être « Rostrenenn »… Tous les panneaux ont donc été changés. Les Rostrenois ont ainsi appris le « vrai nom » de leur ville. Ceux des anciens qui parlaient encore breton se sont convaincus qu’ils parlaient un mauvais breton, ce dont ils ne doutaient guère, le « bon breton » de la télévision et des écoles leur étant incompréhensible. L’essentiel était de faire savoir que ce qui compte, ce ne sont pas les gens qui parlent la langue, mais la langue elle-même. Le breton, c’est ça : l’objet du culte.[access capability= »lire_inedits »]

Interrogé sur l’utilité d’une opération d’envahissement de l’espace public par le néo-breton, l’un des responsables répondait : « On fait ça pour la langue. » Ce qu’il s’agit de faire survivre coûte que coûte, c’est un fétiche − d’où l’incroyable virulence des militants dès qu’on ose rappeler quelques faits contraires au dogme, l’espèce d’hystérie qui les saisit, le fanatisme et l’obscurantisme unissant leurs effets pour empêcher toute prise en compte de la réalité.

La réalité est bien simple. Sur 3, 2 millions d’habitants, (mais les militants englobent la Loire-Atlantique, soit 4,5 millions d’habitants, dans la « Bretagne historique »…) la Bretagne compterait 172 000 bretonnants, pour près des trois quarts âgés de plus de 60 ans. Le but n’est pas de remplacer les locuteurs natifs qui disparaissent mais de former une élite de jeunes lisant, écrivant et parlant le breton surunifié, novlangue mise au point dans les officines nationalistes.

Le Conseil régional socialiste, adoptant un « plan volontariste » pour « sauver la langue » s’est fixé un objectif de 20 000 élèves − objectif qui, en dépit des sommes en constante augmentation englouties dans le projet, n’a pas été atteint, non parce que l’État français veut tuer le breton, comme on le clame partout, mais parce que les postes offerts ne sont pas pourvus. En 2006, alors qu’un quart des postes avait été supprimé aux agrégations et aux CAPES et qu’il n’y avait plus un seul poste à l’agrégation de russe, 24 postes d’enseignant de breton avaient été proposés − 24 postes pour 16 candidats… Fañch Broudic, un militant acharné, est forcé de le reconnaître : « Sur 38 postes de professeur des écoles à pourvoir en 2010, 11 ne l’ont pas été. Entre 2006 et 2010, ce sont 50 postes qui ont été perdus, soit une moyenne de 10 postes par an. » Ce constat provient du rapport intitulé « L’enseignement du et en breton » publié en 2013 à la demande du rectorat de l’Académie de Rennes et du Conseil régional de Bretagne (on peut le lire en ligne).  Les Bretons n’occupent pas les postes proposés, ne souhaitent pas que leurs enfants apprennent le breton mais, dans leur immense majorité, trouvent sympathique qu’on sauve pour eux une langue qu’ils ne se soucient pas de parler.

Prenons les chiffres de l’Office de la langue bretonne pour 2013 (Loire-Atlantique comprise).

Élèves scolarisés à Diwan  : 3 705.

Élèves scolarisés dans les écoles publiques bilingues : 6 662.

Élèves scolarisés en écoles privées : 4 971.

Lycéens : 427 − oui, 427 en tout et pour tout.

Au total, 15 765 élèves (sur 800 000) ont bénéficié d’une initiation au breton, pour la plupart en maternelle ou en primaire. Parlent-ils breton pour autant ? On ne peut pas plus les considérer comme « brittophones » qu’on ne peut considérer comme « anglophones » les élèves qui font de l’anglais au collège. C’est encore Fañch Broudic qui le note : « Le breton n’est pas le plus souvent la langue première des enfants eux-mêmes. Mais il n’est pas non plus celle de leurs parents, ni même parfois celle de leurs grands-parents. »  Il ne s’agit pas du tout de permettre à des élèves d’étudier leur langue maternelle (80% des parents qui mettent leurs enfants à Diwan ignorent le breton) mais de « sauver le breton » en mettant les enfants à son service. Cependant, « les élèves ont parfois l’impression que personne ne le parle et que c’est une langue de vieux ». L’impression ? Mais, de fait, dans la plus grande partie de la Bretagne, personne ne le parle hormis les vieux. Et la langue des vieux n’est pas la langue de l’école…

Au lieu de conclure à l’absurdité du projet, les élus, calquant le discours militant, appellent à « augmenter les moyens », développer la « présence du breton », répondre au « génocide culturel » en offrant enfin aux Bretons le droit de « parler leur langue ».

Augmenter les moyens ?

On pense à ce personnage d’un fabliau qui, tenant une casserole percée, fulmine contre sa femme qui ne verse pas assez d’eau…

Si Fañch Broudic préconise des mesures visant à promouvoir le breton, densifier le maillage, créer des postes, et ainsi de suite, il le constate néanmoins : « L’enseignement du et en breton mobilise aujourd’hui des moyens humains, matériels et intellectuels considérables : il représente ainsi un total de 713,5 postes d’enseignants ETP sur l’Académie de Rennes. En 2009-2010, l’Éducation nationale consacrait un budget de 23 millions d’euros à l’enseignement du et en breton. Pour la région Bretagne c’est 2,5 millions d’euros en 2010, et pour un département comme le Finistère, c’est 1,7 million d’euros. »

En 2006, le site du Conseil régional annonçait un budget de 5 566 000 euros pour le breton. Quel sont les chiffres actuels ? Nous ne les avons pas trouvés. Peu importe. Observer que ces millions sont engloutis à titre cosmétique pour fournir une apparence aimable à un projet politique réactionnaire, c’est s’exposer à l’invective et aux propos haineux, comme le montre le blog de Fañch Broudic lui-même, la propagande en faveur de la Charte des langues régionales et minoritaires ayant brutalement soudé militants bretons, autonomistes alsaciens, occitanistes et partisans d’une Europe des ethnies.

Vindicte ou pas, les faits sont là : défendre des langues qui ne sont plus parlées pour arriver à ce qu’elles le soient de nouveau ne mène à rien, sinon à en faire des artefacts. Et tel est bien le rôle assigné au breton : le projet autonomiste du lobby patronal breton (qui est à l’origine de la publication de l’Histoire de Bretagne en bande dessinée, partout diffusée) a besoin, pour le soutenir et l’accompagner, d’une histoire nationale entièrement fabriquée, mais aussi d’une langue bretonne aseptisée, c’est-à-dire nettoyée de ses mots français. Le breton règne en tête de gondole dans les Intermarchés (le fondateur d’Intermarché est à l’origine de ce lobby patronal regroupé sous le nom d’Institut de Locarn). Il faut former des employés dignes de faire figure de vrais Bretons, c’est-à-dire assez faux pour faire vrai : la langue doit donc être défendue − défendue contre le français, mais aussi, bien sûr, contre le breton du peuple, voué, de toute façon, à disparaître avec les derniers locuteurs d’origine.

De même que le droit du travail est cassé au nom de la défense des travailleurs, le breton est ainsi asservi est ainsi asservi à un doux girondisme opposé au dur jacobinisme républicain tueur d’idiomes et à la défense des langues minorisées − cause éminemment sympathique comme celle des minorités sexuelles opprimées (nous avons d’ailleurs la Breizh Pride). Sous couvert d’écologie, se développe un discours autonomiste appelant ouvertement, au nom d’une identité fabriquée, à l’éclatement de la France : le breton, le biniou, le drapeau, l’hymne national et le beurre salé définissant l’identité bretonne, labellisation et folklorisation servent un même projet de parcellisation, de libéralisation, de destruction du service public.

Ce n’est pas pour rien que le mouvement des « Bonnets rouges » a permis aux autonomistes d’obtenir la « dévolution de la culture » et de « l’enseignement des langues » à la Bretagne. L’éclatement du ministère de la Culture et du ministère de l’Éducation nationale est ainsi programmé, le breton servant de levier. À voir ce que les instances régionales font du breton et de la culture, on est en droit de penser que le « problème du breton » est celui de la trahison de l’intérêt des Bretons au nom de cette langue, qui ne méritait ni cet excès d’honneur ni cette indignité.[/access]

*Photo : MAISONNEUVE/SIPA. 00437936_000001.

La génération Gaza

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Le Monde du week-end (27 et 28 juillet) titre à la une « La génération #Gaza se mobilise ». Pour illustration : le profil d’une jolie fille utilisant sa joue comme porte-étendard et que l’on devine entièrement drapée des couleurs palestiniennes. Décorum mis à part, qui ne serait tenté de rejoindre la belle enfant sous le soleil des vacances estivales ?

« Il y a photo », pourrait-on dire , car on n’a pas choisi une beauté brune, la tête couverte d’un beau voile vert, par exemple. Non, le profil de la blonde demoiselle aurait fait pâlir d’envie les candidates au Lebernsborn des plus sombres jours de l’Europe. Et pour l’ignorant que je suis, l’article se pare d’un titre qui utilise le hashtag bien connu des réseaux sociaux pour marquer le contenu d’une entrée, ici, celle de Gaza.

Du charme d’une nouvelle mode, dont les vêtures sont détaillées de façon gourmande, on passe donc à son vecteur privilégié, les réseaux sociaux, ventre aujourd’hui du meilleur comme du pire, mais ventre, oui, toujours fécond, et pour plus d’un, de la toujours renaissante bête immonde. Mais on y passe en douce dans ce sinistre Léviathan, à petits pas d’ignorance, comme le décrit l’article en page 6 du Monde consacré à la génération #Gaza. Car elle rapporte, cette génération, elle fait marcher le business : on vend du keffieh et des drapeaux à tire-larigot (made in China, déjà !) pour ces nouveaux « enfants de Gaza » qui se proclament tels sans bien savoir à quelle sauce ils seraient mangés par le Hamas dont ils semblent tout ignorer.

Qu’est-ce qu’être un enfant à Gaza depuis que le Hamas s’est emparé du pouvoir en 2006, après l’évacuation du territoire par les Israéliens en 2005, puis après s’être débarrassé de ses frères du Fatah en massacrant environ 600 fonctionnaires de l’Autorité palestinienne dans d’atroces conditions ?

Qu’est-ce que d’avoir été embrigadé dès le plus jeune âge dans des semblants de préparation militaire avec pour modèle glorieux les « martyrs » se faisant exploser en Israël ?

Qu’est-ce qu’être l’un de ces quelque 120 enfants morts à creuser les tunnels dont la menace a déclenché l’opération Bordure protectrice, Rocher inébranlable ?

Alors, braves jeunes gens , le cœur sur la main vous vous réclamez d’être ces enfants du Hamas ? Ça fait mode, peut-être ? Et pour les plus débiles d’entre vous, par empathie pour les enfants tués aujourd’hui parce que mêlés aux miliciens du Hamas — malgré les avertissements de Tsahal avant l’attaque, tracts, coups de téléphone, etc­— vous vous préparez à chanter « nous sommes tous des Merah », comme on l’entendit au cours d’une manifestation lyonnaise. La génération #Merah, chic et choc n’est-ce pas !

Mais non, je pousse trop loin le bouchon, vous ne voulez que la paix avec juste un peu de mort à Israël pour faire le poids. Et l’ultra gauche, qui entraîne ces jeunes, ignore tout de la Charte du Hamas, bien sûr. Pourtant si la charia, socle de cette Charte avec la destruction d’Israël, lui était appliquée, elle ne lui laisserait guère à espérer de l’existence.

Est-il utile de mentionner l’alliance objective de cette ultra gauche avec l’ultra droite de Soral et les prêcheurs islamistes, jusqu’au PSG où le Qatar rit de se voir si beau en ce miroir ?

Drôle de jeu. C’est porteur, le Hamas… vu de loin. On en ferait un fromage de Hollande cuit à point.

Recherche Président désespérément

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hollande bouvines bourses

hollande bouvines bourses

Ce mois de juillet riche en actualités tragiques a achevé d’affaiblir le couple exécutif. Symptomatiques de la perte d’autorité du pouvoir, plusieurs manifestations pro-palestiniennes interdites ont néanmoins lieu. Le duo Hollande-Valls montre ainsi son inertie : coups de menton pour affirmer l’autorité de l’Etat, incapacité à faire appliquer sa décision, coups de menton pour fustiger les organisations et les élus qui ont bravé l’interdiction, lesquels n’ont pas à s’inquiéter. Jacques Boutault, maire du 2e arrondissement de Paris, pourra continuer de présider ses séances. Clémentine Autain et Olivier Besancenot pourront toujours donner des leçons de morale sur les plateaux de télévision, fustigeant les délits des uns et des autres alors qu’ils ont contrevenu gravement au Code pénal en défilant et en appelant à participer à des manifestations illégales. Qui sait, peut-être même iront-ils jusqu’à se féliciter publiquement d’une éventuelle condamnation d’Henri Guaino, parce qu’il a osé critiquer un juge.

Autre mauvais signal, l’exécutif a décidé de supprimer des bourses au mérite, qui étaient attribuées aux élèves ayant obtenu au moins 18/20 au baccalauréat. Chacune de ses bourses s’élevait à 1 800 euros par an. Il paraît que leur suppression permettra de récupérer 14,5 millions d’euros. Que Michel Sapin racle les fonds de tiroir, soit. Mais cette décision est avant tout idéologique. Couplée à la future réforme de la notation, Benoît Hamon jugeant le système actuel trop stigmatisant, le démantèlement des bourses au mérite apparaît pour ce qu’il est : une volonté de refuser toute forme d’élitisme, fût-il le fruit de l’effort et du mérite. Quel signal envoie-t-on à un peuple lorsqu’on supprime ce genre de bourses ? Quel signal François Hollande envoie-t-il à la jeunesse qui était sa « priorité » de campagne ?

Ce n’est pas tout. Dimanche, à Bouvines, on célébrait les huit cents ans de la célèbre bataille, essentielle dans l’histoire de la nation française. Des associations locales, organisatrices de l’événement, ainsi que les édiles socialistes du Nord, s’étaient vu promettre la visite des plus hautes autorités de l’Etat. Mais le président de la République n’a pas daigné se déplacer, tandis que le Premier ministre assistait au départ d’étape du Tour de France à Evry. Aucun membre du gouvernement, ni même le préfet n’étaient présents. Bref, quand François Mitterrand était capable de citer tous les rois de France et d’expliquer comment ces derniers avaient marqué l’histoire de notre pays, François Hollande la méprise ostensiblement. Peut-être un communiquant avait-il soufflé au Président qu’un tel déplacement confinait à la ringardise et/ou qu’il risquait de brouiller son « message européen » ? Pour le coup, les élus socialistes locaux se sont retrouvés en tête à tête avec Louis de Bourbon, prétendant au trône de France. La République n’était pas au rendez-vous. Signal détestable. En oubliant Marc Bloch, pour qui « il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération », François Hollande démontre sa profonde incompréhension de la fonction présidentielle. Il préfère commenter les accidents aériens depuis le perron de l’Elysée, rôle normalement dévolu à un ministre, tout au plus au premier d’entre eux. L’incarnation et le roman national, connais pas !

On aurait tort de sous-estimer l’importance de ce genre de décisions. La suppression des bourses au mérite a touché de nombreuses familles des classes moyennes et populaires, comme en attestent nombre d’articles dans la presse quotidienne régionale. De même, la presse du Nord, qui est davantage lue que Libé -on l’oublie trop souvent rive gauche – n’a pas été tendre sur le boycott de Bouvines. Les réseaux sociaux jouent aussi leur rôle de multiplicateur de diffusion. Et dans les conversations au bistrot ou sur les marchés, il y a toujours quelqu’un pour rappeler ce genre de décision dévastatrice pour le gouvernement, qui viennent s’ajouter à la carte ubuesque des régions.

Que François Hollande continue sur sa lancée, et il lui faudra un miracle pour que lui ou un autre candidat socialiste soit présent au second tour en 2017 !Au train où vont les choses pour la majorité, qui sait si l’UMP, pourtant déconsidérée dans le pays, pourrait se permettre de présenter deux candidats sans courir le risque de subir un 21 avril à l’envers ?

*Photo : SEVGI/SIPA. 00689255_000004. 

Petites bouchées froides

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tunisie tv ramadan

tunisie tv ramadan

Lundi 21 juillet 2014-23 ramadan 1435

Réveillé vers dix heures et demie par un coup de fil de Si Kamel Bouaouina, conseiller municipal chargé de la culture au sein de la Commune de Hammam-Sousse. Il me confirme que la rencontre littéraire autour de mes dernières publications aura lieu ce jeudi à partir de 22h. Prétextant que le ramadan touche à sa fin, il me demande si je suis d’accord de partager la soirée avec A. B., Professeur des Universités originaire de la ville. Je ne dis pas non étant convaincu que c’est ledit Professeur qui refusera. Certes, l’idée est un peu tirée par les cheveux et l’on pouvait s’attendre à un refus de l’un des deux partis ou des deux carrément, vu que le Professeur et moi n’avons rien en commun et que la différence d’âge, ainsi que celles entre nos expériences et travaux respectifs sont notoires. Mais si j’ai dit oui, c’est par malice : je préfère que l’on pense, en cas de refus de l’autre, que le jeune est plus ouvert et surtout moins guindé que son aîné… À vrai dire, le non auquel je m’attendais et entendais venir avec ses gros sabots, relève de la lucidité, puisque je peux sans présomption aucune considérer que j’ai cerné l’ego du monsieur en question, lequel ego a peur de s’effriter devant la désinvolture et le naturel d’un jeune comme moi. Je le sais, je l’ai vu et vécu en sa présence aussi bien lors de rencontres politiques que littéraires. C’est peut-être pour certains un conflit des générations. Oui, même si je préfère parler de différence au niveau de nos visions du monde, ma weltanschauung n’ayant non seulement rien à voir avec la sienne, mais encore étant complètement en opposition avec elle dans la mesure où elle a tendance à la considérer comme caduque, stérile et coupable d’une bonne partie des maux qui nous menacent ces derniers temps. Il se peut que j’exagère, mais je pense avoir le droit d’être aussi radical. Sid’Ahmed [Gasmi], que j’ai revu hier soir après la plage et la rupture du jeûne, ne fait que renforcer cette radicalité qui est devenue une sorte de griffe par laquelle on me reconnaît et avec laquelle on me confond même. Le mot de Cioran, dans Syllogismes de l’amertume, me va comme un gant, tant il résume ma relation avec Sid’Ahmed : « Pour un jeune ambitieux, il n’est plus grand malheur que de frayer avec des connaisseurs d’hommes. J’en ai fréquenté trois ou quatre : ils m’ont achevé à vingt ans. »

Le fait est là, le Professeur a dit non, même si l’ami du conseil municipal ne m’a déclaré les choses qu’à moitié. Tant mieux, me dit Boj, car il sait que j’ai d’autres projets pour cette soirée : inviter mes amies et amis, mettre en avant le jeune et brillant Hatem dont j’apprécie les statuts, analyses, commentaires et diverses publications sur la Toile.

Pris une voiture de louage [sorte de taxi collectif circulant entre les villes en Tunisie] pour rentrer à Hammamet. Alma me manque tant…

Sur le chemin, j’ouvre le paquet que m’a offert la veille Sid’Ahmed. Mon anniversaire est en août, mais il a décidé d’être le premier à me faire un cadeau. Je découvre L’Orient après l’amour de Mohamed Kacimi, récit dont il m’a parlé il y a quelques jours. Le livre semble lui avoir beaucoup plu, mais il ne peut pas s’empêcher d’être critique, comme s’il s’agissait d’une obligation… Je lis la quatrième de couverture et la préface. Cela me semble appétissant, même si je suis mécontent de découvrir cette épigraphe erronée de Cioran : « On n’habite pas un pays mais une langue », la citation exacte étant : « On n’habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c’est cela et rien d’autre. » (in Aveux et anathèmes, Œuvres, Pléiade, 2011, p. 1031.)

Comme le chauffeur de la voiture de louage conduit à tombeau ouvert et comme nous nous éloignons de plus en plus de Hammam-Sousse, je pense à feu Amir, trouvé mort à Chihuahua au Mexique, à plusieurs kilomètres de notre lieu de naissance commun. Je pense à lui mais sans m’angoisser ou même broyer du noir. Je pense à lui et à moi-même à travers lui. Plusieurs parallélismes doivent être établis : lui décédé si loin et ses parents qui souffrent tant en attendant son rapatriement, tandis que moi je ne suis pas si loin et, lorsque je rentre chez nous à Hammam-Sousse, c’est pour dormir chez Boj, mes relations avec mes parents étant le moins que l’on puisse dire conflictuelles…

Les retrouvailles avec la princesse Alma ont été si belles, si chaleureuses, si tant de merveilleux sentiments inconnus du jeune papa que je suis, que je retiens mes larmes.

Comme cela fait plus d’une semaine que je n’ai pas regardé la télévision, être de nouveau non loin de cette « machine infernale » me semble bizarre… Bizarre n’est peut-être pas le mot, c’est plutôt saugrenu, au sens rabelaisien du terme… Me reviennent à l’esprit ces deux paragraphes extraits de « La privation de sens » de Bernard Noël :

« Le principal agent de la privation de sens est aujourd’hui la télévision. Elle l’est directement à travers l’audience considérable dont elle bénéficie, elle l’est aussi par les comportements qu’elle induit dans la politique, l’économie, les loisirs. Son audience est considérable parce qu’elle n’exige pas d’autre effort que de s’asseoir devant son poste, puis de regarder, d’écouter. Jamais dans l’histoire, il n’avait existé un moyen d’information ou de culture qui s’offre aussi facilement à sa consommation. Cette facilité est évidemment significative dans la mesure où elle a surgi à contre courant de la loi morale élémentaire assurant que rien ne saurait s’obtenir sans effort. Désormais, à toute heure et sans le moindre effort, le téléspectateur obtient des nouvelles, des distractions, des documentaires. Il n’a besoin pour cela que de se mettre dans une situation passive et à se laisser pénétrer par ce qu’il voit. Tout lui est donné sous la forme d’un défilé d’images parlantes, qui défilent autant dans son espace mental que devant ses yeux pour la raison qu’espace visuel et espace mental sont en liaison constante. On peut déjà en inférer très raisonnablement que cette « liaison » ne saurait être neutre et que la pénétration du défilé, jour après jour, à travers les yeux entraîne une paresse à former soi-même des représentations mentales personnelles, donc du sens.

Les images télévisuelles sont par ailleurs le plus souvent des images stéréotypées, et cela dans tous les domaines. Elles invitent par conséquent à se former un système de représentation à leur ressemblance. D’où un épuisement de l’originalité au profit d’une espèce d’imaginaire consensuel composé chez tous des mêmes éléments formatés par la vision des mêmes émissions. Il était de bon ton de trouver excessive ce genre d’analyse mais le directeur de TF1 les a récemment fait paraître modérées en assurant (j’y reviendrai) que son rôle était de “fabriquer des cerveaux disponibles” et donc principalement ouverts aux séductions de la publicité. » (in L’Outrage aux mots, Œuvres II, Paris, P.O.L, 2011, p. 632.)

Je n’ai rien d’autre à dire, sauf ceci peut-être : chez nous plus que partout ailleurs, et ce à cause du jeûne, de la chaleur et d’un réel bombardement télévisuel qui prend pendant le ramadan une envergure plus que jamais assassine, la crétinisation est une réalité, une présence si réelle qu’elle s’anthropomorphise…

*Photo : Imbecillsallad.

Pas touche à la Très Sainte Entreprise !

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entreprise eric brunet

entreprise eric brunet

 Bien sûr, ça ne date pas d’hier, cette réhabilitation de l’Entreprise, avec un grand E,  et sa sanctification toujours plus grande qui l’ont transformée en nouvelle religion, avec ses articles de Foi, ses dogmes et ses mystères. On pourrait dater le phénomène du début des années 80 quand la gauche au pouvoir, toute honte bue, entama une trahison dont elle ne s’est toujours pas remise. C’était l’époque de Vive la Crise avec Yves Montand, qui mit la même ardeur à défendre l’Entreprise  que celle qu’il avait déployée pour célébrer les mérites du camarade Staline, ou encore la naissance médiatique de Bernard Tapie, figure héroïque du gagneur qui finit ministre de la Ville après avoir eu ce comportement de pirate qui caractérise le capitalisme moderne : ah, ces entreprises en difficulté rachetées par Tapie, les ouvriers de Testud devenus chômeurs du côté d’Hénin-Beaumont en gardent un souvenir ému quand ils mettent un bulletin Marine Le Pen dans l’urne…

Mais il faut reconnaître que depuis l’arrivée de Hollande, depuis le pacte de responsabilité, la vénération pour l’Entreprise a atteint des sommets dans les médias. Le Patron est un saint moderne et l’entrepreneur le seul héros qui vaille, peu importe si le gros qui est à la tête d’une multinationale du CAC 40 a réussi l’exploit de faire croire au vendeur de kebabs de Brive ou à l’artisan de Saint-Brieuc que leurs intérêts de classe sont les mêmes.  Ce discours atteint une intensité telle qu’il flirte désormais avec un poujadisme soft repeint hâtivement aux couleurs de la modernité dont Eric Brunet, qui gesticule sur BFM et RMC, est un des plus brillants représentants. Si nous parlons de poujadisme, ce n’est pas par un rapprochement hâtif. On rappellera que ce mouvement populiste des fifties initié par le célèbre « papetier de Saint-Céré » Pierre Poujade n’exaltait pas seulement les  petits  commerçants mais s’élevait aussi contre les hommes politiques, tous pourris, qui ne connaissaient rien à rien de ce que vivaient ces pauvres Français saignés à blanc par le fisc et les fonctionnaires qui étaient tous, eux, des paresseux.

Ce discours sur une supposée méconnaissance des réalités économiques par nos élus, Brunet l’a repris en fanfare il y a quelques jours en soumettant un de ces inénarrables sondages bidon à d’un échantillon d’auditeurs, d’internautes et de spectateurs, sûrement les mêmes qui avaient « voté » à une majorité écrasante pour la fin de la double nationalité  (surtout pour les Arabes) dans un sondage proposé puis retiré par Le Point. Il s’agissait pour Brunet d’obliger, (oui, oui, « obliger ») les députés, c’est-à-dire les élus du peuple, à faire un « stage en entreprise » car ces abrutis ne connaissent pas assez la « réalité économique » du pays. Et la mesure de rééducation proposée par le commissaire à la protection du patronat Brunet a donc été approuvée à 95%.

Peu importe finalement que Brunet n’ait fait que reprendre la proposition faite en mai par l’association Entreprise et Progrès d’un stage d’été pour les députés, ce n’est pas la première ni la dernière fois qu’un journaliste se fera l’écho servile des désirs des puissants. Ce qui est beaucoup plus gênant, ce sont les présupposés d’une telle idée.  La « réalité économique », ce serait les entreprises et rien que les entreprises (privées bien entendu) ;  le vrai travail n’existerait également que dans les entreprises comme, on peut l’imaginer, le goût du risque et de l’initiative selon une célèbre distinction de Denis Kessler entre risquophobes (le public) et risquophiles (le privé). Il est donc absolument inutile que nos députés connaissent finalement le travail des profs dans les zones difficiles, des infirmières dans les services d’urgence qui débordent, des travailleurs sociaux dans les poches de misère noire, des cheminots dans les TER délabrés, des policiers dans les banlieues ou des juges dans les tribunaux engorgés.

Non, tous ces gens-là ne participent en rien à la vie économique, d’ailleurs ce sont des fonctionnaires, ils sont très souvent syndiqués et en plus il y en a plein qui votent à gauche et qui peuvent encore se mettre en grève. Pareil pour les chercheurs, les assistantes sociales, les permanents associatifs, les militants de l’économie solidaire.  On aimerait pourtant voir Eric Brunet et ses amis patrons aller faire des stages dans un commissariat, une ZEP ou un centre de détention pour mineurs en milieu fermé. Mais bon, là, c’est pas pareil ;  là, on serait vite traité de partisan de la Révolution Culturelle ou de khmer rouge qui veut punir les élites d’être des élites. La preuve, ils ne produisent pas de richesses car seule l’entreprise produit de la richesse dans la vulgate libérale habituelle. Peu importe qu’un certain nombre de secteurs (encore) non marchands dont l’éducation  ou la santé produisent une richesse qui n’est pas mesurée par le PIB, ça c’est encore des théories gauchistes.

D’ailleurs, juste après les élus, ce sont les profs d’économie qui sont dans le collimateur. Dernière offensive en date, celle du député UMP Bernard Perrut qui sou­haite ins­tau­rer un stage obli­ga­toire de deux mois mini­mum en entre­prise pour les nou­veaux pro­fes­seurs de sciences économiques. Ces gens qui aiment la liberté d’entreprendre aiment décidément beaucoup le mot obligatoire pour ceux qu’ils soupçonnent de ne pas leur être assez soumis. Pourtant, si on en juge par les dernières questions posées au bac ES cuvée 2014, il est difficile d’imaginer davantage dans la ligne de la nouvelle doxa libérale : « Comment la flexibilité du marché du travail peut-elle réduire le chômage?» et « À quels risques économiques peuvent s’exposer les pays qui mènent une politique protectionniste?»

On en conclura que ces profs marxistes, barbus et pervertisseurs de la jeunesse ont dû être réduit au silence une fois pour toute. Parce que l’Entreprise, les hérétiques, elles n’aiment pas trop ça. Et c’est Eric Brunet qui doit être bien content.

*Photo : NOSSANT/SIPA. 00672991_000005.

 

 

Jihadisme, le FN et la gauche : le journal d’Alain Finkielkraut

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nemmouche fn ps

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Mehdi Nemmouche (8 juin 2014)

Élisabeth Lévy. Mehdi Nemmouche, un Français de 29 ans soupçonné d’être l’auteur de l’attentat du Musée juif à Bruxelles, a été arrêté au cours d’un contrôle de routine à bord du bus Amsterdam-Marseille. Il aurait été initié au salafisme en prison avant d’accomplir son jihad en Syrie. Outre l’échec de l’intégration, que révèle le profil du tueur ?

Alain Finkielkraut. Dans l’Europe qui, selon la formule d’Ulrich Beck, « a prêté serment sur la fosse commune de l’Holocauste », les juifs sont à nouveau menacés. Ils sont redevenus des cibles. Leurs lieux de rassemblement cultuels, culturels ou scolaires font, et feront longtemps encore l’objet d’une protection policière. Bienvenue dans le XXIe siècle…

Cette Europe se vantait d’avoir apporté la paix à nos nations réconciliées. Elle doit maintenant faire face à l’accablante réalité d’un jihadisme diffus. L’auteur de la tuerie de Bruxelles n’est évidemment pas le soldat d’une gigantesque armée de l’ombre. Selon toute vraisemblance, il a, comme Mohamed Merah, agi de sa propre initiative. Mais cet auto-entrepreneur du terrorisme n’est pas pour autant un loup solitaire. C’est, paradoxe postmoderne, un loup grégaire.

Il a grandi à Roubaix, c’est-à-dire moins tant en France que dans la haine de la France. Il est né trop tard pour avoir pu participer à la « marche des Beurs ». Et si le film retraçant, trente ans après, cette grande épopée antiraciste a été un four retentissant, malgré l’activisme promotionnel de Jamel Debbouze, l’acteur préféré des Français, c’est que l’antiracisme est mort : les « Beurs » rejettent aujourd’hui avec dégoût cette appellation. Ils y voient, comme l’écrit Gilles Kepel, la marque lexicale du complot sioniste pour faire fondre comme beurre leur identité arabo-islamique dans le chaudron des potes de SOS Racisme touillé par l’Union des étudiants juifs de France. Au militantisme de la marche a succédé la radicalisation par l’écran et Kepel cite le cas de ce prédicateur qui poste un « selfie » où on le voit, depuis la Syrie, kalachnikov en main, appeler les fidèles à venir soutenir leurs frères dans le jihad. Le jihad par selfie est la preuve éclatante que notre monde ne ressemble à aucun autre.[access capability= »lire_inedits »]

À ceux qui font le voyage, on apprend le maniement des armes et on les renvoie en France pour mener des actions terroristes contre les lieux communautaires juifs afin d’entretenir l’« islamophobie » et de déclencher, à terme, « des guerres de religion sur le Vieux Continent aboutissant à la constitution d’enclaves ». Notre loup grégaire n’est donc pas un impulsif, c’est un animal cohérent et calculateur. Il a un but précis et il espère bien l’atteindre, non par lui-même mais par la multiplication des attentats dont il offre le modèle. De là sa détermination, sa froideur, sa force tranquille.

Deux jours après l’arrestation de Mehdi Nemmouche, je participais à la grande journée organisée par Radio France au Théâtre du Rond-Point des Champs-Élysées sur le thème : «  À qui/ à quoi accepteriez-vous de donner votre vie ? » Après avoir dit qu’il m’était impossible de répondre à la question car le courage ne se décide pas à l’avance, j’ai fait remarquer que les juifs, qu’ils fussent lâches ou héroïques, étaient aujourd’hui exposés à la cause des autres. Et j’ai souligné ce paradoxe de l’Europe post-hitlérienne. Le psychanalyste d’origine argentine Miguel Benasayag a alors pris la parole pour regretter qu’on fasse encore, en France, deux poids-deux mesures. Au lendemain de l’assassinat d’Ilan Halimi, le chef de l’État avait déclaré : « Quand on touche à un juif, on touche à la France. » Or, a dit Benasayag, jamais un président n’a eu ces mots pour un musulman. Cette intervention a été applaudie à tout rompre par la majorité des spectateurs, soulagés, semble-t-il, de pouvoir protester ainsi contre le favoritisme victimaire dont les juifs feraient l’objet. Telle était donc, pour ce public, la leçon de Bruxelles. Là où, face au jihadisme qui se diffuse peu à peu dans nos sociétés, je croyais l’inquiétude et la révolte unanimes, j’ai eu droit à la diffusion du dieudonnisme.

 

Le FN et le débat sur l’islamophobie (15 juin 2014)

Le fascisme ne trépassera pas

Peu après la divulgation du journal vidéo où Jean-Marie Le Pen promettait une nouvelle « fournée » à Patrick Bruel, Marine Le Pen a dénoncé la « faute politique » de son père puis ordonné le retrait de son blog vidéo du site du Front national. Y voyez-vous un tournant positif ou le signe d’une éventuelle duplicité frontiste ?

Jadis et naguère encore, quand Jean-Marie Le Pen proférait une énormité antisémite, son parti faisait corps avec lui. On ne critiquait pas le chef. Le chef est devenu président d’honneur et, quand celui-ci a dit de Patrick Bruel qui, avec d’autres artistes, avait sonné le tocsin au lendemain des élections européennes : « Écoutez, la prochaine fois, on fera une fournée », il a été immédiatement désavoué par tous les dirigeants du Front national, sa propre fille comprise.

Ce fossé qui se creuse entre le vieil homme et ses héritiers m’a irrésistiblement évoqué le livre de Pascal Bruckner : Un bon fils. C’est du père dont il est surtout question dans ce récit autobiographique : un père qui, pendant la guerre, est allé en Allemagne mettre ses capacités d’ingénieur au service de la firme Siemens et qui a professé, jusqu’à la fin de sa vie, un antisémitisme obsessionnel : « Ils ont tout corrompu, tout sali, tout piétiné. Ils veulent dominer le monde », martelait-il à son fils. Mais celui-ci ne s’est jamais laissé convaincre. Et nous lisons Un bon fils comme l’oraison funèbre d’un homme et d’un monde. Jean-Marie Le Pen et René Bruckner sont les derniers spécimens d’une Europe engloutie. Leur haine ne prend plus. Et cette nouvelle, qui devrait réjouir les antifascistes, les plonge, au contraire, dans l’angoisse et le désarroi. « Le fascisme ne trépassera pas ! », est leur slogan véritable, car ils ont éperdument besoin de ce repère. Pour s’épargner la douleur d’être orphelins et de penser à nouveaux frais, ils lui font donc du bouche-à-bouche. Ils expliquent doctement que le père et la fille se répartissent les rôles : à lui la transgression, à elle la dédiabolisation. Et ils dénoncent solennellement le « Rassemblement Brun Marine ». Ces apôtres du changement ne veulent surtout pas que l’époque ait changé, que le Front national ait changé, que l’antisémitisme ait changé, et que le présent diffère de l’image que les « heures les plus sombres de notre histoire » leur ont mise dans la tête. Dans un article sur le livre de Marc Bloch L’Étrange défaite, Raymond Aron a écrit cette phrase admirable : « La vanité française consiste à se reprocher toutes les fautes, sauf la faute décisive : la paresse de penser. » Cette paresse, aujourd’hui, a pour nom mémoire.

Certains antifascistes, il est vrai, reconnaissent que le Front national a évolué, mais c’est pour préciser aussitôt que l’islamophobie a pris le relais de l’antisémitisme. Les premiers fascistes, disent-ils, ont inventé la question juive ; leurs successeurs procèdent à la construction d’une question musulmane. Edwy Plenel tient ce raisonnement dans un article publié sur le site de Mediapart entre la tuerie de Bruxelles et la révélation du noyautage des écoles publiques de Birmingham – la deuxième ville d’Angleterre – par les islamistes radicaux : séparation des filles et des garçons dans les classes, appels à la prière dans la cour de récréation, suppression de l’enseignement des humanités, des arts et des autres religions, organisation de voyages à La Mecque…

Ces faits n’ébranlent pas l’antifasciste contemporain, ils renforcent encore sa détermination car l’antifascisme est un nominalisme. Pour conjurer toute tentation raciste, la pensée post-hitlérienne a fait ce choix ontologique radical : seuls les individus existent.  Les entités abstraites ou générales n’ont, pour elle, d’autre réalité que les noms qui servent à les désigner. Autrement dit, il n’y a pas d’islam, il n’y a que l’infinie variété des musulmans. À chaque offensive islamiste, le risque de l’essentialisation se profile et Plenel le dénonce pour qu’il ne puisse être dit que ces nouveaux Dreyfus que sont les musulmans n’ont pas trouvé leur Zola. On lui saura gré de nous mettre en garde contre la férocité des amalgames. Mais on s’interrogera aussi sur la pertinence d’une analyse qui prétend que l’islamophobie a remplacé l’antisémitisme alors même que l’antisémitisme islamiste fait rage.

En croyant nous prémunir contre le retour du mal, le nominalisme antifasciste efface consciencieusement la nouvelle figure de celui-ci.

 

La gauche en France (22 juin 2014)

Manuel Valls a prononcé une quasi-oraison funèbre de la gauche devant le conseil national du PS : « La gauche peut mourir », a-t-il dit à ses chers camarades. Il s’agissait d’abord d’intimider la gauche de son parti, en lui mettant le vieux revolver sur la tempe : voter contre le gouvernement, c’est faire le jeu du Front national. Reste que cet avertissement a été entendu comme un aveu. La gauche peut-elle mourir ? Est-elle déjà morte ?  

Rien ne va plus à gauche. Le Parti socialiste est exsangue, les militants se volatilisent, le gouvernement et le Président de la République battent des records d’impopularité. Il y a des raisons conjoncturelles à cette débâcle : les socialistes ont cru que l’anti-sarkozysme pouvait tenir lieu à la fois de propagande et de programme, ils paient très cher cette facilité. Mais le vrai problème est plus profond. La gauche, parti des Lumières, s’est identifiée, depuis sa naissance, à la grande aspiration prométhéenne de la modernité : amener la société à une prospérité toujours plus grande ou, comme l’écrit encore Leo Strauss, « donner une pleine réalisation aux droit naturels de chacun à une vie confortable et à l’épanouissement de toutes ses facultés de concert avec tous les autres ». Qu’est-ce même que la modernité sinon la victoire de la gauche plébéienne et égalitaire sur la morale aristocratique et sur la morale chrétienne ? D’ailleurs, il ne vient plus à l’idée de la droite, aussi nostalgique soit-elle, de vouloir dénouer l’alliance tissée par la gauche, comme le rappelle Jacques Julliard, entre l’idée de progrès et l’idée de justice. Elle dit seulement qu’elle est mieux à même, elle, la droite, de parvenir à cette fin. La gauche et la droite sont les deux visages d’une même ambition : placer l’homme sur le trône qui était autrefois celui de Dieu. Mais aujourd’hui, l’homme fait le compte de tout ce qui disparaît à mesure que s’établit son règne : les abeilles, les éléphants, le sable, les lucioles dont Pasolini, déjà, portait le deuil, et les animaux en général, réduits − quand ils ne sont pas exterminés − à l’état de matériaux malléables et invisibles comme les vaches dans les fermes géantes de l’élevage industriel. L’homme moderne a voulu réaliser le bonheur sur Terre et il a puisé toute sa combativité dans un ressentiment fondamental envers le monde tel qu’il était donné. Mais la fragilité a changé de camp et tout devient vertigineusement possible. Le temps est venu, comme l’écrivait Hannah Arendt, d’une conversion à la gratitude « pour les quelques choses élémentaires qui nous sont véritablement et invariablement données, comme la vie elle-même, l’existence de l’homme et le monde ». La gauche n’en prend pas le chemin et les écologistes, qu’ils soient à l’intérieur ou en dehors de la majorité, ne savent parler que le langage des droits.

Être moderne et de gauche, c’était aussi concevoir l’humanité comme une totalité en mouvement.  Or, la totalité se brise, l’humanité est en proie au choc des civilisations. De ce choc, la gauche ne veut rien savoir. Arc-boutée au schéma de la domination, elle mobilise toutes les écoles de sociologie contre la découverte ethnologique des différences culturelles entre les peuples. Le désaveu populaire dont elle est l’objet est le prix qu’elle paie pour sa docte ignorance. Mais ce n’est pas tout : au moment où le paradigme moderne subit le dur démenti du réel, la gauche s’identifie à ce qu’il a de plus inquiétant : la constitution progressive d’un sujet souverain, désoriginé, déterritorialisé, séparé de toute détermination, hors-histoire, hors-sexe et hors-sol, pur touriste, consommateur absolu, un être qui est ce qu’il veut être dans un monde perçu comme un catalogue d’options disponibles.

Il y a quelques années, Martine Aubry réunissait cinquante militants et chercheurs de gauche pour rédiger avec eux un livre intitulé : Changer de civilisation. Or, le programme qu’exigent les circonstances est : restons une civilisation. Pour que la gauche revive, il faudrait, de toute urgence, qu’elle cesse de penser à contretemps.[/access]

*Photo : Benoit P/AP/SIPA. AP21581107_000006. 

Petites bouchées froides

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ossip mandelstam darwich

ossip mandelstam darwich

Samedi 19 juillet 2014-21 ramadan 1435

Quelques photographies des festivités du 14 juillet circulent sur la Toile. Rached Ghannouchi, le gourou du parti islamiste Ennahda, y était, ainsi que son beau-fils, Rafik Abdessalem Bouchleka, qui a occupé le poste de « Sinistre des affaires étrangères », les affaires dans lesquelles il a trempé sont moins louches que crapuleuses, à l’instar de ce qu’on a appelé le « Sheratongate » et l’épisode du don chinois à la Tunisie versé dans le compte personnel du sinistre en question… Un nouveau Sakhr Materi, en somme, confondant les caisses de l’État et le grenier de la famille…

Une photo me semble toutefois choquante, moi qui n’aime pas l’exagération et l’afféterie avec lesquels cet adjectif est souvent employé : Abderrahim Zouari, l’une des figures de proue de l’ancien régime, à la réception du 14 juillet chez Son Excellence l’Ambassadeur de France, faisant la conversation au sinistre Bouchleka. L’ancien et le nouveau régimes face-à-face comme si de rien n’était, comme si rien n’avait changé, ou parce que tout se négocie et se monnaye, notamment les convictions politiques et religieuses. Accusé de « détournement de fonds publics et abus de pouvoir au cours de ses missions au sein du RCD », il a été emprisonné pendant plusieurs mois. Sa libération est des plus intrigantes, dans la mesure où les affaires dont il est soupçonné n’ont pas été tirées au clair et que l’on soupçonne un arrangement avec les islamistes. Son face-à-face avec Rafik Abdessalem Bouchelka, le gendre du gourou ,est le moins que l’on puisse dire une preuve accréditant ces hypothèses.

Démantèlement d’une cellule terroriste à Sidi Bouali, petit ville à 17 km au nord de Sousse. Selon les enquêteurs, les membres envisageaient un attentat contre l’hôtel Mövenpick à Sousse à l’occasion des festivités d’Aouessou et de la Fête de la République le 25 juillet. Il me semble bizarre que ces informations tombent si vite. Cela signifie — mais encore faut-il qu’il y ait un sens à quoi que ce soit qui se passe chez nous depuis que, quand même, nos soldats se font décimer avec autant de facilité — que tout est cousu de fil blanc : il est un curseur de la terreur, il est des gens, des caïds même derrière tout ce qui se passe, et tout cela est planifié. Beaucoup d’élus de la Constituante, de décideurs des partis au pouvoir et d’hommes de l’ombre sont derrière tout cela. On cherche à faire voter une loi contre le terrorisme et ça bloque. Je me demande s’il faut une loi pour la vie afin de lutter contre la mort. Je ne le pense pas et le temps nous montrera à toutes et à tous que le combat, le vrai, est plus simple que toutes ces manigances : certains noms, et on sait lesquels, doivent être convoqués, interrogés, accusés, jugés et condamnés. C’est aussi simple que cela : la Justice aujourd’hui entravée pour de fausses raisons, comme si les jugements qui ont eu lieu dans les années 80-90 relevaient de l’Inquisition ou de je ne sais quel autre forme de procès, alors que l’Islam politique et ses représentants ne sont pas, comme tout le prouve, éventail, alibi, excuse. Nous en avons assez vu en à peine trois ans pour nous en rendre compte. Il faut que cela cesse une fois pour toutes.

La mort d’un ami d’enfance, Amir Golli, au Mexique. J’ignorais qu’il travaillait si loin pour le compte d’une chaîne de câblage allemande très prisée chez nous et un peu partout dans le monde d’ailleurs. Amir, paix à son âme, est un ami d’enfance avec qui j’ai plusieurs points communs : les Scouts, le Croissant Rouge, la Gauche, la haine viscérale des fanatiques et l’Amour de la vie. Nous ne nous sommes pas vus longuement ces derniers temps, mais chaque retrouvaille, souvent par hasard dans un bistrot, était chaleureuse… C’est que tout nous unissait, notamment les bons souvenirs. Sa maman est toujours l’amie de ma maman, son papa le frérot du mien, et son oncle — le superbe Jamel — notre compagnon à tous les deux, vu qu’il nous a couvés un peu partout. C’est lui, le merveilleux Jamel que j’ai appelé pour présenter mes condoléances et en savoir davantage. Jamel me signifie que la mort d’Amir serait accidentelle et qu’elle resterait en litige. Je suis curieux de tout savoir, cela va de soi, mais je me préoccupe avant tout des délais de rapatriement du défunt. La Tunisie n’étant représentée auprès de l’État mexicain qu’à travers notre ambassade aux États-Unis, la procédure et le processus s’avéreront sûrement longs, pénibles et surtout impossibles pour la famille.

Feu Amir, je le pense, aurait été sensible à ce poème de Darwich. Je lui dédie ces vers en espérant pour tata Jalila (sa maman), ainsi que toute sa famille, qu’il reviendra incessamment sous peu au Pays, car comme on dit chez nous Une fois le sable refroidi, la douleur amoindrie.

Prépare-moi la terre, que je me repose
Car je t’aime jusqu’à l’épuisement
Ton matin est un fruit dédié aux chansons
Et ce soir est d’or
Nous nous appartenons lorsque l’ombre rejoint son ombre dans le marbre
Je ressemble à moi-même lorsque je me suspends
À un cou qui ne s’abandonne qu’aux étreintes des nuages
Tu es l’air se dénudant devant moi comme les larmes du raisin
L’origine de l’espèce des vagues quand elles s’agrippent au rivage
Et s’expatrient
Je t’aime, ô toi le commencement de mon âme, ô toi la fin

S’envolent les colombes
Se posent les colombes

Mon aimé et moi, deux voix en une seule lèvre
Moi, j’appartiens à mon aimé et mon aimé est à son étoile errante
Nous entrons dans le rêve mais il s’attarde pour se dérober à notre vue
Et quand mon aimé s’endort je me réveille pour protéger le rêve de ce qu’il voit
J’éloigne de lui les nuits qui ont passé avant notre rencontre
De mes propres mains je choisis nos jours
Comme il m’a choisi la rose de la table
Dors, ô mon aimé
Que la voix des murs monte à mes genoux
Dors, mon aimé
Que je descende en toi et sauve ton rêve d’une épine envieuse
Dors, mon aimé
Sur toi les tresses de ma chevelure. Sur toi la paix

Paix à toi, Amir, mon ami, mon frère — mon frère et ami.

Dimanche 20 juillet 2014-22 ramadan 1435

Journée à la plage. Une activité des plus actives sans beaucoup d’actions. Être là, à l’ombre de cette cabane et observer le monde, le mouvement des vagues, les faits et gestes des gens, les paroles, leurs échos notamment et tout ce magma en moi, tantôt violent, tantôt apaisé, souvent fertile et optimiste malgré les mauvaises nouvelles auxquelles nous avons droit à longueur de journée.

Je suis en train de relire L’Horizon est en feu. Cinq poètes russes du XXe siècle (Blok, Akhmatova, Mandelstam, Tsvetaieva, Brodsky), dans l’édition réalisée par Jean-Baptiste Para. Les poèmes choisis sont très beaux, mais la préface de Para est très pertinente, à l’instar de ces deux phrases qui l’ouvrent d’Ossip Mandelstam, phrases qui mutatis mutandis pourraient faire écho à la réalité tunisienne : « De quoi te plains-tu, il n’y a que chez nous que l’on respecte la poésie : on tue même pour elle. Ça n’existe nulle part ailleurs. »

Je ne me souviens pas avoir lu ces mots dans Le bruit du temps ou dans La quatrième prose, les deux seuls livres que je possède de Mandelstam. Je me demande d’ailleurs s’ils ne sont pas tirés de sa correspondance, mais ce que disait le poète juif et russe Mandelstam au début du siècle dernier fait plus que jamais sens dans le monde arabe et musulman aujourd’hui. Quoi de plus significatif par exemple que la condamnation au Qatar, pays qui non seulement respecte les Droits de l’Homme, mais surtout soutient les mouvements révolutionnaires dans les mondes arabe et islamique, d’un poète à quinze ans de prison ? Mohammed al-Ajami, dit Ibn al-Dhib, a d’abord été condamné à perpétuité puis à quinze ans de prison pour avoir loué « la révolution du jasmin », éloge à travers lequel il condamne par ricochet l’oligarchie princière qui règne sur son pays. N’eussent été les organisations internationales, Ibn al-Dhib, dont le nom de plume signifie « le fils du loup », aurait fini comme la bête du même nom dans le poème de Vigny…

*Photo : Ossip Mandelstam (wikicommons).

Ni Jeff Koons, ni la place du Tertre

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collectionneurs art

collectionneurs art

On pourrait s’étonner de rencontrer Annick et Louis Doucet chez eux, à Paris, au moment même où l’une des foires d’art contemporain les plus courues et les plus branchées de la planète se tient à Bâle. C’est que ces collectionneurs n’ont rien du couple branché qui investit dans un lapin géant en inox signé Jeff Koons. N’ayant pas d’argent à blanchir, acquérir des pièces de quelque artiste vendu sous le label « approuvé par François Pinault » ne les intéresse pas plus. Les Doucet ne sont pas des spéculateurs. Ce sont des Français moyens, banals serait-on tenté de dire, si on ne se fiait qu’aux apparences. Mais à la différence du ménage lambda, les Doucet, au lieu d’investir une fortune qu’ils ne possèdent pas dans l’achat d’une grosse cylindrée, achètent de l’art.

Nés en province où ils ont grandi à l’époque de l’après-guerre, quand l’offre culturelle y était absente, ils ne semblaient pas prédestinés à fréquenter le monde de l’art. « Tous les deux, explique Louis, nous avons eu la chance d’être tombés sur des profs d’histoire qui nous ont sensibilisés à l’art et, évidemment, pas seulement à l’art contemporain. Et puis, par bonheur, nous avons eu l’un comme l’autre, des parents curieux des choses et qui nous emmenaient pendant les vacances visiter les musées un peu partout en France et à l’étranger. » Le résultat ? Dans leur appartement, s’entassent près de 6000 œuvres, majoritairement des dessins. Leur histoire n’est pas sans rappeler la destinée de ce couple d’Américains, Dorothy et Herbert Vogel, que d’aucuns ont qualifiés de « proletarian art collectors ». D’origine et de statut plutôt modestes, les Vogel, fonctionnaires de l’État de New York, avaient réussi à amasser, pièce par pièce, une des plus importantes collections d’art minimaliste et conceptuel des États-Unis. Louis Doucet ne cache pas son admiration pour eux. Peut-être que l’aventure extraordinaire de la collection Vogel, longtemps ignorée, avant d’être âprement disputée par des musées prestigieux, aide les Doucet à relativiser les regards moqueurs ou les remarques « entendues » de leurs relations : « Ça vaudra combien, plus tard ? » Et Louis de raconter : « Il y a quelqu’un qui est venu chez nous, récemment, et s’est mis à contempler l’œuvre accrochée sur le mur d’en face. « Oh, vous avez un Niki de Saint Phalle ! » J’ai répondu que ce n’était pas Niki de Saint Phalle, mais une artiste marseillaise de 50 ans. Immédiatement, la personne s’est désintéressée de la pièce ! » [access capability= »lire_inedits »]

Coupables de se laisser dévorer par une passion excentrique, les Doucet ont aggravé leur cas en s’inventant mécènes. Que ce soit par le biais d’institutions artistiques telles que MacParis et la galerie associative du Haut-Pavé, ou par l’intermédiaire de l’association Cynorrhodon, qu’ils ont fondée avec le noble objectif de troubler « les scléroses intellectuelles et les conservatismes esthétiques », Annick et Louis tentent l’impossible : susciter l’intérêt du public pour l’art contemporain et préserver la diversité de la création en France. L’éclectisme demeure d’ailleurs la caractéristique première de leur collection. Et pour cause : « Jeune, j’ai vu à Paris trois expositions qui m’ont marqué, explique Louis. Il s’agissait de Charles Lapicque, de Pierre Soulages et des trois frères Duchamp. Difficile d’avoir un goût plus varié. Mais depuis lors, autrement dit dès les années 1960, je suis resté très hétérogène dans mes choix. ». Ainsi, la collection est hétéroclite : on y trouve des travaux de qualité exceptionnelle, tout comme d’autres, plus médiocres, qui risquent de ne pas résister à l’épreuve du temps. Paradoxalement, le caractère inégal des œuvres garantit peut-être la richesse de l’ensemble. : « Les gens disent que Jeff Koons, c’est l’imposture, et ils n’ont pas forcément tort, argumente Louis. Le problème, c’est qu’ils jettent le bébé avec l’eau du bain, s’obstinant à répéter que, de manière générale, l’art contemporain est une imposture. Mais l’art de demain, ce n’est ni Jeff Koons ni les peintres de la place du Tertre. L’art de demain, c’est tous ceux qui sont au milieu. »

Si, un plaisir purement individuel est le moteur de toute collection, les Doucet ont dépassé le stade de l’hédonisme pour adopter une posture quasi militante. Contribuer au changement de la mauvaise réputation de l’art contemporain, inciter les jeunes à pousser les portes des galeries, aider les artistes, multiplier les lieux d’exposition − autant d’objectifs que la politique culturelle de l’État ne fait même plus semblant de viser. Cependant, l’art officiel en France reste néanmoins une affaire essentiellement étatique. Sans hésiter à dénoncer la doxa totalitaire de l’art d’État, Louis Doucet écrit, dans la lettre d’information de son association Cynorrhodon : « Ce que l’État décide de nous montrer, ce sont des artistes plasticiens qui ont, à ses yeux, réussi. La définition de la réussite − et, par conséquent, de l’échec − reste aux mains de commis qui disposent du double pouvoir de reconnaître et de récompenser ladite réussite et de donner les moyens matériels de (sur)vivre aux seuls plasticiens qui se conforment aux dogmes qu’ils ont eux-mêmes fixés. »
Au moins, à l’époque des impressionnistes, ne manquait-il pas de voix fortes pour s’élever contre la pensée unique qu’incarnait alors le Salon de Paris. Il suffit d’évoquer les Zola, les Mallarmé, les Baudelaire… Or, depuis de nombreuses années, la critique ne suscite plus ni débats ni antagonismes, pourtant essentiels au maintien d’une scène artistique réellement inventive. Les rédacteurs responsables des pages « Arts » s’emploient à promouvoir la vision de l’art contemporain imposée par l’État, s’enthousiasmant devant les artistes « à succès » et passant sous silence tous les autres. Louis Doucet en donne un exemple éloquent : « Il n’y a pas longtemps, deux expositions se sont déroulées simultanément au Centre Pompidou, une de Roy Lichtenstein et une de Simon Hantaï. Le critique du Monde a loué l’exposition de Lichtenstein, tout en déplorant qu’il ne lui ait été réservé qu’une petite salle tandis que la grande salle avait été attribuée à celui qu’il a qualifié d’ »artiste mineur », à savoir Hantaï. Certes, Hantaï est peu connu, mais c’est un artiste immense ! Au final, nous avons eu une queue de 300 mètres devant Lichtenstein et trois personnes pour voir Hantaï.».

Que faire ? Surtout réfléchir. Car avant de « dénoncer le système », ce qu’Annick et Louis Doucet font très intelligemment, chacun de nous devrait se demander s’il ressent un besoin d’art.
Un besoin qui ne se manifeste pas forcément par la volonté de posséder une œuvre, mais simplement par la nécessité d’en découvrir, dans les musées comme dans les galeries, où l’entrée, comme la sortie, est libre. [/access]

* Photo : Hannah