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La Russie va-t-elle policer la langue?

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« Pour la pureté de la langue », voilà comment le député nationaliste Vladimir Jirinovsky défend sa proposition de loi. Le texte en question propose de punir toutes personnes, physiques ou morales, qui auraient recours, pour s’exprimer en russe, à des mots étrangers alors qu’il existe des équivalents dans la langue littéraire nationale.

Le journal Moskovski monitor raconte le débat qui a lieu autour de la question. Le projet avait été soumis une première fois à l’Assemblée en février 2013, par le groupe parlementaire libéral démocrate, à la tête duquel se trouve le dénommé Jirinovsk, réputé pour ses initiatives nationalistes et sulfureuses. Modifiée, la proposition se trouve de nouveau sur la table des députés.

Ambiance assurée au sein de la Douma. Le député de l’opposition Dmitry Gudkov a qualifié de «  champions de l’idiotisme » les auteurs du texte litigieux.

« Nous ne pouvons plus supporter ces Américanismes et Anglicismes, a répliqué le chef du parti, Vladimir Jirinovsky. Nous ferons une liste des mots interdits […] Elle devrait se trouver sur les tables de tous les journalistes, présentateurs de télévision ou de radio, professeurs ou écrivains. »

Les Russes n’ont plus qu’à tenir leur langue. Le coût des amendes contre les bavards fautifs peut monter, de 200 roubles (c’est-à-dire 4,23 euros) pour les particuliers, à 50000 roubles, (soit 1058.63 euros) pour les entités légales s’appropriant les mots interdits en public.

Le directeur du comité parlementaire de la culture s’est, de son côté, appuyé sur les faits d’armes français. D’après lui, le pays de Napoléon a été le premier à réagir face à l’invasion verbale anglo-américaine, sous forme de recommandation.

Le Kremlin, sans prendre part aux agitations, s’est autorisé une sortie mesurée : « La loi fédérale est suffisamment complète et n’a aucun besoin de définition supplémentaire concernant l’utilisation de la langue officielle. »

Que cette histoire ne vous empêche pas d’apprendre le russe. Elle reste la plus belle langue au monde, après le français bien sûr.

Piketty, l’erreur économique

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piketty capital erreur

Thomas Piketty ne s’en cache pas : il aspire à être le Marx de notre temps – d’où le titre de son dernier ouvrage, Le Capital au XXIe siècle. Mais à la différence de son modèle, Piketty réussit à passer pour un prophète de son vivant, comme en témoigne le succès de son livre, best-seller en France et aux États-Unis.

Reste à savoir si cette aura est méritée, donc à examiner sa thèse qui repose principalement sur deux idées. Primo, la part des revenus du capital (entendez essentiellement les profits) est appelée à croître inexorablement aux dépens des revenus du travail (soit, pour faire simple, les salaires). Deuxio, le rendement du capital est d’autant plus élevé que le capital initial est important ; c’est-à-dire, pour dire les choses vulgairement, que plus on est riche, plus on s’enrichit rapidement.
Dès lors, conclut Piketty, le capitalisme porte en lui une force de divergence qui fait que les grandes fortunes tendent inexorablement à s’auto-reproduire et les entrepreneurs à se transformer en rentiers ; à terme, prédit-il, et à moins que l’on agisse pour contrer cette tendance – par la fiscalité, évidemment –, nous vivrons dans une société dominée par une poignée d’immenses fortunes dynastiques tandis que la majorité ne possèdera, pour ainsi dire, rien.[access capability= »lire_inedits »]

Le deuxième postulat de Piketty, celui que je voudrais examiner précisément, est qu’il existe une relation positive entre la taille du capital initial et son taux de rendement – plus c’est gros, plus ça rapporte.
Pour étayer cette affirmation, l’auteur s’appuie sur le classement des milliardaires publié par le magazine Forbes depuis 1987[1. Voir Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle (Seuil), p. 692 et suivantes.]. Voici ce qu’il y a déniché : en 1987, les 0,000005% les plus riches du monde (1 personne sur 20 millions, soit environ 143 personnes en 1987 et 234 en 2013), disposaient en moyenne d’un patrimoine évalué à 2,8 milliards de dollars actuels[2.  J’utilise ici les chiffres de Piketty sans ses effets de manche qui consistent à prendre quelques libertés avec les arrondis et à comparer des dollars de 1987 à des dollars de 2013.] ; or, en 2013, la fortune moyenne de ce groupe était passée à 14 milliards. Ainsi, nous dit Piketty, en vingt-six ans, ces ultrariches se sont enrichis de 6,4% net d’inflation alors que le patrimoine moyen du commun des mortels ne progressait que de 2,1%. Pis encore, si on procède au même calcul pour le 0,000001% (1 personne sur 100 millions), leur capital a progressé de 6,8% ; soit 4,7% de plus que la moyenne.

Ite missa est. Même si Piketty admet volontiers que la taille de son échantillon est trop restreinte pour en tirer des conclusions définitives, nous sommes priés de déduire de ces chiffres que les ultrariches s’enrichissent structurellement plus vite que les autres. En extrapolant cette tendance, conjecture-t-il, les héritiers des 1 400 milliardaires actuels pourraient détenir jusqu’à 59,6% du patrimoine mondial en 2100.
Ne tergiversons pas plus longtemps : cette conclusion est un non sequitur (une impossibilité logique) absolu. Elle repose, au mieux, sur une erreur de raisonnement et, au pire, sur une fraude intellectuelle. Voici pourquoi.
Imaginez, par hypothèse, que les 143 personnes qui formaient le 0,000005% de 1987 aient, depuis, perdu l’intégralité de leur fortune et que le 0,000005% de 2013 soit entièrement composé d’entrepreneurs partis de rien ayant gagné chaque dollar dont ils disposent aujourd’hui. Est-ce incompatible avec les données que nous présente Piketty ? Absolument pas. Est-ce incompatible avec ses conclusions ? Radicalement : ça signifierait que nous vivons dans un monde où les héritages partent en fumée et où la fortune récompense le talent, le travail et la prise de risque.
Laissez-moi insister sur ce point : je n’ai aucun moyen d’affirmer que les x% les plus riches d’aujourd’hui sont tous des entrepreneurs ; pas plus que Piketty, sur la base de ses données, n’a le droit de conclure que ce sont des héritiers. Ce que j’affirme, en revanche, c’est qu’il est fallacieux de déduire de ces chiffres que les riches s’enrichissent structurellement plus vite que le commun des mortels. Cela peut être vrai si et seulement si les x% d’aujourd’hui sont – au moins en grande partie – les mêmes personnes que les x% de 1987 ou leurs héritiers.

En l’occurrence, les seules données dont nous disposons nous sont données par Forbes et concernent les 1 645 milliardaires identifiés en 2014 : d’après le magazine[3. Kerry Dolan et Luisa Kroll, <em>Inside The 2014 Forbes Billionaires List : Facts And Figures</em> (<em>Forbes</em>, 3 mars 2014).], deux tiers d’entre eux ont construit leur fortune de leurs propres mains, tandis que le profil de l’héritier qui continue à s’enrichir ne correspond qu’à un cinquième de l’échantillon[4. Sachant que, contrairement à ce que semble croire Piketty (p. 686), ces derniers ne sont pas nécessairement que de riches oisifs qui se contentent de faire appel aux services de gestionnaires de fortunes.]. Cerise sur le gâteau, toujours d’après Forbes, c’est une tendance lourde depuis que ce classement existe : il y a de plus en plus de self-made men et de moins en moins d’héritiers. De même, d’après les calculs du Crédit suisse[5. Credit Suisse Research Institute, Global Wealth Report 2013 (p. 28).], seuls 52 des 613 milliardaires identifiés en 2000-2001 l’étaient toujours dix ans plus tard.

Voilà le tour de passe-passe de Piketty. Ceux qui se sont déjà livrés à l’exercice qui consiste à étudier l’évolution d’une population (humaine ou autre) dans le temps le connaissent sous le nom de biais du survivant : en mesurant l’évolution du patrimoine des x% les plus riches chaque année, on élimine de facto ceux qui n’ont pas « survécu » dans l’échantillon – c’est-à-dire ceux qui se sont appauvris – et on en conclut, à tort, que les riches s’enrichissent toujours plus vite que les autres. Quant aux ultrariches d’aujourd’hui, il va de soi qu’ils se sont beaucoup enrichis ces dernières années sans quoi, justement, ils ne seraient pas ultrariches ; c’est même heureux, à vrai dire : si ce n’était pas le cas, cela signifierait que nous vivons vraiment dans un monde de fortunes dynastiques.

Bref, toutes les études, sauf celle de Piketty, montrent une mobilité importante et croissante de la richesse, et il est plus que vraisemblable que l’idée selon laquelle il existe une relation statistiquement significative entre le niveau initial et le taux de croissance du capital relève de l’auto-conviction. Très clairement, à long terme, le taux de croissance de votre patrimoine ne dépend pas du niveau de votre fortune actuelle mais de la structure de votre portefeuille : sur la période 1987-2013, le moindre portefeuille d’actions américaines raisonnablement diversifié rapportait environ 7,5% en moyenne (net d’inflation, mais avant impôts) et ce, que vous ayez disposé au départ de 10 dollars ou de 10 milliards.
Ah ! Bien sûr, investir ses économies en actions comporte quelques risques alors que ce bon vieux livret A nous offre le confort douillet des intérêts qui tombent avec la régularité d’un coucou suisse. J’en sais quelque chose, et ce n’est pas moi qui vous dirai le contraire. Mais c’est la règle du jeu ; là où Piketty invente deux lois fondamentales du capitalisme (sic !), je vous en propose une seule : ce qui distingue fondamentalement le capitalisme de tous les autres modes d’organisation économique imaginés jusqu’ici, c’est que la prise de risque y est rémunérée. Faites-en ce que vous voulez.[/access]

*Photo: MAGALI DELPORTE/THE TIMES/SIPA.00683026_000009

Parlement européen : pas facile de rester groupir !

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Alors que la semaine dernière Giovanna Pancheri, une correspondante d’un média italien à Bruxelles annonçait sur twitter la formation d’un groupe au Parlement européen par Marine Le Pen, il s’avère aujourd’hui qu’elle a été devancée par son désormais adversaire eurosceptique, le britannique Nigel Farage. C’est en effet le leader de l’UKIP qui a annoncé hier la formation de son groupe à Strasbourg.

Notre consœur avait un peu précipitamment attribué à Marine Le Pen le renfort de deux députés lituaniens du Partija Tvarka ir Teisingumas lesquels, en fait, n’avaient que très peu de chances de manquer à Farage. Avec ces derniers, son propre parti, mais aussi le Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo, une Lettone du ZZS-LZS, deux Suédois du SD, et un Tchèque du SSO, il en manquait à son groupe, l’ALD, une seule nationalité pour être officiellement constitué. Et c’est là que la patronne du FN doit l’avoir mauvaise puisque c’est parmi les élus du FN que le taquin Farage est allé trouver son bonheur.

Joëlle Bergeron qui était sur la liste mariniste de la circonscription Ouest s’était fait connaître pendant la campagne pour avoir expliqué qu’elle était favorable au droit de vote des étrangers aux élections locales. Elle avait été immédiatement désavouée en haut lieu et invitée, aussitôt élue, à démissionner pour laisser la place à un suivant de liste plus conforme à la ligne du parti.

Non seulement Joëlle Bergeron n’a pas obéi à l’injonction mais elle a rejoint Farage, véritable camouflet pour Marine Le Pen qui, elle, n’a toujours pas pu constituer de groupe. Rien ne dit qu’elle y parviendra finalement puisque les négociations s’éternisent. Il semble que le renfort éventuel du KNP polonais ne soit pas du goût de l’allié Wilders. Pour l’instant, Farage mène 1 à 0. Et même si Marine Le Pen parvient à égaliser sur le fil, les Anglais auront emporté une bataille. Suffira-ce à les consoler du Mondial ?

Siemens : roi du monde inique?

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Au moment où le géant allemand Siemens peaufine, avec Mitsubishi, son offre d’achat de certaines activités d’Alstom, on découvre, en lisant la presse israélienne une facette peu connue du conglomérat allemand. Plus précisément, on y découvre certaines méthodes peu orthodoxes ayant contribué aux si bonnes performances affichées par Siemens.

Pour resituer le contexte de ces révélations, rappelons qu’un ancien juge israélien purge actuellement une peine de six ans de prison : il a été condamné pour avoir favorisé les intérêts de l’industriel allemand dans des appels d’offres à l’époque où il était membre du directoire de l’IEC (l’EDF israélien),

Par ailleurs, quatre autres suspects, tous israéliens, ont été placés en garde à vue dans le cadre d’une enquête plus approfondie. Ceux-là, parmi lesquels l’ancien DG de Siemens Israël et un haut dirigeant de l’IEC,  sont soupçonnés d’avoir donné et reçu 16 millions de dollars (11.7 millions d’euros) de pots de vin.  Si on ajoute le million de dollars versé à l’ancien juge, on pourrait estimer à 17 millions de dollars les sommes versées par Siemens en Israël pour détourner des appels d’offres.

C’est dans ce climat -un rien délétère- que les enquêteurs israéliens viennent de mettre la main sur des éléments semblant indiquer que l’affaire israélienne n’est que la partie émergée de l’iceberg. Selon les estimations de l’autorité israélienne des marchés financiers, Siemens aurait dépensé environ un milliard d’euros dans d’autres pays pour s’assurer de nombreux contrats – on ignore si la France en fait partie. Ces dessous-de-table sont à la mesure de la valeur colossale des ces marchés et des marges XXL qu’ils génèrent. Cela donne aussi une petite idée de la face cachée du modèle allemand. Le manque de compétitivité de l’industrie française serait-il dû à un excès d’honnêteté ? 

*Photo: LCHAM/SIPA.00686209_000003

GPA : Les femmes et les enfants d’abord!

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Certains font actuellement un lobbying intensif pour obtenir la légalisation de la gestation pour autrui, soit directement, soit indirectement à travers la reconnaissance de la filiation d’enfants nés d’une mère porteuse à l’étranger. Pourtant, cette pratique est incompatible avec les valeurs fondamentales de notre civilisation, donc contraire au droit tant français qu’international.
Quelles que soient l’affection ou les capacités éducatives des « parents intentionnels », l’enfant né de GPA est remis à autrui par sa mère ou par des intermédiaires contre rémunération ou tout autre avantage, ce qui est la définition de la vente d’enfant, interdite « à quelque fin que ce soit et sous quelque forme que ce soit » par la Convention relative aux droits de l’enfant. Certains prétendent promouvoir une GPA éthique. Même dans ce cas, l’enfant est l’objet d’une convention et on dispose de lui. La faculté de disposer d’un bien est un attribut du droit de propriété, or en droit international, la « condition d’un individu sur lequel s’exercent les attributs du droit de propriété ou certains d’entre eux » s’appelle l’esclavage.  

Les enfants issus d’une gestation pour autrui peuvent avoir jusqu’à six « parents » : les parents génétiques (donneurs d’ovocyte et de sperme), la mère porteuse, son mari en vertu de la présomption de paternité et enfin les « parents intentionnels ». Leur filiation est manipulée au point qu’il leur est difficile de savoir qui ils sont. Ils sont conçus dans le but d’être abandonnés, ce qui constitue une grande violence, cause de souffrance et d’insécurité. Pourtant, selon la Convention relative aux droits de l’enfant, « Les Etats parties s’engagent à respecter le droit de l’enfant de préserver son identité » et « prennent toutes les mesures appropriées pour protéger l’enfant contre toute forme de violence (…) ou d’abandon ».

Si quelques unes peuvent être réellement volontaires et bénévoles, la plupart des mères porteuses acceptent ce rôle pour l’argent : 1500 à 6000 $ en Inde, ce qui peut représenter dix fois le salaire annuel du mari, autour de 20.000 $ aux Etats-Unis[1. Ces sommes représentent moins du quart de ce que les « parents intentionnels » déboursent pour acquérir l’enfant.]. Dès lors que des sommes élevées sont en jeu, les femmes ne sont plus réellement libres. Certaines sont même poussées, voire contraintes, par leur mari, dans une nouvelle forme de proxénétisme. Dans certains cas extrêmes, il s’agit véritablement de traite des femmes. Pourtant, les Etats se sont engagés à « réprimer, sous toutes leurs formes, le trafic des femmes et l’exploitation de la prostitution des femmes »[2. Convention pour l’élimination de toutes les formes de discrimination contre les femmes].

Porter un enfant n’est pas anodin ni sans risque pour la santé de la femme. Dans un contrat de gestation pour autrui, l’important est l’enfant, les soins apportés à la mère après la naissance étant secondaires. Le plus souvent, la mère accouche par césarienne pour faire coïncider la naissance avec les billets d’avion des « parents intentionnels ». La mortalité maternelle restant élevée dans certains pays, les décès de mères porteuses ne sont guère rapportés par les médias. Deux affaires ont cependant été rendues publiques en Inde en 2012. En mai, une femme est décédée après avoir mis au monde un enfant pour un couple américain. Elle avait deux enfants, restés orphelins. A l’automne, une autre est morte à cause d’une hépatite contractée pendant la grossesse. Les atteintes à la vie et la santé de la mère ne sont pas réservés aux pays en développement. Au Royaume-Uni en 2005, une mère porteuse est morte en couches. Une autre a été sauvée de justesse aux Etats-Unis en 2011.

La mère porteuse n’est pas la seule femme impliquée dans la procédure. Actuellement, la plupart des candidats à la GPA ont recours à un don d’ovocytes. Si en France il s’agit bien d’un don, parfois plus ou moins contraint[3. Cf. le rapport de l’IGAS (mars 2011).] ailleurs c’est presque toujours une vente. Aux Etats-Unis, de nombreuses jeunes filles vendent leurs ovocytes afin de payer leurs études. D’interminables questionnaires permettent de sélectionner les meilleures pourvoyeuses pour assurer un bébé de qualité : apparence physique, appartenance ethnique, niveau d’études, profession, capacités artistiques ou sportives, religion, vie sexuelle, antécédents médicaux etc, le tout concernant la candidate et sa famille élargie pour avoir un bébé sur mesure, y compris le choix du sexe. En Inde, des cliniques affichent sans vergogne des tarifs trois fois supérieurs si la donneuse est blanche plutôt qu’indienne. Le prélèvement d’ovocytes est une procédure invasive et risquée, nécessitant une stimulation ovarienne (à l’origine de nombreux cancers) qui permet de prélever au moins une dizaine d’ovocytes à la fois, parfois le double. Le nombre d’ovocytes des femmes étant limité, c’est leur fertilité future qui est affectée. Il s’agit bien là aussi d’une forme d’exploitation des femmes[4. Voir les films Eggsploitation et Breeders du Center for Bioethics and Culture.].

L’expérience des rares pays qui ont décidé d’admettre la GPA en l’encadrant montre d’une part que le caractère non commercial est illusoire – en Angleterre par exemple, la « compensation raisonnable » autorisée constitue en pratique une véritable rémunération – d’autre part que la GPA encadrée ne suffira jamais à répondre à la demande : il n’y aura jamais assez de femmes volontaires et, dans la majorité des cas, les candidats à la GPA n’entreront pas dans les conditions légales. De nombreux Anglais vont ainsi se procurer des enfants en Inde. La demande étant supérieure à l’offre, il est inévitable, si la GPA n’est pas totalement prohibée y compris dans ses conséquences, que des personnes y aient recours à l’étranger, contribuant à l’exploitation des femmes et à la marchandisation des enfants. Le tourisme reproductif est un marché en plein essor – on parle de 2 milliards de dollars rien que pour l’Inde – si bien que les réseaux mafieux de toutes sortes y prolifèrent.

Reconnaître la filiation d’enfants nés par GPA à l’étranger reviendrait à en admettre le principe, ce qui est inacceptable. Le désir d’enfant ne peut justifier un prétendu droit à l’enfant, qui ne serait alors plus qu’un produit répondant à des normes de qualité. Ce désir ne peut pas davantage permettre d’utiliser une personne, la mère porteuse, comme un moyen pour le satisfaire. Aucune autre solution que l’interdiction ne peut être appropriée parce que la gestation pour autrui est en elle-même une violation de la dignité humaine, tant de la mère que de l’enfant.

*Photo: FAYOLLE PASCAL/SIPA. 00674993_000003

Syrie, Irak, Liban : La fin de Sykes-Picot?

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On connaissait déjà les conflits israélo-arabes, l’échec du panarabisme, les printemps arabes. Dans ce nouvel épisode, deux États, l’Irak depuis 2003, la Syrie depuis 2011, sont carrément entré en état de déliquescence accélérée. La géographie politique du Moyen-Orient, façonnée par la colonisation franco-britannique, semble sur le point de s’effondrer. Kurdes et Arabes, sunnites et chiites s’opposent. Le Liban, déjà fragile,on le sait, pourrait être la prochaine victime.

Les récentes fulgurances de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL), opérant tant en Irak qu’en Syrie, l’exacerbation des tensions confessionnelles au Liban suite à l’intervention du Hezbollah en Syrie, permettent au moins de savoir que ces différents conflits fusionnent en une seule zone opérationnelle de combats.

Les frontières vont-elles être redessinées ? En d’autres termes, assiste-t-on à la « fin de Sykes-Picot » (selon l’expression consacrée par les commentateurs), ces accords (1916) qui ont ébauché des frontières ne se superposant nullement aux frontières ethniques et confessionnelles ?

Pour F. Gregory Gause III, la réponse est claire : non. Mais on pourrait voir la transformation de la Syrie et de l’Irak en ce que Robert Jackson appelle des « quasi-États », c’est-à-dire des États dont la souveraineté est internationalement reconnue mais qui n’exercent pas ses attributs de base, c’est-à-dire contrôle effectif du territoire et des frontières et monopole de la violence légitime, selon la formule de Max Weber.

Il faut en effet noter que le Liban, en guerre civile ouverte de 1975 à 1990, ne s’est pas divisé en autant d’États qu’il compte de communautés.  Le gouvernement régional Kurde en Irak dispose depuis 1991 de tous les attributs de la souveraineté (ses propres forces armées, le droit de nouer des relations internationales, etc.), soutenu en cela par les Etats-Unis et l’ONU, mais n’a jamais proclamé son indépendance. Les outsiders, qui ont dessiné cette région, n’ont aujourd’hui aucun intérêt à la voir changer, du moins formellement.

On peut néanmoins retourner cette logique comme le fait Ariel I. Ahram, pour qui un « quasi-État » peut tout autant désigner une entité politique contrôlant de facto un territoire et des frontières mais qui n’est pas reconnu de jure par la « communauté internationale ». C’est le cas du Somaliland, par exemple. Il en sera peut-être de même, demain, pour les territoires occupés par l’EIIL et le Kurdistan syrien.

L’EIIL contrôle aujourd’hui une zone qui fait fie des frontières, partant de Racca en Syrie jusqu’à Falloujah en Irak, à 70km de Bagdad, en passant par Deir ez-Zor et Mossoul. Il se décrit lui-même comme un État islamique, et non pas une simple organisation ou une armée, et progresse désormais en fonction de ses propres intérêts indépendamment des puissances étrangères. À cette fin, il n’hésite pas à s’allier aux tribus locales pour s’enraciner dans la région. De manière plus surprenante, il génère ses propres taxes, prélevant l’impôt sur des activités commerciales, sur les télécommunications à Mossoul, ou en imposant la jiziya (tribut payé par les non-musulmans) aux chrétiens de Raqqa. Il utilise même canaux et barrages comme une arme contre les zones qu’il ne contrôle pas. Enfin, EIIL est non seulement riche des rançons et des pillages, mais aussi des revenus du pétrole de Mossoul et des 425 millions de dollars qu’il y a trouvé dans la banque centrale de la ville.

Le Parti de l’union démocratie kurde en Syrie, affilié au PKK, a proclamé l’autonomie de la zone de peuplement kurde et agit lui-aussi comme un État. Il subventionne le carburant, les agriculteurset tend à monopoliser la violence légitime, contre les incursions des milices islamistes. En Irak, les Kurdes ont profité de l’incursion de EIIL pour prendre Kirkouk qu’ils revendiquent depuis longtemps comme capitale régionale. Il y a peu à parier qu’ils s’y installeront définitivement.

Même si les outsiders interviennent plus directement dans cette affaire (et ils interviendront probablement, car on imagine mal comment l’Iran, entre autres, pourrait tolérer la constitution d’un califat sunnite si hostile au chiisme que même Al-Qaida l’a répudié), il semble peu probable qu’ils puissent mettre fin à cette dynamique de redéfinition. Le système, tel qu’il est organisé, implose. La seule solution serait de faire de l’Irak, de la Syrie et du Liban des États qu’ils n’ont jamais été, c’est-à-dire capables de fournir des services publics de qualité, d’assurer la sécurité, une justice équitable, de soutenir une économie créatrice d’emplois, etc. C’est bien sûr une perspective tout à fait illusoire.

Y a-t-il eu une occasion manquée ? Ces États auraient-ils pu répondre à ces critères ? Rien n’est moins sûr. Comme Henry Laurens le rappelle, dès l’après Première Guerre, les élites locales furent dépossédées de leur destin. Les États issus de la conférence de San Remo (1920), entérinant le partage franco-britannique, ne purent jamais se prévaloir d’une légitimité complète. Le nationalisme arabe proposa comme remède, sans succès, la constitution d’un État unitaire arabe. Devant l’échec, seuls des régimes autocratiques appuyés sur une minorité favorisée par les colonisateurs, les alaouites en Syrie, les sunnites en Irak, purent faire durer le découpage territorial. En résultat un ressentiment durable, un antagonisme ethnico-religieux prêt à exploser au premier signe de faiblesse. Ce sera la majorité chiite d’Al-Maliki en Irak,retranchant systématiquement les sunnites en dehors du gouvernement (provoquant, au passage, une guerre civile chiite/sunnite en 2006-2007, épurant Bagdad de ses sunnites). Conséquence directe d’une marginalisation historique des chiites dans le sud pauvre et agricole lors des années de domination sunnite sous la monarchie Hachémite puis sous Saddam. Situation idéale au développement d’un radicalisme sunnite, qui a conquis si facilement le nord de l’Irak avec EIIL.

Le presque siècle de relative stabilité des frontières a probablement marqué la géographie mentale des habitants de la région. Mais l’accélération de l’Histoire pourrait révéler ce qui travaille intérieurement les habitants de la région face à la décrépitude des leurs États. La conséquence la plus durable pourrait être la suppression de l’idée de Liban, de Syrie et d’Irak comme États et identités nationales. Les insiders travaillent aujourd’hui à la définition d’un système cohérent pour remplacer Sykes-Picot. Reste à savoir si ce système saura intégrer la diversité ethnico-religieuse des États actuels, ou s’il faudra passer par la formation d’États-nations culturellement homogènes. La tendance mondiale actuelle paraît privilégier la deuxième voie (Ukraine, Mali, Nigéria, séparatismes catalans et écossais, etc.).  Il faudra alors oublier, dans l’immédiat, tout rêve de réunir l’Oumma ou les Arabes en une seule nation.

*Photo : wikicommons.

My president is rich

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argent president conseiller

On prête chez nous peu d’intérêt aux élections dans les pays d’Europe centrale et orientale, sauf quand elles donnent matière à se faire peur à bon compte, comme dans la Hongrie de Viktor Orban et du parti néo-nazi Jobbik. Depuis que les héros de la dissidence anticommuniste, comme Lech Walesa ou Vaclav Havel, ont quitté le pouvoir, ces pays sont sortis de nos écrans-radars . Ils mènent leur petite popote démocratique dans leur coin, et leurs dirigeants se succèdent sans avoir eu le temps de laisser une empreinte hors de leur terroir d’origine. Les anciens communistes se sont très souvent métamorphosés en sociaux-démocrates affairistes, et les conservateurs tentent, avec plus ou moins de succès, de mobiliser les passions nationalistes de populations avant tout préoccupées de réussite individuelle et de bonheur familial.

Résultat : on s’est lassé de ce jeu démocratique auquel on avait aspiré avec tant de force dans les jours exaltants de novembre 1989. Gauche, droite, centre… quelle importance ? En un quart de siècle, les peuples de la nouvelle Europe ont pu observer l’inanité de ces catégories de la science politique classique auxquelles les  vieilles démocraties occidentales s’accrochent encore désespérément. Pratiquant l’alternance en accéléré, Tchèques, Slovaques, Polonais et autres Slovènes ont pu constater que la corruption, l’incompétence, la médiocrité des dirigeants étaient également distribuées sur tout l’échiquier politique. Et ils en ont tiré les conséquences : une abstention qui augmente de scrutin en scrutin, et l’ascension fulgurante de personnalités issues du monde des affaires, ayant bâti leur fortune et leur notoriété sur le terreau de la décomposition du système communiste.[access capability= »lire_inedits »]

Andrej Babis, fils de haut fonctionnaire économique de l’ancien régime tchécoslovaque, est devenu milliardaire en privatisant, à son profit, la plus grande partie du complexe industriel agro-chimique de son pays. Avec un sens aiguisé du paradoxe, il se lance en 2013 en politique en créant un parti sous le sigle ANO, acronyme tchèque pour « Association des citoyens mécontents », qui devient, dès sa première participation aux élections législatives d’octobre 2013, la deuxième formation du pays avec près de 20% des voix, talonnant le Parti social-démocrate. Il est aujourd’hui l’homme fort du gouvernement, vice-premier ministre en charge de l’économie. Sa volonté de gérer le pays comme une entreprise semble très bien convenir à des Tchèques échaudés par les frasques idéologiques de leur ancien président Vaclav Klaus, émule de Margaret Thatcher et anti-européen rabique. De plus, ils le pensent imperméable à la corruption qui gangrène la classe politique et l’administration tchèques : trop riche pour être tenté par les misérables prébendes empochées par ses prédécesseurs à l’occasion de marchés publics faisandés.

Quand Prague tousse, Bratislava s’enrhume : pour ne pas être en reste avec leurs cousins tchèques envers lesquels ils souffrent toujours d’un complexe d’infériorité, les Slovaques, à la surprise des chancelleries occidentales toujours en retard d’un train, se sont dotés récemment d’un nouveau président de la République, Andrej Kiska, lui aussi issu du monde des bonnes affaires. En dix ans, de 1996 à 2006, grâce aux énormes profits réalisés dans le crédit à la consommation à des ménages avides de biens dont ils avaient été privés au temps du communisme, il a fait son entrée dans la catégorie des multimillionnaires en dollars. Retiré des affaires fortune faite, il endosse le costume de philanthrope à la tête de sa fondation Dobry Anjel (« Le Bon Ange »), qui prend sous son aile les laissés-pour-compte de l’économie de marché. Il se définit comme « centriste sans étiquette », ce qui le dispense de fournir à ses électeurs la moindre aspérité idéologique à laquelle ils pourraient se raccrocher, pour y adhérer ou la contester…

On ne s’en étonnera pas, les espoirs de ceux qui rêvent, à Kiev, de voir l’Ukraine échapper à la mainmise de Poutine se tournent aujourd’hui vers un tycoon local : Petro Porochenko, qui a fait fortune dans le chocolat et la confiserie, est devenu en un éclair le favori de l’élection présidentielle du 25 mai. Pour les Ukrainiens, son argent, au moins, ne sent pas le gaz, corrupteur universel de tous les dirigeants qui se sont succédé au pouvoir depuis l’indépendance.

On aurait tort de se gausser, chez nous, de ces peuples confiant leur destin à des hommes dont l’énergie s’était jusque-là employée  à construire, en une demi-génération, des fortunes personnelles considérables. Nous vivons dans l’illusion que, dans nos démocraties, les hommes de valeur et de talent sont confrontés à un choix qui les engage pour la vie : faire fortune ou briguer les plus hautes fonctions de la République. L’ascétisme (relatif) exigé par la carrière politique trouverait alors sa compensation dans la jouissance procurée par l’exercice du pouvoir, et l’espoir de voir son nom perpétué honoré sur les plaques de rue et au fronton des écoles. Il semble que nombre d’hommes politiques de premier plan ne voient plus les choses de cette façon. Le modèle de Cincinnatus retournant cultiver son modeste champ après avoir sauvé la patrie romaine n’a pas survécu à la déconfiture des humanités classiques dans nos écoles. Accéder au sommet de l’État, ce qui demande des années d’efforts et de sacrifices, mérite bien qu’une fois expiré le CDD accordé par les électeurs, on puisse utiliser les compétences – et plus encore les relations – acquises dans les fonctions occupées pour rester dans la course des riches et puissants. Ce n’est pas avec une retraite cumulée de 10 000 ou 20 000 euros mensuels qu’un politicien de haut rang peut continuer de jouer dans la cour de la jet-set mondiale. Tony Blair et Gerhard Schröder ont donné le signal : ils ne se contentent pas, comme Bill Clinton, de toucher les dividendes de leur carrière passée en donnant des conférences à 200 000 dollars le cachet.

Les entreprises de conseil qu’ils ont fondées dès leur départ du pouvoir engrangent des bénéfices annuels impressionnants : 20 millions de livres en 2013 pour l’ancien premier ministre britannique, à peu près autant pour l’ancien chancelier passé sans transition au service de Gazprom après sa défaite, en 2005, face à Angela Merkel. L’icône des Verts allemands, Joschka Fischer, ancien ministre des Affaires étrangères, met aujourd’hui tous ses talents rhétoriques et relationnels au service de Siemens, BMW, et du géant allemand de l’énergie RWE, entreprises dont la fibre écolo est bien connue, pour un bénéfice annuel de 2 millions d’euros de sa société de conseil berlinoise JF&C. En France, en toute discrétion (nos journalistes d’investigation patentés semblent peu intéressés par le sujet[1. À la notable exception d’une enquête fouillée sur Dominique de Villepin d’Ariane Chemin et Emeline Cazi parue en janvier 2013 dans Le Monde .], Dominique de Villepin, Hubert Védrine, Bernard Kouchner semblent tirer relativement bien leur épingle du jeu de la bonne paye mondialisée. Nicolas Sarkozy, qui avait naïvement confié son projet de «  se goinfrer » dans ce genre de job, au cas où le sort des urnes lui serait défavorable en 2012, a pour l’instant différé cette noble perspective pour ne pas obérer un éventuel retour dans l’arène politique. Quant à Dominique Strauss-Kahn, les circonstances ont fait qu’il a sauté la case Élysée pour se rendre directement à la case Picsou : le fonds d’investissement qu’il a monté avec sa fille ambitionne de lever au moins 2 milliards de dollars, en s’appuyant sur le réseau relationnel mondial tissé lors de son séjour au FMI.

C’est alors qu’on est assailli par un doute : l’action de nos plus hauts dirigeants ne serait-elle pas surdéterminée par les bénéfices escomptés dans leur vie d’après le pouvoir ? Pour être rentable, l’activité de « conseil » (en fait de lobbyiste de luxe) de nos elder statesmen doit s’appuyer sur des pays dont les dirigeants ne sont pas soumis à l’aléa du suffrage universel. Le Kazakhstan, les monarchies du Golfe, les « démocraties autoritaires » d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine  constituent de ce point de vue un fond de clientèle très intéressant. Les dirigeants des « vraies » démocraties peuvent être tentés de ménager les autocrates pour préserver l’avenir. Il ne s’agit pas là de procès d’intention, mais de la prise en compte réaliste de la nature humaine à la lumière d’exemples avérés et récents…

Faut-il alors introduire dans notre code pénal un délit de corruption par anticipation ? Établir pour les anciens dirigeants politiques, comme c’est le cas pour les hauts fonctionnaires français, de strictes limites au « pantouflage » dans des entreprises sur lesquelles ils ont exercé une tutelle au nom de l’État ? Aujourd’hui, les démocraties ne se distinguent des dictatures que par le tabou de l’enrichissement personnel de leurs dirigeants pendant l’exercice du pouvoir. La vertu est plus facile à supporter lorsqu’elle est à durée déterminée.[/access]

*Photo: Soleil

Rions avec Amnesty International. Si, si…

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Tout arrive à qui sait attendre : ami lecteur, pince-toi, aujourd’hui je vais dire du bien d’Amnesty International.

Rassurez-vous, je ne me suis pas converti au droidelomisme bêlant. Les droits de l’homme, j’ai rien contre, mais pour dire les choses simplement, j’y croirais le jour où la France rompra ses relations diplomatiques avec les esclavagistes qataris et saoudiens ou quand nos paras sauteront sur les Philippines ou Madagascar pour abolir, par la force, le travail des petits nenfants. D’ici là, je rigole. Et ça tombe bien, rigoler je n’aime que ça.

Or c’est justement via ce point faible que la section belge d’Amnesty m’a pris par surprise. Sa campagne contre la torture est tout simplement épatante. Une bonne image valant mieux qu’un long discours (même si c’est moi qui l’a écrit), je vous livre en pâture  les deux affiches de nos amis belges qui, comble de bonheur, ont enrôlé deux people que j’adore pour leur juste cause

Primo, Karl Lagerfeld

karl deux

Secundo, Iggy Pop

iggy deux

Bref que du bon, voire du très bon. On regrettera seulement que cette campagne d’Amnesty soit réservée aux Belges. Ils ont du juger que les droidelomistes français n’avaient pas assez d’humour pour l’apprécier. Ils ont sans doute raison.

On notera enfin qu’il devait y avoir une troisième affiche drôle featuring le Dalaï Lama

dala deux

Honnêtement ce recours au Dalaï Lama me paraît bizarre, puisque ce garçon se réclame d’un régime théocratique, féodal et absolutiste qui pratiquait volontiers jusqu’en 1951, l’esclavage, la torture et autres joyeusetés.  Mais bon, mes chicanes sont sans objet puisque l’affiche en question a été retirée de la circulation par Amnesty Belgique « parce qu’elle choquait les croyants » .

Laissons donc les bouddhistes bouder, et rappelons à nos amis belges et croyants de toutes obédiences que le droit au blasphème est aussi un droit de l’homme.

Le bac russe, c’était mieux avant?

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baccalaureat france education
Chaque année, c’est la même rengaine. L’angoisse des bacheliers devient le sujet numéro un des conversations privées et publiques. Parents, familles, amis, politiques et journalistes y vont tous de leurs petits commentaires. Cette fois-ci, la SNCF complique encore un peu plus la vie des étudiants de terminale, et la nôtre en bonus, avec la grève des cheminots. On n’ose imaginer le tintamarre si, en plus, la session de rattrapage au bac n’existait pas.

C’était le cas en Russie jusqu’à un récent décret qui offre aux lycéens russes une seconde chance au bac national, nommé EGUE. Le but annoncé ? « Soulager les étudiants de la charge psychologique » que représente le stress d’un examen de fin de cycle qu’on ne peut passer qu’une fois, explique le ministre de l’éducation et des sciences, Andrei Fursenko. Une mesure d’intérêt général, en fait, que nous ne pouvons qu’approuver.

« Cette disposition n’est qu’un paravent, affirme Tatiana Kastouéva-Jean, responsable du Centre Russie-NEI de l’Institut Français des Relations Internationales,  qui cache un problème plus profond et plus sérieux: le choix d’un modèle éducatif pour la Russie ».

Apparemment, le modèle occidental ne convainc plus.

Avec le nouveau millénaire, le Kremlin avait souhaité moderniser ce secteur. L’esprit était alors à la coopération internationale.  Poutine choisit, à l’époque, de s’aligner sur le modèle éducatif de l’Ouest. L’ EGUE -examen unique et fédéral de fin d’études secondaires- a été créé en s’inspirant de notre baccalauréat, favorisant ainsi les équivalences. Son application uniforme sur tout le territoire et ses critères préétablis de correction devaient permettre de lutter contre la subjectivité des oraux, la corruption des jurys et les inégalités régionales.

Fini l’examen terminal de lycée où chaque école préparait ses épreuves, où la majorité des contrôles étaient continus, où les tests de fin d’année se passaient à l’oral, avec les professeurs de l’établissement, où les examens s’égrainaient sur plusieurs semaines pour favoriser une meilleure concentration.

Pourtant, en une dizaine d’années, depuis sa création, l’EGUE au style européen a eu le temps de décevoir. Tatiana Kastouéva-Jean explique le phénomène : « La société comme la communauté universitaire critiquent cet examen qui n’évalue pas les « vraies » connaissances ». Les QCM de style anglo-saxon  remplacent l’ancienne dissertation. Cela crée la confusion chez l’élève habitué à la réflexion approfondie et à la synthèse. Derrière ces accusations, c’est toute la logique de la formation à l’occidentale qui est visée. « Une seule chose compte aujourd’hui : la préparation aux tests, au détriment de la qualité de l’apprentissage. »

Pour d’autres, l’EGUE est un triste révélateur de la qualité de l’enseignement russe. Ainsi, d’après la Revue Internationale d’Education de Sèvres, les notes au test, très basses dans certaines régions, ont dû être remontées pour éviter des remous sociaux : 30 à 40 % des étudiants « n’avaient pas le niveau » requis par les nouveaux « standards ». Si l’instrument renvoie une mauvaise image, changez l’instrument.

L’EGUE n’a pas non plus permis de résorber la corruption. Avant l’examen, des classes privées s’organisent. Et souvent,  les enseignants de ces écoles intensives sont les futurs membres du jury …

La Russie, qui souhaite incarner un modèle alternatif au modèle occidental, ne peut ignorer ces jugements sévères. Du coup, aux oubliettes « l’esprit concours » venu de l’Ouest et on récupère les méthodes de l’époque, qui ont fait leurs preuves.

La marche arrière du gouvernement a déjà commencé avec le retour de l’examen oral, et la réforme va continuer. Car, c’est bien connu, c’est dans les vieux chaudrons qu’on forme les meilleurs élèves. Mais, faut-il le rappeler ? Sans sucre, la confiture ne prend pas.

Or, depuis la chute de l’URSS, les coupes budgétaires [1. Les dépenses publiques ont chuté de plus de 36 % entre 1991 et 1996  d’après le rapport du Sénat « La Russie contemporaine entre conservatisme et ouverture » publié le 22 mai 2014], les restrictions drastiques au profit du secteur militaire ces dernières années [2. La part des dépenses d’éducation, en atteignant 5,1% en 2011, est réduite significativement en 2014, jusqu’à 3,4% de toutes les dépenses du budget fédéral, tandis qu’en trois ans, les dépenses militaires auront augmenté de 13,9% à 18,8%, et de 11,3% à 14,2% pour la sécurité nationale et le maintien de l’ordre.Ria Novosti], les moyens et les salaires minables des enseignants ont plombé le niveau de l’éducation russe.

Le rétropédalage de Moscou dans le domaine de l’éducation s’inscrit dans un mouvement plus général. Celui du redressement d’un système face à un autre. D’un rideau de fer dans une toile de velours.

*Photo: LCHAM/SIPA.00686050_000013

Roms : Pas, ça, Fassin!

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Pour la gauche bourdieusienne, le « fait-divers fait diversion »… Sauf quand il permet d’illustrer des présupposés idéologiques et de tâter le pouls de la toujours vivante bête immonde. On en a eu un exemple flagrant hier soir au « Grand Journal » de Canal +, où le sociologue Eric Fassin était invité pour commenter le lynchage d’un jeune Rom à Pierrefitte-sur-Seine. L’auteur de Roms et riverains, une politique municipale de la race, a fait preuve d’un déni de réel tellement outrancier qu’il confinait au solipsisme.

Peu importe que le jeune ait été victime, selon la proc‘ en charge du dossier, de « représailles » suite à un cambriolage dans la cité voisine. Pour Eric Fassin, l’essentiel n’est pas de trouver les « coupables » – ce serait trop facile, trop vulgaire, trop beauf de droite – mais de pointer du doigt les « responsables » : traquer la « société », cette méchante dame qui fait que les gens agissent mal telle est la mission du sociologue. Pour Monsieur Fassin, on a lynché un Rom, non pas parce que l’Etat a abandonné ses responsabilités et laissé se créer des zones de non-droit où les gens commencent à se faire justice eux-mêmes, ni parce que l’espace Schengen a fait naître des bidonvilles en France, et pas non plus à cause d’une misère économique qui exacerbe la concurrence victimaire et les conflits communautaires. Non, c’est la faute au « discours », au « vocabulaire », en un mot la faute au « climat »  qui alimente la haine.

Qui est coupable ? Pour Eric Fassin, c’est Samia Ghali qui, à Marseille, a osé faire un lien entre l’installation de camps de Roms et la hausse des cambriolages. C’est Manuel Valls qui a eu l’outrecuidance de dire « Les Roms ont vocation à revenir chez eux ».

Rendons justice à Augustin Trapenard, préposé à la culture en cardigan, qui a eu la lucidité de voir  dans le livre du chercheur un « ouvrage militant », « ce qui n’enlève rien à la qualité de l’analyse » s’est-il empressé d’ajouter. Son grand mérite, selon lui, est de montrer que « le ras-le-bol des riverains en réalité, c’est une fiction instrumentalisée par les politiques et les médias ».

Comme Alain Badiou qui pense que les gens votent FN à cause du « racisme des intellectuels », Eric Fassin pense qu’on tabasse des Roms à cause des unes outrancières de Valeurs Actuelles.  Car c’est bien connu, les jeunes du 9-3 lisent tous Valeurs Actuelles et adorent Manuel Valls, et c’est sans doute le « vocabulaire » du premier et le « discours » du second qui les a poussés à ratonner un jeune de 16 ans.

En plus d’être complètement déconnecté du réel, ce discours de sociologues de gauche, est profondément méprisant à l’égard des classes populaires. Pour Fassin, Badiou et consorts, le peuple est tellement bête qu’il suit aveuglément et bêtement les suggestions nauséabondes d’une élite xénophobe. En somme, si les pauvres sont mal éduqués, c’est la faute aux garde-chiourmes. Dans un bouquet final, mélangeant orgie analogique et ton apocalyptique, Fassin a prévenu : « On a parlé de lynchage, c’est donc bien qu’il s’agit de race. Demain, on parlera de pogroms, parce qu’il y aura des pogroms ». Quant aux représentants des élites médiatico-politiques fascisantes, « ils ont et ils auront du sang sur les mains ». Ouf, elle bouge encore, la bête immonde sans laquelle Fassin et les autres n’auraient plus de raison de vivre …

La Russie va-t-elle policer la langue?

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« Pour la pureté de la langue », voilà comment le député nationaliste Vladimir Jirinovsky défend sa proposition de loi. Le texte en question propose de punir toutes personnes, physiques ou morales, qui auraient recours, pour s’exprimer en russe, à des mots étrangers alors qu’il existe des équivalents dans la langue littéraire nationale.

Le journal Moskovski monitor raconte le débat qui a lieu autour de la question. Le projet avait été soumis une première fois à l’Assemblée en février 2013, par le groupe parlementaire libéral démocrate, à la tête duquel se trouve le dénommé Jirinovsk, réputé pour ses initiatives nationalistes et sulfureuses. Modifiée, la proposition se trouve de nouveau sur la table des députés.

Ambiance assurée au sein de la Douma. Le député de l’opposition Dmitry Gudkov a qualifié de «  champions de l’idiotisme » les auteurs du texte litigieux.

« Nous ne pouvons plus supporter ces Américanismes et Anglicismes, a répliqué le chef du parti, Vladimir Jirinovsky. Nous ferons une liste des mots interdits […] Elle devrait se trouver sur les tables de tous les journalistes, présentateurs de télévision ou de radio, professeurs ou écrivains. »

Les Russes n’ont plus qu’à tenir leur langue. Le coût des amendes contre les bavards fautifs peut monter, de 200 roubles (c’est-à-dire 4,23 euros) pour les particuliers, à 50000 roubles, (soit 1058.63 euros) pour les entités légales s’appropriant les mots interdits en public.

Le directeur du comité parlementaire de la culture s’est, de son côté, appuyé sur les faits d’armes français. D’après lui, le pays de Napoléon a été le premier à réagir face à l’invasion verbale anglo-américaine, sous forme de recommandation.

Le Kremlin, sans prendre part aux agitations, s’est autorisé une sortie mesurée : « La loi fédérale est suffisamment complète et n’a aucun besoin de définition supplémentaire concernant l’utilisation de la langue officielle. »

Que cette histoire ne vous empêche pas d’apprendre le russe. Elle reste la plus belle langue au monde, après le français bien sûr.

Piketty, l’erreur économique

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piketty capital erreur

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Thomas Piketty ne s’en cache pas : il aspire à être le Marx de notre temps – d’où le titre de son dernier ouvrage, Le Capital au XXIe siècle. Mais à la différence de son modèle, Piketty réussit à passer pour un prophète de son vivant, comme en témoigne le succès de son livre, best-seller en France et aux États-Unis.

Reste à savoir si cette aura est méritée, donc à examiner sa thèse qui repose principalement sur deux idées. Primo, la part des revenus du capital (entendez essentiellement les profits) est appelée à croître inexorablement aux dépens des revenus du travail (soit, pour faire simple, les salaires). Deuxio, le rendement du capital est d’autant plus élevé que le capital initial est important ; c’est-à-dire, pour dire les choses vulgairement, que plus on est riche, plus on s’enrichit rapidement.
Dès lors, conclut Piketty, le capitalisme porte en lui une force de divergence qui fait que les grandes fortunes tendent inexorablement à s’auto-reproduire et les entrepreneurs à se transformer en rentiers ; à terme, prédit-il, et à moins que l’on agisse pour contrer cette tendance – par la fiscalité, évidemment –, nous vivrons dans une société dominée par une poignée d’immenses fortunes dynastiques tandis que la majorité ne possèdera, pour ainsi dire, rien.[access capability= »lire_inedits »]

Le deuxième postulat de Piketty, celui que je voudrais examiner précisément, est qu’il existe une relation positive entre la taille du capital initial et son taux de rendement – plus c’est gros, plus ça rapporte.
Pour étayer cette affirmation, l’auteur s’appuie sur le classement des milliardaires publié par le magazine Forbes depuis 1987[1. Voir Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle (Seuil), p. 692 et suivantes.]. Voici ce qu’il y a déniché : en 1987, les 0,000005% les plus riches du monde (1 personne sur 20 millions, soit environ 143 personnes en 1987 et 234 en 2013), disposaient en moyenne d’un patrimoine évalué à 2,8 milliards de dollars actuels[2.  J’utilise ici les chiffres de Piketty sans ses effets de manche qui consistent à prendre quelques libertés avec les arrondis et à comparer des dollars de 1987 à des dollars de 2013.] ; or, en 2013, la fortune moyenne de ce groupe était passée à 14 milliards. Ainsi, nous dit Piketty, en vingt-six ans, ces ultrariches se sont enrichis de 6,4% net d’inflation alors que le patrimoine moyen du commun des mortels ne progressait que de 2,1%. Pis encore, si on procède au même calcul pour le 0,000001% (1 personne sur 100 millions), leur capital a progressé de 6,8% ; soit 4,7% de plus que la moyenne.

Ite missa est. Même si Piketty admet volontiers que la taille de son échantillon est trop restreinte pour en tirer des conclusions définitives, nous sommes priés de déduire de ces chiffres que les ultrariches s’enrichissent structurellement plus vite que les autres. En extrapolant cette tendance, conjecture-t-il, les héritiers des 1 400 milliardaires actuels pourraient détenir jusqu’à 59,6% du patrimoine mondial en 2100.
Ne tergiversons pas plus longtemps : cette conclusion est un non sequitur (une impossibilité logique) absolu. Elle repose, au mieux, sur une erreur de raisonnement et, au pire, sur une fraude intellectuelle. Voici pourquoi.
Imaginez, par hypothèse, que les 143 personnes qui formaient le 0,000005% de 1987 aient, depuis, perdu l’intégralité de leur fortune et que le 0,000005% de 2013 soit entièrement composé d’entrepreneurs partis de rien ayant gagné chaque dollar dont ils disposent aujourd’hui. Est-ce incompatible avec les données que nous présente Piketty ? Absolument pas. Est-ce incompatible avec ses conclusions ? Radicalement : ça signifierait que nous vivons dans un monde où les héritages partent en fumée et où la fortune récompense le talent, le travail et la prise de risque.
Laissez-moi insister sur ce point : je n’ai aucun moyen d’affirmer que les x% les plus riches d’aujourd’hui sont tous des entrepreneurs ; pas plus que Piketty, sur la base de ses données, n’a le droit de conclure que ce sont des héritiers. Ce que j’affirme, en revanche, c’est qu’il est fallacieux de déduire de ces chiffres que les riches s’enrichissent structurellement plus vite que le commun des mortels. Cela peut être vrai si et seulement si les x% d’aujourd’hui sont – au moins en grande partie – les mêmes personnes que les x% de 1987 ou leurs héritiers.

En l’occurrence, les seules données dont nous disposons nous sont données par Forbes et concernent les 1 645 milliardaires identifiés en 2014 : d’après le magazine[3. Kerry Dolan et Luisa Kroll, <em>Inside The 2014 Forbes Billionaires List : Facts And Figures</em> (<em>Forbes</em>, 3 mars 2014).], deux tiers d’entre eux ont construit leur fortune de leurs propres mains, tandis que le profil de l’héritier qui continue à s’enrichir ne correspond qu’à un cinquième de l’échantillon[4. Sachant que, contrairement à ce que semble croire Piketty (p. 686), ces derniers ne sont pas nécessairement que de riches oisifs qui se contentent de faire appel aux services de gestionnaires de fortunes.]. Cerise sur le gâteau, toujours d’après Forbes, c’est une tendance lourde depuis que ce classement existe : il y a de plus en plus de self-made men et de moins en moins d’héritiers. De même, d’après les calculs du Crédit suisse[5. Credit Suisse Research Institute, Global Wealth Report 2013 (p. 28).], seuls 52 des 613 milliardaires identifiés en 2000-2001 l’étaient toujours dix ans plus tard.

Voilà le tour de passe-passe de Piketty. Ceux qui se sont déjà livrés à l’exercice qui consiste à étudier l’évolution d’une population (humaine ou autre) dans le temps le connaissent sous le nom de biais du survivant : en mesurant l’évolution du patrimoine des x% les plus riches chaque année, on élimine de facto ceux qui n’ont pas « survécu » dans l’échantillon – c’est-à-dire ceux qui se sont appauvris – et on en conclut, à tort, que les riches s’enrichissent toujours plus vite que les autres. Quant aux ultrariches d’aujourd’hui, il va de soi qu’ils se sont beaucoup enrichis ces dernières années sans quoi, justement, ils ne seraient pas ultrariches ; c’est même heureux, à vrai dire : si ce n’était pas le cas, cela signifierait que nous vivons vraiment dans un monde de fortunes dynastiques.

Bref, toutes les études, sauf celle de Piketty, montrent une mobilité importante et croissante de la richesse, et il est plus que vraisemblable que l’idée selon laquelle il existe une relation statistiquement significative entre le niveau initial et le taux de croissance du capital relève de l’auto-conviction. Très clairement, à long terme, le taux de croissance de votre patrimoine ne dépend pas du niveau de votre fortune actuelle mais de la structure de votre portefeuille : sur la période 1987-2013, le moindre portefeuille d’actions américaines raisonnablement diversifié rapportait environ 7,5% en moyenne (net d’inflation, mais avant impôts) et ce, que vous ayez disposé au départ de 10 dollars ou de 10 milliards.
Ah ! Bien sûr, investir ses économies en actions comporte quelques risques alors que ce bon vieux livret A nous offre le confort douillet des intérêts qui tombent avec la régularité d’un coucou suisse. J’en sais quelque chose, et ce n’est pas moi qui vous dirai le contraire. Mais c’est la règle du jeu ; là où Piketty invente deux lois fondamentales du capitalisme (sic !), je vous en propose une seule : ce qui distingue fondamentalement le capitalisme de tous les autres modes d’organisation économique imaginés jusqu’ici, c’est que la prise de risque y est rémunérée. Faites-en ce que vous voulez.[/access]

*Photo: MAGALI DELPORTE/THE TIMES/SIPA.00683026_000009

Parlement européen : pas facile de rester groupir !

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Alors que la semaine dernière Giovanna Pancheri, une correspondante d’un média italien à Bruxelles annonçait sur twitter la formation d’un groupe au Parlement européen par Marine Le Pen, il s’avère aujourd’hui qu’elle a été devancée par son désormais adversaire eurosceptique, le britannique Nigel Farage. C’est en effet le leader de l’UKIP qui a annoncé hier la formation de son groupe à Strasbourg.

Notre consœur avait un peu précipitamment attribué à Marine Le Pen le renfort de deux députés lituaniens du Partija Tvarka ir Teisingumas lesquels, en fait, n’avaient que très peu de chances de manquer à Farage. Avec ces derniers, son propre parti, mais aussi le Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo, une Lettone du ZZS-LZS, deux Suédois du SD, et un Tchèque du SSO, il en manquait à son groupe, l’ALD, une seule nationalité pour être officiellement constitué. Et c’est là que la patronne du FN doit l’avoir mauvaise puisque c’est parmi les élus du FN que le taquin Farage est allé trouver son bonheur.

Joëlle Bergeron qui était sur la liste mariniste de la circonscription Ouest s’était fait connaître pendant la campagne pour avoir expliqué qu’elle était favorable au droit de vote des étrangers aux élections locales. Elle avait été immédiatement désavouée en haut lieu et invitée, aussitôt élue, à démissionner pour laisser la place à un suivant de liste plus conforme à la ligne du parti.

Non seulement Joëlle Bergeron n’a pas obéi à l’injonction mais elle a rejoint Farage, véritable camouflet pour Marine Le Pen qui, elle, n’a toujours pas pu constituer de groupe. Rien ne dit qu’elle y parviendra finalement puisque les négociations s’éternisent. Il semble que le renfort éventuel du KNP polonais ne soit pas du goût de l’allié Wilders. Pour l’instant, Farage mène 1 à 0. Et même si Marine Le Pen parvient à égaliser sur le fil, les Anglais auront emporté une bataille. Suffira-ce à les consoler du Mondial ?

Siemens : roi du monde inique?

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siemens alstom corruption

siemens alstom corruption

Au moment où le géant allemand Siemens peaufine, avec Mitsubishi, son offre d’achat de certaines activités d’Alstom, on découvre, en lisant la presse israélienne une facette peu connue du conglomérat allemand. Plus précisément, on y découvre certaines méthodes peu orthodoxes ayant contribué aux si bonnes performances affichées par Siemens.

Pour resituer le contexte de ces révélations, rappelons qu’un ancien juge israélien purge actuellement une peine de six ans de prison : il a été condamné pour avoir favorisé les intérêts de l’industriel allemand dans des appels d’offres à l’époque où il était membre du directoire de l’IEC (l’EDF israélien),

Par ailleurs, quatre autres suspects, tous israéliens, ont été placés en garde à vue dans le cadre d’une enquête plus approfondie. Ceux-là, parmi lesquels l’ancien DG de Siemens Israël et un haut dirigeant de l’IEC,  sont soupçonnés d’avoir donné et reçu 16 millions de dollars (11.7 millions d’euros) de pots de vin.  Si on ajoute le million de dollars versé à l’ancien juge, on pourrait estimer à 17 millions de dollars les sommes versées par Siemens en Israël pour détourner des appels d’offres.

C’est dans ce climat -un rien délétère- que les enquêteurs israéliens viennent de mettre la main sur des éléments semblant indiquer que l’affaire israélienne n’est que la partie émergée de l’iceberg. Selon les estimations de l’autorité israélienne des marchés financiers, Siemens aurait dépensé environ un milliard d’euros dans d’autres pays pour s’assurer de nombreux contrats – on ignore si la France en fait partie. Ces dessous-de-table sont à la mesure de la valeur colossale des ces marchés et des marges XXL qu’ils génèrent. Cela donne aussi une petite idée de la face cachée du modèle allemand. Le manque de compétitivité de l’industrie française serait-il dû à un excès d’honnêteté ? 

*Photo: LCHAM/SIPA.00686209_000003

GPA : Les femmes et les enfants d’abord!

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gpa pma manifestation

gpa pma manifestation

Certains font actuellement un lobbying intensif pour obtenir la légalisation de la gestation pour autrui, soit directement, soit indirectement à travers la reconnaissance de la filiation d’enfants nés d’une mère porteuse à l’étranger. Pourtant, cette pratique est incompatible avec les valeurs fondamentales de notre civilisation, donc contraire au droit tant français qu’international.
Quelles que soient l’affection ou les capacités éducatives des « parents intentionnels », l’enfant né de GPA est remis à autrui par sa mère ou par des intermédiaires contre rémunération ou tout autre avantage, ce qui est la définition de la vente d’enfant, interdite « à quelque fin que ce soit et sous quelque forme que ce soit » par la Convention relative aux droits de l’enfant. Certains prétendent promouvoir une GPA éthique. Même dans ce cas, l’enfant est l’objet d’une convention et on dispose de lui. La faculté de disposer d’un bien est un attribut du droit de propriété, or en droit international, la « condition d’un individu sur lequel s’exercent les attributs du droit de propriété ou certains d’entre eux » s’appelle l’esclavage.  

Les enfants issus d’une gestation pour autrui peuvent avoir jusqu’à six « parents » : les parents génétiques (donneurs d’ovocyte et de sperme), la mère porteuse, son mari en vertu de la présomption de paternité et enfin les « parents intentionnels ». Leur filiation est manipulée au point qu’il leur est difficile de savoir qui ils sont. Ils sont conçus dans le but d’être abandonnés, ce qui constitue une grande violence, cause de souffrance et d’insécurité. Pourtant, selon la Convention relative aux droits de l’enfant, « Les Etats parties s’engagent à respecter le droit de l’enfant de préserver son identité » et « prennent toutes les mesures appropriées pour protéger l’enfant contre toute forme de violence (…) ou d’abandon ».

Si quelques unes peuvent être réellement volontaires et bénévoles, la plupart des mères porteuses acceptent ce rôle pour l’argent : 1500 à 6000 $ en Inde, ce qui peut représenter dix fois le salaire annuel du mari, autour de 20.000 $ aux Etats-Unis[1. Ces sommes représentent moins du quart de ce que les « parents intentionnels » déboursent pour acquérir l’enfant.]. Dès lors que des sommes élevées sont en jeu, les femmes ne sont plus réellement libres. Certaines sont même poussées, voire contraintes, par leur mari, dans une nouvelle forme de proxénétisme. Dans certains cas extrêmes, il s’agit véritablement de traite des femmes. Pourtant, les Etats se sont engagés à « réprimer, sous toutes leurs formes, le trafic des femmes et l’exploitation de la prostitution des femmes »[2. Convention pour l’élimination de toutes les formes de discrimination contre les femmes].

Porter un enfant n’est pas anodin ni sans risque pour la santé de la femme. Dans un contrat de gestation pour autrui, l’important est l’enfant, les soins apportés à la mère après la naissance étant secondaires. Le plus souvent, la mère accouche par césarienne pour faire coïncider la naissance avec les billets d’avion des « parents intentionnels ». La mortalité maternelle restant élevée dans certains pays, les décès de mères porteuses ne sont guère rapportés par les médias. Deux affaires ont cependant été rendues publiques en Inde en 2012. En mai, une femme est décédée après avoir mis au monde un enfant pour un couple américain. Elle avait deux enfants, restés orphelins. A l’automne, une autre est morte à cause d’une hépatite contractée pendant la grossesse. Les atteintes à la vie et la santé de la mère ne sont pas réservés aux pays en développement. Au Royaume-Uni en 2005, une mère porteuse est morte en couches. Une autre a été sauvée de justesse aux Etats-Unis en 2011.

La mère porteuse n’est pas la seule femme impliquée dans la procédure. Actuellement, la plupart des candidats à la GPA ont recours à un don d’ovocytes. Si en France il s’agit bien d’un don, parfois plus ou moins contraint[3. Cf. le rapport de l’IGAS (mars 2011).] ailleurs c’est presque toujours une vente. Aux Etats-Unis, de nombreuses jeunes filles vendent leurs ovocytes afin de payer leurs études. D’interminables questionnaires permettent de sélectionner les meilleures pourvoyeuses pour assurer un bébé de qualité : apparence physique, appartenance ethnique, niveau d’études, profession, capacités artistiques ou sportives, religion, vie sexuelle, antécédents médicaux etc, le tout concernant la candidate et sa famille élargie pour avoir un bébé sur mesure, y compris le choix du sexe. En Inde, des cliniques affichent sans vergogne des tarifs trois fois supérieurs si la donneuse est blanche plutôt qu’indienne. Le prélèvement d’ovocytes est une procédure invasive et risquée, nécessitant une stimulation ovarienne (à l’origine de nombreux cancers) qui permet de prélever au moins une dizaine d’ovocytes à la fois, parfois le double. Le nombre d’ovocytes des femmes étant limité, c’est leur fertilité future qui est affectée. Il s’agit bien là aussi d’une forme d’exploitation des femmes[4. Voir les films Eggsploitation et Breeders du Center for Bioethics and Culture.].

L’expérience des rares pays qui ont décidé d’admettre la GPA en l’encadrant montre d’une part que le caractère non commercial est illusoire – en Angleterre par exemple, la « compensation raisonnable » autorisée constitue en pratique une véritable rémunération – d’autre part que la GPA encadrée ne suffira jamais à répondre à la demande : il n’y aura jamais assez de femmes volontaires et, dans la majorité des cas, les candidats à la GPA n’entreront pas dans les conditions légales. De nombreux Anglais vont ainsi se procurer des enfants en Inde. La demande étant supérieure à l’offre, il est inévitable, si la GPA n’est pas totalement prohibée y compris dans ses conséquences, que des personnes y aient recours à l’étranger, contribuant à l’exploitation des femmes et à la marchandisation des enfants. Le tourisme reproductif est un marché en plein essor – on parle de 2 milliards de dollars rien que pour l’Inde – si bien que les réseaux mafieux de toutes sortes y prolifèrent.

Reconnaître la filiation d’enfants nés par GPA à l’étranger reviendrait à en admettre le principe, ce qui est inacceptable. Le désir d’enfant ne peut justifier un prétendu droit à l’enfant, qui ne serait alors plus qu’un produit répondant à des normes de qualité. Ce désir ne peut pas davantage permettre d’utiliser une personne, la mère porteuse, comme un moyen pour le satisfaire. Aucune autre solution que l’interdiction ne peut être appropriée parce que la gestation pour autrui est en elle-même une violation de la dignité humaine, tant de la mère que de l’enfant.

*Photo: FAYOLLE PASCAL/SIPA. 00674993_000003

Syrie, Irak, Liban : La fin de Sykes-Picot?

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liban irak syrie sykes picot

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On connaissait déjà les conflits israélo-arabes, l’échec du panarabisme, les printemps arabes. Dans ce nouvel épisode, deux États, l’Irak depuis 2003, la Syrie depuis 2011, sont carrément entré en état de déliquescence accélérée. La géographie politique du Moyen-Orient, façonnée par la colonisation franco-britannique, semble sur le point de s’effondrer. Kurdes et Arabes, sunnites et chiites s’opposent. Le Liban, déjà fragile,on le sait, pourrait être la prochaine victime.

Les récentes fulgurances de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL), opérant tant en Irak qu’en Syrie, l’exacerbation des tensions confessionnelles au Liban suite à l’intervention du Hezbollah en Syrie, permettent au moins de savoir que ces différents conflits fusionnent en une seule zone opérationnelle de combats.

Les frontières vont-elles être redessinées ? En d’autres termes, assiste-t-on à la « fin de Sykes-Picot » (selon l’expression consacrée par les commentateurs), ces accords (1916) qui ont ébauché des frontières ne se superposant nullement aux frontières ethniques et confessionnelles ?

Pour F. Gregory Gause III, la réponse est claire : non. Mais on pourrait voir la transformation de la Syrie et de l’Irak en ce que Robert Jackson appelle des « quasi-États », c’est-à-dire des États dont la souveraineté est internationalement reconnue mais qui n’exercent pas ses attributs de base, c’est-à-dire contrôle effectif du territoire et des frontières et monopole de la violence légitime, selon la formule de Max Weber.

Il faut en effet noter que le Liban, en guerre civile ouverte de 1975 à 1990, ne s’est pas divisé en autant d’États qu’il compte de communautés.  Le gouvernement régional Kurde en Irak dispose depuis 1991 de tous les attributs de la souveraineté (ses propres forces armées, le droit de nouer des relations internationales, etc.), soutenu en cela par les Etats-Unis et l’ONU, mais n’a jamais proclamé son indépendance. Les outsiders, qui ont dessiné cette région, n’ont aujourd’hui aucun intérêt à la voir changer, du moins formellement.

On peut néanmoins retourner cette logique comme le fait Ariel I. Ahram, pour qui un « quasi-État » peut tout autant désigner une entité politique contrôlant de facto un territoire et des frontières mais qui n’est pas reconnu de jure par la « communauté internationale ». C’est le cas du Somaliland, par exemple. Il en sera peut-être de même, demain, pour les territoires occupés par l’EIIL et le Kurdistan syrien.

L’EIIL contrôle aujourd’hui une zone qui fait fie des frontières, partant de Racca en Syrie jusqu’à Falloujah en Irak, à 70km de Bagdad, en passant par Deir ez-Zor et Mossoul. Il se décrit lui-même comme un État islamique, et non pas une simple organisation ou une armée, et progresse désormais en fonction de ses propres intérêts indépendamment des puissances étrangères. À cette fin, il n’hésite pas à s’allier aux tribus locales pour s’enraciner dans la région. De manière plus surprenante, il génère ses propres taxes, prélevant l’impôt sur des activités commerciales, sur les télécommunications à Mossoul, ou en imposant la jiziya (tribut payé par les non-musulmans) aux chrétiens de Raqqa. Il utilise même canaux et barrages comme une arme contre les zones qu’il ne contrôle pas. Enfin, EIIL est non seulement riche des rançons et des pillages, mais aussi des revenus du pétrole de Mossoul et des 425 millions de dollars qu’il y a trouvé dans la banque centrale de la ville.

Le Parti de l’union démocratie kurde en Syrie, affilié au PKK, a proclamé l’autonomie de la zone de peuplement kurde et agit lui-aussi comme un État. Il subventionne le carburant, les agriculteurset tend à monopoliser la violence légitime, contre les incursions des milices islamistes. En Irak, les Kurdes ont profité de l’incursion de EIIL pour prendre Kirkouk qu’ils revendiquent depuis longtemps comme capitale régionale. Il y a peu à parier qu’ils s’y installeront définitivement.

Même si les outsiders interviennent plus directement dans cette affaire (et ils interviendront probablement, car on imagine mal comment l’Iran, entre autres, pourrait tolérer la constitution d’un califat sunnite si hostile au chiisme que même Al-Qaida l’a répudié), il semble peu probable qu’ils puissent mettre fin à cette dynamique de redéfinition. Le système, tel qu’il est organisé, implose. La seule solution serait de faire de l’Irak, de la Syrie et du Liban des États qu’ils n’ont jamais été, c’est-à-dire capables de fournir des services publics de qualité, d’assurer la sécurité, une justice équitable, de soutenir une économie créatrice d’emplois, etc. C’est bien sûr une perspective tout à fait illusoire.

Y a-t-il eu une occasion manquée ? Ces États auraient-ils pu répondre à ces critères ? Rien n’est moins sûr. Comme Henry Laurens le rappelle, dès l’après Première Guerre, les élites locales furent dépossédées de leur destin. Les États issus de la conférence de San Remo (1920), entérinant le partage franco-britannique, ne purent jamais se prévaloir d’une légitimité complète. Le nationalisme arabe proposa comme remède, sans succès, la constitution d’un État unitaire arabe. Devant l’échec, seuls des régimes autocratiques appuyés sur une minorité favorisée par les colonisateurs, les alaouites en Syrie, les sunnites en Irak, purent faire durer le découpage territorial. En résultat un ressentiment durable, un antagonisme ethnico-religieux prêt à exploser au premier signe de faiblesse. Ce sera la majorité chiite d’Al-Maliki en Irak,retranchant systématiquement les sunnites en dehors du gouvernement (provoquant, au passage, une guerre civile chiite/sunnite en 2006-2007, épurant Bagdad de ses sunnites). Conséquence directe d’une marginalisation historique des chiites dans le sud pauvre et agricole lors des années de domination sunnite sous la monarchie Hachémite puis sous Saddam. Situation idéale au développement d’un radicalisme sunnite, qui a conquis si facilement le nord de l’Irak avec EIIL.

Le presque siècle de relative stabilité des frontières a probablement marqué la géographie mentale des habitants de la région. Mais l’accélération de l’Histoire pourrait révéler ce qui travaille intérieurement les habitants de la région face à la décrépitude des leurs États. La conséquence la plus durable pourrait être la suppression de l’idée de Liban, de Syrie et d’Irak comme États et identités nationales. Les insiders travaillent aujourd’hui à la définition d’un système cohérent pour remplacer Sykes-Picot. Reste à savoir si ce système saura intégrer la diversité ethnico-religieuse des États actuels, ou s’il faudra passer par la formation d’États-nations culturellement homogènes. La tendance mondiale actuelle paraît privilégier la deuxième voie (Ukraine, Mali, Nigéria, séparatismes catalans et écossais, etc.).  Il faudra alors oublier, dans l’immédiat, tout rêve de réunir l’Oumma ou les Arabes en une seule nation.

*Photo : wikicommons.

My president is rich

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argent president conseiller

argent president conseiller

On prête chez nous peu d’intérêt aux élections dans les pays d’Europe centrale et orientale, sauf quand elles donnent matière à se faire peur à bon compte, comme dans la Hongrie de Viktor Orban et du parti néo-nazi Jobbik. Depuis que les héros de la dissidence anticommuniste, comme Lech Walesa ou Vaclav Havel, ont quitté le pouvoir, ces pays sont sortis de nos écrans-radars . Ils mènent leur petite popote démocratique dans leur coin, et leurs dirigeants se succèdent sans avoir eu le temps de laisser une empreinte hors de leur terroir d’origine. Les anciens communistes se sont très souvent métamorphosés en sociaux-démocrates affairistes, et les conservateurs tentent, avec plus ou moins de succès, de mobiliser les passions nationalistes de populations avant tout préoccupées de réussite individuelle et de bonheur familial.

Résultat : on s’est lassé de ce jeu démocratique auquel on avait aspiré avec tant de force dans les jours exaltants de novembre 1989. Gauche, droite, centre… quelle importance ? En un quart de siècle, les peuples de la nouvelle Europe ont pu observer l’inanité de ces catégories de la science politique classique auxquelles les  vieilles démocraties occidentales s’accrochent encore désespérément. Pratiquant l’alternance en accéléré, Tchèques, Slovaques, Polonais et autres Slovènes ont pu constater que la corruption, l’incompétence, la médiocrité des dirigeants étaient également distribuées sur tout l’échiquier politique. Et ils en ont tiré les conséquences : une abstention qui augmente de scrutin en scrutin, et l’ascension fulgurante de personnalités issues du monde des affaires, ayant bâti leur fortune et leur notoriété sur le terreau de la décomposition du système communiste.[access capability= »lire_inedits »]

Andrej Babis, fils de haut fonctionnaire économique de l’ancien régime tchécoslovaque, est devenu milliardaire en privatisant, à son profit, la plus grande partie du complexe industriel agro-chimique de son pays. Avec un sens aiguisé du paradoxe, il se lance en 2013 en politique en créant un parti sous le sigle ANO, acronyme tchèque pour « Association des citoyens mécontents », qui devient, dès sa première participation aux élections législatives d’octobre 2013, la deuxième formation du pays avec près de 20% des voix, talonnant le Parti social-démocrate. Il est aujourd’hui l’homme fort du gouvernement, vice-premier ministre en charge de l’économie. Sa volonté de gérer le pays comme une entreprise semble très bien convenir à des Tchèques échaudés par les frasques idéologiques de leur ancien président Vaclav Klaus, émule de Margaret Thatcher et anti-européen rabique. De plus, ils le pensent imperméable à la corruption qui gangrène la classe politique et l’administration tchèques : trop riche pour être tenté par les misérables prébendes empochées par ses prédécesseurs à l’occasion de marchés publics faisandés.

Quand Prague tousse, Bratislava s’enrhume : pour ne pas être en reste avec leurs cousins tchèques envers lesquels ils souffrent toujours d’un complexe d’infériorité, les Slovaques, à la surprise des chancelleries occidentales toujours en retard d’un train, se sont dotés récemment d’un nouveau président de la République, Andrej Kiska, lui aussi issu du monde des bonnes affaires. En dix ans, de 1996 à 2006, grâce aux énormes profits réalisés dans le crédit à la consommation à des ménages avides de biens dont ils avaient été privés au temps du communisme, il a fait son entrée dans la catégorie des multimillionnaires en dollars. Retiré des affaires fortune faite, il endosse le costume de philanthrope à la tête de sa fondation Dobry Anjel (« Le Bon Ange »), qui prend sous son aile les laissés-pour-compte de l’économie de marché. Il se définit comme « centriste sans étiquette », ce qui le dispense de fournir à ses électeurs la moindre aspérité idéologique à laquelle ils pourraient se raccrocher, pour y adhérer ou la contester…

On ne s’en étonnera pas, les espoirs de ceux qui rêvent, à Kiev, de voir l’Ukraine échapper à la mainmise de Poutine se tournent aujourd’hui vers un tycoon local : Petro Porochenko, qui a fait fortune dans le chocolat et la confiserie, est devenu en un éclair le favori de l’élection présidentielle du 25 mai. Pour les Ukrainiens, son argent, au moins, ne sent pas le gaz, corrupteur universel de tous les dirigeants qui se sont succédé au pouvoir depuis l’indépendance.

On aurait tort de se gausser, chez nous, de ces peuples confiant leur destin à des hommes dont l’énergie s’était jusque-là employée  à construire, en une demi-génération, des fortunes personnelles considérables. Nous vivons dans l’illusion que, dans nos démocraties, les hommes de valeur et de talent sont confrontés à un choix qui les engage pour la vie : faire fortune ou briguer les plus hautes fonctions de la République. L’ascétisme (relatif) exigé par la carrière politique trouverait alors sa compensation dans la jouissance procurée par l’exercice du pouvoir, et l’espoir de voir son nom perpétué honoré sur les plaques de rue et au fronton des écoles. Il semble que nombre d’hommes politiques de premier plan ne voient plus les choses de cette façon. Le modèle de Cincinnatus retournant cultiver son modeste champ après avoir sauvé la patrie romaine n’a pas survécu à la déconfiture des humanités classiques dans nos écoles. Accéder au sommet de l’État, ce qui demande des années d’efforts et de sacrifices, mérite bien qu’une fois expiré le CDD accordé par les électeurs, on puisse utiliser les compétences – et plus encore les relations – acquises dans les fonctions occupées pour rester dans la course des riches et puissants. Ce n’est pas avec une retraite cumulée de 10 000 ou 20 000 euros mensuels qu’un politicien de haut rang peut continuer de jouer dans la cour de la jet-set mondiale. Tony Blair et Gerhard Schröder ont donné le signal : ils ne se contentent pas, comme Bill Clinton, de toucher les dividendes de leur carrière passée en donnant des conférences à 200 000 dollars le cachet.

Les entreprises de conseil qu’ils ont fondées dès leur départ du pouvoir engrangent des bénéfices annuels impressionnants : 20 millions de livres en 2013 pour l’ancien premier ministre britannique, à peu près autant pour l’ancien chancelier passé sans transition au service de Gazprom après sa défaite, en 2005, face à Angela Merkel. L’icône des Verts allemands, Joschka Fischer, ancien ministre des Affaires étrangères, met aujourd’hui tous ses talents rhétoriques et relationnels au service de Siemens, BMW, et du géant allemand de l’énergie RWE, entreprises dont la fibre écolo est bien connue, pour un bénéfice annuel de 2 millions d’euros de sa société de conseil berlinoise JF&C. En France, en toute discrétion (nos journalistes d’investigation patentés semblent peu intéressés par le sujet[1. À la notable exception d’une enquête fouillée sur Dominique de Villepin d’Ariane Chemin et Emeline Cazi parue en janvier 2013 dans Le Monde .], Dominique de Villepin, Hubert Védrine, Bernard Kouchner semblent tirer relativement bien leur épingle du jeu de la bonne paye mondialisée. Nicolas Sarkozy, qui avait naïvement confié son projet de «  se goinfrer » dans ce genre de job, au cas où le sort des urnes lui serait défavorable en 2012, a pour l’instant différé cette noble perspective pour ne pas obérer un éventuel retour dans l’arène politique. Quant à Dominique Strauss-Kahn, les circonstances ont fait qu’il a sauté la case Élysée pour se rendre directement à la case Picsou : le fonds d’investissement qu’il a monté avec sa fille ambitionne de lever au moins 2 milliards de dollars, en s’appuyant sur le réseau relationnel mondial tissé lors de son séjour au FMI.

C’est alors qu’on est assailli par un doute : l’action de nos plus hauts dirigeants ne serait-elle pas surdéterminée par les bénéfices escomptés dans leur vie d’après le pouvoir ? Pour être rentable, l’activité de « conseil » (en fait de lobbyiste de luxe) de nos elder statesmen doit s’appuyer sur des pays dont les dirigeants ne sont pas soumis à l’aléa du suffrage universel. Le Kazakhstan, les monarchies du Golfe, les « démocraties autoritaires » d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine  constituent de ce point de vue un fond de clientèle très intéressant. Les dirigeants des « vraies » démocraties peuvent être tentés de ménager les autocrates pour préserver l’avenir. Il ne s’agit pas là de procès d’intention, mais de la prise en compte réaliste de la nature humaine à la lumière d’exemples avérés et récents…

Faut-il alors introduire dans notre code pénal un délit de corruption par anticipation ? Établir pour les anciens dirigeants politiques, comme c’est le cas pour les hauts fonctionnaires français, de strictes limites au « pantouflage » dans des entreprises sur lesquelles ils ont exercé une tutelle au nom de l’État ? Aujourd’hui, les démocraties ne se distinguent des dictatures que par le tabou de l’enrichissement personnel de leurs dirigeants pendant l’exercice du pouvoir. La vertu est plus facile à supporter lorsqu’elle est à durée déterminée.[/access]

*Photo: Soleil

Rions avec Amnesty International. Si, si…

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Tout arrive à qui sait attendre : ami lecteur, pince-toi, aujourd’hui je vais dire du bien d’Amnesty International.

Rassurez-vous, je ne me suis pas converti au droidelomisme bêlant. Les droits de l’homme, j’ai rien contre, mais pour dire les choses simplement, j’y croirais le jour où la France rompra ses relations diplomatiques avec les esclavagistes qataris et saoudiens ou quand nos paras sauteront sur les Philippines ou Madagascar pour abolir, par la force, le travail des petits nenfants. D’ici là, je rigole. Et ça tombe bien, rigoler je n’aime que ça.

Or c’est justement via ce point faible que la section belge d’Amnesty m’a pris par surprise. Sa campagne contre la torture est tout simplement épatante. Une bonne image valant mieux qu’un long discours (même si c’est moi qui l’a écrit), je vous livre en pâture  les deux affiches de nos amis belges qui, comble de bonheur, ont enrôlé deux people que j’adore pour leur juste cause

Primo, Karl Lagerfeld

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Secundo, Iggy Pop

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Bref que du bon, voire du très bon. On regrettera seulement que cette campagne d’Amnesty soit réservée aux Belges. Ils ont du juger que les droidelomistes français n’avaient pas assez d’humour pour l’apprécier. Ils ont sans doute raison.

On notera enfin qu’il devait y avoir une troisième affiche drôle featuring le Dalaï Lama

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Honnêtement ce recours au Dalaï Lama me paraît bizarre, puisque ce garçon se réclame d’un régime théocratique, féodal et absolutiste qui pratiquait volontiers jusqu’en 1951, l’esclavage, la torture et autres joyeusetés.  Mais bon, mes chicanes sont sans objet puisque l’affiche en question a été retirée de la circulation par Amnesty Belgique « parce qu’elle choquait les croyants » .

Laissons donc les bouddhistes bouder, et rappelons à nos amis belges et croyants de toutes obédiences que le droit au blasphème est aussi un droit de l’homme.

Le bac russe, c’était mieux avant?

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baccalaureat france education

baccalaureat france education
Chaque année, c’est la même rengaine. L’angoisse des bacheliers devient le sujet numéro un des conversations privées et publiques. Parents, familles, amis, politiques et journalistes y vont tous de leurs petits commentaires. Cette fois-ci, la SNCF complique encore un peu plus la vie des étudiants de terminale, et la nôtre en bonus, avec la grève des cheminots. On n’ose imaginer le tintamarre si, en plus, la session de rattrapage au bac n’existait pas.

C’était le cas en Russie jusqu’à un récent décret qui offre aux lycéens russes une seconde chance au bac national, nommé EGUE. Le but annoncé ? « Soulager les étudiants de la charge psychologique » que représente le stress d’un examen de fin de cycle qu’on ne peut passer qu’une fois, explique le ministre de l’éducation et des sciences, Andrei Fursenko. Une mesure d’intérêt général, en fait, que nous ne pouvons qu’approuver.

« Cette disposition n’est qu’un paravent, affirme Tatiana Kastouéva-Jean, responsable du Centre Russie-NEI de l’Institut Français des Relations Internationales,  qui cache un problème plus profond et plus sérieux: le choix d’un modèle éducatif pour la Russie ».

Apparemment, le modèle occidental ne convainc plus.

Avec le nouveau millénaire, le Kremlin avait souhaité moderniser ce secteur. L’esprit était alors à la coopération internationale.  Poutine choisit, à l’époque, de s’aligner sur le modèle éducatif de l’Ouest. L’ EGUE -examen unique et fédéral de fin d’études secondaires- a été créé en s’inspirant de notre baccalauréat, favorisant ainsi les équivalences. Son application uniforme sur tout le territoire et ses critères préétablis de correction devaient permettre de lutter contre la subjectivité des oraux, la corruption des jurys et les inégalités régionales.

Fini l’examen terminal de lycée où chaque école préparait ses épreuves, où la majorité des contrôles étaient continus, où les tests de fin d’année se passaient à l’oral, avec les professeurs de l’établissement, où les examens s’égrainaient sur plusieurs semaines pour favoriser une meilleure concentration.

Pourtant, en une dizaine d’années, depuis sa création, l’EGUE au style européen a eu le temps de décevoir. Tatiana Kastouéva-Jean explique le phénomène : « La société comme la communauté universitaire critiquent cet examen qui n’évalue pas les « vraies » connaissances ». Les QCM de style anglo-saxon  remplacent l’ancienne dissertation. Cela crée la confusion chez l’élève habitué à la réflexion approfondie et à la synthèse. Derrière ces accusations, c’est toute la logique de la formation à l’occidentale qui est visée. « Une seule chose compte aujourd’hui : la préparation aux tests, au détriment de la qualité de l’apprentissage. »

Pour d’autres, l’EGUE est un triste révélateur de la qualité de l’enseignement russe. Ainsi, d’après la Revue Internationale d’Education de Sèvres, les notes au test, très basses dans certaines régions, ont dû être remontées pour éviter des remous sociaux : 30 à 40 % des étudiants « n’avaient pas le niveau » requis par les nouveaux « standards ». Si l’instrument renvoie une mauvaise image, changez l’instrument.

L’EGUE n’a pas non plus permis de résorber la corruption. Avant l’examen, des classes privées s’organisent. Et souvent,  les enseignants de ces écoles intensives sont les futurs membres du jury …

La Russie, qui souhaite incarner un modèle alternatif au modèle occidental, ne peut ignorer ces jugements sévères. Du coup, aux oubliettes « l’esprit concours » venu de l’Ouest et on récupère les méthodes de l’époque, qui ont fait leurs preuves.

La marche arrière du gouvernement a déjà commencé avec le retour de l’examen oral, et la réforme va continuer. Car, c’est bien connu, c’est dans les vieux chaudrons qu’on forme les meilleurs élèves. Mais, faut-il le rappeler ? Sans sucre, la confiture ne prend pas.

Or, depuis la chute de l’URSS, les coupes budgétaires [1. Les dépenses publiques ont chuté de plus de 36 % entre 1991 et 1996  d’après le rapport du Sénat « La Russie contemporaine entre conservatisme et ouverture » publié le 22 mai 2014], les restrictions drastiques au profit du secteur militaire ces dernières années [2. La part des dépenses d’éducation, en atteignant 5,1% en 2011, est réduite significativement en 2014, jusqu’à 3,4% de toutes les dépenses du budget fédéral, tandis qu’en trois ans, les dépenses militaires auront augmenté de 13,9% à 18,8%, et de 11,3% à 14,2% pour la sécurité nationale et le maintien de l’ordre.Ria Novosti], les moyens et les salaires minables des enseignants ont plombé le niveau de l’éducation russe.

Le rétropédalage de Moscou dans le domaine de l’éducation s’inscrit dans un mouvement plus général. Celui du redressement d’un système face à un autre. D’un rideau de fer dans une toile de velours.

*Photo: LCHAM/SIPA.00686050_000013

Roms : Pas, ça, Fassin!

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Pour la gauche bourdieusienne, le « fait-divers fait diversion »… Sauf quand il permet d’illustrer des présupposés idéologiques et de tâter le pouls de la toujours vivante bête immonde. On en a eu un exemple flagrant hier soir au « Grand Journal » de Canal +, où le sociologue Eric Fassin était invité pour commenter le lynchage d’un jeune Rom à Pierrefitte-sur-Seine. L’auteur de Roms et riverains, une politique municipale de la race, a fait preuve d’un déni de réel tellement outrancier qu’il confinait au solipsisme.

Peu importe que le jeune ait été victime, selon la proc‘ en charge du dossier, de « représailles » suite à un cambriolage dans la cité voisine. Pour Eric Fassin, l’essentiel n’est pas de trouver les « coupables » – ce serait trop facile, trop vulgaire, trop beauf de droite – mais de pointer du doigt les « responsables » : traquer la « société », cette méchante dame qui fait que les gens agissent mal telle est la mission du sociologue. Pour Monsieur Fassin, on a lynché un Rom, non pas parce que l’Etat a abandonné ses responsabilités et laissé se créer des zones de non-droit où les gens commencent à se faire justice eux-mêmes, ni parce que l’espace Schengen a fait naître des bidonvilles en France, et pas non plus à cause d’une misère économique qui exacerbe la concurrence victimaire et les conflits communautaires. Non, c’est la faute au « discours », au « vocabulaire », en un mot la faute au « climat »  qui alimente la haine.

Qui est coupable ? Pour Eric Fassin, c’est Samia Ghali qui, à Marseille, a osé faire un lien entre l’installation de camps de Roms et la hausse des cambriolages. C’est Manuel Valls qui a eu l’outrecuidance de dire « Les Roms ont vocation à revenir chez eux ».

Rendons justice à Augustin Trapenard, préposé à la culture en cardigan, qui a eu la lucidité de voir  dans le livre du chercheur un « ouvrage militant », « ce qui n’enlève rien à la qualité de l’analyse » s’est-il empressé d’ajouter. Son grand mérite, selon lui, est de montrer que « le ras-le-bol des riverains en réalité, c’est une fiction instrumentalisée par les politiques et les médias ».

Comme Alain Badiou qui pense que les gens votent FN à cause du « racisme des intellectuels », Eric Fassin pense qu’on tabasse des Roms à cause des unes outrancières de Valeurs Actuelles.  Car c’est bien connu, les jeunes du 9-3 lisent tous Valeurs Actuelles et adorent Manuel Valls, et c’est sans doute le « vocabulaire » du premier et le « discours » du second qui les a poussés à ratonner un jeune de 16 ans.

En plus d’être complètement déconnecté du réel, ce discours de sociologues de gauche, est profondément méprisant à l’égard des classes populaires. Pour Fassin, Badiou et consorts, le peuple est tellement bête qu’il suit aveuglément et bêtement les suggestions nauséabondes d’une élite xénophobe. En somme, si les pauvres sont mal éduqués, c’est la faute aux garde-chiourmes. Dans un bouquet final, mélangeant orgie analogique et ton apocalyptique, Fassin a prévenu : « On a parlé de lynchage, c’est donc bien qu’il s’agit de race. Demain, on parlera de pogroms, parce qu’il y aura des pogroms ». Quant aux représentants des élites médiatico-politiques fascisantes, « ils ont et ils auront du sang sur les mains ». Ouf, elle bouge encore, la bête immonde sans laquelle Fassin et les autres n’auraient plus de raison de vivre …