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Le théâtre et la grâce

monde feu stern

 

Carmel de Echt, Hollande, 1940-42. Deux panneaux de bois ouvragés plantent le décor ; mobile, et d’un rouge éclairci qui souligne le jeu du drame et de l’espérance, cette clôture s’ouvre et se referme au rythme des trois actes, au rythme d’une parole dont l’équilibre est menacé. Comme le destin des tragédies grecques, l’ombre des autorités nazies pèse en effet sur ces dialogues avec sa mécanique,  sa fatalité, commandée par l’idéologie. Les Juifs de Hollande seront déportés et toute illusion d’indulgence (les Juifs convertis au catholicisme avant 1941 pourraient être épargnés, laissent entendre les nazis) est une feinte tragique, un mensonge au service du projet de destruction massive. Les évêques de Hollande croient pouvoir éviter le piège. Gardiens du troupeau, gardiens de la Parole, ils portent la responsabilité du drame qui s’élabore contre leur gré : faut-il prendre le risque de parler et tenter de convaincre le camp du mal qu’il est encore capable du bien ? Faut-il se taire, au nom des vies à protéger ?

Mais si le péril s’abattait sur elles, alors il faudrait supporter la culpabilité d’avoir gardé le silence.  Le dialogue des évêques s’inscrit dans la longue tradition des délibérations qui précèdent le martyre : le Polyeucte de Corneille, les carmélites de Bernanos, les évêques de Juliane Stern ont ceci en commun qu’ils se laissent traverser par une Parole qui les dépasse et dont ils ne peuvent que témoigner, quel qu’en soit le prix, les eût-elle, cette parole, privés eux-mêmes du martyre qu’ils désirent, les eût-elle, cette parole, condamnés à porter eux-mêmes la responsabilité du drame qu’ils avaient tenté d’éviter. Dans la mêlée des doutes et des interrogations, portés par des acteurs de talent, une voix claire, une voix lumineuse traverse les actes de tout son éclat. Sœur Thérèse Bénédicte de la Croix brûle d’une lumière plus puissante que les flammes dramatiquement superficielles de ce monde en feu. Clouée sur la croix dont elle embrasse dès le début la tendresse et le prix, Edith Stein évolue d’une scène à l’autre avec une humanité bouleversante : philosophe d’un nouveau genre, elle se réjouit des intuitions sensibles de la phénoménologie, poète, elle communie au ciel de Hollande qui n’a jamais paru aussi accessible, juive, sa conscience brûle d’appartenir au mystère du peuple élu. D’un bout à l’autre, la pièce brûle bien davantage du feu de la foi que du brasier nazi. La vie continue au carmel : on y balaie, on y prie, on y plaisante même. L’expression du mal se réduit au discours scandé, saccadé du tambour de ville qui clôt chacune de ces trois journées, mesure de la mécanique fatale, comme le coryphée des tragédies grecques, impuissant à formuler une parole qui soit libre. Rien ne peut enrayer le désir d’extermination.

Finalement, les nazis prennent la décision que tous redoutent. Pour punir l’audace des évêques, tous les juifs de Hollande, non seulement les avérés mais aussi les convertis de longue date, seront déportés. Dans le dernier acte, l’angoisse du père spirituel d’Edith vient tendre à l’extrême le ressort tragique. Comme chez Bernanos, l’âme du prêtre, figure incandescente de l’espérance, est le lieu fragile du combat entre la grâce et l’obscurité du mal. La grâce ménage la possibilité de l’aveuglement pour manifester avec d’autant plus d’éclat le mystère du salut. Elle ménage aussi finalement la possibilité de l’échec. C’est l’angoisse du jardin des oliviers, c’est le Christ mort, pantelant dans les bras de sa mère, c’est la solitude des apôtres qui ne croient plus, qui n’espèrent plus, c’est cette étoile jaune accrochée à la poitrine d’Edith, ce sont ces bourreaux absurdement alignés dans leurs blousons de cuir noirs, incapables de prévoir, jusqu’au bout, la possibilité d’une résurrection, la perspective d’une rédemption. Le Monde est en feu réconcilie le théâtre avec la grâce, il réconcilie le théâtre avec lui-même. On aurait tort de vouloir se priver d’une telle nourriture.

Juliane Stern, Le Monde est en feu, L’œil du Prince, 2013.

Mercredi 14 et jeudi 15 mai 2014 (à 20h30) au Théâtre de Ménilmontant.

Réservations : resa@menilmontant.info et 01 46 36 98 60

*Photo : Céline Barbarin.

Folies à Pigalle

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louis sanders pigalle fernand

Hiver 1978, Pigalle macère dans sa crasse. L’écrivain Louis Sanders, Grand Prix du Roman noir du Festival du film de Cognac et sapeur-pompier bénévole dans sa commune, sort sa grande échelle pour nous hisser au-delà du boulevard de Clichy, dans cette zone interlope qui s’étend jusqu’à la Butte Montmartre. « C’était étrange de vivre dans le XVIIIème, sur la Butte, au-dessus de tout ça, et d’avoir tout ça aussi près de chez soi. Tous les travelos arabes et brésiliens dans les rues qui montaient aux Abbesses » écrit-il.

Le décor glauque est planté, les héros déglingués vont pouvoir arpenter le bitume. La chute de M. Fernand  a le goût amer des sorties de boîtes, des petits matins poisseux, des stripteaseuses rhabillées, des rêves évaporés, de ces dizaines de vies à la dérive. Le dernier roman de Sanders empeste le Chivas bu au goulot et les Kool fumées à la queue leu leu. Les trois règles élémentaires du polar sont respectées : déviance sociale, amoralité de rigueur et descente aux enfers. L’abus d’alcool ne nuit pas à la qualité littéraire, au contraire, il corse l’intrigue. On ne fait pas un bon polar avec de bons sentiments. Le lecteur demande sa dose de trognes pas possibles, de destins fracassés et de coups bas. Le lecteur est un salaud, il veut bien se salir l’esprit pas les mains.

Louis Sanders se charge de cette sale besogne en exécutant un roman noir aussi plombant qu’un meeting post-électoral du PS ou qu’une allocution d’un député centriste. Fernand Legras, vague réminiscence du vrai Fernand Legros, personnalité sulfureuse des seventies, vend de faux tableaux comme d’autres truquent les grands millésimes de Bordeaux ou construisent sur des terres immergées. C’est un flibustier de la carambouille, un arnaqueur pathétique qui capte l’assistance avec des manières grandiloquentes et un vague passé hollywoodien. Ce héros scintillant habillé comme un Bee Gees, bagousé à la Liberace et roulant dans une Rolls Silver Shadow cabossée à la façon des proxénètes new-yorkais attire les emmerdes, il patauge même dedans. « Ici, il était un prince, dès qu’ils (lui et son chauffeur) arriveraient dans le VIIIème cossu il risquait de devenir un clown, un pitre, un escroc ». Sanders croque le Pigalle d’avant la grande lessiveuse quand les rues étaient vraiment grises et les mines patibulaires.

C’était avant que Paris ne se gentryfie et ne devienne un parc d’attractions pour touristes du Nouveau Monde. En quelques lignes, Sanders saisit toute la misère humaine, les chutes inévitables, vertigineuses. « Elle approchait de la cinquantaine, et elle prenait trop le soleil, elle était extrêmement blonde, mais pas mal, avec des gros bijoux en verre, comme dans les parfumeries, et un ou deux vrais diamants qui venaient se cacher au milieu de tout ça. On sentait qu’elle avait vécu ». On y est, on la voit cette patronne de boîte en mal d’amour poser un regard las sur cette piste de danse et tous ces  corps malhabiles. Sanders, économe en mots, en dit long sur la Scoumoune. Il se fait même parfois tragédien.

À quoi reconnaît-on un polar réussi ? On y croise une baronne camée, un commissaire de Police accro aux cabines d’UV, un vrai-faux Dufy, forcément un parrain corse et un avocat véreux, si on ajoute le talent d’écriture pour les atmosphères pesantes, le voyage dans ce Paris sombre a de quoi vous faire oublier le nom de l’ex-Premier ministre. Comme s’appelait-il déjà ?

La chute de M. Fernand, Louis Sanders, Policiers Seuil.

*Photo : SEL AHMET/SIPA. 00498177_000028.

La Libye, c’est bon pour les affaires

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Malgré ce qu’on peut en croire ici, l’affaire étrangère qui secoue en ce moment la classe politique américaine ne provient ni d’Ukraine, ni du Nigéria –deux sujets qui font largement consensus. C’est en effet la Libye qui provoque un étripage général entre démocrates et républicains. 

On vient d’apprendre que la Chambre des représentants a voté en faveur de l’ouverture d’une nouvelle enquête (la dixième, affirment les exégètes !) concernant l’attaque du 11 septembre 2012 contre le consulat des États-Unis à Benghazi.  Ce raid, attribué à l’une des innombrables milices islamistes locales, avait notamment coûté la vie à l’ambassadeur américain en Libye. D’après l’édito assez furibard publié le 8 mai par le  New York Times, l’opposition espère par cette manœuvre transformer « une tragédie en scandale » et envoyer au passage un message d’anti-obamisme radical aux électeurs les plus à droite, ce qui n’est pas inutile en pleine période de « fundraising » pour les élections de novembre prochain.

Sans aller jusque-là dans le soupçon, la plupart des observateurs notent que ce n’est pas tant le président qui est dans le collimateur des républicains que son ancienne responsable aux affaires étrangères. C’est une certaine Hillary Clinton qui était secrétaire d’Etat au moment du drame de Benghazi.

Selon ses détracteurs, Mrs Clinton a dans cette affaire fait preuve de faiblesse, de défaillances, ou pire encore : juste après l’attaque, un représentant républicain de l’Utah, Jason Chaffetz avait dénoncé « l’effort concerté du département d’Etat et de la Maison Blanche pour réduire les mesures de sécurité à Benghazi  »

Chez les républicains les plus durs, on espère bien évidemment que cette énième enquête parviendra à convaincre une partie significative des électeurs qu’Hillary est une incompétente voire une menteuse : il en serait alors fini de ses ambitions pour la prochaine présidentielle. Et là, moi, je m’interroge.

Je ne m’interroge pas sur le degré de culpabilité ou l’innocence d’Hillary, il y a des gens bien plus qualifiés que moi pour ça. Non je me pose des questions sur la méthode utilisée.

Un acharnement judiciaire, s’appuyant sur une vieille affaire libyenne, pour discréditer aux yeux de l’opinion un éventuel candidat à la présidentielle ? Avant même la signature du traité transatlantique, les Américains ne se gênent pas pour copier sans vergogne les spécialités françaises.

Pire qu’un réac, deux réacs !

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denis tillinac didier goux

« Chuis un gros réac ! » grognait un soir Joey Starr sur le plateau de Laurent Ruquier pour promouvoir son duo musical avec le jeune rappeur Olivier Besancenot. C’est dire si le mot et la chose sont désormais galvaudés.

La réaction serait-elle le dernier conformisme de notre temps ? Pour en avoir le cœur net, j’ai lu deux pamphlets, celui de Didier Goux et celui de Denis Tillinac1 qui ont fleuri avec le printemps.

Accusé Didier Goux, levez-vous ! En territoire ennemi  est composé de centaines d’articles tirés de son blog. Volontiers taquin, cette figure de la réacosphère à l’écriture déliée se fabrique une mythologie personnelle où « Modernœud » fait figure d’homo festivus lobotomisé par le consensus démocratique. Muray, reviens, ils sont devenus fous de toi ![access capability= »lire_inedits »] Sans surprise, Goux résiste rarement à la tentation du « C’était-mieux-avant ». Pour le meilleur, quand il pleure le petit peuple parisien disparu et regrette les banlieues rouges où le titi trinquait avec l’immigré intégré. Pour le pire, quand la rébellion confine à la récrimination contre une supposée cinquième colonne mahométane en France. Celui qui dégaine hardiment ne vise pas forcément juste. Si le changement de peuple provenait d’un plan concerté, il suffirait en effet d’en traquer les instigateurs pour l’enrayer.

C’est l’une des limites de l’imprécateur réac que de céder trop facilement à ses mouvements d’humeur. Sa prose violente n’en produit pas moins des aphorismes d’une rare acuité. « Nous sommes la première génération à ratiociner sur le monde futur sans nous être jamais souciés de l’état dans lequel nous mettions le nôtre. » Ce diagnostic renvoie à celui du post-situ Jaime Semprun : une fois le chaos établi, la question n’est plus tant de savoir quel monde nous lèguerons à nos enfants, mais quels enfants nous laisserons à ce monde…

Menotté dans le box des accusés à deux pas de son compère, Denis Tillinac joue des coudes. Sa nouvelle image cathodique ne laisse pas de surprendre : comment ce chiraquien bon teint, brillant paysan des lettres innocemment attaché à sa flognarde corrézienne, a-t-il pu se faire caricaturer en identitaire white trash ? Ne cherchez plus, son fardeau s’appelle Du bonheur d’être réac. Certains progressistes aux idées courtes fulminent contre ce panégyrique des valeurs déchues, à la fois aristocratiques et populaires : honneur, humour, désinvolture, contemplation, lenteur, tolérance… Un inventaire à la Prévert n’y suffirait pas ! Tombeau pour les mousquetaires disparus, cet hymne au réac révèle un antimoderne conséquent, tantôt écolo (« Aucune utopie n’enrayera le cycle des saisons et ne distraira l’homme de ses passions immémoriales »), tantôt déroutant (« La terre et les morts de Barrès : très peu pour moi. Mes affinités électives n’ont pas de frontières, ma libido non plus »). On n’accusera pas le styliste d’Auriac (son village corrézien) de manquer de Goux tant il pose en rebelle sans cause. Ses colères intransitives, quoique mesurées, reprennent le flambeau de la « droite d’Artagnan »[1. Le retour de d’Artagnan, Denis Tillinac, La Table Ronde, 1994.], qu’il rêvait aussi irrévérencieuse, résolue et frondeuse qu’un Gascon. L’anti-UMPiste primaire que je suis a bu du petit lait au détour de certaines pages : « Par les temps qui courent, qu’est-ce que la droite ? Rien de plus qu’une suite d’allergies : à la fiscalité, au laxisme pédagogique et judiciaire, aux rigidités du droit du travail […] courtes en bouche et entachées de démagogie. » Tillinac n’accorde pas plus de crédit aux marges extrémistes de la droite classique, puisque ses flèches atteignent bien-pensants ET « ultras », cette frange dévoyée de l’anticonformisme.

Qu’est-ce que l’« ultra » ? Au fond, il ne s’agit que du rival mimétique des « bien-pensants » qu’il abhorre et croit combattre. L’extrémiste se pense radical mais n’aperçoit que l’écume des choses, et se contente d’inverser les catégories ineptes de ses ennemis : au simplisme du « pourtoussisme » répondra la tentation du quant-à-soi, à l’ouverture tous azimuts, la dérive sectaire, etc. Civitas-Osez le féminisme, même combat !

Goux et Tillinac ayant conscience que l’art du contrepied systématique ne peut tenir lieu de réflexion, leurs analyses gagnent en précision lorsque le doute les assaille. En territoire ennemi s’enrichit ainsi d’une métaphore de la pensée binaire, lorsque Goux met en scène  « Modernœud » à la poursuite de son ennemi intime « Groréacq ». Lancés à bride rabattue dans le même véhicule, disposant l’un et l’autre d’un frein, d’un accélérateur et d’un volant, les deux personnages « se rendent compte alors que tout est foutu et qu’il ne leur reste plus qu’à imputer à l’autre la totalité du désastre imminent en sautant en marche de la voiture juste avant le premier virage ». Hélas, Goux a le nez creux. La fin de toutes les contradictions qui faisaient le sel de la vie touche tout aussi bien le réac râleur que le progressiste ravi de la crèche. Venant d’un nostalgique impénitent, qui se rêve en écrivain balzacien du XIXe siècle, un tel exercice d’équilibrisme frôle le grand écart. Au fond, la principale qualité du réac est peut-être d’être là où on ne l’attend pas.[/access]

En territoire ennemi, Didier Goux, Les Belles Lettres, 2014.

Du bonheur d’être réac, apologie de la liberté, Denis Tillinac, Équateurs, 2014.

*Photo : BALTEL/SIPA/SIPA. 00681432_000010.

Europe : Laurent Wauquiez enfin lucide?

laurent wauquiez europe

Comme de nombreux hommes politiques européens de sa génération, Laurent Wauquiez a un souci avec son continent : il ne veut plus de ce « Meccano d’institutions illisible », ce Moloch que tout le monde s’évertue à « changer », je veux bien sûr parler de… « cette Europe-là ». L’ancien ministre des Affaires européennes a tourné casaque, lui qui reconnaît volontiers avoir embrassé la cause du fédéralisme européen comme substitut aux idéologies déclinantes, dans les années 90. Avec la publication de son essai Europe : il faut tout changer, il lui reste encore un peu de chemin à parcourir pour se départir complètement de ses amours de jeunesse.

Il est vrai qu’en vingt ans, les élargissements successifs, la libre circulation dans l’espace Schengen, une politique de la concurrence suicidaire, et d’innombrables directives tatillonnes ont conduit à un « enfer normatif ». Les institutions de l’UE, décrites comme des grenouilles qui veulent se faire plus grosses que le bœuf, usurpent le pouvoir au lieu de l’exercer, tandis que les nations entretiennent leur pré carré, chacune, à la Commission, ne représentant de facto que son propre intérêt. Bien sûr, cette absence de claire délimitation des compétences engendre l’impuissance. Vous ne trouverez nulle politique industrielle, nulle politique étrangère, en somme nulle expression d’un intérêt communautaire, dans « cette Europe-là ».

Du coup, ce sont les lobbys, et les institutions indépendantes telles que la Cour de justice européenne ou la BCE, qui prennent le dessus dans « cette Europe-là ». Faute de langue commune, « l’échange n’existe pas, pas plus que la confrontation des points de vue » ; l’UE est une tour de Babel, ô combien coûteuse, où le processus de décision, trop lent, est inadapté à la réactivité qu’exige la mondialisation. La solution de M. Wauquiez est de bon sens mais a l’inconvénient de prendre beaucoup de temps : il faut commencer par le début, à savoir « européaniser les débats nationaux ». Car découragés, n’ayant aucune prise sur le cours des choses, les hommes politiques européens s’y perdent eux-mêmes : « ce n’est pas aux fonctionnaires qu’il faut reprocher la techno-isation (sic) du Conseil, mais aux politiques eux-mêmes qui ont déserté le champ de bataille. » L’administration des choses remplace le gouvernement des hommes, et l’économie la politique. Résultat : l’Europe tourne en rond.

Le mal européen, selon le fils spirituel de Jacques Barrot, aurait un nom : « c’est l’élargissement ». Mais la paralysie institutionnelle masque mal la réalité de l’ordre politique européen : « cette Europe-là » n’est autre que l’Europe telle que les rapports de force entre Nations la dessinent. Et comme il le remarque si bien lui-même, l’intégration des pays de l’Est a déplacé le centre de gravité de l’Europe vers l’Allemagne. La responsabilité de l’Europe de l’Ouest dans les souffrances de l’Europe de l’Est n’est évoquée que pour mieux se délester de celle-ci ; mais l’Allemagne acceptera-t-elle jamais de se séparer de la Mitteleuropa, pour refaire une Europe des Six ? La réponse est : Nein. Il faut être bien naïf pour croire que le « carrefour » du début des années 90 aurait pu conduire à autre chose qu’à l’extension de l’UE au-delà de la ligne Oder-Neisse. Ce carrefour n’en était pas un, dès lors qu’on acceptait l’unité allemande.

En contrepartie, certes, la monnaie unique européenne devait ligoter l’Allemagne, lui ôtant l’atout du Deutsche Mark. Mais ce que Mitterrand n’avait pas compris, c’est que l’Allemagne, puissance structurellement dominante en Europe, retournerait l’euro en sa faveur. La France est désormais enfermée à double tour par l’euro, outil au service d’une Allemagne dominatrice. Voilà ce qu’il faudrait d’abord remettre en cause. C’est précisément ce que M. Wauquiez n’ose pas faire, devinant la rupture profonde que cela occasionnerait. Lorsque Chevènement sentait l’Empire renaître sous la forme d’un « saint Empire américano-germanique », il n’avait pas tout à fait tort. La réalité, c’est que présentement l’Europe n’est pas carolingienne, mais ottonienne. Et il n’y a pas d’autre Europe avec l’euro que « cette Europe-là », allemande.

En bon normalien, il se livre pourtant à un bel éloge de l’identité culturelle européenne, et de sa diversité, qu’on chercherait en vain dans les bureaux bruxellois ou sur nos billets de banque ! Il ne commet pas l’erreur d’oblitérer les apports grec, romain et chrétien à une culture européenne d’ailleurs essentiellement faite des cultures nationales qui la composent, et va jusqu’à assimiler l’Europe à la vertu d’équilibre, insinuant, un brin condescendant, que le reste de l’humanité est un joyeux désordre.

C’est que, selon M. Wauquiez, l’Europe doit marcher droit. Le député a définitivement une dent contre le Luxembourg de M. Juncker, par exemple. Ainsi raconte-t-il, avec tout le naturel du monde, cette scène hallucinante où, comme des caïds à la cour de récré, Mme Merkel et M. Sarkozy « avaient coincé Juncker dans un coin de la salle pour lui faire comprendre que la plaisanterie était finie ». Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ? Connaît pas. En revanche, c’est bien pour des considérations morales qu’il souhaite une Europe carolingienne sans ce minuscule pays, pourtant situé au cœur de la Lotharingie. Il n’apprécie pas dans ce pays son libéralisme excessif, tout en appelant de ses vœux « une France réformée et rajeunie » (entendre : remise d’aplomb par une cure de libéralisme). Cherchez l’erreur !

Celui qui qualifie de « funeste » la division entre l’UMP et l’UDI au Parlement européen est bien placé pour connaître la schizophrénie de nombre d’appareils politiques : « Le mal-être européen est aussi d’une certaine façon le mal-être de la politique dans chacun de nos pays », avoue-t-il à demi-mot. Dans ce livre opportun tant par ce qu’il professe que par le moment de sa publication, celui qui vise la présidence de l’UMP en 2015 critique la dictature du sondage, « trop pesante ». L’UE qui obtenait l’adhésion de deux tiers des Français il y a vingt ans, n’en récolte plus qu’un tiers ; l’opinion, soyez-en sûrs, il l’écoute.

Mais gare : à force d’entendre qu’« il faut changer cette Europe-là », le lecteur de Laurent Wauquiez pourrait se faire électeur des partis de droite, d’extrême droite, de gauche ou d’extrême gauche qui proposent une alternative à l’UMP…

*Photo : WITT/SIPA. 00665841_000003.

Passeport acheté, moutons engagés et sentiment d’antisémitisme

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passeport europe achat

Un passeport pour Nicosie

« Putain, putain, c’est vachement bien, on est tous des Européens ! », chantait le grand Arno dès 1981. C’est très beau, mais hélas faux : trop d’humains sur cette Terre n’ont pas le droit d’être européens. Pas encore : on finira sans doute par élargir l’Union au Maroc et à la Mongolie. En attendant cet avenir radieux, heureusement, l’Union est bonne fille : il existe toutes sortes de moyens légaux permettant à n’importe qui d’en devenir citoyen, sans être obligé de traverser la Manche à la nage, de jouer les réfugiés politiques syldaves ou de marner sur un chantier pendant cinq ans en espérant d’éventuelles régularisations puis naturalisations. Il existe une solution magique : l’argent. [access capability= »lire_inedits »]

Un journaliste du quotidien anglais The Telegraph s’est fait passer pour un riche Indien europhile désirant acquérir la nationalité bulgare. Il s’est adressé à Arlon Capital, une des nombreuses agences spécialisées dans ce genre de démarche ayant pignon sur rue à Sofia. La pleine citoyenneté et un passeport en bonne et due forme lui furent promis pour la somme de 150 000 livres (environ 180 000  euros). Jusqu’à présent, seule Malte proposait ce genre de deal, pour un tarif nettement plus coquet : 650 000 euros .

Pour les plus fauchés, il y a la citoyenneté low cost. Pas pour un passeport pur porc, mais presque : de nombreux pays attribuent automatiquement le statut envié de « résident permanent européen » à quiconque achète un bien immobilier chez eux. D’après Le Soir de Bruxelles, pour qui l’Union n’a aucun secret, les prix s’échelonnent entre 1,2 million d’euros au Royaume-Uni et 70 000 en Lettonie, l’affaire du siècle !

Le mode d’accession le plus cocasse à une nationalité européenne est à chercher beaucoup plus au sud. On se souvient qu’il y a un an, Chypre a été frappée par un séisme bancaire, suivi de peu par un « plan de sauvetage européen » qui mettait lourdement à contribution les détenteurs de gros comptes. Eh bien, à titre de compensation, quiconque a perdu plus de 3 millions dans l’affaire peut devenir citoyen chypriote. Quand on vous dit que l’Europe est bonne fille…

Marc Cohen

 

Moutons engagés

Grenoble est une ville iséroise connue pour son téléphérique urbain, son équipe de hockey sur glace, son fort de la Bastille même pas détruit par les sans-culottes et surtout pour Stendhal, inventeur du rouge et du noir. C’est pour toutes ces raisons – plus la majesté des paysages – qu’à l’occasion des récentes municipales, l’écologiste Éric Piolle a décidé de bouter le sortant socialiste et de devenir maire de la ville, avec la complicité des électeurs.

Sitôt élu à la surprise générale des sondeurs, il a sorti de sa besace en chanvre biodégradé un de ces projets qui marquera l’Histoire : le déploiement massif dans la ville de moutons chargés de l’entretien des espaces verts. Et il s’agit d’une expérimentation vouée  à « se développer à grande échelle ». L’AFP précise : « Installés à proximité d’une aire de promenade et d’un parcours d’accrobranche, les moutons appartiennent à une race rustique en voie de disparition (le mouton de Soay) qui s’adapte à tout type de terrain et se satisfait de faibles ressources en pâturage. »

Mais n’allez pas croire que ces sympathiques herbivores aient seulement une vocation utilitaire. Ce ne sont pas seulement des tondeuses sur pattes, mais aussi des semeurs d’idées : Éric Piolle veut non seulement que les moutons entretiennent les parcs et jardins, mais qu’ils changent la mentalité des citadins car, dit-il « tout ce qui contribue à ramener des animaux en ville est utile ». Qu’est-ce à dire?  Allons-nous bientôt voir veaux, vaches, cochons et lamas prendre le tram, siroter des Campari aux terrasses des cafés et faire la queue au McDo ? Non, pas exactement, mais l’une des ambitions avouées de la nouvelle équipe municipale est d’instaurer la collecte des ordures par… traction animale.

Tss-tss, Monsieur le Maire… On se prétend ami des bêtes et on ne pense qu’à les faire trimer! Espérons que, même en l’absence de convention collective ad hoc, les moutons paysagistes et les ânes éboueurs auront droit aux 35 heures. En attendant, si d’honnêtes quadrupèdes se mettent à piquer le boulot d’honnêtes travailleurs, on n’est pas rendu.

François-Xavier Ajavon

 

Sentiment d’antisémitisme

C’est un établissement comme on en compte quelques-uns à Paris, un établissement juif pour garçons qui prodigue un enseignement religieux et prépare ses élèves au baccalauréat. Ici, l’uniforme est de rigueur : chemise blanche et pantalon noir, les élèves portent kippa ou casquette et quelques-uns, plus rares, arborent des papillotes. Qui regarde à l’intérieur du bus ramenant les élèves chez eux devine sans peine de qui il s’agit. Rien que de très banal pour qui vit à Paris.

Mais il y a quelques mois, peu avant le sinistre « Jour de colère » et l’interdiction du spectacle de Dieudonné, aux abords d’un lycée « sensible » devant lequel passe le car sans problème depuis un an, les invectives ont commencé. Rien que de très banal en somme. Chamailleries d’enfant que l’âge viendra clore, car il s’agit ici de part et d’autre de gamins dont l’âge varie entre 12 et 16 ans. Un cran est franchi cependant quand les invectives virent à la quenelle et que, rapidement, ces quenelles se transforment en jets de pierres. La guerre des boutons cède place à l’Intifada. Sur recommandation de la police, le bus de l’établissement juif doit changer de trajet. Rien que de très banal pour qui vit en France depuis le début des années 2000. L’affaire pourrait cesser ici mais, moins d’un mois après que le bus a changé son itinéraire, il tombe dans une embuscade : une petite dizaine d’adolescents l’attendent à un carrefour et le bombardent de pierres rassemblées à cet effet, lesquelles s’avèrent suffisamment volumineuses pour briser l’une des vitres du véhicule. Plainte est déposée pour « mise en danger de la vie d’autrui et insultes racistes », mais il faudra faire jouer la haute hiérarchie de la police pour qu’elle soit enregistrée. Les policiers, fort sympathiques au demeurant et tout à fait compréhensifs d’après les dirigeants de l’établissement juif, ne voient étonnamment pas le rapport entre la religion des élèves et l’agression, ni matière à plainte quand les faits leurs sont rapportés. La car ne pouvant pas faire d’autres détours, il bénéficie désormais d’une escorte policière. Rien que de très banal…

Mystère du calendrier, on nous assure que les actes antisémites ont diminué : pas certain que les élèves du bus s’en soient aperçu, mais peut être ressentent-ils simplement un « sentiment » d’actes antisémites comme il y avait un « sentiment » d’insécurité. Rien que de très banal en somme pour qui vit en France…[/access]

Jacques de Guillebon

*Photo: REX40220095_000002.Rex Features/REX/SIPA

 

Assurance maladie, le Massachusetts en éclaireur ?

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Mortalité USA Santé

Alors que les Etats-Unis s’interrogent sur la politique publique à mener en matière d’assurance maladie, le New York Times s’est penché sur l’exemple du Massachusetts. Pour rappel, l’Etat de la baie a adopté dès 2006 une loi réformant profondément le système de santé en vigueur entre ses frontières. Cette révolution a marqué un tournant idéologique inédit dans l’histoire du pays de l’oncle Sam.

Traditionnellement, le système de couverture santé aux Etats-Unis fait la part belle aux organismes privés qui assurent seuls la protection sociale à des prix exorbitants. Cette facture réglée par les employeurs prive une grande partie des Américains d’une couverture efficiente, faute de travail, de ressources suffisantes, ou, triste ironie, d’un état de santé jugé trop instable.

Un examen rapide des chiffres de la longévité dans le monde depuis la Seconde guerre mondiale donne une idée des conséquences du système américain sur l’espérance de vie. Ainsi, les Américains nés avant 1950 vivaient en moyenne 68,6 ans, plus que les Français (67), les Espagnols (64.1) ou les Japonais (62.1). Mais les soixante dernières années ternissent ce beau bilan, les Américains n’ayant gagné qu’une décennie de vie, pendant que la plupart des pays occidentaux dépassaient la longévité des USA.
Las de ce constat, le Massachussetts oblige dès 2006 les assureurs à couvrir tout le monde, sans exclusion, et contraint ses citoyens à contracter une assurance maladie, si nécessaire avec le concours de l’Etat. Une protection libérale par consentement forcé, en quelque sorte, mis en avant par des exemples ultra-médiatiques à l’image de Charlie Henley, une patiente célèbre pour avoir fait partie des premiers bénéficiaires de cette mesure alors que son passé médical l’empêchait auparavant de contracter la moindre assurance.« Je ne serais sûrement plus de ce monde si j’avais été malade dans un autre Etat américain » tonnait-elle alors.

Connu pour ses positions avant-gardistes sur des sujets comme le mariage homosexuel ou la dépénalisation de la marijuana, le Massachussetts subit donc le regard scrutateur de l’opinion publique du reste du pays.
Les résultats qui apparaissent sous la loupe du New York Times s’appuient sur l’étude universitaire « Changes in Mortality After Massachusetts Health Care » publiée lundi. Ce document se penche sur le taux de mortalité –le nombre de morts pour 100 000 individus- entre 2001 et 2010, en déclin de 3% sur les quatre dernières années. Une baisse particulièrement tangible dans les régions de l’Etat où les plus pauvres anciennement non-assurés sont nombreux, alors que les plus aisés affichent un taux de mortalité stable.

Par ailleurs, les arguments qu’avancent les partisans des valeurs traditionnelles américaines, qui voudraient laisser agir sans la moindre régulation la main invisible, semblent balayés à l’épreuve des faits. Plus que l’amélioration de l’hygiène alimentaire ou la réduction du nombre de consommateurs de tabac, la réforme de l’assurance maladie engagée en 2006 a en effet accru l’espérance de vie au Massachussetts.
Une pierre dans le jardin des américains jaloux de leur liberté individuelle à l’excès, pour lesquels toute intrusion nationale dans l’économie porte la griffe de l’immonde bête socialiste. Fort de ces résultats, le président Obama, désavoué en 2009 au point de consentir à une réforme au rabais, pourrait espérer relancer son projet de premier mandat « Obama Care ». Un serpent de mer américain depuis Clinton. Ignorant ces éléments factuels, les défenseurs de la ligne traditionnelle du pays voient leur influence se réduire progressivement. Une trajectoire inversement proportionnelle à celle de la France, où l’obsession des économies a récemment suscité un rapport proposant de dérembourser les consultations avec plafonnement…

*Photo : www.CGPGrey.com.

Le socialisme municipal, sauce lyonnaise

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gerard collomb lyon

Vu de Paris, c’était plié, ou presque. Gérard Collomb avait, certes, réussi à sauver sa mairie de Lyon, au prix d’une fusion de ses listes avec celles des Verts, mais la défaite du PS dans nombre d’autres communes du Grand Lyon ne lui laissait que peu d’espoir, sur le papier, de conserver la présidence de la Communauté urbaine, qui doit accéder au statut de métropole[1. La future métropole lyonnaise doit récupérer les attributions du Conseil général pour l’aire métropolitaine de Lyon, forte de 1,3 million d’habitants, et dotée d’un budget de 2 milliards d’euros.] le 1er janvier 2015. Les deux blocs, le PS et ses alliés écologistes, communistes et divers gauche, et la droite UMP-UDI disposaient d’un potentiel de voix équivalent tournant autour de 70 des 162 sièges de l’assemblée communautaire, une vingtaine d’autres étant occupés par des maires ruraux sans étiquette, pour la plupart de sensibilité de centre-droit. En bonne logique, la majorité absolue de 82 voix aurait dû revenir au candidat unique de la droite à ce poste-clé, le sénateur maire d’Oullins François-Noël Buffet. L’affaire semblait d’autant plus mal partie pour Collomb que la petite dizaine de conseillers Front de gauche, menée par l’ex-socialiste lyonnaise Nathalie Perrin-Gilbert, tombeuse de la liste Collomb dans le 1er arrondissement de Lyon, avait annoncé qu’elle s’abstiendrait.[access capability= »lire_inedits »]

Or, le 16 avril, Gérard Collomb est triomphalement réélu président du Grand Lyon, dès le premier tour de scrutin, avec 92 voix contre 58 à Buffet, 2 au candidat du FN et 9 bulletins nuls, une voix s’étant portée sur le maire PS de Villeurbanne, Jean-Paul Bret, qui n’était pas candidat. Le vote étant secret, et les bulletins nuls étant revendiqués par le Front de gauche, on peut donc en déduire que le maire de Lyon n’a pas seulement séduit les « petits maires » du Val-de-Saône, mais aussi obtenu des suffrages venus de la droite. En effet, le rôle, en coulisse, de Michel Mercier, sénateur  et président UDI du Conseil général du Rhône et artisan, avec Collomb, de la création de la métropole lyonnaise, n’est pas tout à fait étranger à la piètre performance du candidat unique de la droite.

Le partage des territoires que les deux compères avaient effectué sur le département du Rhône garantissait à chacun un fief quasiment imprenable pour l’avenir : à Collomb les zones urbaines, acquises à la gauche pour autant que les bobos de Lyon-centre parviennent à garder dans leur orbite les cités populaires de la banlieue est, au centriste modéré Mercier les campagnes du Beaujolais, du bas-Dauphiné et des monts du Lyonnais. Ce n’est pas la stratégie parisienne de reconquête du pouvoir par une  droite bien à droite, telle qu’elle est conçue dans la cuisine de Jean-François Copé, qui allait perturber la subtile gastronomie politique rhodanienne : ici, on préfère Bocuse au fast-food. La tentative de Copé d’imposer l’un de ses séides, le député Georges Fenech, à la candidature UMP à la mairie de Lyon s’était d’ailleurs heurtée à la résistance de la droite locale, qui lui a préféré, lors de primaires ouvertes, l’inconnu (à Paris) Michel Havard, un filloniste centro-compatible…

Ce résultat n’est pas la conséquence d’une manœuvre de dernière minute, comme l’opération politicienne qui a permis à Martine Aubry d’empêcher le candidat UMP d’accéder à la tête de la Communauté urbaine de Lille. Ne pouvant espérer être reconduite à la suite de la perte, par le PS, de municipalités importantes de l’agglomération, elle a fait élire, avec les voix socialistes, le maire divers droite d’un village de 900 habitants pour diriger la future métropole nordiste, bien aidée en cela par la stupidité du candidat officiel de l’UMP, qui avait tenu les « petits maires » ruraux pour quantité  négligeable…

Cela fait maintenant plus d’une décennie que Gérard Collomb n’en fait qu’à sa tête dans le style social-libéral décomplexé : proximité affichée avec les grands patrons de sa région, choix d’un avocat d’affaires sarkozyste, Richard Brumm, comme responsable des finances de la ville de Lyon, neutralisation de la « gauche de la gauche » par débauchages individuels pour contrer les idéologues écolos et néo-marxistes. Il a été l’un des rares dirigeants socialistes à prendre ses distances avec l’activisme législatif sociétal du gouvernement Ayrault, pourtant impulsé par Najat Vallaud-Belkacem, née à la politique grâce à un certain Gérard Collomb, dont elle fut la chargée de mission à la mairie, avant de s’éloigner de son mentor.

Ces péripéties au sein d’un petit monde politique provincial  sont bien plus significatives d’un mouvement de fond de la société française que l’agitation croissante qui s’est emparée des appareils politiques nationaux, à droite comme à gauche.

Les barons locaux du PS, de l’UMP et de l’UDI ont déjà pris acte du fait que le tripartisme PS-droite républicaine-FN n’était pas un phénomène passager, mais le produit d’une restructuration durable du paysage politique français. Cette configuration était déjà celle de la IVe République, à la seule, mais notable, différence que le FN s’est substitué au PCF dans le rôle de parti pesant lourd électoralement, mais dont le positionnement le disqualifie comme partenaire d’une coalition gouvernementale, nationale ou locale. Ce paradigme, dont la déconstruction par François Mitterrand, au début des années 1970, a permis le retour de la gauche au pouvoir en 1981 sans qu’il fût nécessaire de toucher aux institutions de la Ve République, est de retour. Il appelle donc la convergence des « modérés » des deux rives, qui peuvent ainsi se dégager de l’emprise des doctrinaires d’extrême droite et d’extrême gauche. Pour l’instant, on bricole les nouvelles alliances en catimini, sur des territoires de plus en plus rebelles aux directives venues des centrales parisiennes. C’est à la lumière de ces événements qu’il faut comprendre la stratégie de Manuel Valls : sa fermeté face à la fronde de la gauche du PS ne fait qu’avancer le jour, qui ne devrait pas être très éloigné, où les réformes social-libérales souhaitées par lui (et Collomb) seront adoptées par le Parlement grâce aux voix de l’UDI et de quelques UMP style Michel Barnier ou Jean-Pierre Raffarin, probable prochain président du Sénat.  Ou alors ce sera la crise de régime.[/access]

*Photo: Pascal Fayolle/SIPA.00676934_000010

Alstom : le mythe Roosevelt

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roosevelt new deal

L’offre de l’américain General Electrics sur l’industriel français Alstom relance le débat chez les politiques et les intellectuels : il faut ab-so-lu-ment une politique industrielle en France et des grands travaux pour sortir de la crise économique. Les yeux mouillés d’émotion, on se retourne alors vers l’Âge d’Or : l’Amérique de Roosevelt. Il y a pourtant du neuf du côté des historiens pour remettre en cause ce récit.

La caste bavarde remet régulièrement en route la musique de Super Roosevelt chassant le méchant Hoover et sauvant les USA de la Grande Dépression des années 30 avec son New Deal, le tout sous les auspices du divin Keynes. Au premier abord, on peut difficilement le lui reprocher : cet air est joué dans les classes de terminale depuis trois générations. Mais ce disque est bien rayé. Aucun historien sérieux n’ose plus soutenir cette thèse, et même la version française de Wikipedia se refuse à ce conte pour enfants (c’est dire !).

Quand Roosevelt est élu en 1932. le programme des démocrates était dans la plus pure tradition de ce parti : dénoncer le gouvernement central, les déficits, les atteintes à la liberté des entrepreneurs et du commerce. Ainsi, Roosevelt n’eut de cesse pendant sa campagne de reprocher la fièvre dépensière de son adversaire, le président sortant Herbert Hoover.

La tâche était aisée. Hoover avait déjà été élu sur un programme interventionniste en 1929. Il avait augmenté les impôts et creusé le déficit budgétaire comme personne avant lui en temps de paix. Le budget fédéral doubla sous sa présidence, et il mena une politique de grands travaux, financée par la planche à billets. Le barrage Hoover sur le Colorado témoigne de ce keynésianisme avant l’heure. Il est piquant de noter que Roosevelt attaqua l’interventionnisme économique de son adversaire pendant la campagne présidentielle en l’accusant d’avoir « ajouté bureau sur bureau, commission sur commission, sur le dos du contribuable ».

Hoover avait trouvé la recette idéale pour fabriquer du chômage. En accord avec le patronat fin 1929, il assura le maintien du niveau des salaires, au moment même hélas où la quantité de monnaie en circulation diminuait et que les prix chutaient. Les entreprises se retrouvèrent donc étranglées entre
des recettes qui baissaient et des salaires réels qui augmentaient. Elles se mirent alors vers 1931 à réduire les salaires, puis à licencier, mais trop tard pour empêcher les faillites. En plus de restrictions sur l’immigration l’anti-libéralisme de Hoover se retrouve dans le célèbre et sinistre Smoot-Hawley Tariff Act de 1930. A sa demande le Congrès vota d’importantes mesures protectionnistes en faveur des producteurs agricoles, et des lobbys industriels en profitèrent pour obtenir des faveurs similaires. 3300 produits furent concernés par des hausses considérables de droits de douane, doublées souvent de barrières non tarifaires assez vicieuses. Outre les mesures de rétorsion dans le monde entier, son pire effet fut d’étrangler financièrement les pays débiteurs des USA. En effet, en tant que principal créancier des pays européens, les USA devaient acheter à ces pays un maximum de biens et services, ce qui leur fournissait les devises nécessaires au remboursement de leurs dettes.

On peut donc faire un sort à un mythe populaire : Hoover n’était pas le président inactif inspiré par le laissez-faire. Au contraire, son administration est bien intervenue pour endiguer la crise mais cet activisme a vraisemblablement aggravé les effets de la Grande Dépression, en particulier son refus d’accepter que les capitaux et les salaires retrouvent un niveau de marché.

Il serait bien plus difficile de retirer de nos têtes le préjugé selon lequel le New Deal a sauvé le capitalisme américain et a mis fin à la Grande Dépression. Le fait est que dans de nombreuses régions du monde, la dépression s’est achevée beaucoup plus tôt et beaucoup plus rapidement qu’aux USA. En Grande-Bretagne, la Grande Dépression était terminée en 1933 et le pays a même connu une forte croissance a partir de 1931. Aux Etats-Unis, à l’inverse, non seulement la Grande Dépression a duré plus d’une décennie mais elle a même empiré : en 1938 le taux de chômage était aussi élevé qu’en 1932.

Dès 1933, Roosevelt s’engage dans la voie de la cartellisation de l’économie, contre l’avis de Keynes consulté pour l’occasion. Son inspiration se trouve dans l’Italie de Mussolini[1.  Comme le prouve définitivement Wolfgang Schivelbusch dans Three New Deals : Reflections on Roosevelt’s America, Mussolini’s Italy and Hitler’s Germany, 1933-1939, Metropolitan Books, 2006.], où depuis 1925 banques, industries, agriculture et commerce sont forcés de s’entendre dans leurs organisations nationales pour durcir les conditions de la production et la limiter[2. Ce qui est en soi incompatible avec la croissance.], afin d’augmenter les prix et les salaires. La législation anti-trust fut suspendue, des codes professionnels (546!) minutieusement rédigés, avec une administration tatillonne chargée de les faire appliquer. Les syndicats furent priés de constituer des monopoles par firme, avec obligation pour les salariés d’y adhérer. Les employeurs du textile firent face à la hausse des coûts salariaux en intensifiant la mécanisation, avec pour principales victimes les Noirs, déjà durement éprouvés par la politique de Hoover et faiblement syndicalisés. Comme c’est toujours le cas aujourd’hui, la grande industrie s’accommoda fort bien du carcan des codes, au contraire des petites entreprises. Ce furent finalement les propriétaires d’une boucherie casher de Brooklyn qui eurent raison de la cartellisation devant la Cour Suprême en 1935. Syndicalistes et partisans plus radicaux de la planification s’étaient finalement joints à la détestation de ces lois absurdes qui, d’après Keynes encore, avait retardé la reprise et aggravé le chômage. Tordons le cou en passant au keynésianisme de Roosevelt : les années de New Deal ne connurent que des déficits modérés, sous la pression constante de Morgenthau et dans la pure tradition démocrate. Roosevelt refusa constamment de mettre en oeuvre la politique budgétaire que réclamaient Keynes et ses ardents disciples à Washington.

Reste donc la guerre, la belle Seconde guerre mondiale, qui aurait soi-disant permis d’en finir avec la dépression et aurait apporté le salut à l’économie. Mais par définition, le résultat de la production militaire n’est pas une vraie richesse: les guerres détruisent les biens au lieu d’en produire. Si on regarde de près les chiffres de l’économie américaine et que l’on met de côté les effets de la guerre[3. Comme le montre Robert Higgs dans Depression, War and Cold War, The Independent Institute, 2006.], on conclut que la Grande Dépression ne s’est pas achevée avant 1947 ou 1948. La guerre et ses déficits n’ont fait que cacher le faible niveau de création de richesse de l’activité économique américaine. La guerre fit au moins abandonner à Roosevelt la rhétorique anti-patrons qu’il cultivait depuis son élection. Sur ce point, les planificateurs n’ont rien appris de celui qu’il admirent tant.

*Photo : wiki commons.

Le théâtre et la grâce

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monde feu stern

monde feu stern

 

Carmel de Echt, Hollande, 1940-42. Deux panneaux de bois ouvragés plantent le décor ; mobile, et d’un rouge éclairci qui souligne le jeu du drame et de l’espérance, cette clôture s’ouvre et se referme au rythme des trois actes, au rythme d’une parole dont l’équilibre est menacé. Comme le destin des tragédies grecques, l’ombre des autorités nazies pèse en effet sur ces dialogues avec sa mécanique,  sa fatalité, commandée par l’idéologie. Les Juifs de Hollande seront déportés et toute illusion d’indulgence (les Juifs convertis au catholicisme avant 1941 pourraient être épargnés, laissent entendre les nazis) est une feinte tragique, un mensonge au service du projet de destruction massive. Les évêques de Hollande croient pouvoir éviter le piège. Gardiens du troupeau, gardiens de la Parole, ils portent la responsabilité du drame qui s’élabore contre leur gré : faut-il prendre le risque de parler et tenter de convaincre le camp du mal qu’il est encore capable du bien ? Faut-il se taire, au nom des vies à protéger ?

Mais si le péril s’abattait sur elles, alors il faudrait supporter la culpabilité d’avoir gardé le silence.  Le dialogue des évêques s’inscrit dans la longue tradition des délibérations qui précèdent le martyre : le Polyeucte de Corneille, les carmélites de Bernanos, les évêques de Juliane Stern ont ceci en commun qu’ils se laissent traverser par une Parole qui les dépasse et dont ils ne peuvent que témoigner, quel qu’en soit le prix, les eût-elle, cette parole, privés eux-mêmes du martyre qu’ils désirent, les eût-elle, cette parole, condamnés à porter eux-mêmes la responsabilité du drame qu’ils avaient tenté d’éviter. Dans la mêlée des doutes et des interrogations, portés par des acteurs de talent, une voix claire, une voix lumineuse traverse les actes de tout son éclat. Sœur Thérèse Bénédicte de la Croix brûle d’une lumière plus puissante que les flammes dramatiquement superficielles de ce monde en feu. Clouée sur la croix dont elle embrasse dès le début la tendresse et le prix, Edith Stein évolue d’une scène à l’autre avec une humanité bouleversante : philosophe d’un nouveau genre, elle se réjouit des intuitions sensibles de la phénoménologie, poète, elle communie au ciel de Hollande qui n’a jamais paru aussi accessible, juive, sa conscience brûle d’appartenir au mystère du peuple élu. D’un bout à l’autre, la pièce brûle bien davantage du feu de la foi que du brasier nazi. La vie continue au carmel : on y balaie, on y prie, on y plaisante même. L’expression du mal se réduit au discours scandé, saccadé du tambour de ville qui clôt chacune de ces trois journées, mesure de la mécanique fatale, comme le coryphée des tragédies grecques, impuissant à formuler une parole qui soit libre. Rien ne peut enrayer le désir d’extermination.

Finalement, les nazis prennent la décision que tous redoutent. Pour punir l’audace des évêques, tous les juifs de Hollande, non seulement les avérés mais aussi les convertis de longue date, seront déportés. Dans le dernier acte, l’angoisse du père spirituel d’Edith vient tendre à l’extrême le ressort tragique. Comme chez Bernanos, l’âme du prêtre, figure incandescente de l’espérance, est le lieu fragile du combat entre la grâce et l’obscurité du mal. La grâce ménage la possibilité de l’aveuglement pour manifester avec d’autant plus d’éclat le mystère du salut. Elle ménage aussi finalement la possibilité de l’échec. C’est l’angoisse du jardin des oliviers, c’est le Christ mort, pantelant dans les bras de sa mère, c’est la solitude des apôtres qui ne croient plus, qui n’espèrent plus, c’est cette étoile jaune accrochée à la poitrine d’Edith, ce sont ces bourreaux absurdement alignés dans leurs blousons de cuir noirs, incapables de prévoir, jusqu’au bout, la possibilité d’une résurrection, la perspective d’une rédemption. Le Monde est en feu réconcilie le théâtre avec la grâce, il réconcilie le théâtre avec lui-même. On aurait tort de vouloir se priver d’une telle nourriture.

Juliane Stern, Le Monde est en feu, L’œil du Prince, 2013.

Mercredi 14 et jeudi 15 mai 2014 (à 20h30) au Théâtre de Ménilmontant.

Réservations : resa@menilmontant.info et 01 46 36 98 60

*Photo : Céline Barbarin.

Folies à Pigalle

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louis sanders pigalle fernand

louis sanders pigalle fernand

Hiver 1978, Pigalle macère dans sa crasse. L’écrivain Louis Sanders, Grand Prix du Roman noir du Festival du film de Cognac et sapeur-pompier bénévole dans sa commune, sort sa grande échelle pour nous hisser au-delà du boulevard de Clichy, dans cette zone interlope qui s’étend jusqu’à la Butte Montmartre. « C’était étrange de vivre dans le XVIIIème, sur la Butte, au-dessus de tout ça, et d’avoir tout ça aussi près de chez soi. Tous les travelos arabes et brésiliens dans les rues qui montaient aux Abbesses » écrit-il.

Le décor glauque est planté, les héros déglingués vont pouvoir arpenter le bitume. La chute de M. Fernand  a le goût amer des sorties de boîtes, des petits matins poisseux, des stripteaseuses rhabillées, des rêves évaporés, de ces dizaines de vies à la dérive. Le dernier roman de Sanders empeste le Chivas bu au goulot et les Kool fumées à la queue leu leu. Les trois règles élémentaires du polar sont respectées : déviance sociale, amoralité de rigueur et descente aux enfers. L’abus d’alcool ne nuit pas à la qualité littéraire, au contraire, il corse l’intrigue. On ne fait pas un bon polar avec de bons sentiments. Le lecteur demande sa dose de trognes pas possibles, de destins fracassés et de coups bas. Le lecteur est un salaud, il veut bien se salir l’esprit pas les mains.

Louis Sanders se charge de cette sale besogne en exécutant un roman noir aussi plombant qu’un meeting post-électoral du PS ou qu’une allocution d’un député centriste. Fernand Legras, vague réminiscence du vrai Fernand Legros, personnalité sulfureuse des seventies, vend de faux tableaux comme d’autres truquent les grands millésimes de Bordeaux ou construisent sur des terres immergées. C’est un flibustier de la carambouille, un arnaqueur pathétique qui capte l’assistance avec des manières grandiloquentes et un vague passé hollywoodien. Ce héros scintillant habillé comme un Bee Gees, bagousé à la Liberace et roulant dans une Rolls Silver Shadow cabossée à la façon des proxénètes new-yorkais attire les emmerdes, il patauge même dedans. « Ici, il était un prince, dès qu’ils (lui et son chauffeur) arriveraient dans le VIIIème cossu il risquait de devenir un clown, un pitre, un escroc ». Sanders croque le Pigalle d’avant la grande lessiveuse quand les rues étaient vraiment grises et les mines patibulaires.

C’était avant que Paris ne se gentryfie et ne devienne un parc d’attractions pour touristes du Nouveau Monde. En quelques lignes, Sanders saisit toute la misère humaine, les chutes inévitables, vertigineuses. « Elle approchait de la cinquantaine, et elle prenait trop le soleil, elle était extrêmement blonde, mais pas mal, avec des gros bijoux en verre, comme dans les parfumeries, et un ou deux vrais diamants qui venaient se cacher au milieu de tout ça. On sentait qu’elle avait vécu ». On y est, on la voit cette patronne de boîte en mal d’amour poser un regard las sur cette piste de danse et tous ces  corps malhabiles. Sanders, économe en mots, en dit long sur la Scoumoune. Il se fait même parfois tragédien.

À quoi reconnaît-on un polar réussi ? On y croise une baronne camée, un commissaire de Police accro aux cabines d’UV, un vrai-faux Dufy, forcément un parrain corse et un avocat véreux, si on ajoute le talent d’écriture pour les atmosphères pesantes, le voyage dans ce Paris sombre a de quoi vous faire oublier le nom de l’ex-Premier ministre. Comme s’appelait-il déjà ?

La chute de M. Fernand, Louis Sanders, Policiers Seuil.

*Photo : SEL AHMET/SIPA. 00498177_000028.

La Libye, c’est bon pour les affaires

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Malgré ce qu’on peut en croire ici, l’affaire étrangère qui secoue en ce moment la classe politique américaine ne provient ni d’Ukraine, ni du Nigéria –deux sujets qui font largement consensus. C’est en effet la Libye qui provoque un étripage général entre démocrates et républicains. 

On vient d’apprendre que la Chambre des représentants a voté en faveur de l’ouverture d’une nouvelle enquête (la dixième, affirment les exégètes !) concernant l’attaque du 11 septembre 2012 contre le consulat des États-Unis à Benghazi.  Ce raid, attribué à l’une des innombrables milices islamistes locales, avait notamment coûté la vie à l’ambassadeur américain en Libye. D’après l’édito assez furibard publié le 8 mai par le  New York Times, l’opposition espère par cette manœuvre transformer « une tragédie en scandale » et envoyer au passage un message d’anti-obamisme radical aux électeurs les plus à droite, ce qui n’est pas inutile en pleine période de « fundraising » pour les élections de novembre prochain.

Sans aller jusque-là dans le soupçon, la plupart des observateurs notent que ce n’est pas tant le président qui est dans le collimateur des républicains que son ancienne responsable aux affaires étrangères. C’est une certaine Hillary Clinton qui était secrétaire d’Etat au moment du drame de Benghazi.

Selon ses détracteurs, Mrs Clinton a dans cette affaire fait preuve de faiblesse, de défaillances, ou pire encore : juste après l’attaque, un représentant républicain de l’Utah, Jason Chaffetz avait dénoncé « l’effort concerté du département d’Etat et de la Maison Blanche pour réduire les mesures de sécurité à Benghazi  »

Chez les républicains les plus durs, on espère bien évidemment que cette énième enquête parviendra à convaincre une partie significative des électeurs qu’Hillary est une incompétente voire une menteuse : il en serait alors fini de ses ambitions pour la prochaine présidentielle. Et là, moi, je m’interroge.

Je ne m’interroge pas sur le degré de culpabilité ou l’innocence d’Hillary, il y a des gens bien plus qualifiés que moi pour ça. Non je me pose des questions sur la méthode utilisée.

Un acharnement judiciaire, s’appuyant sur une vieille affaire libyenne, pour discréditer aux yeux de l’opinion un éventuel candidat à la présidentielle ? Avant même la signature du traité transatlantique, les Américains ne se gênent pas pour copier sans vergogne les spécialités françaises.

Pire qu’un réac, deux réacs !

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denis tillinac didier goux

denis tillinac didier goux

« Chuis un gros réac ! » grognait un soir Joey Starr sur le plateau de Laurent Ruquier pour promouvoir son duo musical avec le jeune rappeur Olivier Besancenot. C’est dire si le mot et la chose sont désormais galvaudés.

La réaction serait-elle le dernier conformisme de notre temps ? Pour en avoir le cœur net, j’ai lu deux pamphlets, celui de Didier Goux et celui de Denis Tillinac1 qui ont fleuri avec le printemps.

Accusé Didier Goux, levez-vous ! En territoire ennemi  est composé de centaines d’articles tirés de son blog. Volontiers taquin, cette figure de la réacosphère à l’écriture déliée se fabrique une mythologie personnelle où « Modernœud » fait figure d’homo festivus lobotomisé par le consensus démocratique. Muray, reviens, ils sont devenus fous de toi ![access capability= »lire_inedits »] Sans surprise, Goux résiste rarement à la tentation du « C’était-mieux-avant ». Pour le meilleur, quand il pleure le petit peuple parisien disparu et regrette les banlieues rouges où le titi trinquait avec l’immigré intégré. Pour le pire, quand la rébellion confine à la récrimination contre une supposée cinquième colonne mahométane en France. Celui qui dégaine hardiment ne vise pas forcément juste. Si le changement de peuple provenait d’un plan concerté, il suffirait en effet d’en traquer les instigateurs pour l’enrayer.

C’est l’une des limites de l’imprécateur réac que de céder trop facilement à ses mouvements d’humeur. Sa prose violente n’en produit pas moins des aphorismes d’une rare acuité. « Nous sommes la première génération à ratiociner sur le monde futur sans nous être jamais souciés de l’état dans lequel nous mettions le nôtre. » Ce diagnostic renvoie à celui du post-situ Jaime Semprun : une fois le chaos établi, la question n’est plus tant de savoir quel monde nous lèguerons à nos enfants, mais quels enfants nous laisserons à ce monde…

Menotté dans le box des accusés à deux pas de son compère, Denis Tillinac joue des coudes. Sa nouvelle image cathodique ne laisse pas de surprendre : comment ce chiraquien bon teint, brillant paysan des lettres innocemment attaché à sa flognarde corrézienne, a-t-il pu se faire caricaturer en identitaire white trash ? Ne cherchez plus, son fardeau s’appelle Du bonheur d’être réac. Certains progressistes aux idées courtes fulminent contre ce panégyrique des valeurs déchues, à la fois aristocratiques et populaires : honneur, humour, désinvolture, contemplation, lenteur, tolérance… Un inventaire à la Prévert n’y suffirait pas ! Tombeau pour les mousquetaires disparus, cet hymne au réac révèle un antimoderne conséquent, tantôt écolo (« Aucune utopie n’enrayera le cycle des saisons et ne distraira l’homme de ses passions immémoriales »), tantôt déroutant (« La terre et les morts de Barrès : très peu pour moi. Mes affinités électives n’ont pas de frontières, ma libido non plus »). On n’accusera pas le styliste d’Auriac (son village corrézien) de manquer de Goux tant il pose en rebelle sans cause. Ses colères intransitives, quoique mesurées, reprennent le flambeau de la « droite d’Artagnan »[1. Le retour de d’Artagnan, Denis Tillinac, La Table Ronde, 1994.], qu’il rêvait aussi irrévérencieuse, résolue et frondeuse qu’un Gascon. L’anti-UMPiste primaire que je suis a bu du petit lait au détour de certaines pages : « Par les temps qui courent, qu’est-ce que la droite ? Rien de plus qu’une suite d’allergies : à la fiscalité, au laxisme pédagogique et judiciaire, aux rigidités du droit du travail […] courtes en bouche et entachées de démagogie. » Tillinac n’accorde pas plus de crédit aux marges extrémistes de la droite classique, puisque ses flèches atteignent bien-pensants ET « ultras », cette frange dévoyée de l’anticonformisme.

Qu’est-ce que l’« ultra » ? Au fond, il ne s’agit que du rival mimétique des « bien-pensants » qu’il abhorre et croit combattre. L’extrémiste se pense radical mais n’aperçoit que l’écume des choses, et se contente d’inverser les catégories ineptes de ses ennemis : au simplisme du « pourtoussisme » répondra la tentation du quant-à-soi, à l’ouverture tous azimuts, la dérive sectaire, etc. Civitas-Osez le féminisme, même combat !

Goux et Tillinac ayant conscience que l’art du contrepied systématique ne peut tenir lieu de réflexion, leurs analyses gagnent en précision lorsque le doute les assaille. En territoire ennemi s’enrichit ainsi d’une métaphore de la pensée binaire, lorsque Goux met en scène  « Modernœud » à la poursuite de son ennemi intime « Groréacq ». Lancés à bride rabattue dans le même véhicule, disposant l’un et l’autre d’un frein, d’un accélérateur et d’un volant, les deux personnages « se rendent compte alors que tout est foutu et qu’il ne leur reste plus qu’à imputer à l’autre la totalité du désastre imminent en sautant en marche de la voiture juste avant le premier virage ». Hélas, Goux a le nez creux. La fin de toutes les contradictions qui faisaient le sel de la vie touche tout aussi bien le réac râleur que le progressiste ravi de la crèche. Venant d’un nostalgique impénitent, qui se rêve en écrivain balzacien du XIXe siècle, un tel exercice d’équilibrisme frôle le grand écart. Au fond, la principale qualité du réac est peut-être d’être là où on ne l’attend pas.[/access]

En territoire ennemi, Didier Goux, Les Belles Lettres, 2014.

Du bonheur d’être réac, apologie de la liberté, Denis Tillinac, Équateurs, 2014.

*Photo : BALTEL/SIPA/SIPA. 00681432_000010.

Europe : Laurent Wauquiez enfin lucide?

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laurent wauquiez europe

laurent wauquiez europe

Comme de nombreux hommes politiques européens de sa génération, Laurent Wauquiez a un souci avec son continent : il ne veut plus de ce « Meccano d’institutions illisible », ce Moloch que tout le monde s’évertue à « changer », je veux bien sûr parler de… « cette Europe-là ». L’ancien ministre des Affaires européennes a tourné casaque, lui qui reconnaît volontiers avoir embrassé la cause du fédéralisme européen comme substitut aux idéologies déclinantes, dans les années 90. Avec la publication de son essai Europe : il faut tout changer, il lui reste encore un peu de chemin à parcourir pour se départir complètement de ses amours de jeunesse.

Il est vrai qu’en vingt ans, les élargissements successifs, la libre circulation dans l’espace Schengen, une politique de la concurrence suicidaire, et d’innombrables directives tatillonnes ont conduit à un « enfer normatif ». Les institutions de l’UE, décrites comme des grenouilles qui veulent se faire plus grosses que le bœuf, usurpent le pouvoir au lieu de l’exercer, tandis que les nations entretiennent leur pré carré, chacune, à la Commission, ne représentant de facto que son propre intérêt. Bien sûr, cette absence de claire délimitation des compétences engendre l’impuissance. Vous ne trouverez nulle politique industrielle, nulle politique étrangère, en somme nulle expression d’un intérêt communautaire, dans « cette Europe-là ».

Du coup, ce sont les lobbys, et les institutions indépendantes telles que la Cour de justice européenne ou la BCE, qui prennent le dessus dans « cette Europe-là ». Faute de langue commune, « l’échange n’existe pas, pas plus que la confrontation des points de vue » ; l’UE est une tour de Babel, ô combien coûteuse, où le processus de décision, trop lent, est inadapté à la réactivité qu’exige la mondialisation. La solution de M. Wauquiez est de bon sens mais a l’inconvénient de prendre beaucoup de temps : il faut commencer par le début, à savoir « européaniser les débats nationaux ». Car découragés, n’ayant aucune prise sur le cours des choses, les hommes politiques européens s’y perdent eux-mêmes : « ce n’est pas aux fonctionnaires qu’il faut reprocher la techno-isation (sic) du Conseil, mais aux politiques eux-mêmes qui ont déserté le champ de bataille. » L’administration des choses remplace le gouvernement des hommes, et l’économie la politique. Résultat : l’Europe tourne en rond.

Le mal européen, selon le fils spirituel de Jacques Barrot, aurait un nom : « c’est l’élargissement ». Mais la paralysie institutionnelle masque mal la réalité de l’ordre politique européen : « cette Europe-là » n’est autre que l’Europe telle que les rapports de force entre Nations la dessinent. Et comme il le remarque si bien lui-même, l’intégration des pays de l’Est a déplacé le centre de gravité de l’Europe vers l’Allemagne. La responsabilité de l’Europe de l’Ouest dans les souffrances de l’Europe de l’Est n’est évoquée que pour mieux se délester de celle-ci ; mais l’Allemagne acceptera-t-elle jamais de se séparer de la Mitteleuropa, pour refaire une Europe des Six ? La réponse est : Nein. Il faut être bien naïf pour croire que le « carrefour » du début des années 90 aurait pu conduire à autre chose qu’à l’extension de l’UE au-delà de la ligne Oder-Neisse. Ce carrefour n’en était pas un, dès lors qu’on acceptait l’unité allemande.

En contrepartie, certes, la monnaie unique européenne devait ligoter l’Allemagne, lui ôtant l’atout du Deutsche Mark. Mais ce que Mitterrand n’avait pas compris, c’est que l’Allemagne, puissance structurellement dominante en Europe, retournerait l’euro en sa faveur. La France est désormais enfermée à double tour par l’euro, outil au service d’une Allemagne dominatrice. Voilà ce qu’il faudrait d’abord remettre en cause. C’est précisément ce que M. Wauquiez n’ose pas faire, devinant la rupture profonde que cela occasionnerait. Lorsque Chevènement sentait l’Empire renaître sous la forme d’un « saint Empire américano-germanique », il n’avait pas tout à fait tort. La réalité, c’est que présentement l’Europe n’est pas carolingienne, mais ottonienne. Et il n’y a pas d’autre Europe avec l’euro que « cette Europe-là », allemande.

En bon normalien, il se livre pourtant à un bel éloge de l’identité culturelle européenne, et de sa diversité, qu’on chercherait en vain dans les bureaux bruxellois ou sur nos billets de banque ! Il ne commet pas l’erreur d’oblitérer les apports grec, romain et chrétien à une culture européenne d’ailleurs essentiellement faite des cultures nationales qui la composent, et va jusqu’à assimiler l’Europe à la vertu d’équilibre, insinuant, un brin condescendant, que le reste de l’humanité est un joyeux désordre.

C’est que, selon M. Wauquiez, l’Europe doit marcher droit. Le député a définitivement une dent contre le Luxembourg de M. Juncker, par exemple. Ainsi raconte-t-il, avec tout le naturel du monde, cette scène hallucinante où, comme des caïds à la cour de récré, Mme Merkel et M. Sarkozy « avaient coincé Juncker dans un coin de la salle pour lui faire comprendre que la plaisanterie était finie ». Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ? Connaît pas. En revanche, c’est bien pour des considérations morales qu’il souhaite une Europe carolingienne sans ce minuscule pays, pourtant situé au cœur de la Lotharingie. Il n’apprécie pas dans ce pays son libéralisme excessif, tout en appelant de ses vœux « une France réformée et rajeunie » (entendre : remise d’aplomb par une cure de libéralisme). Cherchez l’erreur !

Celui qui qualifie de « funeste » la division entre l’UMP et l’UDI au Parlement européen est bien placé pour connaître la schizophrénie de nombre d’appareils politiques : « Le mal-être européen est aussi d’une certaine façon le mal-être de la politique dans chacun de nos pays », avoue-t-il à demi-mot. Dans ce livre opportun tant par ce qu’il professe que par le moment de sa publication, celui qui vise la présidence de l’UMP en 2015 critique la dictature du sondage, « trop pesante ». L’UE qui obtenait l’adhésion de deux tiers des Français il y a vingt ans, n’en récolte plus qu’un tiers ; l’opinion, soyez-en sûrs, il l’écoute.

Mais gare : à force d’entendre qu’« il faut changer cette Europe-là », le lecteur de Laurent Wauquiez pourrait se faire électeur des partis de droite, d’extrême droite, de gauche ou d’extrême gauche qui proposent une alternative à l’UMP…

*Photo : WITT/SIPA. 00665841_000003.

Passeport acheté, moutons engagés et sentiment d’antisémitisme

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passeport europe achat

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Un passeport pour Nicosie

« Putain, putain, c’est vachement bien, on est tous des Européens ! », chantait le grand Arno dès 1981. C’est très beau, mais hélas faux : trop d’humains sur cette Terre n’ont pas le droit d’être européens. Pas encore : on finira sans doute par élargir l’Union au Maroc et à la Mongolie. En attendant cet avenir radieux, heureusement, l’Union est bonne fille : il existe toutes sortes de moyens légaux permettant à n’importe qui d’en devenir citoyen, sans être obligé de traverser la Manche à la nage, de jouer les réfugiés politiques syldaves ou de marner sur un chantier pendant cinq ans en espérant d’éventuelles régularisations puis naturalisations. Il existe une solution magique : l’argent. [access capability= »lire_inedits »]

Un journaliste du quotidien anglais The Telegraph s’est fait passer pour un riche Indien europhile désirant acquérir la nationalité bulgare. Il s’est adressé à Arlon Capital, une des nombreuses agences spécialisées dans ce genre de démarche ayant pignon sur rue à Sofia. La pleine citoyenneté et un passeport en bonne et due forme lui furent promis pour la somme de 150 000 livres (environ 180 000  euros). Jusqu’à présent, seule Malte proposait ce genre de deal, pour un tarif nettement plus coquet : 650 000 euros .

Pour les plus fauchés, il y a la citoyenneté low cost. Pas pour un passeport pur porc, mais presque : de nombreux pays attribuent automatiquement le statut envié de « résident permanent européen » à quiconque achète un bien immobilier chez eux. D’après Le Soir de Bruxelles, pour qui l’Union n’a aucun secret, les prix s’échelonnent entre 1,2 million d’euros au Royaume-Uni et 70 000 en Lettonie, l’affaire du siècle !

Le mode d’accession le plus cocasse à une nationalité européenne est à chercher beaucoup plus au sud. On se souvient qu’il y a un an, Chypre a été frappée par un séisme bancaire, suivi de peu par un « plan de sauvetage européen » qui mettait lourdement à contribution les détenteurs de gros comptes. Eh bien, à titre de compensation, quiconque a perdu plus de 3 millions dans l’affaire peut devenir citoyen chypriote. Quand on vous dit que l’Europe est bonne fille…

Marc Cohen

 

Moutons engagés

Grenoble est une ville iséroise connue pour son téléphérique urbain, son équipe de hockey sur glace, son fort de la Bastille même pas détruit par les sans-culottes et surtout pour Stendhal, inventeur du rouge et du noir. C’est pour toutes ces raisons – plus la majesté des paysages – qu’à l’occasion des récentes municipales, l’écologiste Éric Piolle a décidé de bouter le sortant socialiste et de devenir maire de la ville, avec la complicité des électeurs.

Sitôt élu à la surprise générale des sondeurs, il a sorti de sa besace en chanvre biodégradé un de ces projets qui marquera l’Histoire : le déploiement massif dans la ville de moutons chargés de l’entretien des espaces verts. Et il s’agit d’une expérimentation vouée  à « se développer à grande échelle ». L’AFP précise : « Installés à proximité d’une aire de promenade et d’un parcours d’accrobranche, les moutons appartiennent à une race rustique en voie de disparition (le mouton de Soay) qui s’adapte à tout type de terrain et se satisfait de faibles ressources en pâturage. »

Mais n’allez pas croire que ces sympathiques herbivores aient seulement une vocation utilitaire. Ce ne sont pas seulement des tondeuses sur pattes, mais aussi des semeurs d’idées : Éric Piolle veut non seulement que les moutons entretiennent les parcs et jardins, mais qu’ils changent la mentalité des citadins car, dit-il « tout ce qui contribue à ramener des animaux en ville est utile ». Qu’est-ce à dire?  Allons-nous bientôt voir veaux, vaches, cochons et lamas prendre le tram, siroter des Campari aux terrasses des cafés et faire la queue au McDo ? Non, pas exactement, mais l’une des ambitions avouées de la nouvelle équipe municipale est d’instaurer la collecte des ordures par… traction animale.

Tss-tss, Monsieur le Maire… On se prétend ami des bêtes et on ne pense qu’à les faire trimer! Espérons que, même en l’absence de convention collective ad hoc, les moutons paysagistes et les ânes éboueurs auront droit aux 35 heures. En attendant, si d’honnêtes quadrupèdes se mettent à piquer le boulot d’honnêtes travailleurs, on n’est pas rendu.

François-Xavier Ajavon

 

Sentiment d’antisémitisme

C’est un établissement comme on en compte quelques-uns à Paris, un établissement juif pour garçons qui prodigue un enseignement religieux et prépare ses élèves au baccalauréat. Ici, l’uniforme est de rigueur : chemise blanche et pantalon noir, les élèves portent kippa ou casquette et quelques-uns, plus rares, arborent des papillotes. Qui regarde à l’intérieur du bus ramenant les élèves chez eux devine sans peine de qui il s’agit. Rien que de très banal pour qui vit à Paris.

Mais il y a quelques mois, peu avant le sinistre « Jour de colère » et l’interdiction du spectacle de Dieudonné, aux abords d’un lycée « sensible » devant lequel passe le car sans problème depuis un an, les invectives ont commencé. Rien que de très banal en somme. Chamailleries d’enfant que l’âge viendra clore, car il s’agit ici de part et d’autre de gamins dont l’âge varie entre 12 et 16 ans. Un cran est franchi cependant quand les invectives virent à la quenelle et que, rapidement, ces quenelles se transforment en jets de pierres. La guerre des boutons cède place à l’Intifada. Sur recommandation de la police, le bus de l’établissement juif doit changer de trajet. Rien que de très banal pour qui vit en France depuis le début des années 2000. L’affaire pourrait cesser ici mais, moins d’un mois après que le bus a changé son itinéraire, il tombe dans une embuscade : une petite dizaine d’adolescents l’attendent à un carrefour et le bombardent de pierres rassemblées à cet effet, lesquelles s’avèrent suffisamment volumineuses pour briser l’une des vitres du véhicule. Plainte est déposée pour « mise en danger de la vie d’autrui et insultes racistes », mais il faudra faire jouer la haute hiérarchie de la police pour qu’elle soit enregistrée. Les policiers, fort sympathiques au demeurant et tout à fait compréhensifs d’après les dirigeants de l’établissement juif, ne voient étonnamment pas le rapport entre la religion des élèves et l’agression, ni matière à plainte quand les faits leurs sont rapportés. La car ne pouvant pas faire d’autres détours, il bénéficie désormais d’une escorte policière. Rien que de très banal…

Mystère du calendrier, on nous assure que les actes antisémites ont diminué : pas certain que les élèves du bus s’en soient aperçu, mais peut être ressentent-ils simplement un « sentiment » d’actes antisémites comme il y avait un « sentiment » d’insécurité. Rien que de très banal en somme pour qui vit en France…[/access]

Jacques de Guillebon

*Photo: REX40220095_000002.Rex Features/REX/SIPA

 

Assurance maladie, le Massachusetts en éclaireur ?

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Mortalité USA Santé

Mortalité USA Santé

Alors que les Etats-Unis s’interrogent sur la politique publique à mener en matière d’assurance maladie, le New York Times s’est penché sur l’exemple du Massachusetts. Pour rappel, l’Etat de la baie a adopté dès 2006 une loi réformant profondément le système de santé en vigueur entre ses frontières. Cette révolution a marqué un tournant idéologique inédit dans l’histoire du pays de l’oncle Sam.

Traditionnellement, le système de couverture santé aux Etats-Unis fait la part belle aux organismes privés qui assurent seuls la protection sociale à des prix exorbitants. Cette facture réglée par les employeurs prive une grande partie des Américains d’une couverture efficiente, faute de travail, de ressources suffisantes, ou, triste ironie, d’un état de santé jugé trop instable.

Un examen rapide des chiffres de la longévité dans le monde depuis la Seconde guerre mondiale donne une idée des conséquences du système américain sur l’espérance de vie. Ainsi, les Américains nés avant 1950 vivaient en moyenne 68,6 ans, plus que les Français (67), les Espagnols (64.1) ou les Japonais (62.1). Mais les soixante dernières années ternissent ce beau bilan, les Américains n’ayant gagné qu’une décennie de vie, pendant que la plupart des pays occidentaux dépassaient la longévité des USA.
Las de ce constat, le Massachussetts oblige dès 2006 les assureurs à couvrir tout le monde, sans exclusion, et contraint ses citoyens à contracter une assurance maladie, si nécessaire avec le concours de l’Etat. Une protection libérale par consentement forcé, en quelque sorte, mis en avant par des exemples ultra-médiatiques à l’image de Charlie Henley, une patiente célèbre pour avoir fait partie des premiers bénéficiaires de cette mesure alors que son passé médical l’empêchait auparavant de contracter la moindre assurance.« Je ne serais sûrement plus de ce monde si j’avais été malade dans un autre Etat américain » tonnait-elle alors.

Connu pour ses positions avant-gardistes sur des sujets comme le mariage homosexuel ou la dépénalisation de la marijuana, le Massachussetts subit donc le regard scrutateur de l’opinion publique du reste du pays.
Les résultats qui apparaissent sous la loupe du New York Times s’appuient sur l’étude universitaire « Changes in Mortality After Massachusetts Health Care » publiée lundi. Ce document se penche sur le taux de mortalité –le nombre de morts pour 100 000 individus- entre 2001 et 2010, en déclin de 3% sur les quatre dernières années. Une baisse particulièrement tangible dans les régions de l’Etat où les plus pauvres anciennement non-assurés sont nombreux, alors que les plus aisés affichent un taux de mortalité stable.

Par ailleurs, les arguments qu’avancent les partisans des valeurs traditionnelles américaines, qui voudraient laisser agir sans la moindre régulation la main invisible, semblent balayés à l’épreuve des faits. Plus que l’amélioration de l’hygiène alimentaire ou la réduction du nombre de consommateurs de tabac, la réforme de l’assurance maladie engagée en 2006 a en effet accru l’espérance de vie au Massachussetts.
Une pierre dans le jardin des américains jaloux de leur liberté individuelle à l’excès, pour lesquels toute intrusion nationale dans l’économie porte la griffe de l’immonde bête socialiste. Fort de ces résultats, le président Obama, désavoué en 2009 au point de consentir à une réforme au rabais, pourrait espérer relancer son projet de premier mandat « Obama Care ». Un serpent de mer américain depuis Clinton. Ignorant ces éléments factuels, les défenseurs de la ligne traditionnelle du pays voient leur influence se réduire progressivement. Une trajectoire inversement proportionnelle à celle de la France, où l’obsession des économies a récemment suscité un rapport proposant de dérembourser les consultations avec plafonnement…

*Photo : www.CGPGrey.com.

Le socialisme municipal, sauce lyonnaise

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gerard collomb lyon

gerard collomb lyon

Vu de Paris, c’était plié, ou presque. Gérard Collomb avait, certes, réussi à sauver sa mairie de Lyon, au prix d’une fusion de ses listes avec celles des Verts, mais la défaite du PS dans nombre d’autres communes du Grand Lyon ne lui laissait que peu d’espoir, sur le papier, de conserver la présidence de la Communauté urbaine, qui doit accéder au statut de métropole[1. La future métropole lyonnaise doit récupérer les attributions du Conseil général pour l’aire métropolitaine de Lyon, forte de 1,3 million d’habitants, et dotée d’un budget de 2 milliards d’euros.] le 1er janvier 2015. Les deux blocs, le PS et ses alliés écologistes, communistes et divers gauche, et la droite UMP-UDI disposaient d’un potentiel de voix équivalent tournant autour de 70 des 162 sièges de l’assemblée communautaire, une vingtaine d’autres étant occupés par des maires ruraux sans étiquette, pour la plupart de sensibilité de centre-droit. En bonne logique, la majorité absolue de 82 voix aurait dû revenir au candidat unique de la droite à ce poste-clé, le sénateur maire d’Oullins François-Noël Buffet. L’affaire semblait d’autant plus mal partie pour Collomb que la petite dizaine de conseillers Front de gauche, menée par l’ex-socialiste lyonnaise Nathalie Perrin-Gilbert, tombeuse de la liste Collomb dans le 1er arrondissement de Lyon, avait annoncé qu’elle s’abstiendrait.[access capability= »lire_inedits »]

Or, le 16 avril, Gérard Collomb est triomphalement réélu président du Grand Lyon, dès le premier tour de scrutin, avec 92 voix contre 58 à Buffet, 2 au candidat du FN et 9 bulletins nuls, une voix s’étant portée sur le maire PS de Villeurbanne, Jean-Paul Bret, qui n’était pas candidat. Le vote étant secret, et les bulletins nuls étant revendiqués par le Front de gauche, on peut donc en déduire que le maire de Lyon n’a pas seulement séduit les « petits maires » du Val-de-Saône, mais aussi obtenu des suffrages venus de la droite. En effet, le rôle, en coulisse, de Michel Mercier, sénateur  et président UDI du Conseil général du Rhône et artisan, avec Collomb, de la création de la métropole lyonnaise, n’est pas tout à fait étranger à la piètre performance du candidat unique de la droite.

Le partage des territoires que les deux compères avaient effectué sur le département du Rhône garantissait à chacun un fief quasiment imprenable pour l’avenir : à Collomb les zones urbaines, acquises à la gauche pour autant que les bobos de Lyon-centre parviennent à garder dans leur orbite les cités populaires de la banlieue est, au centriste modéré Mercier les campagnes du Beaujolais, du bas-Dauphiné et des monts du Lyonnais. Ce n’est pas la stratégie parisienne de reconquête du pouvoir par une  droite bien à droite, telle qu’elle est conçue dans la cuisine de Jean-François Copé, qui allait perturber la subtile gastronomie politique rhodanienne : ici, on préfère Bocuse au fast-food. La tentative de Copé d’imposer l’un de ses séides, le député Georges Fenech, à la candidature UMP à la mairie de Lyon s’était d’ailleurs heurtée à la résistance de la droite locale, qui lui a préféré, lors de primaires ouvertes, l’inconnu (à Paris) Michel Havard, un filloniste centro-compatible…

Ce résultat n’est pas la conséquence d’une manœuvre de dernière minute, comme l’opération politicienne qui a permis à Martine Aubry d’empêcher le candidat UMP d’accéder à la tête de la Communauté urbaine de Lille. Ne pouvant espérer être reconduite à la suite de la perte, par le PS, de municipalités importantes de l’agglomération, elle a fait élire, avec les voix socialistes, le maire divers droite d’un village de 900 habitants pour diriger la future métropole nordiste, bien aidée en cela par la stupidité du candidat officiel de l’UMP, qui avait tenu les « petits maires » ruraux pour quantité  négligeable…

Cela fait maintenant plus d’une décennie que Gérard Collomb n’en fait qu’à sa tête dans le style social-libéral décomplexé : proximité affichée avec les grands patrons de sa région, choix d’un avocat d’affaires sarkozyste, Richard Brumm, comme responsable des finances de la ville de Lyon, neutralisation de la « gauche de la gauche » par débauchages individuels pour contrer les idéologues écolos et néo-marxistes. Il a été l’un des rares dirigeants socialistes à prendre ses distances avec l’activisme législatif sociétal du gouvernement Ayrault, pourtant impulsé par Najat Vallaud-Belkacem, née à la politique grâce à un certain Gérard Collomb, dont elle fut la chargée de mission à la mairie, avant de s’éloigner de son mentor.

Ces péripéties au sein d’un petit monde politique provincial  sont bien plus significatives d’un mouvement de fond de la société française que l’agitation croissante qui s’est emparée des appareils politiques nationaux, à droite comme à gauche.

Les barons locaux du PS, de l’UMP et de l’UDI ont déjà pris acte du fait que le tripartisme PS-droite républicaine-FN n’était pas un phénomène passager, mais le produit d’une restructuration durable du paysage politique français. Cette configuration était déjà celle de la IVe République, à la seule, mais notable, différence que le FN s’est substitué au PCF dans le rôle de parti pesant lourd électoralement, mais dont le positionnement le disqualifie comme partenaire d’une coalition gouvernementale, nationale ou locale. Ce paradigme, dont la déconstruction par François Mitterrand, au début des années 1970, a permis le retour de la gauche au pouvoir en 1981 sans qu’il fût nécessaire de toucher aux institutions de la Ve République, est de retour. Il appelle donc la convergence des « modérés » des deux rives, qui peuvent ainsi se dégager de l’emprise des doctrinaires d’extrême droite et d’extrême gauche. Pour l’instant, on bricole les nouvelles alliances en catimini, sur des territoires de plus en plus rebelles aux directives venues des centrales parisiennes. C’est à la lumière de ces événements qu’il faut comprendre la stratégie de Manuel Valls : sa fermeté face à la fronde de la gauche du PS ne fait qu’avancer le jour, qui ne devrait pas être très éloigné, où les réformes social-libérales souhaitées par lui (et Collomb) seront adoptées par le Parlement grâce aux voix de l’UDI et de quelques UMP style Michel Barnier ou Jean-Pierre Raffarin, probable prochain président du Sénat.  Ou alors ce sera la crise de régime.[/access]

*Photo: Pascal Fayolle/SIPA.00676934_000010

Alstom : le mythe Roosevelt

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roosevelt new deal

roosevelt new deal

L’offre de l’américain General Electrics sur l’industriel français Alstom relance le débat chez les politiques et les intellectuels : il faut ab-so-lu-ment une politique industrielle en France et des grands travaux pour sortir de la crise économique. Les yeux mouillés d’émotion, on se retourne alors vers l’Âge d’Or : l’Amérique de Roosevelt. Il y a pourtant du neuf du côté des historiens pour remettre en cause ce récit.

La caste bavarde remet régulièrement en route la musique de Super Roosevelt chassant le méchant Hoover et sauvant les USA de la Grande Dépression des années 30 avec son New Deal, le tout sous les auspices du divin Keynes. Au premier abord, on peut difficilement le lui reprocher : cet air est joué dans les classes de terminale depuis trois générations. Mais ce disque est bien rayé. Aucun historien sérieux n’ose plus soutenir cette thèse, et même la version française de Wikipedia se refuse à ce conte pour enfants (c’est dire !).

Quand Roosevelt est élu en 1932. le programme des démocrates était dans la plus pure tradition de ce parti : dénoncer le gouvernement central, les déficits, les atteintes à la liberté des entrepreneurs et du commerce. Ainsi, Roosevelt n’eut de cesse pendant sa campagne de reprocher la fièvre dépensière de son adversaire, le président sortant Herbert Hoover.

La tâche était aisée. Hoover avait déjà été élu sur un programme interventionniste en 1929. Il avait augmenté les impôts et creusé le déficit budgétaire comme personne avant lui en temps de paix. Le budget fédéral doubla sous sa présidence, et il mena une politique de grands travaux, financée par la planche à billets. Le barrage Hoover sur le Colorado témoigne de ce keynésianisme avant l’heure. Il est piquant de noter que Roosevelt attaqua l’interventionnisme économique de son adversaire pendant la campagne présidentielle en l’accusant d’avoir « ajouté bureau sur bureau, commission sur commission, sur le dos du contribuable ».

Hoover avait trouvé la recette idéale pour fabriquer du chômage. En accord avec le patronat fin 1929, il assura le maintien du niveau des salaires, au moment même hélas où la quantité de monnaie en circulation diminuait et que les prix chutaient. Les entreprises se retrouvèrent donc étranglées entre
des recettes qui baissaient et des salaires réels qui augmentaient. Elles se mirent alors vers 1931 à réduire les salaires, puis à licencier, mais trop tard pour empêcher les faillites. En plus de restrictions sur l’immigration l’anti-libéralisme de Hoover se retrouve dans le célèbre et sinistre Smoot-Hawley Tariff Act de 1930. A sa demande le Congrès vota d’importantes mesures protectionnistes en faveur des producteurs agricoles, et des lobbys industriels en profitèrent pour obtenir des faveurs similaires. 3300 produits furent concernés par des hausses considérables de droits de douane, doublées souvent de barrières non tarifaires assez vicieuses. Outre les mesures de rétorsion dans le monde entier, son pire effet fut d’étrangler financièrement les pays débiteurs des USA. En effet, en tant que principal créancier des pays européens, les USA devaient acheter à ces pays un maximum de biens et services, ce qui leur fournissait les devises nécessaires au remboursement de leurs dettes.

On peut donc faire un sort à un mythe populaire : Hoover n’était pas le président inactif inspiré par le laissez-faire. Au contraire, son administration est bien intervenue pour endiguer la crise mais cet activisme a vraisemblablement aggravé les effets de la Grande Dépression, en particulier son refus d’accepter que les capitaux et les salaires retrouvent un niveau de marché.

Il serait bien plus difficile de retirer de nos têtes le préjugé selon lequel le New Deal a sauvé le capitalisme américain et a mis fin à la Grande Dépression. Le fait est que dans de nombreuses régions du monde, la dépression s’est achevée beaucoup plus tôt et beaucoup plus rapidement qu’aux USA. En Grande-Bretagne, la Grande Dépression était terminée en 1933 et le pays a même connu une forte croissance a partir de 1931. Aux Etats-Unis, à l’inverse, non seulement la Grande Dépression a duré plus d’une décennie mais elle a même empiré : en 1938 le taux de chômage était aussi élevé qu’en 1932.

Dès 1933, Roosevelt s’engage dans la voie de la cartellisation de l’économie, contre l’avis de Keynes consulté pour l’occasion. Son inspiration se trouve dans l’Italie de Mussolini[1.  Comme le prouve définitivement Wolfgang Schivelbusch dans Three New Deals : Reflections on Roosevelt’s America, Mussolini’s Italy and Hitler’s Germany, 1933-1939, Metropolitan Books, 2006.], où depuis 1925 banques, industries, agriculture et commerce sont forcés de s’entendre dans leurs organisations nationales pour durcir les conditions de la production et la limiter[2. Ce qui est en soi incompatible avec la croissance.], afin d’augmenter les prix et les salaires. La législation anti-trust fut suspendue, des codes professionnels (546!) minutieusement rédigés, avec une administration tatillonne chargée de les faire appliquer. Les syndicats furent priés de constituer des monopoles par firme, avec obligation pour les salariés d’y adhérer. Les employeurs du textile firent face à la hausse des coûts salariaux en intensifiant la mécanisation, avec pour principales victimes les Noirs, déjà durement éprouvés par la politique de Hoover et faiblement syndicalisés. Comme c’est toujours le cas aujourd’hui, la grande industrie s’accommoda fort bien du carcan des codes, au contraire des petites entreprises. Ce furent finalement les propriétaires d’une boucherie casher de Brooklyn qui eurent raison de la cartellisation devant la Cour Suprême en 1935. Syndicalistes et partisans plus radicaux de la planification s’étaient finalement joints à la détestation de ces lois absurdes qui, d’après Keynes encore, avait retardé la reprise et aggravé le chômage. Tordons le cou en passant au keynésianisme de Roosevelt : les années de New Deal ne connurent que des déficits modérés, sous la pression constante de Morgenthau et dans la pure tradition démocrate. Roosevelt refusa constamment de mettre en oeuvre la politique budgétaire que réclamaient Keynes et ses ardents disciples à Washington.

Reste donc la guerre, la belle Seconde guerre mondiale, qui aurait soi-disant permis d’en finir avec la dépression et aurait apporté le salut à l’économie. Mais par définition, le résultat de la production militaire n’est pas une vraie richesse: les guerres détruisent les biens au lieu d’en produire. Si on regarde de près les chiffres de l’économie américaine et que l’on met de côté les effets de la guerre[3. Comme le montre Robert Higgs dans Depression, War and Cold War, The Independent Institute, 2006.], on conclut que la Grande Dépression ne s’est pas achevée avant 1947 ou 1948. La guerre et ses déficits n’ont fait que cacher le faible niveau de création de richesse de l’activité économique américaine. La guerre fit au moins abandonner à Roosevelt la rhétorique anti-patrons qu’il cultivait depuis son élection. Sur ce point, les planificateurs n’ont rien appris de celui qu’il admirent tant.

*Photo : wiki commons.