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Orwell, l’épouilleur

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george orwell leys

Peut-on être socialiste sans être totalitaire ? C’était la question d’Orwell à laquelle, pour l’instant,  l’Histoire a répondu, et sans discussion possible, par la négative. Mais peut-on être un grand écrivain sans être un pourri ? C’était le cas d’Orwell,  individu « foncièrement vrai et propre », nous assure Simon Leys qui s’y connaît en honnêteté (et malhonnêteté) intellectuelles. « Chez lui, l’écrivain et l’homme ne faisaient qu’un – et dans ce sens, il était l’exact opposé d’un “homme de lettres“. » Et une exception difficilement envisageable en Occident tant nous sommes persuadés, et avec quelle mauvaise fierté, que le génie est d’abord cet être puissamment amoral auquel il faut, sous peine de passer pour un petit bourgeois moralisateur,  tout pardonner – et surtout le pire qui est même son cachet. Pourtant, à l’inverse du credo occidental, que l’on aurait parfois envie d’écrire « crado », dans la Chine chère à l’auteur du Studio de l’inutilité, ce n’est pas la qualité du salaud qui fait la qualité du génie. Bien au contraire, probité et talent vont de pair. Pour l’artiste chinois, « il faut d’abord devenir un homme meilleur avant de pouvoir faire de la meilleure peinture »  – ou de la meilleure écriture. La perfection formelle dépend de la perfection morale et un artiste pervers dans ses idées ou mesquin dans sa vie ne réussirait pas entièrement son œuvre. Adieu, donc, à Céline et à Picasso.

Sa conversion au socialisme,  il la doit presque par hasard en 1936 lorsqu’un éditeur de gauche lui commande au pied levé une enquête sur la condition ouvrière dans le nord industriel de l’Angleterre au moment de la Dépression. Sa visite ne dure que quelques semaines mais est suffisante pour qu’il comprenne que les pauvres ne sont pas plus « habitués » que les autres à la pauvreté – et que l’horreur sociale est d’abord une horreur consciente.  « En effet, ce que j’avais lu sur son visage, ce n’était pas la souffrance ignorante d’une bête, écrit-il dans The Road to the  Wigan Pier à propos d’une de ces « misérables ». Elle ne savait que trop bien ce qui lui arrivait, elle comprenait aussi bien que moi quelle destinée affreuse c’était d’être agenouillée là, dans ce froid féroce, sur les pavés gluants d’une misérable arrière-cour, à enfoncer un bâton dans un puant tuyau d’égout. »

Mais la réalité des faits ne suffit pas. Il faut inventer la vérité – et même l’exagérer, car « il est juste d’exagérer ce qui est juste » (Chesterton). Le grand écrivain est celui qui connaît par l’imagination des choses qu’il n’a pas expérimentées, que cela soit, dans son cas, une pendaison, une chasse à l’éléphant – ou une société totalitaire. Véniel chez les honnêtes gens qui ne peuvent décemment imaginer jusqu’où peut aller la cruauté humaine, le manque d’imagination devient péché mortel chez les intellectuels quand ceux-ci non content de ne pas voir et de ne pas dénoncer celle-ci comme cela devrait être leur rôle y participent gravement. Seule l’imagination – le roman –  donne à voir les choses telles qu’elles sont.

L’intuition de l’univers concentrationnaire, Orwell l’a eu lors de ses années d’internat. Pour l’enfant sensible qu’il était, fils de bourgeois déclassé, et d’ailleurs « boursier »,  l’apprentissage social a bien eu lieu dans les couloirs de ces collèges anglais, mondes de tous les snobismes et de toutes les violences, et dont un film comme If… (Lyndsay Anderson, 1968) a pu donner l’idée.  « Quand un enfant est conscient de la pauvreté de sa famille, le snobisme peut lui faire endurer des agonies qu’aucun adulte ne saurait imaginer ». De là cette haine de la bonne société qui ne quittera jamais Orwell et fera de lui ce révolté éternel contre la soi-disant « justice » des « Gentils », lui faisant même écrire un jour que « le pire criminel est toujours moralement supérieur au juge qui l’envoie à la potence. »

À cette horreur sociale révélée par « la droite » s’ajoute bientôt une horreur politique provoquée par « la gauche ». Car on a beau faire de grands discours sur la lutte des classes, c’est grâce à cette dernière qu’on assure son niveau de vie – et comme il le découvre en Birmanie où il s’est engagé en tant qu’officier de police colonial. On a beau jeu de se moquer des uniformes, on compte sur eux pour veiller sur notre sommeil, selon le mot fameux de Kipling. Le socialisme est d’abord une hypocrisie. Et c’est contre lui et toute sa clique de mystiques attardés, « buveurs-de-jus-de-fruits, nudistes, illuminés en sandales, pervers sexuels, Quakers, charlatans homéopathes, pacifistes, féministes » et, par-dessus tout, il va vite s’en rendre compte, esprits totalitaires, que vont bientôt se concentrer ses critiques.

C’est en effet lors de la guerre d’Espagne où, pourtant engagé auprès des républicains, il est blessé à la gorge par une balle fasciste, puis traqué par les communistes qui voient en lui un ennemi de la cause républicaine, il comprend alors le délire sanglant dans laquelle la gauche de son époque est en train de s’enfermer – et pour très longtemps. La trahison des clercs, la réécriture éhontée de l’Histoire par les staliniens et consorts, l’inversion des infamies et des héroïsmes, le mépris absolu de la réalité, la tuerie de l’individu au nom de l’idéologie, le négationnisme gauchiste en marche – tel fonctionne désormais son siècle et qu’il résumera en une formule saisissante : « L’Histoire s’est arrêtée en 1936. »

Ainsi, lorsque le socialisme n’est plus hypocrite, il devient un fascisme. Et un fascisme qui, en aucun cas, n’est cette sorte de « capitalisme avancé » comme veulent le faire croire gauchistes de hier comme d’aujourd’hui. Contre ces brouilleurs de sens, Orwell perçoit clairement que le fascisme est une perversion du socialisme, toute économie centralisée courant toujours le risque d’abolir la liberté individuelle, tout collectivisme menant nécessairement au camp de concentration. « Malgré l’élitisme de son idéologie », le socialisme n’en apparaît pas moins comme « un authentique mouvement de masse, disposant d’une vaste audience populaire. » Avec ses airs de miracle politique, le socialisme soviétique puis chinois séduit.

Pour autant, et c’est là tout l’humanisme d’Orwell, « fût-elle malade, criminelle ou vicieuse, l’humanité demeure irréductiblement une. » La politique ne saurait être une démonologie et c’est parce qu’elle le devient si souvent, et autant pour les crapules que pour les gens de bien, que l’auteur de La ferme des animaux, a toujours pris ses distances avec elle. Y compris dans le combat militaire lorsqu’il refusa un jour, sur le front espagnol, de tirer sur un ennemi qui avait perdu les bretelles de son pantalon. « Je me retins de lui tirer dessus en partie à cause de ce détail de pantalon. J’étais venu ici pour tirer sur des “Fascistes“, mais un homme qui est en train de perdre son pantalon n’est pas un “Fasciste“, c’est manifestement une créature comme et moi, appartenant à la même espèce – et on ne se sent plus la moindre envie de l’abattre. »Même à un idéologue, il arrive d’être autre chose.

Récupéré aujourd’hui par les néoconservateurs, Orwell n’en était pas moins un homme de gauche sincère et militant, d’une gauche sans marxisme, sans révolution, sans idéologie, « chrétienne » en quelque sorte – et s’il avait été croyant. Las ! Au lieu de l’intégrer à ses forces et d’en profiter pour s’épouiller de tout ce qu’elle avait en elle de toxique et de grotesque, la gauche aura préféré l’abandonner aux mains de la droite qui saura en faire bon usage. C’est que « l’horreur de la politique » est sans doute plus le fait de la droite que de la gauche (celle-ci relevant plutôt de ce que l’on pourrait au contraire appeler « une adoration de la politique »). Là-dessus, il faut s’entendre jusqu’au bout avec Bernard Crick, son biographe de référence cité par Leys : « Si Orwell plaisait pour qu’on accorde la priorité à la politique, c’était seulement afin de mieux protéger les valeurs non politiques ». Si l’on s’occupe de politique, c’est pour éviter que la politique ne s’occupe trop de nous et abolisse ou secondarise ce qui passera à nos yeux toujours avant elle – à savoir l’éternel et le frivole.

Simon Leys, Orwell ou l’horreur de la politique, Flammarion, 2014.

 

*Image : wiki commons.

Zeev Sternhell aveuglé par les Lumières

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sternhell lumieres vichy

Depuis trente ans, le nom de Zeev Sternhell est associé à l’un des débats les plus âpres qu’ait connu la vie intellectuelle française, celui sur les origines nationales du fascisme, déclenché par la publication, en 1983, de son Ni droite, ni gauche, l’idéologie fasciste en France. Dans Histoire et Lumières, Changer le monde par la raison, une longue interview avec le journaliste Nicolas Weill qui vient de paraître, Sternhell ne lâche rien et reprend sa thèse : tout le mal vient des idées fausses, de ceux qui ont critiqué ce qu’il estime être un bloc de cristal : les « Lumières ».

Les échanges entre l’historien israélien et le jour- naliste du Monde commencent bien. L’évocation de son enfance en Galicie pendant la guerre, marquée par la « disparition » de sa mère et de sa sœur, nous montre une famille juive qui survit grâce à l’énergie et à l’intelligence d’un oncle qui a compris que le ghetto était un piège. Grâce au même oncle, elle franchira, en 1945, la frontière de l’URSS vers la Pologne, d’où l’orphelin pourra rejoindre une tante établie à Avignon. Ce périple conduit à une vue en perspective sur la France d’après-guerre. Dans ce pays, un enseignement d’une efficacité admirable ne tarde pas à mettre à niveau l’enfant de l’immigration. Surtout, dans ce pays, la « question juive » n’existe pas. Le judaïsme, comme la religion en général, est affaire si privée qu’on ne sait pas qui est juif et qu’on ne cherche pas à le savoir bien que − le petit Zeev en fait l’expérience − les juifs sachent se reconnaître entre eux.

Cette situation s’accompagnait, dans le public sinon en famille, d’une indulgence oublieuse à l’égard d’un passé récent qu’on ne désignait pas encore comme une « période noire de notre histoire ». On peut se demander pourquoi, gardant le souvenir de cette idylle précaire, Zeev Sternhell s’est ensuite fait le dénonciateur persévérant du fascisme d’origine française. Mais nulle rancune antifrançaise ne détermine cette croisade. C’est plutôt par purisme laïque et républicain qu’il scinde la modernité en deux courants antagoniques : d’un côté la laïcité, la démocratie représentative, la lutte des classes assumée ; de l’autre, l’enracinement, l’identité collective, l’énergie nationale, les mobilisations xénophobes, racistes, etc. D’où son refus de la thèse « totalitariste », qui enveloppe dans une même condamnation Hitler et Staline. À cette analyse, qu’il estime héritée de la guerre froide, l’auteur oppose un procommunisme rémanent.

Tout cela pourrait se discuter… si Sternhell  discutait, ce qu’il ne fait pas. [access capability= »lire_inedits »]Passé l’évocation des jeunes années et l’analyse de l’évolution décevante de l’État juif depuis 1967, son livre est une enquête à charge et un réquisitoire contre le fascisme d’origine française. Le simplisme binaire de l’auteur le rend allergique aux transitions, aux compréhensions, aux ambiguïtés, donc à la philosophie : on croit au progrès et à la liberté des individus ou bien on n’y croit pas.

Certes, Sternhell désigne à juste titre comme un moment de coupure, dans l’histoire de la modernité, la fin du XIXe siècle, mais au lieu d’interroger l’œuvre des grands penseurs de cette nouvelle « crise de la conscience européenne » (Nietzsche, Bergson, Péguy, Husserl… avant Heidegger), il ne la décrit qu’à travers des représentants de la réaction politique : Boulanger, Barrès, Maurras, auxquels il associe Sorel, qui fut pourtant un maître de Gramsci.

De même est ignorée la réflexion de l’École de Francfort sur les failles et les infortunes de la raison moderne. L’allergie de l’auteur à la philosophie devient flagrante quand, pour étoffer son idée, en soi défendable, des « lumières franco-kantiennes », il construit un Rousseau caricaturalement individualiste qui, dans le Discours sur l’inégalité, passerait directement de l’« état de nature » au « contrat » et n’aurait besoin d’aucune référence au peuple pour fonder la volonté générale. Pas bien grave, direz-vous : Sternhell est historien, et non pas philosophe. Sauf que réquisitoire n’est pas histoire. Grand rassembleur de textes, l’auteur oublie que ceux-ci ont été produits « en situation » par des gens en proie à des enjeux immédiats. Ainsi, les écrits de Mounier sur le fascisme répondaient à une obsession, celle de l’affaissement de la démocratie dans la France des années 1930. Avait-il tort de se demander d’où pouvaient venir les énergies opposables à ce qu’il a appelé les « fausses valeurs fascistes » ? On peut discuter l’attitude « compréhensive » de Mounier vis-à-vis de l’adversaire, on peut penser que cela l’a conduit à trop insister sur les faiblesses internes de la démocratie française et pas assez sur la menace hitlérienne (bien qu’il ait aussitôt dénoncé Munich comme une « trahison »), mais évoquer une sympathie fasciste est évidemment trompeur.

L’enquête de Sternhell depuis quarante ans a certes produit des découvertes mais dans le cadre d’une vision trompeuse, parfois comique à force de déshistoricisation. Ainsi, sa compa- raison entre Pétain et Mussolini accable le premier, qui a immédiatement promulgué des lois antisémites et balayé les institutions démocratiques, alors que l’Italien a mis des années à en arriver là. Pas un mot sur le désastre militaire et l’acceptation de la défaite par Vichy. Comme si le régime de Pétain n’avait fait que coaguler les idées ambiantes ! Pas étonnant que Sternhell écarte d’un revers de main le travail de Stanley Hoffmann sur la logique d’ensemble de l’histoire de France en ce siècle. On trouve pourtant dans À la recherche de la France (1963) une remarque essentielle sur ce dont s’obsède Sternhell : « Vichy a été l’élimination presque complète des contre-révolutionnaires maurrassiens en tant que force politique. » Quand Sternhell voit une consécration, Hoffmann constate une dévaluation définitive : les idées vivent et meurent à l’épreuve des événements, alors que, selon le postulat sternhellien, elles persistent dans la nature comme un métal inoxydable.

Sternhell affiche le courage obstiné d’une « tête de cochon », d’un saint Sébastien exposé aux flèches. Mais cette obstination le conduit à reprendre indéfiniment le même combat, en particulier contre le Sciences-Po d’il y a quarante ans, alliage trop étroitement français de haute société protestante et de démocratie chrétienne. Oxford et Stanford ne lui servent que de redoutes d’où pilonner la rue Saint-Guillaume. Obsession telle qu’il ignore, dans l’histoire et la philosophie politique françaises, tout de ce qui s’est fait ailleurs, qu’il s’agisse de Lefort, de Gauchet, de Manent et de bien d’autres.

Sternhell n’a pas toujours tort. Il est vrai qu’avant d’être mise en valeur par Paxton (en 1973), la part de responsabilité de Vichy (de la France ?) dans le génocide des juifs a été occultée, puis relativisée à cause du nombre des survivants, et ensuite, depuis Chirac 1995, érigée en dogme, sans qu’une « mémoire apaisée » (Paul Ricœur) ait été stabilisée. Dans ce débat, Sternhell apporte des éléments, mais son schématisme ne nous rapproche pas d’une intelligence générale du drame du XXe siècle.[/access]

Antonioni écrivain : «Je commence à comprendre»

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delon antonioni cinema

Soyons honnêtes, Antonioni, pour nous, ce fut d’abord Monica Vitti. Monica Vitti dans L’éclipse, Monica Vitti dans L’aventura, Monica Vitti dans La notte, Monica Vitti dans Le désert rouge. Aragon trouvait que « Vézelay, Vézelay, Vézelay, Vézelay. » était le plus bel alexandrin de la langue française ; nous, nous préférons « Monica Vitti Monica Vitti Monica Vitti ». On ne s’en est jamais remis, touché par la grâce efficace de cette silhouette blonde au visage corrégien qui traversait en petite robe noire la nuit romaine, les années soixante et notre cœur d’adolescent cinéphile. Oui, le cinéma d’Antonioni, c’était d’abord ce corps-là si présent, si évident que nous pouvions bien oublier notre léger ennui snob à regarder ce que tout le monde nous présentait comme « les chefs d’œuvre de l’incommunicabilité ». Nous ne comprenions pas grand chose, à vrai dire et si nous avions revu plusieurs fois Le désert rouge par exemple, c’était pour cette manière dont Monica Vitti étirait les manches d’un pull en cachemire afin de recouvrir la paume de ses mains, dans ce geste mélancoliquement sensuel qu’ont les filles frileuses ou inquiètes.
Et puis on vieillit et les perspectives s’inversent. [access capability= »lire_inedits »]

Et l’on comprend que si on a trouvé Monica Vitti si belle, c’est grâce à Antonioni. Bien sûr, elle est belle sans Antonioni mais c’est Antonioni qui donne à la beauté de Monica Vitti un sens, qui a pu comprendre de cette beauté qu’elle serait la seule à pouvoir incarner ce qu’il avait à dire. C’est grâce à Antonioni que nous avons appris à regarder Monica Vitti avec un œil neuf, une Monica Vitti désemparée dans ces non-lieux de la modernité que le cinéaste cartographiait avec quarante ans d’avance : salles des marchés où s’abolit le réel dans une fièvre abstraite, nouveaux quartiers aux luxueuses résidences impersonnelles, villes portuaires anonymes entre chantiers et usines. Et à chaque fois, le désert de l’amour au cœur du couple, ce désert qui prenait en ce temps-là une dimension nouvelle, celle de « la perte de tout langage adéquat aux faits » comme aurait pu le dire Guy Debord.
Alors, forcément, nous nous sommes jetés sur « Je commence à comprendre » qui vient de paraître aux éditions Arléa et qui recueille en moins de soixante-dix pages des fragments, des notes et des aphorismes d’Antonioni sur plusieurs décennies. Autant vous prévenir tout de suite, voilà un petit texte qui risque fort de vous hanter, que vous aimiez ou non son cinéma. Dans cette plaquette parue à l’origine en 1999, Antonioni se révèle un grand, un très grand écrivain. Il est vrai que Rimbaud n’a eu besoin de guère plus d’espace pour recréer le monde. Antonioni, contrairement à ses personnages, trouve à chaque instant le langage « adéquat aux faits ». Peut-on imaginer résumé plus clair de son esthétique que dans l’aphorisme suivant : « Peu importe qu’il dise des mensonges, on voit plus clair en lui quand il ment que lorsqu’il dit la vérité. ». Et comment ne pas voir ici en filigrane le personnage de courtier joué par Delon dans L’Eclipse ?

La forme courte demande une vraie virtuosité qui offre les mêmes joies que le poème, la même déstabilisation heureuse du sens. Antonioni maitrise impeccablement cette technique : « J’ai souvent le désir de me venger mais ils sont tous en vacances. » Des croquis d’atmosphère à l’esthétique toute chinoise avec ciels, fleurs, brumes et oiseaux voisinent avec de brefs portraits d’actrices, hélas pas celui de Monica Vitti mais, par exemple, de la toute jeune Brigitte Bardot pressentie à seize ans pour un rôle dans Les Vaincus : « Elle est jolie, éveillée, désinvolte, très française, malgré sa mère et une grand-mère italienne. Elle enlève son chemisier, enfile son pull, le retire, remet son chemisier. Elle fait tout avec une désarmante candeur immorale mais de façon si naturelle que j’ai honte de mes pensées, décidément trop italiennes. »
On aimera aussi et surtout, pour finir, dans Je commence à comprendre, cette énergie froide des désespérés quand ils sont des créateurs, cette joie terrorisée d’être au monde, et cette élégance qui n’exclut pas une forme d’humour décalé parce qu’il n’y a pas, au bout du compte de vraie génie sans un certain sourire : « Depuis des années, je ne crie plus. L’autre jour, je suis allé au milieu d’un champ et je me suis mis à hurler. Je croyais être seul, mais un vieux qui n’était pas trop loin s’est approché et m’a offert un bonbon. » [/access]

Je commence à comprendre de Michel Angelo Antonioni (traduction de Jean-Pierre Ferrini, Arléa).

Copies du bac 2014 : Extraits inédits avant les résultats!

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« Le cerveau de l’imbécile n’est pas vide, il est encombré. Les idées y fermentent au lieu de s’assimiler », écrivait Bernanos. Il semblerait cette année encore que les futurs bacheliers aient souffert d’une douloureuse indigestion mentale, donnant ainsi raison à Bernanos, à Dostoïevski, à Nietzsche et à Flaubert, à qui ces pages manquantes du Dictionnaire des idées reçues sont dédiées.

La mère ou la putain ?

« Par exemple dans une société un homme doit absolument choisir entre sa mère et sa femme. Quel choix faire? Ce n’est donc pas évident pour lui, donc il n’est pas libre car il doit absolument effectuer un choix ».

« Si nous devions parler de l’Islam, empêcher une femme porter voile sur sa tête l’empêcherait d’être libre car être libre c’est aussi être libre d’avoir des convictions, une valeur que l’on aimerait exercer. »

Arbeit macht frei ou pas, alors ?

« Le travail est l’activitée, où l’homme reçoit une rémunération et à une reconnaissance sociale, il permet de lutter contre le chômage, la paresse, l’ennui. Il est source de loisir, d’épanouissement et de survie. »

« Contrairement à ce que l’on a l’habitude de voir, l’ « homme » dans le titre de l’ouvrage proposé (Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, sic) n’est pas écrit au sens général « Homme ». Peut-être seulement lié au fait que dans les années 1950, la femme n’était pas sujet à travailler de la même manière que l’homme, l’auteur dans sa réflexion fait peut-être référence au travail d’usine alors très répendu durant cette époque ».

« Le travail émane du grec signifiant souffrance est une condition de l’homme qui tend à le rendre libre et indépendant ».

Des hommes et des machines

« Les machines sont le fruit de sa capacité morale et physique à les concevoir, à les fabriquer et à les utiliser, d’après Aristote.

« Mais la machine est-elle réellement indispensable aux yeux d’autrui ? »

« Le capital et le travail sont la plupart du temps deux facteurs qui se complète comme par exemple un camionneur qui est utile à un camion, car sans camionneur le camion ne fonctionnera pas ».

Des animaux et des hommes

« S’il a le choix, il est donc libre de choisir ce qu’il veut. Par exemple, contrairement à l’animal l’homme peut faire un choix sur ce qu’il va manger au dîner, ou sur ce qu’il va porter en sortant. Tandis que l’animal ne peut même pas se vêtir. »

« De plus un éléphant enfermé dans un zoo se croit libre mais il n’est en réalité pas libre, puisqu’il est enfermé. Ainsi si l’animal n’est pas conscient, il n’est pas libre. »

Parce que le droit n’est pas juste

« De tel manier qu’une personne qui désire avoir un téléphone, mais n’ayant pas les moyens financier d’en possède, peut faire le choix d’économiser ou bien de volé celui d’un tiers. »

« L’homme est un être libre, il est libre de s’habiller comme il veut. »

La liberté…

« Retenons également l’exemple de l’illustre Nelson Mandela. Homme noir qui luttait contre la ségrégation. Il fut enfermé en prison pendant plus de 20 ans. Il n’eût pas le choix. Cependant, on pouvait lui enlever sa liberté de manger, de dormir, de respirer ou encore de parler mais il avait une liberté qu’on ne pouvait lui enlever: c’était la liberté de penser, disait-il. »

« La liberté est une notion aussi complexe que simple. »

« Est-ce que faire le choix, décider d’être libre, nous rend libre ? »

« Faire un choix pour certains, peut créer en eux un sentiment d’existence, d’appartenance, W. Shakespeare nous dit « to be or not to be that is the question », en Français cela signifie « être ou ne pas être, telle est la question », en faisant un choix, peut être que cette question n’aurais plus à se poser car en effectuant un choix, cela relève de l’existence, d’un Homme vrai. »

Et pour finir, un peu de conspirationnisme

« Mais je ne vois pas en quoi l’état chinois devrais se protéger de google… un vestige surement de la seconde guerre mondial. »

N.B : Les fautes d’orthographe ne sont hélas pas de la rédaction.

La Ragazza

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claudia cardinale petroleuse

Le livre-phare des vacances 2014 fait à peine 80 pages. Un simple cahier d’images d’une trentaine de photos en noir et blanc que publient les élégantes éditions Contrejour. Ces  quelques clichés essentiels proviennent des archives de Graziano Arici (photographe et collectionneur). Dolce Claudia éclairera vos nuits d’été d’une tendre lumière. Il y a dans ce mince recueil toute la beauté irradiante du Sud, la pudeur d’une époque où les filles détenaient les secrets de l’amour. Le parfum enfiévré de la Via Veneto et les pétarades des Vespa chassant en meute. L’ombre de Fellini aussi. Sur ces trente photos, un seul modèle, irrésistible dans la fraîcheur de ses vingt ans, Claudia, la berbère, l’italienne de Tunis, l’unique, la femme multiple. Pourquoi sommes-nous tombés un jour amoureux de l’orientale Cardinale ?

Ouvrez ce livre et vous comprendrez notre enchantement et notre colère devant cette sauvagerie-là ! Le charme est forcément cruel. Terriblement injuste. De son regard sombre, Claudia vous gifle. Ses longs cheveux noirs vous serrent le cœur. Sa bouche insolente vous empêche de respirer. Ses épaules maternelles vous narguent. Inconcevable de réalisme et de tension érotique dans notre société du faux où les physiques en plastique et les âmes en carton encombrent le grand écran. Oui, vous êtes désarmé, vaincu, béat.

Comment lui résister ? Comment ne pas succomber à cette fille lovée dans un pull à grosse maille, le coude posé sur un radiateur, sans apprêt, sans artifice, d’un naturel brut. Peut-être le véritable signe de l’existence de Dieu. Vous pressentez que l’amour avec elle sera un combat perdu d’avance, que vous en ressortirez désemparé et heureux. Ne vous fiez pas à ce doux visage, à cette peau dorée, à ces courbes sensuelles, cette montagne de désir est un roc. Les filles du Sud aux corps souples sont des femmes de tête. Elles ne se dévoilent que dans l’intimité. Elles cherchent l’absolu. Dans sa préface, Claude Nori tente de lever le mystère sur cette séance photo prise à Rome en 1958 qui donne naissance à cet ouvrage délicieux. « Claudia Cardinale […] pose pour un de ces paparazzi d’agences spécialisées dans les magazines populaires dont on ne saura rien si ce n’est le talent qu’il mit à installer cette complicité, ce flirt photographique » écrit-il.

On ferait tous n’importe quoi pour avoir un flirt avec elle. Cet anonyme a saisi la flamme de Claudia, cette candeur douloureuse, cette réserve étincelante et cette sagesse explosive dans un décor d’une banalité affligeante : un canapé écossais, une chaise en bois ou une terrasse sobre. La beauté de Claudia n’a pas besoin de lustre. Elle s’exprime partout. Quand elle apparaît dans le cadre, le spectateur n’a plus d’yeux que pour elle. Comment s’en détacher ? Les Visconti, Leone, Monicelli, Comencini ne s’y sont pas trompés en la choisissant. Car si Claudia est belle à regarder, elle l’est encore plus à entendre. Cette voix qui puise sa source si loin est l’aphrodisiaque le plus puissant que je connaisse. Et ce rire, coup de sirocco qui balaye l’amertume, a des intonations de promesse d’éternité. On voudrait qu’elle ne s’arrête jamais.

Dolce Claudia n’est pas seulement un livre de belles et rares photos, il fascine aussi par sa charge émotionnelle à évoquer le monde d’avant. Les photos de Claudia s’accompagnent d’un Éloge de la starlette joliment troussé par le philosophe balnéaire Frédéric Schiffter qui se rappelle qu’à chaque projection, son amour pour Claudia Cardinale renaissait intact, et d’avouer que « je ne puis la voir autrement que comme une éternelle belle aimée – un idéal féminin qu’on n’approche ni ne possède jamais, bien sûr, mais que ce sentiment si particulier qu’on lui voue préserve de l’oubli et de l’infidélité ». Claudia, le soleil de notre vie.

Dolce Claudia – Archives Graziano Arici – préface de Claude Nori – Éloge de la starlette par Frédéric Schiffter – cahier d’images – Contrejour.

Belgique : la Flandre a pris le large

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belgique flandre nva wever

Outre-Quiévrain, Bart De Wever a officiellement renoncé à former un gouvernement fédéral. Mais l’homme fort de la Flandre, bourgmestre d’Anvers et président du parti nationaliste N-VA, n’en a cure. C’est sans illusions sur ses intentions réelles que le roi l’avait nommé négociateur en chef, responsable de la formation du gouvernement fédéral,  après son excellent score aux dernières législatives. Ses plébiscites répétés ont conforté Bart De Wever dans son objectif suprême : exiger l’indépendance de la Flandre, en actes sinon en paroles. Dispose-t-il seulement d’une majorité régionale pour appuyer sa revendication ? Tout dépend de la forme de la question, le reste est à l’avenant. Une minorité de Flamands souhaite officiellement se détacher de leurs compatriotes wallons, avec lesquels il ne partage plus qu’un engouement footballistique et quelques grands pactes fédéraux. Mais il suffit de demander aux sondés s’ils veulent encore payer pour les Wallons chômeurs ou immigrés, et le résultat s’inversera. Il y a quelque d’ailleurs ironie  à voir nos libéraux tricolores s’enticher d’une cause dont ils ne retiennent que la version flamingante du tube de Michel Sardouille, Au bout les feignasses

« I want my money back », dit en substance Bart De Wever, en néerlandais dans le texte. Quoi qu’on pense de ses envolées poujado-libérales, le héraut du nationalisme libéral met en évidence un fait palpable : l’autonomie culturelle de la Flandre, appelée un jour à se transformer en indépendance politique. D’ores et déjà, le royaume de Belgique unit deux démocraties distinctes, avec leurs propres partis, leurs lois communautaires, leurs langues et leurs gouvernements et leurs parlements. Le plus fédéraliste des partis belges – extrême gauche exceptée – ne parvient pas à composer avec son aile flamande, comme en témoigne les dissensions entre PS bruxellois et SPA anversois. Il suffit de musarder dans les rues d’Anvers pour acter le divorce culturel qui sépare déjà les Wallons des Flamands. « C’est bien simple, on ne se croise jamais, sauf l’été, sur la plage sur la mer du Nord ou dans les Ardennes » me soufflait une figure gandoise du nationalisme flamand. Il y a quelques années, lorsque l’éphémère Premier ministre fédéral Yves Leterme prenait La Marseillaise pour l’hymne national belge, il se trompait sincèrement. Cet homme intelligent, conservateur flamand, autonomiste sans être indépendantiste, montrait la méconnaissance d’une bonne moitié du pays, qui prend ses cousins francophones pour des Français de province. « Quand il pleut à Paris, il tombe des gouttelettes à Bruxelles », dit le proverbe belge.

Depuis que les indépendantistes flamingants ont le vent en poupe, le simulacre de nation belge créé en 1830 éclate par tous les bouts. Lorsque la famille royale visite la Flandre, il faut déplacer des cars entiers d’écoliers-figurants pour faire la claque, comme au bon vieux temps des démocraties populaires. La monarchie et l’Etat fédéral laissent indifférents la plupart des jeunes flamands, de plus en plus gagnés par une américanophilie qui leur fait délaisser l’apprentissage du français.  Au lendemain de l’abdication du roi Albert II, son fils et successeur Philippe s’est rendu à Anvers pour s’adresser à ce qu’il reste de fédéralistes en Flandre. Echec et mat. Quand le roi visite Anvers, Bart De Wever se montre empereur en son royaume. La dernière fois qu’Albert s’était aventuré en terre anversoise, le bourgmestre séparatiste a refusé de le recevoir à l’hôtel de ville, prétextant des travaux, l’accueillant en portant une  cravate à l’effigie du lion flamand. Ces petites provocations immédiatement suivies de reculades – contre les mauvais esprits, De Wever a prétendu qu’il s’agissait du lion de Venise – révèlent une stratégie bien rodée.

Francis Van den Eynde, co-fondateur du Vlaams Belang qu’il a fini par quitter, las des provocations répétées de son président Filip De Winter, dresse un portrait flatteur du machiavélien BDW. Le dirigeant de la N-VA offense la monarchie sans provocation excessive, avec l’air de ne pas y toucher, afin d’appuyer sa politique des petits pas. Ainsi, non content d’organisation une réunion de son parti en plein match de football des Diables rouges, De Wever attend la formation imminente d’un gouvernement wallon de coalition entre socialistes et chrétiens sociaux pour jouer au plus fin. Même si le précédent s’est déjà produit dans l’Histoire, la N-VA aura beau jeu de dénoncer l’empressement des francophones à constituer leur cabinet, au mépris des règles de réciprocité qui régissent les rapports entre ces deux démocraties fédérées. Unitaires dans les discours, séparatistes en actes, pourra-t-il toujours rétorquer à ses contempteurs wallons inquiets de ses velléités confédérales, pour ne pas dire sécessionnistes. Si les plus fervents partisans de la monarchie unitaire se recrutent dans les rangs des deux partis socialistes – PS et SPA-, c’est aussi parce que la gauche a été marginalisée sur les terres flamandes, tandis que la Wallonie reste un bastion progressiste.

Il fut un temps pas si lointain où les Francophones dominaient la Belgique et imposaient une politique de francisation dans les écoles d’après-guerre. Au milieu des Trente Glorieuses, des politologues américains s’étaient penchés sur l’exception belge, décrivant cette société bicéphale comme une rose des vents organisée autour de trois axes : catholiques/non-catholiques, flamands/wallons, gauche/droite. À les en croire, les tensions contradictoires s’exerçant sur la girouette belge maintenait le pays à l’équilibre. Mais la superposition de tous ces clivages en un seul menacerait l’existence-même du plat pays. Que la prospère Flandre, majoritairement catholique et conservatrice s’oppose comme un seul homme à la Wallonie libre-penseuse, et il en sera fini de la Belgique. Heureusement, contrairement au Liban et aux Balkans, en dehors de Bruxelles, le tracé de la frontière linguistique et territoriale entre les deux Belgiques a le mérite d’être clair, ce qui écarte tout risque de guerre civile en cas de séparation sans consentement mutuel. Certes, nos voisins d’outre-Quiévrain n’en sont pas encore là. Mais l’indépendance gagne du chemin chaque jour, avant que la rupture définitive n’advienne peut-être, une fois…

*Photo : wiki commons.

Les gendarmes du monde n’ont pas droit à la retraite

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« Les superpuissances ne prennent pas leur retraite » : le mot est de Robert Kagan dans le magazine New Republic et, comme Dick Cheney et bien d’autres néo-conservateurs, il pointe l’effondrement de la doctrine Obama, pas seulement en Irak, mais également dans l’Océan Pacifique où le maître-mot de la Maison-Blanche semble être lâcheté. Tony Blair, l’allié et l’ami de Bush, est intervenu dans la presse anglaise et française sur le même ton.

Rarement un président américain aura fait autant de tort à autant de monde : telle est l’antienne  des néo-conservateurs reprises, de Wolfowitz à Paul Bremer, sur tous les tons : de l’invective à l’argumentation la plus subtile. En bref, si Al-Qaïda a été pratiquement vaincue par Bush, elle a pu renaître de ses cendres grâce à Obama.

L’offensive contre le Président actuel qui n’est plus soutenu par grand-monde, est relayée par la presse républicaine. Obama a voulu faire des États-Unis un pays pacifique peuplé de citoyens qui haïssent la guerre, les armes à feu, l’impérialisme et sont tolérants vis-à-vis de l’Islam : il s’est trompé sur toute la ligne. L’Amérique n’est grande que lorsqu’elle est haïe, comme doit l’être le gendarme du monde. Les néo-conservateurs, qui ne font pas dans la dentelle, le lui rappellent avec une vigueur qui semble porter ses fruits. Il est rare qu’on n’assiste pas en politique à un retour du balancier. Les « faucons » ont saisi que c’était le bon moment pour rendre coup pour coup et rappeler que si le mouvance djihadiste ne cesse de se renforcer, y compris fort loin de ses terres natales proche-orientales, ce n’est pas la faute à pas de chance.

 

 

 

Mariage : Plus jamais ça!

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Il y a deux sortes de divorcés : les déprimés et les libérés ; les cons vaincus qui gardent un sentiment d’échec et les convaincus qu’on ne les y reprendra plus, même par les sentiments ; ceux qu’on retrouve sur des sites de rencontre durable, en quête d’une compagne qui saura les prendre comme ils sont, et ceux qui cherchent à rencontrer des femmes qu’ils pourront prendre comme elles sont ; ceux qui misent sur leur chance de gagner un cœur pour retourner, à deux, faire des courses, et ceux qui préfèrent jouer aux courses parce qu’en misant, on a une chance de gagner ; ceux qui veulent se remarier et s’embarrasser d’une famille et ceux qui, débarrassés de leur famille, se contentent de se marrer ; ceux qui pleurnichent en haut des grues et ceux qui jouent les oiseaux de passage ; ceux qui aspirent à l’engagement et ceux qui respirent de dégagement.

Je laisserai ceux que l’amour rend aveugles, où plutôt qu’une cécité a prédisposé à l’amour officiel, avec cet assortiment de chaînes aux pieds, de corde au cou et d’anneau au doigt qu’une société dévirilisée fait reluire pour le plus grand éblouissement des plus romantiques d’entre nous. Je me pencherai plutôt sur ces ânes qui n’ont plus soif et qu’on ne fait pas boire, qui, un peu trop attendris, se sont mariés et qui, pour avoir été grignotés avant d’être dépecés au tribunal, vivent désormais heureux en célibataires endurcis. Ceux qui ont juré : « Plus jamais ça ! » Même au sein de cette population majeure et vaccinée, les rechutes sont fréquentes, et les imprudents qui laissent leurs virils attributs se complaire dans de douces habitudes, qui finissent par se reposer sur le même oreiller, se retrouvent parfois comme ces chiens qui s’accouplent : coincés.[access capability= »lire_inedits »] Nombreux sont ceux qui, se croyant loups au début d’une aventure, sont devenus caniches avant d’en voir la fin. Les présomptueux qui n’ont pas su lâcher à temps de féminins appâts y ont perdu leurs instincts volages et carnassiers et finissent envoûtés par d’habiles femelles qui ont su se rendre incontournables. Il faut pourtant savoir les contourner car, même s’il est difficile de se détourner d’un minois qui nous met en émoi, un jour ou l’autre, nous sommes sommés, sous peu et sous peine d’abstinence, de nous rendre sans condition à la mairie.

S’il existait un manuel à l’usage des garçons, la première leçon pourrait s’intituler : « Vivre libre ou se marier » et la deuxième, pour les durs de la feuille comme de la tige : « Vivre libre ou se remarier ». Si ces programmes étaient enseignés, croiserions-nous tant d’hommes qui ont rendu les armes et renoncé à leurs éclectiques appétits sexuels, mis au pas et qui ont fini de courir, l’épée en berne et le regard triste, la main dans la main d’une femme légitime qui a changé leur téléphone portable en bracelet électronique et fini par les mettre au régime avec elle ? Si les pères savaient parler à leurs fils, verrions-nous tant d’accidentés de la vie ? Dans le monde totalitaire du « mariage pour tous » qui ne comble que les gonzesses des deux sexes, il faut apprendre aux jeunes garçons à rester des hommes. De même que toute éducation responsable doit transmettre une part d’islamophobie pour la pérennité d’une humanité éclairée, une dose modérée mais substantielle de virilité défensive est indispensable à la survie de l’espèce mâle. Ainsi, puisque les contes qui finissent par « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants » sont racontés aux filles, les histoires qui se terminent par « Il repartit vers de nouvelles aventures » devraient être lues aux garçons. Cela pourrait être, dans le cadre de la lutte contre les castrations consenties, la moindre des mesures de prévention. Je pense aux hommes en général, mais à cet ami en particulier, que je renommerai, pour ne pas le compromettre, « Alexandre le malheureux » et à qui j’adresse mes condoléances. Le con qui convola pour le beau cul d’une musulmane de vingt ans sa cadette − laquelle ne tarda pas à remiser le tulle qu’elle avait aux fesses, le jour des noces, pour se coller un torchon sur la tête − mange aujourd’hui du saucisson en cachette pour pouvoir continuer à jambonner conjugalement. On me dit qu’il n’est pas mort puisqu’il bande encore. On se console comme on peut.

On dit aussi qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. Je vois surtout des imbéciles qui ont changé d’avis et qui, leur peine à peine purgée, en reprennent pour vingt ans, avec le sourire, pour la photo. Nombreux sont ceux qui chantaient, à leur libération : « Paris, me voici, j’ai des couilles ! », et qu’on retrouve un jour occupés, en plein congé paternité, dans la merde jusqu’aux poignets, avec le sourire béat de celui qui commence une seconde vie derrière une poussette et au volant d’un monospace estampillé « bébé à bord », et couillon à la barre. Car comme un malheur n’arrive jamais seul, après la pluie de confettis ne vient pas le beau temps mais le gosse, cette créature parasite, chrono- phage, ingrate et arrogante qui répétera aux malheureux imprévoyants, à la première tentative de résistance à ses caprices : « Si tu voulais pas d’enfant, t’avais pas qu’à en faire. » La vérité sort de la bouche des enfants, qui assassinent sans scrupules la langue de leurs pères, et pour ne pas l’avoir entendue chez ceux des autres, certains ont à peine le temps de retourner à leurs maîtresses qu’ils se retrouvent, comme disait Mauriac, derrière les barreaux vivants d’une famille. Ainsi, lorsque le piège s’est refermé, tout en douceur, lorsque le ressort amoureux s’est tendrement détendu, et que nos meilleures ennemies ont investi nos cœurs tout en nous tenant par les couilles, dans un instinctif ou savant dosage de mise sous dépendance sexuelle et de chantage affectif, il est trop tard.

La résistance au mariage est plus facile à dire qu’à faire et il est plus simple de promettre que de tenir très longtemps. Nous les hommes ne pouvons pas lutter sur ce front contre l’alliance des femmes, des gays et des défenseurs de la famille et si, dans la guerre des sexes, il y a aujourd’hui moins de résistants que de collabos qui jurent fidélité et prêtent allégeance dans l’émotion générale, c’est que le rapport de force a tourné en notre défaveur. Depuis que la société christianisée de la Sainte Famille, toujours plus féminisée avec une nette accélération sur la fin, a enfermé l’amour dans ses serments sacrés et ses cadres légaux, il est difficile d’en jouir durablement en païen hors-la-loi. Pourtant, comme l’eau fraîche, le grand amour supporte mal la mise en bouteille, avec ses additifs et ses agents conservateurs. L’amour de source ne souffre pas le stockage et, s’il ne coule pas, s’il n’est pas ce plébiscite de tous les instants, il tourne parfois au vinaigre. Les amants les plus doux gagnent rarement à devenir des maris, et les premières victimes de cette reddition, de cette débandade que le monde accompagne de ses meilleurs vœux le jour du mariage, sont les amoureuses épousées.

Il nous faut donc batailler sans relâche pour convaincre nos amantes en mal d’engagements signés et contresignés, et en attente de déclarations publiques, que le sentiment est trop volatile pour être contenu par un contrat, qu’il n’y a ni assurance ni garantie qui tiennent et que le désir meurt quand il est privé de liberté. C’est alors que les négociations commencent, avec leur lot de prétendants, de concurrents à l’affût et de menaces de rupture. Dans ces échanges houleux, dans ces tendres combats qui ne laissent ni vainqueur ni vaincu mais des amants sans repos, l’amour reste un torrentiel et rafraîchissant ruisseau. Dans cette délicieuse bagarre, où l’un et l’autre, où l’un dans l’autre, les yeux dans les yeux, nous défendons le territoire et les intérêts de nos sexes, l’amour jubile. Dans ces pourparlers, dans ces « pour s’étreindre » qui jamais n’aboutissent à la paix du cimetière, l’amour dure. Tant que nous n’abdiquons pas, nous restons admirables, et aimables. En restant libres, rester aimables, voilà le seul devoir, la seule éthique, la mission et l’honneur des amants sérieux, contre toute demande et contre toute attente. Aussi, pour que les beaux yeux de la dame de mes pensées continuent de briller du feu du combat, je ne tomberai pas l’armure, resterai agaçant et insaisissable, je résisterai à la tentation d’une pacification mortifère par le mariage et ne l’épouserai devant personne. Mon projet est plus ambitieux : je vise l’éternité du goût et du sentiment, parce que nous le valons bien.[/access]

*Photo : La mariée était en noir.

Vive le Québec laïc!

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quebec crucifix parlement

La défaite cinglante du Parti Québécois de Pauline Marois, le 7 avril dernier, a-t-elle sonné le glas du projet souverainiste ? Les résultats électoraux de la Belle Province ont été sans équivoque : le Parti Libéral du Québec (fédéraliste) s’est largement imposé avec 41,50% des voix contre 25,38 % pour le Parti Québécois (souverainiste).

À l’origine du déclenchement des élections québécoises se trouvait un projet controversé : la Charte de la laïcité, dite aussi des valeurs québécoises. Ce texte reprenait le principe d’une laïcité made in France en plus d’imposer, insidieusement, un sécularisme à deux vitesses. Ainsi, tout en apportant des restrictions sans précédent en Amérique du nord sur le port des signes religieux (foulard islamique, turban sikh, kippa et grandes croix – rarement portées par les chrétiens), le gouvernement Marois favorisait, dans le même temps, le maintien du crucifix à l’Assemblée nationale et façonnait une sorte de « catho-laïcité », oxymore maladroit s’il en est. En définitive, il s’agissait d’une neutralité étatique douteuse, destinée, en réalité, à réaffirmer le sempiternel discours victimaire de la majorité francophone dans un Québec, il est vrai, de plus en plus multiethnique. Pour y parvenir, de nombreux souverainistes ont défendu corps et âme le péril imminent de la laïcité québécoise alors qu’ils étaient dans l’incapacité de le démontrer à l’appui d’études. Faut-il rappeler que le débat médiatique qui en a découlé, en faveur ou contre ce projet, a fait montre d’une médiocrité inégalée ? Rares sont les intellectuels, à l’instar de François Charbonneau, qui ont su dénoncer les dérives de cette charte tout en critiquant les excès d’un multiculturalisme nuisible. Finalement, quitte à promouvoir, non sans raison, les valeurs québécoises, il aurait été préférable de rédiger une charte qui assume pleinement l’héritage catholique du Canada français en tant que véritable essence de la nation québécoise et d’éviter le recours à un principe bancal, néanmoins en vogue au Québec, à savoir une laïcité à la carte.

Il faut rappeler que cette charte – en plus de tenter de répondre à la crise des accommodements raisonnables des années 2000 – devait permettre au camp souverainiste, en cas de victoire électorale, de devenir majoritaire pour déclencher, au moment opportun, un troisième référendum sur l’indépendance du Québec. C’est dans ce contexte lourd et électrique que Pierre-Karl Péladeau, célèbre businessman détenteur du conglomérat Québecor, s’est officiellement engagé aux côtés des souverainistes et qu’il a fait part, poing levé, de son irréductible volonté d’aboutir à un référendum sur l’avenir du Québec.

Frileux à l’idée référendaire, les Québécois ont préféré mettre Pauline Marois au placard en lui préférant le fédéraliste Philippe Couillard. Vox Populi, Vox Dei ! Pour les réactionnaires indépendantistes, il est désormais de bon ton de clamer haut et fort à qui veut bien l’entendre que l’indépendance de la Belle Province n’a pas été suffisamment prônée pendant la campagne électorale. Depuis deux mois, cette petite ritournelle se répète comme un disque rayé. Aveuglement ou propagande ? Les fausses notes ne cessent de se faire entendre. Aujourd’hui, une chose demeure certaine : le Parti Québécois doit sérieusement revoir ses idées et sa stratégie s’il ne veut pas totalement sombrer.

Sur la scène fédérale canadienne, des élections sont prévues au cours de l’année prochaine. Au pouvoir depuis 2006, le Parti conservateur de Stephen Harper fera campagne face au Nouveau Parti démocratique de Thomas Mulcair, au Parti libéral de Justin Trudeau et au Bloc Québécois de Mario Beaulieu. Supposé défendre les intérêts du Québec à l’échelle fédérale, Mario Beaulieu, fraîchement élu à la tête de son parti, s’est engagé à promouvoir la souveraineté de la Belle Province. Comme le remarque l’historien Frédéric Bastien, il est légitime de s’interroger sur son absence de lucidité politique : « On se demande sur quelle planète vivait M. Beaulieu, le 7 avril dernier. Les libéraux n’ont eu qu’à agiter le spectre référendaire pour que le Parti Québécois enregistre son pire résultat depuis 1970. Peut-on sérieusement penser que les péquistes ont perdu (…) parce que les électeurs trouvaient que Pauline Marois n’était pas assez souverainiste ? »

Lorsque les principaux partis fédéraux aborderont les grandes questions que sont les finances publiques, le transfert de compétences aux provinces ou l’environnement, le Bloc Québécois avancera-t-il sérieusement sur le devant de la scène l’unique rengaine de la souveraineté du Québec ? Ne serait-il pas plus approprié de protéger l’héritage français du Canada plutôt que de ressasser, inlassablement, le rêve indépendantiste ?

*Photo: Jacques Boissinot/AP/SIPA.AP21467660_000003

Et si la France gagnait la Coupe du monde?

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Pour ceux qui n’ont pas pris le latin au bac, Panem et circenses pourrait se traduire en français d’aujourd’hui  par « du foot et des soldes… », sans que le sens en soit changé le moins du monde.

Car le maniement politique de la diversion ne date pas d’hier : l’expression latine dénonçait déjà, dans la Rome antique, l’usage délibéré par les empereurs romains de distribution de pain et d’organisation de jeux, dans le but de flatter le peuple et de s’attirer sa bienveillance… Comme quoi l’opinion populaire était déjà une préoccupation bien avant l’invention des instituts de sondages !

Selon le bon principe impérial qui a fait ses preuves, pour faire oublier l’impuissance publique et l’aboulie du Président, il faut organiser le bonheur de ses administrés. Et dans leur mauvaise passe, les élites sont vernies : comme elles ont le soleil pour elles, la moitié du boulot est fait.  Car le bonheur c’est simple comme un coup de pied dans un ballon ou comme un marathon de la fringue.

Même si l’éventualité d’une victoire française en Coupe du Monde de football donne quelques sueurs froides au ministère de l’Intérieur, on organise savamment le teasing d’un coup d’éclat des bleus. Et après seulement deux matches, le coq français retrouve sa superbe qui l’avait un peu déserté ces derniers temps… On anticipe, on calcule, on projette et surtout on y croit… on est d’ailleurs prié d’y croire !

C’est pourtant un casse-tête qui se profile pour le préfet de police de Paris. Un déferlement « populaire » sur les Champs-Elysées serait problématique à la veille du défilé du 14 juillet. On a déjà vu comme la maîtrise d’enragés du foot est compliquée et à quels débordements incontrôlables elle peut donner lieu. Or le défilé de cette année est dédié aux commémorations du centenaire de la première guerre mondiale, et à ce titre,  la cérémonie doit réunir plusieurs dizaines de chefs d’Etat.

Aïe, aïe, aïe : se pourrait-il qu’il faille décider quelque chose… interdire, même ? Une victoire en coupe du monde serait un coup d’éclat susceptible de redorer un peu l’image française. Mais si la fête est gâchée à la barbe des dirigeants du monde… quel en serait alors le bénéfice ? Pour ménager la chèvre et le chou et laisser le Président à sa sieste, mieux vaudrait une élimination en demi-finale. Le 8 ou 9 juillet, ça fait quand même durer le rêve et ça laisse un peu de temps pour ranger les Champs et réparer quelques boutiques au cas où…

Les boutiques d’ailleurs, parlons-en. Car l’autre recette du bonheur, ce sont les soldes. Et voici que par un heureux hasard, elles tombent en même temps que le foot. L’aubaine ! C’est une affaire d’intérêt national que de renouveler son lot de fripes au meilleur prix, de se donner l’impression d’en faire, justement, des affaires. En témoignent les images ressorties d’années en années de hordes de cochons de payeurs, attendant le coup d’envoi devant les grilles encore fermées des magasins. Qui a dit que c’était la crise ?

Cela permet d’oublier justement que les temps sont durs et que, malheureusement, les boutiques ne sont pas les seules à « solder ». Ici, la grande braderie a lieu quotidiennement sous nos yeux impuissants. En pompier débordé, le gouvernement lâche du lest et rase gratis pour éteindre une grogne toujours plus gourmande. Petite ristourne fiscale aux bas salaires – malencontreusement assujettis à l’impôt par le même gouvernement quelques mois auparavant-, rabais sur écotaxe, recul programmé sur les intermittents, négociations avec les cheminots, le tout annoncé avec des mines de croque-morts sensées rappeler l’austérité de façade promise et rabâchées sous la formule magique et mensongère des  « 50 milliards d’économies ».

Pour divertir ses concitoyens désabusés, le Président rêve sans doute à « l’effet Coupe du monde » auquel avait eu droit Jacques Chirac en 1998. Las,  l’histoire repasse rarement les plats : c’était un 12 juillet, et non le 13 ! Et ce n’était pas non plus le centenaire de 1914…

*Photo : JULES MOTTE/SIPA. 00530657_000012.

Orwell, l’épouilleur

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george orwell leys

george orwell leys

Peut-on être socialiste sans être totalitaire ? C’était la question d’Orwell à laquelle, pour l’instant,  l’Histoire a répondu, et sans discussion possible, par la négative. Mais peut-on être un grand écrivain sans être un pourri ? C’était le cas d’Orwell,  individu « foncièrement vrai et propre », nous assure Simon Leys qui s’y connaît en honnêteté (et malhonnêteté) intellectuelles. « Chez lui, l’écrivain et l’homme ne faisaient qu’un – et dans ce sens, il était l’exact opposé d’un “homme de lettres“. » Et une exception difficilement envisageable en Occident tant nous sommes persuadés, et avec quelle mauvaise fierté, que le génie est d’abord cet être puissamment amoral auquel il faut, sous peine de passer pour un petit bourgeois moralisateur,  tout pardonner – et surtout le pire qui est même son cachet. Pourtant, à l’inverse du credo occidental, que l’on aurait parfois envie d’écrire « crado », dans la Chine chère à l’auteur du Studio de l’inutilité, ce n’est pas la qualité du salaud qui fait la qualité du génie. Bien au contraire, probité et talent vont de pair. Pour l’artiste chinois, « il faut d’abord devenir un homme meilleur avant de pouvoir faire de la meilleure peinture »  – ou de la meilleure écriture. La perfection formelle dépend de la perfection morale et un artiste pervers dans ses idées ou mesquin dans sa vie ne réussirait pas entièrement son œuvre. Adieu, donc, à Céline et à Picasso.

Sa conversion au socialisme,  il la doit presque par hasard en 1936 lorsqu’un éditeur de gauche lui commande au pied levé une enquête sur la condition ouvrière dans le nord industriel de l’Angleterre au moment de la Dépression. Sa visite ne dure que quelques semaines mais est suffisante pour qu’il comprenne que les pauvres ne sont pas plus « habitués » que les autres à la pauvreté – et que l’horreur sociale est d’abord une horreur consciente.  « En effet, ce que j’avais lu sur son visage, ce n’était pas la souffrance ignorante d’une bête, écrit-il dans The Road to the  Wigan Pier à propos d’une de ces « misérables ». Elle ne savait que trop bien ce qui lui arrivait, elle comprenait aussi bien que moi quelle destinée affreuse c’était d’être agenouillée là, dans ce froid féroce, sur les pavés gluants d’une misérable arrière-cour, à enfoncer un bâton dans un puant tuyau d’égout. »

Mais la réalité des faits ne suffit pas. Il faut inventer la vérité – et même l’exagérer, car « il est juste d’exagérer ce qui est juste » (Chesterton). Le grand écrivain est celui qui connaît par l’imagination des choses qu’il n’a pas expérimentées, que cela soit, dans son cas, une pendaison, une chasse à l’éléphant – ou une société totalitaire. Véniel chez les honnêtes gens qui ne peuvent décemment imaginer jusqu’où peut aller la cruauté humaine, le manque d’imagination devient péché mortel chez les intellectuels quand ceux-ci non content de ne pas voir et de ne pas dénoncer celle-ci comme cela devrait être leur rôle y participent gravement. Seule l’imagination – le roman –  donne à voir les choses telles qu’elles sont.

L’intuition de l’univers concentrationnaire, Orwell l’a eu lors de ses années d’internat. Pour l’enfant sensible qu’il était, fils de bourgeois déclassé, et d’ailleurs « boursier »,  l’apprentissage social a bien eu lieu dans les couloirs de ces collèges anglais, mondes de tous les snobismes et de toutes les violences, et dont un film comme If… (Lyndsay Anderson, 1968) a pu donner l’idée.  « Quand un enfant est conscient de la pauvreté de sa famille, le snobisme peut lui faire endurer des agonies qu’aucun adulte ne saurait imaginer ». De là cette haine de la bonne société qui ne quittera jamais Orwell et fera de lui ce révolté éternel contre la soi-disant « justice » des « Gentils », lui faisant même écrire un jour que « le pire criminel est toujours moralement supérieur au juge qui l’envoie à la potence. »

À cette horreur sociale révélée par « la droite » s’ajoute bientôt une horreur politique provoquée par « la gauche ». Car on a beau faire de grands discours sur la lutte des classes, c’est grâce à cette dernière qu’on assure son niveau de vie – et comme il le découvre en Birmanie où il s’est engagé en tant qu’officier de police colonial. On a beau jeu de se moquer des uniformes, on compte sur eux pour veiller sur notre sommeil, selon le mot fameux de Kipling. Le socialisme est d’abord une hypocrisie. Et c’est contre lui et toute sa clique de mystiques attardés, « buveurs-de-jus-de-fruits, nudistes, illuminés en sandales, pervers sexuels, Quakers, charlatans homéopathes, pacifistes, féministes » et, par-dessus tout, il va vite s’en rendre compte, esprits totalitaires, que vont bientôt se concentrer ses critiques.

C’est en effet lors de la guerre d’Espagne où, pourtant engagé auprès des républicains, il est blessé à la gorge par une balle fasciste, puis traqué par les communistes qui voient en lui un ennemi de la cause républicaine, il comprend alors le délire sanglant dans laquelle la gauche de son époque est en train de s’enfermer – et pour très longtemps. La trahison des clercs, la réécriture éhontée de l’Histoire par les staliniens et consorts, l’inversion des infamies et des héroïsmes, le mépris absolu de la réalité, la tuerie de l’individu au nom de l’idéologie, le négationnisme gauchiste en marche – tel fonctionne désormais son siècle et qu’il résumera en une formule saisissante : « L’Histoire s’est arrêtée en 1936. »

Ainsi, lorsque le socialisme n’est plus hypocrite, il devient un fascisme. Et un fascisme qui, en aucun cas, n’est cette sorte de « capitalisme avancé » comme veulent le faire croire gauchistes de hier comme d’aujourd’hui. Contre ces brouilleurs de sens, Orwell perçoit clairement que le fascisme est une perversion du socialisme, toute économie centralisée courant toujours le risque d’abolir la liberté individuelle, tout collectivisme menant nécessairement au camp de concentration. « Malgré l’élitisme de son idéologie », le socialisme n’en apparaît pas moins comme « un authentique mouvement de masse, disposant d’une vaste audience populaire. » Avec ses airs de miracle politique, le socialisme soviétique puis chinois séduit.

Pour autant, et c’est là tout l’humanisme d’Orwell, « fût-elle malade, criminelle ou vicieuse, l’humanité demeure irréductiblement une. » La politique ne saurait être une démonologie et c’est parce qu’elle le devient si souvent, et autant pour les crapules que pour les gens de bien, que l’auteur de La ferme des animaux, a toujours pris ses distances avec elle. Y compris dans le combat militaire lorsqu’il refusa un jour, sur le front espagnol, de tirer sur un ennemi qui avait perdu les bretelles de son pantalon. « Je me retins de lui tirer dessus en partie à cause de ce détail de pantalon. J’étais venu ici pour tirer sur des “Fascistes“, mais un homme qui est en train de perdre son pantalon n’est pas un “Fasciste“, c’est manifestement une créature comme et moi, appartenant à la même espèce – et on ne se sent plus la moindre envie de l’abattre. »Même à un idéologue, il arrive d’être autre chose.

Récupéré aujourd’hui par les néoconservateurs, Orwell n’en était pas moins un homme de gauche sincère et militant, d’une gauche sans marxisme, sans révolution, sans idéologie, « chrétienne » en quelque sorte – et s’il avait été croyant. Las ! Au lieu de l’intégrer à ses forces et d’en profiter pour s’épouiller de tout ce qu’elle avait en elle de toxique et de grotesque, la gauche aura préféré l’abandonner aux mains de la droite qui saura en faire bon usage. C’est que « l’horreur de la politique » est sans doute plus le fait de la droite que de la gauche (celle-ci relevant plutôt de ce que l’on pourrait au contraire appeler « une adoration de la politique »). Là-dessus, il faut s’entendre jusqu’au bout avec Bernard Crick, son biographe de référence cité par Leys : « Si Orwell plaisait pour qu’on accorde la priorité à la politique, c’était seulement afin de mieux protéger les valeurs non politiques ». Si l’on s’occupe de politique, c’est pour éviter que la politique ne s’occupe trop de nous et abolisse ou secondarise ce qui passera à nos yeux toujours avant elle – à savoir l’éternel et le frivole.

Simon Leys, Orwell ou l’horreur de la politique, Flammarion, 2014.

 

*Image : wiki commons.

Zeev Sternhell aveuglé par les Lumières

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sternhell lumieres vichy

sternhell lumieres vichy

Depuis trente ans, le nom de Zeev Sternhell est associé à l’un des débats les plus âpres qu’ait connu la vie intellectuelle française, celui sur les origines nationales du fascisme, déclenché par la publication, en 1983, de son Ni droite, ni gauche, l’idéologie fasciste en France. Dans Histoire et Lumières, Changer le monde par la raison, une longue interview avec le journaliste Nicolas Weill qui vient de paraître, Sternhell ne lâche rien et reprend sa thèse : tout le mal vient des idées fausses, de ceux qui ont critiqué ce qu’il estime être un bloc de cristal : les « Lumières ».

Les échanges entre l’historien israélien et le jour- naliste du Monde commencent bien. L’évocation de son enfance en Galicie pendant la guerre, marquée par la « disparition » de sa mère et de sa sœur, nous montre une famille juive qui survit grâce à l’énergie et à l’intelligence d’un oncle qui a compris que le ghetto était un piège. Grâce au même oncle, elle franchira, en 1945, la frontière de l’URSS vers la Pologne, d’où l’orphelin pourra rejoindre une tante établie à Avignon. Ce périple conduit à une vue en perspective sur la France d’après-guerre. Dans ce pays, un enseignement d’une efficacité admirable ne tarde pas à mettre à niveau l’enfant de l’immigration. Surtout, dans ce pays, la « question juive » n’existe pas. Le judaïsme, comme la religion en général, est affaire si privée qu’on ne sait pas qui est juif et qu’on ne cherche pas à le savoir bien que − le petit Zeev en fait l’expérience − les juifs sachent se reconnaître entre eux.

Cette situation s’accompagnait, dans le public sinon en famille, d’une indulgence oublieuse à l’égard d’un passé récent qu’on ne désignait pas encore comme une « période noire de notre histoire ». On peut se demander pourquoi, gardant le souvenir de cette idylle précaire, Zeev Sternhell s’est ensuite fait le dénonciateur persévérant du fascisme d’origine française. Mais nulle rancune antifrançaise ne détermine cette croisade. C’est plutôt par purisme laïque et républicain qu’il scinde la modernité en deux courants antagoniques : d’un côté la laïcité, la démocratie représentative, la lutte des classes assumée ; de l’autre, l’enracinement, l’identité collective, l’énergie nationale, les mobilisations xénophobes, racistes, etc. D’où son refus de la thèse « totalitariste », qui enveloppe dans une même condamnation Hitler et Staline. À cette analyse, qu’il estime héritée de la guerre froide, l’auteur oppose un procommunisme rémanent.

Tout cela pourrait se discuter… si Sternhell  discutait, ce qu’il ne fait pas. [access capability= »lire_inedits »]Passé l’évocation des jeunes années et l’analyse de l’évolution décevante de l’État juif depuis 1967, son livre est une enquête à charge et un réquisitoire contre le fascisme d’origine française. Le simplisme binaire de l’auteur le rend allergique aux transitions, aux compréhensions, aux ambiguïtés, donc à la philosophie : on croit au progrès et à la liberté des individus ou bien on n’y croit pas.

Certes, Sternhell désigne à juste titre comme un moment de coupure, dans l’histoire de la modernité, la fin du XIXe siècle, mais au lieu d’interroger l’œuvre des grands penseurs de cette nouvelle « crise de la conscience européenne » (Nietzsche, Bergson, Péguy, Husserl… avant Heidegger), il ne la décrit qu’à travers des représentants de la réaction politique : Boulanger, Barrès, Maurras, auxquels il associe Sorel, qui fut pourtant un maître de Gramsci.

De même est ignorée la réflexion de l’École de Francfort sur les failles et les infortunes de la raison moderne. L’allergie de l’auteur à la philosophie devient flagrante quand, pour étoffer son idée, en soi défendable, des « lumières franco-kantiennes », il construit un Rousseau caricaturalement individualiste qui, dans le Discours sur l’inégalité, passerait directement de l’« état de nature » au « contrat » et n’aurait besoin d’aucune référence au peuple pour fonder la volonté générale. Pas bien grave, direz-vous : Sternhell est historien, et non pas philosophe. Sauf que réquisitoire n’est pas histoire. Grand rassembleur de textes, l’auteur oublie que ceux-ci ont été produits « en situation » par des gens en proie à des enjeux immédiats. Ainsi, les écrits de Mounier sur le fascisme répondaient à une obsession, celle de l’affaissement de la démocratie dans la France des années 1930. Avait-il tort de se demander d’où pouvaient venir les énergies opposables à ce qu’il a appelé les « fausses valeurs fascistes » ? On peut discuter l’attitude « compréhensive » de Mounier vis-à-vis de l’adversaire, on peut penser que cela l’a conduit à trop insister sur les faiblesses internes de la démocratie française et pas assez sur la menace hitlérienne (bien qu’il ait aussitôt dénoncé Munich comme une « trahison »), mais évoquer une sympathie fasciste est évidemment trompeur.

L’enquête de Sternhell depuis quarante ans a certes produit des découvertes mais dans le cadre d’une vision trompeuse, parfois comique à force de déshistoricisation. Ainsi, sa compa- raison entre Pétain et Mussolini accable le premier, qui a immédiatement promulgué des lois antisémites et balayé les institutions démocratiques, alors que l’Italien a mis des années à en arriver là. Pas un mot sur le désastre militaire et l’acceptation de la défaite par Vichy. Comme si le régime de Pétain n’avait fait que coaguler les idées ambiantes ! Pas étonnant que Sternhell écarte d’un revers de main le travail de Stanley Hoffmann sur la logique d’ensemble de l’histoire de France en ce siècle. On trouve pourtant dans À la recherche de la France (1963) une remarque essentielle sur ce dont s’obsède Sternhell : « Vichy a été l’élimination presque complète des contre-révolutionnaires maurrassiens en tant que force politique. » Quand Sternhell voit une consécration, Hoffmann constate une dévaluation définitive : les idées vivent et meurent à l’épreuve des événements, alors que, selon le postulat sternhellien, elles persistent dans la nature comme un métal inoxydable.

Sternhell affiche le courage obstiné d’une « tête de cochon », d’un saint Sébastien exposé aux flèches. Mais cette obstination le conduit à reprendre indéfiniment le même combat, en particulier contre le Sciences-Po d’il y a quarante ans, alliage trop étroitement français de haute société protestante et de démocratie chrétienne. Oxford et Stanford ne lui servent que de redoutes d’où pilonner la rue Saint-Guillaume. Obsession telle qu’il ignore, dans l’histoire et la philosophie politique françaises, tout de ce qui s’est fait ailleurs, qu’il s’agisse de Lefort, de Gauchet, de Manent et de bien d’autres.

Sternhell n’a pas toujours tort. Il est vrai qu’avant d’être mise en valeur par Paxton (en 1973), la part de responsabilité de Vichy (de la France ?) dans le génocide des juifs a été occultée, puis relativisée à cause du nombre des survivants, et ensuite, depuis Chirac 1995, érigée en dogme, sans qu’une « mémoire apaisée » (Paul Ricœur) ait été stabilisée. Dans ce débat, Sternhell apporte des éléments, mais son schématisme ne nous rapproche pas d’une intelligence générale du drame du XXe siècle.[/access]

Antonioni écrivain : «Je commence à comprendre»

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delon antonioni cinema

delon antonioni cinema

Soyons honnêtes, Antonioni, pour nous, ce fut d’abord Monica Vitti. Monica Vitti dans L’éclipse, Monica Vitti dans L’aventura, Monica Vitti dans La notte, Monica Vitti dans Le désert rouge. Aragon trouvait que « Vézelay, Vézelay, Vézelay, Vézelay. » était le plus bel alexandrin de la langue française ; nous, nous préférons « Monica Vitti Monica Vitti Monica Vitti ». On ne s’en est jamais remis, touché par la grâce efficace de cette silhouette blonde au visage corrégien qui traversait en petite robe noire la nuit romaine, les années soixante et notre cœur d’adolescent cinéphile. Oui, le cinéma d’Antonioni, c’était d’abord ce corps-là si présent, si évident que nous pouvions bien oublier notre léger ennui snob à regarder ce que tout le monde nous présentait comme « les chefs d’œuvre de l’incommunicabilité ». Nous ne comprenions pas grand chose, à vrai dire et si nous avions revu plusieurs fois Le désert rouge par exemple, c’était pour cette manière dont Monica Vitti étirait les manches d’un pull en cachemire afin de recouvrir la paume de ses mains, dans ce geste mélancoliquement sensuel qu’ont les filles frileuses ou inquiètes.
Et puis on vieillit et les perspectives s’inversent. [access capability= »lire_inedits »]

Et l’on comprend que si on a trouvé Monica Vitti si belle, c’est grâce à Antonioni. Bien sûr, elle est belle sans Antonioni mais c’est Antonioni qui donne à la beauté de Monica Vitti un sens, qui a pu comprendre de cette beauté qu’elle serait la seule à pouvoir incarner ce qu’il avait à dire. C’est grâce à Antonioni que nous avons appris à regarder Monica Vitti avec un œil neuf, une Monica Vitti désemparée dans ces non-lieux de la modernité que le cinéaste cartographiait avec quarante ans d’avance : salles des marchés où s’abolit le réel dans une fièvre abstraite, nouveaux quartiers aux luxueuses résidences impersonnelles, villes portuaires anonymes entre chantiers et usines. Et à chaque fois, le désert de l’amour au cœur du couple, ce désert qui prenait en ce temps-là une dimension nouvelle, celle de « la perte de tout langage adéquat aux faits » comme aurait pu le dire Guy Debord.
Alors, forcément, nous nous sommes jetés sur « Je commence à comprendre » qui vient de paraître aux éditions Arléa et qui recueille en moins de soixante-dix pages des fragments, des notes et des aphorismes d’Antonioni sur plusieurs décennies. Autant vous prévenir tout de suite, voilà un petit texte qui risque fort de vous hanter, que vous aimiez ou non son cinéma. Dans cette plaquette parue à l’origine en 1999, Antonioni se révèle un grand, un très grand écrivain. Il est vrai que Rimbaud n’a eu besoin de guère plus d’espace pour recréer le monde. Antonioni, contrairement à ses personnages, trouve à chaque instant le langage « adéquat aux faits ». Peut-on imaginer résumé plus clair de son esthétique que dans l’aphorisme suivant : « Peu importe qu’il dise des mensonges, on voit plus clair en lui quand il ment que lorsqu’il dit la vérité. ». Et comment ne pas voir ici en filigrane le personnage de courtier joué par Delon dans L’Eclipse ?

La forme courte demande une vraie virtuosité qui offre les mêmes joies que le poème, la même déstabilisation heureuse du sens. Antonioni maitrise impeccablement cette technique : « J’ai souvent le désir de me venger mais ils sont tous en vacances. » Des croquis d’atmosphère à l’esthétique toute chinoise avec ciels, fleurs, brumes et oiseaux voisinent avec de brefs portraits d’actrices, hélas pas celui de Monica Vitti mais, par exemple, de la toute jeune Brigitte Bardot pressentie à seize ans pour un rôle dans Les Vaincus : « Elle est jolie, éveillée, désinvolte, très française, malgré sa mère et une grand-mère italienne. Elle enlève son chemisier, enfile son pull, le retire, remet son chemisier. Elle fait tout avec une désarmante candeur immorale mais de façon si naturelle que j’ai honte de mes pensées, décidément trop italiennes. »
On aimera aussi et surtout, pour finir, dans Je commence à comprendre, cette énergie froide des désespérés quand ils sont des créateurs, cette joie terrorisée d’être au monde, et cette élégance qui n’exclut pas une forme d’humour décalé parce qu’il n’y a pas, au bout du compte de vraie génie sans un certain sourire : « Depuis des années, je ne crie plus. L’autre jour, je suis allé au milieu d’un champ et je me suis mis à hurler. Je croyais être seul, mais un vieux qui n’était pas trop loin s’est approché et m’a offert un bonbon. » [/access]

Je commence à comprendre de Michel Angelo Antonioni (traduction de Jean-Pierre Ferrini, Arléa).

Copies du bac 2014 : Extraits inédits avant les résultats!

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« Le cerveau de l’imbécile n’est pas vide, il est encombré. Les idées y fermentent au lieu de s’assimiler », écrivait Bernanos. Il semblerait cette année encore que les futurs bacheliers aient souffert d’une douloureuse indigestion mentale, donnant ainsi raison à Bernanos, à Dostoïevski, à Nietzsche et à Flaubert, à qui ces pages manquantes du Dictionnaire des idées reçues sont dédiées.

La mère ou la putain ?

« Par exemple dans une société un homme doit absolument choisir entre sa mère et sa femme. Quel choix faire? Ce n’est donc pas évident pour lui, donc il n’est pas libre car il doit absolument effectuer un choix ».

« Si nous devions parler de l’Islam, empêcher une femme porter voile sur sa tête l’empêcherait d’être libre car être libre c’est aussi être libre d’avoir des convictions, une valeur que l’on aimerait exercer. »

Arbeit macht frei ou pas, alors ?

« Le travail est l’activitée, où l’homme reçoit une rémunération et à une reconnaissance sociale, il permet de lutter contre le chômage, la paresse, l’ennui. Il est source de loisir, d’épanouissement et de survie. »

« Contrairement à ce que l’on a l’habitude de voir, l’ « homme » dans le titre de l’ouvrage proposé (Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, sic) n’est pas écrit au sens général « Homme ». Peut-être seulement lié au fait que dans les années 1950, la femme n’était pas sujet à travailler de la même manière que l’homme, l’auteur dans sa réflexion fait peut-être référence au travail d’usine alors très répendu durant cette époque ».

« Le travail émane du grec signifiant souffrance est une condition de l’homme qui tend à le rendre libre et indépendant ».

Des hommes et des machines

« Les machines sont le fruit de sa capacité morale et physique à les concevoir, à les fabriquer et à les utiliser, d’après Aristote.

« Mais la machine est-elle réellement indispensable aux yeux d’autrui ? »

« Le capital et le travail sont la plupart du temps deux facteurs qui se complète comme par exemple un camionneur qui est utile à un camion, car sans camionneur le camion ne fonctionnera pas ».

Des animaux et des hommes

« S’il a le choix, il est donc libre de choisir ce qu’il veut. Par exemple, contrairement à l’animal l’homme peut faire un choix sur ce qu’il va manger au dîner, ou sur ce qu’il va porter en sortant. Tandis que l’animal ne peut même pas se vêtir. »

« De plus un éléphant enfermé dans un zoo se croit libre mais il n’est en réalité pas libre, puisqu’il est enfermé. Ainsi si l’animal n’est pas conscient, il n’est pas libre. »

Parce que le droit n’est pas juste

« De tel manier qu’une personne qui désire avoir un téléphone, mais n’ayant pas les moyens financier d’en possède, peut faire le choix d’économiser ou bien de volé celui d’un tiers. »

« L’homme est un être libre, il est libre de s’habiller comme il veut. »

La liberté…

« Retenons également l’exemple de l’illustre Nelson Mandela. Homme noir qui luttait contre la ségrégation. Il fut enfermé en prison pendant plus de 20 ans. Il n’eût pas le choix. Cependant, on pouvait lui enlever sa liberté de manger, de dormir, de respirer ou encore de parler mais il avait une liberté qu’on ne pouvait lui enlever: c’était la liberté de penser, disait-il. »

« La liberté est une notion aussi complexe que simple. »

« Est-ce que faire le choix, décider d’être libre, nous rend libre ? »

« Faire un choix pour certains, peut créer en eux un sentiment d’existence, d’appartenance, W. Shakespeare nous dit « to be or not to be that is the question », en Français cela signifie « être ou ne pas être, telle est la question », en faisant un choix, peut être que cette question n’aurais plus à se poser car en effectuant un choix, cela relève de l’existence, d’un Homme vrai. »

Et pour finir, un peu de conspirationnisme

« Mais je ne vois pas en quoi l’état chinois devrais se protéger de google… un vestige surement de la seconde guerre mondial. »

N.B : Les fautes d’orthographe ne sont hélas pas de la rédaction.

La Ragazza

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claudia cardinale petroleuse

claudia cardinale petroleuse

Le livre-phare des vacances 2014 fait à peine 80 pages. Un simple cahier d’images d’une trentaine de photos en noir et blanc que publient les élégantes éditions Contrejour. Ces  quelques clichés essentiels proviennent des archives de Graziano Arici (photographe et collectionneur). Dolce Claudia éclairera vos nuits d’été d’une tendre lumière. Il y a dans ce mince recueil toute la beauté irradiante du Sud, la pudeur d’une époque où les filles détenaient les secrets de l’amour. Le parfum enfiévré de la Via Veneto et les pétarades des Vespa chassant en meute. L’ombre de Fellini aussi. Sur ces trente photos, un seul modèle, irrésistible dans la fraîcheur de ses vingt ans, Claudia, la berbère, l’italienne de Tunis, l’unique, la femme multiple. Pourquoi sommes-nous tombés un jour amoureux de l’orientale Cardinale ?

Ouvrez ce livre et vous comprendrez notre enchantement et notre colère devant cette sauvagerie-là ! Le charme est forcément cruel. Terriblement injuste. De son regard sombre, Claudia vous gifle. Ses longs cheveux noirs vous serrent le cœur. Sa bouche insolente vous empêche de respirer. Ses épaules maternelles vous narguent. Inconcevable de réalisme et de tension érotique dans notre société du faux où les physiques en plastique et les âmes en carton encombrent le grand écran. Oui, vous êtes désarmé, vaincu, béat.

Comment lui résister ? Comment ne pas succomber à cette fille lovée dans un pull à grosse maille, le coude posé sur un radiateur, sans apprêt, sans artifice, d’un naturel brut. Peut-être le véritable signe de l’existence de Dieu. Vous pressentez que l’amour avec elle sera un combat perdu d’avance, que vous en ressortirez désemparé et heureux. Ne vous fiez pas à ce doux visage, à cette peau dorée, à ces courbes sensuelles, cette montagne de désir est un roc. Les filles du Sud aux corps souples sont des femmes de tête. Elles ne se dévoilent que dans l’intimité. Elles cherchent l’absolu. Dans sa préface, Claude Nori tente de lever le mystère sur cette séance photo prise à Rome en 1958 qui donne naissance à cet ouvrage délicieux. « Claudia Cardinale […] pose pour un de ces paparazzi d’agences spécialisées dans les magazines populaires dont on ne saura rien si ce n’est le talent qu’il mit à installer cette complicité, ce flirt photographique » écrit-il.

On ferait tous n’importe quoi pour avoir un flirt avec elle. Cet anonyme a saisi la flamme de Claudia, cette candeur douloureuse, cette réserve étincelante et cette sagesse explosive dans un décor d’une banalité affligeante : un canapé écossais, une chaise en bois ou une terrasse sobre. La beauté de Claudia n’a pas besoin de lustre. Elle s’exprime partout. Quand elle apparaît dans le cadre, le spectateur n’a plus d’yeux que pour elle. Comment s’en détacher ? Les Visconti, Leone, Monicelli, Comencini ne s’y sont pas trompés en la choisissant. Car si Claudia est belle à regarder, elle l’est encore plus à entendre. Cette voix qui puise sa source si loin est l’aphrodisiaque le plus puissant que je connaisse. Et ce rire, coup de sirocco qui balaye l’amertume, a des intonations de promesse d’éternité. On voudrait qu’elle ne s’arrête jamais.

Dolce Claudia n’est pas seulement un livre de belles et rares photos, il fascine aussi par sa charge émotionnelle à évoquer le monde d’avant. Les photos de Claudia s’accompagnent d’un Éloge de la starlette joliment troussé par le philosophe balnéaire Frédéric Schiffter qui se rappelle qu’à chaque projection, son amour pour Claudia Cardinale renaissait intact, et d’avouer que « je ne puis la voir autrement que comme une éternelle belle aimée – un idéal féminin qu’on n’approche ni ne possède jamais, bien sûr, mais que ce sentiment si particulier qu’on lui voue préserve de l’oubli et de l’infidélité ». Claudia, le soleil de notre vie.

Dolce Claudia – Archives Graziano Arici – préface de Claude Nori – Éloge de la starlette par Frédéric Schiffter – cahier d’images – Contrejour.

Belgique : la Flandre a pris le large

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belgique flandre nva wever

belgique flandre nva wever

Outre-Quiévrain, Bart De Wever a officiellement renoncé à former un gouvernement fédéral. Mais l’homme fort de la Flandre, bourgmestre d’Anvers et président du parti nationaliste N-VA, n’en a cure. C’est sans illusions sur ses intentions réelles que le roi l’avait nommé négociateur en chef, responsable de la formation du gouvernement fédéral,  après son excellent score aux dernières législatives. Ses plébiscites répétés ont conforté Bart De Wever dans son objectif suprême : exiger l’indépendance de la Flandre, en actes sinon en paroles. Dispose-t-il seulement d’une majorité régionale pour appuyer sa revendication ? Tout dépend de la forme de la question, le reste est à l’avenant. Une minorité de Flamands souhaite officiellement se détacher de leurs compatriotes wallons, avec lesquels il ne partage plus qu’un engouement footballistique et quelques grands pactes fédéraux. Mais il suffit de demander aux sondés s’ils veulent encore payer pour les Wallons chômeurs ou immigrés, et le résultat s’inversera. Il y a quelque d’ailleurs ironie  à voir nos libéraux tricolores s’enticher d’une cause dont ils ne retiennent que la version flamingante du tube de Michel Sardouille, Au bout les feignasses

« I want my money back », dit en substance Bart De Wever, en néerlandais dans le texte. Quoi qu’on pense de ses envolées poujado-libérales, le héraut du nationalisme libéral met en évidence un fait palpable : l’autonomie culturelle de la Flandre, appelée un jour à se transformer en indépendance politique. D’ores et déjà, le royaume de Belgique unit deux démocraties distinctes, avec leurs propres partis, leurs lois communautaires, leurs langues et leurs gouvernements et leurs parlements. Le plus fédéraliste des partis belges – extrême gauche exceptée – ne parvient pas à composer avec son aile flamande, comme en témoigne les dissensions entre PS bruxellois et SPA anversois. Il suffit de musarder dans les rues d’Anvers pour acter le divorce culturel qui sépare déjà les Wallons des Flamands. « C’est bien simple, on ne se croise jamais, sauf l’été, sur la plage sur la mer du Nord ou dans les Ardennes » me soufflait une figure gandoise du nationalisme flamand. Il y a quelques années, lorsque l’éphémère Premier ministre fédéral Yves Leterme prenait La Marseillaise pour l’hymne national belge, il se trompait sincèrement. Cet homme intelligent, conservateur flamand, autonomiste sans être indépendantiste, montrait la méconnaissance d’une bonne moitié du pays, qui prend ses cousins francophones pour des Français de province. « Quand il pleut à Paris, il tombe des gouttelettes à Bruxelles », dit le proverbe belge.

Depuis que les indépendantistes flamingants ont le vent en poupe, le simulacre de nation belge créé en 1830 éclate par tous les bouts. Lorsque la famille royale visite la Flandre, il faut déplacer des cars entiers d’écoliers-figurants pour faire la claque, comme au bon vieux temps des démocraties populaires. La monarchie et l’Etat fédéral laissent indifférents la plupart des jeunes flamands, de plus en plus gagnés par une américanophilie qui leur fait délaisser l’apprentissage du français.  Au lendemain de l’abdication du roi Albert II, son fils et successeur Philippe s’est rendu à Anvers pour s’adresser à ce qu’il reste de fédéralistes en Flandre. Echec et mat. Quand le roi visite Anvers, Bart De Wever se montre empereur en son royaume. La dernière fois qu’Albert s’était aventuré en terre anversoise, le bourgmestre séparatiste a refusé de le recevoir à l’hôtel de ville, prétextant des travaux, l’accueillant en portant une  cravate à l’effigie du lion flamand. Ces petites provocations immédiatement suivies de reculades – contre les mauvais esprits, De Wever a prétendu qu’il s’agissait du lion de Venise – révèlent une stratégie bien rodée.

Francis Van den Eynde, co-fondateur du Vlaams Belang qu’il a fini par quitter, las des provocations répétées de son président Filip De Winter, dresse un portrait flatteur du machiavélien BDW. Le dirigeant de la N-VA offense la monarchie sans provocation excessive, avec l’air de ne pas y toucher, afin d’appuyer sa politique des petits pas. Ainsi, non content d’organisation une réunion de son parti en plein match de football des Diables rouges, De Wever attend la formation imminente d’un gouvernement wallon de coalition entre socialistes et chrétiens sociaux pour jouer au plus fin. Même si le précédent s’est déjà produit dans l’Histoire, la N-VA aura beau jeu de dénoncer l’empressement des francophones à constituer leur cabinet, au mépris des règles de réciprocité qui régissent les rapports entre ces deux démocraties fédérées. Unitaires dans les discours, séparatistes en actes, pourra-t-il toujours rétorquer à ses contempteurs wallons inquiets de ses velléités confédérales, pour ne pas dire sécessionnistes. Si les plus fervents partisans de la monarchie unitaire se recrutent dans les rangs des deux partis socialistes – PS et SPA-, c’est aussi parce que la gauche a été marginalisée sur les terres flamandes, tandis que la Wallonie reste un bastion progressiste.

Il fut un temps pas si lointain où les Francophones dominaient la Belgique et imposaient une politique de francisation dans les écoles d’après-guerre. Au milieu des Trente Glorieuses, des politologues américains s’étaient penchés sur l’exception belge, décrivant cette société bicéphale comme une rose des vents organisée autour de trois axes : catholiques/non-catholiques, flamands/wallons, gauche/droite. À les en croire, les tensions contradictoires s’exerçant sur la girouette belge maintenait le pays à l’équilibre. Mais la superposition de tous ces clivages en un seul menacerait l’existence-même du plat pays. Que la prospère Flandre, majoritairement catholique et conservatrice s’oppose comme un seul homme à la Wallonie libre-penseuse, et il en sera fini de la Belgique. Heureusement, contrairement au Liban et aux Balkans, en dehors de Bruxelles, le tracé de la frontière linguistique et territoriale entre les deux Belgiques a le mérite d’être clair, ce qui écarte tout risque de guerre civile en cas de séparation sans consentement mutuel. Certes, nos voisins d’outre-Quiévrain n’en sont pas encore là. Mais l’indépendance gagne du chemin chaque jour, avant que la rupture définitive n’advienne peut-être, une fois…

*Photo : wiki commons.

Les gendarmes du monde n’ont pas droit à la retraite

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« Les superpuissances ne prennent pas leur retraite » : le mot est de Robert Kagan dans le magazine New Republic et, comme Dick Cheney et bien d’autres néo-conservateurs, il pointe l’effondrement de la doctrine Obama, pas seulement en Irak, mais également dans l’Océan Pacifique où le maître-mot de la Maison-Blanche semble être lâcheté. Tony Blair, l’allié et l’ami de Bush, est intervenu dans la presse anglaise et française sur le même ton.

Rarement un président américain aura fait autant de tort à autant de monde : telle est l’antienne  des néo-conservateurs reprises, de Wolfowitz à Paul Bremer, sur tous les tons : de l’invective à l’argumentation la plus subtile. En bref, si Al-Qaïda a été pratiquement vaincue par Bush, elle a pu renaître de ses cendres grâce à Obama.

L’offensive contre le Président actuel qui n’est plus soutenu par grand-monde, est relayée par la presse républicaine. Obama a voulu faire des États-Unis un pays pacifique peuplé de citoyens qui haïssent la guerre, les armes à feu, l’impérialisme et sont tolérants vis-à-vis de l’Islam : il s’est trompé sur toute la ligne. L’Amérique n’est grande que lorsqu’elle est haïe, comme doit l’être le gendarme du monde. Les néo-conservateurs, qui ne font pas dans la dentelle, le lui rappellent avec une vigueur qui semble porter ses fruits. Il est rare qu’on n’assiste pas en politique à un retour du balancier. Les « faucons » ont saisi que c’était le bon moment pour rendre coup pour coup et rappeler que si le mouvance djihadiste ne cesse de se renforcer, y compris fort loin de ses terres natales proche-orientales, ce n’est pas la faute à pas de chance.

 

 

 

Mariage : Plus jamais ça!

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mariage divorce femmes

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Il y a deux sortes de divorcés : les déprimés et les libérés ; les cons vaincus qui gardent un sentiment d’échec et les convaincus qu’on ne les y reprendra plus, même par les sentiments ; ceux qu’on retrouve sur des sites de rencontre durable, en quête d’une compagne qui saura les prendre comme ils sont, et ceux qui cherchent à rencontrer des femmes qu’ils pourront prendre comme elles sont ; ceux qui misent sur leur chance de gagner un cœur pour retourner, à deux, faire des courses, et ceux qui préfèrent jouer aux courses parce qu’en misant, on a une chance de gagner ; ceux qui veulent se remarier et s’embarrasser d’une famille et ceux qui, débarrassés de leur famille, se contentent de se marrer ; ceux qui pleurnichent en haut des grues et ceux qui jouent les oiseaux de passage ; ceux qui aspirent à l’engagement et ceux qui respirent de dégagement.

Je laisserai ceux que l’amour rend aveugles, où plutôt qu’une cécité a prédisposé à l’amour officiel, avec cet assortiment de chaînes aux pieds, de corde au cou et d’anneau au doigt qu’une société dévirilisée fait reluire pour le plus grand éblouissement des plus romantiques d’entre nous. Je me pencherai plutôt sur ces ânes qui n’ont plus soif et qu’on ne fait pas boire, qui, un peu trop attendris, se sont mariés et qui, pour avoir été grignotés avant d’être dépecés au tribunal, vivent désormais heureux en célibataires endurcis. Ceux qui ont juré : « Plus jamais ça ! » Même au sein de cette population majeure et vaccinée, les rechutes sont fréquentes, et les imprudents qui laissent leurs virils attributs se complaire dans de douces habitudes, qui finissent par se reposer sur le même oreiller, se retrouvent parfois comme ces chiens qui s’accouplent : coincés.[access capability= »lire_inedits »] Nombreux sont ceux qui, se croyant loups au début d’une aventure, sont devenus caniches avant d’en voir la fin. Les présomptueux qui n’ont pas su lâcher à temps de féminins appâts y ont perdu leurs instincts volages et carnassiers et finissent envoûtés par d’habiles femelles qui ont su se rendre incontournables. Il faut pourtant savoir les contourner car, même s’il est difficile de se détourner d’un minois qui nous met en émoi, un jour ou l’autre, nous sommes sommés, sous peu et sous peine d’abstinence, de nous rendre sans condition à la mairie.

S’il existait un manuel à l’usage des garçons, la première leçon pourrait s’intituler : « Vivre libre ou se marier » et la deuxième, pour les durs de la feuille comme de la tige : « Vivre libre ou se remarier ». Si ces programmes étaient enseignés, croiserions-nous tant d’hommes qui ont rendu les armes et renoncé à leurs éclectiques appétits sexuels, mis au pas et qui ont fini de courir, l’épée en berne et le regard triste, la main dans la main d’une femme légitime qui a changé leur téléphone portable en bracelet électronique et fini par les mettre au régime avec elle ? Si les pères savaient parler à leurs fils, verrions-nous tant d’accidentés de la vie ? Dans le monde totalitaire du « mariage pour tous » qui ne comble que les gonzesses des deux sexes, il faut apprendre aux jeunes garçons à rester des hommes. De même que toute éducation responsable doit transmettre une part d’islamophobie pour la pérennité d’une humanité éclairée, une dose modérée mais substantielle de virilité défensive est indispensable à la survie de l’espèce mâle. Ainsi, puisque les contes qui finissent par « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants » sont racontés aux filles, les histoires qui se terminent par « Il repartit vers de nouvelles aventures » devraient être lues aux garçons. Cela pourrait être, dans le cadre de la lutte contre les castrations consenties, la moindre des mesures de prévention. Je pense aux hommes en général, mais à cet ami en particulier, que je renommerai, pour ne pas le compromettre, « Alexandre le malheureux » et à qui j’adresse mes condoléances. Le con qui convola pour le beau cul d’une musulmane de vingt ans sa cadette − laquelle ne tarda pas à remiser le tulle qu’elle avait aux fesses, le jour des noces, pour se coller un torchon sur la tête − mange aujourd’hui du saucisson en cachette pour pouvoir continuer à jambonner conjugalement. On me dit qu’il n’est pas mort puisqu’il bande encore. On se console comme on peut.

On dit aussi qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. Je vois surtout des imbéciles qui ont changé d’avis et qui, leur peine à peine purgée, en reprennent pour vingt ans, avec le sourire, pour la photo. Nombreux sont ceux qui chantaient, à leur libération : « Paris, me voici, j’ai des couilles ! », et qu’on retrouve un jour occupés, en plein congé paternité, dans la merde jusqu’aux poignets, avec le sourire béat de celui qui commence une seconde vie derrière une poussette et au volant d’un monospace estampillé « bébé à bord », et couillon à la barre. Car comme un malheur n’arrive jamais seul, après la pluie de confettis ne vient pas le beau temps mais le gosse, cette créature parasite, chrono- phage, ingrate et arrogante qui répétera aux malheureux imprévoyants, à la première tentative de résistance à ses caprices : « Si tu voulais pas d’enfant, t’avais pas qu’à en faire. » La vérité sort de la bouche des enfants, qui assassinent sans scrupules la langue de leurs pères, et pour ne pas l’avoir entendue chez ceux des autres, certains ont à peine le temps de retourner à leurs maîtresses qu’ils se retrouvent, comme disait Mauriac, derrière les barreaux vivants d’une famille. Ainsi, lorsque le piège s’est refermé, tout en douceur, lorsque le ressort amoureux s’est tendrement détendu, et que nos meilleures ennemies ont investi nos cœurs tout en nous tenant par les couilles, dans un instinctif ou savant dosage de mise sous dépendance sexuelle et de chantage affectif, il est trop tard.

La résistance au mariage est plus facile à dire qu’à faire et il est plus simple de promettre que de tenir très longtemps. Nous les hommes ne pouvons pas lutter sur ce front contre l’alliance des femmes, des gays et des défenseurs de la famille et si, dans la guerre des sexes, il y a aujourd’hui moins de résistants que de collabos qui jurent fidélité et prêtent allégeance dans l’émotion générale, c’est que le rapport de force a tourné en notre défaveur. Depuis que la société christianisée de la Sainte Famille, toujours plus féminisée avec une nette accélération sur la fin, a enfermé l’amour dans ses serments sacrés et ses cadres légaux, il est difficile d’en jouir durablement en païen hors-la-loi. Pourtant, comme l’eau fraîche, le grand amour supporte mal la mise en bouteille, avec ses additifs et ses agents conservateurs. L’amour de source ne souffre pas le stockage et, s’il ne coule pas, s’il n’est pas ce plébiscite de tous les instants, il tourne parfois au vinaigre. Les amants les plus doux gagnent rarement à devenir des maris, et les premières victimes de cette reddition, de cette débandade que le monde accompagne de ses meilleurs vœux le jour du mariage, sont les amoureuses épousées.

Il nous faut donc batailler sans relâche pour convaincre nos amantes en mal d’engagements signés et contresignés, et en attente de déclarations publiques, que le sentiment est trop volatile pour être contenu par un contrat, qu’il n’y a ni assurance ni garantie qui tiennent et que le désir meurt quand il est privé de liberté. C’est alors que les négociations commencent, avec leur lot de prétendants, de concurrents à l’affût et de menaces de rupture. Dans ces échanges houleux, dans ces tendres combats qui ne laissent ni vainqueur ni vaincu mais des amants sans repos, l’amour reste un torrentiel et rafraîchissant ruisseau. Dans cette délicieuse bagarre, où l’un et l’autre, où l’un dans l’autre, les yeux dans les yeux, nous défendons le territoire et les intérêts de nos sexes, l’amour jubile. Dans ces pourparlers, dans ces « pour s’étreindre » qui jamais n’aboutissent à la paix du cimetière, l’amour dure. Tant que nous n’abdiquons pas, nous restons admirables, et aimables. En restant libres, rester aimables, voilà le seul devoir, la seule éthique, la mission et l’honneur des amants sérieux, contre toute demande et contre toute attente. Aussi, pour que les beaux yeux de la dame de mes pensées continuent de briller du feu du combat, je ne tomberai pas l’armure, resterai agaçant et insaisissable, je résisterai à la tentation d’une pacification mortifère par le mariage et ne l’épouserai devant personne. Mon projet est plus ambitieux : je vise l’éternité du goût et du sentiment, parce que nous le valons bien.[/access]

*Photo : La mariée était en noir.

Vive le Québec laïc!

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quebec crucifix parlement

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La défaite cinglante du Parti Québécois de Pauline Marois, le 7 avril dernier, a-t-elle sonné le glas du projet souverainiste ? Les résultats électoraux de la Belle Province ont été sans équivoque : le Parti Libéral du Québec (fédéraliste) s’est largement imposé avec 41,50% des voix contre 25,38 % pour le Parti Québécois (souverainiste).

À l’origine du déclenchement des élections québécoises se trouvait un projet controversé : la Charte de la laïcité, dite aussi des valeurs québécoises. Ce texte reprenait le principe d’une laïcité made in France en plus d’imposer, insidieusement, un sécularisme à deux vitesses. Ainsi, tout en apportant des restrictions sans précédent en Amérique du nord sur le port des signes religieux (foulard islamique, turban sikh, kippa et grandes croix – rarement portées par les chrétiens), le gouvernement Marois favorisait, dans le même temps, le maintien du crucifix à l’Assemblée nationale et façonnait une sorte de « catho-laïcité », oxymore maladroit s’il en est. En définitive, il s’agissait d’une neutralité étatique douteuse, destinée, en réalité, à réaffirmer le sempiternel discours victimaire de la majorité francophone dans un Québec, il est vrai, de plus en plus multiethnique. Pour y parvenir, de nombreux souverainistes ont défendu corps et âme le péril imminent de la laïcité québécoise alors qu’ils étaient dans l’incapacité de le démontrer à l’appui d’études. Faut-il rappeler que le débat médiatique qui en a découlé, en faveur ou contre ce projet, a fait montre d’une médiocrité inégalée ? Rares sont les intellectuels, à l’instar de François Charbonneau, qui ont su dénoncer les dérives de cette charte tout en critiquant les excès d’un multiculturalisme nuisible. Finalement, quitte à promouvoir, non sans raison, les valeurs québécoises, il aurait été préférable de rédiger une charte qui assume pleinement l’héritage catholique du Canada français en tant que véritable essence de la nation québécoise et d’éviter le recours à un principe bancal, néanmoins en vogue au Québec, à savoir une laïcité à la carte.

Il faut rappeler que cette charte – en plus de tenter de répondre à la crise des accommodements raisonnables des années 2000 – devait permettre au camp souverainiste, en cas de victoire électorale, de devenir majoritaire pour déclencher, au moment opportun, un troisième référendum sur l’indépendance du Québec. C’est dans ce contexte lourd et électrique que Pierre-Karl Péladeau, célèbre businessman détenteur du conglomérat Québecor, s’est officiellement engagé aux côtés des souverainistes et qu’il a fait part, poing levé, de son irréductible volonté d’aboutir à un référendum sur l’avenir du Québec.

Frileux à l’idée référendaire, les Québécois ont préféré mettre Pauline Marois au placard en lui préférant le fédéraliste Philippe Couillard. Vox Populi, Vox Dei ! Pour les réactionnaires indépendantistes, il est désormais de bon ton de clamer haut et fort à qui veut bien l’entendre que l’indépendance de la Belle Province n’a pas été suffisamment prônée pendant la campagne électorale. Depuis deux mois, cette petite ritournelle se répète comme un disque rayé. Aveuglement ou propagande ? Les fausses notes ne cessent de se faire entendre. Aujourd’hui, une chose demeure certaine : le Parti Québécois doit sérieusement revoir ses idées et sa stratégie s’il ne veut pas totalement sombrer.

Sur la scène fédérale canadienne, des élections sont prévues au cours de l’année prochaine. Au pouvoir depuis 2006, le Parti conservateur de Stephen Harper fera campagne face au Nouveau Parti démocratique de Thomas Mulcair, au Parti libéral de Justin Trudeau et au Bloc Québécois de Mario Beaulieu. Supposé défendre les intérêts du Québec à l’échelle fédérale, Mario Beaulieu, fraîchement élu à la tête de son parti, s’est engagé à promouvoir la souveraineté de la Belle Province. Comme le remarque l’historien Frédéric Bastien, il est légitime de s’interroger sur son absence de lucidité politique : « On se demande sur quelle planète vivait M. Beaulieu, le 7 avril dernier. Les libéraux n’ont eu qu’à agiter le spectre référendaire pour que le Parti Québécois enregistre son pire résultat depuis 1970. Peut-on sérieusement penser que les péquistes ont perdu (…) parce que les électeurs trouvaient que Pauline Marois n’était pas assez souverainiste ? »

Lorsque les principaux partis fédéraux aborderont les grandes questions que sont les finances publiques, le transfert de compétences aux provinces ou l’environnement, le Bloc Québécois avancera-t-il sérieusement sur le devant de la scène l’unique rengaine de la souveraineté du Québec ? Ne serait-il pas plus approprié de protéger l’héritage français du Canada plutôt que de ressasser, inlassablement, le rêve indépendantiste ?

*Photo: Jacques Boissinot/AP/SIPA.AP21467660_000003

Et si la France gagnait la Coupe du monde?

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soldes coupe monde

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Pour ceux qui n’ont pas pris le latin au bac, Panem et circenses pourrait se traduire en français d’aujourd’hui  par « du foot et des soldes… », sans que le sens en soit changé le moins du monde.

Car le maniement politique de la diversion ne date pas d’hier : l’expression latine dénonçait déjà, dans la Rome antique, l’usage délibéré par les empereurs romains de distribution de pain et d’organisation de jeux, dans le but de flatter le peuple et de s’attirer sa bienveillance… Comme quoi l’opinion populaire était déjà une préoccupation bien avant l’invention des instituts de sondages !

Selon le bon principe impérial qui a fait ses preuves, pour faire oublier l’impuissance publique et l’aboulie du Président, il faut organiser le bonheur de ses administrés. Et dans leur mauvaise passe, les élites sont vernies : comme elles ont le soleil pour elles, la moitié du boulot est fait.  Car le bonheur c’est simple comme un coup de pied dans un ballon ou comme un marathon de la fringue.

Même si l’éventualité d’une victoire française en Coupe du Monde de football donne quelques sueurs froides au ministère de l’Intérieur, on organise savamment le teasing d’un coup d’éclat des bleus. Et après seulement deux matches, le coq français retrouve sa superbe qui l’avait un peu déserté ces derniers temps… On anticipe, on calcule, on projette et surtout on y croit… on est d’ailleurs prié d’y croire !

C’est pourtant un casse-tête qui se profile pour le préfet de police de Paris. Un déferlement « populaire » sur les Champs-Elysées serait problématique à la veille du défilé du 14 juillet. On a déjà vu comme la maîtrise d’enragés du foot est compliquée et à quels débordements incontrôlables elle peut donner lieu. Or le défilé de cette année est dédié aux commémorations du centenaire de la première guerre mondiale, et à ce titre,  la cérémonie doit réunir plusieurs dizaines de chefs d’Etat.

Aïe, aïe, aïe : se pourrait-il qu’il faille décider quelque chose… interdire, même ? Une victoire en coupe du monde serait un coup d’éclat susceptible de redorer un peu l’image française. Mais si la fête est gâchée à la barbe des dirigeants du monde… quel en serait alors le bénéfice ? Pour ménager la chèvre et le chou et laisser le Président à sa sieste, mieux vaudrait une élimination en demi-finale. Le 8 ou 9 juillet, ça fait quand même durer le rêve et ça laisse un peu de temps pour ranger les Champs et réparer quelques boutiques au cas où…

Les boutiques d’ailleurs, parlons-en. Car l’autre recette du bonheur, ce sont les soldes. Et voici que par un heureux hasard, elles tombent en même temps que le foot. L’aubaine ! C’est une affaire d’intérêt national que de renouveler son lot de fripes au meilleur prix, de se donner l’impression d’en faire, justement, des affaires. En témoignent les images ressorties d’années en années de hordes de cochons de payeurs, attendant le coup d’envoi devant les grilles encore fermées des magasins. Qui a dit que c’était la crise ?

Cela permet d’oublier justement que les temps sont durs et que, malheureusement, les boutiques ne sont pas les seules à « solder ». Ici, la grande braderie a lieu quotidiennement sous nos yeux impuissants. En pompier débordé, le gouvernement lâche du lest et rase gratis pour éteindre une grogne toujours plus gourmande. Petite ristourne fiscale aux bas salaires – malencontreusement assujettis à l’impôt par le même gouvernement quelques mois auparavant-, rabais sur écotaxe, recul programmé sur les intermittents, négociations avec les cheminots, le tout annoncé avec des mines de croque-morts sensées rappeler l’austérité de façade promise et rabâchées sous la formule magique et mensongère des  « 50 milliards d’économies ».

Pour divertir ses concitoyens désabusés, le Président rêve sans doute à « l’effet Coupe du monde » auquel avait eu droit Jacques Chirac en 1998. Las,  l’histoire repasse rarement les plats : c’était un 12 juillet, et non le 13 ! Et ce n’était pas non plus le centenaire de 1914…

*Photo : JULES MOTTE/SIPA. 00530657_000012.