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Euthanasie : vox populi n’est pas toujours vox dei

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Il paraît que près de neuf Français sur dix sont favorables à une loi sur l’euthanasie. Au-delà du fait évident que cette approbation ne signifie pas grand chose positivement puisque l’institut de sondage serait bien incapable, et on ne le lui reproche pas, de préciser ce que les sondés entendent par là, je m’honore de faire partie de ce petit reste qui s’y oppose. Mais c’est la démocratie qui parle, rétorquera-t-on, et le peuple a toujours raison.

Je conteste fermement cette affirmation, et je m’en explique. Aujourd’hui, tout le monde est contre la peine de mort : ce n’était pas le cas au XXème  siècle. Aujourd’hui, tout le monde est contre le colonialisme : ce n’était pas le cas au XIXème siècle. Aujourd’hui, tout le monde est contre l’esclavage : ce n’était pas le cas au XVIIIème siècle. Aujourd’hui, tout le monde est contre l’intolérance religieuse : ce n’était pas le cas au XVIIème siècle. Aujourd’hui, tout le monde est contre le bûcher pour les sorcières : ce n’était pas le cas au XVIème siècle. Aujourd’hui, tout le monde est pour l’autopsie des corps humains, ce n’était pas le cas au XVème siècle. Aujourd’hui, tout le monde est contre les ghettos, ce n’était pas le cas au XIVème siècle. Etc.

Cette liste d’exemples, déjà fastidieuse, pardon, pourrait être étendue à l’infini. Prouve-t-elle que nous sommes devenus meilleurs que nos parents ? Oui, certainement, sur ces points-ci. Il est loin le temps où le pater familias décidait du sort de ses nouveau-nés ; loin le temps où l’on pensait qu’il valait mieux qu’un seul homme meure plutôt que tout le peuple. L’humanité a gagné en sagesse, lentement mais sûrement, et c’est une occasion de se réjouir. Mais si l’on y regarde de plus près, rares sont les évolutions de mœurs qui ont procédé d’un assentiment populaire. Le peuple est mauvais ? Parfois. Presque aussi souvent qu’il est bon. Plus, c’est, par une ruse de la raison, souvent quand il est bon qu’il est mauvais.

La mécanique du bouc-émissaire qu’a analysée René Girard nous semble, vue de loin, cruelle et injustifiée : pourtant, telle qu’il la décrit, elle manifeste une réelle utilité pour la poursuite de la concorde sociale. Gageons que les peuples, si l’on leur eût demandé leur avis théoriquement, eussent plaidé pour son maintien. Il a fallu de longs siècles pour que la conscience humaine, à notre avis éclairée d’ailleurs, s’extirpe peu à peu de cette mécanique. Et encore ne l’a-t-elle réussi qu’imparfaitement, puisqu’elle maquille maintenant, toujours selon Girard, la victime expiatoire en coupable : le nouveau bouc-émissaire est, dit-il, celui que l’on accuse lui-même d’avoir sacrifié un bouc-émissaire. Bref, notre vieux fond sacrificiel tourne en rond.

Et c’est sans doute ce qui se manifeste dans le désir moderne de lois compassionnelles : de même que pour l’avortement, on a commencé par plaider la souffrance, réelle, de la femme enceinte malgré elle, avant que d’établir cette tolérance en droit ; de même pour l’euthanasie, on glisse insidieusement de la prise en compte de la douleur des proches, en l’occurrence la femme de Vincent Lambert, au droit conféré à l’Etat de décider de la vie et de la mort du patient. L’homme veut du sang et indéfiniment à sa conscience s’oppose cet instinct.

L’homme veut du sang ne signifie pas que la femme de Vincent Lambert ou celle qui avorte, les pauvres, soient des monstres. Bien au contraire : c’est à travers elles que la société, le peuple, comme meute indistincte, celle qui auparavant faisait de celui qu’elle avait sacrifié un dieu, déverse son désir venu du fond des âges. La foule, ou l’Etat aujourd’hui, sont des constructions bien pratiques pour masquer la responsabilité individuelle. Mère-grand a Alzheimer ? Je ne l’étoufferai pas sous un coussin, mais le docteur Bonnemaison saura comment y faire. Abréger la souffrance,  quelle merveilleuse idée et fou qui s’y opposerait.

Mais l’euthanasie n’est qu’un passage, si l’on peut dire, et nous nous y sommes déjà trop attardés. Pendant que des centaines de milliers de femmes avortent chaque année en France, des milliers de couples tentent de fabriquer des enfants. D’un côté la mère honteuse, de l’autre la mère porteuse. L’enfant est une marchandise, c’est maintenant clairement établi.

Le vieux, le malade, le diminué est appelé lui aussi à devenir une marchandise. Les têtes d’œuf de Google et consorts se font fort de remplacer très bientôt vos pièces défectueuses. Pendant que Ginette clamse sous sédatifs au CHU de Maubeuge pour libérer un lit, des grigous botoxés sous viagra préparent déjà leur cent-cinquantième anniversaire en 2087. Y aura des putes chinoises et du champagne. Que la fête continue.

Nous sommes déjà les maîtres de la vie et rien de pire ne pouvait nous arriver.

*Photo : BORDAS/SIPA. 00612815_000002. 

Délinquance en col blanc au Mont Blanc

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Un fait divers insolite provoque une grande émotion dans la vallée de Chamonix. Un alpiniste de 48 ans, monté dimanche soir 22 juin au refuge du Goûter, situé à 3835 mètres d’altitude pour s’attaquer le lendemain matin au sommet du Mont Blanc, s’aperçoit au réveil qu’on lui a volé ses chaussures.

N’étant pas candidat à l’inscription au livre Guinness des records pour avoir effectué la première ascension du toît de l’Europe en chaussettes, il dut faire appel au peloton de gendarmerie de haute montagne, qui le ramena dans la vallée en hélicoptère. Le coût engendré par ce sauvetage excède de très loin la valeur des pompes subtilisées par une racaille des montagnes !

Cet événement s’est produit quelques jours après l’ouverture du nouveau refuge, une merveille de technologie moderne que tout le massif alpin nous envie. Les tarifs sont à l’avenant : passer une nuit dans un dortoir confortable de ce palace coûte 70 €, ronflements et odeur de pieds compris…

Les grimpeurs prolétaires, qui avaient coutume de planter leur tente aux abords de l’ancien refuge se sont vus, tels de vulgaires Roms, interdits par décret de camping sauvage autour du nouveau. Le voleur de pompes appartient donc au gratin de l’alpinisme, ce qui en dit long sur l’état de notre société !

Petit bonhomme vert en jupe, piscine Molitor et Mondial

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ampelfrau berlin feux

Rouge et vert à Berlin

Sur proposition de sa municipalité social-démocrate, Berlin va bientôt révolutionner l’antisexisme. L’objet de cette novation ne sera pas l’enseignement du gender à la crèche (pas fous, les Teutons) ni la promotion des femmes au sommet de l’État (il semblerait que la CDU y ait pensé avant le SPD) mais les feux tricolores. Figurez-vous qu’on va adjoindre une femme à l’Ampelmann traditionnel, le bonhomme qui passe du rouge au vert pour donner aux piétons sages l’autorisation de traverser les rues.

Originaire d’Allemagne de l’Est, l’Ampelmann à petit chapeau est devenu, depuis la chute du Mur, un symbole fédérateur pour tous les habitants de la capitale: les designers le déclinent sous toutes les formes, du bouton de manchette à la besace de DJ (tous les Berlinois sont un peu DJ).[access capability= »lire_inedits »]

Bref, qu’on touche à cette icône fait râler pas mal d’indigènes, d’autant plus que le projet pourrait se révéler assez dispendieux – si bien que Martina Matischok-Yesilcimen, la patronne locale du SPD  qui porte ce relookage, déclare : « Ce serait bien de pouvoir généraliser cela à toute la ville, mais le coût engendré sera probablement trop important. » L’édile SPD rassure par ailleurs les plus conservateurs de ces concitoyens  en expliquant qu’il ne s’agit pas de « remplacer la représentation traditionnelle, mais de la compléter pour parvenir à l’égalité ». L’assemblée de la ville de Berlin devait décider de l’adoption définitive du projet le 22 mai, mais il semble que les élus locaux aient préféré le faire patienter quelque temps au bord de la route, c’est-à-dire dans des commissions ad hoc.

On y parlera sûrement du design de l’Ampelfrau à venir. Une piétonne rouge et verte a déjà été  adoptée par quelques bourgades allemandes comme Zwickau. Gross Problem, elle y est affublée d’une petite jupe et de couettes sixties, un look rétrograde qui révulse les féministes (toutes les Berlinoises sont un peu féministes). Martina a donc dû leur promettre que l’Ampelfrau berlinoise aurait des allures de femme libérée. Finalement, quoi qu’on en dise, on se ressemble des deux côtés du Rhin : jamais content(e)s !

Nicolas Routier

 

Molitor : pavane pour une piscine défunte 

 Inaugurée en 1929, la piscine Molitor, chef-d’œuvre Art déco de l’architecte Lucien Pollet, n’est plus qu’un souvenir. Après avoir enchanté plusieurs générations, jusqu’à sa fermeture en 1989 pour raisons de sécurité, et malgré son inscription à la liste supplémentaire des monuments historiques l’année suivante, ce superbe lieu, au lieu d’être restauré,  a été purement et simplement rasé avec la bénédiction de la Mairie de Paris. Comment donc expliquer que, depuis quelques jours, on ne parle que de la piscine et que l’on se pavane, petits fours et pince-fesses à l’appui, pour en vanter la renaissance ? C’est que, grâce aux priorités patrimoniales bien connues de Bertrand Delanoë et à l’évident désintéressement de ses amis du Groupe Accor, de Bouygues et du fonds d’investissement Colony Capital, la piscine a pu renaître de ses cendres. C’est sans doute pour cela qu’il fallait d’abord la détruire ! En réalité, à défaut d’un phœnix, on a désormais Molitor « tout court » et son concept « Pool, Art, Life » (sic).

Peu importe qu’il n’y ait rien de vrai dans ce Molitor-là, pastiche complet car il ne reste pas une pierre des bâtiments originaux malgré les discours alambiqués de ses dirigeants et le trémoussement des attachées de presse : façade de pacotille, portes de cabines factices qui donnent sur des murs aveugles, rambardes vaguement imitées, tout ici n’est que poudre aux yeux et pâle copie. On l’a compris, le but de l’opération n’a rien à voir avec la dévotion à l’architecture : les heureux bénéficiaire du bail emphytéotique complaisamment concédé par la Ville ont bâti un monstrueux hôtel pour parvenus et privatisé les deux bassins reconstruits, double scandale. Non seulement, la piscine qui n’existe plus reste inscrite monument historique, ce qui est surréaliste, mais par surcroît il faudra, pour y nager, adhérer par cooptation au « club exclusif et privé » et acquitter 3000 euros de cotisation annuelle (droit d’entrée non compris).

Le caractère éminemment social (on n’ose dire socialiste) du projet interpelle : jadis, on nationalisait les banques, aujourd’hui, on privatise les piscines municipales. Fort heureusement, « Pool, Art, Life » dispense une bouffée d’air « culturel » sur ce champ de ruines. Sur l’inénarrable site du nouveau Molitor, on vante un « héritage » qui ne demandait « qu’à être transmis ». À défaut d’un chef-d’œuvre de l’Art déco, on pourra donc fêter l’événement du moment : « Laissez entrer la Rolls ! ». Il s’agit d’installer à l’entrée des chambres de l’hôtel l’ancienne Rolls du footballeur Éric Cantona, jadis offerte à la Fondation Abbé-Pierre, puis « graphée » par « l’artiste Jonone » en direct (sans doute live !) sur le plateau du « Grand Journal » de Canal+, et ensuite vendue au profit des sans-abri. Tant d’art, de culture, de raffinement et de générosité impressionne. On a touché le fond.

 Jean-David Jumeau-Lafond

 

Mondial 2018 : L’été sera chaud

Vous l’aurez probablement remarqué, on parle beaucoup, ces temps-ci, de la Coupe du monde de foot 2014 qui se tiendra, si mes fiches sont à jour, au Brésil, à moins que le bas peuple des favelas, excédé par le coût de l’événement, n’ait fait basculer le pays dans l’anarchie totale d’ici le 12 juin − on peut toujours rêver…

On parle aussi beaucoup de la Coupe du monde 2022 qui, jusqu’à nouvel ordre, est censée se dérouler au Qatar, et c’est bien le problème. Soupçons d’achat de votes massif lors du scrutin qui a attribué le Mondial à l’Émirat, râleries des candidats évincés et cacophonie générale à la FIFA : huit ans avant le coup d’envoi, la grande fête du football a déjà tout d’une foire d’empoigne. Les dirigeants de la Fédération divergent notamment sur l’opportunité de déplacer, pour la première fois de son histoire, la compétition en plein hiver, certains experts ayant récemment découvert qu’il fait parfois chaud en été dans la péninsule arabique. Affaire à suivre.

Cela dit, 2022, c’est dans huit ans, et le Mondial se tient tous les quatre ans. Et devinez où se déroule l’édition 2018 ? En Russie ! Chacun sait que Vladimir Poutine est fan de sport. Après avoir décroché, en 2007, la timbale des JO d’hiver 2014 à Sotchi, il a aussi obtenu, le 22 octobre 2010, la 21e édition de la World Cup, sans que cela déclenche de polémique majeure, sauf bien sûr, les accusations rituelles de corruption des votants et les cris d’orfraie sur le manque d’infrastructures.

Mais tout ça, c’est de la petite bière à côté de ce qui nous attend d’ici quatre ans. Quand on lui a attribué l’organisation du Mondial, la Russie était considérée par tout le monde comme un pays fréquentable, presqu’au même titre que le Canada ou Saint-Marin. Depuis, certains événements survenus sur ses marches l’ont, semble-t-il, placée au ban des nations, et son chef avec.

Autant vous prévenir que les ONG, notamment US, sont sur les dents et qu’il y a du boycott dans l’air. On se souvient qu’en 1980, les JO de Moscou se sont déroulés en l’absence des Américains, des Allemands, des Japonais et des sportifs d’une cinquantaine d’autres nations pour cause d’invasion de l’Afghanistan. Néanmoins, ces Jeux ne furent pas un fiasco, grâce notamment aux nombreux athlètes des autres pays du camp socialiste. Mais en 2018, il vaudrait mieux ne pas trop compter sur eux…[/access]

Marc Cohen

*Photo: Wiki Commons/Germany/Matthew Gates

Bac 2014 : Noter, c’est trop dur!

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etudiant notation reforme

À peine arrivé en poste, Benoit Hamon se doit de marquer les esprits et de laisser au plus vite son empreinte au ministère de l’ Éducation Nationale. Qui sait quelle prochaine tourmente électorale ou politique l’emportera bien vite dans les oubliettes du parlementarisme?

On pourrait donc penser que le bouillant finistérien a décidé de refonder le système du collège unique et faussement démocratique qui piétine depuis 1975 ou qu’il prend enfin à bras le corps la nécessaire revalorisation des filières professionnelles pour remédier enfin au problème des classes ghetto et de la prééminence étouffante des filières générales. On suppose que peut-être Benoit Hamon a enfin décidé de s’attaquer sérieusement à un corps d’inspection et de formation de plus en plus parasitaire et de moins en moins capable d’évaluer enseignants, enseignements et situations d’enseignements? Que nenni, Benoit Hamon a décidé de réformer le système de notation pour en finir avec la « note sanction » qui « paralyse les élèves »… On lui répondrait facilement que ce qui paralyse surtout les élèves ce sont les situations familiales et sociales catastrophiques, le naufrage complet du système éducatif dans des zones sinistrées de plus en plus nombreuses, la dévalorisation complète de toute notion de culture, même la plus sommaire dont le corollaire est la mise à l’index de l’intello devenue un sport à la mode dans les cours de récré de France.

On nous répondra sans doute que, quand l’instrument de mesure renvoie des mauvais résultats, il faut changer d’instrument. Après tout, c’est la politique suivie en matière d’éducation depuis Jospin et ses fameux 80%. Si l’on constate que l’école n’est plus capable de former correctement les futurs citoyens et les jeunes actifs, c’est sans doute que le système est trop sélectif. Si l’on constate que le taux d’échec universitaire s’est considérablement accru, c’est sans doute qu’il faut mettre de en plus plus de dispositifs de lutte contre l’échec universitaire et revoir les critères d’évaluation à la baisse. Si l’on constate que les écoliers savent moins bien compter et écrire, c’est sans doute qu’il faut les noter moins durement. La solution est toujours simple en termes ministériels: si vous constatez un problème, faites varier la note ou la statistique et le problème disparaîtra. De toute façon, les écoliers français sont en difficulté, c’est le classement PISA qui l’a dit. Le classement PISA, c’est un peu les dix commandements des responsables de l’éducation aujourd’hui. Peu importe qu’il compare à la hussarde des pays dont la population varie du simple au centuple ou qu’il laisse les premières places à la Chine qui ne comptabilise dans le classement que les résultats de Shanghai ou Pékin, PISA a dit cela et « ils virent que cela était bon ».

Notre ministre a dû entendre le message de détresse des 40 000 lycéens qui condamnaient le « carnage » de l’épreuve de maths au bac scientifique sans considérer toutefois qu’on frôle désormais les 95% de réussite. Qu’à cela ne tienne! L’épreuve de maths sera donc notée sur 24 et l’on mettra en oeuvre un grand chantier de consultation pour proposer « d’autres formes d’évaluations ». En la matière, ce ne sont pas les solutions qui manquent. Adoptera-t-on la notation par lettre du modèle anglo-saxon, histoire de se mettre à la page de la mondialisation puisqu’il s’agit du système désormais le plus répandu sur le globe? Ce procédé s’adapte cependant peu, comme le notent chaque année nombre d’étudiants étrangers venus plancher sur les bancs de l’université française, au « cartesian way of thinking » qui fait l’originalité – et toute la difficulté de notre système de notation.

La solution envisagée par le ministre serait quelque peu différente et tiendrait en un mot: la bienveillance. Fini les notes stigmatisantes, les 4 en maths, les 3 en allemand assortis d’un « das ist nül! » traumatisant, il suffirait de fixer une note plancher pour ne pas enfoncer les élèves les plus mauvais. Le problème étant qu’à ce compte-là il y aurait toujours des élèves excellents à 18 et des cancres à 11/20 au lieu d’être à 4. La cosmétique de l’évaluation ne cacherait pas longtemps le ravage des lacunes et les écarts de niveau.

L’idée de réformer le système de notation ne vient pas à proprement parler de Benoit Hamon. Elle était déjà dans les cartons de Vincent Peillon que la déroute embarrassante du PS aux municipales  a poussé prématurément vers la sortie. Nul doute sinon que Peillon, défenseur de l’égalitarisme et pourfendeur des prépas, se serait empressé d’imposer une mesure visant à faire disparaître sur le papier les disparités si gênantes entre élèves et établissements. L’idée de « classes sans notes » est même en cours d’application dans certains établissements-pilotes où les signes les plus visibles de l’échec sont pudiquement remplacés par des évaluations de compétences. Leur principe est emprunté aux méthodes managériales les plus en pointe, dont les pédagogues les plus avisés s’inspirent depuis bientôt trente ans pour réformer le système et bousculer les conventions. En lieu et place des habituelles et désolantes notes, on trouve une collection de compétences de niveau qui sont validées à la fois par l’élève et par le maître ou le professeur afin de parvenir à cerner de façon plus précise le niveau de « l’apprenant » (on ne dit plus élève depuis longtemps ma bonne dame, c’est totalement ringard). Plutôt que de coller un 5 ou un 6 en déplorant que le chérubin n’ait pas repassé son cours comme il le fallait, on coche des petites cases afin de déterminer si l’élève « sait repérer/analyser/restituer une information » ou s’il « possède les acquis » et parvient « à structurer son argumentaire ».

C’est certes moins violent que la bulle et l’appréciation lapidaire mais, comme en témoignent certains enseignants en charge de ce type de classes expérimentales, la sanction intervient souvent beaucoup plus durement en fin d’année, quand les parents qu’on a maintenus avec tact et délicatesse dans une douce ouate pédagogiste à l’abri des déplaisants constats du système d’évaluation traditionnel, sont brutalement mis devant le fait accompli: note ou pas note, le petit dernier n’a décidément pas le niveau et n’est toujours pas fichu d’écrire deux phrases correctement ou d’effectuer une soustraction. L’évidence tombe alors comme un couperet: vous aurez beau aménager tant que possible le système d’évaluation pour le rendre moins brutal, la sélection interviendra toujours à un moment ou à un autre et sera d’autant plus violente qu’elle aura été retardée. Avec ou sans notes, ce qui reste le plus stigmatisant, c’est notre système d’enseignement général atteint de diplomite aiguë qui a fait du baccalauréat pour tous un dogme et de la réorientation professionnelle une infamie. En bonne méritocratie tronquée, il convient que tous obtiennent des diplômes qui ne valent plus tripette plutôt que de « condamner certains élèves », pour reprendre les termes employés par l’un de ces hussards de l’égalitarisme « à intégrer les filières techniques qui orientent vers des métiers manuels. »

L’obsession de la note telle que nous la cultivons en France, sacralisée ou abhorrée, ne traduit que le souverain mépris encore cultivé dans ce pays à l’encontre de tout ce qui ne constitue pas les filières nobles et intellectuelles. Au plus haut niveau cela nous donne une armée mexicaine de grands administrateurs et aux niveaux inférieurs l’engorgement des filières tertiaires qui ne sont plus capables depuis longtemps d’assimiler la masse grandissante des désorientés orientés là par défaut. Aux réprouvés sont laissées les filières techniques transformées de façon parfaitement suicidaire en filières ghetto alors qu’elles devraient logiquement contribuer en premier lieu au dynamisme économique du pays.

Ce constat ne désarme pas, pourtant, les experts qui planchent sur la manière d’annihiler le plus efficacement possible notre infernal et stigmatisant système de notations. Parmi les différentes  solutions suggérées, on trouve l’adoption d’un code de couleur pour traduire le niveau de l’élève de façon plus fun et plus festive sans doute, sans risquer de le traumatiser à vie. Pourquoi dans ce cas ne pas revenir à des méthodes salutaires employées à l’école primaire voire à la maternelle, comme par exemple la distribution de vignettes Panini ou d’images d’animaux aux élèves pour symboliser et récompenser leurs performances quelles qu’elles soient? Les collégiens seraient sans doute ravis de se voir récompenser de leurs efforts en mathématiques par une effigie de Zlatan Ibrahimovic à coller dans le cahier ou en haut à gauche de la copie et, au lycée, on pourrait noter les compositions en distribuant des images de bestioles. Un castor signalerait des efforts méritoires, un orignal permettrait à l’élève d’entonner le brame de la victoire et un petit dauphin autoriserait à frétiller dans les eaux argentées du succès. À Benoit Hamon, qui sort délibérément des sentiers battus pour s’attaquer aux vrais problèmes de l’école du XXIe siècle, on attribuerait également un petit animal qui récompenserait ses efforts et l’inciterait à poursuivre dans la bonne voie: le blaireau semblerait tout à fait indiqué.

*Photo: ALAIN ROBERT/APERCU/SIPA.00639211_000012

Halte aux nécros à crever de honte!

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gerry goffin rock

Ne mourrez pas, les rockers, ne mourrez pas… J’avais déjà râlé rude dans les brèves de Causeur Mag #07 après le flot continu de niaiseries journalistiques qui ont pollué le cortège funèbre de Lou Reed à l’automne dernier. Me voilà obligé de remonter sur mes grands chevaux de bois après lecture d’une nécro de Gerry Goffin dans Le Figaro.

Goffin n’était pas une star du rock, c’était plutôt « un artisan de génie » pour reprendre les mots de Philippe Auclair (voir plus bas). Dans les usines à hits de l’Age d’Or du rock, il écrivait, dans une obscurité relative, des tubes à la chaîne pour les groupes en vue du moment. Parfois seul, parfois en duo avec sa compagne d’alors, la sublime Carole King. Les grands auteurs de ce temps-là – souvent des ashkénazes brooklynois pur jus- turbinaient généralement en duo. Un peu d’histoire, OK ?

Remember Doc Pomus & Mort Schuman, géniteurs, entre autres, de Save The Last Dance For Me, de Sweets For My Sweet, qui fit tant bicher Frank Alamo et du Viva Las Vegas d’Elvis, dont je suis sûr que Doc et Mort avaient pressenti le destin historique : un jour leur génie s’allierait à ceux de Barry Gilliam, d’Hunter S. Thompson et des Dead Kennedys.

Remember Barry Mann & Cynthia Weil, à qui on doit une myriade de jolies mélodies sucrées à souhait, mais aussi une flopée de chefs d’œuvre méchamment rock : Kicks de Paul Revere, Shades of Gray des Monkees, le formidable We Gotta Get Out Of This Place des Animals, sans oublier  Shape Of Things To Come, l’Internationale des groupes garage. (J’espère que de là-haut, l’anticommuniste le plus doué du XXème siècle, Johnny Ramone, me pardonnera cette figure de rhétorique aux ordres de Moscou)

Remember, dans le registre confiseurs surdoués,  Howard Greenfield et Neil Sedaka (Brooklynois comme tout le monde, et aské par sa maman,  Neil  faisait un peu mouton noir pour cause d’ascendance paternelle judéo-stambouliote) . Sans eux, pas de Stupid Cupid, de Love Will Keep Us Together ni de Oh Carol – qui cause de love story avec Carole King (voir plus haut) et permit encore une fois à Sedaka de se singulariser puisqu’il eut l’idée bizarre de chanter ses propres chansons.

Même les plus grands parmi les plus grands étaient binomisés. On ne vous parlera pas ici des patriarches yiddishs Jerry Leiber et Mike Stoller (Que D. lui prête longue vie) qui méritent assurément un article et quelques mausolées à eux tous seuls. Mais sachez que l’immense Burt Bacharach a coécrit quelques uns de ses miracles avec Hal David (Putain, c’est plus une liste, c’est une rafle !).  Vous en voulez ? N’en voilà : Raindrops Keep Fallin’ on My Head, I’ll Never Fall in Love Again, Walk On By, What the World Needs Now Is Love (en), I Say a Little Prayer, Always Something There to Remind Me. Perso, j’appelle ça une vie bien remplie, et je ne crois pas que les amis Burgalat et Ajavon me contrediront.

Mais puisqu’il faut bien, à un certain moment, aborder le sujet de son article, revenons à l’œuvre de Gerry Goffin et la misère morale subséquente du Figaro. Goffin from Brooklyn a entre autres écrit, seul ou avec Carole King ( de son vrai nom Carole Klein, tiens, tiens), des tops immarcescibles tels le ténébreux Take Good Care of My Baby pour Bobby Vee, le virevoltant Loco-Motion pour Little Eva, le lumineux  Up on the Roof pour les Drifters ainsi que Don’t Bring Me Down pour les  Animals, ce qui était généreux de leur part, car si ma mémoire est bonne Eric Burdon et ses petits camarades avaient ouvertement moqué Take Good Care of My Baby, dans leur Story of Bo Diddley. Mais bon, aucun de ses noms ne devaient dire quoi que ce soit à la préposée aux nécros du Figaro puisqu’on a cru bon d’y titrer :  «Décès de Gerry Goffin, parolier pour Whitney Houston.»

Ce qui n’est vraiment pas cool, pour résumer un CV comme celui de Goffin, mais qui est en plus mensonger. Certes feue la foldingue à voix a interprété en 1985 « Saving All My Love for You » effectivement écrite par Goffin et Michael Masser. Mais pas pour Whitney ! Elle fut composée huit ans avant pour le délicieux duo soul Marilyn McCoo & Billy Davis Jr., deux anciens de 5th Dimension. Dire que Goffin fut le parolier de l’intalentueuse Mme Houston, c’est un peu comme si l’on titrait, le jour funeste où Paul Mc Cartney trépassera, qu’il fut parolier pour les Compagnons de la Chanson, immortels interprètes du Sous-marin vert.  Grrr.

Pour en savoir plus sur Gerry, les curieux, les rockers, les amateurs de précision (et de belle langue aussi) se reporteront à l’article « Brill Building » rédigé par l’excellentissime Philippe Auclair dans l’indispensable Nouveau Dictionnaire du Rock, publié chez Bouquins Laffont sous la direction de Michka Assayas (que son nom soit sanctifié !)

NB : Je n’aime pas les menaces physiques, mais si un jour (que nous souhaitons très très lointain), un quelconque confrère avait le mauvais goût d’infliger le même genre de violences posthumes à Pete Townshend ou Ray Davies, j’aurais prévenu…

Vacances à la russe

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Comme le nuage radioactif après l’accident de Tchernobyl en 1986, les retombées de la crise ukrainienne commencent peu à peu à se faire sentir en Europe de l’Ouest : selon les premières estimations fondées sur les réservations, l’été 2014 se fera sans les touristes russes.

D’après l’agence de presse Ria Novosti, le flux touristique russe baisse d’ores et déjà de 20 à 25% dans certains pays de l’UE par rapport à l’année précédente. Si l’étude citée explique d’abord ce phénomène par le cours élevé de l’euro, les vacanciers se détournent surtout de l’Europe à cause des problèmes de visas dont l’obtention est devenue difficile du fait des sanctions européennes. Rien qu’en raison de cette complication, le secteur touristique britannique perd déjà cette année près de 85 millions de dollars, estime l’Association des tours opérateurs européens (ETOA). Et la Finlande, qui faisait partie des 5 destinations les plus populaires en Russie, voit ses recettes divisées au moins par trois cette année.

Cet été, les destinations de prédilection des Russes sont des régions à haute valeur symbolique: Sotchi et la Crimée, vitrines de la gloire nationale. Si le vacancier choisit de s’évader dans ces contrées, le Kremlin n’y est pas pour rien. Le gouvernement russe a mis les bouchées doubles pour attirer au mieux les voyageurs sur ces côtes patriotiques. À Sotchi, grâce aux JO d’hiver, rien ne manque en termes d’infrastructure d’accueil. Quant à la Crimée fraichement rattachée, l’Etat a chargé la compagnie aérienne Aeroflot d’assurer une liaison à  bas prix avec la presqu’île. Ainsi, à peine un mois après les événements qu’on sait, Aeroflot a créé sa filiale low-cost « Dobrolot ». Pèlerinage patriotique garanti.

Juifs de Tunisie : l’adieu à Djerba

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rabbin tunisie djerba

Il vaut mieux se documenter avant le départ qu’au retour. Mais l’imprévu décide parfois. Deux jours pleins, pour un reportage de dernière minute, ça ne se refuse pas. Surtout en Tunisie, sur un sujet pareil : que reste-t-il de la « communauté juive », sachant qu’il n’en reste pas grand-chose ? Ouvrir un livre a posteriori, une fois rentré chez soi, ne manque d’ailleurs pas d’intérêt. Tout, alors, prend son sens et sa place. Les témoignages et images rapportés se calent et s’enchâssent. « Les Juifs de Tunisie entre 1857 et 1958. Histoire d’une émancipation », d’Albert-Armand Maarek, est, pour le lecteur, bien plus qu’une explication et interprétation des faits. Ce livre d’un professeur d’histoire, diplômé de la Sorbonne, est une invitation aux analogies, dont il ne faut certes pas abuser et dont on sait qu’elles ne parlent pas d’elles-mêmes. Le Béotien n’en revient pas : il y a un siècle, c’était tout pareil qu’aujourd’hui. Enfin presque. L’essentiel y était : la France, les musulmans, les juifs et Israël, encore à l’état de projet.[access capability= »lire_inedits »]

« La question juive en Tunisie » : tel était, le 13 mai, au cœur d’une tempête dite dans un verre d’eau mais néanmoins soufflante, le titre un peu vintage de l’éditorial du quotidien tunisien francophone Le Temps. Une motion de censure avait précédemment été déposée par 81 députés, puis retirée, contre deux ministres du gouvernement Mehdi Jomaa, dont Amel Karboul, chargée du tourisme. Ces élus avaient eu vent d’une info selon laquelle une soixantaine de touristes israéliens avaient foulé le sol tunisien, lors de l’escale d’un navire de croisière au port de La Goulette, bâtiment en provenance de Miami.

Pour ces parlementaires, qui manifestement regrettaient l’absence de condamnation d’Israël dans la nouvelle constitution tunisienne, accueillir des ressortissants aux passeports marqués de l’étoile de David valait reconnaissance officieuse de l’Etat à leurs yeux honni. L’affaire prenait un certain relief à quelques jours du traditionnel pèlerinage juif à la Ghriba, la plus ancienne synagogue d’Afrique, située sur l’île de Djerba, cible en 2002 d’un attentat d’Al-Qaïda qui avait fait une vingtaine de morts, où affluaient dans le passé des milliers de pèlerins, principalement français et israéliens. Ils n’avaient été que 350 en 2013 en raison des soubresauts de l’après- Ben Ali, ils furent 2500 cette année, un nombre jugé encourageant.

Que le principal voyagiste organisant le pèlerinage soit aussi celui mis en cause par les députés motionnaires dans le cas des croisiéristes israéliens, le franco-tunisien René Trabelsi, de confession juive, un temps pressenti, qui plus est, pour occuper le ministère du tourisme tunisien dans l’actuel gouvernement, ajoutait à la relative gravité ou originalité de la situation. Tout est finalement rentré dans l’ordre, du moins le pense-t-on. La Tunisie a déjà accordé des « laissez-passer » à des touristes venus d’Israël, ex-tunisiens ou non, elle continuera de le faire à l’avenir. De son côté, le propriétaire du navire en cause, « un Américain juif qui a perdu une partie des siens pendant la Seconde Guerre mondiale », selon René Trabelsi, a menacé de boycotter cette Tunisie soudainement regardante sur l’origine des touristes.

Mais la « question juive » soulevée par le journal, alors qu’il reste environ 1500 juifs en Tunisie, contre 90 000 en 1948 au moment de la création d’Israël, que signifie-t-elle au juste ? L’éditorialiste entendait ménager la chèvre et le chou. Il envoyait promener les auteurs de la motion, des opportunistes c’est certain, mais il vilipendait dans le même temps les « Israéliens », sûrement un synonyme de « sionistes ». « On ne peut pas trouver les Israéliens ailleurs que partout, écrivait-il. Grâce à l’Occident, grâce aux Etats-Unis surtout, ils gouvernent le monde depuis la guerre de 48 ! » Mais aussitôt il tendait la main, distinguant là où distinguer n’avait plus vraiment de sens, de nombreux juifs tunisiens étant en effet devenus israéliens peu après la création d’Israël, puis tout au long des crises israélo-arabes jusqu’au point de non retour qui coïncida avec un grand départ définitif : « Devrions-nous pour autant rejeter les Juifs d’origine tunisienne, dont bon nombre, la mort dans l’âme, ont quitté la Tunisie après les émeutes de 67, où ils furent maltraités dans le feu d’une vindicte populaire alimentée par le drame de la guerre des six jours ? », demandait-il.

« Je n’ai jamais prononcé le nom d’Israël devant des Tunisiens. C’est un mot tabou, un interdit. Autrefois, pour dire Israël, on disait Canada », raconte Charlotte*, l’une des 1500 âmes juives, plus toutes jeunes, résidant encore en Tunisie, principalement à Tunis et à Djerba. Sa mère, aujourd’hui décédée, était de Béja, où il n’y avait pas de ghetto. « On fêtait toutes les fêtes, tout le monde était ensemble », se souvient-elle. Elle habite une belle maison blanche, pleine de tableaux aux couleurs paisibles, en bord de mer, à la Marsa, le quartier chic et bohème de Tunis, autrefois résidence des beys. Charlotte ne s’est pas rendue au pèlerinage de la Ghriba. Pas religieuse, elle maintient toutefois les traditions, « en souvenir de [ses] parents ». « Je ne me vois pas mourir ailleurs qu’en Tunisie », dit-elle d’un air gai pour un sujet grave. Rosse, elle ajoute, à propos des juifs du pays : « Beaucoup ont une double résidence. Les plus angoissés à l’idée de ce qui pourrait leur arriver ici, ont un petit studio à l’étranger, souvent à Paris, et un petit compte en banque à l’étranger, secret bien sûr. »

Autour, les amis et connaissances s’en vont. En d’autres termes, meurent. La Goulette – qui était « le Deauville de Tunis », selon la description de René Trabelsi – ressemble aujourd’hui à un gros village mexicain pour tournage de westerns. Autant dire que tout s’effiloche, comme un vieux papier peint. L’endroit demeure assez beau dans sa blancheur décatie, les paquebots mouillent à proximité, mais la plage est à l’abandon, livrée ci et là aux chiens errants et à leurs maîtres d’un jour, des gars un peu bourrés, soliloquant sur le sable.

La Goulette était peuplée de juifs et d’Italiens. « Les maisons sont occupées aujourd’hui par des Arabes plutôt pauvres », raconte Maurice, un juif retiré du business des loisirs nocturnes, y ayant gardé toutefois quelques parts. Comme Charlotte, il n’a aucunement l’intention de quitter son pays de naissance. « Pendant les crises israélo-arabes, explique-t-il, des juifs craignaient de ne pouvoir quitter la Tunisie. Aussi, certains ont-ils préféré ne pas mettre en vente leur maison de peur de dévoiler leur intention de partir. Ils ont alors laissé leur bien à des amis musulmans, qui, par la force des choses, sont devenus les nouveaux propriétaires. »

On est parti, une main devant une main derrière, on a tout laissé, touuut, se lamentait avec un certain cran Madame Sarfati, le personnage fétiche d’Elie Kakou, l’humoriste né à Nabeul en Tunisie, mort en France en 1999. Ceux qui avaient des moyens sont allés vivre de préférence en France ou aux Etats-Unis, alors que beaucoup de juifs de condition modeste, parfois miséreuse – ils étaient des dizaines de milliers en Tunisie, longtemps confinés dans les hara, les ghettos – ont émigré en Israël, l’Etat hébreu prenant en charge leur installation. Outre les peurs qu’elle inspirait, la Tunisie socialisante de Bourguiba n’incita pas les juifs à rester. « Nombreux étaient commerçants, raconte Maurice, et n’acceptèrent pas le regroupement en coopératives décidé par le nouveau pouvoir. » Lui, est resté, ses affaires échappant apparemment à cette forme de collectivisation.

La Goulette ne s’anime plus que le soir, le long de son artère principale, bordée de restaurants, à cent mètres de la plage. Un client entre « Chez Mamie Lily », l’adresse de Jacob Lellouche, lequel a des airs du comédien Jacques Weber et un caractère fort. Le client, un Arabe, salue le patron assis à une table en train de faire ses comptes, et lui demande, la tête penchée et à voix basse, s’il peut organiser un repas de fête dans son restaurant, réputé pour la qualité de sa cuisine. L’homme veut apporter ses victuailles, cela lui coûtera moins cher. Jacob Lellouche lui répond qu’il ne cuisine que des aliments casher. L’Arabe, qui mange halal, repart. Peut-être trouveront-ils une solution.

Lily, c’est la mère de Jacob, bien vivante, qui partage les fourneaux avec son fils. L’un et l’autre forment un duo dont Pagnol aurait pu faire quelque chose. « Mais maman…, enfin… Attends, je m’en occupe. » « Je suis l’heureux propriétaire du dernier restaurant casher de Tunisie, dit le patron. Je n’en suis ni fier, ni complexé. Je ne me considère pas comme faisant partie d’une minorité. Je suis issu d’une famille arrivée en Tunisie avec l’invasion ottomane, ce qui fait vingt-cinq générations de présence dans le pays. » Et l’on n’évoque pas la première destruction du temple de Jérusalem, en -586 avant Jésus-Christ, époque à laquelle remonterait l’arrivée de juifs sur les rives de l’actuel Maghreb, dont la Tunisie, qui ne s’appelait bien sûr pas ainsi. À côté, la grande synagogue de Tunis, érigée au début du XXe siècle dans un style oriental un peu lourd et placée en permanence sous la protection des forces de l’ordre, paraît bien jeunette.

Un jour, les derniers juifs « historiques » de Tunisie ne seront plus. Une quarantaine d’entre eux résident dans une maison de retraite, située à La Goulette, que nous n’avons pas visitée et sur laquelle Charlotte a un avis mitigé. « Si vous y entrez pauvre, alors cette maison vous conviendra, dit-elle. Mais si vous y entrez en ayant connu un certain standing, alors c’est l’horreur, un mouroir. » Chez elle, c’est différent. « Regardez cette vue, c’est si beau. » Derrière les baies vitrées de sa maison, Charlotte voit la mer.[/access]

*Photo: Hassene Dridi/AP/SIPA. AP21393283_000001

Albert-Armand Maarek, Les Juifs de Tunisie entre 1857 et 1958. Histoire d’une émancipation , préface de Michel Abitbol, Editions Glyphe

Michel Abitbol, Juifs et Arabes au XXe siècle , Editions Perrin, collection Tempus

Contrairement à l’euthanasie, le ridicule ne tue pas

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romero vincent lambert

Sur le plateau du Grand Journal hier soir, pas de médecins, pas de juristes, pas de philosophes pour nous parler du douloureux cas Vincent Lambert, et éclairer la décision difficile prise par le Conseil d’Etat. Non, on avait invité M. Jean-Luc Romero, président de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité. Vincent n’est pas encore débranché, le cœur de Vincent bat encore, que le militant pourtoussiste court les plateaux télé, s’enrobe du tragique de la situation pour réclamer la reconnaissance juridique d’un droit à mourir.

Peu importe que le « cas » Vincent Lambert n’ait rien à voir avec l’euthanasie, mais soit simplement un tragique déchirement familial autour du corps d’un malade. Peut importe que Vincent ne soit pas conscient et qu’on ne puisse donc envisager la solution du suicide assisté que prône M. Romero.

Peu importe que  dans le monde idéal que Romero appelle de ses vœux, où l’on ne fait pas de la mort une maladie et où celle-ci serait réglée par injection létale et voie parlementaire, les cas Vincent Lambert continueront à exister. Parce qu’on ne connaît « ni le jour ni l’heure » et qu’il est difficile de dicter par avances ses dernières volontés. Que la mort sera toujours dramatique, surprenante, et triste, ce moment où « il n’y a que la déchirure, l’horrible déchirure ».

Mais à l’ADMD on se fiche du tragique. On veut sa liberté jusqu’au bout. Son « ultime liberté ». «Il faut qu’on sorte de ces émotions, il y a des gens qui souffrent », déclare-t-il, « en colère » à Jean-Michel Apathie qui approuve gravement. Jean-Luc Romero qui voudrait un monde sans émotions, les exploite sans vergogne quand elles permettent de faire monter la cote de la proposition 21 du candidat Hollande. Mais ne nous y trompons pas. Jean-Luc Romero est contre la souffrance. Il est contre la mort. Dans le monde de Jean-Luc Romero, le négatif n’existe pas, il ne doit pas exister. Rien ne peut rester dans l’ombre de la loi. Les désirs doivent se voir gravés dans le marbre. Les familles homoparentales existent, la loi doit les reconnaître, des gens souffrent, la loi doit les achever. Il veut des solutions morales à des problèmes pratiques. Et des solutions pratiques à des problèmes moraux.

L’euthanasie ? Une solution qui va de soi, comme la tête de Jean-Michel Apathie dodelinant d’approbation au vent du Progrès. Notez que l’argumentaire ici développé est identique à celui qu’il avait employé au sujet du mariage pour tous : cette loi ne fait qu’entériner la liberté des individus, sans enlever rien aux autres, sans gêner personne. On ne vous enlève rien aux hétéros ! On ne vous prive de rien vous les biens-portants ! Il le promet, miséricordieux : « Cette loi n’obligera à rien ».

L’argument ultime est… électoral. Il rappelle à François Hollande son « engagement» et affirme que  « 94% des français sont pour…que vous soyez à droite, que vous soyez à gauche, au centre , vous êtes en faveur »
Mais alors M. Romero, pourquoi, si la demande est si unanime, si c’est si facile, si consensuel, si efficace, pourquoi François Hollande n’instaure par la mort pour tous qui lui permettrait de gagner des points dans les sondages ?

C’est à cause des « lobbies » pardi ! Vous savez, ces fameux lobbies qui n’existent pas quand ils s’appellent Inter-LGBT ou ADMD ! Mais quel lobby en particulier s’acharne à empêcher les gens de mourir en rond ? « Le lobby de l’Eglise et le lobby des grands mandarins », répond tout de go l’onctueux prophète des temps nouveaux. D’ailleurs, déplore-t-il : « En tant que président de l’ADMD, je n’ai jamais été reçu par le Président de la République alors qu’il reçoit Frigide Barjot et d’autres qui ne représentent qu’eux-mêmes ».

Voici une suggestion pour M. Romero qui désespère qu’on l’entende au sommet de l’Etat : peut-être devrait-il essayer de présenter une grande pétition « pour mourir dans la dignité » au  Conseil économique social t environnemental. S’il arrive à réunir plus de 500 000 signatures, il pourra prouver qu’il ne représente pas que lui-même et la poignée d’excités de l’ADMD. Et puis, c’est bien connu, le CESE écoute, c’est même à ça qu’on le reconnaît…

Je ne souhaite pas la victoire de l’Allemagne

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football rocheteau platini

Chaque coupe du monde ayant lieu tous les quatre ans, elles nous font vieillir de manière terriblement rapide. Un peu comme ces pauvres hères auxquels s’est intéressé Lichtenberg dans un délicieux petit livre, Consolations à l’adresse des malheureux qui sont nés un 29 février : « Après un facile calcul il apparaît que la malheureuse créature qui est née le 29 février, comparées à d’autres hommes, perd au moins soixante-quinze pour cent de ses manifestations de joie au cours de sa vie. Voilà qui est un peu dur. »

« Un peu dur. » Effectivement. La première coupe du monde que j’ai suivie d’un peu près, c’était celle de 78.  Je n’avais pas 14 ans. La suivante,  en 82,  c’était déjà l’année de mon bac. Vous voyez comme ça file. 82, Espagne, cet art si français de la défaite flamboyante, héroïque. Contre l’ennemi héréditaire en plus. Mais là je connais un bon livre pour me rafraîchir la mémoire, celui de mon copain Pierre-Louis Basse, Séville 82. France-Allemagne, le match du siècle (Table ronde).

Je reviens à 1978. La finale Argentine-Pays-Bas. Qui se souvient de Johnny Rep ou de Mario Kempes ?

Ça avait fait des histoires, cette coupe du monde en 78. On se demandait s’il fallait aller jouer chez le général Videla alors qu’on torturait à quelques encablures des stades au nom de la lutte contre la subversion communiste dans le cadre de l’opération Condor. On dit même qu’il y avait eu aussi des entraineurs français pour l’opération Condor. Pas Hidalgo, je vous rassure. Plutôt des spécialistes de la guerre sale, des types qui avaient fait preuve de leur savoir faire pendant la guerre d’Algérie. Ce n’était pas si loin, la guerre d’Algérie, en 1978.

Toujours en 78, figurez -vous que Bernard Pivot, grand amateur de foot par ailleurs, avait été chargé de fournir les joueurs en livres le temps de la compétition. Oui, vous allez encore me traiter de réac, mais je vous parle d’une époque où les footballeurs lisaient. Pas où ils passaient leur temps sur leur smartphone ou leur console pour se détendre en soignant leurs coupes de cheveux qui sont l’équivalent capillaire de la vuvuzela.

Si vous voulez vous faire une idée de la décadence de l’enseignement ou de son impossibilité à contrer l’immense stupidité de l’industrie du divertissement assisté par ordinateur, comparez Rocheteau à Giroud, pas sur le terrain mais juste dans la façon de parler, de se tenir. Ça gagne combien de fois plus qu’un Rocheteau, un Giroud, sinon ? Comme quoi, le pognon…Et allez demander aujourd’hui à un critique littéraire en vue de conseiller des lectures à nos footballeurs de 2014. Soit il éclate de rire, soit il se suicide.

Vuvuzela, puisqu’on en parle. Le seul souvenir que je garde de la coupe du monde de 2010. Avec le bus de Knysna. La quintessence de ce qu’a pu donner la génération Sarkozy. Une grève de milliardaires, de cailleras enrichies et narcissiques. Comme les trois quarts des rappeurs qui développent la même idéologie du fric, de l’ostentation haineuse et du mépris que n’importe quel parvenu de l’économie financiarisée.

Dire qu’on a appelé Knysna une grève. Une grève, on la fait pour soi sans doute, mais aussi surtout pour les autres, comme par exemple celle des cheminots qui se sont battus dans un climat de lynchage généralisé pour qu’il y ait encore quelque chose qui ressemble vaguement à un service public du rail dans dix ans. Ils ont perdu ? Tant pis pour nous. Une grève, ça suppose un minimum de conscience politique. Je reviens à Rocheteau. En 78, en Argentine, il avait fait part publiquement de son malaise à l’idée de jouer dans une dictature. Il avait parlé d’une banderole à déployer sur le terrain. On lui a demandé de se taire, d’arrêter son cinéma. Là, je me demande vraiment si certains joueurs sont simplement au courant de la révolte sociale au Brésil, en ce moment même. Il est vrai qu’avec un Platini qui demande au peuple brésilien d’attendre la fin de la coupe du monde pour se révolter, on ne va pas demander à Hugo Lloris de lire les théologiens de la libération et Don Helder Camara.

Chaque coupe du monde renvoie chacun à sa géopolitique intime. Nous souhaitons tous, enfin je pense, la victoire de la France. D’ailleurs, le dernier qui a dit qu’il souhaitait la victoire de l’Allemagne, ça ne lui a pas porté chance.  Mais après, si la France perd, qui a nos faveurs ? C’est là que ça se complique. On a beau aimer le beau jeu, on a nos préférences culturelles, disons. Quand la France n’est plus en course, moi je soutiens ensuite les équipes francophones. Pour aller vite, ici, ce serait la Belgique et l’Algérie qui ont donc joué une manière de derby. La Suisse, c’est fini. Et puis les équipes africaines, la Côte d’Ivoire ou le Cameroun. S’il n’y a plus aucune équipe francophone en lice, les équipes latines, Espagne et Portugal (pas de chance ce coup-ci) ou Italie (malgré la provocation de Materazzi en 2006). Sans compter les équipes d’Amérique du Sud avec ce coup-ci une tendresse pour l’Uruguay qui a le chef d’état le plus sympathique du moment, « Pepe » Mujica, l’homme qui ne possède que sa vieille Coccinelle pour toute fortune, un ancien tupamaros qui pratique pour son peuple l’art hugolien d’être grand-père.

Une dernière chose qui est aussi un signe d’époque. À l’époque où il y avait trois chaînes de télé, on pouvait voir tous les matchs. Maintenant qu’il y en trois cents, on doit se contenter des matchs de l’équipe de France et de quelques autres. Sinon, il faut aller sur une chaîne à péage. C’est un parfait résumé de ce qu’est une privatisation : elle donne le choix au consommateur, la liberté, comme ils disent. La liberté, ok, mais uniquement si le consommateur a les moyens de se la payer.

*Photo : RAZLIKLI/SIPA. 00132596_000001. 

Affaire Lambert, la revanche de 1981?

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conseil etat vincent lambert

18 septembre 1981 : loi abolissant la peine de mort des vivants, 24 juin 2014 : arrêt de règlement rétablissant la peine capitale des mort-vivants. Odieux parallèle ou troublante ressemblance ?

De temps immémoriaux, le juge pénal s’était hissé en conscience humaine capable, dans la solitude de son délibéré, de voter de sang froid la peine capitale. Infliger la mort d’autrui est la plus authentique définition d’un gouvernement des juges, puisque le juge resterait le dernier à posséder (avec le soldat en guerre, mais à chaud) ce pouvoir prométhéen. Bon an mal an, il s’était étiolé : de 1958 à 81, dix-neuf exécutions de criminels. Déflation due à l’intrusion opportune de l’opinion publique judiciaire, œil de la conscience au-dessus des juges pénaux pour freiner leurs ardeurs morbides.

Mais la nature a horreur du vide. Ça manquait à des juges de recouvrer le pouvoir de vie ou de mort, et au gouvernement des juges de reprendre du poil de la bête (ou en rajouter une couche). Ironie de l’histoire ou signe d’une évolution, c’est le pouvoir législatif démocratique -la loi-  qui a aboli la peine de mort et le pouvoir juridictionnel qui l’a rétablie. Revanche du juge administratif sur le juge pénal. Conseil d’État contre Cour de Cassation ? Le gouvernement des juges, c’est aussi, comme pour les polices, la concurrence des juges.

Le Conseil d’État a donc voté la mort de Lambert. Comment l’appel d’un référé du tribunal de Châlons-en-Champagne a-t-il fini en Assemblée du contentieux du Conseil d’État ? Par une incongruité procédurale. Pour ceux qui ne sont pas familiers de l’organisation de la justice, c’est aussi incongru que si l’Assemblée plénière de la Cour de Cassation -la plus haute instance de toutes les formations de la Cour de Cassation- se saisissait directement du référé du petit juge de Lodève, court-circuitant le cheminement normal du juge du fond, jamais dessaisi par un juge du référé, puis de la cour d’appel de Montpellier, puis de la chambre civile de la Cour de cassation. Shunter cette procédure normale est-il sain ? L’emballement de la justice est-il gage de sérénité ?

Première erreur dans l’affaire Lambert, mais une erreur volontaire pour que le juge suprême fasse plier d’entrée de jeu tous les juges inférieurs, de Lodève à Châlons-en-Champagne. Gouvernement du Juge suprême. Alors que cette affaire aurait dû garder des proportions raisonnables, elle entre dans le « hors normes procédural ». Le référé de Châlons-en-Champagne n’était peut-être pas ordinaire, mais banal en terme procédural. Un référé même en appel doit en demeurer à l’esprit du référé : juge de l’évidence et du provisoire. C’est le juge du référé de Châlons-en-Champagne qui a rempli le vrai rôle d’un référé, en suspendant un protocole létal jusqu’au jugement du fond et non le Conseil d’Etat en l’autorisant « en référé ».

La seconde erreur des juges est de s’arroger le droit de juger d’un acte médical comme s’il s’agissait d’un acte « administratif », changement de nature qui étatise l’enjeu. Le juge administratif ne se gêne pas de rejeter les recours contre les notes des concours administratifs, au nom de la « souveraineté du jury ». Le jury médical moins souverain que le jury de math ? Laissons-donc le médical le plus possible hors du champ du prétoire comme hors des lois tatillonnes qui cherchent à fonctionnariser le médecin en prescripteur de fin de vie. Laissons faire le « colloque singulier » du patient et son médecin, et en cas de doute ou de désaccord, le doute bénéficie à la vie. Le principe de précaution ne vaut-il que pour les escargots ?

L’arrêt Lambert n’aura pas été « l’arrêt Canal ». En 1962, le Conseil d’Etat suspendait l’exécution de trois criminels de l’OAS condamnés à mort, Mrs Canal, Robin et Godot ; en 2014 le Conseil d’Etat annule la suspension d’une exécution. Drôle d’inversion des rôles. Car, troisième erreur, l’arrêt Lambert signe une jurisprudence pire que celle de la dernière chambre criminelle de la Cour de Cassation dans l’affaire « Philippe Maurice », rejetant les griefs des avocats du condamné à mort sur l’illégitimité de la peine capitale (c’était avant 81). Pire à cause des chiffres : la peine capitale susceptible d’être infligée à un vivant, pouvant se défendre bec et ongle, pour inhumaine qu’elle était, demeurait exceptionnelle, tandis que son rétablissement pour les mort-vivants, que chacun fait parler à leur place, concernera ipso facto 1500 personnes en état « pauci-relationnel » qui attendent dans le couloir -pardon, la chambre- de la mort. Combien d’autres suivront ? Les verdicts de morts judiciaires atteindront un chiffre plus effrayant qu’avant 81. L’opinion publique judiciaire jouera-t-elle, comme avant 81, son rôle de frein sur les juges ? Je laisse chacun deviner où souffle l’opinion publique judiciaire, manipulée de « dignité » et de « déficit de la sécu »…

Reste plus à Vincent Lambert qu’à solliciter la grâce de sa condamnation à mort, comme au « bon vieux temps » d’avant 81 ? Lambert sera-t-il Philippe Maurice ? François Hollande sera-t-il Mitterrand ? Au fait, les morts-vivants ont-ils droit à la « grâce » ? Au Ciel peut-être, qui sait ? Dernière ironie macabre : c’est sous les ors du lieu même où Molière joua la dernière du Malade imaginaire que la vie de Vincent Lambert s’achève au Palais royal: là même où Argan feignit la mort et s’entendit dire par Toinette :  « De quoi servait-il sur la terre ?»

*Photo : POL EMILE/SIPA. 00587662_000003.

Euthanasie : vox populi n’est pas toujours vox dei

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euthanasie sondage lambert

euthanasie sondage lambert

Il paraît que près de neuf Français sur dix sont favorables à une loi sur l’euthanasie. Au-delà du fait évident que cette approbation ne signifie pas grand chose positivement puisque l’institut de sondage serait bien incapable, et on ne le lui reproche pas, de préciser ce que les sondés entendent par là, je m’honore de faire partie de ce petit reste qui s’y oppose. Mais c’est la démocratie qui parle, rétorquera-t-on, et le peuple a toujours raison.

Je conteste fermement cette affirmation, et je m’en explique. Aujourd’hui, tout le monde est contre la peine de mort : ce n’était pas le cas au XXème  siècle. Aujourd’hui, tout le monde est contre le colonialisme : ce n’était pas le cas au XIXème siècle. Aujourd’hui, tout le monde est contre l’esclavage : ce n’était pas le cas au XVIIIème siècle. Aujourd’hui, tout le monde est contre l’intolérance religieuse : ce n’était pas le cas au XVIIème siècle. Aujourd’hui, tout le monde est contre le bûcher pour les sorcières : ce n’était pas le cas au XVIème siècle. Aujourd’hui, tout le monde est pour l’autopsie des corps humains, ce n’était pas le cas au XVème siècle. Aujourd’hui, tout le monde est contre les ghettos, ce n’était pas le cas au XIVème siècle. Etc.

Cette liste d’exemples, déjà fastidieuse, pardon, pourrait être étendue à l’infini. Prouve-t-elle que nous sommes devenus meilleurs que nos parents ? Oui, certainement, sur ces points-ci. Il est loin le temps où le pater familias décidait du sort de ses nouveau-nés ; loin le temps où l’on pensait qu’il valait mieux qu’un seul homme meure plutôt que tout le peuple. L’humanité a gagné en sagesse, lentement mais sûrement, et c’est une occasion de se réjouir. Mais si l’on y regarde de plus près, rares sont les évolutions de mœurs qui ont procédé d’un assentiment populaire. Le peuple est mauvais ? Parfois. Presque aussi souvent qu’il est bon. Plus, c’est, par une ruse de la raison, souvent quand il est bon qu’il est mauvais.

La mécanique du bouc-émissaire qu’a analysée René Girard nous semble, vue de loin, cruelle et injustifiée : pourtant, telle qu’il la décrit, elle manifeste une réelle utilité pour la poursuite de la concorde sociale. Gageons que les peuples, si l’on leur eût demandé leur avis théoriquement, eussent plaidé pour son maintien. Il a fallu de longs siècles pour que la conscience humaine, à notre avis éclairée d’ailleurs, s’extirpe peu à peu de cette mécanique. Et encore ne l’a-t-elle réussi qu’imparfaitement, puisqu’elle maquille maintenant, toujours selon Girard, la victime expiatoire en coupable : le nouveau bouc-émissaire est, dit-il, celui que l’on accuse lui-même d’avoir sacrifié un bouc-émissaire. Bref, notre vieux fond sacrificiel tourne en rond.

Et c’est sans doute ce qui se manifeste dans le désir moderne de lois compassionnelles : de même que pour l’avortement, on a commencé par plaider la souffrance, réelle, de la femme enceinte malgré elle, avant que d’établir cette tolérance en droit ; de même pour l’euthanasie, on glisse insidieusement de la prise en compte de la douleur des proches, en l’occurrence la femme de Vincent Lambert, au droit conféré à l’Etat de décider de la vie et de la mort du patient. L’homme veut du sang et indéfiniment à sa conscience s’oppose cet instinct.

L’homme veut du sang ne signifie pas que la femme de Vincent Lambert ou celle qui avorte, les pauvres, soient des monstres. Bien au contraire : c’est à travers elles que la société, le peuple, comme meute indistincte, celle qui auparavant faisait de celui qu’elle avait sacrifié un dieu, déverse son désir venu du fond des âges. La foule, ou l’Etat aujourd’hui, sont des constructions bien pratiques pour masquer la responsabilité individuelle. Mère-grand a Alzheimer ? Je ne l’étoufferai pas sous un coussin, mais le docteur Bonnemaison saura comment y faire. Abréger la souffrance,  quelle merveilleuse idée et fou qui s’y opposerait.

Mais l’euthanasie n’est qu’un passage, si l’on peut dire, et nous nous y sommes déjà trop attardés. Pendant que des centaines de milliers de femmes avortent chaque année en France, des milliers de couples tentent de fabriquer des enfants. D’un côté la mère honteuse, de l’autre la mère porteuse. L’enfant est une marchandise, c’est maintenant clairement établi.

Le vieux, le malade, le diminué est appelé lui aussi à devenir une marchandise. Les têtes d’œuf de Google et consorts se font fort de remplacer très bientôt vos pièces défectueuses. Pendant que Ginette clamse sous sédatifs au CHU de Maubeuge pour libérer un lit, des grigous botoxés sous viagra préparent déjà leur cent-cinquantième anniversaire en 2087. Y aura des putes chinoises et du champagne. Que la fête continue.

Nous sommes déjà les maîtres de la vie et rien de pire ne pouvait nous arriver.

*Photo : BORDAS/SIPA. 00612815_000002. 

Délinquance en col blanc au Mont Blanc

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Un fait divers insolite provoque une grande émotion dans la vallée de Chamonix. Un alpiniste de 48 ans, monté dimanche soir 22 juin au refuge du Goûter, situé à 3835 mètres d’altitude pour s’attaquer le lendemain matin au sommet du Mont Blanc, s’aperçoit au réveil qu’on lui a volé ses chaussures.

N’étant pas candidat à l’inscription au livre Guinness des records pour avoir effectué la première ascension du toît de l’Europe en chaussettes, il dut faire appel au peloton de gendarmerie de haute montagne, qui le ramena dans la vallée en hélicoptère. Le coût engendré par ce sauvetage excède de très loin la valeur des pompes subtilisées par une racaille des montagnes !

Cet événement s’est produit quelques jours après l’ouverture du nouveau refuge, une merveille de technologie moderne que tout le massif alpin nous envie. Les tarifs sont à l’avenant : passer une nuit dans un dortoir confortable de ce palace coûte 70 €, ronflements et odeur de pieds compris…

Les grimpeurs prolétaires, qui avaient coutume de planter leur tente aux abords de l’ancien refuge se sont vus, tels de vulgaires Roms, interdits par décret de camping sauvage autour du nouveau. Le voleur de pompes appartient donc au gratin de l’alpinisme, ce qui en dit long sur l’état de notre société !

Petit bonhomme vert en jupe, piscine Molitor et Mondial

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ampelfrau berlin feux

ampelfrau berlin feux

Rouge et vert à Berlin

Sur proposition de sa municipalité social-démocrate, Berlin va bientôt révolutionner l’antisexisme. L’objet de cette novation ne sera pas l’enseignement du gender à la crèche (pas fous, les Teutons) ni la promotion des femmes au sommet de l’État (il semblerait que la CDU y ait pensé avant le SPD) mais les feux tricolores. Figurez-vous qu’on va adjoindre une femme à l’Ampelmann traditionnel, le bonhomme qui passe du rouge au vert pour donner aux piétons sages l’autorisation de traverser les rues.

Originaire d’Allemagne de l’Est, l’Ampelmann à petit chapeau est devenu, depuis la chute du Mur, un symbole fédérateur pour tous les habitants de la capitale: les designers le déclinent sous toutes les formes, du bouton de manchette à la besace de DJ (tous les Berlinois sont un peu DJ).[access capability= »lire_inedits »]

Bref, qu’on touche à cette icône fait râler pas mal d’indigènes, d’autant plus que le projet pourrait se révéler assez dispendieux – si bien que Martina Matischok-Yesilcimen, la patronne locale du SPD  qui porte ce relookage, déclare : « Ce serait bien de pouvoir généraliser cela à toute la ville, mais le coût engendré sera probablement trop important. » L’édile SPD rassure par ailleurs les plus conservateurs de ces concitoyens  en expliquant qu’il ne s’agit pas de « remplacer la représentation traditionnelle, mais de la compléter pour parvenir à l’égalité ». L’assemblée de la ville de Berlin devait décider de l’adoption définitive du projet le 22 mai, mais il semble que les élus locaux aient préféré le faire patienter quelque temps au bord de la route, c’est-à-dire dans des commissions ad hoc.

On y parlera sûrement du design de l’Ampelfrau à venir. Une piétonne rouge et verte a déjà été  adoptée par quelques bourgades allemandes comme Zwickau. Gross Problem, elle y est affublée d’une petite jupe et de couettes sixties, un look rétrograde qui révulse les féministes (toutes les Berlinoises sont un peu féministes). Martina a donc dû leur promettre que l’Ampelfrau berlinoise aurait des allures de femme libérée. Finalement, quoi qu’on en dise, on se ressemble des deux côtés du Rhin : jamais content(e)s !

Nicolas Routier

 

Molitor : pavane pour une piscine défunte 

 Inaugurée en 1929, la piscine Molitor, chef-d’œuvre Art déco de l’architecte Lucien Pollet, n’est plus qu’un souvenir. Après avoir enchanté plusieurs générations, jusqu’à sa fermeture en 1989 pour raisons de sécurité, et malgré son inscription à la liste supplémentaire des monuments historiques l’année suivante, ce superbe lieu, au lieu d’être restauré,  a été purement et simplement rasé avec la bénédiction de la Mairie de Paris. Comment donc expliquer que, depuis quelques jours, on ne parle que de la piscine et que l’on se pavane, petits fours et pince-fesses à l’appui, pour en vanter la renaissance ? C’est que, grâce aux priorités patrimoniales bien connues de Bertrand Delanoë et à l’évident désintéressement de ses amis du Groupe Accor, de Bouygues et du fonds d’investissement Colony Capital, la piscine a pu renaître de ses cendres. C’est sans doute pour cela qu’il fallait d’abord la détruire ! En réalité, à défaut d’un phœnix, on a désormais Molitor « tout court » et son concept « Pool, Art, Life » (sic).

Peu importe qu’il n’y ait rien de vrai dans ce Molitor-là, pastiche complet car il ne reste pas une pierre des bâtiments originaux malgré les discours alambiqués de ses dirigeants et le trémoussement des attachées de presse : façade de pacotille, portes de cabines factices qui donnent sur des murs aveugles, rambardes vaguement imitées, tout ici n’est que poudre aux yeux et pâle copie. On l’a compris, le but de l’opération n’a rien à voir avec la dévotion à l’architecture : les heureux bénéficiaire du bail emphytéotique complaisamment concédé par la Ville ont bâti un monstrueux hôtel pour parvenus et privatisé les deux bassins reconstruits, double scandale. Non seulement, la piscine qui n’existe plus reste inscrite monument historique, ce qui est surréaliste, mais par surcroît il faudra, pour y nager, adhérer par cooptation au « club exclusif et privé » et acquitter 3000 euros de cotisation annuelle (droit d’entrée non compris).

Le caractère éminemment social (on n’ose dire socialiste) du projet interpelle : jadis, on nationalisait les banques, aujourd’hui, on privatise les piscines municipales. Fort heureusement, « Pool, Art, Life » dispense une bouffée d’air « culturel » sur ce champ de ruines. Sur l’inénarrable site du nouveau Molitor, on vante un « héritage » qui ne demandait « qu’à être transmis ». À défaut d’un chef-d’œuvre de l’Art déco, on pourra donc fêter l’événement du moment : « Laissez entrer la Rolls ! ». Il s’agit d’installer à l’entrée des chambres de l’hôtel l’ancienne Rolls du footballeur Éric Cantona, jadis offerte à la Fondation Abbé-Pierre, puis « graphée » par « l’artiste Jonone » en direct (sans doute live !) sur le plateau du « Grand Journal » de Canal+, et ensuite vendue au profit des sans-abri. Tant d’art, de culture, de raffinement et de générosité impressionne. On a touché le fond.

 Jean-David Jumeau-Lafond

 

Mondial 2018 : L’été sera chaud

Vous l’aurez probablement remarqué, on parle beaucoup, ces temps-ci, de la Coupe du monde de foot 2014 qui se tiendra, si mes fiches sont à jour, au Brésil, à moins que le bas peuple des favelas, excédé par le coût de l’événement, n’ait fait basculer le pays dans l’anarchie totale d’ici le 12 juin − on peut toujours rêver…

On parle aussi beaucoup de la Coupe du monde 2022 qui, jusqu’à nouvel ordre, est censée se dérouler au Qatar, et c’est bien le problème. Soupçons d’achat de votes massif lors du scrutin qui a attribué le Mondial à l’Émirat, râleries des candidats évincés et cacophonie générale à la FIFA : huit ans avant le coup d’envoi, la grande fête du football a déjà tout d’une foire d’empoigne. Les dirigeants de la Fédération divergent notamment sur l’opportunité de déplacer, pour la première fois de son histoire, la compétition en plein hiver, certains experts ayant récemment découvert qu’il fait parfois chaud en été dans la péninsule arabique. Affaire à suivre.

Cela dit, 2022, c’est dans huit ans, et le Mondial se tient tous les quatre ans. Et devinez où se déroule l’édition 2018 ? En Russie ! Chacun sait que Vladimir Poutine est fan de sport. Après avoir décroché, en 2007, la timbale des JO d’hiver 2014 à Sotchi, il a aussi obtenu, le 22 octobre 2010, la 21e édition de la World Cup, sans que cela déclenche de polémique majeure, sauf bien sûr, les accusations rituelles de corruption des votants et les cris d’orfraie sur le manque d’infrastructures.

Mais tout ça, c’est de la petite bière à côté de ce qui nous attend d’ici quatre ans. Quand on lui a attribué l’organisation du Mondial, la Russie était considérée par tout le monde comme un pays fréquentable, presqu’au même titre que le Canada ou Saint-Marin. Depuis, certains événements survenus sur ses marches l’ont, semble-t-il, placée au ban des nations, et son chef avec.

Autant vous prévenir que les ONG, notamment US, sont sur les dents et qu’il y a du boycott dans l’air. On se souvient qu’en 1980, les JO de Moscou se sont déroulés en l’absence des Américains, des Allemands, des Japonais et des sportifs d’une cinquantaine d’autres nations pour cause d’invasion de l’Afghanistan. Néanmoins, ces Jeux ne furent pas un fiasco, grâce notamment aux nombreux athlètes des autres pays du camp socialiste. Mais en 2018, il vaudrait mieux ne pas trop compter sur eux…[/access]

Marc Cohen

*Photo: Wiki Commons/Germany/Matthew Gates

Bac 2014 : Noter, c’est trop dur!

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etudiant notation reforme

etudiant notation reforme

À peine arrivé en poste, Benoit Hamon se doit de marquer les esprits et de laisser au plus vite son empreinte au ministère de l’ Éducation Nationale. Qui sait quelle prochaine tourmente électorale ou politique l’emportera bien vite dans les oubliettes du parlementarisme?

On pourrait donc penser que le bouillant finistérien a décidé de refonder le système du collège unique et faussement démocratique qui piétine depuis 1975 ou qu’il prend enfin à bras le corps la nécessaire revalorisation des filières professionnelles pour remédier enfin au problème des classes ghetto et de la prééminence étouffante des filières générales. On suppose que peut-être Benoit Hamon a enfin décidé de s’attaquer sérieusement à un corps d’inspection et de formation de plus en plus parasitaire et de moins en moins capable d’évaluer enseignants, enseignements et situations d’enseignements? Que nenni, Benoit Hamon a décidé de réformer le système de notation pour en finir avec la « note sanction » qui « paralyse les élèves »… On lui répondrait facilement que ce qui paralyse surtout les élèves ce sont les situations familiales et sociales catastrophiques, le naufrage complet du système éducatif dans des zones sinistrées de plus en plus nombreuses, la dévalorisation complète de toute notion de culture, même la plus sommaire dont le corollaire est la mise à l’index de l’intello devenue un sport à la mode dans les cours de récré de France.

On nous répondra sans doute que, quand l’instrument de mesure renvoie des mauvais résultats, il faut changer d’instrument. Après tout, c’est la politique suivie en matière d’éducation depuis Jospin et ses fameux 80%. Si l’on constate que l’école n’est plus capable de former correctement les futurs citoyens et les jeunes actifs, c’est sans doute que le système est trop sélectif. Si l’on constate que le taux d’échec universitaire s’est considérablement accru, c’est sans doute qu’il faut mettre de en plus plus de dispositifs de lutte contre l’échec universitaire et revoir les critères d’évaluation à la baisse. Si l’on constate que les écoliers savent moins bien compter et écrire, c’est sans doute qu’il faut les noter moins durement. La solution est toujours simple en termes ministériels: si vous constatez un problème, faites varier la note ou la statistique et le problème disparaîtra. De toute façon, les écoliers français sont en difficulté, c’est le classement PISA qui l’a dit. Le classement PISA, c’est un peu les dix commandements des responsables de l’éducation aujourd’hui. Peu importe qu’il compare à la hussarde des pays dont la population varie du simple au centuple ou qu’il laisse les premières places à la Chine qui ne comptabilise dans le classement que les résultats de Shanghai ou Pékin, PISA a dit cela et « ils virent que cela était bon ».

Notre ministre a dû entendre le message de détresse des 40 000 lycéens qui condamnaient le « carnage » de l’épreuve de maths au bac scientifique sans considérer toutefois qu’on frôle désormais les 95% de réussite. Qu’à cela ne tienne! L’épreuve de maths sera donc notée sur 24 et l’on mettra en oeuvre un grand chantier de consultation pour proposer « d’autres formes d’évaluations ». En la matière, ce ne sont pas les solutions qui manquent. Adoptera-t-on la notation par lettre du modèle anglo-saxon, histoire de se mettre à la page de la mondialisation puisqu’il s’agit du système désormais le plus répandu sur le globe? Ce procédé s’adapte cependant peu, comme le notent chaque année nombre d’étudiants étrangers venus plancher sur les bancs de l’université française, au « cartesian way of thinking » qui fait l’originalité – et toute la difficulté de notre système de notation.

La solution envisagée par le ministre serait quelque peu différente et tiendrait en un mot: la bienveillance. Fini les notes stigmatisantes, les 4 en maths, les 3 en allemand assortis d’un « das ist nül! » traumatisant, il suffirait de fixer une note plancher pour ne pas enfoncer les élèves les plus mauvais. Le problème étant qu’à ce compte-là il y aurait toujours des élèves excellents à 18 et des cancres à 11/20 au lieu d’être à 4. La cosmétique de l’évaluation ne cacherait pas longtemps le ravage des lacunes et les écarts de niveau.

L’idée de réformer le système de notation ne vient pas à proprement parler de Benoit Hamon. Elle était déjà dans les cartons de Vincent Peillon que la déroute embarrassante du PS aux municipales  a poussé prématurément vers la sortie. Nul doute sinon que Peillon, défenseur de l’égalitarisme et pourfendeur des prépas, se serait empressé d’imposer une mesure visant à faire disparaître sur le papier les disparités si gênantes entre élèves et établissements. L’idée de « classes sans notes » est même en cours d’application dans certains établissements-pilotes où les signes les plus visibles de l’échec sont pudiquement remplacés par des évaluations de compétences. Leur principe est emprunté aux méthodes managériales les plus en pointe, dont les pédagogues les plus avisés s’inspirent depuis bientôt trente ans pour réformer le système et bousculer les conventions. En lieu et place des habituelles et désolantes notes, on trouve une collection de compétences de niveau qui sont validées à la fois par l’élève et par le maître ou le professeur afin de parvenir à cerner de façon plus précise le niveau de « l’apprenant » (on ne dit plus élève depuis longtemps ma bonne dame, c’est totalement ringard). Plutôt que de coller un 5 ou un 6 en déplorant que le chérubin n’ait pas repassé son cours comme il le fallait, on coche des petites cases afin de déterminer si l’élève « sait repérer/analyser/restituer une information » ou s’il « possède les acquis » et parvient « à structurer son argumentaire ».

C’est certes moins violent que la bulle et l’appréciation lapidaire mais, comme en témoignent certains enseignants en charge de ce type de classes expérimentales, la sanction intervient souvent beaucoup plus durement en fin d’année, quand les parents qu’on a maintenus avec tact et délicatesse dans une douce ouate pédagogiste à l’abri des déplaisants constats du système d’évaluation traditionnel, sont brutalement mis devant le fait accompli: note ou pas note, le petit dernier n’a décidément pas le niveau et n’est toujours pas fichu d’écrire deux phrases correctement ou d’effectuer une soustraction. L’évidence tombe alors comme un couperet: vous aurez beau aménager tant que possible le système d’évaluation pour le rendre moins brutal, la sélection interviendra toujours à un moment ou à un autre et sera d’autant plus violente qu’elle aura été retardée. Avec ou sans notes, ce qui reste le plus stigmatisant, c’est notre système d’enseignement général atteint de diplomite aiguë qui a fait du baccalauréat pour tous un dogme et de la réorientation professionnelle une infamie. En bonne méritocratie tronquée, il convient que tous obtiennent des diplômes qui ne valent plus tripette plutôt que de « condamner certains élèves », pour reprendre les termes employés par l’un de ces hussards de l’égalitarisme « à intégrer les filières techniques qui orientent vers des métiers manuels. »

L’obsession de la note telle que nous la cultivons en France, sacralisée ou abhorrée, ne traduit que le souverain mépris encore cultivé dans ce pays à l’encontre de tout ce qui ne constitue pas les filières nobles et intellectuelles. Au plus haut niveau cela nous donne une armée mexicaine de grands administrateurs et aux niveaux inférieurs l’engorgement des filières tertiaires qui ne sont plus capables depuis longtemps d’assimiler la masse grandissante des désorientés orientés là par défaut. Aux réprouvés sont laissées les filières techniques transformées de façon parfaitement suicidaire en filières ghetto alors qu’elles devraient logiquement contribuer en premier lieu au dynamisme économique du pays.

Ce constat ne désarme pas, pourtant, les experts qui planchent sur la manière d’annihiler le plus efficacement possible notre infernal et stigmatisant système de notations. Parmi les différentes  solutions suggérées, on trouve l’adoption d’un code de couleur pour traduire le niveau de l’élève de façon plus fun et plus festive sans doute, sans risquer de le traumatiser à vie. Pourquoi dans ce cas ne pas revenir à des méthodes salutaires employées à l’école primaire voire à la maternelle, comme par exemple la distribution de vignettes Panini ou d’images d’animaux aux élèves pour symboliser et récompenser leurs performances quelles qu’elles soient? Les collégiens seraient sans doute ravis de se voir récompenser de leurs efforts en mathématiques par une effigie de Zlatan Ibrahimovic à coller dans le cahier ou en haut à gauche de la copie et, au lycée, on pourrait noter les compositions en distribuant des images de bestioles. Un castor signalerait des efforts méritoires, un orignal permettrait à l’élève d’entonner le brame de la victoire et un petit dauphin autoriserait à frétiller dans les eaux argentées du succès. À Benoit Hamon, qui sort délibérément des sentiers battus pour s’attaquer aux vrais problèmes de l’école du XXIe siècle, on attribuerait également un petit animal qui récompenserait ses efforts et l’inciterait à poursuivre dans la bonne voie: le blaireau semblerait tout à fait indiqué.

*Photo: ALAIN ROBERT/APERCU/SIPA.00639211_000012

Halte aux nécros à crever de honte!

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gerry goffin rock

gerry goffin rock

Ne mourrez pas, les rockers, ne mourrez pas… J’avais déjà râlé rude dans les brèves de Causeur Mag #07 après le flot continu de niaiseries journalistiques qui ont pollué le cortège funèbre de Lou Reed à l’automne dernier. Me voilà obligé de remonter sur mes grands chevaux de bois après lecture d’une nécro de Gerry Goffin dans Le Figaro.

Goffin n’était pas une star du rock, c’était plutôt « un artisan de génie » pour reprendre les mots de Philippe Auclair (voir plus bas). Dans les usines à hits de l’Age d’Or du rock, il écrivait, dans une obscurité relative, des tubes à la chaîne pour les groupes en vue du moment. Parfois seul, parfois en duo avec sa compagne d’alors, la sublime Carole King. Les grands auteurs de ce temps-là – souvent des ashkénazes brooklynois pur jus- turbinaient généralement en duo. Un peu d’histoire, OK ?

Remember Doc Pomus & Mort Schuman, géniteurs, entre autres, de Save The Last Dance For Me, de Sweets For My Sweet, qui fit tant bicher Frank Alamo et du Viva Las Vegas d’Elvis, dont je suis sûr que Doc et Mort avaient pressenti le destin historique : un jour leur génie s’allierait à ceux de Barry Gilliam, d’Hunter S. Thompson et des Dead Kennedys.

Remember Barry Mann & Cynthia Weil, à qui on doit une myriade de jolies mélodies sucrées à souhait, mais aussi une flopée de chefs d’œuvre méchamment rock : Kicks de Paul Revere, Shades of Gray des Monkees, le formidable We Gotta Get Out Of This Place des Animals, sans oublier  Shape Of Things To Come, l’Internationale des groupes garage. (J’espère que de là-haut, l’anticommuniste le plus doué du XXème siècle, Johnny Ramone, me pardonnera cette figure de rhétorique aux ordres de Moscou)

Remember, dans le registre confiseurs surdoués,  Howard Greenfield et Neil Sedaka (Brooklynois comme tout le monde, et aské par sa maman,  Neil  faisait un peu mouton noir pour cause d’ascendance paternelle judéo-stambouliote) . Sans eux, pas de Stupid Cupid, de Love Will Keep Us Together ni de Oh Carol – qui cause de love story avec Carole King (voir plus haut) et permit encore une fois à Sedaka de se singulariser puisqu’il eut l’idée bizarre de chanter ses propres chansons.

Même les plus grands parmi les plus grands étaient binomisés. On ne vous parlera pas ici des patriarches yiddishs Jerry Leiber et Mike Stoller (Que D. lui prête longue vie) qui méritent assurément un article et quelques mausolées à eux tous seuls. Mais sachez que l’immense Burt Bacharach a coécrit quelques uns de ses miracles avec Hal David (Putain, c’est plus une liste, c’est une rafle !).  Vous en voulez ? N’en voilà : Raindrops Keep Fallin’ on My Head, I’ll Never Fall in Love Again, Walk On By, What the World Needs Now Is Love (en), I Say a Little Prayer, Always Something There to Remind Me. Perso, j’appelle ça une vie bien remplie, et je ne crois pas que les amis Burgalat et Ajavon me contrediront.

Mais puisqu’il faut bien, à un certain moment, aborder le sujet de son article, revenons à l’œuvre de Gerry Goffin et la misère morale subséquente du Figaro. Goffin from Brooklyn a entre autres écrit, seul ou avec Carole King ( de son vrai nom Carole Klein, tiens, tiens), des tops immarcescibles tels le ténébreux Take Good Care of My Baby pour Bobby Vee, le virevoltant Loco-Motion pour Little Eva, le lumineux  Up on the Roof pour les Drifters ainsi que Don’t Bring Me Down pour les  Animals, ce qui était généreux de leur part, car si ma mémoire est bonne Eric Burdon et ses petits camarades avaient ouvertement moqué Take Good Care of My Baby, dans leur Story of Bo Diddley. Mais bon, aucun de ses noms ne devaient dire quoi que ce soit à la préposée aux nécros du Figaro puisqu’on a cru bon d’y titrer :  «Décès de Gerry Goffin, parolier pour Whitney Houston.»

Ce qui n’est vraiment pas cool, pour résumer un CV comme celui de Goffin, mais qui est en plus mensonger. Certes feue la foldingue à voix a interprété en 1985 « Saving All My Love for You » effectivement écrite par Goffin et Michael Masser. Mais pas pour Whitney ! Elle fut composée huit ans avant pour le délicieux duo soul Marilyn McCoo & Billy Davis Jr., deux anciens de 5th Dimension. Dire que Goffin fut le parolier de l’intalentueuse Mme Houston, c’est un peu comme si l’on titrait, le jour funeste où Paul Mc Cartney trépassera, qu’il fut parolier pour les Compagnons de la Chanson, immortels interprètes du Sous-marin vert.  Grrr.

Pour en savoir plus sur Gerry, les curieux, les rockers, les amateurs de précision (et de belle langue aussi) se reporteront à l’article « Brill Building » rédigé par l’excellentissime Philippe Auclair dans l’indispensable Nouveau Dictionnaire du Rock, publié chez Bouquins Laffont sous la direction de Michka Assayas (que son nom soit sanctifié !)

NB : Je n’aime pas les menaces physiques, mais si un jour (que nous souhaitons très très lointain), un quelconque confrère avait le mauvais goût d’infliger le même genre de violences posthumes à Pete Townshend ou Ray Davies, j’aurais prévenu…

Vacances à la russe

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Comme le nuage radioactif après l’accident de Tchernobyl en 1986, les retombées de la crise ukrainienne commencent peu à peu à se faire sentir en Europe de l’Ouest : selon les premières estimations fondées sur les réservations, l’été 2014 se fera sans les touristes russes.

D’après l’agence de presse Ria Novosti, le flux touristique russe baisse d’ores et déjà de 20 à 25% dans certains pays de l’UE par rapport à l’année précédente. Si l’étude citée explique d’abord ce phénomène par le cours élevé de l’euro, les vacanciers se détournent surtout de l’Europe à cause des problèmes de visas dont l’obtention est devenue difficile du fait des sanctions européennes. Rien qu’en raison de cette complication, le secteur touristique britannique perd déjà cette année près de 85 millions de dollars, estime l’Association des tours opérateurs européens (ETOA). Et la Finlande, qui faisait partie des 5 destinations les plus populaires en Russie, voit ses recettes divisées au moins par trois cette année.

Cet été, les destinations de prédilection des Russes sont des régions à haute valeur symbolique: Sotchi et la Crimée, vitrines de la gloire nationale. Si le vacancier choisit de s’évader dans ces contrées, le Kremlin n’y est pas pour rien. Le gouvernement russe a mis les bouchées doubles pour attirer au mieux les voyageurs sur ces côtes patriotiques. À Sotchi, grâce aux JO d’hiver, rien ne manque en termes d’infrastructure d’accueil. Quant à la Crimée fraichement rattachée, l’Etat a chargé la compagnie aérienne Aeroflot d’assurer une liaison à  bas prix avec la presqu’île. Ainsi, à peine un mois après les événements qu’on sait, Aeroflot a créé sa filiale low-cost « Dobrolot ». Pèlerinage patriotique garanti.

Juifs de Tunisie : l’adieu à Djerba

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rabbin tunisie djerba

rabbin tunisie djerba

Il vaut mieux se documenter avant le départ qu’au retour. Mais l’imprévu décide parfois. Deux jours pleins, pour un reportage de dernière minute, ça ne se refuse pas. Surtout en Tunisie, sur un sujet pareil : que reste-t-il de la « communauté juive », sachant qu’il n’en reste pas grand-chose ? Ouvrir un livre a posteriori, une fois rentré chez soi, ne manque d’ailleurs pas d’intérêt. Tout, alors, prend son sens et sa place. Les témoignages et images rapportés se calent et s’enchâssent. « Les Juifs de Tunisie entre 1857 et 1958. Histoire d’une émancipation », d’Albert-Armand Maarek, est, pour le lecteur, bien plus qu’une explication et interprétation des faits. Ce livre d’un professeur d’histoire, diplômé de la Sorbonne, est une invitation aux analogies, dont il ne faut certes pas abuser et dont on sait qu’elles ne parlent pas d’elles-mêmes. Le Béotien n’en revient pas : il y a un siècle, c’était tout pareil qu’aujourd’hui. Enfin presque. L’essentiel y était : la France, les musulmans, les juifs et Israël, encore à l’état de projet.[access capability= »lire_inedits »]

« La question juive en Tunisie » : tel était, le 13 mai, au cœur d’une tempête dite dans un verre d’eau mais néanmoins soufflante, le titre un peu vintage de l’éditorial du quotidien tunisien francophone Le Temps. Une motion de censure avait précédemment été déposée par 81 députés, puis retirée, contre deux ministres du gouvernement Mehdi Jomaa, dont Amel Karboul, chargée du tourisme. Ces élus avaient eu vent d’une info selon laquelle une soixantaine de touristes israéliens avaient foulé le sol tunisien, lors de l’escale d’un navire de croisière au port de La Goulette, bâtiment en provenance de Miami.

Pour ces parlementaires, qui manifestement regrettaient l’absence de condamnation d’Israël dans la nouvelle constitution tunisienne, accueillir des ressortissants aux passeports marqués de l’étoile de David valait reconnaissance officieuse de l’Etat à leurs yeux honni. L’affaire prenait un certain relief à quelques jours du traditionnel pèlerinage juif à la Ghriba, la plus ancienne synagogue d’Afrique, située sur l’île de Djerba, cible en 2002 d’un attentat d’Al-Qaïda qui avait fait une vingtaine de morts, où affluaient dans le passé des milliers de pèlerins, principalement français et israéliens. Ils n’avaient été que 350 en 2013 en raison des soubresauts de l’après- Ben Ali, ils furent 2500 cette année, un nombre jugé encourageant.

Que le principal voyagiste organisant le pèlerinage soit aussi celui mis en cause par les députés motionnaires dans le cas des croisiéristes israéliens, le franco-tunisien René Trabelsi, de confession juive, un temps pressenti, qui plus est, pour occuper le ministère du tourisme tunisien dans l’actuel gouvernement, ajoutait à la relative gravité ou originalité de la situation. Tout est finalement rentré dans l’ordre, du moins le pense-t-on. La Tunisie a déjà accordé des « laissez-passer » à des touristes venus d’Israël, ex-tunisiens ou non, elle continuera de le faire à l’avenir. De son côté, le propriétaire du navire en cause, « un Américain juif qui a perdu une partie des siens pendant la Seconde Guerre mondiale », selon René Trabelsi, a menacé de boycotter cette Tunisie soudainement regardante sur l’origine des touristes.

Mais la « question juive » soulevée par le journal, alors qu’il reste environ 1500 juifs en Tunisie, contre 90 000 en 1948 au moment de la création d’Israël, que signifie-t-elle au juste ? L’éditorialiste entendait ménager la chèvre et le chou. Il envoyait promener les auteurs de la motion, des opportunistes c’est certain, mais il vilipendait dans le même temps les « Israéliens », sûrement un synonyme de « sionistes ». « On ne peut pas trouver les Israéliens ailleurs que partout, écrivait-il. Grâce à l’Occident, grâce aux Etats-Unis surtout, ils gouvernent le monde depuis la guerre de 48 ! » Mais aussitôt il tendait la main, distinguant là où distinguer n’avait plus vraiment de sens, de nombreux juifs tunisiens étant en effet devenus israéliens peu après la création d’Israël, puis tout au long des crises israélo-arabes jusqu’au point de non retour qui coïncida avec un grand départ définitif : « Devrions-nous pour autant rejeter les Juifs d’origine tunisienne, dont bon nombre, la mort dans l’âme, ont quitté la Tunisie après les émeutes de 67, où ils furent maltraités dans le feu d’une vindicte populaire alimentée par le drame de la guerre des six jours ? », demandait-il.

« Je n’ai jamais prononcé le nom d’Israël devant des Tunisiens. C’est un mot tabou, un interdit. Autrefois, pour dire Israël, on disait Canada », raconte Charlotte*, l’une des 1500 âmes juives, plus toutes jeunes, résidant encore en Tunisie, principalement à Tunis et à Djerba. Sa mère, aujourd’hui décédée, était de Béja, où il n’y avait pas de ghetto. « On fêtait toutes les fêtes, tout le monde était ensemble », se souvient-elle. Elle habite une belle maison blanche, pleine de tableaux aux couleurs paisibles, en bord de mer, à la Marsa, le quartier chic et bohème de Tunis, autrefois résidence des beys. Charlotte ne s’est pas rendue au pèlerinage de la Ghriba. Pas religieuse, elle maintient toutefois les traditions, « en souvenir de [ses] parents ». « Je ne me vois pas mourir ailleurs qu’en Tunisie », dit-elle d’un air gai pour un sujet grave. Rosse, elle ajoute, à propos des juifs du pays : « Beaucoup ont une double résidence. Les plus angoissés à l’idée de ce qui pourrait leur arriver ici, ont un petit studio à l’étranger, souvent à Paris, et un petit compte en banque à l’étranger, secret bien sûr. »

Autour, les amis et connaissances s’en vont. En d’autres termes, meurent. La Goulette – qui était « le Deauville de Tunis », selon la description de René Trabelsi – ressemble aujourd’hui à un gros village mexicain pour tournage de westerns. Autant dire que tout s’effiloche, comme un vieux papier peint. L’endroit demeure assez beau dans sa blancheur décatie, les paquebots mouillent à proximité, mais la plage est à l’abandon, livrée ci et là aux chiens errants et à leurs maîtres d’un jour, des gars un peu bourrés, soliloquant sur le sable.

La Goulette était peuplée de juifs et d’Italiens. « Les maisons sont occupées aujourd’hui par des Arabes plutôt pauvres », raconte Maurice, un juif retiré du business des loisirs nocturnes, y ayant gardé toutefois quelques parts. Comme Charlotte, il n’a aucunement l’intention de quitter son pays de naissance. « Pendant les crises israélo-arabes, explique-t-il, des juifs craignaient de ne pouvoir quitter la Tunisie. Aussi, certains ont-ils préféré ne pas mettre en vente leur maison de peur de dévoiler leur intention de partir. Ils ont alors laissé leur bien à des amis musulmans, qui, par la force des choses, sont devenus les nouveaux propriétaires. »

On est parti, une main devant une main derrière, on a tout laissé, touuut, se lamentait avec un certain cran Madame Sarfati, le personnage fétiche d’Elie Kakou, l’humoriste né à Nabeul en Tunisie, mort en France en 1999. Ceux qui avaient des moyens sont allés vivre de préférence en France ou aux Etats-Unis, alors que beaucoup de juifs de condition modeste, parfois miséreuse – ils étaient des dizaines de milliers en Tunisie, longtemps confinés dans les hara, les ghettos – ont émigré en Israël, l’Etat hébreu prenant en charge leur installation. Outre les peurs qu’elle inspirait, la Tunisie socialisante de Bourguiba n’incita pas les juifs à rester. « Nombreux étaient commerçants, raconte Maurice, et n’acceptèrent pas le regroupement en coopératives décidé par le nouveau pouvoir. » Lui, est resté, ses affaires échappant apparemment à cette forme de collectivisation.

La Goulette ne s’anime plus que le soir, le long de son artère principale, bordée de restaurants, à cent mètres de la plage. Un client entre « Chez Mamie Lily », l’adresse de Jacob Lellouche, lequel a des airs du comédien Jacques Weber et un caractère fort. Le client, un Arabe, salue le patron assis à une table en train de faire ses comptes, et lui demande, la tête penchée et à voix basse, s’il peut organiser un repas de fête dans son restaurant, réputé pour la qualité de sa cuisine. L’homme veut apporter ses victuailles, cela lui coûtera moins cher. Jacob Lellouche lui répond qu’il ne cuisine que des aliments casher. L’Arabe, qui mange halal, repart. Peut-être trouveront-ils une solution.

Lily, c’est la mère de Jacob, bien vivante, qui partage les fourneaux avec son fils. L’un et l’autre forment un duo dont Pagnol aurait pu faire quelque chose. « Mais maman…, enfin… Attends, je m’en occupe. » « Je suis l’heureux propriétaire du dernier restaurant casher de Tunisie, dit le patron. Je n’en suis ni fier, ni complexé. Je ne me considère pas comme faisant partie d’une minorité. Je suis issu d’une famille arrivée en Tunisie avec l’invasion ottomane, ce qui fait vingt-cinq générations de présence dans le pays. » Et l’on n’évoque pas la première destruction du temple de Jérusalem, en -586 avant Jésus-Christ, époque à laquelle remonterait l’arrivée de juifs sur les rives de l’actuel Maghreb, dont la Tunisie, qui ne s’appelait bien sûr pas ainsi. À côté, la grande synagogue de Tunis, érigée au début du XXe siècle dans un style oriental un peu lourd et placée en permanence sous la protection des forces de l’ordre, paraît bien jeunette.

Un jour, les derniers juifs « historiques » de Tunisie ne seront plus. Une quarantaine d’entre eux résident dans une maison de retraite, située à La Goulette, que nous n’avons pas visitée et sur laquelle Charlotte a un avis mitigé. « Si vous y entrez pauvre, alors cette maison vous conviendra, dit-elle. Mais si vous y entrez en ayant connu un certain standing, alors c’est l’horreur, un mouroir. » Chez elle, c’est différent. « Regardez cette vue, c’est si beau. » Derrière les baies vitrées de sa maison, Charlotte voit la mer.[/access]

*Photo: Hassene Dridi/AP/SIPA. AP21393283_000001

Albert-Armand Maarek, Les Juifs de Tunisie entre 1857 et 1958. Histoire d’une émancipation , préface de Michel Abitbol, Editions Glyphe

Michel Abitbol, Juifs et Arabes au XXe siècle , Editions Perrin, collection Tempus

Contrairement à l’euthanasie, le ridicule ne tue pas

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romero vincent lambert

romero vincent lambert

Sur le plateau du Grand Journal hier soir, pas de médecins, pas de juristes, pas de philosophes pour nous parler du douloureux cas Vincent Lambert, et éclairer la décision difficile prise par le Conseil d’Etat. Non, on avait invité M. Jean-Luc Romero, président de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité. Vincent n’est pas encore débranché, le cœur de Vincent bat encore, que le militant pourtoussiste court les plateaux télé, s’enrobe du tragique de la situation pour réclamer la reconnaissance juridique d’un droit à mourir.

Peu importe que le « cas » Vincent Lambert n’ait rien à voir avec l’euthanasie, mais soit simplement un tragique déchirement familial autour du corps d’un malade. Peut importe que Vincent ne soit pas conscient et qu’on ne puisse donc envisager la solution du suicide assisté que prône M. Romero.

Peu importe que  dans le monde idéal que Romero appelle de ses vœux, où l’on ne fait pas de la mort une maladie et où celle-ci serait réglée par injection létale et voie parlementaire, les cas Vincent Lambert continueront à exister. Parce qu’on ne connaît « ni le jour ni l’heure » et qu’il est difficile de dicter par avances ses dernières volontés. Que la mort sera toujours dramatique, surprenante, et triste, ce moment où « il n’y a que la déchirure, l’horrible déchirure ».

Mais à l’ADMD on se fiche du tragique. On veut sa liberté jusqu’au bout. Son « ultime liberté ». «Il faut qu’on sorte de ces émotions, il y a des gens qui souffrent », déclare-t-il, « en colère » à Jean-Michel Apathie qui approuve gravement. Jean-Luc Romero qui voudrait un monde sans émotions, les exploite sans vergogne quand elles permettent de faire monter la cote de la proposition 21 du candidat Hollande. Mais ne nous y trompons pas. Jean-Luc Romero est contre la souffrance. Il est contre la mort. Dans le monde de Jean-Luc Romero, le négatif n’existe pas, il ne doit pas exister. Rien ne peut rester dans l’ombre de la loi. Les désirs doivent se voir gravés dans le marbre. Les familles homoparentales existent, la loi doit les reconnaître, des gens souffrent, la loi doit les achever. Il veut des solutions morales à des problèmes pratiques. Et des solutions pratiques à des problèmes moraux.

L’euthanasie ? Une solution qui va de soi, comme la tête de Jean-Michel Apathie dodelinant d’approbation au vent du Progrès. Notez que l’argumentaire ici développé est identique à celui qu’il avait employé au sujet du mariage pour tous : cette loi ne fait qu’entériner la liberté des individus, sans enlever rien aux autres, sans gêner personne. On ne vous enlève rien aux hétéros ! On ne vous prive de rien vous les biens-portants ! Il le promet, miséricordieux : « Cette loi n’obligera à rien ».

L’argument ultime est… électoral. Il rappelle à François Hollande son « engagement» et affirme que  « 94% des français sont pour…que vous soyez à droite, que vous soyez à gauche, au centre , vous êtes en faveur »
Mais alors M. Romero, pourquoi, si la demande est si unanime, si c’est si facile, si consensuel, si efficace, pourquoi François Hollande n’instaure par la mort pour tous qui lui permettrait de gagner des points dans les sondages ?

C’est à cause des « lobbies » pardi ! Vous savez, ces fameux lobbies qui n’existent pas quand ils s’appellent Inter-LGBT ou ADMD ! Mais quel lobby en particulier s’acharne à empêcher les gens de mourir en rond ? « Le lobby de l’Eglise et le lobby des grands mandarins », répond tout de go l’onctueux prophète des temps nouveaux. D’ailleurs, déplore-t-il : « En tant que président de l’ADMD, je n’ai jamais été reçu par le Président de la République alors qu’il reçoit Frigide Barjot et d’autres qui ne représentent qu’eux-mêmes ».

Voici une suggestion pour M. Romero qui désespère qu’on l’entende au sommet de l’Etat : peut-être devrait-il essayer de présenter une grande pétition « pour mourir dans la dignité » au  Conseil économique social t environnemental. S’il arrive à réunir plus de 500 000 signatures, il pourra prouver qu’il ne représente pas que lui-même et la poignée d’excités de l’ADMD. Et puis, c’est bien connu, le CESE écoute, c’est même à ça qu’on le reconnaît…

Je ne souhaite pas la victoire de l’Allemagne

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football rocheteau platini

Chaque coupe du monde ayant lieu tous les quatre ans, elles nous font vieillir de manière terriblement rapide. Un peu comme ces pauvres hères auxquels s’est intéressé Lichtenberg dans un délicieux petit livre, Consolations à l’adresse des malheureux qui sont nés un 29 février : « Après un facile calcul il apparaît que la malheureuse créature qui est née le 29 février, comparées à d’autres hommes, perd au moins soixante-quinze pour cent de ses manifestations de joie au cours de sa vie. Voilà qui est un peu dur. »

« Un peu dur. » Effectivement. La première coupe du monde que j’ai suivie d’un peu près, c’était celle de 78.  Je n’avais pas 14 ans. La suivante,  en 82,  c’était déjà l’année de mon bac. Vous voyez comme ça file. 82, Espagne, cet art si français de la défaite flamboyante, héroïque. Contre l’ennemi héréditaire en plus. Mais là je connais un bon livre pour me rafraîchir la mémoire, celui de mon copain Pierre-Louis Basse, Séville 82. France-Allemagne, le match du siècle (Table ronde).

Je reviens à 1978. La finale Argentine-Pays-Bas. Qui se souvient de Johnny Rep ou de Mario Kempes ?

Ça avait fait des histoires, cette coupe du monde en 78. On se demandait s’il fallait aller jouer chez le général Videla alors qu’on torturait à quelques encablures des stades au nom de la lutte contre la subversion communiste dans le cadre de l’opération Condor. On dit même qu’il y avait eu aussi des entraineurs français pour l’opération Condor. Pas Hidalgo, je vous rassure. Plutôt des spécialistes de la guerre sale, des types qui avaient fait preuve de leur savoir faire pendant la guerre d’Algérie. Ce n’était pas si loin, la guerre d’Algérie, en 1978.

Toujours en 78, figurez -vous que Bernard Pivot, grand amateur de foot par ailleurs, avait été chargé de fournir les joueurs en livres le temps de la compétition. Oui, vous allez encore me traiter de réac, mais je vous parle d’une époque où les footballeurs lisaient. Pas où ils passaient leur temps sur leur smartphone ou leur console pour se détendre en soignant leurs coupes de cheveux qui sont l’équivalent capillaire de la vuvuzela.

Si vous voulez vous faire une idée de la décadence de l’enseignement ou de son impossibilité à contrer l’immense stupidité de l’industrie du divertissement assisté par ordinateur, comparez Rocheteau à Giroud, pas sur le terrain mais juste dans la façon de parler, de se tenir. Ça gagne combien de fois plus qu’un Rocheteau, un Giroud, sinon ? Comme quoi, le pognon…Et allez demander aujourd’hui à un critique littéraire en vue de conseiller des lectures à nos footballeurs de 2014. Soit il éclate de rire, soit il se suicide.

Vuvuzela, puisqu’on en parle. Le seul souvenir que je garde de la coupe du monde de 2010. Avec le bus de Knysna. La quintessence de ce qu’a pu donner la génération Sarkozy. Une grève de milliardaires, de cailleras enrichies et narcissiques. Comme les trois quarts des rappeurs qui développent la même idéologie du fric, de l’ostentation haineuse et du mépris que n’importe quel parvenu de l’économie financiarisée.

Dire qu’on a appelé Knysna une grève. Une grève, on la fait pour soi sans doute, mais aussi surtout pour les autres, comme par exemple celle des cheminots qui se sont battus dans un climat de lynchage généralisé pour qu’il y ait encore quelque chose qui ressemble vaguement à un service public du rail dans dix ans. Ils ont perdu ? Tant pis pour nous. Une grève, ça suppose un minimum de conscience politique. Je reviens à Rocheteau. En 78, en Argentine, il avait fait part publiquement de son malaise à l’idée de jouer dans une dictature. Il avait parlé d’une banderole à déployer sur le terrain. On lui a demandé de se taire, d’arrêter son cinéma. Là, je me demande vraiment si certains joueurs sont simplement au courant de la révolte sociale au Brésil, en ce moment même. Il est vrai qu’avec un Platini qui demande au peuple brésilien d’attendre la fin de la coupe du monde pour se révolter, on ne va pas demander à Hugo Lloris de lire les théologiens de la libération et Don Helder Camara.

Chaque coupe du monde renvoie chacun à sa géopolitique intime. Nous souhaitons tous, enfin je pense, la victoire de la France. D’ailleurs, le dernier qui a dit qu’il souhaitait la victoire de l’Allemagne, ça ne lui a pas porté chance.  Mais après, si la France perd, qui a nos faveurs ? C’est là que ça se complique. On a beau aimer le beau jeu, on a nos préférences culturelles, disons. Quand la France n’est plus en course, moi je soutiens ensuite les équipes francophones. Pour aller vite, ici, ce serait la Belgique et l’Algérie qui ont donc joué une manière de derby. La Suisse, c’est fini. Et puis les équipes africaines, la Côte d’Ivoire ou le Cameroun. S’il n’y a plus aucune équipe francophone en lice, les équipes latines, Espagne et Portugal (pas de chance ce coup-ci) ou Italie (malgré la provocation de Materazzi en 2006). Sans compter les équipes d’Amérique du Sud avec ce coup-ci une tendresse pour l’Uruguay qui a le chef d’état le plus sympathique du moment, « Pepe » Mujica, l’homme qui ne possède que sa vieille Coccinelle pour toute fortune, un ancien tupamaros qui pratique pour son peuple l’art hugolien d’être grand-père.

Une dernière chose qui est aussi un signe d’époque. À l’époque où il y avait trois chaînes de télé, on pouvait voir tous les matchs. Maintenant qu’il y en trois cents, on doit se contenter des matchs de l’équipe de France et de quelques autres. Sinon, il faut aller sur une chaîne à péage. C’est un parfait résumé de ce qu’est une privatisation : elle donne le choix au consommateur, la liberté, comme ils disent. La liberté, ok, mais uniquement si le consommateur a les moyens de se la payer.

*Photo : RAZLIKLI/SIPA. 00132596_000001. 

Affaire Lambert, la revanche de 1981?

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conseil etat vincent lambert

conseil etat vincent lambert

18 septembre 1981 : loi abolissant la peine de mort des vivants, 24 juin 2014 : arrêt de règlement rétablissant la peine capitale des mort-vivants. Odieux parallèle ou troublante ressemblance ?

De temps immémoriaux, le juge pénal s’était hissé en conscience humaine capable, dans la solitude de son délibéré, de voter de sang froid la peine capitale. Infliger la mort d’autrui est la plus authentique définition d’un gouvernement des juges, puisque le juge resterait le dernier à posséder (avec le soldat en guerre, mais à chaud) ce pouvoir prométhéen. Bon an mal an, il s’était étiolé : de 1958 à 81, dix-neuf exécutions de criminels. Déflation due à l’intrusion opportune de l’opinion publique judiciaire, œil de la conscience au-dessus des juges pénaux pour freiner leurs ardeurs morbides.

Mais la nature a horreur du vide. Ça manquait à des juges de recouvrer le pouvoir de vie ou de mort, et au gouvernement des juges de reprendre du poil de la bête (ou en rajouter une couche). Ironie de l’histoire ou signe d’une évolution, c’est le pouvoir législatif démocratique -la loi-  qui a aboli la peine de mort et le pouvoir juridictionnel qui l’a rétablie. Revanche du juge administratif sur le juge pénal. Conseil d’État contre Cour de Cassation ? Le gouvernement des juges, c’est aussi, comme pour les polices, la concurrence des juges.

Le Conseil d’État a donc voté la mort de Lambert. Comment l’appel d’un référé du tribunal de Châlons-en-Champagne a-t-il fini en Assemblée du contentieux du Conseil d’État ? Par une incongruité procédurale. Pour ceux qui ne sont pas familiers de l’organisation de la justice, c’est aussi incongru que si l’Assemblée plénière de la Cour de Cassation -la plus haute instance de toutes les formations de la Cour de Cassation- se saisissait directement du référé du petit juge de Lodève, court-circuitant le cheminement normal du juge du fond, jamais dessaisi par un juge du référé, puis de la cour d’appel de Montpellier, puis de la chambre civile de la Cour de cassation. Shunter cette procédure normale est-il sain ? L’emballement de la justice est-il gage de sérénité ?

Première erreur dans l’affaire Lambert, mais une erreur volontaire pour que le juge suprême fasse plier d’entrée de jeu tous les juges inférieurs, de Lodève à Châlons-en-Champagne. Gouvernement du Juge suprême. Alors que cette affaire aurait dû garder des proportions raisonnables, elle entre dans le « hors normes procédural ». Le référé de Châlons-en-Champagne n’était peut-être pas ordinaire, mais banal en terme procédural. Un référé même en appel doit en demeurer à l’esprit du référé : juge de l’évidence et du provisoire. C’est le juge du référé de Châlons-en-Champagne qui a rempli le vrai rôle d’un référé, en suspendant un protocole létal jusqu’au jugement du fond et non le Conseil d’Etat en l’autorisant « en référé ».

La seconde erreur des juges est de s’arroger le droit de juger d’un acte médical comme s’il s’agissait d’un acte « administratif », changement de nature qui étatise l’enjeu. Le juge administratif ne se gêne pas de rejeter les recours contre les notes des concours administratifs, au nom de la « souveraineté du jury ». Le jury médical moins souverain que le jury de math ? Laissons-donc le médical le plus possible hors du champ du prétoire comme hors des lois tatillonnes qui cherchent à fonctionnariser le médecin en prescripteur de fin de vie. Laissons faire le « colloque singulier » du patient et son médecin, et en cas de doute ou de désaccord, le doute bénéficie à la vie. Le principe de précaution ne vaut-il que pour les escargots ?

L’arrêt Lambert n’aura pas été « l’arrêt Canal ». En 1962, le Conseil d’Etat suspendait l’exécution de trois criminels de l’OAS condamnés à mort, Mrs Canal, Robin et Godot ; en 2014 le Conseil d’Etat annule la suspension d’une exécution. Drôle d’inversion des rôles. Car, troisième erreur, l’arrêt Lambert signe une jurisprudence pire que celle de la dernière chambre criminelle de la Cour de Cassation dans l’affaire « Philippe Maurice », rejetant les griefs des avocats du condamné à mort sur l’illégitimité de la peine capitale (c’était avant 81). Pire à cause des chiffres : la peine capitale susceptible d’être infligée à un vivant, pouvant se défendre bec et ongle, pour inhumaine qu’elle était, demeurait exceptionnelle, tandis que son rétablissement pour les mort-vivants, que chacun fait parler à leur place, concernera ipso facto 1500 personnes en état « pauci-relationnel » qui attendent dans le couloir -pardon, la chambre- de la mort. Combien d’autres suivront ? Les verdicts de morts judiciaires atteindront un chiffre plus effrayant qu’avant 81. L’opinion publique judiciaire jouera-t-elle, comme avant 81, son rôle de frein sur les juges ? Je laisse chacun deviner où souffle l’opinion publique judiciaire, manipulée de « dignité » et de « déficit de la sécu »…

Reste plus à Vincent Lambert qu’à solliciter la grâce de sa condamnation à mort, comme au « bon vieux temps » d’avant 81 ? Lambert sera-t-il Philippe Maurice ? François Hollande sera-t-il Mitterrand ? Au fait, les morts-vivants ont-ils droit à la « grâce » ? Au Ciel peut-être, qui sait ? Dernière ironie macabre : c’est sous les ors du lieu même où Molière joua la dernière du Malade imaginaire que la vie de Vincent Lambert s’achève au Palais royal: là même où Argan feignit la mort et s’entendit dire par Toinette :  « De quoi servait-il sur la terre ?»

*Photo : POL EMILE/SIPA. 00587662_000003.