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J’ai cru en Charlie

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« Les Gaulois sont palabreurs et n’arrivent à s’unir que face au danger », disait en son temps Jules César à propos de nos ancêtres. L’amiral Philippe De Gaulle, fils du plus illustre des Français, ajoutait en citant son Général et Président de père que déjà, durant l’Antiquité, ces derniers jouissaient d’une réputation qui allait nous précéder des siècles durant : « Les Français sont comme ça depuis les Gaulois. Hannibal qui recrutait des légions pour battre Rome écrivait à son frère Hasdrubal, qui levait des mercenaires en Espagne et dans les pays voisins : « Ne prends pas trop de Gaulois (…) Ils sont courageux dans l’action, téméraires au combat, mais vite découragés et jamais contents. »

Tel pourrait être l’horizon indépassable de ce qui continue à écrire notre Histoire, faite d’événements à la fois sublimes et tragiques comme lors du 11 janvier, ou de moments miséreux et indigents, lorsque durant les semaines qui suivirent, les politiques de tous bords oublièrent la formule consacrée du « pas d’amalgame » pour mieux se discréditer.

Qu’il semble loin désormais, le temps où, spontanément, près de quatre millions de français déferlaient dans les rues, pancartes, stylos, drapeaux tricolores en main, entonnant La Marseillaise, comme si soudain, la Nation faisait de nouveau corps derrière le triptyque républicain ornant le fronton de nos mairies. Même Nicolas Sarkozy, non sans un élan forcé, adoubait François Hollande dans sa fonction présidentielle.

Un an après la polémique suscitée par le spectacle de Dieudonné, au cours de laquelle Manuel Valls s’était empressé de sortir son costume de justicier, le combat pour la liberté d’expression avait un nom : Charlie. Mieux, elle allait devenir la croisade contre les extrémismes et les totalitarismes. Bref, on allait voir ce qu’on allait voir. Ce peuple français décrié pour son pessimisme ambiant dont Eric Zemmour dressait un portrait cruel quelques mois plus tôt allait se réveiller et redevenir « courageux dans l’action » et « téméraire dans le combat ». C’est ce que je croyais. J’avais tort.

Un tweet hasardeux et de nombreux cris d’orfraie plus tard, c’est Stéphane Guillon qui, le premier, se retrouvait placé sur le banc des accusés pour avoir lié humour et drame aérien. Après un mea culpa caustique et bien senti, l’ancien pensionnaire de France Inter n’avaient pas manqué de railler les « Tartuffe qui pleurent Charlie Hebdo » comme pour mieux délimiter le cadre de l’humour politiquement socialement admis.

Et c’est justement là où le bât blesse. Alors qu’une grande partie de la France s’était levée au mois de janvier dernier pour défendre la liberté d’expression, vibrant au rythme de l’hymne national pour défendre la démocratie, voilà que notre pays semble avoir repris le cours du renoncement.

Quelques semaines plus tard, c’est Booba, que L’Obs présentait encore il y a peu comme le possible « plus grand poète vivant », qui était mis au pilori pour avoir profané le sacrosaint autel de « l’esprit du 11 janvier ». Un titre, une punchline, une interview et une tentative d’explication maladroite auront suffi à attirer au Duc de Boulogne l’opprobre d’une partie de la classe politique et médiatique. Pleurer. S’indigner. Ne pas écouter. Et surtout ne pas essayer de comprendre. Pourtant, en montrant du doigt un artiste, fût-ce au nom de l’idéal républicain, ses accusateurs contribuent à dévoyer ces notions et rejeter les fans du chanteur hors de la nation.  Au même titre qu’un Michel Houellebecq, Booba s’alimente d’un marketing de l’anti-système, consciencieusement entretenu par les élites qui se parent de toutes les vertus afin de mieux s’opposer au « camp du mal ».

Ainsi, les Français semblent retombés dans la morosité et la passivité qui les caractérisent depuis des siècles, au moment où doit bientôt être discuté à l’Assemblée nationale le projet de loi relatif au renseignement. Un Patriot Act à la française dont l’objectif à peine voilé est de restreindre les libertés individuelles pour lutter contre le terrorisme. Il se trouve que le commun des citoyens approuve cette initiative liberticide avec enthousiasme. La servitude volontaire à l’Etat-Léviathan contre la sécurité et la protection, tels semblent être l’alpha et l’oméga d’une large partie de l’opinion, laquelle prétendait encore il y a peu qu’en dépit de la menace terroriste, il était hors de question qu’elle change quoi que ce soit à son mode de vie.

Pourtant, le texte s’apparente plus à un outil de surveillance sans limites qu’à une loi antiterroriste. « Cette loi peut permettre une police politique comme nous n’en avons jamais vu » reconnaissait d’ailleurs le député et ancien magistrat Alain Marsaud. L’Etat pourra traquer les délits d’opinion sans qu’aucun crime ne soit commis, amorçant par là une dangereuse dérive de la présomption d’innocence vers la présomption de dangerosité. Le plan annoncé il y a quelques semaines par Manuel Valls pour lutter contre le racisme et l’antisémitisme suit d’ailleurs la même logique de suspicion générale.

Plus que le crime en lui-même, c’est désormais la parole qui est suspectée, menaçant chaque opinion, chaque tentative d’expression, au profit d’un discours moralisateur qui traque obsessionnellement le moindre « dérapage ».

Le temps de l’union sacrée pour la liberté est passé. Charlie est parti. Et ce n’est pas faute d’avoir cru en lui.

*Photo : NICOLAS MESSYASZ/SIPA. 00702073_000015.

FO met le vote FN sur le dos de la CFDT

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(Avec AFP) – Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT, a estimé lundi que son homologue de Force Ouvrière (FO), Jean-Claude Mailly, avait « franchi la ligne » en l’accusant d’être « complice » de la montée du Front national. On le comprend.

« Il faut un peu de respect dans le débat syndical ou le débat politique, un peu de recul, ce qui n’a pas été le cas de Jean-Claude Mailly sur ce sujet-là », a déclaré M. Berger sur France Inter. « Je trouve qu’il a franchi la ligne ».

Après avoir rappelé qu’il n’y avait « pas d’austérité en France », mais plutôt « de la rigueur », Laurent Berger avait été accusé fin mars par le leader de FO d’être « de facto, complice » de la montée du FN.

On ne voit pas bien le rapport, mais dans la concurrence entre syndicats tous les coups sont permis, même les plus bas.

« Je maintiens qu’il y a des politiques de rigueur mais qu’il n’y a pas de politique d’austérité au sens où elle existe ailleurs en Europe », a réaffirmé M. Berger lundi, citant la Grèce, l’Espagne et le Portugal.

Au passage, il en a profité pour préciser que dans les entreprises où son syndicat « est implanté, là où la CFDT fait son travail », le vote Front national des salariés « est moins fort qu’ailleurs ».

« La question, c’est d’apporter des résultats concrets aux salariés, et pas simplement de faire du commentaire comme ça a été fait par mon homologue » (de FO), a-t-il ajouté, soulignant que le vote FN « est une impasse ».

Alors qu’il n’y aura pas de front unitaire des syndicats pour la journée du 1er mai, M. Berger a expliqué que la CFDT allait organiser un rassemblement « pour permettre à des salariés jeunes, adhérents ou non adhérents, à de jeunes étudiants, de découvrir un autre visage du syndicalisme ».

Reste à savoir si se voir accuser aujourd’hui de favoriser le vote FN fait fuir ou attire de nouveaux adhérents. A ce jeu-là, il n’est pas certain que les outrances de Jean-Claude Mailly lui profitent en fin de course.

FO CFDT FN

*Photo : ©afp.com / Stephane de Sakutin

Le collège 0.0 est arrivé!

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ecole najat vallaud fleur pellerin

C’est un complot de vieux. Tous les vieux chevaux de retour du pédagogisme. Frackowiak n’est plus disponible, mais il reste Zakhartchouk-chouk. Il est à la retraite, mais peu importe : ils n’ont pas eu l’occasion, qu’ils guettaient fiévreusement, de sévir en 2007 (l’année même où Zakhartchouk a été admis agrégé sur liste d’aptitude, forcément en fonction de ses talents), quand Ségolène a été renvoyée en Charentes. Ils ont fait le forcing auprès de Peillon, qui les tenait un peu en bride. Hamon n’est pas resté assez longtemps. Vallaud-Belkacem était une proie idéale : elle n’y connaît rien, mais alors, rien . Pas plus que Fillon à qui les mêmes avaient refilé, en 2004, le « socle de compétences », cette abomination, cette égalisation par le bas dont le collège nouveau n’est jamais que le véhicule.

Les membres du Conseil Supérieur des programmes, c’est tout un poème. Un président, Michel Lussault, dans lequel la présidente de la Société des Agrégés, Blanche Lochmann, voit « le triomphe des vieilles lunes déconnectées du terrain » et « la revanche du pédagogisme ». Des politiques pré-convaincus ou minoritaires (selon leur appartenance politique), des universitaires versés dans les Sciences de l’éducation, une sociologue ami de Dubet — dis-moi qui tu fréquentes… —, bref, une coalition de bras cassés. Stanislas Dehaene, qui est à peu près le seul type sérieux de la bande, a dû se sentir seul.
Mais cela n’est encore rien. Ce qui a compté, ce sont les personnalités invitées à témoigner auprès de ladite commission pour en infléchir les travaux. Qui se ressemble…

Prenez Laurence de Cock, par exemple. Aggiornamento, le site qui pourrit l’enseignement de l’histoire, c’est elle. Elle m’aime d’amour — j’avais même eu l’occasion de répondre ici-même à sa flamme. Elle se félicite des nouveaux programmes : en Cinquième, l’étude de l’Islam est obligatoire, celle de la chrétienté médiévale puis de la France humaniste est laissée à l’appréciation des enseignants : sûr que s’ils écoutent la cheftaine, ils ne dépasseront jamais l’Hégire et l’invasion de l’Espagne. J’ai eu l’occasion de développer cela sur LePoint.fr. En Sixième, les gosses se refarciront les temps préhistoriques — pour bien leur enfoncer dans le crâne que la France est une terre d’immigration. Même si parler d’immigration au Pléistocène inférieur est un abus de langage. Mais qui leur expliquera qu’ils sont nuls ? Ils se croient infaillibles : ils sont de gauche, ils sont le camp du Bien. Ils sont les idiots utiles — et parfois, peut-être, les salauds utiles.

Zakhartchouk donc a « participé activement et de façon passionnante », dit-il, à cette entreprise de décervelage. Sans se rendre compte que ceux qui pâtiront vraiment de l’expérience, des EPI et autres « sujets d’étude » transdisciplinaires, ce sont ceux qu’il croyait défendre — les petits, les obscurs, les sans grade, les oubliés des ZEP (ou ce qu’il en reste). Pâquerette Pellerin dit de son côté que la vraie culture n’est pas celle de Voltaire ou Racine, tous dinosaures blancs, mâles et décédés (et chrétiens de formation). Non, la culture c’est la culture vivante. Au même moment Valls et Vallaud (qui ne se quittent plus, parole, depuis qu’ils ont visité ensemble un lycée Potemkine à Marseille, et parlent d’une même voix) exaltent le collège Debbouze, les matchs d’impro et les stands-up. Rose Pellerin a fait chorus. La France est sauvée. Il n’y a que le magazine Challenges à poser la question : à quoi joue la Gauche avec l’école ?
Elle joue au con, mes bons amis. Emmanuel Davidenkoff, qui a cette semaine perdu une occasion de se taire et a tenté de m’allumer dans L’Express, ce qui m’a obligé à lui répondre, avait jadis écrit un livre sur les errements de la Gauche avec les profs. Si une seule voix enseignante se porte sur ces malappris en 2017, c’est à désespérer des chers collègues.

Oui, Zakartchouk, la Gauche te fait cocu sans même que tu t’en aperçoives. Le nouveau collège ouvre toutes grandes les portes du privé à tous ceux qui ne voudront pas se plier aux étranges diktats des idéologues dans ton genre — et aux enfants des ministres, ceux du moins qui ne sont pas scolarisés dans l’un des grands lycées parisiens. Des établissements où l’on n’appliquera pas ta putain de réforme, sois tranquille. Tu crois te battre pour le peuple, et tu l’enfonces. Bravo.
J’ai rencontré Anne Coffinier il y a cinq jours : elle exultait. Sa Fondation pour l’École croule sous les demandes. Les subsides privés lui arrivent à flots. Ajoutez à cela qu’une bonne part du budget des collèges sera désormais gérée localement et on comprend ce qui se joue : la fin annoncée du jacobinisme, id est de la République. Les pédagos sont girondins, depuis toujours. Ils triomphent : désormais ce seront les maires, les président s de Régions ou de Conseils généraux qui recruteront, qui décideront, et qui probablement, à terme, réécriront les programmes. Chez moi, au choix, Christian Estrosi ou Marion Maréchal. Très excitant.

En tout cas, pour le moment, ce n’est pas avec ces programmes que les 18% d’analphabètes repasseront du bon côté de la lecture. Ils verront même probablement leurs effectifs s’accroître, avec ces pédagogies venues du froid. Mais l’essentiel, n’est-ce pas, c’est qu’ils ne s’ennuient plus en cours.

*Photo : Pixabay.

100% des femmes harcelées? Alors je n’existe pas

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harcèlement sexuel dans les transports en commun féminisme

L’affaire a fait grand bruit. « 100% des femmes ont déjà été harcelées ou agressées sexuellement dans les transports en commun ». Telle est la conclusion établie par le Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes dans un rapport remis à Najat Vallaud-Belkacem ce jeudi. 100% des femmes, vraiment ? Alors, je n’existe pas. Et bon nombre de mes amies non plus.

Je ne vais pas donner ma bénédiction implicite à ceux qui braillent contre vents et marées que tout va très bien, Madame la Marquise, et qui balayent d’un revers de main les témoignages si nombreux de femmes en détresse, car il n’est plus grande insulte à l’égard de ces dernières que de nier leur souffrance et les problèmes véritables auxquels nous sommes toutes confrontées. Je suis désolée que mes propos n’aillent pas dans le sens de l’idéologie sécuritaire la plus alarmiste, mais je dois vous avouer une chose : je ne me fais jamais emmerder. Ni dans le RER ou le métro que j’emprunte matin et soir, ni dans la rue, ni dans la banlieue où je vis depuis deux décennies. Pas même à Barbès où, il y a quelque temps, je profitais des premiers jours de soleil pour me délester de mon manteau d’hiver.

Suis-je une jeune fille discrète et très couverte ? Une femme costaud qu’on a trop peur d’embêter ? Une créature déconnectée des réalités qui vit cloîtrée dans une résidence de luxe ? Sûrement pas. J’ai la vingtaine, la féminité plantureuse et communicative, je m’habille comme bon me semble et ne me refuse rien. Je déambule le sein libre (avec un 100C…) si l’humeur m’en dit et j’enfile du très court quand l’envie m’en prend. Lorsqu’il est très tard et qu’il n’y a pas de bus, je rentre à pieds et pour aller plus vite, je coupe par un quartier réputé sensible où s’amoncellent en bandes les jeunes hommes désœuvrés. C’est vous dire à quel point je cherche les ennuis.

J’ai bien essayé de retourner cette étude dans tous les sens, mais il n’y a rien à faire : sans dire évidemment que le harcèlement sexuel n’existe pas, je dois reconnaître que celui-ci ne m’a jamais préoccupée.

D’ailleurs, harceler, ça veut dire quoi, au juste ?

Si l’on prend en exemple les Etats-Unis, où des féministes ont récemment planté une cinquantaine de panneaux « No catcall zone » pour interdire aux hommes d’accoster les femmes sous couvert de lutte anti-harcèlement, alors oui, je dois me faire harceler tous les jours… et je ne suis même pas au courant ! Pire encore, j’aime ça et me réserve le droit de faire la même chose.

Du haut de ma vingtaine, j’ai connu d’innombrables scènes de vie quotidienne pour lesquelles Isabelle Alonso aurait déjà porté plainte. J’ai vécu ce que vivent toutes les femmes, en particulier celles dont la féminité est assumée. Les klaxons, les regards, les sifflets, les compliments murmurés à l’oreille, les propositions et les invitations en tous genres… Et je ne me sens pas harcelée le moins du monde. Au contraire, je glane les compliments comme on ramasse des coquillages, me réjouissant de l’effet que je fais à des hommes dont je refuse pourtant les avances car ils ne me plaisent souvent pas.

Je me vois bien obligée de faire la conclusion suivante : nous vivons dans une société où la confusion entre séduction et harcèlement s’est normalisée. Il suffit de voir les réactions enflammées au tweet de Sophie de Menthon, qui admet qu’« être sifflée dans la rue est plutôt sympa », pour le comprendre : désormais, accoster une femme revient à lui fourrer de force le sexe au fond du gosier. Tant et si bien que beaucoup se sentent agressées à la moindre approche, n’hésitant pas à prendre des airs hautains, dégainer le mépris le plus glacial, oser les paroles les plus dévalorisantes, à fortiori quand le dragueur est un paria de la société. L’exemple du jeune de banlieue traité comme s’il avait la lèpre, je l’ai vu plus d’une fois. Et il n’est pas rare que ce soit à ce moment là que les choses se mettent à mal tourner car la méchanceté ne peut engendrer qu’elle-même. (voir cette vidéo, à partir de 16 min)

Pourtant, notre culture française et notre héritage latin nous ont donné le goût de l’amour, du flirt et de la beauté. Loin de les considérer comme triviaux, nous les honorons car ils nous rappellent des grâces supérieures à celles de notre monde et nous relient au jaillissement procréateur : c’est tout le miracle de la vie et de la création qui se trouve convoqué quand passe une jolie femme. Quel outrage commet un homme qui choisit, par un sifflet ou une parole flatteuse, d’en célébrer les charmes ? Il suffit souvent d’un merci, d’un sourire, d’une parole aimable, d’un au revoir poli, en somme du respect le plus élémentaire, pour que vous soyez alors gratifiée de paroles plus sympathiques encore et qu’on vous laisse filer sans heurts.

Des siècles de répression sexuelle et l’insécurité qui sévit actuellement en France ont probablement marqué notre inconscient au fer rouge : les femmes portent en elles un traumatisme et souvent, la peur bien ancrée du prédateur masculin qui leur a fait tant de mal par le passé. D’autres facteurs s’ajoutent : une sur-intellectualisation qui fait dédaigner le corps alors même que celui-ci n’est pas moins noble que l’esprit, et un féminisme puritain hérité de la branche la plus austère du christianisme, celle-là même qui n’aime pas la chair. Pour finir, notre époque déconnectée du ciel nous condamne à l’égalitarisme. La beauté comme l’excellence finissent clouées au pilori, comme tout ce qui est inné, car l’absence de structures spirituelles les font voir comme injustes. Les progressistes s’engagent dans la lutte : la séduction sera combattue et expurgée de tout ce qui en fait le sucre.

Les féministes qui prétendent empêcher les hommes de siffler les femmes sont les mêmes que celles qui ont fait interdire en 2013 la diffusion de la chanson « Blurred Lines » de Robin Thicke à l’Université d’Edimbourg et se sont arraché les cheveux face à la beauté insolente, friponne et indomptable d’Emily Ratajkowski, caracolant seins nus dans un clip jugé sexiste. Un appel au viol déguisé, soi-disant. Trop de beauté, trop de fertilité et trop de joie séductrice, surtout : la qualité des uns offense l’orgueil des autres.

La vraie violence contre les femmes n’est pourtant pas là où on nous dit qu’elle se trouve. Souvent, elle s’effectue en vase clos. C’est celle du travail ou du foyer. C’est la violence patronale ou conjugale et les femmes qui pensent avoir tout à perdre en quittant l’enfer qui les détruit. C’est la montée des intégrismes les plus toxiques pour la cause féminine et d’un traditionalisme patriarcal qui érige en norme alternative la culture des grands frères, des gamines interdites de short en été, privées d’hommes en toutes saisons quand elles ne sont pas mariées de force ou attaquées à l’acide pour délit d’occidentalisation. C’est contre cette violence qu’il faudrait se battre.

Alors, de grâce, chers puritains, luttez contre ce qui rabaisse la femme, non contre ce qui la magnifie. Ne nous enlevez pas l’un des bonheurs les plus purs et les plus simples. Ce bonheur est gratuit, il n’est pas l’apanage des sublimes : il s’offre à toute femme qui veut bien se laisser prendre. Il s’offrira à vous aussi, si vous le voulez bien. C’est le bonheur de séduire et de cueillir ça et là les fruits de sa beauté comme autant de butins de guerre. Et de sourire à l’homme qui vous désigne parmi la foule.

*Photo : Pixabay.com

En side-car sur les traces de la Grande Armée

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sylvain tesson berezina

« Un haut lieu, c’est un arpent de géographie fécondé par les larmes de l’Histoire, un morceau de territoire sacralisé par une geste, maudit par une tragédie, un terrain qui, par-delà les siècles, continue d’irradier l’écho des souffrances tues ou des gloires passées. C’est un paysage béni par les larmes et le sang. » Le haut-lieu que Sylvain Tesson a choisi d’honorer dans Berezina (Prix des Hussards 2015) s’étire sur près de 3000 kilomètres, de Moscou à Paris. C’est la route maudite par la tragédie de la retraite de Russie, sacralisée par la mort de centaines de milliers de soldats français, russes, hongrois, polonais, néerlandais qui périrent au cours des batailles de Borodino et de la Berezina des mains des Cosaques ou du « Général Hiver ».

Pour commémorer les deux-cent ans de la retraite de Russie en 2012, Sylvain Tesson a choisi d’embarquer avec quatre amis pour une équipée à travers la Russie, la Biélorussie et l’est de l’Europe. L’idée de voyage nous saisit n’importe où, nous dit Tesson car « l’homme n’est jamais content de son sort, il aspire à autre chose, cultive l’esprit de contradiction, se propulse hors de l’instant. L’insatisfaction est le moteur des actes. « Qu’est-ce que je fais là ? » est un titre de livre et la seule question qui vaille. »

Ce voyage-là s’est accompli au rythme d’un compteur bloqué à 80 km/h, sur une antique motocyclette Oural conçue aux premières heures du stalinisme aussi résistante et pugnace qu’une compagnie de grognards napoléoniens. « Les Soviétiques les construisirent dans les années 1930 sur le modèle des BMW de l’armée allemande. (…) L’usine Oural continue à vomir ces machines, à l’identique. Elles seules résistent à la modernité (…)Elles vont, par les campagnes, dépourvues d’électronique. N’importe qui peut les réparer avec une pince en métal. Elles sont d’un temps où l’Homme n’était pas l’esclave de l’électronique, où la sidérurgie régnait dans sa simplicité. »

Dans son précédent opus, Dans les forêts de Sibérie, c’est en ermite céleste que Tesson posait quelquefois avec un peu d’outrance  au mystique des bois. Il plaidait pour le recours aux forêts sur les rives du lac Baïkal, en plein hiver sibérien, dans une solitude vécue comme une résurrection. Dans Berezina, coiffé d’un bicorne avec les insignes de l’empereur plantés sur le panier de son side-car, il joue à Don Quichotte juché sur sa Rossinante soviétique, cavalant au-devant des fantômes de la Grande Armée et courant à l’assaut des moulins honnis de la modernité, confiant sans fard son affection pour les décorations brejnéviennes et les atmosphères de guerre froide. « J’avais 40 ans et j’étais nostalgique d’un monde que je n’avais pas connu. Je préférais ces ambiances à celles des hôtels standardisés dont le capitalisme à visage inhumain avait couvert nos centres villes : ces établissements conçus par des commerciaux qui jugeaient qu’une connexion wi-fi et un climatiseur fixé au-dessus d’une fenêtre verrouillée valaient mieux que la conversation d’une babouchka et qu’une fenêtre ouverte sur un fleuve gelé. » Il y a chez Tesson quelque chose du Hussard, aussi bien napoléonien que germanopratin. Mais comment reprocher à un stégophile qui se divertit en nichant dans les flèches des cathédrales et trouve que chuter du toit des maisons incite à la philosophie, son goût de l’excès, et de la mise en scène ? A côté de l’assommant sérieux des auteurs qui passent leur temps à ausculter leurs petits bonheurs ou de la fatuité clinique des spécialistes de l’autodissection nombriliste, l’exagération tessonienne donne l’impression de respirer autre chose qu’un air désespérément climatisé.

On n’est de toute façon en droit d’attendre d’un récit de voyage suivant les traces de la Bérézina un peu plus qu’une vigoureuse bouffée d’air frais… « Le froid, écrit Tesson, c’est lui, davantage que la distance, les raids des Cosaques, les privations et les épidémies, qui allait terrasser la Grande Armée, la « faire fondre » pour reprendre l’expression de Koutouzov. » Le nombre incroyable des pertes et, plus encore, les souffrances hallucinantes endurées par les soldats de Napoléon en déroute face à l’ogre polaire, plus que l’armée russe elle-même, ont fait de la Bérézina la mère de toutes les débâcles. Celle de juin 1940 face aux nazis fut peut-être la plus terrible défaite militaire de l’histoire de France, celle des Egyptiens en 1967, pourchassés dans le Sinaï par l’armée israélienne, la plus précipitée des retraites mais aucune des catastrophes militaires qui jalonnent l’histoire, depuis Salamine jusqu’à la retraite irakienne du Koweït sur l’autoroute de la mort, ne frappent autant l’imagination que cette lente agonie des forces napoléoniennes dans l’interminable hiver russe. La tragédie, étirée sur plus de trois mois, atteint des sommets d’horreur baroque : cannibalisme,  tortures et atrocités  des Cosaques ou des soldats affamés, incroyable courage des pontonniers gelant sur place dans les eaux de la Berezina.

À plusieurs reprises, l’équipée de Tesson et de ses comparses manque aussi de verser dans le tragédie en même temps que sur le bas-côté des routes encombrées de poids-lourds peu attentifs au petit side-car sinuant entre leurs pare-chocs. « En hiver, la route de Minsk n’est pas recommandée à un side-car surchargé dont la vitesse plafonne à 80 km/heure. Une colonne ininterrompue de camions fusait vers l’Ouest, frôlant l’aquaplanning sur la boue dégueulasse. Des Lettons, des Tchèques, des Russes, des Allemands faisaient colonne, plein pot. C’était tout l’ancien bloc de l’Est qui transitait sur l’artère convoyant la vodka russe, le clandestin tadjik et la viande polonaise en se foutant pas mal de la petite Oural vert kaki de la taille d’une boîte à cirage. » Tout cela sans compter, le froid, qui tutoie les -20°C quotidiennement, mord les genoux, ronge les articulations et perce la peau sous les couches nombreuses de vêtements. Au terme d’une étape nocturne particulièrement éprouvante, Sylvain Tesson confie à son ami Vitaly qu’il a tellement serré les dents durant des heures qu’il vient de recracher un demi-chicot dans le lavabo. « Une Oural peut rouler avec seulement quatre-vingts pour cent de ses boulons », lui répond placidement son compagnon de voyage.

Tout ça pour quoi au bout du compte ? Pour le panache et une certaine idée de la vie ou pour ressaisir ce qui nous semble, dans notre Europe occidentale, définitivement étranger : la capacité de souffrance et l’aptitude aux sacrifices de milliers de soldats, des types prêts à mourir pour voir scintiller les bulbes des églises moscovites. Les historiens estiment aujourd’hui entre 500 000 et un million de Français et à près de deux millions de coalisés les victimes militaires des campagnes napoléoniennes. C’est deux fois moins que la première guerre mondiale sur une période trois fois plus longue mais les chiffres annoncent déjà la saignée des guerres modernes et celle, pour commencer, de la guerre de Sécession, première véritable grande boucherie industrielle.

« Je pensais à ces corps humains dont la masse indistincte constituait un corps d’armée, écrit Tesson. (…) Une troupe est une catégorie abstraite dans l’esprit de celui qui l’envoie au feu. Elle ne correspond pas à l’addition de soldats aux noms et aux visages distincts. » Le grand corps napoléonien a achevé d’agoniser et de pourrir en Russie après avoir quitté Moscou en flamme. Une nouvelle Europe, aussi fragile que la précédente, a entrepris de se bâtir sur les cendres de l’Empire. Et quand tous les ludions se sont éteints  après avoir été chacun porté à son point d’incandescence extrême par le grand mensonge lyrique de la conquête napoléonienne, il est resté, deux cent ans après la tragédie finale, cinq types un peu cinglés filant à 80 km/heure avec leurs petites Oural dans l’immensité vide de l’Histoire, sur les routes de la Berezina.

Sylvain Tesson. Berezina. Editions Guérin. 2015.

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Villejuif: des prières pour Aurélie Châtelain et Sid Ahmed Ghlam

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catholiques Villejuif attentat Aurélie Châtelain

Villejuif (AFP) – L’un imagine « un gars qui tire dans la foule, aveuglément, pendant la célébration ». L’autre du sang, « des corps blessés, des gens tués ». Au cœur des conversations à Villejuif (Val-de-Marne) après la messe dimanche, l’attentat évité une semaine plus tôt contre au moins une église de la ville.

« Ici, il n’y a que des gens désarmés : des petits vieux, des femmes, des enfants ! », souligne Nicolas, un étudiant d’une vingtaine d’années, devant les portes de l’église Saint-Cyr-Sainte-Julitte, la plus grande de la ville.

L’édifice fait partie des cibles présumées de Sid Ahmed Ghlam, un Algérien de 24 ans arrêté dimanche dernier et mis en examen pour un projet d’attentat contre « une ou deux églises » de Villejuif, selon les enquêteurs.

Cet étudiant en informatique est également soupçonné d’avoir tué par balle, le jour de son arrestation, Aurélie Châtelain, une mère de famille de 32 ans, venue dans le Val-de-Marne pour suivre une formation professionnelle.

Il se serait blessé à la jambe au moment des faits, ce qui aurait mis fin à son entreprise et conduit à son arrestation. Un « signe » de Dieu, pour le père Philippe Louveau, le curé de l’église.

« Nous pensons qu’Il n’est pas tout à fait étranger à ce que les médias qualifient de hasard ou de coup de chance », lance-t-il aux fidèles pendant la messe, comparant Aurélie Châtelain à un « rempart innocent, placé (…) entre un terroriste » et eux.

Le fruit de la quête sera remis à la famille de la jeune femme lors de ses obsèques mercredi dans sa ville de Caudry (Nord), ainsi que plusieurs cartes signées par les fidèles. « Merci à toi, Aurélie, d’avoir donné ta vie pour nous », peut-on lire sur l’une d’elles.

catholiques Villejuif

« Tôt ou tard, il fallait bien s’attendre à ce que les catholiques eux aussi soient pris pour cible, poursuit le prêtre. Nous échappons de peu à ce qui aurait pu être un massacre ».

Les 300 personnes présentes – affluence classique ici un dimanche matin – l’écoutent religieusement. Dans l’assemblée, un homme frotte ses yeux rougis. Puis une femme fond en larmes au micro, au moment d’appeler à prier, aussi, pour Sid Ahmed Ghlam, « ce jeune déboussolé, embrigadé dans le terrorisme ».

« Qu’il découvre que l’amour rend plus heureux que la haine », bredouille-t-elle entre deux sanglots.

Pas facile pour tout le monde. « Même avec une foi catholique, on ne peut pas admettre que des gens commettent de tels actes », estime Claude Letel, un fidèle de 84 ans. Lui aussi s’est imaginé parmi les victimes.

« Mentalement, ces évènements changent beaucoup de choses. Matériellement, on va faire en sorte que ça ne change rien », ajoute-t-il.

Seule mesure de sécurité visible : un véhicule de police ostensiblement stationné devant la petite église, bâtie entre le 13e et le 16e siècle. Mais plusieurs policiers en civil patrouillent à l’intérieur de l’édifice, dont les portes latérales, habituellement ouvertes, ont été verrouillées.

« La prudence » règne aussi chez les fidèles. « Je regarde à gauche, à droite, pour voir si je ne vois pas quelqu’un de suspect », confie Robert Sida, un électricien de 37 ans, assis au milieu de l’église. « C’est juste l’instinct de survie ».

Un autre, spécialement venu d’une commune voisine, confesse avoir « fait le tour du quartier » avant de venir à la messe. « On a peur », dit-il. « Et on peut avoir peur, parce qu’on est sans défense ».

catholiques Villejuif

*Photos : ©afp.com / FRANCOIS LO PRESTI

Amor: Triolisme et socialisme

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amor dominique forma

Amor de Dominique Forma est un roman noir profondément moral. L’adjectif pourra surprendre puisque son sujet apparent est le triolisme, ou comme disaient nos grands-mères et disent encore les Anglais en français dans le texte, « un ménage à trois ». Il y a Maximilien, il est professeur d’économie à l’ENS de Cachan. Maximilien a la quarantaine relativement entretenue, de vagues idées de centre-gauche et tient un blog un peu suivi par les spécialistes sur les nécessaires réformes qu’il faudrait entreprendre pour flexibiliser le marché du travail tout en restant social. Il ne comprend pas, avec un tel profil, qu’il ne soit pas plus connu et qu’on ne lui demande pas son avis dans les talk shows des chaînes infos. Il y a Camille, sa femme. Elle a l’air très heureuse, elle est directrice des affaires culturelles de Saint-Fargeau-Ponthierry, une jolie banlieue en bord de Seine pour les classes moyennes supérieures. Elle a un projet humaniste et généreux de coopération avec le Mali. À Saint-Fargeau, où le couple vit avec un fils de neuf ans, la vie est douce et ennuyeuse. Au début d’Amor,  la petite famille est en vacances dans l’arrière-pays, sur la Côte d’Azur. Maximilien et Camille ont une sexualité harmonieuse qu’ils savent pimenter pour ne pas fatiguer le quotidien en inventant des scénarios de pornos soft. Chacun fait ce qu’il veut, après tout, et en plus, ils s’aiment.

Puis il y a la rencontre avec Viviane. Viviane est une marginale. Un petit tanagra de vingt ans et des poussières qui vit de la vente à la sauvette d’objets rapportés d’un voyage en Inde. Quand Maximilien, -on ne se refait pas-, défend Camille contre de petits caïds qui veulent garder leur monopole sur les plages, elle tombe littéralement amoureuse du couple qui, presque naturellement, l’invite dans le lit conjugal où tout se passe très bien. Dominique Forma nous décrit leurs ébats avec précision et délicatesse. On se dit que ça ne pourra pas tourner mal, une telle harmonie.

C’est compter sans Alain Delgado, grand économiste médiatique, conseiller des Princes et chouchous des plateaux télés qui s’intéresse soudain à Maximilien et voudrait en faire le candidat aux élections municipales de Saint-Fargeau. Viviane devient soudain gênante et elle est virée du couple sans trop de ménagements. La machine infernale est en place et la peinture sans concession, discrètement ironique d’une certaine bonne conscience sociale-libérale va virer à la tragédie. On laissera découvrir comment au lecteur. Qu’il sache juste que Dominique Forma est aussi à l’aise pour décrire les arcanes d’une campagne électorale que la faune des Puces de Clignancourt et son marché Malik. Qu’il rend à merveille la manière dont des milieux sociaux se côtoient sans plus jamais se croiser sauf pour se heurter dans une forme de lutte des classes qui passe par la sexualité, entre autres. Mais une lutte des classes sans conscience, ce qui la rend encore plus sournoisement violente.

Si Amor est une parfaite réussite sur la France des années 2010,  sur la fausse émancipation de sa bourgeoisie « progressiste », sur ses marges oubliées qui se débattent dans une économie de survie, sur les démons noirs qui rôdent dans les sexualités prétendument affranchies et les discours politiques prétendument modernes, c’est qu’il ne démontre pas. Aucun catéchisme chez cette auteur qui manie l’« understatement » comme d’autres manient une arme de précision: « Observant les vendeurs amorphes, venus du Soudan, du Lesotho et d’ailleurs, Maximilien pensa aux dégâts causés par les puissances européennes durant le vingtième siècle. Il se sentait un peu coupable, comme tous les néosocialistes, l’instant d’après il effaça cette idée, il avait la gorge sèche, il faisait soif. »

Amor de Dominique Forma (Rivages/Thriller)

Amor

Prix: 2,90 €

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*Photo : Pixabay.

François Ricard, le spectateur amusé

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quebec francois ricard

Le Québec est une province, même s’il a tendance à l’oublier, en se prenant souvent pour un pays, ce qu’il n’est manifestement pas encore. Il lui arrive aussi de se prendre pour une société modèle, à l’avant-garde de la modernité, appelée à éclairer la mondialisation par son progressisme exemplaire, ce qui n’est peut-être qu’une manière d’oublier ses défaites à répétition et de se donner l’impression d’appartenir au grand monde. L’essayiste François Ricard se pose une question: en quoi être provincial conditionne nos mœurs? À l’écart de l’histoire, qu’il regarde plutôt en spectateur et sur laquelle il n’a pas grande emprise, le provincial dispose d’une certaine liberté, et d’un bonheur certain, qui n’est peut-être pas sans médiocrité. Tel est le point de départ de Mœurs de province, paru début 2014.

Le provincial est périphérique. Ricard a cette description du Québec: «une nation toute petite, minuscule, presque insignifiante, une simple province, en somme – mais dont la langue, le français, est une grande langue». Et le provincial se surprend souvent qu’un homme venu d’une grande nation s’intéresse à son coin du monde, comme s’il en était soudainement grandi. Puisqu’on le regarde, il existe? Un historien qu’on ne cite plus ne disait-il pas que rien n’émeut davantage un Québécois que de lui faire la preuve qu’il existe? C’est ainsi, d’ailleurs, que François Ricard commence son livre, en demandant à un ami venu au Québec pendant quelques années, et reparti en France ensuite, ce qui l’avait intéressé chez nous. Comme s’il n’y croyait pas. «Pourquoi nous aimiez-vous au point de vouloir si fort vous établir chez nous? Cela nous ferait du bien de savoir».

De sa province, François Ricard entend décrire et saisir la chose la plus insaisissable qui soit : l’air du temps, «ces mœurs de province ne sont rien d’autre, en définitive, qu’un livre sur la vie contemporaine». Et ce qui agace François Ricard, heureux lecteur de Philippe Muray, c’est une modernité devenue folle, où on feint de se battre contre les forces d’un passé depuis longtemps vaincues. Un passé qui bien évidemment, n’apparaît qu’à travers la caricature d’une maison des horreurs. On fait semblant de résister contre des démons fantasmés, et on se donne alors des titres de gloire. Quel plaisir que le sentiment de marcher courageusement dans le sens de l’histoire sans «avoir aucun ennemi réel à craindre» . Ce qui agace Ricard, c’est l’incroyable satisfaction des modernes qui présentent leur course aux modes les plus insignifiantes sous le signe de l’héroïsme absolu. Comment ne pas ressentir avec lui, ici, une certaine complicité?

L’Université n’est-elle pas le lieu privilégié d’une telle comédie, où domine l’esprit de sérieux, que Ricard moque en le présentant comme une forme d’humour involontaire? Ricard en sait quelque chose, lui qui a passé sa vie dans un département de littérature. On connaît ces quelques professeurs qui se disent scientifiques mais qui sont souvent des idéologues fanatisés seulement occupés à déconstruire tout ce que nous avions le plaisir d’admirer. Ricard ridiculise surtout le politiquement correct. Parmi d’autres choses, il s’amuse ainsi de la mode toilettes non-genrées, tout comme il égratigne la logique folle qui anime les politiques de discrimination positive. Pierre-André Taguieff écrivait récemmment que « le meilleur antidote à la bêtise, c’est peut-être l’ironie». On pourrait y voir le programme de Ricard. Paraphrasons Raymond Aron pour parler de François Ricard: ne joue-t-il pas le rôle, devant l’époque qui est la nôtre, du spectateur amusé?

La réflexion sur notre condition provinciale conduit aussi Ricard vers le thème des petites nations et de la fragilité de la sienne, ce qui n’est pas surprenant chez un lecteur aussi attentif de Kundera, dont il fut d’ailleurs le préfacier à la Pléiade. Il médite sur le déclassement mondial du français, autrefois langue impériale, et aujourd’hui, d’une certaine manière, langue provinciale, au moment où l’empire américain impose partout l’anglais. Pourtant, Ricard le dit bien: «nous savons obscurément, au tréfonds de nous-mêmes, que sans le français il ne resterait plus rien de nous». Ricard médite sur la singularité de la littérature québécoise, à l’endroit de laquelle il se montre sévère, sans jamais, pourtant, se complaire dans je ne sais quelle cruauté méprisante envers les siens. Si Ricard ne pratique pas un nationalisme exalté, on sent chez lui, un patriotisme sincère pour un Québec qu’il présente quand même comme son «pays».

La critique de Ricard est celle de l’ironiste qui laisse aux autres le politique, comme s’il ne croyait pas à ce dernier. Mais la vie politique n’est pas qu’une comédie et il n’y a aucune raison, par exemple, de parler du débat «burlesque» sur les accommodements raisonnables, comme il le fait. Ne posait-il pas, par exemple, la question de la domination de l’idéologie multiculturaliste dans nos sociétés? François Ricard jette sur le monde le regard d’un ironiste désenchanté, ce qui n’est pas sans valeur, mais on lui rappellera néanmoins qu’y jeter un regard politique n’est pas mal non plus. Se pourrait-il, pour le dire autrement, que le politique ne soit pas qu’un détail, et qu’être une province ou un État souverain change la donne lorsqu’on parle de l’épanouissement d’une culture?

On en revient au point de départ suggéré par Ricard: de quoi la vie provinciale est-elle le nom? N’est-ce pas une vie diminuée, justement, parce que la province, à la différence du pays, ne prétend pas embrasser l’universel. Ses meilleurs enfants peuvent s’y projeter, à condition de s’arracher un peu aux siens, ou même de les renier, ce qu’ils s’empressent souvent de faire, comme s’ils portaient leur origine comme une tache. La Révolution tranquille n’a-t-elle pas porté justement la promesse d’une réconciliation de l’enracinement et du cosmopolitisme au Québec? Mais je pousse ici Ricard dans une querelle qui n’est pas la sienne, ou qui ne l’est plus. À moins que je ne me trompe? Car le titre même de l’ouvrage ne porte-t-il pas involontairement un rappel des conséquences culturelles de notre condition politique? On ne rappelle pas au Québec, en 2014, qu’il est province, sans lui rappeler implicitement qu’il aurait pu être un pays.

Dans un très beau livre, qui partait lui aussi de cette condition, et qui avait pour titre L’écrivain de province, Jacques Godbout examinait le monde et ses vastes querelles et se désolait souvent, et pas qu’à demi-mots, que le Québec n’en fasse pas pleinement partie. C’était l’époque, qui nous semble aujourd’hui si lointaine, où devenir un pays semblait l’aspiration la plus légitime qui soit pour les Québécois. Certains la combattaient, mais personne ne s’en moquait, comme le font aujourd’hui les urbains mondialisés qui s’amusent des patries. Son livre était celui d’un provincial qui rêvait de ne plus l’être. Aujourd’hui, Ricard semble accepter que sa province en demeurera une. C’est peut-être pourquoi ce si beau livre est aussi, à bien des égards, un livre triste.

François Ricard, Mœurs de province, Boréal.

Moeurs de province

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*Photo : Quebec Canada license plates.

Salut le copain!

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richard anthony yeyes

Richard Anthony (1938-2015), peut-être le plus grand, le plus charismatique chanteur des années yéyé, vient de nous quitter. Il pleut des larmes. Le train ne sifflera plus. Terminus. La voix chaude, des manières de dandy égyptien, la symbiose parfaite entre la pop britannique et le charme byzantin, une vie aux multiples rebondissements, un personnage à la Fitzgerald, un monde englouti. L’empereur du scopitone qui chantait l’amour au temps du Général et roulait en Ferrari à la ville comme à la plage. C’était au siècle dernier. L’été venu, les filles en robes vichy hésitaient encore à dévoiler un itsi bitsi petit bikini. Dans une France empêtrée dans les guerres coloniales, les baby-boomers en culotte courte n’écoutaient que lui. Il vendait alors des disques par millions ! Ses chansons rendaient la vie plus facile, moins ennuyeuse.

Et pourtant, que n’a-t-on pas dit et écrit sur ces yéyés ? L’Internationale des intellectuels germanopratins s’est déchainée à peu de frais sur les idoles des années 60 les taxant, tour à tour, de dégénérées et d’abruties. Belle leçon d’humanisme. Les plus cyniques les considéraient comme de vulgaires produits de consommation, des pantins de l’industrie du disque dont la date de péremption était inscrite au dos de leurs 45 tours. Les plus marxistes voyaient en ces jeunes désœuvrés, le bras chantant de l’impérialisme américain qui, sous couvert de roucoulades et déhanchements, détournait les forces vives de la lutte des classes. Les plus bigots fermaient les yeux devant ces corps enlacés, prémices à une sexualité forcément débridée et à la perversion des âmes.

On a donc accusé ni plus, ni moins tous ces garçons et ces filles de mettre en péril l’équilibre de notre nation. Ils avaient le dos large. Avec le recul, c’est d’autant plus risible qu’au mieux, ces nouvelles idoles du transistor triomphant ont juste balayé la vieille garde de la variété. Les Maurice Chevalier et Tino Rossi ne se sont jamais complètement remis de cette « nouvelle  vague » sonore. La chanson à texte, goualante à souhait, a fini de brailler dans nos oreilles. Remercions-les juste pour ça. Cette musique venue d’Amérique était trop facile donc idéologiquement suspecte. Elle fit cependant danser tous les adolescents sans distinction de classe sociale. Un autre monde venait de naître. De Colombey à la Place du Colonel-Fabien, les gamins de France ont vite choisi le camp du twist. Ces tubes tellement décriés, trop populaires et trop naïfs, n’étaient que l’expression légère et rêveuse d’une jeunesse en construction. Des mots simples, une mélodie entraînante, des sentiments accessibles à tous. Richard Anthony dans son costume de gendre idéal mettait du baume au cœur. Aujourd’hui, réécoutez sa reprise de Sunny, elle guérit tous les maux de la Terre.

*Photo : ASLAN/SIPA. 00710921_000001.

J’ai cru en Charlie

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charlie valls loi antiterroriste booba

« Les Gaulois sont palabreurs et n’arrivent à s’unir que face au danger », disait en son temps Jules César à propos de nos ancêtres. L’amiral Philippe De Gaulle, fils du plus illustre des Français, ajoutait en citant son Général et Président de père que déjà, durant l’Antiquité, ces derniers jouissaient d’une réputation qui allait nous précéder des siècles durant : « Les Français sont comme ça depuis les Gaulois. Hannibal qui recrutait des légions pour battre Rome écrivait à son frère Hasdrubal, qui levait des mercenaires en Espagne et dans les pays voisins : « Ne prends pas trop de Gaulois (…) Ils sont courageux dans l’action, téméraires au combat, mais vite découragés et jamais contents. »

Tel pourrait être l’horizon indépassable de ce qui continue à écrire notre Histoire, faite d’événements à la fois sublimes et tragiques comme lors du 11 janvier, ou de moments miséreux et indigents, lorsque durant les semaines qui suivirent, les politiques de tous bords oublièrent la formule consacrée du « pas d’amalgame » pour mieux se discréditer.

Qu’il semble loin désormais, le temps où, spontanément, près de quatre millions de français déferlaient dans les rues, pancartes, stylos, drapeaux tricolores en main, entonnant La Marseillaise, comme si soudain, la Nation faisait de nouveau corps derrière le triptyque républicain ornant le fronton de nos mairies. Même Nicolas Sarkozy, non sans un élan forcé, adoubait François Hollande dans sa fonction présidentielle.

Un an après la polémique suscitée par le spectacle de Dieudonné, au cours de laquelle Manuel Valls s’était empressé de sortir son costume de justicier, le combat pour la liberté d’expression avait un nom : Charlie. Mieux, elle allait devenir la croisade contre les extrémismes et les totalitarismes. Bref, on allait voir ce qu’on allait voir. Ce peuple français décrié pour son pessimisme ambiant dont Eric Zemmour dressait un portrait cruel quelques mois plus tôt allait se réveiller et redevenir « courageux dans l’action » et « téméraire dans le combat ». C’est ce que je croyais. J’avais tort.

Un tweet hasardeux et de nombreux cris d’orfraie plus tard, c’est Stéphane Guillon qui, le premier, se retrouvait placé sur le banc des accusés pour avoir lié humour et drame aérien. Après un mea culpa caustique et bien senti, l’ancien pensionnaire de France Inter n’avaient pas manqué de railler les « Tartuffe qui pleurent Charlie Hebdo » comme pour mieux délimiter le cadre de l’humour politiquement socialement admis.

Et c’est justement là où le bât blesse. Alors qu’une grande partie de la France s’était levée au mois de janvier dernier pour défendre la liberté d’expression, vibrant au rythme de l’hymne national pour défendre la démocratie, voilà que notre pays semble avoir repris le cours du renoncement.

Quelques semaines plus tard, c’est Booba, que L’Obs présentait encore il y a peu comme le possible « plus grand poète vivant », qui était mis au pilori pour avoir profané le sacrosaint autel de « l’esprit du 11 janvier ». Un titre, une punchline, une interview et une tentative d’explication maladroite auront suffi à attirer au Duc de Boulogne l’opprobre d’une partie de la classe politique et médiatique. Pleurer. S’indigner. Ne pas écouter. Et surtout ne pas essayer de comprendre. Pourtant, en montrant du doigt un artiste, fût-ce au nom de l’idéal républicain, ses accusateurs contribuent à dévoyer ces notions et rejeter les fans du chanteur hors de la nation.  Au même titre qu’un Michel Houellebecq, Booba s’alimente d’un marketing de l’anti-système, consciencieusement entretenu par les élites qui se parent de toutes les vertus afin de mieux s’opposer au « camp du mal ».

Ainsi, les Français semblent retombés dans la morosité et la passivité qui les caractérisent depuis des siècles, au moment où doit bientôt être discuté à l’Assemblée nationale le projet de loi relatif au renseignement. Un Patriot Act à la française dont l’objectif à peine voilé est de restreindre les libertés individuelles pour lutter contre le terrorisme. Il se trouve que le commun des citoyens approuve cette initiative liberticide avec enthousiasme. La servitude volontaire à l’Etat-Léviathan contre la sécurité et la protection, tels semblent être l’alpha et l’oméga d’une large partie de l’opinion, laquelle prétendait encore il y a peu qu’en dépit de la menace terroriste, il était hors de question qu’elle change quoi que ce soit à son mode de vie.

Pourtant, le texte s’apparente plus à un outil de surveillance sans limites qu’à une loi antiterroriste. « Cette loi peut permettre une police politique comme nous n’en avons jamais vu » reconnaissait d’ailleurs le député et ancien magistrat Alain Marsaud. L’Etat pourra traquer les délits d’opinion sans qu’aucun crime ne soit commis, amorçant par là une dangereuse dérive de la présomption d’innocence vers la présomption de dangerosité. Le plan annoncé il y a quelques semaines par Manuel Valls pour lutter contre le racisme et l’antisémitisme suit d’ailleurs la même logique de suspicion générale.

Plus que le crime en lui-même, c’est désormais la parole qui est suspectée, menaçant chaque opinion, chaque tentative d’expression, au profit d’un discours moralisateur qui traque obsessionnellement le moindre « dérapage ».

Le temps de l’union sacrée pour la liberté est passé. Charlie est parti. Et ce n’est pas faute d’avoir cru en lui.

*Photo : NICOLAS MESSYASZ/SIPA. 00702073_000015.

FO met le vote FN sur le dos de la CFDT

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(Avec AFP) – Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT, a estimé lundi que son homologue de Force Ouvrière (FO), Jean-Claude Mailly, avait « franchi la ligne » en l’accusant d’être « complice » de la montée du Front national. On le comprend.

« Il faut un peu de respect dans le débat syndical ou le débat politique, un peu de recul, ce qui n’a pas été le cas de Jean-Claude Mailly sur ce sujet-là », a déclaré M. Berger sur France Inter. « Je trouve qu’il a franchi la ligne ».

Après avoir rappelé qu’il n’y avait « pas d’austérité en France », mais plutôt « de la rigueur », Laurent Berger avait été accusé fin mars par le leader de FO d’être « de facto, complice » de la montée du FN.

On ne voit pas bien le rapport, mais dans la concurrence entre syndicats tous les coups sont permis, même les plus bas.

« Je maintiens qu’il y a des politiques de rigueur mais qu’il n’y a pas de politique d’austérité au sens où elle existe ailleurs en Europe », a réaffirmé M. Berger lundi, citant la Grèce, l’Espagne et le Portugal.

Au passage, il en a profité pour préciser que dans les entreprises où son syndicat « est implanté, là où la CFDT fait son travail », le vote Front national des salariés « est moins fort qu’ailleurs ».

« La question, c’est d’apporter des résultats concrets aux salariés, et pas simplement de faire du commentaire comme ça a été fait par mon homologue » (de FO), a-t-il ajouté, soulignant que le vote FN « est une impasse ».

Alors qu’il n’y aura pas de front unitaire des syndicats pour la journée du 1er mai, M. Berger a expliqué que la CFDT allait organiser un rassemblement « pour permettre à des salariés jeunes, adhérents ou non adhérents, à de jeunes étudiants, de découvrir un autre visage du syndicalisme ».

Reste à savoir si se voir accuser aujourd’hui de favoriser le vote FN fait fuir ou attire de nouveaux adhérents. A ce jeu-là, il n’est pas certain que les outrances de Jean-Claude Mailly lui profitent en fin de course.

FO CFDT FN

*Photo : ©afp.com / Stephane de Sakutin

Le collège 0.0 est arrivé!

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ecole najat vallaud fleur pellerin

ecole najat vallaud fleur pellerin

C’est un complot de vieux. Tous les vieux chevaux de retour du pédagogisme. Frackowiak n’est plus disponible, mais il reste Zakhartchouk-chouk. Il est à la retraite, mais peu importe : ils n’ont pas eu l’occasion, qu’ils guettaient fiévreusement, de sévir en 2007 (l’année même où Zakhartchouk a été admis agrégé sur liste d’aptitude, forcément en fonction de ses talents), quand Ségolène a été renvoyée en Charentes. Ils ont fait le forcing auprès de Peillon, qui les tenait un peu en bride. Hamon n’est pas resté assez longtemps. Vallaud-Belkacem était une proie idéale : elle n’y connaît rien, mais alors, rien . Pas plus que Fillon à qui les mêmes avaient refilé, en 2004, le « socle de compétences », cette abomination, cette égalisation par le bas dont le collège nouveau n’est jamais que le véhicule.

Les membres du Conseil Supérieur des programmes, c’est tout un poème. Un président, Michel Lussault, dans lequel la présidente de la Société des Agrégés, Blanche Lochmann, voit « le triomphe des vieilles lunes déconnectées du terrain » et « la revanche du pédagogisme ». Des politiques pré-convaincus ou minoritaires (selon leur appartenance politique), des universitaires versés dans les Sciences de l’éducation, une sociologue ami de Dubet — dis-moi qui tu fréquentes… —, bref, une coalition de bras cassés. Stanislas Dehaene, qui est à peu près le seul type sérieux de la bande, a dû se sentir seul.
Mais cela n’est encore rien. Ce qui a compté, ce sont les personnalités invitées à témoigner auprès de ladite commission pour en infléchir les travaux. Qui se ressemble…

Prenez Laurence de Cock, par exemple. Aggiornamento, le site qui pourrit l’enseignement de l’histoire, c’est elle. Elle m’aime d’amour — j’avais même eu l’occasion de répondre ici-même à sa flamme. Elle se félicite des nouveaux programmes : en Cinquième, l’étude de l’Islam est obligatoire, celle de la chrétienté médiévale puis de la France humaniste est laissée à l’appréciation des enseignants : sûr que s’ils écoutent la cheftaine, ils ne dépasseront jamais l’Hégire et l’invasion de l’Espagne. J’ai eu l’occasion de développer cela sur LePoint.fr. En Sixième, les gosses se refarciront les temps préhistoriques — pour bien leur enfoncer dans le crâne que la France est une terre d’immigration. Même si parler d’immigration au Pléistocène inférieur est un abus de langage. Mais qui leur expliquera qu’ils sont nuls ? Ils se croient infaillibles : ils sont de gauche, ils sont le camp du Bien. Ils sont les idiots utiles — et parfois, peut-être, les salauds utiles.

Zakhartchouk donc a « participé activement et de façon passionnante », dit-il, à cette entreprise de décervelage. Sans se rendre compte que ceux qui pâtiront vraiment de l’expérience, des EPI et autres « sujets d’étude » transdisciplinaires, ce sont ceux qu’il croyait défendre — les petits, les obscurs, les sans grade, les oubliés des ZEP (ou ce qu’il en reste). Pâquerette Pellerin dit de son côté que la vraie culture n’est pas celle de Voltaire ou Racine, tous dinosaures blancs, mâles et décédés (et chrétiens de formation). Non, la culture c’est la culture vivante. Au même moment Valls et Vallaud (qui ne se quittent plus, parole, depuis qu’ils ont visité ensemble un lycée Potemkine à Marseille, et parlent d’une même voix) exaltent le collège Debbouze, les matchs d’impro et les stands-up. Rose Pellerin a fait chorus. La France est sauvée. Il n’y a que le magazine Challenges à poser la question : à quoi joue la Gauche avec l’école ?
Elle joue au con, mes bons amis. Emmanuel Davidenkoff, qui a cette semaine perdu une occasion de se taire et a tenté de m’allumer dans L’Express, ce qui m’a obligé à lui répondre, avait jadis écrit un livre sur les errements de la Gauche avec les profs. Si une seule voix enseignante se porte sur ces malappris en 2017, c’est à désespérer des chers collègues.

Oui, Zakartchouk, la Gauche te fait cocu sans même que tu t’en aperçoives. Le nouveau collège ouvre toutes grandes les portes du privé à tous ceux qui ne voudront pas se plier aux étranges diktats des idéologues dans ton genre — et aux enfants des ministres, ceux du moins qui ne sont pas scolarisés dans l’un des grands lycées parisiens. Des établissements où l’on n’appliquera pas ta putain de réforme, sois tranquille. Tu crois te battre pour le peuple, et tu l’enfonces. Bravo.
J’ai rencontré Anne Coffinier il y a cinq jours : elle exultait. Sa Fondation pour l’École croule sous les demandes. Les subsides privés lui arrivent à flots. Ajoutez à cela qu’une bonne part du budget des collèges sera désormais gérée localement et on comprend ce qui se joue : la fin annoncée du jacobinisme, id est de la République. Les pédagos sont girondins, depuis toujours. Ils triomphent : désormais ce seront les maires, les président s de Régions ou de Conseils généraux qui recruteront, qui décideront, et qui probablement, à terme, réécriront les programmes. Chez moi, au choix, Christian Estrosi ou Marion Maréchal. Très excitant.

En tout cas, pour le moment, ce n’est pas avec ces programmes que les 18% d’analphabètes repasseront du bon côté de la lecture. Ils verront même probablement leurs effectifs s’accroître, avec ces pédagogies venues du froid. Mais l’essentiel, n’est-ce pas, c’est qu’ils ne s’ennuient plus en cours.

*Photo : Pixabay.

100% des femmes harcelées? Alors je n’existe pas

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harcèlement sexuel dans les transports en commun féminisme

harcèlement sexuel dans les transports en commun féminisme

L’affaire a fait grand bruit. « 100% des femmes ont déjà été harcelées ou agressées sexuellement dans les transports en commun ». Telle est la conclusion établie par le Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes dans un rapport remis à Najat Vallaud-Belkacem ce jeudi. 100% des femmes, vraiment ? Alors, je n’existe pas. Et bon nombre de mes amies non plus.

Je ne vais pas donner ma bénédiction implicite à ceux qui braillent contre vents et marées que tout va très bien, Madame la Marquise, et qui balayent d’un revers de main les témoignages si nombreux de femmes en détresse, car il n’est plus grande insulte à l’égard de ces dernières que de nier leur souffrance et les problèmes véritables auxquels nous sommes toutes confrontées. Je suis désolée que mes propos n’aillent pas dans le sens de l’idéologie sécuritaire la plus alarmiste, mais je dois vous avouer une chose : je ne me fais jamais emmerder. Ni dans le RER ou le métro que j’emprunte matin et soir, ni dans la rue, ni dans la banlieue où je vis depuis deux décennies. Pas même à Barbès où, il y a quelque temps, je profitais des premiers jours de soleil pour me délester de mon manteau d’hiver.

Suis-je une jeune fille discrète et très couverte ? Une femme costaud qu’on a trop peur d’embêter ? Une créature déconnectée des réalités qui vit cloîtrée dans une résidence de luxe ? Sûrement pas. J’ai la vingtaine, la féminité plantureuse et communicative, je m’habille comme bon me semble et ne me refuse rien. Je déambule le sein libre (avec un 100C…) si l’humeur m’en dit et j’enfile du très court quand l’envie m’en prend. Lorsqu’il est très tard et qu’il n’y a pas de bus, je rentre à pieds et pour aller plus vite, je coupe par un quartier réputé sensible où s’amoncellent en bandes les jeunes hommes désœuvrés. C’est vous dire à quel point je cherche les ennuis.

J’ai bien essayé de retourner cette étude dans tous les sens, mais il n’y a rien à faire : sans dire évidemment que le harcèlement sexuel n’existe pas, je dois reconnaître que celui-ci ne m’a jamais préoccupée.

D’ailleurs, harceler, ça veut dire quoi, au juste ?

Si l’on prend en exemple les Etats-Unis, où des féministes ont récemment planté une cinquantaine de panneaux « No catcall zone » pour interdire aux hommes d’accoster les femmes sous couvert de lutte anti-harcèlement, alors oui, je dois me faire harceler tous les jours… et je ne suis même pas au courant ! Pire encore, j’aime ça et me réserve le droit de faire la même chose.

Du haut de ma vingtaine, j’ai connu d’innombrables scènes de vie quotidienne pour lesquelles Isabelle Alonso aurait déjà porté plainte. J’ai vécu ce que vivent toutes les femmes, en particulier celles dont la féminité est assumée. Les klaxons, les regards, les sifflets, les compliments murmurés à l’oreille, les propositions et les invitations en tous genres… Et je ne me sens pas harcelée le moins du monde. Au contraire, je glane les compliments comme on ramasse des coquillages, me réjouissant de l’effet que je fais à des hommes dont je refuse pourtant les avances car ils ne me plaisent souvent pas.

Je me vois bien obligée de faire la conclusion suivante : nous vivons dans une société où la confusion entre séduction et harcèlement s’est normalisée. Il suffit de voir les réactions enflammées au tweet de Sophie de Menthon, qui admet qu’« être sifflée dans la rue est plutôt sympa », pour le comprendre : désormais, accoster une femme revient à lui fourrer de force le sexe au fond du gosier. Tant et si bien que beaucoup se sentent agressées à la moindre approche, n’hésitant pas à prendre des airs hautains, dégainer le mépris le plus glacial, oser les paroles les plus dévalorisantes, à fortiori quand le dragueur est un paria de la société. L’exemple du jeune de banlieue traité comme s’il avait la lèpre, je l’ai vu plus d’une fois. Et il n’est pas rare que ce soit à ce moment là que les choses se mettent à mal tourner car la méchanceté ne peut engendrer qu’elle-même. (voir cette vidéo, à partir de 16 min)

Pourtant, notre culture française et notre héritage latin nous ont donné le goût de l’amour, du flirt et de la beauté. Loin de les considérer comme triviaux, nous les honorons car ils nous rappellent des grâces supérieures à celles de notre monde et nous relient au jaillissement procréateur : c’est tout le miracle de la vie et de la création qui se trouve convoqué quand passe une jolie femme. Quel outrage commet un homme qui choisit, par un sifflet ou une parole flatteuse, d’en célébrer les charmes ? Il suffit souvent d’un merci, d’un sourire, d’une parole aimable, d’un au revoir poli, en somme du respect le plus élémentaire, pour que vous soyez alors gratifiée de paroles plus sympathiques encore et qu’on vous laisse filer sans heurts.

Des siècles de répression sexuelle et l’insécurité qui sévit actuellement en France ont probablement marqué notre inconscient au fer rouge : les femmes portent en elles un traumatisme et souvent, la peur bien ancrée du prédateur masculin qui leur a fait tant de mal par le passé. D’autres facteurs s’ajoutent : une sur-intellectualisation qui fait dédaigner le corps alors même que celui-ci n’est pas moins noble que l’esprit, et un féminisme puritain hérité de la branche la plus austère du christianisme, celle-là même qui n’aime pas la chair. Pour finir, notre époque déconnectée du ciel nous condamne à l’égalitarisme. La beauté comme l’excellence finissent clouées au pilori, comme tout ce qui est inné, car l’absence de structures spirituelles les font voir comme injustes. Les progressistes s’engagent dans la lutte : la séduction sera combattue et expurgée de tout ce qui en fait le sucre.

Les féministes qui prétendent empêcher les hommes de siffler les femmes sont les mêmes que celles qui ont fait interdire en 2013 la diffusion de la chanson « Blurred Lines » de Robin Thicke à l’Université d’Edimbourg et se sont arraché les cheveux face à la beauté insolente, friponne et indomptable d’Emily Ratajkowski, caracolant seins nus dans un clip jugé sexiste. Un appel au viol déguisé, soi-disant. Trop de beauté, trop de fertilité et trop de joie séductrice, surtout : la qualité des uns offense l’orgueil des autres.

La vraie violence contre les femmes n’est pourtant pas là où on nous dit qu’elle se trouve. Souvent, elle s’effectue en vase clos. C’est celle du travail ou du foyer. C’est la violence patronale ou conjugale et les femmes qui pensent avoir tout à perdre en quittant l’enfer qui les détruit. C’est la montée des intégrismes les plus toxiques pour la cause féminine et d’un traditionalisme patriarcal qui érige en norme alternative la culture des grands frères, des gamines interdites de short en été, privées d’hommes en toutes saisons quand elles ne sont pas mariées de force ou attaquées à l’acide pour délit d’occidentalisation. C’est contre cette violence qu’il faudrait se battre.

Alors, de grâce, chers puritains, luttez contre ce qui rabaisse la femme, non contre ce qui la magnifie. Ne nous enlevez pas l’un des bonheurs les plus purs et les plus simples. Ce bonheur est gratuit, il n’est pas l’apanage des sublimes : il s’offre à toute femme qui veut bien se laisser prendre. Il s’offrira à vous aussi, si vous le voulez bien. C’est le bonheur de séduire et de cueillir ça et là les fruits de sa beauté comme autant de butins de guerre. Et de sourire à l’homme qui vous désigne parmi la foule.

*Photo : Pixabay.com

En side-car sur les traces de la Grande Armée

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sylvain tesson berezina

sylvain tesson berezina

« Un haut lieu, c’est un arpent de géographie fécondé par les larmes de l’Histoire, un morceau de territoire sacralisé par une geste, maudit par une tragédie, un terrain qui, par-delà les siècles, continue d’irradier l’écho des souffrances tues ou des gloires passées. C’est un paysage béni par les larmes et le sang. » Le haut-lieu que Sylvain Tesson a choisi d’honorer dans Berezina (Prix des Hussards 2015) s’étire sur près de 3000 kilomètres, de Moscou à Paris. C’est la route maudite par la tragédie de la retraite de Russie, sacralisée par la mort de centaines de milliers de soldats français, russes, hongrois, polonais, néerlandais qui périrent au cours des batailles de Borodino et de la Berezina des mains des Cosaques ou du « Général Hiver ».

Pour commémorer les deux-cent ans de la retraite de Russie en 2012, Sylvain Tesson a choisi d’embarquer avec quatre amis pour une équipée à travers la Russie, la Biélorussie et l’est de l’Europe. L’idée de voyage nous saisit n’importe où, nous dit Tesson car « l’homme n’est jamais content de son sort, il aspire à autre chose, cultive l’esprit de contradiction, se propulse hors de l’instant. L’insatisfaction est le moteur des actes. « Qu’est-ce que je fais là ? » est un titre de livre et la seule question qui vaille. »

Ce voyage-là s’est accompli au rythme d’un compteur bloqué à 80 km/h, sur une antique motocyclette Oural conçue aux premières heures du stalinisme aussi résistante et pugnace qu’une compagnie de grognards napoléoniens. « Les Soviétiques les construisirent dans les années 1930 sur le modèle des BMW de l’armée allemande. (…) L’usine Oural continue à vomir ces machines, à l’identique. Elles seules résistent à la modernité (…)Elles vont, par les campagnes, dépourvues d’électronique. N’importe qui peut les réparer avec une pince en métal. Elles sont d’un temps où l’Homme n’était pas l’esclave de l’électronique, où la sidérurgie régnait dans sa simplicité. »

Dans son précédent opus, Dans les forêts de Sibérie, c’est en ermite céleste que Tesson posait quelquefois avec un peu d’outrance  au mystique des bois. Il plaidait pour le recours aux forêts sur les rives du lac Baïkal, en plein hiver sibérien, dans une solitude vécue comme une résurrection. Dans Berezina, coiffé d’un bicorne avec les insignes de l’empereur plantés sur le panier de son side-car, il joue à Don Quichotte juché sur sa Rossinante soviétique, cavalant au-devant des fantômes de la Grande Armée et courant à l’assaut des moulins honnis de la modernité, confiant sans fard son affection pour les décorations brejnéviennes et les atmosphères de guerre froide. « J’avais 40 ans et j’étais nostalgique d’un monde que je n’avais pas connu. Je préférais ces ambiances à celles des hôtels standardisés dont le capitalisme à visage inhumain avait couvert nos centres villes : ces établissements conçus par des commerciaux qui jugeaient qu’une connexion wi-fi et un climatiseur fixé au-dessus d’une fenêtre verrouillée valaient mieux que la conversation d’une babouchka et qu’une fenêtre ouverte sur un fleuve gelé. » Il y a chez Tesson quelque chose du Hussard, aussi bien napoléonien que germanopratin. Mais comment reprocher à un stégophile qui se divertit en nichant dans les flèches des cathédrales et trouve que chuter du toit des maisons incite à la philosophie, son goût de l’excès, et de la mise en scène ? A côté de l’assommant sérieux des auteurs qui passent leur temps à ausculter leurs petits bonheurs ou de la fatuité clinique des spécialistes de l’autodissection nombriliste, l’exagération tessonienne donne l’impression de respirer autre chose qu’un air désespérément climatisé.

On n’est de toute façon en droit d’attendre d’un récit de voyage suivant les traces de la Bérézina un peu plus qu’une vigoureuse bouffée d’air frais… « Le froid, écrit Tesson, c’est lui, davantage que la distance, les raids des Cosaques, les privations et les épidémies, qui allait terrasser la Grande Armée, la « faire fondre » pour reprendre l’expression de Koutouzov. » Le nombre incroyable des pertes et, plus encore, les souffrances hallucinantes endurées par les soldats de Napoléon en déroute face à l’ogre polaire, plus que l’armée russe elle-même, ont fait de la Bérézina la mère de toutes les débâcles. Celle de juin 1940 face aux nazis fut peut-être la plus terrible défaite militaire de l’histoire de France, celle des Egyptiens en 1967, pourchassés dans le Sinaï par l’armée israélienne, la plus précipitée des retraites mais aucune des catastrophes militaires qui jalonnent l’histoire, depuis Salamine jusqu’à la retraite irakienne du Koweït sur l’autoroute de la mort, ne frappent autant l’imagination que cette lente agonie des forces napoléoniennes dans l’interminable hiver russe. La tragédie, étirée sur plus de trois mois, atteint des sommets d’horreur baroque : cannibalisme,  tortures et atrocités  des Cosaques ou des soldats affamés, incroyable courage des pontonniers gelant sur place dans les eaux de la Berezina.

À plusieurs reprises, l’équipée de Tesson et de ses comparses manque aussi de verser dans le tragédie en même temps que sur le bas-côté des routes encombrées de poids-lourds peu attentifs au petit side-car sinuant entre leurs pare-chocs. « En hiver, la route de Minsk n’est pas recommandée à un side-car surchargé dont la vitesse plafonne à 80 km/heure. Une colonne ininterrompue de camions fusait vers l’Ouest, frôlant l’aquaplanning sur la boue dégueulasse. Des Lettons, des Tchèques, des Russes, des Allemands faisaient colonne, plein pot. C’était tout l’ancien bloc de l’Est qui transitait sur l’artère convoyant la vodka russe, le clandestin tadjik et la viande polonaise en se foutant pas mal de la petite Oural vert kaki de la taille d’une boîte à cirage. » Tout cela sans compter, le froid, qui tutoie les -20°C quotidiennement, mord les genoux, ronge les articulations et perce la peau sous les couches nombreuses de vêtements. Au terme d’une étape nocturne particulièrement éprouvante, Sylvain Tesson confie à son ami Vitaly qu’il a tellement serré les dents durant des heures qu’il vient de recracher un demi-chicot dans le lavabo. « Une Oural peut rouler avec seulement quatre-vingts pour cent de ses boulons », lui répond placidement son compagnon de voyage.

Tout ça pour quoi au bout du compte ? Pour le panache et une certaine idée de la vie ou pour ressaisir ce qui nous semble, dans notre Europe occidentale, définitivement étranger : la capacité de souffrance et l’aptitude aux sacrifices de milliers de soldats, des types prêts à mourir pour voir scintiller les bulbes des églises moscovites. Les historiens estiment aujourd’hui entre 500 000 et un million de Français et à près de deux millions de coalisés les victimes militaires des campagnes napoléoniennes. C’est deux fois moins que la première guerre mondiale sur une période trois fois plus longue mais les chiffres annoncent déjà la saignée des guerres modernes et celle, pour commencer, de la guerre de Sécession, première véritable grande boucherie industrielle.

« Je pensais à ces corps humains dont la masse indistincte constituait un corps d’armée, écrit Tesson. (…) Une troupe est une catégorie abstraite dans l’esprit de celui qui l’envoie au feu. Elle ne correspond pas à l’addition de soldats aux noms et aux visages distincts. » Le grand corps napoléonien a achevé d’agoniser et de pourrir en Russie après avoir quitté Moscou en flamme. Une nouvelle Europe, aussi fragile que la précédente, a entrepris de se bâtir sur les cendres de l’Empire. Et quand tous les ludions se sont éteints  après avoir été chacun porté à son point d’incandescence extrême par le grand mensonge lyrique de la conquête napoléonienne, il est resté, deux cent ans après la tragédie finale, cinq types un peu cinglés filant à 80 km/heure avec leurs petites Oural dans l’immensité vide de l’Histoire, sur les routes de la Berezina.

Sylvain Tesson. Berezina. Editions Guérin. 2015.

Berezina

Prix: 19,50 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 4,72 €

Villejuif: des prières pour Aurélie Châtelain et Sid Ahmed Ghlam

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catholiques Villejuif attentat Aurélie Châtelain

catholiques Villejuif attentat Aurélie Châtelain

Villejuif (AFP) – L’un imagine « un gars qui tire dans la foule, aveuglément, pendant la célébration ». L’autre du sang, « des corps blessés, des gens tués ». Au cœur des conversations à Villejuif (Val-de-Marne) après la messe dimanche, l’attentat évité une semaine plus tôt contre au moins une église de la ville.

« Ici, il n’y a que des gens désarmés : des petits vieux, des femmes, des enfants ! », souligne Nicolas, un étudiant d’une vingtaine d’années, devant les portes de l’église Saint-Cyr-Sainte-Julitte, la plus grande de la ville.

L’édifice fait partie des cibles présumées de Sid Ahmed Ghlam, un Algérien de 24 ans arrêté dimanche dernier et mis en examen pour un projet d’attentat contre « une ou deux églises » de Villejuif, selon les enquêteurs.

Cet étudiant en informatique est également soupçonné d’avoir tué par balle, le jour de son arrestation, Aurélie Châtelain, une mère de famille de 32 ans, venue dans le Val-de-Marne pour suivre une formation professionnelle.

Il se serait blessé à la jambe au moment des faits, ce qui aurait mis fin à son entreprise et conduit à son arrestation. Un « signe » de Dieu, pour le père Philippe Louveau, le curé de l’église.

« Nous pensons qu’Il n’est pas tout à fait étranger à ce que les médias qualifient de hasard ou de coup de chance », lance-t-il aux fidèles pendant la messe, comparant Aurélie Châtelain à un « rempart innocent, placé (…) entre un terroriste » et eux.

Le fruit de la quête sera remis à la famille de la jeune femme lors de ses obsèques mercredi dans sa ville de Caudry (Nord), ainsi que plusieurs cartes signées par les fidèles. « Merci à toi, Aurélie, d’avoir donné ta vie pour nous », peut-on lire sur l’une d’elles.

catholiques Villejuif

« Tôt ou tard, il fallait bien s’attendre à ce que les catholiques eux aussi soient pris pour cible, poursuit le prêtre. Nous échappons de peu à ce qui aurait pu être un massacre ».

Les 300 personnes présentes – affluence classique ici un dimanche matin – l’écoutent religieusement. Dans l’assemblée, un homme frotte ses yeux rougis. Puis une femme fond en larmes au micro, au moment d’appeler à prier, aussi, pour Sid Ahmed Ghlam, « ce jeune déboussolé, embrigadé dans le terrorisme ».

« Qu’il découvre que l’amour rend plus heureux que la haine », bredouille-t-elle entre deux sanglots.

Pas facile pour tout le monde. « Même avec une foi catholique, on ne peut pas admettre que des gens commettent de tels actes », estime Claude Letel, un fidèle de 84 ans. Lui aussi s’est imaginé parmi les victimes.

« Mentalement, ces évènements changent beaucoup de choses. Matériellement, on va faire en sorte que ça ne change rien », ajoute-t-il.

Seule mesure de sécurité visible : un véhicule de police ostensiblement stationné devant la petite église, bâtie entre le 13e et le 16e siècle. Mais plusieurs policiers en civil patrouillent à l’intérieur de l’édifice, dont les portes latérales, habituellement ouvertes, ont été verrouillées.

« La prudence » règne aussi chez les fidèles. « Je regarde à gauche, à droite, pour voir si je ne vois pas quelqu’un de suspect », confie Robert Sida, un électricien de 37 ans, assis au milieu de l’église. « C’est juste l’instinct de survie ».

Un autre, spécialement venu d’une commune voisine, confesse avoir « fait le tour du quartier » avant de venir à la messe. « On a peur », dit-il. « Et on peut avoir peur, parce qu’on est sans défense ».

catholiques Villejuif

*Photos : ©afp.com / FRANCOIS LO PRESTI

Amor: Triolisme et socialisme

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amor dominique forma

amor dominique forma

Amor de Dominique Forma est un roman noir profondément moral. L’adjectif pourra surprendre puisque son sujet apparent est le triolisme, ou comme disaient nos grands-mères et disent encore les Anglais en français dans le texte, « un ménage à trois ». Il y a Maximilien, il est professeur d’économie à l’ENS de Cachan. Maximilien a la quarantaine relativement entretenue, de vagues idées de centre-gauche et tient un blog un peu suivi par les spécialistes sur les nécessaires réformes qu’il faudrait entreprendre pour flexibiliser le marché du travail tout en restant social. Il ne comprend pas, avec un tel profil, qu’il ne soit pas plus connu et qu’on ne lui demande pas son avis dans les talk shows des chaînes infos. Il y a Camille, sa femme. Elle a l’air très heureuse, elle est directrice des affaires culturelles de Saint-Fargeau-Ponthierry, une jolie banlieue en bord de Seine pour les classes moyennes supérieures. Elle a un projet humaniste et généreux de coopération avec le Mali. À Saint-Fargeau, où le couple vit avec un fils de neuf ans, la vie est douce et ennuyeuse. Au début d’Amor,  la petite famille est en vacances dans l’arrière-pays, sur la Côte d’Azur. Maximilien et Camille ont une sexualité harmonieuse qu’ils savent pimenter pour ne pas fatiguer le quotidien en inventant des scénarios de pornos soft. Chacun fait ce qu’il veut, après tout, et en plus, ils s’aiment.

Puis il y a la rencontre avec Viviane. Viviane est une marginale. Un petit tanagra de vingt ans et des poussières qui vit de la vente à la sauvette d’objets rapportés d’un voyage en Inde. Quand Maximilien, -on ne se refait pas-, défend Camille contre de petits caïds qui veulent garder leur monopole sur les plages, elle tombe littéralement amoureuse du couple qui, presque naturellement, l’invite dans le lit conjugal où tout se passe très bien. Dominique Forma nous décrit leurs ébats avec précision et délicatesse. On se dit que ça ne pourra pas tourner mal, une telle harmonie.

C’est compter sans Alain Delgado, grand économiste médiatique, conseiller des Princes et chouchous des plateaux télés qui s’intéresse soudain à Maximilien et voudrait en faire le candidat aux élections municipales de Saint-Fargeau. Viviane devient soudain gênante et elle est virée du couple sans trop de ménagements. La machine infernale est en place et la peinture sans concession, discrètement ironique d’une certaine bonne conscience sociale-libérale va virer à la tragédie. On laissera découvrir comment au lecteur. Qu’il sache juste que Dominique Forma est aussi à l’aise pour décrire les arcanes d’une campagne électorale que la faune des Puces de Clignancourt et son marché Malik. Qu’il rend à merveille la manière dont des milieux sociaux se côtoient sans plus jamais se croiser sauf pour se heurter dans une forme de lutte des classes qui passe par la sexualité, entre autres. Mais une lutte des classes sans conscience, ce qui la rend encore plus sournoisement violente.

Si Amor est une parfaite réussite sur la France des années 2010,  sur la fausse émancipation de sa bourgeoisie « progressiste », sur ses marges oubliées qui se débattent dans une économie de survie, sur les démons noirs qui rôdent dans les sexualités prétendument affranchies et les discours politiques prétendument modernes, c’est qu’il ne démontre pas. Aucun catéchisme chez cette auteur qui manie l’« understatement » comme d’autres manient une arme de précision: « Observant les vendeurs amorphes, venus du Soudan, du Lesotho et d’ailleurs, Maximilien pensa aux dégâts causés par les puissances européennes durant le vingtième siècle. Il se sentait un peu coupable, comme tous les néosocialistes, l’instant d’après il effaça cette idée, il avait la gorge sèche, il faisait soif. »

Amor de Dominique Forma (Rivages/Thriller)

Amor

Prix: 2,90 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de

*Photo : Pixabay.

François Ricard, le spectateur amusé

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quebec francois ricard

quebec francois ricard

Le Québec est une province, même s’il a tendance à l’oublier, en se prenant souvent pour un pays, ce qu’il n’est manifestement pas encore. Il lui arrive aussi de se prendre pour une société modèle, à l’avant-garde de la modernité, appelée à éclairer la mondialisation par son progressisme exemplaire, ce qui n’est peut-être qu’une manière d’oublier ses défaites à répétition et de se donner l’impression d’appartenir au grand monde. L’essayiste François Ricard se pose une question: en quoi être provincial conditionne nos mœurs? À l’écart de l’histoire, qu’il regarde plutôt en spectateur et sur laquelle il n’a pas grande emprise, le provincial dispose d’une certaine liberté, et d’un bonheur certain, qui n’est peut-être pas sans médiocrité. Tel est le point de départ de Mœurs de province, paru début 2014.

Le provincial est périphérique. Ricard a cette description du Québec: «une nation toute petite, minuscule, presque insignifiante, une simple province, en somme – mais dont la langue, le français, est une grande langue». Et le provincial se surprend souvent qu’un homme venu d’une grande nation s’intéresse à son coin du monde, comme s’il en était soudainement grandi. Puisqu’on le regarde, il existe? Un historien qu’on ne cite plus ne disait-il pas que rien n’émeut davantage un Québécois que de lui faire la preuve qu’il existe? C’est ainsi, d’ailleurs, que François Ricard commence son livre, en demandant à un ami venu au Québec pendant quelques années, et reparti en France ensuite, ce qui l’avait intéressé chez nous. Comme s’il n’y croyait pas. «Pourquoi nous aimiez-vous au point de vouloir si fort vous établir chez nous? Cela nous ferait du bien de savoir».

De sa province, François Ricard entend décrire et saisir la chose la plus insaisissable qui soit : l’air du temps, «ces mœurs de province ne sont rien d’autre, en définitive, qu’un livre sur la vie contemporaine». Et ce qui agace François Ricard, heureux lecteur de Philippe Muray, c’est une modernité devenue folle, où on feint de se battre contre les forces d’un passé depuis longtemps vaincues. Un passé qui bien évidemment, n’apparaît qu’à travers la caricature d’une maison des horreurs. On fait semblant de résister contre des démons fantasmés, et on se donne alors des titres de gloire. Quel plaisir que le sentiment de marcher courageusement dans le sens de l’histoire sans «avoir aucun ennemi réel à craindre» . Ce qui agace Ricard, c’est l’incroyable satisfaction des modernes qui présentent leur course aux modes les plus insignifiantes sous le signe de l’héroïsme absolu. Comment ne pas ressentir avec lui, ici, une certaine complicité?

L’Université n’est-elle pas le lieu privilégié d’une telle comédie, où domine l’esprit de sérieux, que Ricard moque en le présentant comme une forme d’humour involontaire? Ricard en sait quelque chose, lui qui a passé sa vie dans un département de littérature. On connaît ces quelques professeurs qui se disent scientifiques mais qui sont souvent des idéologues fanatisés seulement occupés à déconstruire tout ce que nous avions le plaisir d’admirer. Ricard ridiculise surtout le politiquement correct. Parmi d’autres choses, il s’amuse ainsi de la mode toilettes non-genrées, tout comme il égratigne la logique folle qui anime les politiques de discrimination positive. Pierre-André Taguieff écrivait récemmment que « le meilleur antidote à la bêtise, c’est peut-être l’ironie». On pourrait y voir le programme de Ricard. Paraphrasons Raymond Aron pour parler de François Ricard: ne joue-t-il pas le rôle, devant l’époque qui est la nôtre, du spectateur amusé?

La réflexion sur notre condition provinciale conduit aussi Ricard vers le thème des petites nations et de la fragilité de la sienne, ce qui n’est pas surprenant chez un lecteur aussi attentif de Kundera, dont il fut d’ailleurs le préfacier à la Pléiade. Il médite sur le déclassement mondial du français, autrefois langue impériale, et aujourd’hui, d’une certaine manière, langue provinciale, au moment où l’empire américain impose partout l’anglais. Pourtant, Ricard le dit bien: «nous savons obscurément, au tréfonds de nous-mêmes, que sans le français il ne resterait plus rien de nous». Ricard médite sur la singularité de la littérature québécoise, à l’endroit de laquelle il se montre sévère, sans jamais, pourtant, se complaire dans je ne sais quelle cruauté méprisante envers les siens. Si Ricard ne pratique pas un nationalisme exalté, on sent chez lui, un patriotisme sincère pour un Québec qu’il présente quand même comme son «pays».

La critique de Ricard est celle de l’ironiste qui laisse aux autres le politique, comme s’il ne croyait pas à ce dernier. Mais la vie politique n’est pas qu’une comédie et il n’y a aucune raison, par exemple, de parler du débat «burlesque» sur les accommodements raisonnables, comme il le fait. Ne posait-il pas, par exemple, la question de la domination de l’idéologie multiculturaliste dans nos sociétés? François Ricard jette sur le monde le regard d’un ironiste désenchanté, ce qui n’est pas sans valeur, mais on lui rappellera néanmoins qu’y jeter un regard politique n’est pas mal non plus. Se pourrait-il, pour le dire autrement, que le politique ne soit pas qu’un détail, et qu’être une province ou un État souverain change la donne lorsqu’on parle de l’épanouissement d’une culture?

On en revient au point de départ suggéré par Ricard: de quoi la vie provinciale est-elle le nom? N’est-ce pas une vie diminuée, justement, parce que la province, à la différence du pays, ne prétend pas embrasser l’universel. Ses meilleurs enfants peuvent s’y projeter, à condition de s’arracher un peu aux siens, ou même de les renier, ce qu’ils s’empressent souvent de faire, comme s’ils portaient leur origine comme une tache. La Révolution tranquille n’a-t-elle pas porté justement la promesse d’une réconciliation de l’enracinement et du cosmopolitisme au Québec? Mais je pousse ici Ricard dans une querelle qui n’est pas la sienne, ou qui ne l’est plus. À moins que je ne me trompe? Car le titre même de l’ouvrage ne porte-t-il pas involontairement un rappel des conséquences culturelles de notre condition politique? On ne rappelle pas au Québec, en 2014, qu’il est province, sans lui rappeler implicitement qu’il aurait pu être un pays.

Dans un très beau livre, qui partait lui aussi de cette condition, et qui avait pour titre L’écrivain de province, Jacques Godbout examinait le monde et ses vastes querelles et se désolait souvent, et pas qu’à demi-mots, que le Québec n’en fasse pas pleinement partie. C’était l’époque, qui nous semble aujourd’hui si lointaine, où devenir un pays semblait l’aspiration la plus légitime qui soit pour les Québécois. Certains la combattaient, mais personne ne s’en moquait, comme le font aujourd’hui les urbains mondialisés qui s’amusent des patries. Son livre était celui d’un provincial qui rêvait de ne plus l’être. Aujourd’hui, Ricard semble accepter que sa province en demeurera une. C’est peut-être pourquoi ce si beau livre est aussi, à bien des égards, un livre triste.

François Ricard, Mœurs de province, Boréal.

Moeurs de province

Prix: ---

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*Photo : Quebec Canada license plates.

Salut le copain!

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richard anthony yeyes

richard anthony yeyes

Richard Anthony (1938-2015), peut-être le plus grand, le plus charismatique chanteur des années yéyé, vient de nous quitter. Il pleut des larmes. Le train ne sifflera plus. Terminus. La voix chaude, des manières de dandy égyptien, la symbiose parfaite entre la pop britannique et le charme byzantin, une vie aux multiples rebondissements, un personnage à la Fitzgerald, un monde englouti. L’empereur du scopitone qui chantait l’amour au temps du Général et roulait en Ferrari à la ville comme à la plage. C’était au siècle dernier. L’été venu, les filles en robes vichy hésitaient encore à dévoiler un itsi bitsi petit bikini. Dans une France empêtrée dans les guerres coloniales, les baby-boomers en culotte courte n’écoutaient que lui. Il vendait alors des disques par millions ! Ses chansons rendaient la vie plus facile, moins ennuyeuse.

Et pourtant, que n’a-t-on pas dit et écrit sur ces yéyés ? L’Internationale des intellectuels germanopratins s’est déchainée à peu de frais sur les idoles des années 60 les taxant, tour à tour, de dégénérées et d’abruties. Belle leçon d’humanisme. Les plus cyniques les considéraient comme de vulgaires produits de consommation, des pantins de l’industrie du disque dont la date de péremption était inscrite au dos de leurs 45 tours. Les plus marxistes voyaient en ces jeunes désœuvrés, le bras chantant de l’impérialisme américain qui, sous couvert de roucoulades et déhanchements, détournait les forces vives de la lutte des classes. Les plus bigots fermaient les yeux devant ces corps enlacés, prémices à une sexualité forcément débridée et à la perversion des âmes.

On a donc accusé ni plus, ni moins tous ces garçons et ces filles de mettre en péril l’équilibre de notre nation. Ils avaient le dos large. Avec le recul, c’est d’autant plus risible qu’au mieux, ces nouvelles idoles du transistor triomphant ont juste balayé la vieille garde de la variété. Les Maurice Chevalier et Tino Rossi ne se sont jamais complètement remis de cette « nouvelle  vague » sonore. La chanson à texte, goualante à souhait, a fini de brailler dans nos oreilles. Remercions-les juste pour ça. Cette musique venue d’Amérique était trop facile donc idéologiquement suspecte. Elle fit cependant danser tous les adolescents sans distinction de classe sociale. Un autre monde venait de naître. De Colombey à la Place du Colonel-Fabien, les gamins de France ont vite choisi le camp du twist. Ces tubes tellement décriés, trop populaires et trop naïfs, n’étaient que l’expression légère et rêveuse d’une jeunesse en construction. Des mots simples, une mélodie entraînante, des sentiments accessibles à tous. Richard Anthony dans son costume de gendre idéal mettait du baume au cœur. Aujourd’hui, réécoutez sa reprise de Sunny, elle guérit tous les maux de la Terre.

*Photo : ASLAN/SIPA. 00710921_000001.