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Est-ce pénal d’être de droite?

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Causeur. Nul ne se plaint que certains termes injurieux ou racistes soient proscrits dans le débat public. De ce point de vue, le « politiquement correct » a du bon. Mais de ce souci légitime de corriger le langage, on est passé à la volonté de camoufler la réalité sous les euphémismes. Êtes-vous d’accord avec ce constat ?    

Rachida Dati. Absolument ! Prenez l’exemple du mot « diversité ». Ce terme n’est pas utilisé pour parler des Allemands ou des Américains, mais pour désigner de manière politiquement correcte les Noirs et les Arabes. Ne pas assumer ces termes revient à dire que  « Arabe » ou « Noir » est une injure ! C’est absurde ! Cette police des mots nous a été imposée depuis des années par une certaine gauche. Cela a commencé avec SOS Racisme, que j’ai combattu car on instaurait un « droit à la différence » pour des Français qui étaient pour l’essentiel d’origine maghrébine ou africaine. Sans parler de l’invention du mot « Beur », toujours pour éviter d’employer le mot « Arabe ». Je considère que SOS Racisme a fait beaucoup de dégâts et a renforcé un discours victimaire : « Vous êtes d’origine étrangère, donc vous souffrez de discriminations, nous allons vous aider… » Être d’origine arabe n’est pas une pathologie !

Sauf erreur de notre part, c’est bien la droite qui a créé la Halde, non ?

C’est Jacques Chirac…

Mais Nicolas Sarkozy ne l’a pas fermée. Et il a contribué à instaurer l’idée que les discriminations étaient le lot quotidien des enfants d’immigrés.

Je n’étais pas favorable à la création de la Halde. Je considérais qu’on créait une juridiction d’exception qui n’avait pas lieu d’être. Si discrimination il y a, c’est une infraction pénale qui doit être jugée par des tribunaux correctionnels de droit commun. Je ne veux pas d’une justice à la carte![access capability= »lire_inedits »]

Quoi qu’il en soit, on n’a pas vraiment l’impression que, sur ce terrain, la droite soit « décomplexée ». Au contraire, ses responsables ont souvent l’air de s’excuser de ne pas être de gauche…

Je vous le confirme ! Certains responsables se sentent éternellement coupables, comme si être de droite et assumer ses valeurs était ringard, sectaire, parfois même   j’ose le mot    « raciste » ! Lors de débats récents au Parlement européen, sous prétexte de défendre l’égalité hommes/femmes ou de lutter contre l’homophobie, par exemple, on a essayé de faire passer des dispositions incitant les États à autoriser la PMA, qui était totalement étrangère à  l’objet du débat. S’y opposer revenait donc à être soit « homophobe » soit « sexiste ». Je m’y suis opposée et je l’ai assumé mais certains, dans ma famille politique, n’ont pas osé alors même qu’ils étaient d’accord avec moi. Alors, rassurez-moi : ce n’est pas pénal d’être de droite ? Sinon, notifiez-moi mes droits avant que je m’exprime ! Et si ce n’est pas interdit, ai-je le droit de dire ce que je pense ?

Si Nicolas Sarkozy a voulu décomplexer la droite, c’est qu’elle est complexée. Pourquoi ? Avez-vous tant de crimes à expier ?

La gauche, même totalement impopulaire, reste très sûre d’elle : elle considère que, quoi qu’elle dise, quoi qu’elle fasse, ses intentions sont toujours pures, c’est assez fascinant. Tandis que la droite, elle, a forcément de mauvaises intentions. Récemment, Philippe Goujon, le maire du 15e arrondissement de Paris, me signalait, lors d’une conversation, que des élus d’origine maghrébine avaient été éjectés par le PS aux dernières municipales et que ça ne faisait pas une ligne dans la presse. Philippe Goujon me dit alors : « Si nous avions fait la même chose, nous aurions été accusés de racisme. » Je lui ai répondu : « Nous n’osons pas le faire parce que nous culpabilisons, même si nos motivations ont à voir avec la compétence et l’équilibre politique et pas du tout avec l’origine. » Bref, nous ne sommes pas meilleurs que les gens de gauche : la différence, c’est que nous, nous culpabilisons !

En effet, si la gauche se sent moralement supérieure, c’est bien parce que la droite a, en quelque sorte, intégré son infériorité morale !

Pour certains dirigeants, vous avez raison. Et d’ailleurs, je le constate souvent lorsque certains sujets sont évoqués : on sent une sorte d’embarras.

Vous n’avez pas l’air facile à embarrasser…

Peut-être. À tout le moins, j’essaie d’être en accord avec mes convictions et en cohérence avec mes combats, sans jamais renier ni ce que je suis, ni d’où je viens. Ce qui est amusant, c’est l’embarras que j’observe chez certaines personnalités, pour ne pas dire hautes personnalités, de gauche comme de droite, lorsque certains sujets sont évoqués. Par exemple, si on évoque l’immigration, on se tourne vers moi, très gêné, allant jusqu’à me dire : « Excuse-nous, Rachida, mais on ne parle pas de toi ! » Et à leur plus grand étonnement, je leur réponds : « Évidemment que vous ne parlez pas de moi ! Je ne suis pas une immigrée puisque née en France, et je ne suis pas étrangère puisque je suis de nationalité française ! » Je vous livre une autre anecdote. En 2005, au moment des violences urbaines, lors d’un dîner avec des personnalités ayant occupé des fonctions gouvernementales, l’un d’entre eux, ancien collaborateur d’un premier ministre de gauche,  me lâche cette phrase à propos de ces émeutes : « En fait, vous n’êtes pas tout à fait comme nous. Vous voyez ce que je veux dire… » Et je lui réponds : « Non, je ne vois pas. Pensez-vous que je suis comme ceux qui commettent ces violences urbaines ? Parce que là, ça m’inquiète. » Je ne vous décris pas le malaise… Pendant toute la soirée, on n’a parlé que du menu. Et pour finir, quand j’ai voulu me présenter à une élection, tout le monde voulait que j’aille à Poissy ou dans le 18e, comme si c’était une évidence. Comme si mon origine était une compétence ou un projet politique ! À ce compte-là, si j’avais une verrue sur le nez, devrais-je devenir dermatologue ?

Reste que, quand Nicolas Sarkozy vous a nommée garde des Sceaux, en 2007, n’était-ce pas pour compléter son casting médiatique ?

Soyons lucides. La politique, c’est un mélange de beaucoup de choses, dont la compétence mais aussi le symbole. Nicolas Sarkozy a toujours déploré que la classe dirigeante française soit très homogène socialement et sociologiquement. Même en politique, on a souvent affaire à des héritiers… Pour que les Français puissent s’identifier à ceux qui les gouvernent, il a voulu ouvrir plus largement l’accès aux plus hautes responsabilités. Me concernant, Nicolas Sarkozy avait fait le choix de la compétence : j’étais magistrate de métier, j’avais contribué à l’élaboration du programme présidentiel sur la justice et j’avais une expérience professionnelle très riche. Donc, malgré tous les procès en incompétence, en illégitimité qu’on a pu me faire, on ne peut pas dire que ma nomination était un gadget ou correspondait à un casting. Je vous renvoie aux nombreuses réformes que j’ai mises en œuvre. Je n’ai commis aucune erreur, ni sur le fond ni sur la forme. Ceci étant, il est vrai que ma nomination a aussi été un symbole. Lorsque j’ai réformé en profondeur notre Constitution française, en apposant ma signature à côté de celles de Michel Debré et de Nicolas Sarkozy, président de la République, j’ai pensé à tous ces Français de condition sociale modeste. Ce symbole-là avait un sens politique fort !

En prime, vous êtes coquette, ce qui a fait jaser !

Le fond est important. Le respect des usages et des formes l’est tout autant quand on exerce des fonctions gouvernementales, qui sont aussi des fonctions de représentation. J’ai toujours été choquée par ceux qui se disaient victimes de discriminations ou de racisme, alors même que leur comportement n’était pas à la hauteur de la France qu’ils représentaient. Parler en verlan, ne pas savoir se tenir lors d’un déjeuner officiel, se montrer familier avec le personnel d’un ministère ou d’une ambassade, ce n’est pas digne. Il m’est arrivé d’observer ce type de comportements qui dégradaient la fonction et contribuaient finalement à aggraver la caricature, voire à stigmatiser certains Français d’origine étrangère.

Cependant, aujourd’hui, sur tous ces sujets, on entend beaucoup plus de voix discordantes : certains s’en plaignent abondamment. Diriez-vous qu’on peut s’exprimer plus librement aujourd’hui ?

J’aurais du mal à vous répondre car je n’ai jamais censuré mes idées ou mes convictions. Par exemple, j’ai défendu le débat sur l’identité nationale, parce que je refusais que l’identité de notre pays s’affaiblisse. De même, en 2005, j’ai milité pour que l’on inscrive les « racines chrétiennes de l’Europe » dans la Constitution européenne.  Nous avons été attaqués de toute part, et évidemment nous avons reculé par culpabilité, gênés par cette vérité historique qui n’a rien à voir avec l’idéologie. Le plus amusant, c’est que beaucoup ont été surpris par ma position, en me renvoyant à une origine qui n’avait rien à voir avec mon combat. D’ailleurs, je déroute de nombreuses personnes par ma personnalité, mais aussi par mes convictions et mon appartenance politique. Certains, à gauche, me disent ne pas désespérer que je les rejoigne. Comme si être de droite, avec mon ascendance, était une anomalie !

En tout cas une faute de goût… Cela dit, vous seriez une belle prise de guerre…

Oui, mais cela serait de courte durée, et pour la photo seulement. Pour le reste, ils voudraient penser à ma place !  

 Mais revenons au « politiquement correct ». Pensez-vous que la parole raciste se libère, comme l’affirme la gauche ?

Je pense que, pour la gauche, aborder les causes du racisme ou des discriminations, c’est être raciste. Donc, on ne les aborde pas, on ne les évoque pas, et pendant ce temps la société se fracture, se communautarise! Alors, ne nous étonnons pas que le Front national prospère ou que les citoyens veuillent se faire justice eux-mêmes. Pour traiter les problèmes, il faut être capable de les nommer !

Sans doute, mais à trop les nommer, on risque de les exagérer. On a parfois eu l’impression que la droite sarkozyste ne regardait la société française qu’à travers le prisme des origines. Rappelez-vous le « préfet musulman »….

Je préfère une société dans laquelle nous débattons de tous les sujets plutôt qu’une société où certains sujets deviennent des secrets de famille. Le jour où ils sont révélés, tout explose. La question n’est pas que les Français soient racistes, mais qu’une certaine élite pense que les dirigeants doivent tous être issus du même moule, de la même caste, avec les mêmes réflexes. En réalité, ce n’est pas un problème ethnique, mais social. Cette élite est tout aussi condescendante avec une fille de paysans ou de femme de ménage français qu’avec un fils de métallo marocain. Je n’ai pas la même histoire qu’une fille issue d’une famille installée dans le 7e arrondissement depuis des générations. Mais une chose est sûre, nous partageons les mêmes convictions et nous avons les mêmes valeurs : le travail, le respect de l’autorité, de l’ordre, de la famille, le refus de l’assistanat et l’amour de la France.

Justement, ces valeurs-là ne semblent pas partagées par tout le monde… et cette identité s’est aussi enrichie de gens qui détestent la France !

C’est pour cette raison que je suis intransigeante sur le respect de nos valeurs et de nos principes. Pour moi, ils sont non négociables. Chercher à comprendre ceux qui détestent la France, c’est renoncer à notre République et notre État de droit.

Dans votre position, on est souvent sollicité. Est-ce que les Français noirs ou arabes font plus volontiers appel à vous ?

Ce n’est pas une question d’Arabes ou de Noirs… Parfois, des jeunes qui sont « paumés » me demandent de les aider à trouver un emploi, alors même qu’ils ne sont pas en état d’en exercer un. Certains d’entre eux se considèrent victimes de racisme ou de discriminations dans la recherche d’emploi alors qu’ils n’ont jamais postulé ou qu’ils ne se sont jamais inscrits à Pôle emploi. Croyez-moi, je leur tiens un discours très ferme, en leur disant que ce n’est pas avec ce type de comportement et avec leur discours victimaire qu’ils trouveront un emploi. Il est aussi arrivé, lors de meetings, que des jeunes m’interpellent en « me » reprochant la guerre en Irak ou en Afghanistan, alors qu’ils n’avaient jamais quitté leur ville. C’est tellement plus confortable d’en vouloir à ceux qui ont réussi plutôt que de se mettre au travail !

Au-delà du racisme réel et supposé, le politiquement correct n’a-t-il pas dévalué la notion même d’autorité ?

À force de tout vouloir expliquer et de tout vouloir comprendre, on finit par trouver des excuses ou des circonstances atténuantes, même dans les pires situations. Lorsque j’étais magistrate, j’étais souvent considérée comme répressive, voire « réactionnaire », alors que mon souci était d’en appeler au respect de la loi. Ainsi, comme juge pour enfants, j’ai toujours exigé que les mineurs qui entraient dans mon bureau se tiennent bien. Il m’est arrivé aussi d’avoir des discussions assez vives avec des éducateurs pour qu’ils imposent leur autorité à des mineurs délinquants. Les excuser ou les comprendre peut les déresponsabiliser, donc les conduire à récidiver. J’en ai voulu à la gauche lorsqu’elle a créé les emplois-jeunes pour y intégrer des « grands frères » qui n’avaient pas d’autre expérience scolaire ou professionnelle que celle de la rue. Ces « grands frères » devenaient des éducateurs alors qu’eux-mêmes n’avaient pas été éduqués. Alors, imaginez les dégâts sur des mineurs déstructurés ou délinquants…

Est-ce « bien nommer les choses » que de parler de petits garçons privés de pain au chocolat à cause du ramadan ?

Ce qui a été dénoncé a sans doute existé, mais de manière marginale. Le problème n’est pas de le dénoncer, mais d’en faire une généralité, qui peut contribuer à la fracturation de notre société. Je vous rappelle que, lors des débats houleux et vifs concernant la loi de 2004 interdisant les signes religieux à l’École et la loi de 2010 interdisant la burqa, il n’y a pas eu de manifestations et de contestations de musulmans dans la rue, alors qu’ils étaient visés directement et quotidiennement. Il faut éviter tant l’angélisme que la diabolisation.

Malheureusement, on n’a pas non plus vu cette majorité silencieuse de musulmans pacifiques défiler après l’affaire Merah pour crier : « Pas en notre nom ! »

Ce n’est pas vrai. Il y a eu une mobilisation ! Mais la majorité des musulmans, en France, se considèrent d’abord comme Français et pensent que leur confession relève du privé et de l’intime.  Il faut aussi cesser les fantasmes sur certains sujets, comme les cantines halal. Il n’a jamais été démontré  qu’il y avait des revendications de repas halal dans nos écoles publiques.

Ah bon, il s’agirait de pures inventions ? Vous ne pouvez pas ignorer qu’il y a aussi des musulmans fondamentalistes, voire intégristes …

Être musulman n’est pas un délit ! C’est une confession. S’agissant des fondamentalismes ou des intégrismes qui existent dans toutes les religions, il faut les combattre par tous les moyens.

Et quand Manuel Valls affirme qu’un certain nombre de Roms ne « veulent pas s’intégrer »,  êtes-vous choquée ?

Non ! Certains Roms, par leur mode de vie (nomade), ne souhaitent pas s’établir de manière durable dans un pays et donc, à l’évidence, ne souhaitent pas s’intégrer. Cela pose problème quand ce mode de vie trouble gravement l’ordre public. Et là encore, il est important d’agir et de sanctionner, soit par une condamnation, soit par une expulsion.

Que le Premier ministre s’autorise ce genre de propos n’est-il pas la preuve que le « camp du réel » a desserré l’étau du politiquement correct ?

Le « réel », les Français le vivent tous les jours, au grand dam des bien-pensants. Souvent  une certaine presse s’en offusque parce qu’elle est hors-sol. Il ne faut pas s’étonner qu’une partie de la presse française soit en difficulté aujourd’hui. Les Français n’y lisent pas ce qu’ils vivent !

Cependant, avez-vous l’impression que, dans ce pays, on peut désormais débattre de tout, y compris de l’immigration ? 

On a beaucoup progressé. Rappelez-vous, dans les années 1980, le mot « immigration » appartenait au vocabulaire du Front national. En parler ou en débattre, c’était être raciste. Alors que la France était en crise et que la maîtrise des flux migratoires était un véritable enjeu  politique, on a préféré fermer les yeux par lâcheté. Or, à l’époque, déjà, c’était surtout l’immigration familiale qui augmentait : des femmes et des enfants qui arrivaient sans préparation et sans emploi. Cette immigration était parquée et abandonnée dans certains quartiers. Nous payons aujourd’hui ce silence et notre refus d’agir à l’époque. Malheureusement, l’attitude de certains responsables politiques n’a pas changé. Ils refusent toujours de débattre  de certains sujets, ou même de les évoquer.

Lesquels ?

Aujourd’hui, les questions relatives au communautarisme, mais aussi à la famille, à la PMA, la GPA, à la fin de vie… sont encore largement taboues. Je regrette qu’il demeure, sur ces sujets, certaines ambiguïtés dans ma famille politique. Quand on n’est pas d’accord avec la gauche bien-pensante, le risque n’est plus tant d’être accusé de racisme que d’être dénoncé comme sectaire, ringard, voire « réac ». Du coup, de peur d’être associés à cet opprobre, certains préfèrent se faire porter pâles lorsque nous avons des débats internes. En tant que garde des Sceaux, j’ai mis en place un programme concret de lutte contre l’intégrisme dans les prisons que l’on pourrait qualifier de « politiquement incorrect », tout en augmentant le nombre d’aumôniers musulmans. J’ai choqué beaucoup de monde, en  demandant que l’on puisse travailler sur les profils des détenus afin de prévenir certaines dérives. Certains me disaient : « On pense comme toi, mais on ne peut pas le dire. »  Quel courage !

En ce cas, êtes-vous favorable à l’autorisation des statistiques ethniques ?

Dans certaines conditions, elles peuvent être très utiles, par exemple pour mettre en place des programmes efficaces de lutte contre la délinquance, de prévention de la récidive, mais aussi pour combattre le communautarisme. Mais dès que nous en avons parlé, le sujet s’est avéré explosif, car certains craignaient un fichage et d’autres une stigmatisation. Encore une fois, nous avons cédé, encore une fois notre lâcheté a abouti à laisser prospérer les problèmes. Ces statistiques ethniques avaient été envisagées pour recenser les gardés à vue et la population carcérale. On y a renoncé, par crainte d’y voir figurer certaines catégories de la population, notamment celles issues de l’immigration. Or, elles auraient aussi permis de « déghettoïser » certains territoires et de lutter contre les inégalités à l’École. J’ai été très  choquée de voir que, dans certaines écoles de certains quartiers, des « cages d’escaliers » entières se retrouvaient dans la même classe. Évidemment, toutes les difficultés s’y retrouvaient aussi. Ce n’est pas comme cela qu’on relance l’ascenseur social et qu’on favorise la méritocratie. J’avais aussi proposé de supprimer progressivement la carte scolaire pour favoriser la mixité sociale et améliorer les conditions de travail des enseignants. Il faut regarder la réalité en face : dans certaines écoles, les enseignants n’enseignent plus, ils éduquent les enfants dans tous les domaines de leur vie. Ne nous étonnons pas que beaucoup, écrasés par ces responsabilités qui ne devraient pas leur incomber, soient au bord du burn-out. Parfois, j’ai le sentiment que cela arrange la gauche de ne pas régler ces problèmes pour en faire un fonds de commerce politique.

La gauche s’est opposée à la réforme de la carte scolaire au nom d’une conception égalitaire de la République. Cela se défend.

La conception égalitaire de la gauche, c’est le nivellement. On donne la même chose à tout le monde, alors qu’on devrait plus aider ceux qui en ont le plus besoin et qui ont le plus envie de s’en sortir.

Vous avez certainement été horrifiée, comme nous tous, par les propos racistes proférés à l’encontre de Christiane Taubira. Mais fallait-il en conclure que la moitié de la France était raciste, ce qui a eu pour effet d’interdire toute critique de la ministre de la Justice ?

Je l’ai déjà dit : Mme Taubira a certes été victime de propos racistes que j’ai condamnés, mais attention à ne pas se cacher derrière cela pour éviter toutes les critiques ! C’est insupportable d’entendre régulièrement Mme Taubira nous donner des leçons de culture française : qu’elle ne confonde pas l’Assemblée nationale et la Comédie-Française ! C’est tout aussi insupportable lorsqu’elle décide du niveau d’intelligence des uns ou des autres avant de daigner  débattre ou non avec eux.

Quel jugement portez-vous sur le débat qui a précédé les élections européennes ? On a parfois l’impression qu’il est aussi difficile de débattre de l’Union européenne aujourd’hui qu’il l’était hier de parler d’immigration…

Aujourd’hui, ces deux sujets sont liés, notamment à travers la question de la réforme de Schengen. Pour certains journalistes ou pour la gauche, vouloir sécuriser un espace de libre circulation, c’est être europhobe ou souverainiste. Comme toujours, on est dans la caricature  car, en réalité, c’est la seule manière de le préserver. Une Europe-passoire ne peut qu’alimenter les nationalismes et les replis sur soi, voire la haine de l’autre. Après avoir si longtemps accepté que l’immigration soit la « propriété » de Le Pen, ne pas parler des frontières reviendrait à offrir un boulevard aux anti-européens et aux nationalistes.

On a le droit d’être anti-européen, non ? 

Évidemment ! Il faut débattre avec les anti-européens. Il faut confronter nos visions et  expliquer aux Français notre intérêt à défendre l’Europe. Mais nous devons aussi cesser de croire que la souveraineté est un concept dangereux. C’est absurde. Nous devons reconquérir les mots et en finir avec la censure ![/access]

*Photo: Hannah.

Valse des ambassadeurs au Quai d’Orsay

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Le mouvement d’ambassadeurs qui vient d’être annoncé par le Quai d’Orsay est d’importance : il concerne les postes clés de notre diplomatie, ceux dont les titulaires n’ont pas pour occupation principale de distribuer des Ferrero-Rocher lors de réceptions mondaines : Union européenne, Washington, Nations-Unies, Berlin, Pékin, Londres et, dans une moindre mesure, Alger et Rome. Pour accéder à l’un de ces postes prestigieux, il est nécessaire de ne pas se contenter du minimum syndical des qualités exigées pour faire son chemin dans la carrière, dont l’essentiel se résume dans la maxime interne : «  pour faire un bon ambassadeur, il ne suffit pas d’être con, encore faut-il être poli ».

À l’heure des transmissions instantanées, des téléphones rouges ouverts en permanence entre les grands de ce monde, la plupart des chefs de mission, notamment dans les pays de l’Union européenne voient leur rôle limité à la promotion de l’industrie et de la culture française dans les pays où ils sont nommés, ou au contrôle des flux migratoires de populations désireuses de quitter leur misère pour le supposé Eldorado hexagonal.

Quelques « grosses ambassades », cependant, sont amenées à jouer un rôle politique, soit qu’elles aient à traiter au jour le jour des questions de géopolitique planétaires ou régionales, New York pour l’ONU et Bruxelles pour l’UE, soit que l’importance du pays concerné exige que la présence diplomatique française y soit particulièrement active et pointue : la Chine, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la Russie font partie de cette catégorie.

Les titulaires de ces postes sont donc choisis avec le plus grand soin dans le vivier (restreint) des grandes pointures diplomatiques, donc forcément passées par les cabinets ministériels des gouvernements, de gauche comme de droite qui se sont succédé au pouvoir dans les deux dernières décennies. L’influence de ces hommes et de ces femmes est d’autant plus grande que la politique étrangère, en France, n’est pas soumise à un contrôle parlementaire aussi compétent et sourcilleux que dans d’autres démocraties comparables. Pour s’en persuader, il suffit de regarder les retransmissions télévisées des séances des commissions des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale et du Sénat, et de les comparer avec leurs équivalents au Congrès des Etats-Unis, aux Communes britanniques et au Bundestag allemand.  Disons, pour être charitable, que nos parlementaires ont encore une marge de progression à combler pour devenir compétitifs.

C’est pourquoi le décryptage des nominations qui viennent d’être effectuées donne une assez bonne indication sur les orientations de la politique étrangère du duo Hollande-Fabius pour la suite du quinquennat.

On constate tout d’abord que la sensibilité politique des diplomates concernés n’est pas le critère déterminant de leur nomination. Dans les promus, on trouve des ambassadeurs classés à gauche, comme Pierre Sellal, qui abandonne son bâton de maréchal de secrétaire général du Quai d’Orsay, trois ans avant la retraite, pour retourner au charbon à Bruxelles comme représentant de la France auprès de l’Union européenne. Cet ancien directeur de cabinet d’Hubert Védrine, familier des arcanes de l’UE, est un « intergouvernementaliste » intransigeant, imperméable aux chimères fédéralistes chères à Bernard Guetta : le meilleur, donc, sinon pour « réorienter » l’Europe, du moins pour y défendre nos intérêts nationaux. Autre diplomate «  de gauche », Jacques Audibert, ci devant directeur des affaires politiques du Quai et, à ce titre, en charge de la négociation nucléaire avec l’Iran, vient d’être promu « sherpa » de Hollande à l’Elysée, responsable des G8, G20 et autres grands raouts internationaux. C’est à lui que l’on doit en partie la fermeté de la position française face à Téhéran, qui ne manque pas une occasion de tacler la « mollesse » d’Obama dans le marchandage avec les mollahs, et la faiblesse du susdit contre son allié syrien Bachar Al-Assad. Audibert s’entend comme larron en foire avec Gérard Araud, ambassadeur aux Nations-Unies, passé  jadis par le cabinet de François Léotard au ministère de la Défense, homme de la droite « atlantiste », vomi par les « tiers mondistes » du Quai, qui voient en lui un clone français des néo-cons américains. Araud permute avec François Delattre, jusque-là ambassadeur à Washington, qui devait sa promotion  à Nicolas Sarkozy, ravi de faire enrager les mandarins du Quai en nommant ce brillant quadra au poste le plus convoité du Département. Il ne semble pas avoir démérité aux yeux du pouvoir de gauche, qui lui confie  aujourd’hui la gestion quotidienne de notre siège au  conseil de sécurité.

Bonne pioche, aussi, pour les « bébés Chirac » de la diplomatie, comme Maurice Gourdault-Montagne, dircab d’Alain Juppé entre 1995 et 1997, qui quitte Berlin pour Pékin, cible principale de la diplomatie économique dont Fabius veut faire un point fort de notre réseau d’ambassades, à l’image de ce qui réussit si bien à nos amis allemands. On note aussi le retour de Catherine Colonna, autre vedette chiraco-juppéiste, ancienne secrétaire d’Etat aux affaires européennes dans le gouvernement Villepin, qui établit ses quartiers au palais Farnèse à Rome, demeure agréable, et poste d’observation privilégié de l’expérience Renzi, suivie avec intérêt par Matignon et l’Elysée.

Contrairement à la politique intérieure, la politique étrangère de la France de Hollande sait faire des choix clairs, et s’y tenir : soutien sans faille aux monarchies sunnites dans leur affrontement avec les chiites emmenés par Téhéran, lutte sans merci contre le jihadisme, y compris avec le « hard power », défense des intérêts français au sein de l’UE, dans un dialogue franc (terme diplomatique) avec nos amis allemands.  L’heure est au réalisme, et les rêveries droit-de-l’hommistes reportées sine die. Pour cela, il faut les right men and women at the right place, quel que soit leur pedigree politique. C’est notre grande coalition à nous, malheureusement pas encore extensible à d’autres secteurs de notre vie politique…

On constatera pour conclure, et sans entrer dans les détails, que la section LGBT[1. Dont le cri de ralliement est «  Chaque jour, qu’un vent nouveau siffle dans la rue du Quai ! »] du Quai n’est pas mal lotie dans la distribution des prix, ce qui ne saurait déplaire à l’air du temps.

*Photo : NICOLAS MESSYASZ/SIPA. 00681216_000026.

André Hardellet pour tous

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andre hardellet paris patachou

Je me suis pris le bec avec un bouquiniste à théories, une race terrifiante de certitudes. Jacques Laurent pestait contre le roman qui endoctrine, moi j’en ai marre des vendeurs qui savent d’avance ce que les clients achèteront ou pas, liront ou pas. Dans ce domaine, je me méfie toujours de ces devins qui, au doigt mouillé comme les sondeurs, font le portrait du lecteur type d’ouvrages anciens par origine sociale, département de naissance et âge du capitaine. Ces compartimenteurs ont raté leur vocation, ils auraient dû travailler à l’INSEE plutôt que dans le livre où règne le mystère le plus total.

C’est justement la beauté du métier, son inconnu, sa part de transgression aussi, ces boutiquiers n’ont pas compris que les livres s’enfilent comme des secondes peaux. Quand on lit, on retire le masque. On est nu. Nos lectures sont le prolongement de nous, on ose dévoiler notre territoire intime, braver notre éducation, fouler d’autres horizons, nous réinventer. Alors bien malin celui qui peut connaître à priori nos envies et encore mieux édicter des règles générales. Les petits gros à moustaches de l’Education Nationale achèteraient majoritairement du Dumas comme on prend des actions Péchiney à la Bourse. Les femmes de quarante ans, divorcées et mères de famille de la région Sud-est seraient tentées par la littérature érotique, Anaïs Nin en tête suivie de Régine Desforges et Catherine Millet. Au grotesque de ces analyses, s’ajoute le mépris pour tous les lecteurs et leurs goûts infinis. Nous ne sommes pas des clients comme les autres. Instables, nous n’entrons dans aucune case. Il n’y a que les professeurs pour penser qu’on lit comme on bachote. On lit pour soi. Quand je suis en chasse, c’est-à-dire en manque de livres, je retourne des étagères, je monte sur de précaires escabeaux, je suis mu par une inébranlable force de persuasion. Je sais que je vais trouver quelque chose, un écrivain de bonne compagnie pour quelques heures comme un vin de soif désaltère. La scène se passe en province durant les ponts de mai. Je finis par dénicher mon auteur du jour après un laborieux travail d’élagage.

C’est un signe du destin car je tombe sur André Hardellet mort l’année de ma naissance. Il y a quarante ans. Haut perché, difficile d’accès, La promenade imaginaire, dans la collection « Roue Libre » du Mercure de France, n’attendait que moi. J’ouvre au hasard et je lis « D’où vient la sourde exaltation qui s’empare de moi, quelquefois, lorsque je marche ? ». Hardellet (1911-1974), insatiable promeneur, poète du temps retrouvé, passe-muraille des terrains vagues, l’homme qui voit la nature, la ville, les femmes par contumace. Son monde réel n’était jamais aussi beau que dans sa tête, il le recréait indéfiniment. J’étais heureux, un bel exemplaire, une édition originale d’août 1974, avec sur la couverture, une gravure de Chansons enfantines, naïve où des souris exécutent une sarabande en narguant trois chats. La perspective de passer un bon moment, livre en main, un dimanche à la campagne. Il a fallu que le commerçant parle, gâche ce moment de plénitude. Leur nature bavarde les dessert, ils ont toujours le mot de trop.

En me rendant la monnaie, le bouquiniste se sent obligé d’ajouter : « Ici, ça ne se vend pas, Hardellet est un écrivain parisien ». « Mais Monsieur, Hardellet se vend partout, à Tourcoing, à Mende ou à Gémenos, si dans votre petite tête, vous pensez qu’en dehors de la Grande Ceinture, il perd de son attrait, vous devriez changer de profession » lui répondis-je. S’en suivirent quelques répliques sur la prétention des acheteurs et la vacuité des vendeurs. Comment peut-on dire qu’Hardellet est d’essence urbaine et ne conviendrait pas à un lecteur de province ? Cet écrivain olfactif et voluptueux a la nostalgie d’un monde parallèle, entre réminiscences de la terre et rêveries vagabondes. Il émeut lorsqu’il décrit la vie des truites, des taupes qu’il entremêle à des souvenirs d’enfance, de soldat, pour un écrivain francilien, on repassera. Ce bouquiniste lourd et lent n’avait vu qu’une facette « visible » de Hardellet, le parolier de Patachou, le compagnonnage avec Brassens, Fallet, le Paris canaille. Mais l’artiste qui s’interroge sur la création : « Écrire est un travail harassant : choisir, combiner les mots pour qu’ils ne s’éventent, ne pourrissent trop vite à la lecture ! Tâche tellement disproportionné à nos forces que l’on se demande comment des hommes lucides ont osé l’entreprendre ». Celui-là lui avait totalement échappé.

André Hardellet, Œuvre 1 et 2, L’Arpenteur.

André Hardellet par Guy Darol, Le Castor Astral.

*Photo : À bout de souffle.

Jean Gabin, chef de char

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jean gabin france libre

Berlin, 20 mars 1942. Danielle Darrieux, Suzy Delair, Viviane Romance et Albert Préjean dînent non loin de Joseph Goebbels à l’occasion de la sortie d’un film d’Henri Decoin, Premier rendez-vous. Je ne leur jette pas la pierre, il y a sans doute des gens à protéger et puis, les engrenages commencent toujours innocemment. Mais c’est plus fort que moi, je me sens beaucoup plus proche de Jean-Marie Legrand, Jean Moncorgé, Jean-Paul Salomons, Jean-Alfred Villain-Marais et Jacques Feydeau.
Legrand, c’est Jean Nohain, né le 16 février 1900 à Paris, producteur de télévision, scénariste, parolier de Mireille ; Jean Moncorgé, Jean Gabin, né le 17 mai 1904 à Paris, comédien ; Jean-Paul Salomons, Jean-Pierre Aumont, né le 5 janvier 1911 à Paris, comédien ; Jean-Alfred Villain-Marais, né le 11 décembre 1911 à Cherbourg. Jean Marais, comédien puis sculpteur, Jacques Feydeau, fils de Georges, né en 1918 à Paris et Jacques Terrane, comédien, ont en commun d’avoir combattu pour la France libre. Le cas le plus beau et le plus terrible, est celui de Jacques Terrane. En 1938, il tourne, sous la direction de Jacques Feyder, La Loi du Nord avec Michèle Morgan, Charles Vanel et Pierre-Richard Wilm. Le film ne sort qu’en 1942 sous le titre de La Piste du Nord. Chacun trouve toutes les qualités à Terrane qui surclasse le falot Richard-Wilm. Terrane est mort, un an avant, en Syrie, dans les combats contre les vichystes.

Jean Nohain rejoint Alger libéré et fonde le Centre artistique de la France libre, qui se propose de divertir les troupes, mais s’engage finalement dans la 2e DB du général Leclerc, armée-modèle pensée par de Gaulle dès les années 1930 qui a tant manqué en juin 1940. Nohain est blessé au visage lors de la prise de Strasbourg, ce qui lui vaut une cicatrice visible quand il présentera « 36 Chandelles » à la télévision dans les années 1950[1. Son frère comédien, Claude Dauphin, parle à Radio Londres en compagnie d’André Gillois (Maurice Diamant-Bergé), réalisateur et scénariste.]. Après deux films à Hollywood, Jean-Pierre Aumont, rejoint la 1ère Division de Français libres (ou plutôt l’ex-DFL rebaptisée Division d’infanterie motorisée) en Italie, où il devient aide de camp du général Brosset. Jean Marais, dont la seule activité de résistance était d’avoir cassé la gueule à un journaliste collabo, Alain Laubreaux, ce qui lui avait valu de gros ennuis, s’engage dans la 2e DB dès la libération de Paris. Il se retrouve dans le Train, n’allant jamais au feu parce qu’en fin de colonne. Son convoi est bombardé. Enfin ! Les hommes se précipitent hors de la route. Il neige. Marais ne veut pas attraper froid et reste dans son camion. Il reçoit la Croix de guerre pour « conduite exemplaire ». Il raconte tout cela avec beaucoup d’humour dans ses souvenirs.

La grande personnalité, celle qui symbolise et même synthétise le mieux le Français râleur mais bon gars, dont on dirait aujourd’hui qu’il est « franchouillard », c’est évidemment Gabin. Il s’emmerde à Hollywood, où il a d’abord tourné une bluette : La Péniche du bonheur. Les mauvaises langues qui prétendent qu’il s’est engagé pour en mettre plein la vue à Marlène Dietrich, voire pour la fuir, en seront pour leurs frais. La raison profonde, il la confie à son ami et biographe André Brunelin : « Je partais avec le sentiment que j’allais laisser ma peau dans cette guerre, que pourtant je voulais faire pour être en règle avec moi-même […] Si j’avais dû rester aux États-Unis, je crois que j’aurais crevé d’ennui, alors, crever pour crever… » Il dit bien « en règle avec moi-même » et non « avec mes idées ». Ce n’est pas un intellectuel, mais un homme. Il rejoint la France libre, qui s’appelle désormais la France combattante, mais ses représentants lui demandent de jouer d’abord dans un film de propagande : L’Imposteur (1943), sous la direction de Julien Duvivier, avec qui il a déjà tourné cinq films. C’est le seul film qui montre la naissance de la France libre en Afrique[2. En Union soviétique, le film de Boris Barnett, Un brave garçon / Ceux de Novgorod (1943), raconte l’histoire d’un aviateur français de Normandie-Niémen abattu et recueilli par les partisans.]. Le tournage bouclé, il s’embarque sur un navire des FNFL qui est attaqué par l’aviation allemande non loin d’Alger. Sa citation, qui lui vaut la médaille militaire, révèle que « embarqué à bord de l’escorteur de pétroliers Elorn, comme capitaine d’armes, [Gabin] a contribué à repousser de violentes attaques d’avions ennemis au large du cap Tenes ». Avant de partir, il avait vu Humphrey Bogart faire la même chose dans le film Convoi pour Mourmansk, ce qui lui inspirera des pensées très sarcastiques…
Il ne rejoint la 2e DB et son régiment blindé de fusiliers marins que pour la prise de Colmar, puis celle de Royan, et retour en Allemagne. Nouvelle citation : « Volontaire du RBFM, a pris, sur sa demande, des fonctions de chef de char du Souffleur II, devenant le plus vieux chef de char du régiment. A participé à toute la fin de la campagne de la division Leclerc, de Royan à Berchtesgaden[3. N’en déplaise au très anti-français Spielberg et à son complice Tom Hanks, ce sont bien les Français qui ont pris Berchtesgaden. Cf. la série télé Band of Brothers.], faisant preuve des plus belles qualités d’allant, de courage et de valeur militaire. » Léger détail : Gabin, de tempérament « anar » était claustrophobe et avait peur du feu. Gabin n’est pas du genre « ancien combattant » mais, le 14 juillet 1945, de sa chambre du Claridge, il voit passer son régiment et son char Souffleur II avec « à sa tête mon second “Gogo” – Le Gonidec – qui avait l’air content d’être là. C’était con, mais j’ai pas pu m’empêcher de chialer. »

Gabin et Aumont, et Nohain, et Marais, et Terrane[4. Comment oublier Robert Lynen, né le 24 mai 1920, Poil de Carotte en 1932, résistant, exécuté le 1er avril 1944 à Karlsruhe ? Et comment ne pas évoquer l’écrivain Jean Prévost, mort au Vercors, fusillé le 1er août 1944 et dont le second, Jean Valère, devint réalisateur de films ?] nous donnent une leçon, sans doute une leçon pour l’avenir. On est français, on fait preuve de toutes les qualités nationales d’indiscipline mais, devant ce qu’on sait être son devoir, on l’accomplit puis on retourne à ses occupations.

Bibliographie : André Brunelin : Gabin (Robert Laffont) ; Jean-Pierre Aumont : Le Soleil et les Ombres (Robert Laffont).

Résistance, j’écris ton nom

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giles perrault resistance

Le 6 juin, ce fut la grande déferlante sur les plages normandes. Des héros par milliers. De la musique militaire à gogo. Du solennel, du hiératique, du cérémonial. De l’émotion aussi. Alors ne jouons ni les cyniques, ni les procureurs de l’Histoire, le Débarquement a libéré les espoirs et ravivé notre flamme nationale éteinte en 1940, notre funeste année zéro. Gilles Perrault, écrivain, grand reporter, déçu de l’Union de la Gauche qui le fit passer du PS au PC en un temps qui semble si lointain, vient de publier chez Plon-Fayard son Dictionnaire amoureux de la Résistance.

Ouvrage indispensable à lire sur les plages d’Utah ou d’Omaha Beach en ces jours de commémoration. Dictionnaire à fleur de peau, foutraque, sensible, hors des sentiers de la gloire, courageux par certaines de ses entrées, remonté sur d’autres, mais toujours à hauteur d’homme. L’ex-para qui a quitté la robe d’avocat pour devenir un auteur à succès n’a rien perdu de son capital d’indignation. On aime Perrault pour sa pugnacité à déterrer les dossiers éprouvants et à mettre en lumière les héros ordinaires de la Résistance. Pour ceux qui ont appris la Seconde Guerre Mondiale en lisant Drôle de jeu de Roger Vailland (Prix Interallié 1945) et Les Combattants du petit bonheur d’Alphonse Boudard (Prix Renaudot 1977), ce dictionnaire amoureux emprunte les mêmes chemins buissonniers.
L’emphase n’est pas son rayon. Perrault n’a pas la mémoire sélective, cette terrible maladie de l’après-guerre, il n’oublie pas la diversité de la Résistance, ce grand n’importe quoi qui lui fait écrire « c’est le miracle de la Résistance, son originalité et son charme. A-t-on jamais vu dans notre histoire une aventure collective présentant une telle disparate humaine ? ». Les amateurs de ligne claire risquent d’être fortement déçus. Car la Résistance, c’est la marge, les extrêmes, les irréconciliables, les fortes têtes : les métèques et les aristos, les cocos et les camelots, les prolos et les intellos, les cathos et les bouffeurs de curés, le sang mêlé en somme. De la mauvaise graine qui poussait à l’ombre des fridolins. Perrault les aime ces moutons noirs qui ont osé braver l’impensable, juste relever la tête car l’uniforme vert-de-gris leur donnait la nausée. On sent poindre chez Perrault le regret de ne pas avoir eu 20 ans en 1940. Dans notre époque aseptisée, on désapprouverait ce bellicisme honteux. On ne comprendrait rien aux motivations profondes de ces gamins, cette extraordinaire communion de corps et d’esprit qui fait aujourd’hui encore notre fierté.

Sans eux, sans cette poignée d’hommes et de femmes, à Londres ou à Paris, notre drapeau aurait été souillé à jamais. Ils resteront pour toujours cette lumière durant les années noires d’Occupation. Perrault leur rend hommage sans tirer des larmes et sans oublier personne. Son dictionnaire n’élude rien des dangers, de la violence, des haines, des trahisons, des ambitions, il restitue pourtant un puissant goût du bonheur. Car il faut l’aimer la vie pour la risquer, la perdre le plus souvent. Perrault se méfie des donneurs de leçons, il ne magnifie pas l’héroïsme qui n’est jamais d’un seul bloc. Je me rappelle une de ces anecdotes qu’il a racontée dans un vieux reportage télé des années 80. Un Gi s’était planqué le D-Day dans les toilettes au fond d’un jardin de Sainte-Marie-du-Mont, il avait attendu patiemment la fin des combats pendant des heures. Perrault soulignait fort justement que s’il avait manqué de courage ce jour-là, une semaine après, il avait, peut-être, fait preuve d’une témérité exemplaire lors de cette longue et exténuante Bataille de Normandie.

Dans son livre, Perrault s’attache à montrer cette complexité-là. Il est parfois taquin quand il met à l’honneur les résistants de l’Ile de Batz « la méconnue, l’oubliée, l’escamotée, la toujours occultée par sa grande petite voisine ». « L’ile de Sein, c’est donc le quart de la France » selon le bon mot du Général. Perrault déniche des personnages hauts en couleur, célèbres ou moins connus comme cette Jeanne Bohec surnommée la plastiqueuse à bicyclette. Il réhabilite avec panache la mémoire du Colonel de La Rocque qui était loin d’être insignifiant, comme l’avait hâtivement qualifié Paxton. Et puis il émeut quand il rappelle le destin de Marcel Rayman, instructeur des FTP de la MOI, l’un des dix de l’Affiche Rouge, écrivant ses derniers mots à sa mère, avant d’être fusillé au mont Valérien : « Je ne puis te dire qu’une chose, c’est que je t’aime plus que tout au monde et que j’aurais voulu vivre rien que pour toi. Je t’aime, je t’embrasse, mais les mots ne peuvent dépeindre ce que je ressens. […] Je t’adore et vive la vie ». Je me répète, un dictionnaire indispensable.

Dictionnaire amoureux de la Résistance, Gilles Perrault, Plon-Fayard.

*Photo : wikicommons.

L’horreur à l’anglaise

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comtesse dracula hammer

À la fin des années 50, la société de production britannique Hammer entreprend de dépoussiérer les grands mythes du cinéma fantastique immortalisés jusque là par les studios américains de la Universal au cours des années 30 (Dracula, Frankenstein, La momie…). Si la firme produit des films en tout genre (thriller, science-fiction -illustrée par la série des Quatermass de Val Guest- films d’aventures préhistoriques…), ce sont les œuvres relevant de l’épouvante gothique qui vont asseoir sa réputation.
Pourtant, lorsque sortent sur les écrans français les (futurs) classiques de Terence Fisher (Frankenstein s’est échappé, Le cauchemar de Dracula…), ils sont accueillis par la presse française avec une certaine condescendance (le genre fantastique est alors jugé infantile) ou provoque le tollé, aussi bien chez les communistes de L’Humanité que chez les catholiques de Radio-Cinéma-Télévision (l’ancêtre de Télérama). Gilbert Salachas, par exemple, écrit à propos du Cauchemar de Dracula :
« Le cinéma qui est un art noble, est aussi, hélas une école de perversion : un moyen d’expression privilégié pour entretenir ou même créer une génération de détraqués et d’obsédés ».

C’est autour du fantastique remis au goût du jour par la Hammer que va naître une cinéphilie « parallèle » qui va se forger une identité propre en s’opposant à une certaine tradition classique. A la suite de quelques excentriques précurseurs (que ce soit Michel Laclos ou le flamboyant Jean Boullet célébrant l’épouvante et le fantastique dans la mythique revue Bizarre), de jeunes gens vont créer au début des années 60 la revue Midi-Minuit fantastique # qui consacre son premier numéro à Terence Fisher.
Le Midi-Minuit, c’est d’abord une salle de cinéma parisienne où sont projetés les films fantastiques (notamment ceux produits par la Hammer) qui suscitent l’admiration de ces jeunes cinéphiles. Pour eux, ces œuvres gothiques apportent un grand vent de libération salutaire puisque les cinéastes qui revisitent le genre (exemplairement, Terence Fisher) n’hésitent pas à figurer plus frontalement la violence et à accentuer la dimension érotique du genre (Christopher Lee qui incarne Dracula est avant tout un grand séducteur de femmes).

Les films que nous proposent aujourd’hui les éditions Elephant Films dans leur très belle collection « Hammer » #* appartiennent à une période où la firme est en déclin. Michael Carreras succède à son père James à la tête de la maison et semble manifester peu d’intérêt pour cette nouvelle activité. De plus, la Hammer est désormais « dépassée » par des cinéastes qui vont plus loin dans la violence (La nuit des morts-vivants de Romero) ou l’érotisme (notamment dans les productions espagnoles et italiennes).
Malgré ça, la firme continue de revisiter les grands mythes du cinéma fantastique et tente, au début des années 70, de se remettre au goût du jour en rendant plus explicite ce qui jusque alors restait suggéré (la violence, le sexe…)

Comtesse Dracula s’inspire du mythe d’Erszébeth Bathory, cette fameuse « comtesse sanglante » réputée pour sa cruauté. Elle aurait, du temps de son règne, torturé et massacré plus de six cents jeunes filles et se serait baignée dans leur sang. Si le personnage a réellement existé, la légende l’entourant a vite enflé pour inspirer de nombreux récits et imprégner l’imaginaire collectif.
Suite à un accident, la comtesse Elisabeth Nadasdy découvre que le sang de sa jeune servante provoque chez elle la faculté de rajeunir. Profitant de cette aubaine, elle se fait passer pour sa propre fille et séduit un jeune et ambitieux lieutenant. Malheureusement, sa jeunesse retrouvée n’est que de courte durée et il lui faudra beaucoup de sang pour reconquérir sa beauté d’antan…
Réalisé par Peter Sasdy, Comtesse Dracula est le deuxième film du cinéaste (après Une messe pour Dracula et avant La fille de Jack l’éventreur) tourné pour la Hammer. Outre l’interprétation magistrale d’Ingrid Pitt qui parvient à donner un visage juvénile et presque touchant à la comtesse Bathory (qui devient, sous les traits de la jeune femme, une héroïne romantique éprise de son beau lieutenant) ; ce sont les caractéristiques du « style Hammer » qui séduisent ici : le soin apporté à la direction artistique (la photo est très belle, les décors sont somptueux…), le dépoussiérage des mythes du fantastique, l’attention toute particulière aux atmosphères lugubres…
Seule réserve : la mise en scène manque peut-être un brin de tonus et n’égale pas celle signée John Hough pour Les sévices de Dracula. S’il n’est jamais question dans le film du « prince des vampires », on retrouve ici une allusion à Carmilla et à cette fameuse « comtesse sanglante » qui revient ici pour transformer le comte Karnstein en vampire.

À la mort de leurs parents, deux sœurs jumelles (les croquignolettes sœurs Collinson) débarquent dans un petit village paumé pour vivre sous la tutelle de leur oncle, un fanatique religieux de la plus belle espèce (Peter Cushing) dont le principal hobby est de traquer les sorcières et les brûler. Autant Maria reste prude et innocente, autant Frieda se sent attirée par le diabolique comte Karnstein qui l’initiera à des rituels maléfiques et au vampirisme…

Le scénario est assez classique mais il est quand même intéressant de noter que le personnage censé incarner la lutte contre le Mal soit un odieux inquisiteur totalement givré. Si le comte Karnstein est un être maléfique qui n’hésite pas à sacrifier de jeunes filles lors de rituels sataniques ; Gustav Weil est un fanatique hypocrite presque pire que son adversaire (même s’il a tendance à s’humaniser au cours du récit). Le grand Peter Cushing incarne avec génie (n’ayons pas peur du mot!) ce personnage austère et inquiétant. Entre ces deux pôles évoluent les girondes jumelles qui apportent un charme indéniable à l’œuvre. Comme d’habitude dans les films Hammer, les décors jouent un rôle primordial et on n’échappera à rien de ce qui fait le sel de cette épouvante gothique : orages, château dans la brume, souterrain plein de toiles d’araignées, crypte lugubre où gisent des crânes…
Malgré ce classicisme, on sent dans ce film (même si on pouvait déjà le constater un peu dans Comtesse Dracula) une volonté de se mettre au goût du jour en pimentant le récit d’une violence parfois surprenante (éventration, décapitation…) et d’un soupçon d’érotisme aussi désuet qu’élégant. Aucune vulgarité dans ces production « so british » mais le charme des jumelles Collinson célèbres pour avoir posé ensemble dans Playboy quelques temps avant). La dimension métaphorique du vampirisme vu comme acte sexuel et transgression fétichiste est ici beaucoup plus explicite que dans les années 50/60.
Naviguant entre la pure tradition du cinéma d’épouvante gothique -mêlant sorcellerie et vampirisme- et une certaine « modernité » ; Hough parvient à réaliser un film aussi haletant qu’envoûtant qui ne démérite pas dans la galerie des grandes réussites estampillées Hammer…

Comtesse Dracula (1970) de Peter Sasdy avec Ingrid Pitt et Les sévices de Dracula (1971) de John Hough avec Peter Cushing, Mary et Madeleine Collinson. Elephant Films.

Victor Hugo par Swysen : Et s’il n’en reste qu’un…

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Si aujourd’hui certains de nos concitoyens s’exilent en Belgique en vertu de leurs opinions  fiscales, tout au long du XIXème siècle, c’est pour d’autres raisons qu’on prenait le chemin de Bruxelles. Le royaume offrit notamment l’asile à trois monuments de la littérature française qui goûtaient peu le style Napoléon III : Alexandre Dumas, Jules Verne, et bien sûr, notre Victor Hugo national.

Et bien, comme si cela ne suffisait pas, la Belgique vient de rendre un nouveau service insigne à Hugo : la fabuleuse BD biographique que vient de lui consacrer notre ami Bernard Swysen.

Je le dis d’autant plus tranquillement que je ne suis pas un inconditionnel d’Hugo, et que je rouvre bien plus souvent Vingt ans après ou Les Odelettes que Les Misérables ou Les Contemplations. N’empêche, j’ai été subjugué par les cent pages de Swysen, parce que ce sont cent magnifiques pages d’histoire.

Tout y est, et tout y est inextricablement ensemble, l’histoire, l’œuvre et l’homme. Nul ne peut nier qu’Hugo a fait de sa vie un chef d’œuvre, et après avoir lu Swysen, nul ne pourra nier que ce chef d’œuvre est magnifiquement restitué.  On ne peut que partager l’enthousiasme de Jean-Marc Hovasse, directeur de recherche au CNRS, et biographe émérite de Victor Hugo qui préface et valide des deux mains cet album: « Le lecteur est prévenu : ce n’est pas le genre d’album où les dates, les faits et les gestes sont traités par-dessus la plume. Inutile d’essayer de prendre en défaut le biographe complet (textes, dessins et couleurs) qui signe Bernard Swysen

Oui, c’est du sacré beau travail, et validé d’utilité publique par votre serviteur : rendre Hugo aux Français, c’est rendre service à la France. Merci Bernard!

Victor Hugo, Swysen, Joker éditions.

victor hugo swysen

Les Veilleurs contre les robots

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nos limites veilleurs

L’extension matérielle et la prolifération des biens de consommation se feront sans eux. Eux, ce sont Gaultier Bès, Marianne Durano et Axel Rokham. Trois Veilleurs parmi des milliers, qui signent –qui décochent- ce petit essai sauvage et fondateur : Nos Limites. Soit un possessif qui s’offre. Et un coup de revolver à l’américaine que tout le monde aura compris. Souvenons-nous. Les Veilleurs s’étaient assis sur des pelouses avec des lampions et de la poésie « face à la démission de la pensée et au délitement progressif du sens de l’homme et de la cité ». Une ambition toute grecque, toute chrétienne aussi. Et ces trois-là ont la voix qui porte, même à travers le bruit désagréable du monde. Ils ont et la jeunesse et la vision. Et la culture et le souci de l’homme dévasté par la marchandise. Gaultier Bès a 25 ans, il est agrégé de lettres et diplômé de l’Ecole Normale Supérieure de Lyon. Il est la principale main de l’essai. Pas le « chef de file », non,  guère de posture romantique ici. Pour les mers déchaînées sur l’abîme, il faudra repasser. Lui et ses deux amis vont à pied, bien doucement, bien proche du plancher des vaches. Ils ne font pas que « penser le lien social ». Ils le sont. Eux et leurs visages réunis dans la lumière des lumignons.

Voici donc cet essai « pour une écologie intégrale ». Intégrale. Un seul mot qui signale un manque, une pensée que l’on s’était interdit d’avoir jusqu’à présent. Nous avions bien les arracheurs d’OGM. Nous avions bien la « Marche pour la Vie ». Mais rien qui ne fasse la soudure. Rien qui ne relie ces deux ambitions. Pour dire vite : vous pouviez être un libéral-conservateur, militant anti-avortement le dimanche et banquier la semaine. Ou être un altermondialiste à longue moustache la semaine et militant du queer le week-end. Bien entendu, le quadrige des possibles implique qu’il existe des banquiers LGBT.

Mais vous l’avez compris, une hypothèse restait offerte, qui sublime les trois autres. Le José Bové de la Manif Pour Tous. La comtesse de La Rochère à Notre-Dame des Landes. En fait, de« l’écologie qui n’oublie pas l’humain au profit de la nature, ou la nature au profit de l’humain ». Nos auteurs sont-ils véritablement esseulés ? On peut en douter. Thierry Jaccaud, le directeur de la revue L’Écologiste, avait déjà pris position contre le mariage gay en janvier 2013[1. « La vérité pour tous » publié dans L’Aurore du Bourbonnais,  11 janvier 2013.]. Et le 30 avril dernier, le soldat José Bové avait porté l’assaut contre la PMA[2. Radio Notre Dame et KTO, émission du 30 avril 2014 « Je suis contre tout manipulation sur le vivant[…]je ne crois pas que le droit à l’enfant soit un droit »]. Quant à la revue La Décroissance, guère de doute. Son directeur Vincent Cheynet l’a déclaré : « La loi du mariage pour tous contribue à ouvrir la boîte de Pandore de toutes les revendications qui nous conduisent droit au Meilleur des mondes décrit par Aldous Huxley, où la production des enfants est devenue un processus purement technique répondant aux besoins du moment.[3. Promouvoir la décroissance, c’est intégrer les limites », entretien avec La Vie, 15 avril 2014] »

C’est ainsi que ce livre arrive comme une entaille, là où il la faut, au moment où il le faut. Chez les catholiques conservateurs comme chez les écologistes, il vient ouvrir une plaie. Celles des « intérêts égoïstes » à quoi s’accroche chacun d’eux. Nos auteurs ont un bistouri tout neuf, et ils élargissent sous les carapaces respectives. Ce n’est pas forcément beau à voir.

Ce livre est écrit sans complaisance, les maîtres convoqués ont la lame saillante. Soit Ellul et Charbonneau, Latouche et Michéa, Günther Anders et Aldous Huxley. Ivan Illich et Orwell. Un petit aperçu de l’escadron. Nos limites voudrait penser l’écologie jusqu’au bout« car la détérioration de notre environnement ne peut qu’entraîner notre propre déshumanisation ». Le rêve d’une « croissance infinie et illimitée dans un monde qui lui est bien fini et limité » inquiète cette  jeune génération d’après les idéologies. Par delà de vieux clivages qui sont moins des réalités sociales que des abstractions stratégiques, elle en appelle aussi à la décroissance. Mais gare, les mots sont parfaitement choisis :« Loin de fantasmer un « âge d’or » perdu, un « état de nature » idyllique, il s’agit de puiser dans les ressources de notre civilisation et de notre époque de quoi répondre à la fois aux aspirations de l’humanité et aux exigences de notre écosystème ».

Par delà l’occasion surtout, ces trois-là ont choisi le camp de l’homme plutôt que celui des machines. Ce n’est pas qu’ils ont peur. Ils se souviennent du sort de Prométhée sur son piton rocheux.  « Qui veut fabriquer des robots se condamne à réveiller des monstres », préviennent-ils. Alors le rêve d’omnipotence ne peut les étourdir,« jusqu’à présent, la croyance totalitaire que tout est possible semble n’avoir prouvé qu’une seule chose : tout peut être détruit » (Hannah Arendt). Telle est leur souhait. Si tout devient possible, pourvu qu’une chose sache encore rester réelle. Leurs limites. Ils ne l’acceptent pas par défaut, comme s’ils butaient contre un mur, ils l’accueillent par excès, comme s’ils abordaient une rive lumineuse. Les pieds dans le bocage et l’espérance au cœur.

Nos limites. Pour une écologie intégrale. Edition Le Centurion, 2014.

*Photo : FRED SCHEIBER/20 MINUTES/SIPA. 00668333_000006.

Je suis europhobe, mais on me soigne

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europhobe ue reuters

Tout bien portant est un malade qui s’ignore. Je croyais échapper jusque-là à cet adage de Claude Bernard immortalisé par le Dr Jouvet. Ben non. Figurez-vous que je suis atteint grave d’« europhobie ». Certes, je ne sais pas trop ce qu’est l’Europe, ou plutôt je sais trop bien qu’il en existe une infinité de définitions exhaustives. Mais la phobie, je crois connaître, et d’ailleurs, le Petit Robert est là pour me rappeler que ce n’est pas joli joli : « Phobie ( Psycho.)  : crainte excessive, maladive de certains objets, actes, situations ou idées. Agoraphobie, claustrophobie, éreutophobie, photophobie, zoophobie. »

Certes, il existe une acception moins aliéniste du mot, mais guère plus rassurante, puisque, toujours d’après le Petit Bob, le terme, dans son sens courant, renvoie à des « peurs ou aversions instinctives », à la « haine » ou à l’« horreur ». Or, de nos jours, chacun sait que la haine est une maladie sociale répertoriée, suivez mon regard (ou plutôt ne le suivez pas, 24,8%, c’est bien assez).

Ce mot, je l’ai lu pour la première fois dans une dépêche Reuters sur Jean-Marc Ayrault (homme politique français, en poste à Matignon de 2012 à 2014, nous dit Wikipédia, info à vérifier).[access capability= »lire_inedits »] Lors d’un discours prononcé le 12 mai à Rézé, dans l’agglo nantaise, ledit Ayrault avait déclaré devant un Martin Schulz aux anges : « S’il y a un seul message que je veux transmettre ce soir, c’est de relever la tête, de faire face à cette vague d’europhobie, de populisme et de nationalisme d’un autre âge qui est en train de déferler d’une capitale à l’autre, de Paris à Budapest. » Le texte en lui-même ne m’avait pas choqué. Après tout, comme le disait l’inspecteur Harry dans La Dernière Cible : « Opinions are like assholes. Everybody’s got one and everyone thinks everyone else’s stinks.»[1. « Les opinions, c’est comme les trous du c… Chacun en a un, et chacun pense que celui des autres pue. »]  En clair, qu’Ayrault qualifie ses adversaires non plus de banals populistes ou d’affreux nationalistes mais de cas pathologiques, c’est presque de bonne guerre. Mais j’ai été choqué que le journaliste de Reuters titre sa dépêche : « Ayrault appelle à combattre l’europhobie et le populisme », sans mettre de guillemets à « europhobie ». Ce faisant, le journaliste validait la psychiatrisation des opinions déviantes, ce qui est moyen cool.

Il faut croire que ce genre de réticences n’existe que dans mon cerveau malade, puisqu’après avoir googlé le mot « europhobe »  (600 000 entrées fin mai !),  je me suis rendu compte qu’il avait été, durant cette campagne, massivement entériné par la fine fleur de mes confrères. Avec des bémols cependant. Au Monde, on joue la nuance. L’europhobie sert uniquement à qualifier les fous dangereux de droite, par opposition aux eurosceptiques de gauche qui, bien qu’étant dans l’erreur absolue, continuent d’appartenir à la communauté des humains fréquentables. Ouf, me voilà rassuré, si ça se trouve, je ne suis pas concerné.

Hélas, on ne prend pas tant de pincettes au Figaro, où l’on prêche pour une condamnation en bloc, including Sapir,  Tsipras (l’extrême gauchiste grec) et votre serviteur puisque, comme l’expliquait Jean-Jacques Le Mevel, correspondant à Bruxelles, dès le 14 février : « À la droite de la droite surtout, mais aussi à la gauche de la gauche, l’europhobie a le vent en poupe. » Misère, me voilà recontaminé.

Heureusement pour moi, au fil de la campagne, il semble bien que ce soit l’acception étroite –celle du Monde −  qui se soit imposée, quoiqu’elle qualifie un spectre assez large de partis méchants (FN, UKIP, Aube dorée, Beppe Grillo). Bien fait pour eux.

On remarquera néanmoins que, si l’expression fait un malheur chez les politologues, les journalistes, les blogueurs et les seconds couteaux de la politique, les grands leaders nationaux  se sont bien gardés de l’utiliser. Tout comme Sarkozy dans sa tribune du Point, Valls au soir des européennes, et Hollande dans son allocution du lendemain. Peut-être ont-ils compris qu’ils pourraient, un jour, avoir besoin des suffrages de ces cerveaux malades.[/access]

*Photo : DR.

Est-ce pénal d’être de droite?

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Causeur. Nul ne se plaint que certains termes injurieux ou racistes soient proscrits dans le débat public. De ce point de vue, le « politiquement correct » a du bon. Mais de ce souci légitime de corriger le langage, on est passé à la volonté de camoufler la réalité sous les euphémismes. Êtes-vous d’accord avec ce constat ?    

Rachida Dati. Absolument ! Prenez l’exemple du mot « diversité ». Ce terme n’est pas utilisé pour parler des Allemands ou des Américains, mais pour désigner de manière politiquement correcte les Noirs et les Arabes. Ne pas assumer ces termes revient à dire que  « Arabe » ou « Noir » est une injure ! C’est absurde ! Cette police des mots nous a été imposée depuis des années par une certaine gauche. Cela a commencé avec SOS Racisme, que j’ai combattu car on instaurait un « droit à la différence » pour des Français qui étaient pour l’essentiel d’origine maghrébine ou africaine. Sans parler de l’invention du mot « Beur », toujours pour éviter d’employer le mot « Arabe ». Je considère que SOS Racisme a fait beaucoup de dégâts et a renforcé un discours victimaire : « Vous êtes d’origine étrangère, donc vous souffrez de discriminations, nous allons vous aider… » Être d’origine arabe n’est pas une pathologie !

Sauf erreur de notre part, c’est bien la droite qui a créé la Halde, non ?

C’est Jacques Chirac…

Mais Nicolas Sarkozy ne l’a pas fermée. Et il a contribué à instaurer l’idée que les discriminations étaient le lot quotidien des enfants d’immigrés.

Je n’étais pas favorable à la création de la Halde. Je considérais qu’on créait une juridiction d’exception qui n’avait pas lieu d’être. Si discrimination il y a, c’est une infraction pénale qui doit être jugée par des tribunaux correctionnels de droit commun. Je ne veux pas d’une justice à la carte![access capability= »lire_inedits »]

Quoi qu’il en soit, on n’a pas vraiment l’impression que, sur ce terrain, la droite soit « décomplexée ». Au contraire, ses responsables ont souvent l’air de s’excuser de ne pas être de gauche…

Je vous le confirme ! Certains responsables se sentent éternellement coupables, comme si être de droite et assumer ses valeurs était ringard, sectaire, parfois même   j’ose le mot    « raciste » ! Lors de débats récents au Parlement européen, sous prétexte de défendre l’égalité hommes/femmes ou de lutter contre l’homophobie, par exemple, on a essayé de faire passer des dispositions incitant les États à autoriser la PMA, qui était totalement étrangère à  l’objet du débat. S’y opposer revenait donc à être soit « homophobe » soit « sexiste ». Je m’y suis opposée et je l’ai assumé mais certains, dans ma famille politique, n’ont pas osé alors même qu’ils étaient d’accord avec moi. Alors, rassurez-moi : ce n’est pas pénal d’être de droite ? Sinon, notifiez-moi mes droits avant que je m’exprime ! Et si ce n’est pas interdit, ai-je le droit de dire ce que je pense ?

Si Nicolas Sarkozy a voulu décomplexer la droite, c’est qu’elle est complexée. Pourquoi ? Avez-vous tant de crimes à expier ?

La gauche, même totalement impopulaire, reste très sûre d’elle : elle considère que, quoi qu’elle dise, quoi qu’elle fasse, ses intentions sont toujours pures, c’est assez fascinant. Tandis que la droite, elle, a forcément de mauvaises intentions. Récemment, Philippe Goujon, le maire du 15e arrondissement de Paris, me signalait, lors d’une conversation, que des élus d’origine maghrébine avaient été éjectés par le PS aux dernières municipales et que ça ne faisait pas une ligne dans la presse. Philippe Goujon me dit alors : « Si nous avions fait la même chose, nous aurions été accusés de racisme. » Je lui ai répondu : « Nous n’osons pas le faire parce que nous culpabilisons, même si nos motivations ont à voir avec la compétence et l’équilibre politique et pas du tout avec l’origine. » Bref, nous ne sommes pas meilleurs que les gens de gauche : la différence, c’est que nous, nous culpabilisons !

En effet, si la gauche se sent moralement supérieure, c’est bien parce que la droite a, en quelque sorte, intégré son infériorité morale !

Pour certains dirigeants, vous avez raison. Et d’ailleurs, je le constate souvent lorsque certains sujets sont évoqués : on sent une sorte d’embarras.

Vous n’avez pas l’air facile à embarrasser…

Peut-être. À tout le moins, j’essaie d’être en accord avec mes convictions et en cohérence avec mes combats, sans jamais renier ni ce que je suis, ni d’où je viens. Ce qui est amusant, c’est l’embarras que j’observe chez certaines personnalités, pour ne pas dire hautes personnalités, de gauche comme de droite, lorsque certains sujets sont évoqués. Par exemple, si on évoque l’immigration, on se tourne vers moi, très gêné, allant jusqu’à me dire : « Excuse-nous, Rachida, mais on ne parle pas de toi ! » Et à leur plus grand étonnement, je leur réponds : « Évidemment que vous ne parlez pas de moi ! Je ne suis pas une immigrée puisque née en France, et je ne suis pas étrangère puisque je suis de nationalité française ! » Je vous livre une autre anecdote. En 2005, au moment des violences urbaines, lors d’un dîner avec des personnalités ayant occupé des fonctions gouvernementales, l’un d’entre eux, ancien collaborateur d’un premier ministre de gauche,  me lâche cette phrase à propos de ces émeutes : « En fait, vous n’êtes pas tout à fait comme nous. Vous voyez ce que je veux dire… » Et je lui réponds : « Non, je ne vois pas. Pensez-vous que je suis comme ceux qui commettent ces violences urbaines ? Parce que là, ça m’inquiète. » Je ne vous décris pas le malaise… Pendant toute la soirée, on n’a parlé que du menu. Et pour finir, quand j’ai voulu me présenter à une élection, tout le monde voulait que j’aille à Poissy ou dans le 18e, comme si c’était une évidence. Comme si mon origine était une compétence ou un projet politique ! À ce compte-là, si j’avais une verrue sur le nez, devrais-je devenir dermatologue ?

Reste que, quand Nicolas Sarkozy vous a nommée garde des Sceaux, en 2007, n’était-ce pas pour compléter son casting médiatique ?

Soyons lucides. La politique, c’est un mélange de beaucoup de choses, dont la compétence mais aussi le symbole. Nicolas Sarkozy a toujours déploré que la classe dirigeante française soit très homogène socialement et sociologiquement. Même en politique, on a souvent affaire à des héritiers… Pour que les Français puissent s’identifier à ceux qui les gouvernent, il a voulu ouvrir plus largement l’accès aux plus hautes responsabilités. Me concernant, Nicolas Sarkozy avait fait le choix de la compétence : j’étais magistrate de métier, j’avais contribué à l’élaboration du programme présidentiel sur la justice et j’avais une expérience professionnelle très riche. Donc, malgré tous les procès en incompétence, en illégitimité qu’on a pu me faire, on ne peut pas dire que ma nomination était un gadget ou correspondait à un casting. Je vous renvoie aux nombreuses réformes que j’ai mises en œuvre. Je n’ai commis aucune erreur, ni sur le fond ni sur la forme. Ceci étant, il est vrai que ma nomination a aussi été un symbole. Lorsque j’ai réformé en profondeur notre Constitution française, en apposant ma signature à côté de celles de Michel Debré et de Nicolas Sarkozy, président de la République, j’ai pensé à tous ces Français de condition sociale modeste. Ce symbole-là avait un sens politique fort !

En prime, vous êtes coquette, ce qui a fait jaser !

Le fond est important. Le respect des usages et des formes l’est tout autant quand on exerce des fonctions gouvernementales, qui sont aussi des fonctions de représentation. J’ai toujours été choquée par ceux qui se disaient victimes de discriminations ou de racisme, alors même que leur comportement n’était pas à la hauteur de la France qu’ils représentaient. Parler en verlan, ne pas savoir se tenir lors d’un déjeuner officiel, se montrer familier avec le personnel d’un ministère ou d’une ambassade, ce n’est pas digne. Il m’est arrivé d’observer ce type de comportements qui dégradaient la fonction et contribuaient finalement à aggraver la caricature, voire à stigmatiser certains Français d’origine étrangère.

Cependant, aujourd’hui, sur tous ces sujets, on entend beaucoup plus de voix discordantes : certains s’en plaignent abondamment. Diriez-vous qu’on peut s’exprimer plus librement aujourd’hui ?

J’aurais du mal à vous répondre car je n’ai jamais censuré mes idées ou mes convictions. Par exemple, j’ai défendu le débat sur l’identité nationale, parce que je refusais que l’identité de notre pays s’affaiblisse. De même, en 2005, j’ai milité pour que l’on inscrive les « racines chrétiennes de l’Europe » dans la Constitution européenne.  Nous avons été attaqués de toute part, et évidemment nous avons reculé par culpabilité, gênés par cette vérité historique qui n’a rien à voir avec l’idéologie. Le plus amusant, c’est que beaucoup ont été surpris par ma position, en me renvoyant à une origine qui n’avait rien à voir avec mon combat. D’ailleurs, je déroute de nombreuses personnes par ma personnalité, mais aussi par mes convictions et mon appartenance politique. Certains, à gauche, me disent ne pas désespérer que je les rejoigne. Comme si être de droite, avec mon ascendance, était une anomalie !

En tout cas une faute de goût… Cela dit, vous seriez une belle prise de guerre…

Oui, mais cela serait de courte durée, et pour la photo seulement. Pour le reste, ils voudraient penser à ma place !  

 Mais revenons au « politiquement correct ». Pensez-vous que la parole raciste se libère, comme l’affirme la gauche ?

Je pense que, pour la gauche, aborder les causes du racisme ou des discriminations, c’est être raciste. Donc, on ne les aborde pas, on ne les évoque pas, et pendant ce temps la société se fracture, se communautarise! Alors, ne nous étonnons pas que le Front national prospère ou que les citoyens veuillent se faire justice eux-mêmes. Pour traiter les problèmes, il faut être capable de les nommer !

Sans doute, mais à trop les nommer, on risque de les exagérer. On a parfois eu l’impression que la droite sarkozyste ne regardait la société française qu’à travers le prisme des origines. Rappelez-vous le « préfet musulman »….

Je préfère une société dans laquelle nous débattons de tous les sujets plutôt qu’une société où certains sujets deviennent des secrets de famille. Le jour où ils sont révélés, tout explose. La question n’est pas que les Français soient racistes, mais qu’une certaine élite pense que les dirigeants doivent tous être issus du même moule, de la même caste, avec les mêmes réflexes. En réalité, ce n’est pas un problème ethnique, mais social. Cette élite est tout aussi condescendante avec une fille de paysans ou de femme de ménage français qu’avec un fils de métallo marocain. Je n’ai pas la même histoire qu’une fille issue d’une famille installée dans le 7e arrondissement depuis des générations. Mais une chose est sûre, nous partageons les mêmes convictions et nous avons les mêmes valeurs : le travail, le respect de l’autorité, de l’ordre, de la famille, le refus de l’assistanat et l’amour de la France.

Justement, ces valeurs-là ne semblent pas partagées par tout le monde… et cette identité s’est aussi enrichie de gens qui détestent la France !

C’est pour cette raison que je suis intransigeante sur le respect de nos valeurs et de nos principes. Pour moi, ils sont non négociables. Chercher à comprendre ceux qui détestent la France, c’est renoncer à notre République et notre État de droit.

Dans votre position, on est souvent sollicité. Est-ce que les Français noirs ou arabes font plus volontiers appel à vous ?

Ce n’est pas une question d’Arabes ou de Noirs… Parfois, des jeunes qui sont « paumés » me demandent de les aider à trouver un emploi, alors même qu’ils ne sont pas en état d’en exercer un. Certains d’entre eux se considèrent victimes de racisme ou de discriminations dans la recherche d’emploi alors qu’ils n’ont jamais postulé ou qu’ils ne se sont jamais inscrits à Pôle emploi. Croyez-moi, je leur tiens un discours très ferme, en leur disant que ce n’est pas avec ce type de comportement et avec leur discours victimaire qu’ils trouveront un emploi. Il est aussi arrivé, lors de meetings, que des jeunes m’interpellent en « me » reprochant la guerre en Irak ou en Afghanistan, alors qu’ils n’avaient jamais quitté leur ville. C’est tellement plus confortable d’en vouloir à ceux qui ont réussi plutôt que de se mettre au travail !

Au-delà du racisme réel et supposé, le politiquement correct n’a-t-il pas dévalué la notion même d’autorité ?

À force de tout vouloir expliquer et de tout vouloir comprendre, on finit par trouver des excuses ou des circonstances atténuantes, même dans les pires situations. Lorsque j’étais magistrate, j’étais souvent considérée comme répressive, voire « réactionnaire », alors que mon souci était d’en appeler au respect de la loi. Ainsi, comme juge pour enfants, j’ai toujours exigé que les mineurs qui entraient dans mon bureau se tiennent bien. Il m’est arrivé aussi d’avoir des discussions assez vives avec des éducateurs pour qu’ils imposent leur autorité à des mineurs délinquants. Les excuser ou les comprendre peut les déresponsabiliser, donc les conduire à récidiver. J’en ai voulu à la gauche lorsqu’elle a créé les emplois-jeunes pour y intégrer des « grands frères » qui n’avaient pas d’autre expérience scolaire ou professionnelle que celle de la rue. Ces « grands frères » devenaient des éducateurs alors qu’eux-mêmes n’avaient pas été éduqués. Alors, imaginez les dégâts sur des mineurs déstructurés ou délinquants…

Est-ce « bien nommer les choses » que de parler de petits garçons privés de pain au chocolat à cause du ramadan ?

Ce qui a été dénoncé a sans doute existé, mais de manière marginale. Le problème n’est pas de le dénoncer, mais d’en faire une généralité, qui peut contribuer à la fracturation de notre société. Je vous rappelle que, lors des débats houleux et vifs concernant la loi de 2004 interdisant les signes religieux à l’École et la loi de 2010 interdisant la burqa, il n’y a pas eu de manifestations et de contestations de musulmans dans la rue, alors qu’ils étaient visés directement et quotidiennement. Il faut éviter tant l’angélisme que la diabolisation.

Malheureusement, on n’a pas non plus vu cette majorité silencieuse de musulmans pacifiques défiler après l’affaire Merah pour crier : « Pas en notre nom ! »

Ce n’est pas vrai. Il y a eu une mobilisation ! Mais la majorité des musulmans, en France, se considèrent d’abord comme Français et pensent que leur confession relève du privé et de l’intime.  Il faut aussi cesser les fantasmes sur certains sujets, comme les cantines halal. Il n’a jamais été démontré  qu’il y avait des revendications de repas halal dans nos écoles publiques.

Ah bon, il s’agirait de pures inventions ? Vous ne pouvez pas ignorer qu’il y a aussi des musulmans fondamentalistes, voire intégristes …

Être musulman n’est pas un délit ! C’est une confession. S’agissant des fondamentalismes ou des intégrismes qui existent dans toutes les religions, il faut les combattre par tous les moyens.

Et quand Manuel Valls affirme qu’un certain nombre de Roms ne « veulent pas s’intégrer »,  êtes-vous choquée ?

Non ! Certains Roms, par leur mode de vie (nomade), ne souhaitent pas s’établir de manière durable dans un pays et donc, à l’évidence, ne souhaitent pas s’intégrer. Cela pose problème quand ce mode de vie trouble gravement l’ordre public. Et là encore, il est important d’agir et de sanctionner, soit par une condamnation, soit par une expulsion.

Que le Premier ministre s’autorise ce genre de propos n’est-il pas la preuve que le « camp du réel » a desserré l’étau du politiquement correct ?

Le « réel », les Français le vivent tous les jours, au grand dam des bien-pensants. Souvent  une certaine presse s’en offusque parce qu’elle est hors-sol. Il ne faut pas s’étonner qu’une partie de la presse française soit en difficulté aujourd’hui. Les Français n’y lisent pas ce qu’ils vivent !

Cependant, avez-vous l’impression que, dans ce pays, on peut désormais débattre de tout, y compris de l’immigration ? 

On a beaucoup progressé. Rappelez-vous, dans les années 1980, le mot « immigration » appartenait au vocabulaire du Front national. En parler ou en débattre, c’était être raciste. Alors que la France était en crise et que la maîtrise des flux migratoires était un véritable enjeu  politique, on a préféré fermer les yeux par lâcheté. Or, à l’époque, déjà, c’était surtout l’immigration familiale qui augmentait : des femmes et des enfants qui arrivaient sans préparation et sans emploi. Cette immigration était parquée et abandonnée dans certains quartiers. Nous payons aujourd’hui ce silence et notre refus d’agir à l’époque. Malheureusement, l’attitude de certains responsables politiques n’a pas changé. Ils refusent toujours de débattre  de certains sujets, ou même de les évoquer.

Lesquels ?

Aujourd’hui, les questions relatives au communautarisme, mais aussi à la famille, à la PMA, la GPA, à la fin de vie… sont encore largement taboues. Je regrette qu’il demeure, sur ces sujets, certaines ambiguïtés dans ma famille politique. Quand on n’est pas d’accord avec la gauche bien-pensante, le risque n’est plus tant d’être accusé de racisme que d’être dénoncé comme sectaire, ringard, voire « réac ». Du coup, de peur d’être associés à cet opprobre, certains préfèrent se faire porter pâles lorsque nous avons des débats internes. En tant que garde des Sceaux, j’ai mis en place un programme concret de lutte contre l’intégrisme dans les prisons que l’on pourrait qualifier de « politiquement incorrect », tout en augmentant le nombre d’aumôniers musulmans. J’ai choqué beaucoup de monde, en  demandant que l’on puisse travailler sur les profils des détenus afin de prévenir certaines dérives. Certains me disaient : « On pense comme toi, mais on ne peut pas le dire. »  Quel courage !

En ce cas, êtes-vous favorable à l’autorisation des statistiques ethniques ?

Dans certaines conditions, elles peuvent être très utiles, par exemple pour mettre en place des programmes efficaces de lutte contre la délinquance, de prévention de la récidive, mais aussi pour combattre le communautarisme. Mais dès que nous en avons parlé, le sujet s’est avéré explosif, car certains craignaient un fichage et d’autres une stigmatisation. Encore une fois, nous avons cédé, encore une fois notre lâcheté a abouti à laisser prospérer les problèmes. Ces statistiques ethniques avaient été envisagées pour recenser les gardés à vue et la population carcérale. On y a renoncé, par crainte d’y voir figurer certaines catégories de la population, notamment celles issues de l’immigration. Or, elles auraient aussi permis de « déghettoïser » certains territoires et de lutter contre les inégalités à l’École. J’ai été très  choquée de voir que, dans certaines écoles de certains quartiers, des « cages d’escaliers » entières se retrouvaient dans la même classe. Évidemment, toutes les difficultés s’y retrouvaient aussi. Ce n’est pas comme cela qu’on relance l’ascenseur social et qu’on favorise la méritocratie. J’avais aussi proposé de supprimer progressivement la carte scolaire pour favoriser la mixité sociale et améliorer les conditions de travail des enseignants. Il faut regarder la réalité en face : dans certaines écoles, les enseignants n’enseignent plus, ils éduquent les enfants dans tous les domaines de leur vie. Ne nous étonnons pas que beaucoup, écrasés par ces responsabilités qui ne devraient pas leur incomber, soient au bord du burn-out. Parfois, j’ai le sentiment que cela arrange la gauche de ne pas régler ces problèmes pour en faire un fonds de commerce politique.

La gauche s’est opposée à la réforme de la carte scolaire au nom d’une conception égalitaire de la République. Cela se défend.

La conception égalitaire de la gauche, c’est le nivellement. On donne la même chose à tout le monde, alors qu’on devrait plus aider ceux qui en ont le plus besoin et qui ont le plus envie de s’en sortir.

Vous avez certainement été horrifiée, comme nous tous, par les propos racistes proférés à l’encontre de Christiane Taubira. Mais fallait-il en conclure que la moitié de la France était raciste, ce qui a eu pour effet d’interdire toute critique de la ministre de la Justice ?

Je l’ai déjà dit : Mme Taubira a certes été victime de propos racistes que j’ai condamnés, mais attention à ne pas se cacher derrière cela pour éviter toutes les critiques ! C’est insupportable d’entendre régulièrement Mme Taubira nous donner des leçons de culture française : qu’elle ne confonde pas l’Assemblée nationale et la Comédie-Française ! C’est tout aussi insupportable lorsqu’elle décide du niveau d’intelligence des uns ou des autres avant de daigner  débattre ou non avec eux.

Quel jugement portez-vous sur le débat qui a précédé les élections européennes ? On a parfois l’impression qu’il est aussi difficile de débattre de l’Union européenne aujourd’hui qu’il l’était hier de parler d’immigration…

Aujourd’hui, ces deux sujets sont liés, notamment à travers la question de la réforme de Schengen. Pour certains journalistes ou pour la gauche, vouloir sécuriser un espace de libre circulation, c’est être europhobe ou souverainiste. Comme toujours, on est dans la caricature  car, en réalité, c’est la seule manière de le préserver. Une Europe-passoire ne peut qu’alimenter les nationalismes et les replis sur soi, voire la haine de l’autre. Après avoir si longtemps accepté que l’immigration soit la « propriété » de Le Pen, ne pas parler des frontières reviendrait à offrir un boulevard aux anti-européens et aux nationalistes.

On a le droit d’être anti-européen, non ? 

Évidemment ! Il faut débattre avec les anti-européens. Il faut confronter nos visions et  expliquer aux Français notre intérêt à défendre l’Europe. Mais nous devons aussi cesser de croire que la souveraineté est un concept dangereux. C’est absurde. Nous devons reconquérir les mots et en finir avec la censure ![/access]

*Photo: Hannah.

Valse des ambassadeurs au Quai d’Orsay

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ambassadeurs quai orsay

ambassadeurs quai orsay

Le mouvement d’ambassadeurs qui vient d’être annoncé par le Quai d’Orsay est d’importance : il concerne les postes clés de notre diplomatie, ceux dont les titulaires n’ont pas pour occupation principale de distribuer des Ferrero-Rocher lors de réceptions mondaines : Union européenne, Washington, Nations-Unies, Berlin, Pékin, Londres et, dans une moindre mesure, Alger et Rome. Pour accéder à l’un de ces postes prestigieux, il est nécessaire de ne pas se contenter du minimum syndical des qualités exigées pour faire son chemin dans la carrière, dont l’essentiel se résume dans la maxime interne : «  pour faire un bon ambassadeur, il ne suffit pas d’être con, encore faut-il être poli ».

À l’heure des transmissions instantanées, des téléphones rouges ouverts en permanence entre les grands de ce monde, la plupart des chefs de mission, notamment dans les pays de l’Union européenne voient leur rôle limité à la promotion de l’industrie et de la culture française dans les pays où ils sont nommés, ou au contrôle des flux migratoires de populations désireuses de quitter leur misère pour le supposé Eldorado hexagonal.

Quelques « grosses ambassades », cependant, sont amenées à jouer un rôle politique, soit qu’elles aient à traiter au jour le jour des questions de géopolitique planétaires ou régionales, New York pour l’ONU et Bruxelles pour l’UE, soit que l’importance du pays concerné exige que la présence diplomatique française y soit particulièrement active et pointue : la Chine, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la Russie font partie de cette catégorie.

Les titulaires de ces postes sont donc choisis avec le plus grand soin dans le vivier (restreint) des grandes pointures diplomatiques, donc forcément passées par les cabinets ministériels des gouvernements, de gauche comme de droite qui se sont succédé au pouvoir dans les deux dernières décennies. L’influence de ces hommes et de ces femmes est d’autant plus grande que la politique étrangère, en France, n’est pas soumise à un contrôle parlementaire aussi compétent et sourcilleux que dans d’autres démocraties comparables. Pour s’en persuader, il suffit de regarder les retransmissions télévisées des séances des commissions des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale et du Sénat, et de les comparer avec leurs équivalents au Congrès des Etats-Unis, aux Communes britanniques et au Bundestag allemand.  Disons, pour être charitable, que nos parlementaires ont encore une marge de progression à combler pour devenir compétitifs.

C’est pourquoi le décryptage des nominations qui viennent d’être effectuées donne une assez bonne indication sur les orientations de la politique étrangère du duo Hollande-Fabius pour la suite du quinquennat.

On constate tout d’abord que la sensibilité politique des diplomates concernés n’est pas le critère déterminant de leur nomination. Dans les promus, on trouve des ambassadeurs classés à gauche, comme Pierre Sellal, qui abandonne son bâton de maréchal de secrétaire général du Quai d’Orsay, trois ans avant la retraite, pour retourner au charbon à Bruxelles comme représentant de la France auprès de l’Union européenne. Cet ancien directeur de cabinet d’Hubert Védrine, familier des arcanes de l’UE, est un « intergouvernementaliste » intransigeant, imperméable aux chimères fédéralistes chères à Bernard Guetta : le meilleur, donc, sinon pour « réorienter » l’Europe, du moins pour y défendre nos intérêts nationaux. Autre diplomate «  de gauche », Jacques Audibert, ci devant directeur des affaires politiques du Quai et, à ce titre, en charge de la négociation nucléaire avec l’Iran, vient d’être promu « sherpa » de Hollande à l’Elysée, responsable des G8, G20 et autres grands raouts internationaux. C’est à lui que l’on doit en partie la fermeté de la position française face à Téhéran, qui ne manque pas une occasion de tacler la « mollesse » d’Obama dans le marchandage avec les mollahs, et la faiblesse du susdit contre son allié syrien Bachar Al-Assad. Audibert s’entend comme larron en foire avec Gérard Araud, ambassadeur aux Nations-Unies, passé  jadis par le cabinet de François Léotard au ministère de la Défense, homme de la droite « atlantiste », vomi par les « tiers mondistes » du Quai, qui voient en lui un clone français des néo-cons américains. Araud permute avec François Delattre, jusque-là ambassadeur à Washington, qui devait sa promotion  à Nicolas Sarkozy, ravi de faire enrager les mandarins du Quai en nommant ce brillant quadra au poste le plus convoité du Département. Il ne semble pas avoir démérité aux yeux du pouvoir de gauche, qui lui confie  aujourd’hui la gestion quotidienne de notre siège au  conseil de sécurité.

Bonne pioche, aussi, pour les « bébés Chirac » de la diplomatie, comme Maurice Gourdault-Montagne, dircab d’Alain Juppé entre 1995 et 1997, qui quitte Berlin pour Pékin, cible principale de la diplomatie économique dont Fabius veut faire un point fort de notre réseau d’ambassades, à l’image de ce qui réussit si bien à nos amis allemands. On note aussi le retour de Catherine Colonna, autre vedette chiraco-juppéiste, ancienne secrétaire d’Etat aux affaires européennes dans le gouvernement Villepin, qui établit ses quartiers au palais Farnèse à Rome, demeure agréable, et poste d’observation privilégié de l’expérience Renzi, suivie avec intérêt par Matignon et l’Elysée.

Contrairement à la politique intérieure, la politique étrangère de la France de Hollande sait faire des choix clairs, et s’y tenir : soutien sans faille aux monarchies sunnites dans leur affrontement avec les chiites emmenés par Téhéran, lutte sans merci contre le jihadisme, y compris avec le « hard power », défense des intérêts français au sein de l’UE, dans un dialogue franc (terme diplomatique) avec nos amis allemands.  L’heure est au réalisme, et les rêveries droit-de-l’hommistes reportées sine die. Pour cela, il faut les right men and women at the right place, quel que soit leur pedigree politique. C’est notre grande coalition à nous, malheureusement pas encore extensible à d’autres secteurs de notre vie politique…

On constatera pour conclure, et sans entrer dans les détails, que la section LGBT[1. Dont le cri de ralliement est «  Chaque jour, qu’un vent nouveau siffle dans la rue du Quai ! »] du Quai n’est pas mal lotie dans la distribution des prix, ce qui ne saurait déplaire à l’air du temps.

*Photo : NICOLAS MESSYASZ/SIPA. 00681216_000026.

André Hardellet pour tous

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andre hardellet paris patachou

Je me suis pris le bec avec un bouquiniste à théories, une race terrifiante de certitudes. Jacques Laurent pestait contre le roman qui endoctrine, moi j’en ai marre des vendeurs qui savent d’avance ce que les clients achèteront ou pas, liront ou pas. Dans ce domaine, je me méfie toujours de ces devins qui, au doigt mouillé comme les sondeurs, font le portrait du lecteur type d’ouvrages anciens par origine sociale, département de naissance et âge du capitaine. Ces compartimenteurs ont raté leur vocation, ils auraient dû travailler à l’INSEE plutôt que dans le livre où règne le mystère le plus total.

C’est justement la beauté du métier, son inconnu, sa part de transgression aussi, ces boutiquiers n’ont pas compris que les livres s’enfilent comme des secondes peaux. Quand on lit, on retire le masque. On est nu. Nos lectures sont le prolongement de nous, on ose dévoiler notre territoire intime, braver notre éducation, fouler d’autres horizons, nous réinventer. Alors bien malin celui qui peut connaître à priori nos envies et encore mieux édicter des règles générales. Les petits gros à moustaches de l’Education Nationale achèteraient majoritairement du Dumas comme on prend des actions Péchiney à la Bourse. Les femmes de quarante ans, divorcées et mères de famille de la région Sud-est seraient tentées par la littérature érotique, Anaïs Nin en tête suivie de Régine Desforges et Catherine Millet. Au grotesque de ces analyses, s’ajoute le mépris pour tous les lecteurs et leurs goûts infinis. Nous ne sommes pas des clients comme les autres. Instables, nous n’entrons dans aucune case. Il n’y a que les professeurs pour penser qu’on lit comme on bachote. On lit pour soi. Quand je suis en chasse, c’est-à-dire en manque de livres, je retourne des étagères, je monte sur de précaires escabeaux, je suis mu par une inébranlable force de persuasion. Je sais que je vais trouver quelque chose, un écrivain de bonne compagnie pour quelques heures comme un vin de soif désaltère. La scène se passe en province durant les ponts de mai. Je finis par dénicher mon auteur du jour après un laborieux travail d’élagage.

C’est un signe du destin car je tombe sur André Hardellet mort l’année de ma naissance. Il y a quarante ans. Haut perché, difficile d’accès, La promenade imaginaire, dans la collection « Roue Libre » du Mercure de France, n’attendait que moi. J’ouvre au hasard et je lis « D’où vient la sourde exaltation qui s’empare de moi, quelquefois, lorsque je marche ? ». Hardellet (1911-1974), insatiable promeneur, poète du temps retrouvé, passe-muraille des terrains vagues, l’homme qui voit la nature, la ville, les femmes par contumace. Son monde réel n’était jamais aussi beau que dans sa tête, il le recréait indéfiniment. J’étais heureux, un bel exemplaire, une édition originale d’août 1974, avec sur la couverture, une gravure de Chansons enfantines, naïve où des souris exécutent une sarabande en narguant trois chats. La perspective de passer un bon moment, livre en main, un dimanche à la campagne. Il a fallu que le commerçant parle, gâche ce moment de plénitude. Leur nature bavarde les dessert, ils ont toujours le mot de trop.

En me rendant la monnaie, le bouquiniste se sent obligé d’ajouter : « Ici, ça ne se vend pas, Hardellet est un écrivain parisien ». « Mais Monsieur, Hardellet se vend partout, à Tourcoing, à Mende ou à Gémenos, si dans votre petite tête, vous pensez qu’en dehors de la Grande Ceinture, il perd de son attrait, vous devriez changer de profession » lui répondis-je. S’en suivirent quelques répliques sur la prétention des acheteurs et la vacuité des vendeurs. Comment peut-on dire qu’Hardellet est d’essence urbaine et ne conviendrait pas à un lecteur de province ? Cet écrivain olfactif et voluptueux a la nostalgie d’un monde parallèle, entre réminiscences de la terre et rêveries vagabondes. Il émeut lorsqu’il décrit la vie des truites, des taupes qu’il entremêle à des souvenirs d’enfance, de soldat, pour un écrivain francilien, on repassera. Ce bouquiniste lourd et lent n’avait vu qu’une facette « visible » de Hardellet, le parolier de Patachou, le compagnonnage avec Brassens, Fallet, le Paris canaille. Mais l’artiste qui s’interroge sur la création : « Écrire est un travail harassant : choisir, combiner les mots pour qu’ils ne s’éventent, ne pourrissent trop vite à la lecture ! Tâche tellement disproportionné à nos forces que l’on se demande comment des hommes lucides ont osé l’entreprendre ». Celui-là lui avait totalement échappé.

André Hardellet, Œuvre 1 et 2, L’Arpenteur.

André Hardellet par Guy Darol, Le Castor Astral.

*Photo : À bout de souffle.

Jean Gabin, chef de char

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jean gabin france libre

jean gabin france libre

Berlin, 20 mars 1942. Danielle Darrieux, Suzy Delair, Viviane Romance et Albert Préjean dînent non loin de Joseph Goebbels à l’occasion de la sortie d’un film d’Henri Decoin, Premier rendez-vous. Je ne leur jette pas la pierre, il y a sans doute des gens à protéger et puis, les engrenages commencent toujours innocemment. Mais c’est plus fort que moi, je me sens beaucoup plus proche de Jean-Marie Legrand, Jean Moncorgé, Jean-Paul Salomons, Jean-Alfred Villain-Marais et Jacques Feydeau.
Legrand, c’est Jean Nohain, né le 16 février 1900 à Paris, producteur de télévision, scénariste, parolier de Mireille ; Jean Moncorgé, Jean Gabin, né le 17 mai 1904 à Paris, comédien ; Jean-Paul Salomons, Jean-Pierre Aumont, né le 5 janvier 1911 à Paris, comédien ; Jean-Alfred Villain-Marais, né le 11 décembre 1911 à Cherbourg. Jean Marais, comédien puis sculpteur, Jacques Feydeau, fils de Georges, né en 1918 à Paris et Jacques Terrane, comédien, ont en commun d’avoir combattu pour la France libre. Le cas le plus beau et le plus terrible, est celui de Jacques Terrane. En 1938, il tourne, sous la direction de Jacques Feyder, La Loi du Nord avec Michèle Morgan, Charles Vanel et Pierre-Richard Wilm. Le film ne sort qu’en 1942 sous le titre de La Piste du Nord. Chacun trouve toutes les qualités à Terrane qui surclasse le falot Richard-Wilm. Terrane est mort, un an avant, en Syrie, dans les combats contre les vichystes.

Jean Nohain rejoint Alger libéré et fonde le Centre artistique de la France libre, qui se propose de divertir les troupes, mais s’engage finalement dans la 2e DB du général Leclerc, armée-modèle pensée par de Gaulle dès les années 1930 qui a tant manqué en juin 1940. Nohain est blessé au visage lors de la prise de Strasbourg, ce qui lui vaut une cicatrice visible quand il présentera « 36 Chandelles » à la télévision dans les années 1950[1. Son frère comédien, Claude Dauphin, parle à Radio Londres en compagnie d’André Gillois (Maurice Diamant-Bergé), réalisateur et scénariste.]. Après deux films à Hollywood, Jean-Pierre Aumont, rejoint la 1ère Division de Français libres (ou plutôt l’ex-DFL rebaptisée Division d’infanterie motorisée) en Italie, où il devient aide de camp du général Brosset. Jean Marais, dont la seule activité de résistance était d’avoir cassé la gueule à un journaliste collabo, Alain Laubreaux, ce qui lui avait valu de gros ennuis, s’engage dans la 2e DB dès la libération de Paris. Il se retrouve dans le Train, n’allant jamais au feu parce qu’en fin de colonne. Son convoi est bombardé. Enfin ! Les hommes se précipitent hors de la route. Il neige. Marais ne veut pas attraper froid et reste dans son camion. Il reçoit la Croix de guerre pour « conduite exemplaire ». Il raconte tout cela avec beaucoup d’humour dans ses souvenirs.

La grande personnalité, celle qui symbolise et même synthétise le mieux le Français râleur mais bon gars, dont on dirait aujourd’hui qu’il est « franchouillard », c’est évidemment Gabin. Il s’emmerde à Hollywood, où il a d’abord tourné une bluette : La Péniche du bonheur. Les mauvaises langues qui prétendent qu’il s’est engagé pour en mettre plein la vue à Marlène Dietrich, voire pour la fuir, en seront pour leurs frais. La raison profonde, il la confie à son ami et biographe André Brunelin : « Je partais avec le sentiment que j’allais laisser ma peau dans cette guerre, que pourtant je voulais faire pour être en règle avec moi-même […] Si j’avais dû rester aux États-Unis, je crois que j’aurais crevé d’ennui, alors, crever pour crever… » Il dit bien « en règle avec moi-même » et non « avec mes idées ». Ce n’est pas un intellectuel, mais un homme. Il rejoint la France libre, qui s’appelle désormais la France combattante, mais ses représentants lui demandent de jouer d’abord dans un film de propagande : L’Imposteur (1943), sous la direction de Julien Duvivier, avec qui il a déjà tourné cinq films. C’est le seul film qui montre la naissance de la France libre en Afrique[2. En Union soviétique, le film de Boris Barnett, Un brave garçon / Ceux de Novgorod (1943), raconte l’histoire d’un aviateur français de Normandie-Niémen abattu et recueilli par les partisans.]. Le tournage bouclé, il s’embarque sur un navire des FNFL qui est attaqué par l’aviation allemande non loin d’Alger. Sa citation, qui lui vaut la médaille militaire, révèle que « embarqué à bord de l’escorteur de pétroliers Elorn, comme capitaine d’armes, [Gabin] a contribué à repousser de violentes attaques d’avions ennemis au large du cap Tenes ». Avant de partir, il avait vu Humphrey Bogart faire la même chose dans le film Convoi pour Mourmansk, ce qui lui inspirera des pensées très sarcastiques…
Il ne rejoint la 2e DB et son régiment blindé de fusiliers marins que pour la prise de Colmar, puis celle de Royan, et retour en Allemagne. Nouvelle citation : « Volontaire du RBFM, a pris, sur sa demande, des fonctions de chef de char du Souffleur II, devenant le plus vieux chef de char du régiment. A participé à toute la fin de la campagne de la division Leclerc, de Royan à Berchtesgaden[3. N’en déplaise au très anti-français Spielberg et à son complice Tom Hanks, ce sont bien les Français qui ont pris Berchtesgaden. Cf. la série télé Band of Brothers.], faisant preuve des plus belles qualités d’allant, de courage et de valeur militaire. » Léger détail : Gabin, de tempérament « anar » était claustrophobe et avait peur du feu. Gabin n’est pas du genre « ancien combattant » mais, le 14 juillet 1945, de sa chambre du Claridge, il voit passer son régiment et son char Souffleur II avec « à sa tête mon second “Gogo” – Le Gonidec – qui avait l’air content d’être là. C’était con, mais j’ai pas pu m’empêcher de chialer. »

Gabin et Aumont, et Nohain, et Marais, et Terrane[4. Comment oublier Robert Lynen, né le 24 mai 1920, Poil de Carotte en 1932, résistant, exécuté le 1er avril 1944 à Karlsruhe ? Et comment ne pas évoquer l’écrivain Jean Prévost, mort au Vercors, fusillé le 1er août 1944 et dont le second, Jean Valère, devint réalisateur de films ?] nous donnent une leçon, sans doute une leçon pour l’avenir. On est français, on fait preuve de toutes les qualités nationales d’indiscipline mais, devant ce qu’on sait être son devoir, on l’accomplit puis on retourne à ses occupations.

Bibliographie : André Brunelin : Gabin (Robert Laffont) ; Jean-Pierre Aumont : Le Soleil et les Ombres (Robert Laffont).

Résistance, j’écris ton nom

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giles perrault resistance

giles perrault resistance

Le 6 juin, ce fut la grande déferlante sur les plages normandes. Des héros par milliers. De la musique militaire à gogo. Du solennel, du hiératique, du cérémonial. De l’émotion aussi. Alors ne jouons ni les cyniques, ni les procureurs de l’Histoire, le Débarquement a libéré les espoirs et ravivé notre flamme nationale éteinte en 1940, notre funeste année zéro. Gilles Perrault, écrivain, grand reporter, déçu de l’Union de la Gauche qui le fit passer du PS au PC en un temps qui semble si lointain, vient de publier chez Plon-Fayard son Dictionnaire amoureux de la Résistance.

Ouvrage indispensable à lire sur les plages d’Utah ou d’Omaha Beach en ces jours de commémoration. Dictionnaire à fleur de peau, foutraque, sensible, hors des sentiers de la gloire, courageux par certaines de ses entrées, remonté sur d’autres, mais toujours à hauteur d’homme. L’ex-para qui a quitté la robe d’avocat pour devenir un auteur à succès n’a rien perdu de son capital d’indignation. On aime Perrault pour sa pugnacité à déterrer les dossiers éprouvants et à mettre en lumière les héros ordinaires de la Résistance. Pour ceux qui ont appris la Seconde Guerre Mondiale en lisant Drôle de jeu de Roger Vailland (Prix Interallié 1945) et Les Combattants du petit bonheur d’Alphonse Boudard (Prix Renaudot 1977), ce dictionnaire amoureux emprunte les mêmes chemins buissonniers.
L’emphase n’est pas son rayon. Perrault n’a pas la mémoire sélective, cette terrible maladie de l’après-guerre, il n’oublie pas la diversité de la Résistance, ce grand n’importe quoi qui lui fait écrire « c’est le miracle de la Résistance, son originalité et son charme. A-t-on jamais vu dans notre histoire une aventure collective présentant une telle disparate humaine ? ». Les amateurs de ligne claire risquent d’être fortement déçus. Car la Résistance, c’est la marge, les extrêmes, les irréconciliables, les fortes têtes : les métèques et les aristos, les cocos et les camelots, les prolos et les intellos, les cathos et les bouffeurs de curés, le sang mêlé en somme. De la mauvaise graine qui poussait à l’ombre des fridolins. Perrault les aime ces moutons noirs qui ont osé braver l’impensable, juste relever la tête car l’uniforme vert-de-gris leur donnait la nausée. On sent poindre chez Perrault le regret de ne pas avoir eu 20 ans en 1940. Dans notre époque aseptisée, on désapprouverait ce bellicisme honteux. On ne comprendrait rien aux motivations profondes de ces gamins, cette extraordinaire communion de corps et d’esprit qui fait aujourd’hui encore notre fierté.

Sans eux, sans cette poignée d’hommes et de femmes, à Londres ou à Paris, notre drapeau aurait été souillé à jamais. Ils resteront pour toujours cette lumière durant les années noires d’Occupation. Perrault leur rend hommage sans tirer des larmes et sans oublier personne. Son dictionnaire n’élude rien des dangers, de la violence, des haines, des trahisons, des ambitions, il restitue pourtant un puissant goût du bonheur. Car il faut l’aimer la vie pour la risquer, la perdre le plus souvent. Perrault se méfie des donneurs de leçons, il ne magnifie pas l’héroïsme qui n’est jamais d’un seul bloc. Je me rappelle une de ces anecdotes qu’il a racontée dans un vieux reportage télé des années 80. Un Gi s’était planqué le D-Day dans les toilettes au fond d’un jardin de Sainte-Marie-du-Mont, il avait attendu patiemment la fin des combats pendant des heures. Perrault soulignait fort justement que s’il avait manqué de courage ce jour-là, une semaine après, il avait, peut-être, fait preuve d’une témérité exemplaire lors de cette longue et exténuante Bataille de Normandie.

Dans son livre, Perrault s’attache à montrer cette complexité-là. Il est parfois taquin quand il met à l’honneur les résistants de l’Ile de Batz « la méconnue, l’oubliée, l’escamotée, la toujours occultée par sa grande petite voisine ». « L’ile de Sein, c’est donc le quart de la France » selon le bon mot du Général. Perrault déniche des personnages hauts en couleur, célèbres ou moins connus comme cette Jeanne Bohec surnommée la plastiqueuse à bicyclette. Il réhabilite avec panache la mémoire du Colonel de La Rocque qui était loin d’être insignifiant, comme l’avait hâtivement qualifié Paxton. Et puis il émeut quand il rappelle le destin de Marcel Rayman, instructeur des FTP de la MOI, l’un des dix de l’Affiche Rouge, écrivant ses derniers mots à sa mère, avant d’être fusillé au mont Valérien : « Je ne puis te dire qu’une chose, c’est que je t’aime plus que tout au monde et que j’aurais voulu vivre rien que pour toi. Je t’aime, je t’embrasse, mais les mots ne peuvent dépeindre ce que je ressens. […] Je t’adore et vive la vie ». Je me répète, un dictionnaire indispensable.

Dictionnaire amoureux de la Résistance, Gilles Perrault, Plon-Fayard.

*Photo : wikicommons.

L’horreur à l’anglaise

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comtesse dracula hammer

comtesse dracula hammer

À la fin des années 50, la société de production britannique Hammer entreprend de dépoussiérer les grands mythes du cinéma fantastique immortalisés jusque là par les studios américains de la Universal au cours des années 30 (Dracula, Frankenstein, La momie…). Si la firme produit des films en tout genre (thriller, science-fiction -illustrée par la série des Quatermass de Val Guest- films d’aventures préhistoriques…), ce sont les œuvres relevant de l’épouvante gothique qui vont asseoir sa réputation.
Pourtant, lorsque sortent sur les écrans français les (futurs) classiques de Terence Fisher (Frankenstein s’est échappé, Le cauchemar de Dracula…), ils sont accueillis par la presse française avec une certaine condescendance (le genre fantastique est alors jugé infantile) ou provoque le tollé, aussi bien chez les communistes de L’Humanité que chez les catholiques de Radio-Cinéma-Télévision (l’ancêtre de Télérama). Gilbert Salachas, par exemple, écrit à propos du Cauchemar de Dracula :
« Le cinéma qui est un art noble, est aussi, hélas une école de perversion : un moyen d’expression privilégié pour entretenir ou même créer une génération de détraqués et d’obsédés ».

C’est autour du fantastique remis au goût du jour par la Hammer que va naître une cinéphilie « parallèle » qui va se forger une identité propre en s’opposant à une certaine tradition classique. A la suite de quelques excentriques précurseurs (que ce soit Michel Laclos ou le flamboyant Jean Boullet célébrant l’épouvante et le fantastique dans la mythique revue Bizarre), de jeunes gens vont créer au début des années 60 la revue Midi-Minuit fantastique # qui consacre son premier numéro à Terence Fisher.
Le Midi-Minuit, c’est d’abord une salle de cinéma parisienne où sont projetés les films fantastiques (notamment ceux produits par la Hammer) qui suscitent l’admiration de ces jeunes cinéphiles. Pour eux, ces œuvres gothiques apportent un grand vent de libération salutaire puisque les cinéastes qui revisitent le genre (exemplairement, Terence Fisher) n’hésitent pas à figurer plus frontalement la violence et à accentuer la dimension érotique du genre (Christopher Lee qui incarne Dracula est avant tout un grand séducteur de femmes).

Les films que nous proposent aujourd’hui les éditions Elephant Films dans leur très belle collection « Hammer » #* appartiennent à une période où la firme est en déclin. Michael Carreras succède à son père James à la tête de la maison et semble manifester peu d’intérêt pour cette nouvelle activité. De plus, la Hammer est désormais « dépassée » par des cinéastes qui vont plus loin dans la violence (La nuit des morts-vivants de Romero) ou l’érotisme (notamment dans les productions espagnoles et italiennes).
Malgré ça, la firme continue de revisiter les grands mythes du cinéma fantastique et tente, au début des années 70, de se remettre au goût du jour en rendant plus explicite ce qui jusque alors restait suggéré (la violence, le sexe…)

Comtesse Dracula s’inspire du mythe d’Erszébeth Bathory, cette fameuse « comtesse sanglante » réputée pour sa cruauté. Elle aurait, du temps de son règne, torturé et massacré plus de six cents jeunes filles et se serait baignée dans leur sang. Si le personnage a réellement existé, la légende l’entourant a vite enflé pour inspirer de nombreux récits et imprégner l’imaginaire collectif.
Suite à un accident, la comtesse Elisabeth Nadasdy découvre que le sang de sa jeune servante provoque chez elle la faculté de rajeunir. Profitant de cette aubaine, elle se fait passer pour sa propre fille et séduit un jeune et ambitieux lieutenant. Malheureusement, sa jeunesse retrouvée n’est que de courte durée et il lui faudra beaucoup de sang pour reconquérir sa beauté d’antan…
Réalisé par Peter Sasdy, Comtesse Dracula est le deuxième film du cinéaste (après Une messe pour Dracula et avant La fille de Jack l’éventreur) tourné pour la Hammer. Outre l’interprétation magistrale d’Ingrid Pitt qui parvient à donner un visage juvénile et presque touchant à la comtesse Bathory (qui devient, sous les traits de la jeune femme, une héroïne romantique éprise de son beau lieutenant) ; ce sont les caractéristiques du « style Hammer » qui séduisent ici : le soin apporté à la direction artistique (la photo est très belle, les décors sont somptueux…), le dépoussiérage des mythes du fantastique, l’attention toute particulière aux atmosphères lugubres…
Seule réserve : la mise en scène manque peut-être un brin de tonus et n’égale pas celle signée John Hough pour Les sévices de Dracula. S’il n’est jamais question dans le film du « prince des vampires », on retrouve ici une allusion à Carmilla et à cette fameuse « comtesse sanglante » qui revient ici pour transformer le comte Karnstein en vampire.

À la mort de leurs parents, deux sœurs jumelles (les croquignolettes sœurs Collinson) débarquent dans un petit village paumé pour vivre sous la tutelle de leur oncle, un fanatique religieux de la plus belle espèce (Peter Cushing) dont le principal hobby est de traquer les sorcières et les brûler. Autant Maria reste prude et innocente, autant Frieda se sent attirée par le diabolique comte Karnstein qui l’initiera à des rituels maléfiques et au vampirisme…

Le scénario est assez classique mais il est quand même intéressant de noter que le personnage censé incarner la lutte contre le Mal soit un odieux inquisiteur totalement givré. Si le comte Karnstein est un être maléfique qui n’hésite pas à sacrifier de jeunes filles lors de rituels sataniques ; Gustav Weil est un fanatique hypocrite presque pire que son adversaire (même s’il a tendance à s’humaniser au cours du récit). Le grand Peter Cushing incarne avec génie (n’ayons pas peur du mot!) ce personnage austère et inquiétant. Entre ces deux pôles évoluent les girondes jumelles qui apportent un charme indéniable à l’œuvre. Comme d’habitude dans les films Hammer, les décors jouent un rôle primordial et on n’échappera à rien de ce qui fait le sel de cette épouvante gothique : orages, château dans la brume, souterrain plein de toiles d’araignées, crypte lugubre où gisent des crânes…
Malgré ce classicisme, on sent dans ce film (même si on pouvait déjà le constater un peu dans Comtesse Dracula) une volonté de se mettre au goût du jour en pimentant le récit d’une violence parfois surprenante (éventration, décapitation…) et d’un soupçon d’érotisme aussi désuet qu’élégant. Aucune vulgarité dans ces production « so british » mais le charme des jumelles Collinson célèbres pour avoir posé ensemble dans Playboy quelques temps avant). La dimension métaphorique du vampirisme vu comme acte sexuel et transgression fétichiste est ici beaucoup plus explicite que dans les années 50/60.
Naviguant entre la pure tradition du cinéma d’épouvante gothique -mêlant sorcellerie et vampirisme- et une certaine « modernité » ; Hough parvient à réaliser un film aussi haletant qu’envoûtant qui ne démérite pas dans la galerie des grandes réussites estampillées Hammer…

Comtesse Dracula (1970) de Peter Sasdy avec Ingrid Pitt et Les sévices de Dracula (1971) de John Hough avec Peter Cushing, Mary et Madeleine Collinson. Elephant Films.

Victor Hugo par Swysen : Et s’il n’en reste qu’un…

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Si aujourd’hui certains de nos concitoyens s’exilent en Belgique en vertu de leurs opinions  fiscales, tout au long du XIXème siècle, c’est pour d’autres raisons qu’on prenait le chemin de Bruxelles. Le royaume offrit notamment l’asile à trois monuments de la littérature française qui goûtaient peu le style Napoléon III : Alexandre Dumas, Jules Verne, et bien sûr, notre Victor Hugo national.

Et bien, comme si cela ne suffisait pas, la Belgique vient de rendre un nouveau service insigne à Hugo : la fabuleuse BD biographique que vient de lui consacrer notre ami Bernard Swysen.

Je le dis d’autant plus tranquillement que je ne suis pas un inconditionnel d’Hugo, et que je rouvre bien plus souvent Vingt ans après ou Les Odelettes que Les Misérables ou Les Contemplations. N’empêche, j’ai été subjugué par les cent pages de Swysen, parce que ce sont cent magnifiques pages d’histoire.

Tout y est, et tout y est inextricablement ensemble, l’histoire, l’œuvre et l’homme. Nul ne peut nier qu’Hugo a fait de sa vie un chef d’œuvre, et après avoir lu Swysen, nul ne pourra nier que ce chef d’œuvre est magnifiquement restitué.  On ne peut que partager l’enthousiasme de Jean-Marc Hovasse, directeur de recherche au CNRS, et biographe émérite de Victor Hugo qui préface et valide des deux mains cet album: « Le lecteur est prévenu : ce n’est pas le genre d’album où les dates, les faits et les gestes sont traités par-dessus la plume. Inutile d’essayer de prendre en défaut le biographe complet (textes, dessins et couleurs) qui signe Bernard Swysen

Oui, c’est du sacré beau travail, et validé d’utilité publique par votre serviteur : rendre Hugo aux Français, c’est rendre service à la France. Merci Bernard!

Victor Hugo, Swysen, Joker éditions.

victor hugo swysen

Les Veilleurs contre les robots

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nos limites veilleurs

L’extension matérielle et la prolifération des biens de consommation se feront sans eux. Eux, ce sont Gaultier Bès, Marianne Durano et Axel Rokham. Trois Veilleurs parmi des milliers, qui signent –qui décochent- ce petit essai sauvage et fondateur : Nos Limites. Soit un possessif qui s’offre. Et un coup de revolver à l’américaine que tout le monde aura compris. Souvenons-nous. Les Veilleurs s’étaient assis sur des pelouses avec des lampions et de la poésie « face à la démission de la pensée et au délitement progressif du sens de l’homme et de la cité ». Une ambition toute grecque, toute chrétienne aussi. Et ces trois-là ont la voix qui porte, même à travers le bruit désagréable du monde. Ils ont et la jeunesse et la vision. Et la culture et le souci de l’homme dévasté par la marchandise. Gaultier Bès a 25 ans, il est agrégé de lettres et diplômé de l’Ecole Normale Supérieure de Lyon. Il est la principale main de l’essai. Pas le « chef de file », non,  guère de posture romantique ici. Pour les mers déchaînées sur l’abîme, il faudra repasser. Lui et ses deux amis vont à pied, bien doucement, bien proche du plancher des vaches. Ils ne font pas que « penser le lien social ». Ils le sont. Eux et leurs visages réunis dans la lumière des lumignons.

Voici donc cet essai « pour une écologie intégrale ». Intégrale. Un seul mot qui signale un manque, une pensée que l’on s’était interdit d’avoir jusqu’à présent. Nous avions bien les arracheurs d’OGM. Nous avions bien la « Marche pour la Vie ». Mais rien qui ne fasse la soudure. Rien qui ne relie ces deux ambitions. Pour dire vite : vous pouviez être un libéral-conservateur, militant anti-avortement le dimanche et banquier la semaine. Ou être un altermondialiste à longue moustache la semaine et militant du queer le week-end. Bien entendu, le quadrige des possibles implique qu’il existe des banquiers LGBT.

Mais vous l’avez compris, une hypothèse restait offerte, qui sublime les trois autres. Le José Bové de la Manif Pour Tous. La comtesse de La Rochère à Notre-Dame des Landes. En fait, de« l’écologie qui n’oublie pas l’humain au profit de la nature, ou la nature au profit de l’humain ». Nos auteurs sont-ils véritablement esseulés ? On peut en douter. Thierry Jaccaud, le directeur de la revue L’Écologiste, avait déjà pris position contre le mariage gay en janvier 2013[1. « La vérité pour tous » publié dans L’Aurore du Bourbonnais,  11 janvier 2013.]. Et le 30 avril dernier, le soldat José Bové avait porté l’assaut contre la PMA[2. Radio Notre Dame et KTO, émission du 30 avril 2014 « Je suis contre tout manipulation sur le vivant[…]je ne crois pas que le droit à l’enfant soit un droit »]. Quant à la revue La Décroissance, guère de doute. Son directeur Vincent Cheynet l’a déclaré : « La loi du mariage pour tous contribue à ouvrir la boîte de Pandore de toutes les revendications qui nous conduisent droit au Meilleur des mondes décrit par Aldous Huxley, où la production des enfants est devenue un processus purement technique répondant aux besoins du moment.[3. Promouvoir la décroissance, c’est intégrer les limites », entretien avec La Vie, 15 avril 2014] »

C’est ainsi que ce livre arrive comme une entaille, là où il la faut, au moment où il le faut. Chez les catholiques conservateurs comme chez les écologistes, il vient ouvrir une plaie. Celles des « intérêts égoïstes » à quoi s’accroche chacun d’eux. Nos auteurs ont un bistouri tout neuf, et ils élargissent sous les carapaces respectives. Ce n’est pas forcément beau à voir.

Ce livre est écrit sans complaisance, les maîtres convoqués ont la lame saillante. Soit Ellul et Charbonneau, Latouche et Michéa, Günther Anders et Aldous Huxley. Ivan Illich et Orwell. Un petit aperçu de l’escadron. Nos limites voudrait penser l’écologie jusqu’au bout« car la détérioration de notre environnement ne peut qu’entraîner notre propre déshumanisation ». Le rêve d’une « croissance infinie et illimitée dans un monde qui lui est bien fini et limité » inquiète cette  jeune génération d’après les idéologies. Par delà de vieux clivages qui sont moins des réalités sociales que des abstractions stratégiques, elle en appelle aussi à la décroissance. Mais gare, les mots sont parfaitement choisis :« Loin de fantasmer un « âge d’or » perdu, un « état de nature » idyllique, il s’agit de puiser dans les ressources de notre civilisation et de notre époque de quoi répondre à la fois aux aspirations de l’humanité et aux exigences de notre écosystème ».

Par delà l’occasion surtout, ces trois-là ont choisi le camp de l’homme plutôt que celui des machines. Ce n’est pas qu’ils ont peur. Ils se souviennent du sort de Prométhée sur son piton rocheux.  « Qui veut fabriquer des robots se condamne à réveiller des monstres », préviennent-ils. Alors le rêve d’omnipotence ne peut les étourdir,« jusqu’à présent, la croyance totalitaire que tout est possible semble n’avoir prouvé qu’une seule chose : tout peut être détruit » (Hannah Arendt). Telle est leur souhait. Si tout devient possible, pourvu qu’une chose sache encore rester réelle. Leurs limites. Ils ne l’acceptent pas par défaut, comme s’ils butaient contre un mur, ils l’accueillent par excès, comme s’ils abordaient une rive lumineuse. Les pieds dans le bocage et l’espérance au cœur.

Nos limites. Pour une écologie intégrale. Edition Le Centurion, 2014.

*Photo : FRED SCHEIBER/20 MINUTES/SIPA. 00668333_000006.

Je suis europhobe, mais on me soigne

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europhobe ue reuters

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Tout bien portant est un malade qui s’ignore. Je croyais échapper jusque-là à cet adage de Claude Bernard immortalisé par le Dr Jouvet. Ben non. Figurez-vous que je suis atteint grave d’« europhobie ». Certes, je ne sais pas trop ce qu’est l’Europe, ou plutôt je sais trop bien qu’il en existe une infinité de définitions exhaustives. Mais la phobie, je crois connaître, et d’ailleurs, le Petit Robert est là pour me rappeler que ce n’est pas joli joli : « Phobie ( Psycho.)  : crainte excessive, maladive de certains objets, actes, situations ou idées. Agoraphobie, claustrophobie, éreutophobie, photophobie, zoophobie. »

Certes, il existe une acception moins aliéniste du mot, mais guère plus rassurante, puisque, toujours d’après le Petit Bob, le terme, dans son sens courant, renvoie à des « peurs ou aversions instinctives », à la « haine » ou à l’« horreur ». Or, de nos jours, chacun sait que la haine est une maladie sociale répertoriée, suivez mon regard (ou plutôt ne le suivez pas, 24,8%, c’est bien assez).

Ce mot, je l’ai lu pour la première fois dans une dépêche Reuters sur Jean-Marc Ayrault (homme politique français, en poste à Matignon de 2012 à 2014, nous dit Wikipédia, info à vérifier).[access capability= »lire_inedits »] Lors d’un discours prononcé le 12 mai à Rézé, dans l’agglo nantaise, ledit Ayrault avait déclaré devant un Martin Schulz aux anges : « S’il y a un seul message que je veux transmettre ce soir, c’est de relever la tête, de faire face à cette vague d’europhobie, de populisme et de nationalisme d’un autre âge qui est en train de déferler d’une capitale à l’autre, de Paris à Budapest. » Le texte en lui-même ne m’avait pas choqué. Après tout, comme le disait l’inspecteur Harry dans La Dernière Cible : « Opinions are like assholes. Everybody’s got one and everyone thinks everyone else’s stinks.»[1. « Les opinions, c’est comme les trous du c… Chacun en a un, et chacun pense que celui des autres pue. »]  En clair, qu’Ayrault qualifie ses adversaires non plus de banals populistes ou d’affreux nationalistes mais de cas pathologiques, c’est presque de bonne guerre. Mais j’ai été choqué que le journaliste de Reuters titre sa dépêche : « Ayrault appelle à combattre l’europhobie et le populisme », sans mettre de guillemets à « europhobie ». Ce faisant, le journaliste validait la psychiatrisation des opinions déviantes, ce qui est moyen cool.

Il faut croire que ce genre de réticences n’existe que dans mon cerveau malade, puisqu’après avoir googlé le mot « europhobe »  (600 000 entrées fin mai !),  je me suis rendu compte qu’il avait été, durant cette campagne, massivement entériné par la fine fleur de mes confrères. Avec des bémols cependant. Au Monde, on joue la nuance. L’europhobie sert uniquement à qualifier les fous dangereux de droite, par opposition aux eurosceptiques de gauche qui, bien qu’étant dans l’erreur absolue, continuent d’appartenir à la communauté des humains fréquentables. Ouf, me voilà rassuré, si ça se trouve, je ne suis pas concerné.

Hélas, on ne prend pas tant de pincettes au Figaro, où l’on prêche pour une condamnation en bloc, including Sapir,  Tsipras (l’extrême gauchiste grec) et votre serviteur puisque, comme l’expliquait Jean-Jacques Le Mevel, correspondant à Bruxelles, dès le 14 février : « À la droite de la droite surtout, mais aussi à la gauche de la gauche, l’europhobie a le vent en poupe. » Misère, me voilà recontaminé.

Heureusement pour moi, au fil de la campagne, il semble bien que ce soit l’acception étroite –celle du Monde −  qui se soit imposée, quoiqu’elle qualifie un spectre assez large de partis méchants (FN, UKIP, Aube dorée, Beppe Grillo). Bien fait pour eux.

On remarquera néanmoins que, si l’expression fait un malheur chez les politologues, les journalistes, les blogueurs et les seconds couteaux de la politique, les grands leaders nationaux  se sont bien gardés de l’utiliser. Tout comme Sarkozy dans sa tribune du Point, Valls au soir des européennes, et Hollande dans son allocution du lendemain. Peut-être ont-ils compris qu’ils pourraient, un jour, avoir besoin des suffrages de ces cerveaux malades.[/access]

*Photo : DR.