Le mouvement d’ambassadeurs qui vient d’être annoncé par le Quai d’Orsay est d’importance : il concerne les postes clés de notre diplomatie, ceux dont les titulaires n’ont pas pour occupation principale de distribuer des Ferrero-Rocher lors de réceptions mondaines : Union européenne, Washington, Nations-Unies, Berlin, Pékin, Londres et, dans une moindre mesure, Alger et Rome. Pour accéder à l’un de ces postes prestigieux, il est nécessaire de ne pas se contenter du minimum syndical des qualités exigées pour faire son chemin dans la carrière, dont l’essentiel se résume dans la maxime interne : «  pour faire un bon ambassadeur, il ne suffit pas d’être con, encore faut-il être poli ».

À l’heure des transmissions instantanées, des téléphones rouges ouverts en permanence entre les grands de ce monde, la plupart des chefs de mission, notamment dans les pays de l’Union européenne voient leur rôle limité à la promotion de l’industrie et de la culture française dans les pays où ils sont nommés, ou au contrôle des flux migratoires de populations désireuses de quitter leur misère pour le supposé Eldorado hexagonal.

Quelques « grosses ambassades », cependant, sont amenées à jouer un rôle politique, soit qu’elles aient à traiter au jour le jour des questions de géopolitique planétaires ou régionales, New York pour l’ONU et Bruxelles pour l’UE, soit que l’importance du pays concerné exige que la présence diplomatique française y soit particulièrement active et pointue : la Chine, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la Russie font partie de cette catégorie.

Les titulaires de ces postes sont donc choisis avec le plus grand soin dans le vivier (restreint) des grandes pointures diplomatiques, donc forcément passées par les cabinets ministériels des gouvernements, de gauche comme de droite qui se sont succédé au pouvoir dans les deux dernières décennies. L’influence de ces hommes et de ces femmes est d’autant plus grande que la politique étrangère, en France, n’est pas soumise à un contrôle parlementaire aussi compétent et sourcilleux que dans d’autres démocraties comparables. Pour s’en persuader, il suffit de regarder les retransmissions télévisées des séances des commissions des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale et du Sénat, et de les comparer avec leurs équivalents au Congrès des Etats-Unis, aux Communes britanniques et au Bundestag allemand.  Disons, pour être charitable, que nos parlementaires ont encore une marge de progression à combler pour devenir compétitifs.

C’est pourquoi le décryptage des nominations qui viennent d’être effectuées donne une assez bonne indication sur les orientations de la politique étrangère du duo Hollande-Fabius pour la suite du quinquennat.

On constate tout d’abord que la sensibilité politique des diplomates concernés n’est pas le critère déterminant de leur nomination. Dans les promus, on trouve des ambassadeurs classés à gauche, comme Pierre Sellal, qui abandonne son bâton de maréchal de secrétaire général du Quai d’Orsay, trois ans avant la retraite, pour retourner au charbon à Bruxelles comme représentant de la France auprès de l’Union européenne. Cet ancien directeur de cabinet d’Hubert Védrine, familier des arcanes de l’UE, est un « intergouvernementaliste » intransigeant, imperméable aux chimères fédéralistes chères à Bernard Guetta : le meilleur, donc, sinon pour « réorienter » l’Europe, du moins pour y défendre nos intérêts nationaux. Autre diplomate «  de gauche », Jacques Audibert, ci devant directeur des affaires politiques du Quai et, à ce titre, en charge de la négociation nucléaire avec l’Iran, vient d’être promu « sherpa » de Hollande à l’Elysée, responsable des G8, G20 et autres grands raouts internationaux. C’est à lui que l’on doit en partie la fermeté de la position française face à Téhéran, qui ne manque pas une occasion de tacler la « mollesse » d’Obama dans le marchandage avec les mollahs, et la faiblesse du susdit contre son allié syrien Bachar Al-Assad. Audibert s’entend comme larron en foire avec Gérard Araud, ambassadeur aux Nations-Unies, passé  jadis par le cabinet de François Léotard au ministère de la Défense, homme de la droite « atlantiste », vomi par les « tiers mondistes » du Quai, qui voient en lui un clone français des néo-cons américains. Araud permute avec François Delattre, jusque-là ambassadeur à Washington, qui devait sa promotion  à Nicolas Sarkozy, ravi de faire enrager les mandarins du Quai en nommant ce brillant quadra au poste le plus convoité du Département. Il ne semble pas avoir démérité aux yeux du pouvoir de gauche, qui lui confie  aujourd’hui la gestion quotidienne de notre siège au  conseil de sécurité.

Bonne pioche, aussi, pour les « bébés Chirac » de la diplomatie, comme Maurice Gourdault-Montagne, dircab d’Alain Juppé entre 1995 et 1997, qui quitte Berlin pour Pékin, cible principale de la diplomatie économique dont Fabius veut faire un point fort de notre réseau d’ambassades, à l’image de ce qui réussit si bien à nos amis allemands. On note aussi le retour de Catherine Colonna, autre vedette chiraco-juppéiste, ancienne secrétaire d’Etat aux affaires européennes dans le gouvernement Villepin, qui établit ses quartiers au palais Farnèse à Rome, demeure agréable, et poste d’observation privilégié de l’expérience Renzi, suivie avec intérêt par Matignon et l’Elysée.

Contrairement à la politique intérieure, la politique étrangère de la France de Hollande sait faire des choix clairs, et s’y tenir : soutien sans faille aux monarchies sunnites dans leur affrontement avec les chiites emmenés par Téhéran, lutte sans merci contre le jihadisme, y compris avec le « hard power », défense des intérêts français au sein de l’UE, dans un dialogue franc (terme diplomatique) avec nos amis allemands.  L’heure est au réalisme, et les rêveries droit-de-l’hommistes reportées sine die. Pour cela, il faut les right men and women at the right place, quel que soit leur pedigree politique. C’est notre grande coalition à nous, malheureusement pas encore extensible à d’autres secteurs de notre vie politique…

On constatera pour conclure, et sans entrer dans les détails, que la section LGBT[1. Dont le cri de ralliement est «  Chaque jour, qu’un vent nouveau siffle dans la rue du Quai ! »] du Quai n’est pas mal lotie dans la distribution des prix, ce qui ne saurait déplaire à l’air du temps.

*Photo : NICOLAS MESSYASZ/SIPA. 00681216_000026.

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Luc Rosenzweig
est journaliste.Il a travaillé pendant de nombreuses années à Libération, Le Monde & Arte.Il collabore actuellement à la revue Politique Internationale, tient une chronique hebdomadaire à RCJ et produit des émissions pour France Culture.Il est l'auteur de plusieurs essais parmi lesquels "Parfaits espions" (édition du Rocher), ...
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