nos limites veilleurs

L’extension matérielle et la prolifération des biens de consommation se feront sans eux. Eux, ce sont Gaultier Bès, Marianne Durano et Axel Rokham. Trois Veilleurs parmi des milliers, qui signent –qui décochent- ce petit essai sauvage et fondateur : Nos Limites. Soit un possessif qui s’offre. Et un coup de revolver à l’américaine que tout le monde aura compris. Souvenons-nous. Les Veilleurs s’étaient assis sur des pelouses avec des lampions et de la poésie « face à la démission de la pensée et au délitement progressif du sens de l’homme et de la cité ». Une ambition toute grecque, toute chrétienne aussi. Et ces trois-là ont la voix qui porte, même à travers le bruit désagréable du monde. Ils ont et la jeunesse et la vision. Et la culture et le souci de l’homme dévasté par la marchandise. Gaultier Bès a 25 ans, il est agrégé de lettres et diplômé de l’Ecole Normale Supérieure de Lyon. Il est la principale main de l’essai. Pas le « chef de file », non,  guère de posture romantique ici. Pour les mers déchaînées sur l’abîme, il faudra repasser. Lui et ses deux amis vont à pied, bien doucement, bien proche du plancher des vaches. Ils ne font pas que « penser le lien social ». Ils le sont. Eux et leurs visages réunis dans la lumière des lumignons.

Voici donc cet essai « pour une écologie intégrale ». Intégrale. Un seul mot qui signale un manque, une pensée que l’on s’était interdit d’avoir jusqu’à présent. Nous avions bien les arracheurs d’OGM. Nous avions bien la « Marche pour la Vie ». Mais rien qui ne fasse la soudure. Rien qui ne relie ces deux ambitions. Pour dire vite : vous pouviez être un libéral-conservateur, militant anti-avortement le dimanche et banquier la semaine. Ou être un altermondialiste à longue moustache la semaine et militant du queer le week-end. Bien entendu, le quadrige des possibles implique qu’il existe des banquiers LGBT.

Mais vous l’avez compris, une hypothèse restait offerte, qui sublime les trois autres. Le José Bové de la Manif Pour Tous. La comtesse de La Rochère à Notre-Dame des Landes. En fait, de« l’écologie qui n’oublie pas l’humain au profit de la nature, ou la nature au profit de l’humain ». Nos auteurs sont-ils véritablement esseulés ? On peut en douter. Thierry Jaccaud, le directeur de la revue L’Écologiste, avait déjà pris position contre le mariage gay en janvier 2013[1. « La vérité pour tous » publié dans L’Aurore du Bourbonnais,  11 janvier 2013.]. Et le 30 avril dernier, le soldat José Bové avait porté l’assaut contre la PMA[2. Radio Notre Dame et KTO, émission du 30 avril 2014 « Je suis contre tout manipulation sur le vivant[…]je ne crois pas que le droit à l’enfant soit un droit »]. Quant à la revue La Décroissance, guère de doute. Son directeur Vincent Cheynet l’a déclaré : « La loi du mariage pour tous contribue à ouvrir la boîte de Pandore de toutes les revendications qui nous conduisent droit au Meilleur des mondes décrit par Aldous Huxley, où la production des enfants est devenue un processus purement technique répondant aux besoins du moment.[3. Promouvoir la décroissance, c’est intégrer les limites », entretien avec La Vie, 15 avril 2014] »

C’est ainsi que ce livre arrive comme une entaille, là où il la faut, au moment où il le faut. Chez les catholiques conservateurs comme chez les écologistes, il vient ouvrir une plaie. Celles des « intérêts égoïstes » à quoi s’accroche chacun d’eux. Nos auteurs ont un bistouri tout neuf, et ils élargissent sous les carapaces respectives. Ce n’est pas forcément beau à voir.

Ce livre est écrit sans complaisance, les maîtres convoqués ont la lame saillante. Soit Ellul et Charbonneau, Latouche et Michéa, Günther Anders et Aldous Huxley. Ivan Illich et Orwell. Un petit aperçu de l’escadron. Nos limites voudrait penser l’écologie jusqu’au bout« car la détérioration de notre environnement ne peut qu’entraîner notre propre déshumanisation ». Le rêve d’une « croissance infinie et illimitée dans un monde qui lui est bien fini et limité » inquiète cette  jeune génération d’après les idéologies. Par delà de vieux clivages qui sont moins des réalités sociales que des abstractions stratégiques, elle en appelle aussi à la décroissance. Mais gare, les mots sont parfaitement choisis :« Loin de fantasmer un « âge d’or » perdu, un « état de nature » idyllique, il s’agit de puiser dans les ressources de notre civilisation et de notre époque de quoi répondre à la fois aux aspirations de l’humanité et aux exigences de notre écosystème ».

Par delà l’occasion surtout, ces trois-là ont choisi le camp de l’homme plutôt que celui des machines. Ce n’est pas qu’ils ont peur. Ils se souviennent du sort de Prométhée sur son piton rocheux.  « Qui veut fabriquer des robots se condamne à réveiller des monstres », préviennent-ils. Alors le rêve d’omnipotence ne peut les étourdir,« jusqu’à présent, la croyance totalitaire que tout est possible semble n’avoir prouvé qu’une seule chose : tout peut être détruit » (Hannah Arendt). Telle est leur souhait. Si tout devient possible, pourvu qu’une chose sache encore rester réelle. Leurs limites. Ils ne l’acceptent pas par défaut, comme s’ils butaient contre un mur, ils l’accueillent par excès, comme s’ils abordaient une rive lumineuse. Les pieds dans le bocage et l’espérance au cœur.

Nos limites. Pour une écologie intégrale. Edition Le Centurion, 2014.

*Photo : FRED SCHEIBER/20 MINUTES/SIPA. 00668333_000006.

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