À la fin des années 50, la société de production britannique Hammer entreprend de dépoussiérer les grands mythes du cinéma fantastique immortalisés jusque là par les studios américains de la Universal au cours des années 30 (Dracula, Frankenstein, La momie…). Si la firme produit des films en tout genre (thriller, science-fiction -illustrée par la série des Quatermass de Val Guest- films d’aventures préhistoriques…), ce sont les œuvres relevant de l’épouvante gothique qui vont asseoir sa réputation.
Pourtant, lorsque sortent sur les écrans français les (futurs) classiques de Terence Fisher (Frankenstein s’est échappé, Le cauchemar de Dracula…), ils sont accueillis par la presse française avec une certaine condescendance (le genre fantastique est alors jugé infantile) ou provoque le tollé, aussi bien chez les communistes de L’Humanité que chez les catholiques de Radio-Cinéma-Télévision (l’ancêtre de Télérama). Gilbert Salachas, par exemple, écrit à propos du Cauchemar de Dracula :
« Le cinéma qui est un art noble, est aussi, hélas une école de perversion : un moyen d’expression privilégié pour entretenir ou même créer une génération de détraqués et d’obsédés ».

C’est autour du fantastique remis au goût du jour par la Hammer que va naître une cinéphilie « parallèle » qui va se forger une identité propre en s’opposant à une certaine tradition classique. A la suite de quelques excentriques précurseurs (que ce soit Michel Laclos ou le flamboyant Jean Boullet célébrant l’épouvante et le fantastique dans la mythique revue Bizarre), de jeunes gens vont créer au début des années 60 la revue Midi-Minuit fantastique # qui consacre son premier numéro à Terence Fisher.
Le Midi-Minuit, c’est d’abord une salle de cinéma parisienne où sont projetés les films fantastiques (notamment ceux produits par la Hammer) qui suscitent l’admiration de ces jeunes cinéphiles. Pour eux, ces œuvres gothiques apportent un grand vent de libération salutaire puisque les cinéastes qui revisitent le genre (exemplairement, Terence Fisher) n’hésitent pas à figurer plus frontalement la violence et à accentuer la dimension érotique du genre (Christopher Lee qui incarne Dracula est avant tout un grand séducteur de femmes).

Les films que nous proposent aujourd’hui les éditions Elephant Films dans leur très belle collection « Hammer » #* appartiennent à une période où la firme est en déclin. Michael Carreras succède à son père James à la tête de la maison et semble manifester peu d’intérêt pour cette nouvelle activité. De plus, la Hammer est désormais « dépassée » par des cinéastes qui vont plus loin dans la violence (La nuit des morts-vivants de Romero) ou l’érotisme (notamment dans les productions espagnoles et italiennes).
Malgré ça, la firme continue de revisiter les grands mythes du cinéma fantastique et tente, au début des années 70, de se remettre au goût du jour en rendant plus explicite ce qui jusque alors restait suggéré (la violence, le sexe…)

Comtesse Dracula s’inspire du mythe d’Erszébeth Bathory, cette fameuse « comtesse sanglante » réputée pour sa cruauté. Elle aurait, du temps de son règne, torturé et massacré plus de six cents jeunes filles et se serait baignée dans leur sang. Si le personnage a réellement existé, la légende l’entourant a vite enflé pour inspirer de nombreux récits et imprégner l’imaginaire collectif.
Suite à un accident, la comtesse Elisabeth Nadasdy découvre que le sang de sa jeune servante provoque chez elle la faculté de rajeunir. Profitant de cette aubaine, elle se fait passer pour sa propre fille et séduit un jeune et ambitieux lieutenant. Malheureusement, sa jeunesse retrouvée n’est que de courte durée et il lui faudra beaucoup de sang pour reconquérir sa beauté d’antan…
Réalisé par Peter Sasdy, Comtesse Dracula est le deuxième film du cinéaste (après Une messe pour Dracula et avant La fille de Jack l’éventreur) tourné pour la Hammer. Outre l’interprétation magistrale d’Ingrid Pitt qui parvient à donner un visage juvénile et presque touchant à la comtesse Bathory (qui devient, sous les traits de la jeune femme, une héroïne romantique éprise de son beau lieutenant) ; ce sont les caractéristiques du « style Hammer » qui séduisent ici : le soin apporté à la direction artistique (la photo est très belle, les décors sont somptueux…), le dépoussiérage des mythes du fantastique, l’attention toute particulière aux atmosphères lugubres…
Seule réserve : la mise en scène manque peut-être un brin de tonus et n’égale pas celle signée John Hough pour Les sévices de Dracula. S’il n’est jamais question dans le film du « prince des vampires », on retrouve ici une allusion à Carmilla et à cette fameuse « comtesse sanglante » qui revient ici pour transformer le comte Karnstein en vampire.

À la mort de leurs parents, deux sœurs jumelles (les croquignolettes sœurs Collinson) débarquent dans un petit village paumé pour vivre sous la tutelle de leur oncle, un fanatique religieux de la plus belle espèce (Peter Cushing) dont le principal hobby est de traquer les sorcières et les brûler. Autant Maria reste prude et innocente, autant Frieda se sent attirée par le diabolique comte Karnstein qui l’initiera à des rituels maléfiques et au vampirisme…

Le scénario est assez classique mais il est quand même intéressant de noter que le personnage censé incarner la lutte contre le Mal soit un odieux inquisiteur totalement givré. Si le comte Karnstein est un être maléfique qui n’hésite pas à sacrifier de jeunes filles lors de rituels sataniques ; Gustav Weil est un fanatique hypocrite presque pire que son adversaire (même s’il a tendance à s’humaniser au cours du récit). Le grand Peter Cushing incarne avec génie (n’ayons pas peur du mot!) ce personnage austère et inquiétant. Entre ces deux pôles évoluent les girondes jumelles qui apportent un charme indéniable à l’œuvre. Comme d’habitude dans les films Hammer, les décors jouent un rôle primordial et on n’échappera à rien de ce qui fait le sel de cette épouvante gothique : orages, château dans la brume, souterrain plein de toiles d’araignées, crypte lugubre où gisent des crânes…
Malgré ce classicisme, on sent dans ce film (même si on pouvait déjà le constater un peu dans Comtesse Dracula) une volonté de se mettre au goût du jour en pimentant le récit d’une violence parfois surprenante (éventration, décapitation…) et d’un soupçon d’érotisme aussi désuet qu’élégant. Aucune vulgarité dans ces production « so british » mais le charme des jumelles Collinson célèbres pour avoir posé ensemble dans Playboy quelques temps avant). La dimension métaphorique du vampirisme vu comme acte sexuel et transgression fétichiste est ici beaucoup plus explicite que dans les années 50/60.
Naviguant entre la pure tradition du cinéma d’épouvante gothique -mêlant sorcellerie et vampirisme- et une certaine « modernité » ; Hough parvient à réaliser un film aussi haletant qu’envoûtant qui ne démérite pas dans la galerie des grandes réussites estampillées Hammer…

Comtesse Dracula (1970) de Peter Sasdy avec Ingrid Pitt et Les sévices de Dracula (1971) de John Hough avec Peter Cushing, Mary et Madeleine Collinson. Elephant Films.

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est cinéphile. Il tient le blog Le journal cinéma est cinéphile. Il tient le blog Le journal cinéma du docteur Orlof
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