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Mondial : Au feu les drapeaux, place aux sponsors ?

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Dans une tribune publiée par lemonde.fr, on apprend qu’un Charles de Laubier a découvert le ballon rond de Colomb: yaka en finir avec le football national !

A défaut d’être très neuve, l’idée est vendue avec grand style: « Il faut donc bannir drapeaux, hymnes et équipes « nationales » des enceintes sportives pour éviter l’irréparable et, partant, ne plus voir l’Etat se retrouver en porte-à-faux avec les intérêts économiques du « sport business » qui ne sont plus les siens. Quitte à remplacer les signes extérieurs de patrie – laquelle n’a pas vocation à jouer les arbitres ni les faire-valoir – pour s’en tenir aux dénominations des clubs et formations sportifs, ou bien aux noms des sponsors comme cela se pratique dans la voile, les courses automobiles et d’autres disciplines sportives. »

Puisque certains se servent du prétexte national pour perpétrer des violences autour des questions ethniques ou religieuses, Charles de Laubier envisage une solution radicale : libéraliser le tout. Un raisonnement de Gribouille : le business abîme le football, donnons donc tout le pouvoir au business. On peut alors s’amuser à imaginer les affiches d’une Coupe du Monde débarrassée de l’infâme empreinte nationaliste. A quand une finale de mondiale opposant L’AS Nike au FC Rexona?

Perso, j’ai plutôt tendance à penser ce problème de drapeaux et d’hymne n’en est un que pour ceux qui voient le patriotisme comme un gros mot. Ou le sport comme un truc de ploucs.
Quelles qu’aient été les déceptions sportives ou extra-sportives provoquées depuis dix ans par les Bleus, il n’en demeure pas moins que l’attachement des Français à leur équipe est authentique. Parce que nos footballeurs – et nos sportifs en général – représentent la Nation. Ils sont un vrai morceau de son histoire contemporaine.

Mes Bleus, je les aime depuis l’enfance car ils sont montés sur le toit du Monde une glorieuse soirée de 1998, contribuant au rayonnement du pays. Ma génération aura aussi eu son Séville 82 avec l’issue dramatique de 2006, et ces gars-là étaient des perdants magnifiques. Et je dois vous avouer que dimanche dernier encore, je gueulais devant mon téléviseur (en sportif de canapé revendiqué) comme pour leur donner de la force. Notre vice-capitaine, Mamadou Sakho parlait d’ailleurs « de manque de respect » au sujet du problème de sono qui a empêché la Marseillaise de résonner avant le match face au Honduras. Et c’est aussi pour ça que Mamadou Sakho est un grand Français alors que Monsieur de Laubier est un petit marquis.

Quiconque aime le football partagera mon point de vue. A cette tribune du Monde, je réponds donc : vive la Marseillaise, vive Mamadou, vive le football, et vive la France !

Salauds de grévistes !

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sncf train greve

La grève des cheminots entre dans son septième jour. Contrairement à la proclamation un rien arrogante de Nicolas Sarkozy en son temps, cette grève, tout le monde s’en rend compte. Les cheminots en premier, d’ailleurs : ils sont devenus les grands détestés de ces derniers jours. Presqu’autant que les Roms. On n’en est pas encore au lynchage, mais on sent bien qu’il ne suffirait de pas grand chose. Surtout ceux de la CGT et de Sud qui ne lâchent rien.

Vous vous rendez compte, ils ont même fait peser des menaces sur le baccalauréat. Peu importe que l’immense majorité des lycéens passent le bac dans leurs propres lycées devenus centres d’examens, peu importe que ceux qui doivent effectivement prendre des TER en zone rurale n’ont plus de TER depuis longtemps puisque la SNCF et les régions suppriment au hachoir trains et lignes non rentables, peu importe que les rectorats aient aussitôt accordé des retards pour les candidats, il fallait marquer les imaginations : une poignée de syndicalistes rouges surmutualisés, archaïques et corporatistes non seulement pourrissent la vie des Français qui travaillent, eux, mais en plus comme tous les cryptocommunistes qui mangent des enfants au petit déjeuner, ils détestent la jeunesse qui, elle, cherche à passer des examens difficiles. Les mêmes chroniqueurs de la domination, qui vous rabâchaient ces dernières années que le bac, c’était plus ça, lui trouvent à nouveau une importance capitale depuis qu’il serait menacé par des voyous au ballast entre les dents. La palme du mépris de classe, espérons-le inconscient, en la matière revient incontestablement à Ivan Levaï, qui demande dans sa  revue de presse hebdomadaire sur France Inter à propos du dirigeant de la CGT: « M. Lepaon n’a-t-il pas d’enfant qui passe son bac de philo ce lundi ? ».   Oui, on ne voit pas bien comment un enfant de cégétiste borné pourrait arriver en terminale…

Mais Ivan Levaï n’est qu’un exemple parmi d’autres. Je dois prendre le train, très régulièrement depuis au moins trente ans et depuis au moins trente ans, à chaque grève, je vois une pensée unique essentiellement politico-journalistique d’ailleurs, se mettre en pilotage automatique. Je précise cette particularité biographique pour éviter les sempiternels procès en méconnaissance du réel : pour être précis, j’ai utilisé la semaine dernière quatre  fois le TGV entre Paris et Lille et deux fois celui entre Paris et Arras. J’ai dû faire avec, j’ai dû attendre, j’ai dû monter dans des rames bondées. Mais il y a toujours quelque chose qui m’étonne, c’est que je ne passe jamais à la télé lors de ces micro trottoirs qui sont au journalisme ce qu’un roman Harlequin est à la littérature : totalement fabriqués, totalement creux, totalement artificiels. Parce que je ne dois pas être le seul, même gêné par cette grève qui déclarerait au micro : « Non, ça ne m’enchante pas mais en même temps cette réforme va achever de dégrader le service public du chemin de fer qui n’est déjà pas brillant, tout ça pour ouvrir à la privatisation voulue par Bruxelles. Oui, j’ai décalé des rendez-vous mais en même temps, ceux qui m’énervent le plus, là, ce ne sont pas les cheminots, c’est le gouvernement. Après tout, il y avait un préavis déposé depuis longtemps qui ne demandait comme préalable que l’ouverture d’une discussion. »

Mais non, je n’entends jamais ça depuis trente ans, à la télé ou la radio. Au contraire ce sont toujours des énervées et des énervés qui expliquent qu’ils sont « pris en otage », « qu’il y en a marre », etc… À la longue, on finit par avoir cette impression que ce sont des figurants que les médias ressortent à chaque fois. Toujours les mêmes  à chaque grève, aussi loin que remonte ma mémoire d’usager et de téléspectateur. Je les ai déjà vus jouer en en 95 par exemple, contre le plan Juppé. On dirait que des responsables de casting, comme pour un film, leur téléphonent le matin. « Tenez, j’ai un rôle pour vous. Oui, oui, c’est pour la grève à la SNCF. Alors vous, vous ferez la grand-mère épuisée, vous vous ferez la mère de famille sympa mais qui commence à fatiguer, vous, vous ferez le type raisonnable qui comprend les grévistes mais qui trouvent qu’il faudrait d’autres moyens que la grève et vous vous ferez le jeune avec un casque audio sur la tête qui a trop peur de rater ses cours à cause de la CGT. » Des genres d’intermittents du spectacle si vous voulez. En beaucoup moins sympathiques…

Ce que l’on voit aussi revenir en force, c’est le mot « usager ». En temps normal, « usager », c’est d’un kitsch achevé. Ça sent la France des années soixante. Quand on est moderne, on est plus « usager », on est « client ». Mais en temps de grève, l’usager revient en force. On se souvient soudain, du côté du pouvoir, que le train, c’est d’abord un service public et pas seulement une entreprise qui doit faire le maximum de bénéfices pour « mieux s’ouvrir à la concurrence » en pressurant les salaires, en n’exploitant que les lignes rentables, en demandant à de moins en moins d’agents de transporter de plus en plus de monde.

J’espère aussi que la droite, mais par son silence relatif sur la question, j’en déduis qu’elle est implicitement satisfaite, sera reconnaissante à ce président et à ce gouvernement de se comporter exactement comme elle quand il s’agit de discréditer un mouvement social en transformant le gréviste en salaud. On aura ainsi vu Hollande « hausser le ton », ce qui lui arrive rarement, il faut le reconnaître contre le Medef. On l’aura même vu faire du Thorez tronqué avec son « Il faut savoir cesser une grève » en oubliant la seconde partie de la phrase évidemment « lorsque les revendications ont été satisfaites ».

Et, pour finir, puisqu’on parle de grand leader ouvrier, je suis étonnée de n’avoir pas encore entendu Marine Le Pen, à la tête du premier parti ouvrier de France, apporter son soutien inconditionnel à la grève. Il y a pourtant pas mal de ses électeurs dans les syndicalistes, si on en juge par les chiffres des dernières enquêtes (autour de 25% à la CGT et à SUD).

Mais cela doit-être juste un oubli de sa part.

*Photo: Claude Paris/AP/SIPA. AP21581080_000004

« Technikart », Boutin et moi

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christine boutin telephone

Tout a commencé par une vacherie pour Christine Boutin. Et juste en dessous, ma signature. Comme si j’avais pu écrire quoi que ce soit sur cette brave dame, qui récoltait au mieux 0,5% des voix aux élections. En ce tout début avril 2013, je venais d’ouvrir, pour me relire, le nouveau numéro du magazine auquel je collaborais depuis plus de dix ans. Mais ces mots n’étaient pas de moi. J’avais écrit, à propos des « indignés » professionnels du Web, quelques lignes sur Daniel Schneidermann : « Vieux sage de l’indignation sur images, son émission et ses billets pour Rue89 peuvent parfois être pénibles, mais jamais autant qu’une minute du « Petit Journal ». » Or la phrase imprimée que j’avais sous les yeux se terminait par : « jamais autant qu’un tweet de Christine Boutin ». Pourquoi ?

Quelques jours plus tôt, le rédacteur en chef de Technikart, où je traînais encore dans l’espoir d’y récupérer le chèque de pige qu’on me devait depuis des mois, m’avait pris à partie :

« Toi, Pascal, tu es plutôt contre le « mariage pour tous », non ?

– Archi contre, oui !

– Pourquoi ? Qu’est-ce qui te dérange ?

– Parce que je ne vois pas au nom de quoi la loi devrait autoriser qu’on prive volontairement un enfant de la possibilité d’avoir un père ou une mère. »

Le dialogue s’était poursuivi, mon interlocuteur devenant par moments très agressif envers ceux qui, comme moi, jugeaient le projet de loi Taubira stupide et dangereux. J’étais resté courtois, sans rien lâcher de mes positions déjà bien claires sur le sujet. Depuis, j’avais constaté que l’imprimante du bureau servait à imprimer les pancartes des manifs pro « mariage pour tous ». Et je me désolais que Technikart rejoigne ainsi la cohorte des médias soutenant le gouvernement et ce projet incontestablement progressiste. Incontestablement, au sens propre. Dans le genre « contre-pouvoir », on avait connu mieux. D’autant que j’avais toujours défendu ce journal auprès de mes amis en les assurant qu’il s’agissait de « la rédaction la plus libre de Paris ».[access capability= »lire_inedits »]

Bien sûr, dans la presse comme ailleurs, les humiliations sont inévitables. Comme tout le monde, j’avais eu sur d’autres sujets quelques mémorables passes d’armes avec mon estimé rédacteur en chef. Mais cette fois, c’était la goutte d’eau. Me faire signer une énième blague méchante sur la femme la plus insultée de France, alors que je n’en avais jamais rien eu à secouer, c’était une manière de jouer avec mes nerfs. Et ce, en me réduisant de force au rang de porte-plume d’une idéologie dominante qui n’était pas la mienne. J’étais furieux. Quand j’ai coincé le chef pour lui demander les yeux dans les yeux quelle mouche l’avait piqué, il m’a répondu : « Je trouvais juste ça plus drôle comme ça. »

À la fin du mois, le 24 mars, je défilais avec des centaines de milliers de mes concitoyens entre l’Arche de La Défense et l’Arc de triomphe, pour signifier mon opposition au projet de loi Taubira. Cette troisième manifestation en à peine plus de trois mois était historique : les organisateurs revendiquaient 1,4 million de manifestants. Mais trois jours plus tard, fait rarissime, la préfecture de police de Paris publiait un communiqué les mettant directement en cause et estimant à seulement 300 000 le nombre de manifestants. On se payait la tête du monde, et les médias relayaient cette intox à peine croyable.

Sur suggestion de mon frère, qui avait manifesté avec moi, je décide de prendre à la lettre le communiqué du préfet. Celui-ci affirme en effet  tenir « à disposition des journalistes intéressés » « l’intégralité des enregistrements » vidéo du rassemblement. Au terme d’un échange téléphonique que je prends soin d’enregistrer, le verdict tombe : le préfet a menti comme un arracheur de dents. On ne me donnera rien, ni photos ni vidéos : circulez, il n’y a rien à voir !

Fier de mon scoop – du genre de ceux que Mediapart aurait monté en épingle en exigeant immédiatement la démission du préfet, et celle du ministre de l’Intérieur – je me mets en quête d’un média susceptible de le publier. N’obtenant aucune réponse positive de la part du Figaro, de RTL, de BFMTV et de l’AFP, la solution m’apparaît soudain : après tout, Technikart ne me paiera sans doute jamais les quelques centaines d’euros qu’il me doit. Et depuis quelques semaines, je dispose d’un blog sur le site web du journal. Quelques heures plus tard, mon article est rédigé et publié, assorti d’un lien vers l’enregistrement sonore de ma conversation avec le service communication de la préfecture.

Le rédacteur en chef ne tarde pas à réagir. Le soir même, par texto : « Tu nous ramènes tous les vieux fachos avec ton article. Rien à battre de ces fonds de cuve. » Visiblement, les flots de commentaires dithyrambiques qui fleurissent sous mon article ne le réjouissent pas autant que moi. Je lui réponds que « c’est de l’info » et que ce n’est pas lui qui signe l’article. En ajoutant : « En revanche, tu aurais pu signer ta blague sur Boutin. » Il fait l’innocent : « Ma blague sur Boutin ? » Je lui rappelle alors sa « correction » arbitraire et hors-sujet de mon dernier article. Sa réponse a le mérite de la clarté : « Je ne vois plus du tout ce que tu fais chez Technikart. Ça m’attriste. Et je préfère que t’ailles livrer ta bataille ailleurs, pour tout te dire. »

Même si j’ai horreur du conflit, je me marre en lui répondant : « Remettons les choses dans l’ordre : je préfère que tu livres ta bataille autrement qu’avec ma signature. Maintenant, si tu veux me dégager pour délit d’opinion, c’est pathétique mais OK. » Il s’embourbe : « Délit d’opinion ? Non, aie les opinions que tu veux, mais ta nouvelle radicalité de droite ne convient pas à la ligne que je veux dans Technikart » (sic). Et donc, « pas la peine de faire le martyr bâillonné ». Radicalité de droite ? L’expression sonne comme un titre du Nouvel Obs. Et venant d’un homme dont la légende veut qu’il porte un tatouage de fleur de lys à l’épaule, stigmate d’une jeunesse très droitière dans sa province d’origine, elle m’effleure à peine.

Entre-temps, j’ai envoyé le lien vers mon article à Frigide Barjot, via Facebook. Quelques jours plus tard, elle me répond : « Il faut que tu rencontres ma copine Ludo. » C’est dans un café du 15e arrondissement que je fais la connaissance de Ludovine de la Rochère, présidente de La Manif Pour Tous. Elle m’embauche instantanément comme rédacteur en chef du site de l’organisation et responsable de la communication « tous médias ». L’expérience est brève : dès le divorce consommé entre elle et Barjot, je me retrouve sur le carreau, privé du jour au lendemain d’adresse email et d’accès au réseau. Enfin, une fois la loi votée, je revois le rédacteur en chef de Technikart, qui me gratifie simplement de ces mots : « On vous a bien niqués ! » Tout ça pour ça ?[/access]

*Photo: BEBERT BRUNO/SIPA.00642449_000018

La gauche aurait besoin d’une bonne droite

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manuel valls socialiste

Rien n’y fait.

Un jeune Rom se trouve dans le coma après avoir été lynché, roué de coups par une douzaine de personnes qui le soupçonnaient d’avoir cambriolé l’appartement d’une habitante de Pierrefitte-sur-Seine dans le 93.

Le Premier ministre, comme son Président, a évidemment condamné cet acte odieux et il a raison.

Mais il a tort de s’arrêter là et de ne pas faire un examen d’intelligence et de conscience qui lui imposerait d’incriminer, derrière la détresse sociale et le racisme ambiant, le désarmement de l’Etat dans sa mission de sécurité et de protection.

À cause d’une philosophie pénale inversement proportionnelle à l’inquiétude légitime de la société. Avec, pour conséquence gravissime, des comportements qui se laissent aller au pire parce que la confiance en l’autorité et l’efficacité publiques fait de plus en plus défaut.

Le hasard de l’actualité conduit, dans un quotidien que j’apprécie, au rapprochement de cette violence collective à cause d’un soupçon de cambriolage avec le désir du Sénat de « gauchir » la réforme pénale en supprimant par exemple les peines de prison pour les atteintes aux biens (Le Figaro).

Rien ne m’étonnera jamais de la part du sénateur Michel, rapporteur du texte, mais tout de même une telle inadaptation à la réalité quotidienne de l’insécurité, un tel mépris, au fond, pour nos concitoyens – les plus modestes, paradoxalement, étant les plus touchés car leur sûreté est leur bien principal – qui supportent vols, cambriolages, agressions et transgressions de toutes sortes, sont scandaleux.

Les victimes, elles, n’ont pas le loisir de théoriser en se consolant parce qu’elles n’auraient été offensées que dans leur qualité de détentrices ou de propriétaires : elles ont la faiblesse de tenir à leurs biens, moins qu’à leur vie certes, mais pas au point d’éprouver de l’indulgence pour les spoliateurs, les voleurs à l’arraché ou autres spécialistes de l’appropriation frauduleuse, brutale ou parfois sanglante.

Qu’une telle idée ait pu germer dans la tête d’un socialiste montre à quel point le socialisme est désaccordé d’une France qui n’a plus l’ombre d’une illusion sur ce plan. Et qui combat toute seule, et à force dangereusement pour elle, et pour les malfaiteurs quelquefois.

En contrepoint conceptuel mais cependant révélateur, je souhaiterais attirer l’attention sur un entretien accordé par Jean-Marie Delarue pour une sorte de bilan de son activité comme Contrôleur général des lieux de privation de liberté (Le Parisien).

Il va être remplacé probablement par Adeline Hazan et puis-je dire que je crains beaucoup avec cette promotion partisane, compensation d’un échec aux élections municipales. L’idéologie de cette femme, dans un tel poste, va pouvoir se donner libre cours !

Jean-Marie Delarue est une personnalité intelligente, estimable, sensible, indulgente pour tous ses collaborateurs et en définitive assez satisfaite de son action puisqu’elle affirme « avoir réussi à obtenir des changements en prison ».

Ce qui m’a fait sursauter est un bout de phrase. Il compare les criminels comme Tony Meilhon qui ne seraient pas comme nous – il y en aurait à peu près 2000 selon lui en prison – et tous les autres – 66 000 – seraient « des gens comme vous et moi ».

Je ne comprends pas ce type d’assertion. Sur le plan de l’essence humaine, les criminels et les autres appartiennent à notre monde et l’humanité, dans sa fraternité abstraite et de principe, ne les distingue pas.

Mais, pour le concret, les 66 OOO condamnés qu’évoque Jean-Marie Delarue ne sont pas « des gens comme nous ». Ou alors seulement si on ajoute cette précision capitale : des gens qui ont commis des infractions et qui ont été sanctionnés à cause d’elles.

C’est de la démagogie que d’oublier, dans l’appréciation qu’on porte sur les lieux d’enfermement, cette nuance fondamentale. Ils ne sont pas comme nous puisque, jusqu’à nouvel ordre, nous n’avons perpétré ni crimes ni délits. J’entends bien que personne ne peut se dire à l’abri de telles dérives mais on peut raisonnablement supputer que par exemple un Jean-Marie Delarue ne s’y abandonnera jamais.

Ce n’est pas rien que de feindre d’abolir par une générosité mal placée cette frontière radicale qui sépare le mal parfois seulement fortuit du bien. C’est persuader les détenus, les transgresseurs qu’au fond, ils n’ont pas de comptes à rendre et que la prison est une punition injustifiée. Bien sûr, c’est la société qui est coupable !

Avec un tel propos, le ver est dans la justice et le poison dans l’équité. La rigueur s’affaiblit d’elle-même. Et la gauche se cultive et se félicite.

Cette gauche aurait vraiment besoin d’une bonne droite !

*Photo: LCHAM/SIPA.00685945_000003

Le Hezbollah vit bel et bien du narcotrafic

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Aurélie Daher, auteur du Hezbollah. Mobilisation et pouvoir (PUF, 2014), rejette d’une pichenette, dans l’entretien qu’elle a accordé à Daoud Boughezala, les informations que j’apporte dans Hezbollah, dernier acte (Plein Jour, 2014) concernant l’implication du Hezbollah dans le trafic de cocaïne. « Mamou s’est contenté de reprendre les conclusions du journaliste… », dit-elle sans que l’on sache de quel article il s’agit.

À l’évidence, Mlle Daher n’a pas cru utile de lire, ni même feuilleter, mon livre. Si c’était le cas, comment pourrait-elle affirmer que je m’inspire, sur la question du financement du Hezbollah, d’un unique article de presse américain, inexistant au demeurant ? L’implication du Hezbollah dans le trafic de cocaïne et la contrefaçon est étayée par de multiples rapports et déclarations officiels – de la Drug Enforcement Administration (l’agence américaine de lutte contre le trafic de drogue), du directeur général d’Interpol, de diverses commissions d’enquête du Sénat américain, de plusieurs think tanks spécialisés, sans oublier les articles de presse qui, entre 2000 et 2012, ont repris les communiqués des services de police équatoriens ou argentins annonçant l’arrestation de trafiquants liés au Hezbollah… Des citoyens allemands sont morts parce que leur voiture était équipée de freins de contrefaçon aimablement distribués par des officines liées au Hezbollah. Des informations éparses, qui toutes aboutissent aux mêmes conclusions, s’étalent sur la place publique depuis une quinzaine d’années. Il suffisait de les rassembler, ce que j’ai fait. J’ai même volontairement comprimé ce chapitre, qui aurait pu constituer un livre à lui seul. Si ces informations sont fausses, que Mlle Daher le démontre.

La naïveté de cette jeune universitaire qui croit qu’il suffit d’interroger les militants d’une organisation totalitaire pour obtenir la vérité a quelque chose de confondant. Il est sidérant qu’elle explique sans rire que le Hezbollah n’est pas un État dans l’État libanais, malgré un système de sécurité sociale (santé, retraite, aide sociale) qui soutient la totalité de la population chiite du Liban, un armement vraisemblablement supérieur à celui de l’armée officielle, un réseau téléphonique propre, un empire médiatique et internet tentaculaire (autant de réalités que j’analyse précisément dans mon livre). Il est comique qu’elle ose dire qu’en 2006 « 5 000 combattants du Hezbollah ont réussi à tenir tête à plus de 40 000 soldats israéliens » simplement parce qu’ils étaient « mieux entraînés », alors que les experts américains et européens savent tous que le Hezbollah n’est pas une milice régionale, mais une armée qui aujourd’hui donne la plénitude de sa mesure en Syrie et qui rivalise, précisément, avec la plus puissante armée du Moyen-Orient, celle d’Israël.

Aurélie Daher n’a, manifestement, pas eu d’autre sources que celles que le service de communication du Hezbollah lui a fournies. Parions même qu’à chacun de ses entretiens, elle était supervisée par un séide du mouvement. Elle reproduit donc une version officielle, et il ne lui a jamais traversé l’esprit qu’elle se faisait baratiner par le Hezbollah. À la belle époque stalinienne, on appelait les personnes comme elle des « idiots  utiles ». Ceux qui mentent en toute bonne foi parce que leur foi les aveugle.

Quelle est la foi d’Aurélie Daher ? Pourquoi une telle servilité ? Deux questions qui jettent un éclairage inquiétant sur la qualité des recherches universitaires menées en France à propos du Moyen-Orient. Penser que cette « experte » pourrait être un jour mandée au Quai d’Orsay pour éclairer nos diplomates sur les menées d’un mouvement impliqué dans l’assassinat d’un ambassadeur de France et de Rafic Hariri a quelque chose d’angoissant.

*Photo : Hussein Malla/AP/SIPA. AP21572885_000001. 

SNCF : «C dans l’air» fait la grève du service public

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Alors que j’aimais beaucoup Yves Calvi à ses débuts, j’ai tendance à le zapper depuis plusieurs années. Au départ, « C dans l’air », était une émission politique amusante, impulsée par un zébulon goguenard, populiste et jusqu’au-boutiste, qui n’hésitait pas à reposer six fois sa question à ses quatre invités, dans l’espoir qu’un des débatteurs daigne y apporter une réponse claire et argumentée.

Au fil des années, hélas, le show s’est figé :

– Invités tellement récurrents qu’on a souvent des impressions de rediff’.

– Débat en pilotage automatique : avec un peu d’entraînement on peut, dès qu’on a connaissance du plateau, joue les Madame Irma et prévoir ce que vont dire chacun de nos experts et comment ils vont le dire.

– Reportages indigents débités sur un ton si mélodramatique qu’on soupçonne que le speaker qui les commente perd jour après jour un membre de sa famille.

– Et last de la liste, but not least : conception souvent curieuse du pluralisme sur nombre de sujet chauds.

Ce dernier problème vaut qu’on s’y arrête. Je comprends bien que certaines questions fassent consensus sur le fond, et que les différences ne s’expriment qu’à la marge. Ainsi, j’admettrais volontiers que les débatteurs et l’animateur soient tous d’accord entre eux si la question du jour posée par Yves Calvi ou sa consœur du lundi Caroline Roux était du genre :

– Faut-il supprimer toutes les limitations de vitesse en ville ?

– Doit-on légaliser la maltraitance des petits chatons innocents sur YouTube ?

– La France doit-elle s’inspirer de la réforme des rythmes scolaires mise en œuvre au Nigéria par Boko Haram ?

Il se trouve malheureusement, qu’à 17h, sur France 5, l’unanimisme est trop souvent de rigueur. C’est notamment le cas quand on parle d’Europe, de populisme , ou de réchauffement climatique, mais pas que.

À preuve le toc show (© Basile de Koch) d’hier soir, où 100% des invités et 100% de Caroline Roux étaient d’accord pour décréter que la grève des cheminots n’avait aucune raison d’être, et que le chef de l’Etat et son Clémenceau Jr devaient tenir bon face à la CGT et SUD, sans quoi, c’était la République (et le bac philo) en danger.

Certes, il y avait des nuances entre les invités, qui en plus, étaient loin d’être des idiots du village. En vrai cette dernière affirmation vaut pour trois des invités, Christophe Barbier, Catherine Nay, ainsi que pour le subtil Claude Weill, représentant de la tendance old school du Nouvel Obs.  J’ai en revanche beaucoup plus de doutes sur les compétences et le niveau du quatrième invité du jour le spécialiste Bernard Vivier, directeur de l’« Institut supérieur du travail » qui, quels que soient le sujet, la chaîne, ou l’émission, explique sans débander que la CFDT a toujours raison, et le Medef aussi. Avec des experts comme ça, on ne démasquerait pas beaucoup d’assassins à Manhattan ou à Miami.

N’empêche, qu’ils soient malins ou crétin, nos larrons ne variaient que sur les suggestions d’accompagnement. Ainsi, Claude Weill pensait qu’il fallait de la poigne face aux cheminots, mais de la compréhension pour les malheureux intermittents du spectacle. Méchant comme je suis, j’ai failli penser qu’une certaine gauche était plus attachée au Festival d’Avignon qu’aux luttes ouvrières.

Cela dit, je comprends parfaitement qu’on puisse, et que tu puisses, toi lecteur, être contrairement à moi, hostile à cette grève et donc en accord, total ou partiel avec la bande des quatre. Ce que je n’admets pas, c’est qu’on laisse entendre, dans une émission de service public, qu’un seul type d’opinion est légitime, et que les avis contraires sont donc illégitimes.

Imaginez un débat sur la grève de la SNCF où les quatre invités auraient été un représentant de la CGT, un autre de SUD, un dirigeant du Front de gauche et le responsable de la rubrique sociale de L’Huma. Vous auriez trouvez ça grotesque et moi aussi. En matière de pluralisme, c’est pourtant ce qu’on a vu hier soir.

Sexe à l’Université : Doctorats honoris cauda

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Sur l’excellent blog d’Ovidie, « le Ticket de Métro », on apprend que l’Institute for the Advanced Study of Human Sexuality de San Francisco remettra prochainement un doctorat honoris causa à quatre anciennes gloires du cinéma X des seventies. Candida Royalle, Veronica Vera, Veronica Hart et la regrettée Gloria Leonard, diplômée à titre posthume, recevront leur PhD en « études avancées de la sexualité humaine » le 26 juin, tant pour leur brillante carrière d’actrice qu’en raison de leur combat en faveur des droits des femmes, des actrices pornographiques et des transsexuels.

Certains regretteront que la star titulaire de leurs nuits de jeunesse, Sylvia Kristel, manque à l’appel, sa chaise en osier lévitant désormais au paradis des ex-fantasmes de Jérôme Leroy. Oubliée Brigitte Lahaie, sans doute trop franco-française pour figurer sur le tableau d’honneur des ex-hardeuses, malgré son rôle d’infirmière dans l’hilarant Les Prédateurs de la nuit, petite merveille de cinéma Z montée à la truelle par Jess Franco, et ses années de radio passées l’oreille collée à l’alcôve des Français.

Plutôt que de crier à l’injustice trop tôt, jetons un coup d’œil sur le programme de ce mystérieux institut californien. Ses cours pléthoriques proposent une dissection en règle du corps humain, une introduction à la sexologie vue sous l’angle clinique et quelques initiations à l’anatomie relayées par DVD. Visiblement, on est aussi loin de l’érotisme que jadis le marxisme universitaire de la prise du Palais d’hiver. On comprend mieux qu’ils aient boudé notre Emmanuelle. De toute façon, seuls les plus mal embouchés trouveront à redire à cette immixtion du porno dans l’université (à moins que ce ne soit l’inverse).

Jeunes gens, si vous ne voyez pas de raison de vous réjouir de ces gratifications décernées à quelques septuagénaires, mon petit doigt peut vous aider. Vos jours d’infortune sentimentale, quand l’ouverture sur un malentendu tardera à se produire, vous avancerez d’un air narquois : « Laisse aller, c’est pour ton futur doctorat… »

La méchanceté des bonnes intentions

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aymeric caron ruquier

J’aimerais pouvoir ne me confronter qu’à des adversaires qui, en défiant mes certitudes, m’obligent à penser mieux que je ne pense par moi-même. J’aimerais ne soutenir que de grandes querelles et opposer à toutes les autres la sagesse de l’indifférence. J’aimerais, en un mot, être la caravane qui passe pendant que les chiens aboient.

Hélas, ce n’est pas possible, ni forcément souhaitable. La caravane doit parfois s’arrêter. Il serait dommage, par exemple, de ne prêter aucune attention à Incorrect, le très médiocre livre du chroniqueur d’« On n’est pas couché » (le talk-show hebdomadaire de la télévision française), Aymeric Caron. Le titre, d’abord, est révélateur. En le choisissant, Aymeric Caron retourne le compliment à ceux qui déplorent l’emprise du « politiquement correct » sur le discours public actuel. « Politiquement correct toi-même ! », dit-il. En effet, que l’on soit bling-bling ou bobo, on met un point d’honneur, aujourd’hui, à ne pas être bourgeois. La bourgeoisie est une classe en voie de disparition. Tout le monde se veut subversif, transgressif, irrévérent. On ne respecte pas les règles, les normes et les protocoles, on les dérange. La publicité elle-même s’adresse au rebelle qui est en nous. Sous l’égide des médias de masse, le monde se remplit ainsi de saints Georges pour- fendant le dragon des idées mortes.[access capability= »lire_inedits »]

Je ne voudrais pour rien au monde priver de leur frisson ces chevaliers intrépides. Mais ceux qui, à l’instar d’Aymeric Caron, accolent le label « politiquement correct » à une opinion dès lors qu’elle leur semble majoritaire se méprennent gravement sur le sens de cette expression. Le politiquement correct est né aux États-Unis dans le grand élan de l’affirmative action, c’est-à-dire du traitement préférentiel réservé désormais aux étudiants issus des groupes ethniques minoritaires. Après l’établissement de critères raciaux pour diversifier les promotions, on a voulu agir sur le langage en bannissant les termes dépréciatifs et sur la culture en mettant fin au règne sans partage des DWEMs (Dead White European Males). Le politiquement correct, autrement dit, est une grande entreprise thérapeutique. Tout doit être fait pour rendre leur self-esteem aux membres des communautés dont les ancêtres ont été persécutés et que blessent encore les stéréotypes de l’idéologie dominante. Aux ravages du mépris, il s’agit donc de substituer une politique de la reconnaissance. Et s’il y a des réalités qui risquent d’entraver cette politique en donnant une mauvaise image de ceux qu’on veut réhabiliter, le politiquement correct, emporté par ses bonnes intentions, les écarte ou les minorise. Bref, pour réparer les torts de l’Occident, le politiquement correct nous prescrit ce qu’il convient de dire, ce qu’il convient de penser et ce qu’il convient de voir.

Il s’est constitué aux États-Unis, en prenant appui sur les travaux de Derrida, de Bourdieu ou de Foucault. Et cette « French Theory », très simplifiée, revient aujourd’hui en  France, notamment sous la plume d’Aymeric Caron quand il annonce à ceux qui croient danser sur un volcan qu’en réalité, ils marchent tranquillement dans la plaine et sous un beau soleil de printemps. À le lire, la France ne rencontre pas de difficultés avec l’immigration, la délinquance n’explose pas et l’islam ne pose aucun problème à l’Europe. Ces bonnes nouvelles, Aymeric Caron ne les a pas inventées : il les tient de nos meilleurs sociologues. Sauf exception, en effet, la sociologie n’est plus la science de la société mais le voile jeté sur la réalité sociale par la critique de la domination. Bâtie tout entière sur l’axiome de la bonté originelle de l’homme, cette critique impute le mal humain à l’inégalité, c’est-à-dire aux dominants. Faire une autre lecture des émeutes urbaines, c’est dénigrer les victimes de la discrimination. Il n’y a qu’un mot pour qualifier une telle attitude : racisme. Et comme les racistes nient que tous les hommes soient des hommes, ils n’ont pas leur place dans l’humanité commune. Ils sont littéralement dégoûtants. Du juif Dreyfus, Léon Daudet disait que sa face était « terreuse, aplatie et basse, sans apparence de remords, étrangère à coup sûr, épave de ghetto ». Regardant à la télévision le raciste Finkielkraut, Aymeric Caron décrit « l’étrangeté grandissante de ses mimiques, la traviolitude désespérante de ses bésicles, l’agitation inquiétante de ses paluches, le saccadé laborieux de son propos… ». Et Caron, qui a lu Freud, cherche dans l’enfance l’origine de toute cette laideur. Si j’affirme que je ne suis pas français comme l’était le général de Gaulle, c’est, selon lui, parce que la tragédie de l’histoire m’a coupé de mes racines polonaises : « Il n’est pas né, écrit Caron de moi, dans le pays où il aurait dû naître, il ne parle pas la langue qu’il aurait dû parler, il n’a pas eu les amis qu’il aurait dû avoir […]. Il pleure sur son identité perdue, qui est sa vraie identité malheureuse. » Mon père, en effet, est né à Varsovie, et ma mère à Lvov. Ils ont grandi en Pologne et ont voulu, de ce fait, me transmettre la haine de cette nation pétrie d’antisémitisme. J’ai, malgré mes parents, soutenu le mouvement Solidarnosc, je suis allé en Pologne, j’ai aimé les films de Wajda, j’ai lu les livres de Czeslaw Milosz et Kazimierz Brandys, j’ai rencontré Adam Michnik. Je ne reprends donc pas entièrement à mon compte la malédiction dont je suis l’héritier, mais il faut une ignorance historique et politique abyssale pour croire qu’un juif d’origine polonaise puisse nourrir une quelconque nostalgie à l’égard de la Pologne.

Et Aymeric Caron n’est pas seul en cause. Son livre a été accueilli dans une collection que dirige Fabrice d’Almeida, un professeur d’histoire du XXe siècle à la Sorbonne. Et il a été publié chez un grand éditeur de la place : Fayard. Qu’est-ce à dire, sinon que, dans le politiquement correct français, l’idiotie va de pair avec l’ignominie ? Plus l’antiracisme est méchant, et plus il est bête. Plus, pour justifier sa vigilance, il se réfère au terrible passé européen, et plus il déforme celui-ci, plus même il le déglingue. Quand je vois l’état où nous a mis le devoir de mémoire, je me dis mélancoliquement qu’on aurait dû essayer l’oubli.[/access]

Mondial : Rouget de Lisle privé de match à Porto Alegre

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mamadou sakho france equipe

Mamadou Sakho est fâché. Le vice-capitaine de l’équipe de France de football, plutôt charmant et vaillant garçon, considère qu’on lui a manqué de respect. Et quand un sportif taillé comme lui vous dit ce genre de choses, il vaut mieux être prudent. Et là, ça ne va pas. ««Je l’ai en travers de la gorge. C’est un manque de respect». Mais qu’est-ce qui le chagrine à ce point Mamadou ? C’est très simple, pour une soi-disant une sono défaillante, il n’y a pas eu de cérémonie des hymnes nationaux avant la rencontre de coupe du monde France/Honduras. Pas de Marseillaise. Et pourtant « c’est une fierté pour nous de pouvoir chanter l’hymne de notre pays avant chaque rencontre », poursuit-il.

Alors, pourquoi a-t-on privé ce travailleur infatigable de Marseillaise ? Le prétexte avancé de la panne ne tient pas. Il aurait suffi de faire chanter le public a cappella comme dans les autres stades. La première hypothèse qui vient à l’esprit est celle d’une intervention de ceux qui n’aiment pas la Marseillaise, chant « sanguinaire, xénophobe et raciste » comme Lambert Wilson et Marie-Christine Blandin. Peu probable, leur pouvoir d’influence ne dépassant pas les limites étroites de leur Région avant redécoupage. Faut-il alors y voir une conséquence de l’autorité morale du quotidien de référence qui, sous la plume confuse de Charles de Laubier, ne propose rien de moins que «la séparation du football et de l’Etat », en proscrivant hymnes et drapeaux. Peu crédible non plus. Prudemment, on n’évoquera même pas l’ombre de Christiane Taubira intervenant pour éviter un nouveau « karaoké d’estrade ».

Je crois qu’il y a une hypothèse, sérieuse celle-là. Quand on voit l’importance que certains joueurs attachent à La Marseillaise d’avant match, on peut penser que les Honduriens ont souhaité ne pas en rajouter. Nettement plus faibles sur le papier, il n’était pas nécessaire de galvaniser un peu plus les Français à l’écoute de l’hymne national du Honduras Tu bandera es un lampo de cielo. Dont voici le cinquième couplet, rarement chanté, tout comme celui de la Marseillaise, mais gravé pour toujours dans le marbre hondurien:

«C’est la France, libre, héroïque,
plongée depuis des siècles dans le sommeil,
qui a répondu, impatiente de vivre,
à l’appel viril de Danton;
c’est la France qui a envoyé à la mort
la tête de son sacro-saint roi
et a dressé, superbe, à ses côtés,
l’autel de la déesse Raison

Inutile de relayer « l’appel viril de Danton ». Trois buts dans la musette, c’est bien suffisant.

*Photo :  CLAIREFONTAINE-EN-YVELINES. 00667018_000002.

Il faut réveiller Laurent Fabius

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fabius hubert vedrine algerie

Quel dommage qu’on ne vive plus comme les patriciens de Rome, à deviser couché sur un divan… La semaine dernière, Laurent Fabius s’est à nouveau endormi devant ses interlocuteurs. Encore quelques années et il rejoindra le club très fermé des responsables politiques incapables d’assumer leurs fonctions: Bouteflika, Castro, Houphouët ou encore Eltsine…

Sur les bancs de l’Assemblée, le député de Seine-maritime nous avait habitué à ses petits sommes. Somme toute bien compréhensibles, car les discours fleuves qui bercent l’hémicycle ne sont pas toujours très relevés. En tête à tête avec un ministre de l’Industrie et des Mines algérien, c’est un petit peu plus gênant. Et quand on connaît l’étroitesse et la susceptibilité de nos relations gazières avec Alger, on rit jaune. Déjà à Washington, lors d’un entretien entre MM. Hollande et Cameron, notre chef de la diplomatie s’était laissé aller à une micro-sieste devant les caméras de TF1. Je veux bien concevoir que la conversation ne fut pas passionnante, mais tout de même, un minimum de tenue n’aurait pas fait de mal aux relations franco-britanniques… Au lieu de s’excuser de sa fatigue, Laurent Fabius avait osé rétorquer à Jeune Afrique que c’était volontaire : il peut dormir d’un œil et suivre un discours de l’autre, comme les crocodiles de Yamoussoukro! Il est drôle et futé Laurent Fabius; surtout lorsqu’il se réconcilie sur le dos du père de « l’odieuse Françafrique ». Pourtant, à regarder la vidéo de nos confrères algériens, le crocodile du Grand-Quevilly ne clignote pas seulement d’un oeil, il pique carrément du nez.
Visiblement plus à l’aise pour s’écouter déclamer des indignations morales que pour négocier d’âpres accords nocturnes, serait-il si difficile à Laurent Fabius de se donner la peine d’écouter ses interlocuteurs?
Notre ministre aime voyager, mais travailler…seulement après une bonne nuit! Le 21 février, après une longue négociation à Kiev, Laurent Fabius avait préféré s’envoler pour Pékin plutôt que de vérifier si son accord était accepté par la foule de Maïdan et le parlement ukrainien. Frank-Walter Steinmeier et Radosław Sikorski, abandonnés par leur confrère, avaient dû amèrement constater que non. Mais à quoi bon faire des heures de vol si, à peine posé sur le tarmac, notre ministre des affaires financières (pardon étrangères) s’assoupit dans son fauteuil? Ses homologues allemands et polonais ont compris la leçon: désormais la médiation entre la Russie et l’Ukraine se fait sans nous. Quant aux avions Rafales, avec un tel VRP, Serge Dassault peut se faire du souci! Vous me direz que je suis sévère. À 67 ans, une telle fatigue peut se comprendre. Dans ce cas, que François Hollande ait pitié d’une nuque aussi chétive, qui ne peut supporter plus longtemps un tel fardeau. Que le président de la République donne à son glorieux vétéran la retraite dont il a cruellement besoin. S’il lui faut un bras pour le sortir de son fauteuil du conseil des ministres où ses collègues se gaussent de ses absences, Hubert Védrine sera sans doute heureux d’aider Laurent Fabius à se coucher dans un bon lit…

Mondial : Au feu les drapeaux, place aux sponsors ?

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Dans une tribune publiée par lemonde.fr, on apprend qu’un Charles de Laubier a découvert le ballon rond de Colomb: yaka en finir avec le football national !

A défaut d’être très neuve, l’idée est vendue avec grand style: « Il faut donc bannir drapeaux, hymnes et équipes « nationales » des enceintes sportives pour éviter l’irréparable et, partant, ne plus voir l’Etat se retrouver en porte-à-faux avec les intérêts économiques du « sport business » qui ne sont plus les siens. Quitte à remplacer les signes extérieurs de patrie – laquelle n’a pas vocation à jouer les arbitres ni les faire-valoir – pour s’en tenir aux dénominations des clubs et formations sportifs, ou bien aux noms des sponsors comme cela se pratique dans la voile, les courses automobiles et d’autres disciplines sportives. »

Puisque certains se servent du prétexte national pour perpétrer des violences autour des questions ethniques ou religieuses, Charles de Laubier envisage une solution radicale : libéraliser le tout. Un raisonnement de Gribouille : le business abîme le football, donnons donc tout le pouvoir au business. On peut alors s’amuser à imaginer les affiches d’une Coupe du Monde débarrassée de l’infâme empreinte nationaliste. A quand une finale de mondiale opposant L’AS Nike au FC Rexona?

Perso, j’ai plutôt tendance à penser ce problème de drapeaux et d’hymne n’en est un que pour ceux qui voient le patriotisme comme un gros mot. Ou le sport comme un truc de ploucs.
Quelles qu’aient été les déceptions sportives ou extra-sportives provoquées depuis dix ans par les Bleus, il n’en demeure pas moins que l’attachement des Français à leur équipe est authentique. Parce que nos footballeurs – et nos sportifs en général – représentent la Nation. Ils sont un vrai morceau de son histoire contemporaine.

Mes Bleus, je les aime depuis l’enfance car ils sont montés sur le toit du Monde une glorieuse soirée de 1998, contribuant au rayonnement du pays. Ma génération aura aussi eu son Séville 82 avec l’issue dramatique de 2006, et ces gars-là étaient des perdants magnifiques. Et je dois vous avouer que dimanche dernier encore, je gueulais devant mon téléviseur (en sportif de canapé revendiqué) comme pour leur donner de la force. Notre vice-capitaine, Mamadou Sakho parlait d’ailleurs « de manque de respect » au sujet du problème de sono qui a empêché la Marseillaise de résonner avant le match face au Honduras. Et c’est aussi pour ça que Mamadou Sakho est un grand Français alors que Monsieur de Laubier est un petit marquis.

Quiconque aime le football partagera mon point de vue. A cette tribune du Monde, je réponds donc : vive la Marseillaise, vive Mamadou, vive le football, et vive la France !

Salauds de grévistes !

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sncf train greve

sncf train greve

La grève des cheminots entre dans son septième jour. Contrairement à la proclamation un rien arrogante de Nicolas Sarkozy en son temps, cette grève, tout le monde s’en rend compte. Les cheminots en premier, d’ailleurs : ils sont devenus les grands détestés de ces derniers jours. Presqu’autant que les Roms. On n’en est pas encore au lynchage, mais on sent bien qu’il ne suffirait de pas grand chose. Surtout ceux de la CGT et de Sud qui ne lâchent rien.

Vous vous rendez compte, ils ont même fait peser des menaces sur le baccalauréat. Peu importe que l’immense majorité des lycéens passent le bac dans leurs propres lycées devenus centres d’examens, peu importe que ceux qui doivent effectivement prendre des TER en zone rurale n’ont plus de TER depuis longtemps puisque la SNCF et les régions suppriment au hachoir trains et lignes non rentables, peu importe que les rectorats aient aussitôt accordé des retards pour les candidats, il fallait marquer les imaginations : une poignée de syndicalistes rouges surmutualisés, archaïques et corporatistes non seulement pourrissent la vie des Français qui travaillent, eux, mais en plus comme tous les cryptocommunistes qui mangent des enfants au petit déjeuner, ils détestent la jeunesse qui, elle, cherche à passer des examens difficiles. Les mêmes chroniqueurs de la domination, qui vous rabâchaient ces dernières années que le bac, c’était plus ça, lui trouvent à nouveau une importance capitale depuis qu’il serait menacé par des voyous au ballast entre les dents. La palme du mépris de classe, espérons-le inconscient, en la matière revient incontestablement à Ivan Levaï, qui demande dans sa  revue de presse hebdomadaire sur France Inter à propos du dirigeant de la CGT: « M. Lepaon n’a-t-il pas d’enfant qui passe son bac de philo ce lundi ? ».   Oui, on ne voit pas bien comment un enfant de cégétiste borné pourrait arriver en terminale…

Mais Ivan Levaï n’est qu’un exemple parmi d’autres. Je dois prendre le train, très régulièrement depuis au moins trente ans et depuis au moins trente ans, à chaque grève, je vois une pensée unique essentiellement politico-journalistique d’ailleurs, se mettre en pilotage automatique. Je précise cette particularité biographique pour éviter les sempiternels procès en méconnaissance du réel : pour être précis, j’ai utilisé la semaine dernière quatre  fois le TGV entre Paris et Lille et deux fois celui entre Paris et Arras. J’ai dû faire avec, j’ai dû attendre, j’ai dû monter dans des rames bondées. Mais il y a toujours quelque chose qui m’étonne, c’est que je ne passe jamais à la télé lors de ces micro trottoirs qui sont au journalisme ce qu’un roman Harlequin est à la littérature : totalement fabriqués, totalement creux, totalement artificiels. Parce que je ne dois pas être le seul, même gêné par cette grève qui déclarerait au micro : « Non, ça ne m’enchante pas mais en même temps cette réforme va achever de dégrader le service public du chemin de fer qui n’est déjà pas brillant, tout ça pour ouvrir à la privatisation voulue par Bruxelles. Oui, j’ai décalé des rendez-vous mais en même temps, ceux qui m’énervent le plus, là, ce ne sont pas les cheminots, c’est le gouvernement. Après tout, il y avait un préavis déposé depuis longtemps qui ne demandait comme préalable que l’ouverture d’une discussion. »

Mais non, je n’entends jamais ça depuis trente ans, à la télé ou la radio. Au contraire ce sont toujours des énervées et des énervés qui expliquent qu’ils sont « pris en otage », « qu’il y en a marre », etc… À la longue, on finit par avoir cette impression que ce sont des figurants que les médias ressortent à chaque fois. Toujours les mêmes  à chaque grève, aussi loin que remonte ma mémoire d’usager et de téléspectateur. Je les ai déjà vus jouer en en 95 par exemple, contre le plan Juppé. On dirait que des responsables de casting, comme pour un film, leur téléphonent le matin. « Tenez, j’ai un rôle pour vous. Oui, oui, c’est pour la grève à la SNCF. Alors vous, vous ferez la grand-mère épuisée, vous vous ferez la mère de famille sympa mais qui commence à fatiguer, vous, vous ferez le type raisonnable qui comprend les grévistes mais qui trouvent qu’il faudrait d’autres moyens que la grève et vous vous ferez le jeune avec un casque audio sur la tête qui a trop peur de rater ses cours à cause de la CGT. » Des genres d’intermittents du spectacle si vous voulez. En beaucoup moins sympathiques…

Ce que l’on voit aussi revenir en force, c’est le mot « usager ». En temps normal, « usager », c’est d’un kitsch achevé. Ça sent la France des années soixante. Quand on est moderne, on est plus « usager », on est « client ». Mais en temps de grève, l’usager revient en force. On se souvient soudain, du côté du pouvoir, que le train, c’est d’abord un service public et pas seulement une entreprise qui doit faire le maximum de bénéfices pour « mieux s’ouvrir à la concurrence » en pressurant les salaires, en n’exploitant que les lignes rentables, en demandant à de moins en moins d’agents de transporter de plus en plus de monde.

J’espère aussi que la droite, mais par son silence relatif sur la question, j’en déduis qu’elle est implicitement satisfaite, sera reconnaissante à ce président et à ce gouvernement de se comporter exactement comme elle quand il s’agit de discréditer un mouvement social en transformant le gréviste en salaud. On aura ainsi vu Hollande « hausser le ton », ce qui lui arrive rarement, il faut le reconnaître contre le Medef. On l’aura même vu faire du Thorez tronqué avec son « Il faut savoir cesser une grève » en oubliant la seconde partie de la phrase évidemment « lorsque les revendications ont été satisfaites ».

Et, pour finir, puisqu’on parle de grand leader ouvrier, je suis étonnée de n’avoir pas encore entendu Marine Le Pen, à la tête du premier parti ouvrier de France, apporter son soutien inconditionnel à la grève. Il y a pourtant pas mal de ses électeurs dans les syndicalistes, si on en juge par les chiffres des dernières enquêtes (autour de 25% à la CGT et à SUD).

Mais cela doit-être juste un oubli de sa part.

*Photo: Claude Paris/AP/SIPA. AP21581080_000004

« Technikart », Boutin et moi

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christine boutin telephone

christine boutin telephone

Tout a commencé par une vacherie pour Christine Boutin. Et juste en dessous, ma signature. Comme si j’avais pu écrire quoi que ce soit sur cette brave dame, qui récoltait au mieux 0,5% des voix aux élections. En ce tout début avril 2013, je venais d’ouvrir, pour me relire, le nouveau numéro du magazine auquel je collaborais depuis plus de dix ans. Mais ces mots n’étaient pas de moi. J’avais écrit, à propos des « indignés » professionnels du Web, quelques lignes sur Daniel Schneidermann : « Vieux sage de l’indignation sur images, son émission et ses billets pour Rue89 peuvent parfois être pénibles, mais jamais autant qu’une minute du « Petit Journal ». » Or la phrase imprimée que j’avais sous les yeux se terminait par : « jamais autant qu’un tweet de Christine Boutin ». Pourquoi ?

Quelques jours plus tôt, le rédacteur en chef de Technikart, où je traînais encore dans l’espoir d’y récupérer le chèque de pige qu’on me devait depuis des mois, m’avait pris à partie :

« Toi, Pascal, tu es plutôt contre le « mariage pour tous », non ?

– Archi contre, oui !

– Pourquoi ? Qu’est-ce qui te dérange ?

– Parce que je ne vois pas au nom de quoi la loi devrait autoriser qu’on prive volontairement un enfant de la possibilité d’avoir un père ou une mère. »

Le dialogue s’était poursuivi, mon interlocuteur devenant par moments très agressif envers ceux qui, comme moi, jugeaient le projet de loi Taubira stupide et dangereux. J’étais resté courtois, sans rien lâcher de mes positions déjà bien claires sur le sujet. Depuis, j’avais constaté que l’imprimante du bureau servait à imprimer les pancartes des manifs pro « mariage pour tous ». Et je me désolais que Technikart rejoigne ainsi la cohorte des médias soutenant le gouvernement et ce projet incontestablement progressiste. Incontestablement, au sens propre. Dans le genre « contre-pouvoir », on avait connu mieux. D’autant que j’avais toujours défendu ce journal auprès de mes amis en les assurant qu’il s’agissait de « la rédaction la plus libre de Paris ».[access capability= »lire_inedits »]

Bien sûr, dans la presse comme ailleurs, les humiliations sont inévitables. Comme tout le monde, j’avais eu sur d’autres sujets quelques mémorables passes d’armes avec mon estimé rédacteur en chef. Mais cette fois, c’était la goutte d’eau. Me faire signer une énième blague méchante sur la femme la plus insultée de France, alors que je n’en avais jamais rien eu à secouer, c’était une manière de jouer avec mes nerfs. Et ce, en me réduisant de force au rang de porte-plume d’une idéologie dominante qui n’était pas la mienne. J’étais furieux. Quand j’ai coincé le chef pour lui demander les yeux dans les yeux quelle mouche l’avait piqué, il m’a répondu : « Je trouvais juste ça plus drôle comme ça. »

À la fin du mois, le 24 mars, je défilais avec des centaines de milliers de mes concitoyens entre l’Arche de La Défense et l’Arc de triomphe, pour signifier mon opposition au projet de loi Taubira. Cette troisième manifestation en à peine plus de trois mois était historique : les organisateurs revendiquaient 1,4 million de manifestants. Mais trois jours plus tard, fait rarissime, la préfecture de police de Paris publiait un communiqué les mettant directement en cause et estimant à seulement 300 000 le nombre de manifestants. On se payait la tête du monde, et les médias relayaient cette intox à peine croyable.

Sur suggestion de mon frère, qui avait manifesté avec moi, je décide de prendre à la lettre le communiqué du préfet. Celui-ci affirme en effet  tenir « à disposition des journalistes intéressés » « l’intégralité des enregistrements » vidéo du rassemblement. Au terme d’un échange téléphonique que je prends soin d’enregistrer, le verdict tombe : le préfet a menti comme un arracheur de dents. On ne me donnera rien, ni photos ni vidéos : circulez, il n’y a rien à voir !

Fier de mon scoop – du genre de ceux que Mediapart aurait monté en épingle en exigeant immédiatement la démission du préfet, et celle du ministre de l’Intérieur – je me mets en quête d’un média susceptible de le publier. N’obtenant aucune réponse positive de la part du Figaro, de RTL, de BFMTV et de l’AFP, la solution m’apparaît soudain : après tout, Technikart ne me paiera sans doute jamais les quelques centaines d’euros qu’il me doit. Et depuis quelques semaines, je dispose d’un blog sur le site web du journal. Quelques heures plus tard, mon article est rédigé et publié, assorti d’un lien vers l’enregistrement sonore de ma conversation avec le service communication de la préfecture.

Le rédacteur en chef ne tarde pas à réagir. Le soir même, par texto : « Tu nous ramènes tous les vieux fachos avec ton article. Rien à battre de ces fonds de cuve. » Visiblement, les flots de commentaires dithyrambiques qui fleurissent sous mon article ne le réjouissent pas autant que moi. Je lui réponds que « c’est de l’info » et que ce n’est pas lui qui signe l’article. En ajoutant : « En revanche, tu aurais pu signer ta blague sur Boutin. » Il fait l’innocent : « Ma blague sur Boutin ? » Je lui rappelle alors sa « correction » arbitraire et hors-sujet de mon dernier article. Sa réponse a le mérite de la clarté : « Je ne vois plus du tout ce que tu fais chez Technikart. Ça m’attriste. Et je préfère que t’ailles livrer ta bataille ailleurs, pour tout te dire. »

Même si j’ai horreur du conflit, je me marre en lui répondant : « Remettons les choses dans l’ordre : je préfère que tu livres ta bataille autrement qu’avec ma signature. Maintenant, si tu veux me dégager pour délit d’opinion, c’est pathétique mais OK. » Il s’embourbe : « Délit d’opinion ? Non, aie les opinions que tu veux, mais ta nouvelle radicalité de droite ne convient pas à la ligne que je veux dans Technikart » (sic). Et donc, « pas la peine de faire le martyr bâillonné ». Radicalité de droite ? L’expression sonne comme un titre du Nouvel Obs. Et venant d’un homme dont la légende veut qu’il porte un tatouage de fleur de lys à l’épaule, stigmate d’une jeunesse très droitière dans sa province d’origine, elle m’effleure à peine.

Entre-temps, j’ai envoyé le lien vers mon article à Frigide Barjot, via Facebook. Quelques jours plus tard, elle me répond : « Il faut que tu rencontres ma copine Ludo. » C’est dans un café du 15e arrondissement que je fais la connaissance de Ludovine de la Rochère, présidente de La Manif Pour Tous. Elle m’embauche instantanément comme rédacteur en chef du site de l’organisation et responsable de la communication « tous médias ». L’expérience est brève : dès le divorce consommé entre elle et Barjot, je me retrouve sur le carreau, privé du jour au lendemain d’adresse email et d’accès au réseau. Enfin, une fois la loi votée, je revois le rédacteur en chef de Technikart, qui me gratifie simplement de ces mots : « On vous a bien niqués ! » Tout ça pour ça ?[/access]

*Photo: BEBERT BRUNO/SIPA.00642449_000018

La gauche aurait besoin d’une bonne droite

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manuel valls socialiste

manuel valls socialiste

Rien n’y fait.

Un jeune Rom se trouve dans le coma après avoir été lynché, roué de coups par une douzaine de personnes qui le soupçonnaient d’avoir cambriolé l’appartement d’une habitante de Pierrefitte-sur-Seine dans le 93.

Le Premier ministre, comme son Président, a évidemment condamné cet acte odieux et il a raison.

Mais il a tort de s’arrêter là et de ne pas faire un examen d’intelligence et de conscience qui lui imposerait d’incriminer, derrière la détresse sociale et le racisme ambiant, le désarmement de l’Etat dans sa mission de sécurité et de protection.

À cause d’une philosophie pénale inversement proportionnelle à l’inquiétude légitime de la société. Avec, pour conséquence gravissime, des comportements qui se laissent aller au pire parce que la confiance en l’autorité et l’efficacité publiques fait de plus en plus défaut.

Le hasard de l’actualité conduit, dans un quotidien que j’apprécie, au rapprochement de cette violence collective à cause d’un soupçon de cambriolage avec le désir du Sénat de « gauchir » la réforme pénale en supprimant par exemple les peines de prison pour les atteintes aux biens (Le Figaro).

Rien ne m’étonnera jamais de la part du sénateur Michel, rapporteur du texte, mais tout de même une telle inadaptation à la réalité quotidienne de l’insécurité, un tel mépris, au fond, pour nos concitoyens – les plus modestes, paradoxalement, étant les plus touchés car leur sûreté est leur bien principal – qui supportent vols, cambriolages, agressions et transgressions de toutes sortes, sont scandaleux.

Les victimes, elles, n’ont pas le loisir de théoriser en se consolant parce qu’elles n’auraient été offensées que dans leur qualité de détentrices ou de propriétaires : elles ont la faiblesse de tenir à leurs biens, moins qu’à leur vie certes, mais pas au point d’éprouver de l’indulgence pour les spoliateurs, les voleurs à l’arraché ou autres spécialistes de l’appropriation frauduleuse, brutale ou parfois sanglante.

Qu’une telle idée ait pu germer dans la tête d’un socialiste montre à quel point le socialisme est désaccordé d’une France qui n’a plus l’ombre d’une illusion sur ce plan. Et qui combat toute seule, et à force dangereusement pour elle, et pour les malfaiteurs quelquefois.

En contrepoint conceptuel mais cependant révélateur, je souhaiterais attirer l’attention sur un entretien accordé par Jean-Marie Delarue pour une sorte de bilan de son activité comme Contrôleur général des lieux de privation de liberté (Le Parisien).

Il va être remplacé probablement par Adeline Hazan et puis-je dire que je crains beaucoup avec cette promotion partisane, compensation d’un échec aux élections municipales. L’idéologie de cette femme, dans un tel poste, va pouvoir se donner libre cours !

Jean-Marie Delarue est une personnalité intelligente, estimable, sensible, indulgente pour tous ses collaborateurs et en définitive assez satisfaite de son action puisqu’elle affirme « avoir réussi à obtenir des changements en prison ».

Ce qui m’a fait sursauter est un bout de phrase. Il compare les criminels comme Tony Meilhon qui ne seraient pas comme nous – il y en aurait à peu près 2000 selon lui en prison – et tous les autres – 66 000 – seraient « des gens comme vous et moi ».

Je ne comprends pas ce type d’assertion. Sur le plan de l’essence humaine, les criminels et les autres appartiennent à notre monde et l’humanité, dans sa fraternité abstraite et de principe, ne les distingue pas.

Mais, pour le concret, les 66 OOO condamnés qu’évoque Jean-Marie Delarue ne sont pas « des gens comme nous ». Ou alors seulement si on ajoute cette précision capitale : des gens qui ont commis des infractions et qui ont été sanctionnés à cause d’elles.

C’est de la démagogie que d’oublier, dans l’appréciation qu’on porte sur les lieux d’enfermement, cette nuance fondamentale. Ils ne sont pas comme nous puisque, jusqu’à nouvel ordre, nous n’avons perpétré ni crimes ni délits. J’entends bien que personne ne peut se dire à l’abri de telles dérives mais on peut raisonnablement supputer que par exemple un Jean-Marie Delarue ne s’y abandonnera jamais.

Ce n’est pas rien que de feindre d’abolir par une générosité mal placée cette frontière radicale qui sépare le mal parfois seulement fortuit du bien. C’est persuader les détenus, les transgresseurs qu’au fond, ils n’ont pas de comptes à rendre et que la prison est une punition injustifiée. Bien sûr, c’est la société qui est coupable !

Avec un tel propos, le ver est dans la justice et le poison dans l’équité. La rigueur s’affaiblit d’elle-même. Et la gauche se cultive et se félicite.

Cette gauche aurait vraiment besoin d’une bonne droite !

*Photo: LCHAM/SIPA.00685945_000003

Le Hezbollah vit bel et bien du narcotrafic

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hezbollah drogue trafic daher

hezbollah drogue trafic daher

Aurélie Daher, auteur du Hezbollah. Mobilisation et pouvoir (PUF, 2014), rejette d’une pichenette, dans l’entretien qu’elle a accordé à Daoud Boughezala, les informations que j’apporte dans Hezbollah, dernier acte (Plein Jour, 2014) concernant l’implication du Hezbollah dans le trafic de cocaïne. « Mamou s’est contenté de reprendre les conclusions du journaliste… », dit-elle sans que l’on sache de quel article il s’agit.

À l’évidence, Mlle Daher n’a pas cru utile de lire, ni même feuilleter, mon livre. Si c’était le cas, comment pourrait-elle affirmer que je m’inspire, sur la question du financement du Hezbollah, d’un unique article de presse américain, inexistant au demeurant ? L’implication du Hezbollah dans le trafic de cocaïne et la contrefaçon est étayée par de multiples rapports et déclarations officiels – de la Drug Enforcement Administration (l’agence américaine de lutte contre le trafic de drogue), du directeur général d’Interpol, de diverses commissions d’enquête du Sénat américain, de plusieurs think tanks spécialisés, sans oublier les articles de presse qui, entre 2000 et 2012, ont repris les communiqués des services de police équatoriens ou argentins annonçant l’arrestation de trafiquants liés au Hezbollah… Des citoyens allemands sont morts parce que leur voiture était équipée de freins de contrefaçon aimablement distribués par des officines liées au Hezbollah. Des informations éparses, qui toutes aboutissent aux mêmes conclusions, s’étalent sur la place publique depuis une quinzaine d’années. Il suffisait de les rassembler, ce que j’ai fait. J’ai même volontairement comprimé ce chapitre, qui aurait pu constituer un livre à lui seul. Si ces informations sont fausses, que Mlle Daher le démontre.

La naïveté de cette jeune universitaire qui croit qu’il suffit d’interroger les militants d’une organisation totalitaire pour obtenir la vérité a quelque chose de confondant. Il est sidérant qu’elle explique sans rire que le Hezbollah n’est pas un État dans l’État libanais, malgré un système de sécurité sociale (santé, retraite, aide sociale) qui soutient la totalité de la population chiite du Liban, un armement vraisemblablement supérieur à celui de l’armée officielle, un réseau téléphonique propre, un empire médiatique et internet tentaculaire (autant de réalités que j’analyse précisément dans mon livre). Il est comique qu’elle ose dire qu’en 2006 « 5 000 combattants du Hezbollah ont réussi à tenir tête à plus de 40 000 soldats israéliens » simplement parce qu’ils étaient « mieux entraînés », alors que les experts américains et européens savent tous que le Hezbollah n’est pas une milice régionale, mais une armée qui aujourd’hui donne la plénitude de sa mesure en Syrie et qui rivalise, précisément, avec la plus puissante armée du Moyen-Orient, celle d’Israël.

Aurélie Daher n’a, manifestement, pas eu d’autre sources que celles que le service de communication du Hezbollah lui a fournies. Parions même qu’à chacun de ses entretiens, elle était supervisée par un séide du mouvement. Elle reproduit donc une version officielle, et il ne lui a jamais traversé l’esprit qu’elle se faisait baratiner par le Hezbollah. À la belle époque stalinienne, on appelait les personnes comme elle des « idiots  utiles ». Ceux qui mentent en toute bonne foi parce que leur foi les aveugle.

Quelle est la foi d’Aurélie Daher ? Pourquoi une telle servilité ? Deux questions qui jettent un éclairage inquiétant sur la qualité des recherches universitaires menées en France à propos du Moyen-Orient. Penser que cette « experte » pourrait être un jour mandée au Quai d’Orsay pour éclairer nos diplomates sur les menées d’un mouvement impliqué dans l’assassinat d’un ambassadeur de France et de Rafic Hariri a quelque chose d’angoissant.

*Photo : Hussein Malla/AP/SIPA. AP21572885_000001. 

SNCF : «C dans l’air» fait la grève du service public

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scnf caroline roux greve

scnf caroline roux greve

Alors que j’aimais beaucoup Yves Calvi à ses débuts, j’ai tendance à le zapper depuis plusieurs années. Au départ, « C dans l’air », était une émission politique amusante, impulsée par un zébulon goguenard, populiste et jusqu’au-boutiste, qui n’hésitait pas à reposer six fois sa question à ses quatre invités, dans l’espoir qu’un des débatteurs daigne y apporter une réponse claire et argumentée.

Au fil des années, hélas, le show s’est figé :

– Invités tellement récurrents qu’on a souvent des impressions de rediff’.

– Débat en pilotage automatique : avec un peu d’entraînement on peut, dès qu’on a connaissance du plateau, joue les Madame Irma et prévoir ce que vont dire chacun de nos experts et comment ils vont le dire.

– Reportages indigents débités sur un ton si mélodramatique qu’on soupçonne que le speaker qui les commente perd jour après jour un membre de sa famille.

– Et last de la liste, but not least : conception souvent curieuse du pluralisme sur nombre de sujet chauds.

Ce dernier problème vaut qu’on s’y arrête. Je comprends bien que certaines questions fassent consensus sur le fond, et que les différences ne s’expriment qu’à la marge. Ainsi, j’admettrais volontiers que les débatteurs et l’animateur soient tous d’accord entre eux si la question du jour posée par Yves Calvi ou sa consœur du lundi Caroline Roux était du genre :

– Faut-il supprimer toutes les limitations de vitesse en ville ?

– Doit-on légaliser la maltraitance des petits chatons innocents sur YouTube ?

– La France doit-elle s’inspirer de la réforme des rythmes scolaires mise en œuvre au Nigéria par Boko Haram ?

Il se trouve malheureusement, qu’à 17h, sur France 5, l’unanimisme est trop souvent de rigueur. C’est notamment le cas quand on parle d’Europe, de populisme , ou de réchauffement climatique, mais pas que.

À preuve le toc show (© Basile de Koch) d’hier soir, où 100% des invités et 100% de Caroline Roux étaient d’accord pour décréter que la grève des cheminots n’avait aucune raison d’être, et que le chef de l’Etat et son Clémenceau Jr devaient tenir bon face à la CGT et SUD, sans quoi, c’était la République (et le bac philo) en danger.

Certes, il y avait des nuances entre les invités, qui en plus, étaient loin d’être des idiots du village. En vrai cette dernière affirmation vaut pour trois des invités, Christophe Barbier, Catherine Nay, ainsi que pour le subtil Claude Weill, représentant de la tendance old school du Nouvel Obs.  J’ai en revanche beaucoup plus de doutes sur les compétences et le niveau du quatrième invité du jour le spécialiste Bernard Vivier, directeur de l’« Institut supérieur du travail » qui, quels que soient le sujet, la chaîne, ou l’émission, explique sans débander que la CFDT a toujours raison, et le Medef aussi. Avec des experts comme ça, on ne démasquerait pas beaucoup d’assassins à Manhattan ou à Miami.

N’empêche, qu’ils soient malins ou crétin, nos larrons ne variaient que sur les suggestions d’accompagnement. Ainsi, Claude Weill pensait qu’il fallait de la poigne face aux cheminots, mais de la compréhension pour les malheureux intermittents du spectacle. Méchant comme je suis, j’ai failli penser qu’une certaine gauche était plus attachée au Festival d’Avignon qu’aux luttes ouvrières.

Cela dit, je comprends parfaitement qu’on puisse, et que tu puisses, toi lecteur, être contrairement à moi, hostile à cette grève et donc en accord, total ou partiel avec la bande des quatre. Ce que je n’admets pas, c’est qu’on laisse entendre, dans une émission de service public, qu’un seul type d’opinion est légitime, et que les avis contraires sont donc illégitimes.

Imaginez un débat sur la grève de la SNCF où les quatre invités auraient été un représentant de la CGT, un autre de SUD, un dirigeant du Front de gauche et le responsable de la rubrique sociale de L’Huma. Vous auriez trouvez ça grotesque et moi aussi. En matière de pluralisme, c’est pourtant ce qu’on a vu hier soir.

Sexe à l’Université : Doctorats honoris cauda

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Sur l’excellent blog d’Ovidie, « le Ticket de Métro », on apprend que l’Institute for the Advanced Study of Human Sexuality de San Francisco remettra prochainement un doctorat honoris causa à quatre anciennes gloires du cinéma X des seventies. Candida Royalle, Veronica Vera, Veronica Hart et la regrettée Gloria Leonard, diplômée à titre posthume, recevront leur PhD en « études avancées de la sexualité humaine » le 26 juin, tant pour leur brillante carrière d’actrice qu’en raison de leur combat en faveur des droits des femmes, des actrices pornographiques et des transsexuels.

Certains regretteront que la star titulaire de leurs nuits de jeunesse, Sylvia Kristel, manque à l’appel, sa chaise en osier lévitant désormais au paradis des ex-fantasmes de Jérôme Leroy. Oubliée Brigitte Lahaie, sans doute trop franco-française pour figurer sur le tableau d’honneur des ex-hardeuses, malgré son rôle d’infirmière dans l’hilarant Les Prédateurs de la nuit, petite merveille de cinéma Z montée à la truelle par Jess Franco, et ses années de radio passées l’oreille collée à l’alcôve des Français.

Plutôt que de crier à l’injustice trop tôt, jetons un coup d’œil sur le programme de ce mystérieux institut californien. Ses cours pléthoriques proposent une dissection en règle du corps humain, une introduction à la sexologie vue sous l’angle clinique et quelques initiations à l’anatomie relayées par DVD. Visiblement, on est aussi loin de l’érotisme que jadis le marxisme universitaire de la prise du Palais d’hiver. On comprend mieux qu’ils aient boudé notre Emmanuelle. De toute façon, seuls les plus mal embouchés trouveront à redire à cette immixtion du porno dans l’université (à moins que ce ne soit l’inverse).

Jeunes gens, si vous ne voyez pas de raison de vous réjouir de ces gratifications décernées à quelques septuagénaires, mon petit doigt peut vous aider. Vos jours d’infortune sentimentale, quand l’ouverture sur un malentendu tardera à se produire, vous avancerez d’un air narquois : « Laisse aller, c’est pour ton futur doctorat… »

La méchanceté des bonnes intentions

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aymeric caron ruquier

aymeric caron ruquier

J’aimerais pouvoir ne me confronter qu’à des adversaires qui, en défiant mes certitudes, m’obligent à penser mieux que je ne pense par moi-même. J’aimerais ne soutenir que de grandes querelles et opposer à toutes les autres la sagesse de l’indifférence. J’aimerais, en un mot, être la caravane qui passe pendant que les chiens aboient.

Hélas, ce n’est pas possible, ni forcément souhaitable. La caravane doit parfois s’arrêter. Il serait dommage, par exemple, de ne prêter aucune attention à Incorrect, le très médiocre livre du chroniqueur d’« On n’est pas couché » (le talk-show hebdomadaire de la télévision française), Aymeric Caron. Le titre, d’abord, est révélateur. En le choisissant, Aymeric Caron retourne le compliment à ceux qui déplorent l’emprise du « politiquement correct » sur le discours public actuel. « Politiquement correct toi-même ! », dit-il. En effet, que l’on soit bling-bling ou bobo, on met un point d’honneur, aujourd’hui, à ne pas être bourgeois. La bourgeoisie est une classe en voie de disparition. Tout le monde se veut subversif, transgressif, irrévérent. On ne respecte pas les règles, les normes et les protocoles, on les dérange. La publicité elle-même s’adresse au rebelle qui est en nous. Sous l’égide des médias de masse, le monde se remplit ainsi de saints Georges pour- fendant le dragon des idées mortes.[access capability= »lire_inedits »]

Je ne voudrais pour rien au monde priver de leur frisson ces chevaliers intrépides. Mais ceux qui, à l’instar d’Aymeric Caron, accolent le label « politiquement correct » à une opinion dès lors qu’elle leur semble majoritaire se méprennent gravement sur le sens de cette expression. Le politiquement correct est né aux États-Unis dans le grand élan de l’affirmative action, c’est-à-dire du traitement préférentiel réservé désormais aux étudiants issus des groupes ethniques minoritaires. Après l’établissement de critères raciaux pour diversifier les promotions, on a voulu agir sur le langage en bannissant les termes dépréciatifs et sur la culture en mettant fin au règne sans partage des DWEMs (Dead White European Males). Le politiquement correct, autrement dit, est une grande entreprise thérapeutique. Tout doit être fait pour rendre leur self-esteem aux membres des communautés dont les ancêtres ont été persécutés et que blessent encore les stéréotypes de l’idéologie dominante. Aux ravages du mépris, il s’agit donc de substituer une politique de la reconnaissance. Et s’il y a des réalités qui risquent d’entraver cette politique en donnant une mauvaise image de ceux qu’on veut réhabiliter, le politiquement correct, emporté par ses bonnes intentions, les écarte ou les minorise. Bref, pour réparer les torts de l’Occident, le politiquement correct nous prescrit ce qu’il convient de dire, ce qu’il convient de penser et ce qu’il convient de voir.

Il s’est constitué aux États-Unis, en prenant appui sur les travaux de Derrida, de Bourdieu ou de Foucault. Et cette « French Theory », très simplifiée, revient aujourd’hui en  France, notamment sous la plume d’Aymeric Caron quand il annonce à ceux qui croient danser sur un volcan qu’en réalité, ils marchent tranquillement dans la plaine et sous un beau soleil de printemps. À le lire, la France ne rencontre pas de difficultés avec l’immigration, la délinquance n’explose pas et l’islam ne pose aucun problème à l’Europe. Ces bonnes nouvelles, Aymeric Caron ne les a pas inventées : il les tient de nos meilleurs sociologues. Sauf exception, en effet, la sociologie n’est plus la science de la société mais le voile jeté sur la réalité sociale par la critique de la domination. Bâtie tout entière sur l’axiome de la bonté originelle de l’homme, cette critique impute le mal humain à l’inégalité, c’est-à-dire aux dominants. Faire une autre lecture des émeutes urbaines, c’est dénigrer les victimes de la discrimination. Il n’y a qu’un mot pour qualifier une telle attitude : racisme. Et comme les racistes nient que tous les hommes soient des hommes, ils n’ont pas leur place dans l’humanité commune. Ils sont littéralement dégoûtants. Du juif Dreyfus, Léon Daudet disait que sa face était « terreuse, aplatie et basse, sans apparence de remords, étrangère à coup sûr, épave de ghetto ». Regardant à la télévision le raciste Finkielkraut, Aymeric Caron décrit « l’étrangeté grandissante de ses mimiques, la traviolitude désespérante de ses bésicles, l’agitation inquiétante de ses paluches, le saccadé laborieux de son propos… ». Et Caron, qui a lu Freud, cherche dans l’enfance l’origine de toute cette laideur. Si j’affirme que je ne suis pas français comme l’était le général de Gaulle, c’est, selon lui, parce que la tragédie de l’histoire m’a coupé de mes racines polonaises : « Il n’est pas né, écrit Caron de moi, dans le pays où il aurait dû naître, il ne parle pas la langue qu’il aurait dû parler, il n’a pas eu les amis qu’il aurait dû avoir […]. Il pleure sur son identité perdue, qui est sa vraie identité malheureuse. » Mon père, en effet, est né à Varsovie, et ma mère à Lvov. Ils ont grandi en Pologne et ont voulu, de ce fait, me transmettre la haine de cette nation pétrie d’antisémitisme. J’ai, malgré mes parents, soutenu le mouvement Solidarnosc, je suis allé en Pologne, j’ai aimé les films de Wajda, j’ai lu les livres de Czeslaw Milosz et Kazimierz Brandys, j’ai rencontré Adam Michnik. Je ne reprends donc pas entièrement à mon compte la malédiction dont je suis l’héritier, mais il faut une ignorance historique et politique abyssale pour croire qu’un juif d’origine polonaise puisse nourrir une quelconque nostalgie à l’égard de la Pologne.

Et Aymeric Caron n’est pas seul en cause. Son livre a été accueilli dans une collection que dirige Fabrice d’Almeida, un professeur d’histoire du XXe siècle à la Sorbonne. Et il a été publié chez un grand éditeur de la place : Fayard. Qu’est-ce à dire, sinon que, dans le politiquement correct français, l’idiotie va de pair avec l’ignominie ? Plus l’antiracisme est méchant, et plus il est bête. Plus, pour justifier sa vigilance, il se réfère au terrible passé européen, et plus il déforme celui-ci, plus même il le déglingue. Quand je vois l’état où nous a mis le devoir de mémoire, je me dis mélancoliquement qu’on aurait dû essayer l’oubli.[/access]

Mondial : Rouget de Lisle privé de match à Porto Alegre

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mamadou sakho france equipe

mamadou sakho france equipe

Mamadou Sakho est fâché. Le vice-capitaine de l’équipe de France de football, plutôt charmant et vaillant garçon, considère qu’on lui a manqué de respect. Et quand un sportif taillé comme lui vous dit ce genre de choses, il vaut mieux être prudent. Et là, ça ne va pas. ««Je l’ai en travers de la gorge. C’est un manque de respect». Mais qu’est-ce qui le chagrine à ce point Mamadou ? C’est très simple, pour une soi-disant une sono défaillante, il n’y a pas eu de cérémonie des hymnes nationaux avant la rencontre de coupe du monde France/Honduras. Pas de Marseillaise. Et pourtant « c’est une fierté pour nous de pouvoir chanter l’hymne de notre pays avant chaque rencontre », poursuit-il.

Alors, pourquoi a-t-on privé ce travailleur infatigable de Marseillaise ? Le prétexte avancé de la panne ne tient pas. Il aurait suffi de faire chanter le public a cappella comme dans les autres stades. La première hypothèse qui vient à l’esprit est celle d’une intervention de ceux qui n’aiment pas la Marseillaise, chant « sanguinaire, xénophobe et raciste » comme Lambert Wilson et Marie-Christine Blandin. Peu probable, leur pouvoir d’influence ne dépassant pas les limites étroites de leur Région avant redécoupage. Faut-il alors y voir une conséquence de l’autorité morale du quotidien de référence qui, sous la plume confuse de Charles de Laubier, ne propose rien de moins que «la séparation du football et de l’Etat », en proscrivant hymnes et drapeaux. Peu crédible non plus. Prudemment, on n’évoquera même pas l’ombre de Christiane Taubira intervenant pour éviter un nouveau « karaoké d’estrade ».

Je crois qu’il y a une hypothèse, sérieuse celle-là. Quand on voit l’importance que certains joueurs attachent à La Marseillaise d’avant match, on peut penser que les Honduriens ont souhaité ne pas en rajouter. Nettement plus faibles sur le papier, il n’était pas nécessaire de galvaniser un peu plus les Français à l’écoute de l’hymne national du Honduras Tu bandera es un lampo de cielo. Dont voici le cinquième couplet, rarement chanté, tout comme celui de la Marseillaise, mais gravé pour toujours dans le marbre hondurien:

«C’est la France, libre, héroïque,
plongée depuis des siècles dans le sommeil,
qui a répondu, impatiente de vivre,
à l’appel viril de Danton;
c’est la France qui a envoyé à la mort
la tête de son sacro-saint roi
et a dressé, superbe, à ses côtés,
l’autel de la déesse Raison

Inutile de relayer « l’appel viril de Danton ». Trois buts dans la musette, c’est bien suffisant.

*Photo :  CLAIREFONTAINE-EN-YVELINES. 00667018_000002.

Il faut réveiller Laurent Fabius

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fabius hubert vedrine algerie

fabius hubert vedrine algerie

Quel dommage qu’on ne vive plus comme les patriciens de Rome, à deviser couché sur un divan… La semaine dernière, Laurent Fabius s’est à nouveau endormi devant ses interlocuteurs. Encore quelques années et il rejoindra le club très fermé des responsables politiques incapables d’assumer leurs fonctions: Bouteflika, Castro, Houphouët ou encore Eltsine…

Sur les bancs de l’Assemblée, le député de Seine-maritime nous avait habitué à ses petits sommes. Somme toute bien compréhensibles, car les discours fleuves qui bercent l’hémicycle ne sont pas toujours très relevés. En tête à tête avec un ministre de l’Industrie et des Mines algérien, c’est un petit peu plus gênant. Et quand on connaît l’étroitesse et la susceptibilité de nos relations gazières avec Alger, on rit jaune. Déjà à Washington, lors d’un entretien entre MM. Hollande et Cameron, notre chef de la diplomatie s’était laissé aller à une micro-sieste devant les caméras de TF1. Je veux bien concevoir que la conversation ne fut pas passionnante, mais tout de même, un minimum de tenue n’aurait pas fait de mal aux relations franco-britanniques… Au lieu de s’excuser de sa fatigue, Laurent Fabius avait osé rétorquer à Jeune Afrique que c’était volontaire : il peut dormir d’un œil et suivre un discours de l’autre, comme les crocodiles de Yamoussoukro! Il est drôle et futé Laurent Fabius; surtout lorsqu’il se réconcilie sur le dos du père de « l’odieuse Françafrique ». Pourtant, à regarder la vidéo de nos confrères algériens, le crocodile du Grand-Quevilly ne clignote pas seulement d’un oeil, il pique carrément du nez.
Visiblement plus à l’aise pour s’écouter déclamer des indignations morales que pour négocier d’âpres accords nocturnes, serait-il si difficile à Laurent Fabius de se donner la peine d’écouter ses interlocuteurs?
Notre ministre aime voyager, mais travailler…seulement après une bonne nuit! Le 21 février, après une longue négociation à Kiev, Laurent Fabius avait préféré s’envoler pour Pékin plutôt que de vérifier si son accord était accepté par la foule de Maïdan et le parlement ukrainien. Frank-Walter Steinmeier et Radosław Sikorski, abandonnés par leur confrère, avaient dû amèrement constater que non. Mais à quoi bon faire des heures de vol si, à peine posé sur le tarmac, notre ministre des affaires financières (pardon étrangères) s’assoupit dans son fauteuil? Ses homologues allemands et polonais ont compris la leçon: désormais la médiation entre la Russie et l’Ukraine se fait sans nous. Quant aux avions Rafales, avec un tel VRP, Serge Dassault peut se faire du souci! Vous me direz que je suis sévère. À 67 ans, une telle fatigue peut se comprendre. Dans ce cas, que François Hollande ait pitié d’une nuque aussi chétive, qui ne peut supporter plus longtemps un tel fardeau. Que le président de la République donne à son glorieux vétéran la retraite dont il a cruellement besoin. S’il lui faut un bras pour le sortir de son fauteuil du conseil des ministres où ses collègues se gaussent de ses absences, Hubert Védrine sera sans doute heureux d’aider Laurent Fabius à se coucher dans un bon lit…