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Lettre d’un remplaceur à Renaud Camus

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camus contre remplaceur

On espérait le Grand Chambardement, Renaud Camus nous menace du « Grand Remplacement ». Pour le conjurer, il a battu le rappel autour d’une « liste antiremplaciste». Est-ce limpide ? Pas assez ? Il explicite : « Non à l’immigration de masse. Non à l’islamisation. Non au changement de peuple et de civilisation. Non au Grand Remplacement. » Et il enchaîne : « Le phénomène le plus important de notre époque, celui que retiendra l’histoire comme le plus marquant, c’est… »c’est le déménagement en France de Guy Sitbon et de son ami Béchir el-Rahni. Guy Sitbon, ici présent, Béchir, mon pote de toujours. Camus (pas Albert, Renaud) ne nous cite pas nommément, mais il lui apparaît que moi, Béchir et les x millions de nos pareils maghrébins, africains, turcs et compagnie avons « radicalement bouleversé le paysage culturel et physique ». Nous avons « remplacé » le peuple de France par un autre, le nôtre, les nôtres. Nous nous apprêtons à y instaurer nos arts, nos armes et nos lois. Nous poignardons, nous égorgeons la civilisation européenne et entendons bien la remplacer par la (les ?) nôtre. Nous triompherons face à ce peuple français « déculturé, hébété par l’imbécillisation de masse ». (Je n’invente rien, vous le trouverez noir sur blanc dans Info-Bordeaux, 20 mai). Pour conjurer ce cataclysme, R. Camus a imaginé un nouveau concept : la remigration. En bon français, un tendre coup de pied au cul. Pas de violence, juste nous renvoyer dans le pays de nos pères, nous « rendre à notre vraie patrie ». Contre le Grand Remplacement, la remigration. Là au moins, c’est clair pour tout le monde : virer les métèques. La grande expulsion. Un remake d’Isabelle et Ferdinand, rois catholiques d’Espagne se débarrassant des juifs et des Maures. En 2014, ça aurait de la gueule, quand même… Vous imaginez un peu : les gares, les aéroports, les adieux, mouchoirs au vent. Nos amis nous accompagnent jusqu’à Roissy. Vous allez nous manquer, on ne vous oubliera jamais. Je paierais cher pour figurer un instant dans ce grandiose péplum. Hélas, Monsieur Camus, vous n’y assisterez pas, je n’y jouerai pas. Hélas, trois fois hélas, Monsieur Camus, vous extravaguez.

Reprenons depuis le commencement. Vous nous accusez de coloniser votre pays. Vous savez mieux que moi − c’est vous, le bon Français − que le vocable coloniser renvoie au moins deux échos : un groupe colonise un territoire en s’y implantant ou en l’annexant. Le mot colonisation évoque aujourd’hui les guerres de souveraineté que vous savez. Nous, nous colonisons dans le premier sens : on déménage avec nos bagages, pas avec nos armées. Vous voyez la distinction, Monsieur Camus ? Vous jouez de la polysémie (on est fort en français, hein ?) pour nous stigmatiser, pour nous tatouer sur le front la marque du malvenu, pour attiser les tensions. Vous trouvez que c’est joli, ce que vous faites ? Qu’il est civilisé d’inciter les mortels à se taper sur la gueule ? Moi, je pencherais plutôt vers un langage d’apaisement que votre talent pêchera aisément si vous vous y mettiez. Essayez, vous verrez, ça calme. [access capability= »lire_inedits »]

Pourquoi on est venu, Béchir, moi et les nôtres ? Pour une seule raison : la France est sans le moindre doute le pays où il fait le mieux vivre. On aime notre pays, la Tunisie, plus que toute terre sur terre, ne me faites pas dire ce que je ne dis pas. Mais, dites-moi, vous avez déjà survolé la désolation maghrébine, ses étendues poussiéreuses à l’infini ? À l’approche de vos rivages, la nature se reverdit, l’hirondelle est de retour. Vous avez déjà visité nos villes ? Moi, Béchir, nous nous y sentons mieux que partout ailleurs, nous respirons un air que nos poumons reconnaissent, nous écoutons notre dialecte chanter à nos oreilles comme une ballade du temps jadis. À Paris, chaque jour que D. fait, nous manque le chant du muezzin, nous, ni musulmans ni croyants. Mais nos cités, vous avez vu à quoi elles ressemblent ? Je n’oserai pas les décrire, je blasphème- rais. Et Paris, vous avez visité Paris ? Vous est-il arrivé d’y passer une journée sans tomber de ravissement, d’émerveillement ? Vous voyez le Pont-Neuf ? Accoudez-vous à la balustrade d’un côté, puis de l’autre, et admirez. Après, vous ne viendrez plus me demander pourquoi j’ai pris pied chez vous. Et puis quoi, trêve de lyrisme : vous me voyez travailler dans un journal tunisien ? Vous les avez lus ? Et comment voulez-vous que je vive avec 800 dinars (350 euros) par mois ? Mes cousins maçons, là-bas 150 euros, ici 1400. Et je vous jure, pour vous peut-être, y’a pas de boulot, pour nous, au noir, pas un jour de chômage ! Le noir, il est proposé à vos cousins comme aux miens. Les vôtres, ils exigent plus, mieux, bravo ! Nous, on prend ce qu’on trouve et on est bigrement content. On vit en se serrant et on envoie des centimes au pays où ça fait un paquet de dinars. Voilà pourquoi nous sommes chez vous, Monsieur Renaud. Ça ne vous plaît pas ? Trop c’est trop ? Ne vous fâchez pas, parlons-en.

Votre angoisse ne tient pas tant à notre quantité qu’à notre mentalité. Nous sommes des Arabo-musulmans. Désolé de vous le valider : c’est vrai. Musulmans, juifs, chrétiens d’Orient, nous avons tous appartenu, treize siècles durant, à l’aire conquise par le jihad du Prophète. À sa langue, à son art, à ses us et coutumes. Mes ancêtres finançaient les pirates barbaresques, ma famille a, j’espère bien, empoché une cassette de douros à la revente d’un de vos aïeux. Les vôtres n’y allaient pas non plus avec le dos de la cuillère. Les empires chrétiens refoulés, disons au viiie siècle, l’islam s’étant étalé de tout son long sur le Sud, nous sommes restés, vous et moi, front contre front, plus d’un millénaire.

On a beau dire, mille ans, c’est long. Un beau jour, vous avez tranché d’un coup de yatagan et vos bataillons ont débarqué dans ma ville, Monastir. Ma grand-mère s’en souvenait comme d’hier. J’étais jeune fille, me racontait- elle en arabe (elle ne parlait pas un mot de français, portait fouta, saroual et haïk), les soldats français violaient et pillaient (inexact, ils furent corrects), on s’est enfermé à double verrou toute une semaine. Ce fut la colonisation, la vraie, la vôtre. La mienne, c’est une autre chanson.

Après les soldats débarquèrent les instituteurs. Ils nous ont enseigné le français. J’étais un cancre, Béchir m’écrasait en thèmes latin et grec. Et puis vint l’histoire, vous voyez ce que je veux dire ? J’ai remué ciel et terre pour vous chasser. Vos policiers m’ont boxé pour me faire parler (j’ai tout avoué), vos gendarmes m’ont bastonné la plante des pieds (ça ne s’oublie pas). Résultat : sans trop vous faire prier, vous êtes partis comme vous étiez venus, une fleur au fusil, à la bouche une chanson.

Aux premiers pas de votre conquête, on ne devait pas trouver plus d’une dizaine de livres imprimés à Monastir. L’invention de l’imprimerie mit un an à passer de Mayence à la Sorbonne. Il lui fallut trois cent cinquante ans pour arriver à Tunis. Nos ancêtres se préservaient de tout ce qui venait de vous comme de la peste (nous avions la peste et pas les livres). Nous somnolions. Vous nous avez réveillés. Merci la France, merci R. Camus ! À coups de baguette, vous nous avez fait rentrer votre langue dans la tête. Croyez en notre reconnaissance éternelle.

Tout cela aurait pu s’arrêter là, chacun chez soi et D. pour tous. L’histoire, vous savez… Vous possédez tout le savoir, nous zéro ! Vous êtes infatigables à innover, nous macache ! Nous vous avons pillé comme dans un bois. Dans mon enfance, à Monastir, tous les objets d’usage courant étaient fabriqués sur place, ils dataient du xiiie siècle (Braudel les décrit). Aujourd’hui, tout, absolument tout, a été créé chez vous. Nos grands-pères s’habillaient à l’arabe, nos pères à l’européenne. Notre architecture, nos meubles… nous avons même répudié nos hammams pour vos salles de bains (quel dommage !) Nous sommes devenus vous. Béchir, tous les Béchir et tous les moi nous sommes métamorphosés en autant de Renaud Camus. Et attention, n’allez pas vous égarer, nous n’y sommes pour rien ! C’est vous qui l’avez voulu. Vous vous êtes battus comme des chiens, vous êtes morts comme des mouches pour obtenir de nous ce que nous sommes. Tout ça, ça fait de très bons Français. Et maintenant, vous venez nous le reprocher. Ben merde, alors ! Ils sont gonflés ces Français !

Chez vous il y a tout, chez nous rien. Fallait bien s’y attendre, mon petit Renaud, on n’est pas plus bête qu’un autre, on est venu chez vous. On ne nous a pas accueillis à bras ouverts. Je ne compte pas les heures de queue aux préfectures à renouveler la carte di sijour, la carte di trivail. Pour ma naturalisation, en 2001, j’ai subi une épreuve de connaissance de la langue. Mon inspecteur était un ex-Portugais bègue.

Aujourd’hui, faire le grand saut, c’est un peu plus dur. Pour 1500 euros, tu as droit à une place dans une embarcation avec une chance sur cinq de chavirer. Il reste quatre chances, pas mal. J’ai entendu, à Alger, des chanteurs de rue : « Je voudrais m’appeler Michel / Voir tous les jours la tour Eiffel. » Un autre : « Plutôt mourir à Paris que vivre à Alger. » Les sans-papiers, il m’arrive d’en héberger. Qu’est-ce que tu ferais à ma place ? J’ai vécu dix ans sans papiers.

Je te casse les pieds avec toutes ces histoires (laisse- moi te tutoyer, on ne vouvoie pas en arabe) pour que tu comprennes une bonne fois pour toutes, toi et les tiens, qu’en brandissant la civilisation chrétienne en péril, tu délires. Oui, nous avons connu un choc des civilisations, non, il ne perdure pas. Il a pris fin le 3 juillet 1962, à l’in- dépendance de l’Algérie. Nous avons perdu, vous avez gagné. Que dis-je, vous avez triomphé dans les grandes largeurs. La civilisation chrétienne, européenne, occidentale, appelle-la comme tu voudras, a effacé toutes les autres. Plus personne ne construit de pagodes ou de villes arabes, tout le monde s’habille à la londonienne ; le maire de Pékin s’est engagé à enseigner l’anglais à toute sa population. Tu peux bien haïr la globalisation, comme moi, la tour Montparnasse, je ne peux pas la voir, mais si on m’y offre 300 mètres carrés, crois-moi, je ne cracherai pas dessus. Tu as peur que débarque chez toi la civilisation arabo-islamique ? Mais elle est morte et enterrée, c’est son fantôme qui te hante. Autant des civilisations chinoise, indienne : c’est payé, balayé, oublié, je me fous du passé.

Tu vas me dire, ouais, ils continuent à parler l’arabe dans l’autobus, je ne me sens plus chez moi. C’est un peu vrai. Pour les derniers arrivés. Mais comprends-nous. Ça nous fait chaud au cœur. Il ne t’aura pas échappé, quand même, que nous n’envoyons pas nos enfants à l’école arabe, qu’il n’existe pas un seul journal en arabe en France. On en trouve en chinois, en thaï, en patagon, pas en arabe. Je contribue à un magazine en français pour les Maghrébins de France, on souffre mille morts à trouver notre public. Dans le lycée en bas de chez moi, on peut choisir entre huit langues étrangères dont le hongrois mais pas l’arabe, alors que plein d’élèves le sont. Pourquoi pas l’arabe ? Pas de demande. Les parents s’en foutent. Moi et Béchir, ça nous fait du chagrin, mais eux veulent être français comme français. Pour que Renaud Camus se tranquillise.

Tu dis : non à l’islamisation. Là, faut pas rêver. Tu as 6 millions de musulmans en France et il va falloir que tu t’habitues à vivre avec eux et ceux qui suivront. L’islam, comme le judaïsme et le protestantisme, déguste une vague montante. Elle n’est pas près de retomber. Des courants fanatiques hyperviolents la traversent. En France, ce n’est pas un drame. Un attentat chaque dix, quinze ans. Ça se gère. Nos RG sont parmi les plus futés. Ils repèrent un à un les fous de Dieu. Les minarets, ça te gêne ? Moi, j’aime bien, mais je suis carrément contre pour ne pas te déranger. On n’est pas chez nous, il faut respecter les indigènes. Le foulard ? Une victoire des islamistes. La mode n’aura qu’un temps. On patiente un peu, une pincée de décennies, pas plus. Quelques Français vont se convertir ? Chez nous, bien davantage embrassent le christianisme au risque de se faire trancher la gorge. Une pensée pour eux, s’il te plaît. Et puis quoi, on n’est pas tous nuls, pas tous polluants. Dans les hôpitaux, quand je suis arrivé en France, tous les malades étaient arabes. Aujourd’hui, tous les docteurs sont maghrébins. Mon propre médecin de famille, le docteur Bou…, sa salle d’attente pullule de têtes blondes, c’est l’ange gardien du quartier. Tu vois, on fait des efforts ! Six millions aujourd’hui, dans trente ans, 9 millions, ton peuple change, tu ne le supportes pas. Un souci bien sûr, mais à ta place, je serais flatté. Tu es attirant à crever, on se meurt de te rencontrer, de t’épouser. À Alger, au Caire, assis à une terrasse de café, des foules défilent sous nos yeux : pas l’ombre d’un visage étranger. Des Arabes, tous arabes, rien que des Arabes. À Paris, à Londres, à New York, c’est la tour de Babel, les couloirs du palais de verre onusien de Manhattan. Dis-moi, Renaud, tu voudrais un Paris semblable au Caire ? C’est ça que tu veux ? Une seule bouille, la tienne ? Au passage, rappelons-nous que Le Caire et Abidjan ont acquis, depuis qu’elles sont mono-ethniques, le titre de capitales de la panade alors que Paris et New York, hein…

Je caricature. Tu es bien disposé à nous recevoir, mais dans l’ordre. L’immigration contrôlée, pas de portes ouvertes. Quand on sait le calvaire des Maghrébins pour obtenir un visa, on ne s’autorise plus à parler de « portes ouvertes ». Tu veux mettre fin au regroupement familial ? Stopper l’immigration clandestine ? Nous rapatrier tous dans nos douars d’origine ? Facile comme tout. Y’a qu’à… Un barrage électrifié tout au long des 4082 kilomètres de frontières, un peloton d’une vingtaine de gendarmes chaque cent toises, une rafle du Vél’ d’Hiv’ par semaine dans nos cantons et l’affaire est réglée ! Un jeu d’enfant ! Sans violence, dans le respect des droits de l’homme. Si, par accident, une petite guerre civile éclatait, ne t’inquiète pas, tu la gagnerais. Enfin, faudra voir. On a des copains, tu sais… Suffit de cauchemarder. Mais il n’est pas superflu de te figurer ce que serait ta remigration. Compris ! En un mot : la présence de 60 millions de musulmans en Europe est pareil à un mouvement de plaques tectoniques. Avec tous les séismes à la clé si on s’engage dans des impasses. Comme un bouleversement géologique, une histoire à mettre en dehors du champ politique, à prendre avec des pincettes. Pas en Pataugas.

Nul plus que moi ne se chagrine au spectacle du remplacement. Moi, je voulais déménager dans la France du béret et de la baguette. Celle d’Alphonse Allais, de Courteline, d’Audiard. Comme de Gaulle, m’habite la nostalgie de la douceur des lampes à huile, la splendeur de la marine à voile, le charme du temps des équipages. Mais quoi, enchaînait le Général, il n’y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités.

La réalité, mon cher Renaud, c’est moi, là, à tes côtés. C’est les miens, c’est cette nuée de bobines déconcertantes et souvent un peu louches. Tu sais, fils, la France n’a pas toujours été l’image d’Épinal que tu t’en fais. À San Francisco, en 1976, j’ai cueilli, chez Barnes & Noble, un pavé d’Eugen Weber : Peasants into Frenchmen : The Modernization of Rural France 1870-1914. Je le garde précieusement dans ma bibliothèque. J’y ai appris qu’en 1863, en Haute-Garonne, 547 communes sur 578 ne parlaient pas français. Dans la France entière (37 millions de citoyens), 7,5 millions en étaient exclusivement au patois (source : Archives nationales, F17*3160). L’Aveyron, le cœur de notre pays, c’était un pays étranger. Le livre a été traduit six ans plus tard sous le titre La Fin des terroirs. Il aura fallu Eugen Weber, un Roumain chercheur en Californie, pour nous l’apprendre. Tu vois, comme disait ma grand-mère (en arabe bien sûr), chai mè y doum, tout change. Tu changeras aussi, tu verras. Mais en attendant, je te fais une offre pour de rire : faisons l’amour, pas la guerre. [/access]

 

Photo : KHANH RENAUD/SIPA/00646939_000012

Ces élites qui ne veulent plus compter…

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Pauvre Jean-Marie Le Guen. Ce n’est pas de sa faute s’il pensait qu’une exposition médiocre pouvait décoter un appartement de 30 à 40 % de sa valeur… Si on ne peut même plus se tromper à l’insu de son plein gré… D’accord, il manquait 700 000 euros dans sa déclaration de patrimoine, mais qu’est ce que 700 000 euros à côté du déraillement des comptes de campagne de l’UMP. Et d’ailleurs, pour prouver sa bonne foi, il s’est empressé de faire un avenant qui « annule et remplace » une fois que l’erreur lui a été signalée.

Des ministres qui trichent avec la transparence qu’ils ont appelé de leur vœux pour moraliser une vie publique jusqu’ici trop dévoyée, des dépenses de campagnes qui flambent, embrasant du même coup l’avenir d’une des formations politiques les plus importantes du pays, une entreprise nationale qui ne sait plus calculer la taille de ses locomotives et doit y adapter les quais au prix de plusieurs dizaines de millions d’euros, un ministre de l’éducation qui ne veut plus compter les points et envisage d’en finir avec les notes…  Un projet de réforme territoriale d’une grande précision « XXX régions » jusqu’à sa présentation au public, où le nombre 14 semble finalement  avoir été tiré au dés, des prévisions de croissance régulièrement surévaluées par rapport aux données internationales et des déficits arrangés à la baisse qui ne trompent que ceux qui les trafiquent… Des cotes d’impopularité à vous écœurer des mathématiques…

La France d’en haut boude les chiffres. Après tout, c’est tellement mesquin de compter !

Quand les Français souffrent, il faut redonner espoir, il faut « faire sens », et en matière de projet de société, de « vivre ensemble », ce ne sont pas quelques chiffres qui changeront les choses.

C’est François Rebsamen, notre ministre de l’emploi aidé, qui résume le mieux cette tendance lourde chez nos experts : « Je me suis donné comme consigne en arrivant à ce poste de ne jamais commenter les chiffres mensuels du chômage… Ces chiffres mensuels, quand on les prend mois par mois, ils ne veulent pas dire grand-chose1».  Ca tombe sous le sens, non ?

On ne comptera donc pas : le nombre de personnes qui ont été empêchées de mener une vie normale pendant deux semaines, alors que, comme l’illustrait un canular diffusé sur facebook : « En juin : la SNCF vous Coupe du Monde ». On ne calculera pas non plus le temps, l’énergie et l’argent public volatilisé dans le montage Alstom/General Electric élaboré à grand renfort de mensonges pour sauver le soldat Montebourg. On ne dénombrera pas les portiques construits en pure perte pour une écotaxe reléguées aux oubliettes des grands projets. On ne comptera pas combien de futurs bacheliers ont bénéficié d’un petit arrangement arithmétique pour faire partie de la cohorte prévue pour ce cru 2014. Inutile d’ailleurs de dénombrer combien d’entre eux ont participé à la pétition… ils ont exprimé leur colère, ils ont été entendus… c’est la seule chose à retenir.

À force de ne plus savoir compter ni les chômeurs, ni les mécontents, ni l’argent public, ni les fonctionnaires, ni les grévistes, ni les indemnités des intermittents de la contestation, ni l’évaluation des élèves, et de ne plus conter que de belles légendes aux français … ces derniers, qui sont bien obligés de calculer leurs heures, leur budget, leurs mètres carrés et ce qui leur reste après impôt, n’auront bientôt plus rien à compter. Quant à la France, elle ne sera plus riche que de ses souvenirs.

Nicolas Sarkozy disait vouloir en finir avec la suprématie de la filière scientifique…  Plus qu’un vœu, n’était-ce pas une prémonition ?

*Photo : Michael Huang.

GPA : le stade suprême du libéralisme

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gpa lgbt eglise marx

Mathieu Nocent est militant à l’Inter-LGBT. Ancien porte-parole de l’Association des parents et futurs parents gays et lesbiens (APGL), il fut reçu avec Nicolas Gougain par François Hollande, le 21 novembre 2012, lors du rétropédalage présidentiel sur la liberté de conscience accordée aux maires refusant le mariage gay. Il fut élu porte-parole de l’Inter-LGBT en septembre 2013, avant de démissionner en octobre, à cause de dissensions internes.

Notre homme juge avec une lucidité bienvenue la stratégie gouvernementale qui a mené au mariage gay l’an dernier : François Hollande, écrivait-il en février, ne s’est jamais intéressé aux revendications LGBT que pour faire diversion, piéger la droite, et donner à sa politique une façade progressiste. Mais son courroux n’est pas guidé par une défiance par rapport à l’instrumentalisation des « questions de société ». Non, Mathieu Nocent reproche en réalité au gouvernement de ne pas être allé assez loin, d’avoir reculé sur l’extension de la PMA pour les couples de femmes, et d’être timoré sur la GPA.

L’ancien porte-parole d’un mois de l’Inter-LGBT poursuit donc son combat sur le blog Sautez dans les flaques. La récente condamnation de la France par la CEDH sur la GPA lui permet de publier un entretien avec la directrice d’une agence de mères porteuses basée au Texas, Gayle East, décrite comme « chrétienne pratiquante », qui demande : « comment peut-on être pro-vie et contre la GPA » ?

Mathieu Nocent cherche à combattre les critiques sur leur propre terrain. Il s’imagine que les Français estampillés Manif Pour Tous, fatalement chrétiens, sont empêtrés dans une contradiction, qui les pousse à défendre la vie humaine, mais à rejeter les mères porteuses. Son sophisme tente d’expliquer qu’ils devraient au contraire être favorables à la GPA. Il cite Gayle East : « mener une gestation pour autrui est fondé aussi sur une conviction religieuse. La Bible nous enseigne à aider les autres. (…) Alors, si une femme ne peut pas porter d’enfant et que je peux le faire pour elle, c’est pour moi mon devoir de chrétienne de le faire. » Cette sympathique femme d’affaires, qui parle dans son entretien de la perte de l’enfant né de GPA comme d’une simple affaire « hormonale », affirme même avoir l’approbation du pasteur de sa paroisse, puisque « Marie était une mère porteuse ».

Mathieu Nocent s’imaginait sans doute lancer un pavé dans la mare, mais il ne fera guère de remous de ce côté-ci de l’Atlantique. Outre le fait que les informations qu’il livre confirment les craintes de marchandisation (ainsi, une GPA texane coûte entre 80 et 100 000 dollars, dont 20 000 reviennent à la mère porteuse), les arguments qu’il partage sont inopérants. Le mouvement LGBT, bercé par la légende américaine des émeutes de Stonewall et de Harvey Milk, ignore largement les fossés culturels entre nations. Aux Etats-Unis, la GPA est légale partout, au nom du libéralisme économique. Il s’agit d’un commerce comme un autre. Les conservateurs eux-mêmes y ont recours : le fils aîné du dernier candidat républicain à la présidentielle de 2012, Tagg Romney, a payé les services d’une mère porteuse pour acquérir des jumeaux.

De plus, l’argumentation religieuse en faveur de la GPA n’est guère surprenante, connaissant le contexte local. Tocqueville avait noté qu’en Amérique, peu importe ce que l’on croit, pourvu que l’on croit en quelque chose. « Parmi les Anglo-Américains, les uns professent les dogmes chrétiens parce qu’ils y croient, les autres parce qu’ils redoutent de n’avoir pas l’air d’y croire. » Paraître croyant est un enjeu de crédibilité sociale, et toutes les sauces sont possibles dans le supermarché religieux américain.

La directrice de Surrogate solutions interrogée par Mathieu Nocent ne craint donc pas de justifier son commerce au nom de la Bible. Elle et son pasteur appartiennent certainement à une de ses Eglises protestantes libérales, presbytérienne ou anglicane, qui ont embrassé le relativisme théologique, et dont le déclin numérique coïncide étrangement avec leurs décisions de bénir l’avortement, le mariage gay et les mères porteuses.

Un tel décor est impossible à transplanter au milieu des racines marxo-catholiques françaises, qui s’opposent naturellement à la GPA. La contradiction ne se trouve pas parmi nos opposants au mariage gay, qui avaient prévenu l’an dernier des conséquences fâcheuses de la loi Taubira en la matière, mais plutôt chez leurs collègues américains. En effet, les conservateurs outre-Atlantique mobilisent encore contre le mariage gay, mais aucun ne s’attaque à la pratique des mères porteuses. Or, si la filiation et l’intérêt de l’enfant sont évacués de la problématique du mariage, celui-ci n’est plus qu’un vain mot à défendre.

Quelques rares consciences commencent à s’éveiller. Un ponte du Family Research Council, principal lobby anti-mariage gay à Washington, proche de la « droite religieuse », a fait publier une note interne le mois dernier, en suggérant au Parti républicain de s’opposer à la GPA. Celle-ci, expliquait-il, n’est rien d’autre que le retour moderne de l’esclavage, touchant des femmes pauvres, noires ou portoricaines. « Le Parti républicain a été fondé contre la propagation de l’esclavage », rappelait-il. Cette note suscita un vif émoi, et plus d’un élu républicain fut sidéré de lire qu’un député français « communiste » de Martinique, Bruno Nestor-Azérot, s’était opposé au mariage gay l’an dernier, par rejet du libéralisme. N’en déplaise à Mathieu Nocent, les clivages ne se fissurent pas là où il le souhaiterait.

 

*Photo : Sam Leivers.

ABCD de l’égalité : Najat Vallaud-Belkacem préserve son avenir

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Najat Vallaud-Belkacem, ministre de la ville, du droit des femmes et autres contrées du pouvoir n’a pas manifesté de regrets excessifs après l’abandon, par son collègue Benoît Hamon des «ABCD de l’égalité», qu’elle avait pourtant lancés en fanfare en novembre 2013. Elle a sobrement pris acte de leur mise à la trappe lors d’un entretien sur FR3, dimanche 29 juin.

Personne n’est dupe de la com’ développée sur ce thème par le ministère de l’Education, qui prétend qu’un programme « ambitieux » de promotion de l’égalité filles-garçons à l’école sera substitué à une expérimentation radicale imposée dans 275 écoles par les idéologues d’ « Oser le féminisme ». Si Najat Vallaud Belkacem fait profil bas sur cette question, c’est qu’elle prépare activement la suite de sa vie politique.

On la voit beaucoup, ces derniers temps, à Villeurbanne, ville de l’agglomération lyonnaise dont l’actuelle députée PS, Pascale Crozon, 70 ans, ne cache pas qu’elle ne souhaite pas rempiler. C’est d’ailleurs dans une école primaire de cette localité  qu’elle avait animé une séance de sensibilisation aux «ABCD» en compagnie de Vincent Peillon en janvier 2014. Aujourd’hui, elle se contente de distribuer des légions d’honneur aux notables locaux, et de soutenir les clubs sportifs locaux de ses applaudissements et de son charmant sourire. Or, dans cette circonscription, le vote musulman pèse lourd, et il ne semble pas que ce secteur de l’électorat manifeste un enthousiasme délirant pour les idées de Caroline de Haas…

 

« Tueurs de masse » : une malédiction américaine?

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flingue elliot rodger

Elliot Rodger avait 22 ans et la tête du fils de votre voisin de palier. Plutôt joli garçon, timide et bien élevé, il étudiait au Santa Barbara City College, dans cette paradisiaque Californie du sud toujours nimbée de soleil.

Or le 23 mai 2014, Rodger poignarde à mort ses trois voisins de cité universitaire, puis sillonne Santa Barbara en voiture, tirant sur les passants – d’abord, sur les jeunes femmes. Il se loge enfin une balle dans la tête. Bilan du massacre : 6 morts, 13 blessés. Dans sa voiture, deux pistolets automatiques 9mm, un Glock, un Sig Sauer et dix chargeurs pleins – le tout acquis légalement.

Fils d’un producteur d’Hollywood, Elliot Rodger a tout pour être heureux : vols en première classe, BMW personnelle, accès à volonté à des concerts privés, etc. Mais de longue date, le jeune eurasien brûle sourdement d’une folle rage intérieure. Solitaire, rejeté, frustré par l’indifférence féminine, la vue des couples enlacés sur les plages de Santa Barbara le torture toujours plus. Dans sa confession, il se déplore « puceau à 22 ans ».

Pour en finir, Rodger bricole son petit « crépuscule des dieux » personnel. Et prend tout le temps d’en imaginer et exécuter le scénario, partant d’indiscutables « références » :

– Comme le Norvégien Anders Breivik, il écrit un manifeste long de 141 pages. Il y crie sa rage, ses frustrations, sa haine des dragueurs multipliant les conquêtes, son envie de mort.

– Comme les jihadis, il réalise sa vidéo-testament. « Demain, conclut-il – ce sera vraiment le lendemain – je me vengerai de l’humanité, de vous tous ».

– Comme les gangsters de Los Angeles, la métropole voisine, il pratique le « drive-by shooting« , longeant les trottoirs et flinguant les passants à la volée.

Certes, ses voisins le trouvent bizarre et ses condisciples, un peu fêlé. Même ses propres parents (divorcés) le jugent inquiétant – au point de dénoncer leur rejeton à la police locale, un mois avant le drame. Mais, venus entendre Rodger junior, les policiers l’estiment équilibré et maître de lui. Ils repartent en s’excusant presque.

Au moment d’écrire cette étude, telle est la dernière tuerie de masse aux Etats-Unis, pays qui a vu naître cette sanglante pratique. Et qui, avec horreur, la voit aujourd’hui proliférer.

Donnons d’abord au phénomène son importance réelle. Psychologiquement, elle est immense : l’Amérique unanime souffre à chacune de ces tueries de masse ; le président en exercice pleure toujours dans les médias leurs innocentes victimes. Mais leur nombre est finalement assez faible : depuis le début 1984 (soit, jusqu’à la fin 2014, trente ans pleins) on déplore 71 de ces « mass shootings« , ayant provoqué au total quelque 600 morts.

Ce, alors que, de 2003 à 2012, les Etats-Unis recensent de 14 000 à 17 000 homicides par an, une moyenne de 16 000/an pour la décennie entière (voir le tableau). Plus frappant encore : les Etats-Unis comptent 1,3 million d’homicides par armes à feu de 1968 à 2012 – soit plus d’assassinats dans le pays que de morts au combat à l’étranger, durant toutes les guerres faites par ce pays depuis sa fondation.

Il n’empêche. Enfants ou adolescents abattus dans leur école même ; corps d’adultes sans vie jonchant le sol d’un cinéma ou d’un centre commercial : cent fois vues dans les médias, ces horribles scènes poussent à l’action le gouvernement des Etats-Unis, et d’abord le FBI, sa police fédérale.

En avril 2014 encore, le ministre de la justice américain (« Attorney general« ) s’alarme : de 2000 à 2008, on compte en moyenne cinq de ces tueries de masse par an aux Etats-Unis. Mais depuis 2009, on en recense 15 par an, avec bien plus de victimes, morts et blessés, qu’auparavant[1. US Department of Justice – 15/04/2014 – « Following mass shooting incidents, Attorney general Holder urges Congress to approve $ 15 million to train law enforcement officers for ‘active shooter’ situations ».].

D’où mobilisation et prise au sérieux de la menace – ce qui naguère, passée l’émotion du moment, n’était pas forcément le cas. Un élan nouveau pour le FBI – qui a déjà défini et mesuré cet effrayant phénomène, dans l’idée d’ébaucher un diagnostic, crucial préalable à tout éventuel traitement ou riposte. Cette définition, ces fondamentaux, les voici.

Dans le langage du FBI, le massacre de masse se nomme « mass shooting incident » et son acteur « active shooter« . Pour différer des règlements de comptes et des crimes intrafamiliaux ou passionnels, l’acte doit advenir dans l’espace public et provoquer au moins quatre morts. Si le tueur meurt dans l’action (suicide, tir policier, etc.), il compte au nombre des victimes.

L’active shooter  arrive sur une scène donnée avec la volonté préméditée de tuer en accéléré un maximum de monde. De fait, la tuerie va vite : 12 minutes en moyenne dit le FBI ; dans 37% des cas, moins de cinq minutes. Le tueur est un homme (97% des cas), seul (98% des cas[2. Exceptions : les tueries de Columbine et de Westside Middle School, où les tireurs sont deux.]. Son âge moyen : 35 ans. Avant leurs attaques, suivant lesquelles 40% d’entre eux se suicident, ces individus sont en majorité repérés comme déséquilibrés.

Origines ethniques : sur 66 cas pertinents de 1982 à 2013, 44 sont Blancs ; 11 Noirs ; 6 Asiatiques ; 4 Latinos ; 1, Amérindien – on est proche de l’éventail ethnique américain – rien de significatif ou bouleversant là-dedans.

Ces tueries se produisent d’usage dans l’espace public. En majorité dans des établissements d’enseignement[3. De 2000 à 2010, une centaine d’agressions violentes, et de tueries, ont frappé les campus américains, si bien que des vigiles y sont désormais formés à repérer des individus anxieux, déprimés, confus, bizarres, au propos décousus, etc., pour tente d’identifier des « active shooters« . Sans grand succès jusqu’à présent.] ou lieux de travail. Sur 62 cas définis : enseignement : 12 cas ; travail : 10 cas. Tous les autres cas : des centres commerciaux, lieux de culte, restaurants et bâtiments officiels, au petit bonheur.

Venons-en à l’essentiel : pourquoi ? Pourquoi massacrer ainsi ses concitoyens ou ses voisins – des inconnus le plus souvent ? Souvent mais pas toujours : le tueur de masse peut parfois amorcer son massacre « en famille », puis sortir tirer dans la foule. Comment expliquer cela ?

Eh bien, l’Amérique ne l’explique pas – en tout cas, pas clairement : des psychologues, enquêteurs, professeurs, parlent d’isolation… de rage… de culpabilité… de honte… de problèmes psychologiques… d’addictions ou de mariages ratés.

Certes mais comment passer de l’hypothétique au concret ? Exemple, Aaron Alexis qui, le 13 septembre 2013, tue 12 personnes au fusil de chasse, dans un bâtiment (sécurisé) de la Marine de guerre, à Washington, avant d’être abattu par un policier. Electricien sous-traitant de la Navy, ce métis converti au bouddhisme entendait des voix et jouait à des jeux vidéo violents. Sans doute paranoïaque, il a agi en pleine confusion mentale….

Combien de cas semblables qui jamais ne passeront à l’acte ? Et le profil du FBI ne nous éclaire pas plus : un homme jeune ayant fait des études supérieures ; ayant connu des déceptions et frustrations, socialement isolé et incapable d’assumer ce qu’il éprouve et l’accable.

Combien d’Américains entrent dans ce tableau, de l’amant éconduit à celui qui a raté un examen ou perdu son boulot ; sans oublier l’étourdi ou le farfelu ? Des mâles isolés, sombres et mutiques, blancs et jeunes, il y en a vingt millions aux Etats-Unis, aussi bien en proie à une rage de dents qu’à une psychose homicide ou à un chagrin d’amour.

Encore, l’origine psychologique n’est pas certaine : parfois, la biologie s’en mêle. Le premier massacre de masse moderne – 15 morts, 32 blessés – advient ainsi en août 1966 à l’Université d’Austin (Texas). Finalement abattu par la police, Charles Whitman, 25 ans, décrit dans son testament d’étranges pulsions homicides et suggère une autopsie – qui révèle l’existence d’une grosse tumeur dans un secteur cérébral régulant l’agressivité.

Malgré tous les essais de profilage, étudier la liste des tueurs de masse donne l’inquiétante impression qu’au bout du compte, l' »active shooter » américain est un peu Monsieur tout-le-monde…

Venons-en à l’exposition médiatique de ces tueries. Notamment en France, elle ne facilite pas la compréhension du phénomène. Car, délaissant la réalité du terrain, les médias scrutent le seul petit bout d’une lorgnette idéologique, où ils ne voient que l’extrémisme politique et l’interdiction des armes à feu.

Débarrassons nous d’abord du fantasme journalistique qui à chaque attaque ou massacre, ressuscite les milices de l’Arkansas ou le Ku Klux Klan du Mississippi.

– le tueur de masse de Fort Hood est démocrate,

adolescents-tueurs de l’école de Columbine : leurs parents sont démocrates,

– le tueur de Virginia Tech est sympathisant démocrate,

– le tueur du Cinéma Colorado Theater a travaillé pour la campagne présidentielle de Barack Obama,

– le tueur de l’école de Sandy Hook est libertarien et végétarien.

Où sont les milices et le Ku Klux Klan ?

Les armes, maintenant.

Contrairement au cliché médiatique, la manie des armes ne grandit pas aux Etats-Unis, au contraire. Dans la décennie 1970, la moitié des foyers américains en possède une ou plusieurs, mais ils ne sont plus que 34% en 2012[4. General Social Survey (bisannuel) : 1970 : 50% des foyers ; 1980 : 49% ; 1990 : 43% ; 2000 : 35 % ; 2012 : 34 %.]. Lente décrue donc, mais même si l’interdiction des armes automatiques était votée demain – elle ne le sera pas, on le verra plus bas – la situation échapperait pourtant à tout contrôle. Circulent en effet d’ores et déjà aux Etats-Unis de 3,3 à 3,5 millions de fusils d’assaut AR-15, un si populaire équivalent US de la Kalachnikov qu’on l’a surnommé la « Barbie Doll » des armes longues…

Sur 143 armes à feu identifiées lors de massacres, de 1982 à 2012, on compte 71 fusils d’assaut et autres armes automatiques avec chargeurs à grande capacité ; 28 carabines, 23 armes de poing et 21 fusils de chasse. 70% de toutes ces armes ont été légalement achetées.

Après le massacre de Sandy Hook (décembre 2012) le président Obama exige du Congrès des lois concrètes : vérifications avant un achat sur Internet ou lors d’une foire aux armes ; interdiction des chargeurs d’armes d’assaut à grande capacité – toutes mesures vite enterrées par le Sénat. A l’avenir, on pourrait renforcer les contrôles d’identité lors d’achat d’armes, et donner des amendes pour trafic illicite, mais même cela n’est pas sûr.

D’autant moins désormais qu’au Colorado – Etat ayant connu deux graves massacres, 30 morts au total – deux sénateurs démocrates de l’Etat, partisans du contrôle des armes, ont été battus par deux républicains pro-armement.

Enfin si, comme le serinent nos médias, armes à feu hors-contrôle égalent massacres de masse, pourquoi n’y a-t-il aucun acte analogue au Brésil et au Mexique, qui comptent dix fois plus d’armes illicites que les Etats-Unis ?

Que faire? L’Amérique ne sait pas trop. Le problème semble la dépasser. Comme vu plus haut, l’Attorney général Eric Holder a récemment demandé au congrès 15 millions de dollars, pour que la police puisse « faire face aux menaces, se protéger et sauver des vies innocentes ». 15 millions de dollars ? Une misère, pas même de quoi « flinguer les flingueurs », pour parler comme Charles Pasqua, qui voulait « terroriser les terroristes »

Ainsi, peu de certitudes et une Amérique qui n’arrive pas à se regarder dans la glace. Or à ce jour, de tels massacres de masse adviennent d’abord dans des sociétés riches et de type évangélique, comme les Etats-Unis. Des sociétés qui ont sombré dans le conformisme et la bienséance. La monochromie y règne. Toute expression forte ou dissidente y fait horreur. Toute négativité en est bannie, au point que les églises n’y montrent plus le Christ crucifié – insupportable vision d’une choquante torture. Cas typique : l’Amérique suburbaine du Colorado où en 1999, deux élèves du lycée Columbine abattent 13 de leurs condisciples et en blessent 32 avant de se suicider.

Pour un criminologue, ce qui provoque ces massacres n’est pas l’accessibilité des armes aux Etats-Unis – même si c’est d’évidence un facteur aggravant – mais un facteur enfoui au cœur de la société américaine. Comparons avec un drame social français : l’alcoolisme, phénomène profondément enraciné et fort difficile à réduire. Or l’alcoolisme n’est pas réductible à la seule disponibilité de l’alcool : souvenons-nous des Etats-Unis et de la prohibition. Voilà ce qu’il faut méditer, au lieu de s’hypnotiser sur des outils homicides.

Au fond, ces massacres de masse concernent d’abord des êtres humains, et les armes loin derrière. L’homme n’est pas un robot ; jeune, aventureux, il est souvent outrancier de propos ou d’actes (« il faut bien que jeunesse se passe »). Étouffez-le sous le politically correct et le gnan-gnan bienséant, vous aurez inévitablement 999 moutons bêlants et une bombe humaine. Blaise Pascal l’a dit dès le XVIIe siècle : « Qui veut faire l’ange, fait la bête ». Le catholicisme l’aura mieux intégré que le protestantisme : voici sans doute l’un des fondements de toute l’affaire.

*Photo: SIPANY/SIPA. SIPAUSA30107258_000034

Romain Gary de P à Z

romain gary emile ajar

Pseudo. Prendre un pseudonyme est un sport relativement répandu chez les écrivains. Ils le font pour les raisons les plus diverses, depuis la coquetterie jusqu’à la volonté de sauver leur peau en publiant de manière « clandestine ». Dès les années 1940 Gary décide de se défaire de son véritable nom Roman Kacew (sous lequel il a signé quelques nouvelles avant-guerre dans le quotidien Gringoire), pour celui de Romain Gary (« Brûle ! » en Russe, Ajar voulant dire « braise »…). En 1958, désireux de témoigner de sa désastreuse expérience de diplomate à l’ONU et de décrire la vénérable institution internationale comme une machine à fabriquer du vide, Gary choisit de publier un roman satirique (L’homme à la colombe) sous le pseudo « Fosco Sinibaldi », afin de ne pas trahir son devoir de réserve. Plus déroutant, Gary décide de publier en 1974 sous le pseudonyme exotique de « Shatan Bogat » son roman d’aventure Les têtes de Stéphanie. Caprice ou répétition générale avant l’affaire Ajar ? Voyant que le livre se vend bien, l’éditeur révèle l’identité réelle de son auteur…

Pseudo (2). La même année Gary travaille, dans le plus grand secret, au manuscrit d’un roman surprenant, plein de fraîcheur et de folie, Gros câlin, qu’il souhaite publier sous pseudonyme. Il construit la légende aberrante d’un écrivain en cavale en Amérique du sud – pour cause d’accouchements clandestins ! – ne pouvant donc pas rentrer en France pour défendre son premier roman. Avec la complicité de Claude Gallimard (l’une des rares personnes à être dans la confidence, avec Jean Seberg, quelques amis proches et quelques hommes de loi), le livre sort discrètement sous la couverture du Mercure de France et rencontre un immédiat succès. Cette histoire tragi-comique d’un homme perdu dans la modernité, trouvant du réconfort dans le contact de son python domestique mais souffrant d’une incommunicabilité chronique avec autrui reçoit un accueil enthousiaste de la critique, qui y voit la marque d’un écrivain qui a compris son époque, la griffe d’un auteur jeune en phase avec son temps … Le Monde exprime cependant quelques doutes dans son compte-rendu : « Cet incognito et la qualité du livre ont échauffé les cervelles dans les salles de rédaction, où l’on se plaît à forger un mystère autour d’Emile Ajar. Au printemps dernier, n’y a-t-il pas eu la farce de Romain Gary signant Shatan Bogat, les Têtes de Stéphanie ? Le Mercure de France dément formellement ces bruits. » Au sein de Gallimard Raymond Queneau (que Claude Gallimard n’a pas mis dans la confidence) soupçonne un coup monté, mais suspecte Louis Aragon qui, depuis la disparition d’Elsa Triolet vit comme une sorte de « seconde jeunesse »… L’année suivante sort certainement l’un des plus beaux textes de Gary La vie devant soi, portrait bouleversant du petit monde des prostituées, des maquereaux, des gros bonnets et des petites gens du quartier parisien de la goutte d’or, au travers du regard naïf d’un petit garçon abandonné par sa mère aux bons soins d’une nourrice s’occupant de tous les « fils de pute » du quartier, Mme. Rosa,  monument d’humanité et de gouaille, allant régulièrement se cacher dans sa cave – son « trou juif » – par crainte du retour des allemands. Ce roman vaut à Gary/Ajar son second Goncourt. Mais l’affaire se complique, la presse découvre très vite le lien de parenté qui existe entre Romain Gary et celui qu’il a choisi pour « incarner » publiquement le fantôme Ajar, son neveu Paul Pavlowitch… De nombreuses péripéties rocambolesques (picaresques ?) s’en suivront. Un jour, Pavlowitch, jouant cet Ajar insensé, laisse négligemment traîner un revolver sur son bureau quand il reçoit une journaliste. La légende fascine. Parfois on vient aussi dire à Gary que sa littérature ne fait plus le poids face aux livres de son neveu… L’opus suivant, Pseudo (1976), écrit en quelques semaines dans une authentique « fièvre créatrice » va encore plus loin, puisque Romain Gary est un personnage du récit, présenté par Ajar/Pavlowitch comme l’ogre de la famille, le « Tonton macoute »… Un dernier roman, plus classique, paraîtra finalement sous le pseudonyme d’Ajar : L’angoisse du roi Salomon (1979). La révélation de la supercherie sera posthume ; dans une petite plaquette Vie et mort d’Emile Ajar (1981) Gary s’expliquera sur cette aventure… Une farce ? Un canular ? Pas seulement. Si ce fascicule se termine par « Je me suis bien amusé, au revoir et merci », ce tour de prestidigitation allait bien au-delà de la mystification comique. Dans les années 70 Gary est un auteur installé, dont on parle encore mais dont on lit assez peu la production récente. Par ce tour de force il « oblige » la critique et le public à s’intéresser à sa prose avec une fraîcheur neuve. A cela s’ajoute certainement une volonté prométhéenne d’aller jusqu’au bout de la création, en créant le créateur lui-même. Pris dans les filets de cette mystification, et dans d’autres toiles d’araignées de désespoir (la solitude de Gary à cette époque-là est considérable, autant que sa peur de vieillir), l’écrivain se suicide le 2 décembre 1980. Tuant sur le coup Fosco Sinibaldi, Shatan Bogat et Emile Ajar.

Tombeau. Plusieurs biographies ont été consacrées à Romain Gary. Nous devons la première et la plus suggestive, en 1987, à l’académicienne Dominique Bona, connue pour ses délicates « vies » d’artistes (Stefan Zweig, Berthe Morisot) et pour son style sobrement lyrique. En 2004, Myriam Anissimov, déjà biographe de l’écrivain italien Primo Levi, publie une somme exhaustive et parfois un peu rébarbative (par la frénésie des détails parfois triviaux et par son style revêche) sur la vie de Romain Gary : Le caméléon. On préférera de loin le récit de Dominique Bona. Bien plus émouvant encore, le Tombeau de Romain Gary (1995) de la canadienne Nancy Huston est, plus qu’un simple éloge sous la forme classique du « tombeau poétique », un dialogue entre deux écrivains ayant en commun de s’être appropriés avec gourmandise la langue française, qui ne leur était pas maternelle. Huston montre à quel point cette position peut susciter un émerveillement pour la langue étrangère – et nécessairement étrange – que l’on explore, et donne à jamais le goût ludique de jouer avec les mots qui sont autant de jouets tout neufs.

Zigzags. Ce centenaire est aussi l’occasion d’explorer des œuvres moins connues, mais infiniment touchantes. Comme Les enchanteurs (1973) grand roman « russe » de Gary, évoquant le destin fantastique d’un homme qui semble avoir été oublié par la mort et raconte 200 ans de ses aventures et péripéties amoureuses dans une famille d’illusionnistes et de saltimbanques de Saint-Pétersbourg. Dans un tout autre registre on redécouvrira avec plaisir La Danse de Gengis Cohn (1967) farce féroce révélant tout l’humour noir de Gary, où l’on suit la déambulation dans la vie d’un commissaire de police débonnaire qui est hanté – dans l’Allemagne des années 60 – par le fantôme du fantaisiste juif qu’il a tué quand il était SS. Un chef d’œuvre comique qui permet de comprendre que l’humour était l’un des principaux moteurs de l’écriture de Gary. Un humour lui permettant bien souvent de mettre à distance le réel… pour parvenir à le rendre supportable dans de bonnes conditions. On voit par là que pour « Z » nous aurions pu également choisir : zygomatiques.

*Photo : ANDERSEN ULF/SIPA. SIPAUSA30061912_000001.

Romain Gary de A à N

romain gary racines ciel

Romain Gary est né en 1914, comme Luis Mariano, Louis de Funès et la Première guerre mondiale. Pour commémorer ce centenaire l’actualité éditoriale est riche. Gallimard présente au public le premier roman de Gary, écrit à 19 ans et refusé alors par tous les éditeurs : Le vin des morts ; un inédit loufoque et un peu foutraque inspiré par Céline et les surréalistes, dans lequel on peut déjà entendre la petite musique des textes qu’il signera Ajar à la fin de sa vie. Les éditions de l’Herne proposent deux recueils Une petite femme & Un soir avec Kennedy composés de textes courts (articles, nouvelles, etc.), d’intérêts inégaux, qui raviront cependant les inconditionnels. Quel auteur a écrit des romans remarquables en français et en anglais, sans qu’aucun de ces idiomes ne soit sa langue natale ? Quel écrivain a été aviateur, diplomate, journaliste, cinéaste – tout en restant crédible en tout, et génial en littérature ? Qui a eu deux fois le Prix Goncourt ? Seulement deux fois ?… ajouteront les esprits facétieux… Revenons sur Gary, de A à Z.

Aviateur. Dans la famille des écrivains-aviateurs on connaît l’inévitable Saint-Exupéry, on connait moins Romain Gary. Pourtant l’auteur des Mangeurs d’étoiles a été un héros de guerre, et s’est distingué dans de nombreux combats aériens durant la Seconde guerre mondiale. Après avoir appris à piloter à  la fin des années 30 durant son Service militaire, l’écrivain s’engage en 1940 dans les Forces aériennes françaises libres. Il sert dans toute une série de missions en méditerranée, puis intègre le Groupe Lorraine en tant que « bombardier ». Son héroïsme lui vaudra le titre de « Compagnon de la Libération ». Durant cette période Romain Gary écrira Education européenne, roman de formation puissant évoquant les péripéties vécues par un adolescent polonais en plein conflit mondial – qui découvre l’amour et la fidélité au contact de partisans en lutte contre les nazis. Ce sera le premier roman publié de Gary, à la toute fin de la guerre. L’écrivain sera, toute sa vie durant, hanté par cette période ; dans La nuit sera calme (1974) il dira que dans ses cauchemars il voit souvent revenir de missions ses camarades aviateurs morts au combat. Gary ne cessera de vivre entouré de fantômes…

Caméléon. Gary, qui arrivait à s’inscrire dans les horizons culturels les plus divers (il a mis peu de temps à devenir plus français qu’un français, et encore moins à devenir un écrivain américain plus sombre et plus lucide sur l’Amérique qu’un auteur local), se voyait comme un caméléon, cet inénarrable saurien connu pour sa queue préhensile et son aptitude à se camoufler en changeant de couleur de peau. Le romancier raconte cette blague dans son vrai-faux livre d’entretiens La nuit sera calme : « Il y avait une fois un caméléon, on l’a mis sur du vert et il est devenu vert, on l’a mis sur du bleu et il est devenu bleu (…) et puis on l’a mis sur un plaid écossais et le caméléon a éclaté » Il terminait parfait l’histoire en disant que le caméléon devenait fou. De là à en tirer des conclusions pour lui-même…

Cinéma. Par on ne sait trop quelle tendance regrettable les écrivains se jettent bien trop souvent à corps perdu dans des aventures cinématographiques qui s’apparentent à des naufrages. Certes, il y a des exceptions (Cocteau par exemple), mais les catastrophes sont légion, du Jour et la nuit de BHL à La possibilité d’une île de Houellebecq… Romain Gary, marié à l’actrice américaine Jean Seberg, n’a pas échappé à cet obscur désir d’écran noir… Il réalise deux films, étrillés par la critique unanime qui les a accueillis comme des curiosités parfaitement dispensables : Les oiseaux vont mourir au Pérou (1968) et Kill ! (1972). Le premier étant l’adaptation de la Nouvelle éponyme, le second se base sur un  scénario original évoquant la lutte contre les trafics internationaux de drogue. Le romancier ne réitérera pas l’expérience. On sait par ailleurs qu’il s’est essayé tardivement à la peinture. Pour finir par se débarrasser de toutes ses toiles avec fracas… Il fera passer toutes ses meilleures images par les mots.

Éléphants. Comme nous l’avons vu il y a du caméléon dans le Romain Gary, mais il y a aussi de l’éléphant. On trouve les éléphants essentiellement dans Les racines du ciel (1956) où ils font l’objet de toutes les attentions du personnage idéaliste Morel qui se met en tête de les protéger. Sur fond politique de chute prochaine de l’ « Empire » en Afrique équatoriale française, les chers éléphants de Morel, qu’il défend contre l’exploitation cruelle dont ils font l’objet par les autorités, sont aussi les symboles encombrants, paradoxalement fragiles, de vieilles idées en voie de disparition comme la fidélité ou l’honneur. A la fois roman « écolo » (la défense de la nature est un thème qui traverse toute l’œuvre de Gary), fable désabusée sur l’homme et roman d’aventure haletant (qui sera adapté au cinéma par  John Huston…) Les Racines du ciel avait inspiré ces quelques lignes à Alexandre Vialatte dans une chronique… « L’éléphant est mythologique. L’homme est plein d’éléphants. L’éléphant habite l’homme. Il a hanté tous les dessinateurs, tous les écrivains, tous les peintres. (…) L’éléphant se compose en gros d’une trompe, qui lui sert à se doucher, d’ivoire, dont on tire des statuettes, et de quatre pieds dont on tire des porte-parapluies. Dieu l’a fait gris, dit Bernardin de Saint-Pierre, pour qu’on ne le confonde pas avec la fraise des bois. » Morel aimait tant les éléphants qu’il eût voulu en être un. Ce premier chef d’œuvre lui vaut son premier Prix Goncourt.

Nice. On dit abusivement que Romain Gary et sa mère Mina ont quitté la Russie en 1928 pour s’installer en France. Ils ne se sont pas installés en France, mais à Nice, ce qui fait une grande différence. C’est sous le soleil des Alpes-Maritimes, et les pieds dans la mer méditerranée que le jeune Gary va vivre son adolescence. Mina tient un modeste petit hôtel, tandis que Romain fait ses études au lycée Masséna de Nice (qui compte parmi ses anciens élèves Apollinaire et Joseph Kessel). C’est une période bénie où – dans l’ombre de sa mère – le petit Russe découvre la vie occidentale, les femmes, cette culture française qu’il adoptera avec passion, et bientôt l’écriture… C’est dans La Promesse de l’aube (1960) que Romain Gary rendra compte, avec une grande délicatesse autobiographique, de ces années d’adolescence niçoise auprès d’une mère aimante et terriblement exigeante, qui souhaitait que son fils devienne un grand écrivain français ou un grand diplomate. Il sera les deux. Dans une page très célèbre de ce récit Gary confie : « Avec l’amour maternel, la vie vous fait, à l’aube, une promesse qu’elle ne tient jamais. Chaque fois qu’une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son cœur, ce ne sont plus que des condoléances. On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné. Jamais plus, jamais plus, jamais plus. » Parmi les réjouissances du centenaire de la naissance de Gary il est à noter la publication chez Gallimard/Futuropolis d’un album somptueux consacré à La promesse de l’aube, illustré par Joann Sfar.

*Photo : ANDERSEN ULF/SIPA. SIPAUSA30061912_000006.

Et Mahler créa la Genèse

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gustav mahler symphonie

Que voulait la musique il y a tout juste un siècle ? Et en quoi son ambition se distinguait-elle radicalement de celle que l’art se donne aujourd’hui – si cependant le concept d’« ambition »  peut rendre compte de ce que cet art, qui se veut instinctif et conceptuel, exige de lui-même ? Un homme répond d’un seul coup à ces questions. C’est Gustav Mahler et le coup est d’un maître : sa IIIe Symphonie, la plus longue de l’Histoire, 1h45. On entend déjà mugir d’ennui les adeptes de l’Ircam et autres kolkhozes où, à renfort de micros et processeurs, on invente collectivement l’instantanéité des hourvaris de l’avenir : près de deux heures de musique, quelle noueuse équation pour ceux dont l’idéal est de n’en avoir pas pour leur art.

Mais il y a un siècle, un jeune Autrichien d’origine juive et fraîchement converti au christianisme écrivait une partition dont l’ambition symphonique résumait toute l’âme des siècles qui la précédaient. Le jeune maestro compose pendant l’été. Un été il reçoit à Steinbach la visite de son ami Bruno Walter[1. Chef d’orchestre, pianiste et compositeur allemand né à Berlin en 1876, naturalisé autrichien en 1911, l’année de la mort de Mahler. De celui-ci il fut l’ami et le disciple. Il lui survécut cinquante ans et travailla beaucoup à faire connaître son œuvre. Contraint à l’exil en 1938, il séjourna en France jusqu’en 1939, puis partit aux États-Unis où il put continuer à exercer son art et où il mourut en 1962.], dont on sait le destin fameux. Descendu du train, Bruno Walter admire la nature, mais Mahler interrompt ce moment de panthéisme : « Inutile de vous attarder au paysage, j’ai tout mis dans ma nouvelle symphonie ! » La phrase frappe la curiosité de Walter mais  ne choque pas ses principes : signifier le sens de la totalité et le recueillir au-delà d’elle, n’est-ce pas le rôle de la musique ? Une seule question : comment Mahler y parvient-il ? [access capability= »lire_inedits »]

Et c’est ici que la IIIe Symphonie révèle sa force. Elle rejette la structure traditionnelle en quatre mouvements pour une construction en six temps : quatre pour les règnes naturels tels qu’Aristote les a définis – minéraux, végétaux, animaux, humains ; deux pour les deux ordres surnaturels conçus par saint Thomas – les Anges et l’Absolu. Chaque mouvement exprimera ainsi la singularité d’un ordre. La musique devra donc utiliser toutes ses ressources pour suggérer le visible aussi bien que l’invisible, l’univers et sa source.

L’ambition artistique est grande mais impérieuse : Mahler refuse de travailler à moindre enjeu. En 1900, on ne souhaitait pas à l’art de s’épanouir sous le regard dogmatique d’un riquiquisme obligatoire, où l’on ne peut qu’étouffer.

La 3e Symphonie se déploie par étapes, parmi lesquelles un premier mouvement où résonne l’éveil du monde. Lorsque l’œuvre arrive au quatrième mouvement elle exprime la condition humaine : Mahler y met en notes les paroles d’un Nietzsche inhabituel évoquant l’attention que l’homme doit apporter à la profondeur cachée du silence. Loin d’incorporer un Nietzsche préconçu dont il dispose au contraire avec liberté, Mahler, au mouvement suivant, fait retentir un chœur angélique, puis parvient à l’impressionnant apogée de l’œuvre : Dieu. Car désormais la musique devient description analogique de la vie du divin. Mahler écrit ici un chant immense qui, comme la vie divine, ne connaît pas de discontinuité : la musique s’écoule sans rupture, elle est mime mobile de l’éternité. Une effraction survient à la fin, c’est le moment où Dieu décide de créer le monde : la symphonie se referme alors en cercle sur le premier mouvement auquel elle donne son sens.

Au terme des six jours de la Création, le thème du commencement et celui de la fin se joignent en une paix dont le sens du monde jaillit à chaque note. Symphonia, la « résonance intégrale » : peu d’œuvres entendent honorer mieux l’étymologie que cette 3e. C’était il y a un siècle. On n’avait pas encore inventé le bonheur : on le cherchait et on estimait insuffisant de ramasser dans le caniveau le serre-tête d’un petit plaisir pour s’en faire une couronne.[/access]

*Photo : wikicommons.

Le féminisme est-il un paternalisme?

feminisme paternalisme stereotypes

Depuis qu’il s’est proclamé libérateur de la femme, le féminisme n’a cessé d’entreprendre et d’élargir le champ des possibles de la condition féminine. Ni putes, ni soumises les femmes revendiquent le droit d’être traitée à l’égal de l’homme.

Quand on critique le féminisme, les féministes sont toujours les premières à faire remarquer qu’il existe différentes formes de féminismes et que sous la bannière trompeuse de l’unité se cache, en vérité, une pluralité d’opinions. Pourtant, le principe d’unité qui les réunit est la profonde conviction que nous vivons (toujours) dans un système patriarcal, c’est-à-dire dans une société organisée autour, et érigée sur, la domination des hommes sur les femmes. Quant aux divergences, il semblerait que deux traditions dominent et divisent les féministes :celles qui croient à la différence entre les sexes et celles qui la nient. Au sein de ces deux « blocs » s’ouvrent ensuite tout un éventail de différentes traditions et de divergences. En Suède et dans plusieurs autres pays anglo-saxons, le premier bloc ne trouve aujourd’hui peu ou prou de défenseurs.

Celles qui nient l’existence des différences entre les sexes ne sont évidemment pas toutes insensibles aux réalités empiriques, mais elles pensent que ces différences tirent leur existence non dans la Nature mais dans l’Artifice – ou pour parler le langage du XXIème siècle – sont la résultante des constructions sociales. Une de ces constructions serait le genre, un genre puisant sa signification dans une représentation ontologique.

Cependant, le débat en France a pris une drôle de tournure lorsque il est, tout à coup, devenuillégitime de parler de « théorie » du genre. Les hérauts du genre ont brandit à sa place, l’épithète « études sur le genre ».  Mais en y réfléchissant de plus près, il existe bien ici une contradiction dans les termes. Comment peut on prétendre aux études de genre sans avoir une théorie sur le genre ?

En d’autres termes,  prétendre qu’il existe quelque chose comme le « genre » exige, en effet, de partir de l’idée que les différences entre les hommes et les femmes sont des constructions sociales. On peut donc en conclure qu’il s’agit bel et bien d’une théorie, au même titre qu’il existe une théorie de la relativité, une théorie psychanalytique ou une théorie marxiste. La théorie n’est rien d’autre qu’une manière de se représenter le monde afin de le rendre intelligible. Pourquoi alors nier cet aspect théorique qui dans d’autres domaines semblent, ne pas poser de problème ? En d’autres termes, pourquoi ne pas vouloir dire son nom ?

La réponse est politique.

Parce que la théorie des constructions sociales, (et en occurrence le genre) ne se limite guère à sa seule dimension descriptive, mais comporte bien une dimension normative. Disons les choses autrement. Un des  chevaux de bataille de la théorie du genre est le concept de « stéréotype ». Le concept « stéréotype » part de l’idée constructiviste que l’existence du genre engendre des stéréotypes renforçant la différence entre les hommes et les femmes. Ces stéréotypes auraient un impact sur le choix et les désirs des individus, ils les contraignent.Évidemment, le mot n’est ni neutre ni flatteur, exsudant même des connotations négatives puisque « stéréotype » est le contraire d’originale et l’originalité est dans la société des individus évidemment aussi bien un droit qu’un bien, mais passons. Ces « stéréotypes » expliqueraient pourquoi certains emplois seraient surreprésentés chez un sexe, tels que les infirmières ou bien les puéricultrices parmi les femmes, ou bien les plombiers ou les pompiers parmi les hommes.  Les stéréotypes encourageraient à la fois la ségrégation sexuelle des emplois et le statu quo.

On peut donc, sans trop grande difficulté, en tirer des conclusions normatives avec le scénario suivant : un sexiste convaincu – mais social-constructivistes – souscrivant à l’idée de stéréotype, défendrait alors, sur un mode conservateur, la préservation de ces stéréotypes parce qu’ils ont révélé leur efficacité (pragmatique), dans… par exemple la continuité du désir entre hommes et femmes – ou bien la stabilité de la famille etc. Il pourrait même dire, s’il est d’humeur réac, que la décadence ambiante tiendrait au fait que ces stéréotypes soient en chute libre…

Revenons alors à la part normative de l’étude de genre dans sa configuration « progressiste ». C’est elle qui a suscité tant de réfutations, d’approbations et de contradictions dans le débat public. Dans cette conception normative, on tire la conclusion que le stéréotype est un mal.Cette part normative comporte aussi son aspect politique. En premier lieu, le « stéréotype »pénaliserait ceux qui s’y opposent. Ils seraient mêmes exclus de la communauté puisqu’ils ne répondent pas aux exigences stéréotypiques.

Les hommes et les femmes qui perdurent dans ces stéréotypes  seraient aussi condamnés à ne pas être maîtres de leurs choix. Ils se sont fait avoir et surtout elles se sont fait avoir. Elles ne savent pas utiliser leur raison de manière appropriée, leur choix n’est pas délibéré, il est imprégné. Il faut donc les délivrer de leur propre inconscience devant l’influence des stéréotypes.

D’où la nécessité politique de combattre les stéréotypes .Les étudesde genre se réclament donc à la fois d’une théorie issue du « tournant culturel » et d’une praxis politique. En proclamant que les femmes ne sont pas maîtresses de leur choix, les féministes, adhérant à la conception du genre, reprennent néanmoins à leur compte le discours paternaliste. C’est-à-dire qu’ils replongent la femme dans l’état de minorité, « incapable de se servir de son entendement sans la tutelle d’un autre» (Kant). Cette fois, ce n’est pas au nom du Père mais au Non des pairs qui raisonnent, rééduquent et rectifient.

L’Histoire se répète : on parle au nom de la femme, à la place des femmes. Ses choix sont suspects.Dans le système patriarcal, elle est trop« nature », dans le système du genre elle est trop « culture »  et  donc dans les deux cas il faut la protéger.On retrouve ici l’éternelle ritournelle de la femme trop faible pour s’affirmer et se protéger (d’)elle-même. D’où la nécessite d’une avant-garde d’amazones qui vient la sauver.Les femmes doivent donc être rééduquées par la voie de celles qui ont atteint leur majorité (un poste au CNRS, au Monde ou au Parlement). Oui, le féminisme du genre est bel et bien un paternalisme.

Lettre d’un remplaceur à Renaud Camus

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camus contre remplaceur

camus contre remplaceur

On espérait le Grand Chambardement, Renaud Camus nous menace du « Grand Remplacement ». Pour le conjurer, il a battu le rappel autour d’une « liste antiremplaciste». Est-ce limpide ? Pas assez ? Il explicite : « Non à l’immigration de masse. Non à l’islamisation. Non au changement de peuple et de civilisation. Non au Grand Remplacement. » Et il enchaîne : « Le phénomène le plus important de notre époque, celui que retiendra l’histoire comme le plus marquant, c’est… »c’est le déménagement en France de Guy Sitbon et de son ami Béchir el-Rahni. Guy Sitbon, ici présent, Béchir, mon pote de toujours. Camus (pas Albert, Renaud) ne nous cite pas nommément, mais il lui apparaît que moi, Béchir et les x millions de nos pareils maghrébins, africains, turcs et compagnie avons « radicalement bouleversé le paysage culturel et physique ». Nous avons « remplacé » le peuple de France par un autre, le nôtre, les nôtres. Nous nous apprêtons à y instaurer nos arts, nos armes et nos lois. Nous poignardons, nous égorgeons la civilisation européenne et entendons bien la remplacer par la (les ?) nôtre. Nous triompherons face à ce peuple français « déculturé, hébété par l’imbécillisation de masse ». (Je n’invente rien, vous le trouverez noir sur blanc dans Info-Bordeaux, 20 mai). Pour conjurer ce cataclysme, R. Camus a imaginé un nouveau concept : la remigration. En bon français, un tendre coup de pied au cul. Pas de violence, juste nous renvoyer dans le pays de nos pères, nous « rendre à notre vraie patrie ». Contre le Grand Remplacement, la remigration. Là au moins, c’est clair pour tout le monde : virer les métèques. La grande expulsion. Un remake d’Isabelle et Ferdinand, rois catholiques d’Espagne se débarrassant des juifs et des Maures. En 2014, ça aurait de la gueule, quand même… Vous imaginez un peu : les gares, les aéroports, les adieux, mouchoirs au vent. Nos amis nous accompagnent jusqu’à Roissy. Vous allez nous manquer, on ne vous oubliera jamais. Je paierais cher pour figurer un instant dans ce grandiose péplum. Hélas, Monsieur Camus, vous n’y assisterez pas, je n’y jouerai pas. Hélas, trois fois hélas, Monsieur Camus, vous extravaguez.

Reprenons depuis le commencement. Vous nous accusez de coloniser votre pays. Vous savez mieux que moi − c’est vous, le bon Français − que le vocable coloniser renvoie au moins deux échos : un groupe colonise un territoire en s’y implantant ou en l’annexant. Le mot colonisation évoque aujourd’hui les guerres de souveraineté que vous savez. Nous, nous colonisons dans le premier sens : on déménage avec nos bagages, pas avec nos armées. Vous voyez la distinction, Monsieur Camus ? Vous jouez de la polysémie (on est fort en français, hein ?) pour nous stigmatiser, pour nous tatouer sur le front la marque du malvenu, pour attiser les tensions. Vous trouvez que c’est joli, ce que vous faites ? Qu’il est civilisé d’inciter les mortels à se taper sur la gueule ? Moi, je pencherais plutôt vers un langage d’apaisement que votre talent pêchera aisément si vous vous y mettiez. Essayez, vous verrez, ça calme. [access capability= »lire_inedits »]

Pourquoi on est venu, Béchir, moi et les nôtres ? Pour une seule raison : la France est sans le moindre doute le pays où il fait le mieux vivre. On aime notre pays, la Tunisie, plus que toute terre sur terre, ne me faites pas dire ce que je ne dis pas. Mais, dites-moi, vous avez déjà survolé la désolation maghrébine, ses étendues poussiéreuses à l’infini ? À l’approche de vos rivages, la nature se reverdit, l’hirondelle est de retour. Vous avez déjà visité nos villes ? Moi, Béchir, nous nous y sentons mieux que partout ailleurs, nous respirons un air que nos poumons reconnaissent, nous écoutons notre dialecte chanter à nos oreilles comme une ballade du temps jadis. À Paris, chaque jour que D. fait, nous manque le chant du muezzin, nous, ni musulmans ni croyants. Mais nos cités, vous avez vu à quoi elles ressemblent ? Je n’oserai pas les décrire, je blasphème- rais. Et Paris, vous avez visité Paris ? Vous est-il arrivé d’y passer une journée sans tomber de ravissement, d’émerveillement ? Vous voyez le Pont-Neuf ? Accoudez-vous à la balustrade d’un côté, puis de l’autre, et admirez. Après, vous ne viendrez plus me demander pourquoi j’ai pris pied chez vous. Et puis quoi, trêve de lyrisme : vous me voyez travailler dans un journal tunisien ? Vous les avez lus ? Et comment voulez-vous que je vive avec 800 dinars (350 euros) par mois ? Mes cousins maçons, là-bas 150 euros, ici 1400. Et je vous jure, pour vous peut-être, y’a pas de boulot, pour nous, au noir, pas un jour de chômage ! Le noir, il est proposé à vos cousins comme aux miens. Les vôtres, ils exigent plus, mieux, bravo ! Nous, on prend ce qu’on trouve et on est bigrement content. On vit en se serrant et on envoie des centimes au pays où ça fait un paquet de dinars. Voilà pourquoi nous sommes chez vous, Monsieur Renaud. Ça ne vous plaît pas ? Trop c’est trop ? Ne vous fâchez pas, parlons-en.

Votre angoisse ne tient pas tant à notre quantité qu’à notre mentalité. Nous sommes des Arabo-musulmans. Désolé de vous le valider : c’est vrai. Musulmans, juifs, chrétiens d’Orient, nous avons tous appartenu, treize siècles durant, à l’aire conquise par le jihad du Prophète. À sa langue, à son art, à ses us et coutumes. Mes ancêtres finançaient les pirates barbaresques, ma famille a, j’espère bien, empoché une cassette de douros à la revente d’un de vos aïeux. Les vôtres n’y allaient pas non plus avec le dos de la cuillère. Les empires chrétiens refoulés, disons au viiie siècle, l’islam s’étant étalé de tout son long sur le Sud, nous sommes restés, vous et moi, front contre front, plus d’un millénaire.

On a beau dire, mille ans, c’est long. Un beau jour, vous avez tranché d’un coup de yatagan et vos bataillons ont débarqué dans ma ville, Monastir. Ma grand-mère s’en souvenait comme d’hier. J’étais jeune fille, me racontait- elle en arabe (elle ne parlait pas un mot de français, portait fouta, saroual et haïk), les soldats français violaient et pillaient (inexact, ils furent corrects), on s’est enfermé à double verrou toute une semaine. Ce fut la colonisation, la vraie, la vôtre. La mienne, c’est une autre chanson.

Après les soldats débarquèrent les instituteurs. Ils nous ont enseigné le français. J’étais un cancre, Béchir m’écrasait en thèmes latin et grec. Et puis vint l’histoire, vous voyez ce que je veux dire ? J’ai remué ciel et terre pour vous chasser. Vos policiers m’ont boxé pour me faire parler (j’ai tout avoué), vos gendarmes m’ont bastonné la plante des pieds (ça ne s’oublie pas). Résultat : sans trop vous faire prier, vous êtes partis comme vous étiez venus, une fleur au fusil, à la bouche une chanson.

Aux premiers pas de votre conquête, on ne devait pas trouver plus d’une dizaine de livres imprimés à Monastir. L’invention de l’imprimerie mit un an à passer de Mayence à la Sorbonne. Il lui fallut trois cent cinquante ans pour arriver à Tunis. Nos ancêtres se préservaient de tout ce qui venait de vous comme de la peste (nous avions la peste et pas les livres). Nous somnolions. Vous nous avez réveillés. Merci la France, merci R. Camus ! À coups de baguette, vous nous avez fait rentrer votre langue dans la tête. Croyez en notre reconnaissance éternelle.

Tout cela aurait pu s’arrêter là, chacun chez soi et D. pour tous. L’histoire, vous savez… Vous possédez tout le savoir, nous zéro ! Vous êtes infatigables à innover, nous macache ! Nous vous avons pillé comme dans un bois. Dans mon enfance, à Monastir, tous les objets d’usage courant étaient fabriqués sur place, ils dataient du xiiie siècle (Braudel les décrit). Aujourd’hui, tout, absolument tout, a été créé chez vous. Nos grands-pères s’habillaient à l’arabe, nos pères à l’européenne. Notre architecture, nos meubles… nous avons même répudié nos hammams pour vos salles de bains (quel dommage !) Nous sommes devenus vous. Béchir, tous les Béchir et tous les moi nous sommes métamorphosés en autant de Renaud Camus. Et attention, n’allez pas vous égarer, nous n’y sommes pour rien ! C’est vous qui l’avez voulu. Vous vous êtes battus comme des chiens, vous êtes morts comme des mouches pour obtenir de nous ce que nous sommes. Tout ça, ça fait de très bons Français. Et maintenant, vous venez nous le reprocher. Ben merde, alors ! Ils sont gonflés ces Français !

Chez vous il y a tout, chez nous rien. Fallait bien s’y attendre, mon petit Renaud, on n’est pas plus bête qu’un autre, on est venu chez vous. On ne nous a pas accueillis à bras ouverts. Je ne compte pas les heures de queue aux préfectures à renouveler la carte di sijour, la carte di trivail. Pour ma naturalisation, en 2001, j’ai subi une épreuve de connaissance de la langue. Mon inspecteur était un ex-Portugais bègue.

Aujourd’hui, faire le grand saut, c’est un peu plus dur. Pour 1500 euros, tu as droit à une place dans une embarcation avec une chance sur cinq de chavirer. Il reste quatre chances, pas mal. J’ai entendu, à Alger, des chanteurs de rue : « Je voudrais m’appeler Michel / Voir tous les jours la tour Eiffel. » Un autre : « Plutôt mourir à Paris que vivre à Alger. » Les sans-papiers, il m’arrive d’en héberger. Qu’est-ce que tu ferais à ma place ? J’ai vécu dix ans sans papiers.

Je te casse les pieds avec toutes ces histoires (laisse- moi te tutoyer, on ne vouvoie pas en arabe) pour que tu comprennes une bonne fois pour toutes, toi et les tiens, qu’en brandissant la civilisation chrétienne en péril, tu délires. Oui, nous avons connu un choc des civilisations, non, il ne perdure pas. Il a pris fin le 3 juillet 1962, à l’in- dépendance de l’Algérie. Nous avons perdu, vous avez gagné. Que dis-je, vous avez triomphé dans les grandes largeurs. La civilisation chrétienne, européenne, occidentale, appelle-la comme tu voudras, a effacé toutes les autres. Plus personne ne construit de pagodes ou de villes arabes, tout le monde s’habille à la londonienne ; le maire de Pékin s’est engagé à enseigner l’anglais à toute sa population. Tu peux bien haïr la globalisation, comme moi, la tour Montparnasse, je ne peux pas la voir, mais si on m’y offre 300 mètres carrés, crois-moi, je ne cracherai pas dessus. Tu as peur que débarque chez toi la civilisation arabo-islamique ? Mais elle est morte et enterrée, c’est son fantôme qui te hante. Autant des civilisations chinoise, indienne : c’est payé, balayé, oublié, je me fous du passé.

Tu vas me dire, ouais, ils continuent à parler l’arabe dans l’autobus, je ne me sens plus chez moi. C’est un peu vrai. Pour les derniers arrivés. Mais comprends-nous. Ça nous fait chaud au cœur. Il ne t’aura pas échappé, quand même, que nous n’envoyons pas nos enfants à l’école arabe, qu’il n’existe pas un seul journal en arabe en France. On en trouve en chinois, en thaï, en patagon, pas en arabe. Je contribue à un magazine en français pour les Maghrébins de France, on souffre mille morts à trouver notre public. Dans le lycée en bas de chez moi, on peut choisir entre huit langues étrangères dont le hongrois mais pas l’arabe, alors que plein d’élèves le sont. Pourquoi pas l’arabe ? Pas de demande. Les parents s’en foutent. Moi et Béchir, ça nous fait du chagrin, mais eux veulent être français comme français. Pour que Renaud Camus se tranquillise.

Tu dis : non à l’islamisation. Là, faut pas rêver. Tu as 6 millions de musulmans en France et il va falloir que tu t’habitues à vivre avec eux et ceux qui suivront. L’islam, comme le judaïsme et le protestantisme, déguste une vague montante. Elle n’est pas près de retomber. Des courants fanatiques hyperviolents la traversent. En France, ce n’est pas un drame. Un attentat chaque dix, quinze ans. Ça se gère. Nos RG sont parmi les plus futés. Ils repèrent un à un les fous de Dieu. Les minarets, ça te gêne ? Moi, j’aime bien, mais je suis carrément contre pour ne pas te déranger. On n’est pas chez nous, il faut respecter les indigènes. Le foulard ? Une victoire des islamistes. La mode n’aura qu’un temps. On patiente un peu, une pincée de décennies, pas plus. Quelques Français vont se convertir ? Chez nous, bien davantage embrassent le christianisme au risque de se faire trancher la gorge. Une pensée pour eux, s’il te plaît. Et puis quoi, on n’est pas tous nuls, pas tous polluants. Dans les hôpitaux, quand je suis arrivé en France, tous les malades étaient arabes. Aujourd’hui, tous les docteurs sont maghrébins. Mon propre médecin de famille, le docteur Bou…, sa salle d’attente pullule de têtes blondes, c’est l’ange gardien du quartier. Tu vois, on fait des efforts ! Six millions aujourd’hui, dans trente ans, 9 millions, ton peuple change, tu ne le supportes pas. Un souci bien sûr, mais à ta place, je serais flatté. Tu es attirant à crever, on se meurt de te rencontrer, de t’épouser. À Alger, au Caire, assis à une terrasse de café, des foules défilent sous nos yeux : pas l’ombre d’un visage étranger. Des Arabes, tous arabes, rien que des Arabes. À Paris, à Londres, à New York, c’est la tour de Babel, les couloirs du palais de verre onusien de Manhattan. Dis-moi, Renaud, tu voudrais un Paris semblable au Caire ? C’est ça que tu veux ? Une seule bouille, la tienne ? Au passage, rappelons-nous que Le Caire et Abidjan ont acquis, depuis qu’elles sont mono-ethniques, le titre de capitales de la panade alors que Paris et New York, hein…

Je caricature. Tu es bien disposé à nous recevoir, mais dans l’ordre. L’immigration contrôlée, pas de portes ouvertes. Quand on sait le calvaire des Maghrébins pour obtenir un visa, on ne s’autorise plus à parler de « portes ouvertes ». Tu veux mettre fin au regroupement familial ? Stopper l’immigration clandestine ? Nous rapatrier tous dans nos douars d’origine ? Facile comme tout. Y’a qu’à… Un barrage électrifié tout au long des 4082 kilomètres de frontières, un peloton d’une vingtaine de gendarmes chaque cent toises, une rafle du Vél’ d’Hiv’ par semaine dans nos cantons et l’affaire est réglée ! Un jeu d’enfant ! Sans violence, dans le respect des droits de l’homme. Si, par accident, une petite guerre civile éclatait, ne t’inquiète pas, tu la gagnerais. Enfin, faudra voir. On a des copains, tu sais… Suffit de cauchemarder. Mais il n’est pas superflu de te figurer ce que serait ta remigration. Compris ! En un mot : la présence de 60 millions de musulmans en Europe est pareil à un mouvement de plaques tectoniques. Avec tous les séismes à la clé si on s’engage dans des impasses. Comme un bouleversement géologique, une histoire à mettre en dehors du champ politique, à prendre avec des pincettes. Pas en Pataugas.

Nul plus que moi ne se chagrine au spectacle du remplacement. Moi, je voulais déménager dans la France du béret et de la baguette. Celle d’Alphonse Allais, de Courteline, d’Audiard. Comme de Gaulle, m’habite la nostalgie de la douceur des lampes à huile, la splendeur de la marine à voile, le charme du temps des équipages. Mais quoi, enchaînait le Général, il n’y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités.

La réalité, mon cher Renaud, c’est moi, là, à tes côtés. C’est les miens, c’est cette nuée de bobines déconcertantes et souvent un peu louches. Tu sais, fils, la France n’a pas toujours été l’image d’Épinal que tu t’en fais. À San Francisco, en 1976, j’ai cueilli, chez Barnes & Noble, un pavé d’Eugen Weber : Peasants into Frenchmen : The Modernization of Rural France 1870-1914. Je le garde précieusement dans ma bibliothèque. J’y ai appris qu’en 1863, en Haute-Garonne, 547 communes sur 578 ne parlaient pas français. Dans la France entière (37 millions de citoyens), 7,5 millions en étaient exclusivement au patois (source : Archives nationales, F17*3160). L’Aveyron, le cœur de notre pays, c’était un pays étranger. Le livre a été traduit six ans plus tard sous le titre La Fin des terroirs. Il aura fallu Eugen Weber, un Roumain chercheur en Californie, pour nous l’apprendre. Tu vois, comme disait ma grand-mère (en arabe bien sûr), chai mè y doum, tout change. Tu changeras aussi, tu verras. Mais en attendant, je te fais une offre pour de rire : faisons l’amour, pas la guerre. [/access]

 

Photo : KHANH RENAUD/SIPA/00646939_000012

Ces élites qui ne veulent plus compter…

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rebsamen leguen hollande

rebsamen leguen hollande

Pauvre Jean-Marie Le Guen. Ce n’est pas de sa faute s’il pensait qu’une exposition médiocre pouvait décoter un appartement de 30 à 40 % de sa valeur… Si on ne peut même plus se tromper à l’insu de son plein gré… D’accord, il manquait 700 000 euros dans sa déclaration de patrimoine, mais qu’est ce que 700 000 euros à côté du déraillement des comptes de campagne de l’UMP. Et d’ailleurs, pour prouver sa bonne foi, il s’est empressé de faire un avenant qui « annule et remplace » une fois que l’erreur lui a été signalée.

Des ministres qui trichent avec la transparence qu’ils ont appelé de leur vœux pour moraliser une vie publique jusqu’ici trop dévoyée, des dépenses de campagnes qui flambent, embrasant du même coup l’avenir d’une des formations politiques les plus importantes du pays, une entreprise nationale qui ne sait plus calculer la taille de ses locomotives et doit y adapter les quais au prix de plusieurs dizaines de millions d’euros, un ministre de l’éducation qui ne veut plus compter les points et envisage d’en finir avec les notes…  Un projet de réforme territoriale d’une grande précision « XXX régions » jusqu’à sa présentation au public, où le nombre 14 semble finalement  avoir été tiré au dés, des prévisions de croissance régulièrement surévaluées par rapport aux données internationales et des déficits arrangés à la baisse qui ne trompent que ceux qui les trafiquent… Des cotes d’impopularité à vous écœurer des mathématiques…

La France d’en haut boude les chiffres. Après tout, c’est tellement mesquin de compter !

Quand les Français souffrent, il faut redonner espoir, il faut « faire sens », et en matière de projet de société, de « vivre ensemble », ce ne sont pas quelques chiffres qui changeront les choses.

C’est François Rebsamen, notre ministre de l’emploi aidé, qui résume le mieux cette tendance lourde chez nos experts : « Je me suis donné comme consigne en arrivant à ce poste de ne jamais commenter les chiffres mensuels du chômage… Ces chiffres mensuels, quand on les prend mois par mois, ils ne veulent pas dire grand-chose1».  Ca tombe sous le sens, non ?

On ne comptera donc pas : le nombre de personnes qui ont été empêchées de mener une vie normale pendant deux semaines, alors que, comme l’illustrait un canular diffusé sur facebook : « En juin : la SNCF vous Coupe du Monde ». On ne calculera pas non plus le temps, l’énergie et l’argent public volatilisé dans le montage Alstom/General Electric élaboré à grand renfort de mensonges pour sauver le soldat Montebourg. On ne dénombrera pas les portiques construits en pure perte pour une écotaxe reléguées aux oubliettes des grands projets. On ne comptera pas combien de futurs bacheliers ont bénéficié d’un petit arrangement arithmétique pour faire partie de la cohorte prévue pour ce cru 2014. Inutile d’ailleurs de dénombrer combien d’entre eux ont participé à la pétition… ils ont exprimé leur colère, ils ont été entendus… c’est la seule chose à retenir.

À force de ne plus savoir compter ni les chômeurs, ni les mécontents, ni l’argent public, ni les fonctionnaires, ni les grévistes, ni les indemnités des intermittents de la contestation, ni l’évaluation des élèves, et de ne plus conter que de belles légendes aux français … ces derniers, qui sont bien obligés de calculer leurs heures, leur budget, leurs mètres carrés et ce qui leur reste après impôt, n’auront bientôt plus rien à compter. Quant à la France, elle ne sera plus riche que de ses souvenirs.

Nicolas Sarkozy disait vouloir en finir avec la suprématie de la filière scientifique…  Plus qu’un vœu, n’était-ce pas une prémonition ?

*Photo : Michael Huang.

GPA : le stade suprême du libéralisme

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gpa lgbt eglise marx

gpa lgbt eglise marx

Mathieu Nocent est militant à l’Inter-LGBT. Ancien porte-parole de l’Association des parents et futurs parents gays et lesbiens (APGL), il fut reçu avec Nicolas Gougain par François Hollande, le 21 novembre 2012, lors du rétropédalage présidentiel sur la liberté de conscience accordée aux maires refusant le mariage gay. Il fut élu porte-parole de l’Inter-LGBT en septembre 2013, avant de démissionner en octobre, à cause de dissensions internes.

Notre homme juge avec une lucidité bienvenue la stratégie gouvernementale qui a mené au mariage gay l’an dernier : François Hollande, écrivait-il en février, ne s’est jamais intéressé aux revendications LGBT que pour faire diversion, piéger la droite, et donner à sa politique une façade progressiste. Mais son courroux n’est pas guidé par une défiance par rapport à l’instrumentalisation des « questions de société ». Non, Mathieu Nocent reproche en réalité au gouvernement de ne pas être allé assez loin, d’avoir reculé sur l’extension de la PMA pour les couples de femmes, et d’être timoré sur la GPA.

L’ancien porte-parole d’un mois de l’Inter-LGBT poursuit donc son combat sur le blog Sautez dans les flaques. La récente condamnation de la France par la CEDH sur la GPA lui permet de publier un entretien avec la directrice d’une agence de mères porteuses basée au Texas, Gayle East, décrite comme « chrétienne pratiquante », qui demande : « comment peut-on être pro-vie et contre la GPA » ?

Mathieu Nocent cherche à combattre les critiques sur leur propre terrain. Il s’imagine que les Français estampillés Manif Pour Tous, fatalement chrétiens, sont empêtrés dans une contradiction, qui les pousse à défendre la vie humaine, mais à rejeter les mères porteuses. Son sophisme tente d’expliquer qu’ils devraient au contraire être favorables à la GPA. Il cite Gayle East : « mener une gestation pour autrui est fondé aussi sur une conviction religieuse. La Bible nous enseigne à aider les autres. (…) Alors, si une femme ne peut pas porter d’enfant et que je peux le faire pour elle, c’est pour moi mon devoir de chrétienne de le faire. » Cette sympathique femme d’affaires, qui parle dans son entretien de la perte de l’enfant né de GPA comme d’une simple affaire « hormonale », affirme même avoir l’approbation du pasteur de sa paroisse, puisque « Marie était une mère porteuse ».

Mathieu Nocent s’imaginait sans doute lancer un pavé dans la mare, mais il ne fera guère de remous de ce côté-ci de l’Atlantique. Outre le fait que les informations qu’il livre confirment les craintes de marchandisation (ainsi, une GPA texane coûte entre 80 et 100 000 dollars, dont 20 000 reviennent à la mère porteuse), les arguments qu’il partage sont inopérants. Le mouvement LGBT, bercé par la légende américaine des émeutes de Stonewall et de Harvey Milk, ignore largement les fossés culturels entre nations. Aux Etats-Unis, la GPA est légale partout, au nom du libéralisme économique. Il s’agit d’un commerce comme un autre. Les conservateurs eux-mêmes y ont recours : le fils aîné du dernier candidat républicain à la présidentielle de 2012, Tagg Romney, a payé les services d’une mère porteuse pour acquérir des jumeaux.

De plus, l’argumentation religieuse en faveur de la GPA n’est guère surprenante, connaissant le contexte local. Tocqueville avait noté qu’en Amérique, peu importe ce que l’on croit, pourvu que l’on croit en quelque chose. « Parmi les Anglo-Américains, les uns professent les dogmes chrétiens parce qu’ils y croient, les autres parce qu’ils redoutent de n’avoir pas l’air d’y croire. » Paraître croyant est un enjeu de crédibilité sociale, et toutes les sauces sont possibles dans le supermarché religieux américain.

La directrice de Surrogate solutions interrogée par Mathieu Nocent ne craint donc pas de justifier son commerce au nom de la Bible. Elle et son pasteur appartiennent certainement à une de ses Eglises protestantes libérales, presbytérienne ou anglicane, qui ont embrassé le relativisme théologique, et dont le déclin numérique coïncide étrangement avec leurs décisions de bénir l’avortement, le mariage gay et les mères porteuses.

Un tel décor est impossible à transplanter au milieu des racines marxo-catholiques françaises, qui s’opposent naturellement à la GPA. La contradiction ne se trouve pas parmi nos opposants au mariage gay, qui avaient prévenu l’an dernier des conséquences fâcheuses de la loi Taubira en la matière, mais plutôt chez leurs collègues américains. En effet, les conservateurs outre-Atlantique mobilisent encore contre le mariage gay, mais aucun ne s’attaque à la pratique des mères porteuses. Or, si la filiation et l’intérêt de l’enfant sont évacués de la problématique du mariage, celui-ci n’est plus qu’un vain mot à défendre.

Quelques rares consciences commencent à s’éveiller. Un ponte du Family Research Council, principal lobby anti-mariage gay à Washington, proche de la « droite religieuse », a fait publier une note interne le mois dernier, en suggérant au Parti républicain de s’opposer à la GPA. Celle-ci, expliquait-il, n’est rien d’autre que le retour moderne de l’esclavage, touchant des femmes pauvres, noires ou portoricaines. « Le Parti républicain a été fondé contre la propagation de l’esclavage », rappelait-il. Cette note suscita un vif émoi, et plus d’un élu républicain fut sidéré de lire qu’un député français « communiste » de Martinique, Bruno Nestor-Azérot, s’était opposé au mariage gay l’an dernier, par rejet du libéralisme. N’en déplaise à Mathieu Nocent, les clivages ne se fissurent pas là où il le souhaiterait.

 

*Photo : Sam Leivers.

ABCD de l’égalité : Najat Vallaud-Belkacem préserve son avenir

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Najat Vallaud-Belkacem, ministre de la ville, du droit des femmes et autres contrées du pouvoir n’a pas manifesté de regrets excessifs après l’abandon, par son collègue Benoît Hamon des «ABCD de l’égalité», qu’elle avait pourtant lancés en fanfare en novembre 2013. Elle a sobrement pris acte de leur mise à la trappe lors d’un entretien sur FR3, dimanche 29 juin.

Personne n’est dupe de la com’ développée sur ce thème par le ministère de l’Education, qui prétend qu’un programme « ambitieux » de promotion de l’égalité filles-garçons à l’école sera substitué à une expérimentation radicale imposée dans 275 écoles par les idéologues d’ « Oser le féminisme ». Si Najat Vallaud Belkacem fait profil bas sur cette question, c’est qu’elle prépare activement la suite de sa vie politique.

On la voit beaucoup, ces derniers temps, à Villeurbanne, ville de l’agglomération lyonnaise dont l’actuelle députée PS, Pascale Crozon, 70 ans, ne cache pas qu’elle ne souhaite pas rempiler. C’est d’ailleurs dans une école primaire de cette localité  qu’elle avait animé une séance de sensibilisation aux «ABCD» en compagnie de Vincent Peillon en janvier 2014. Aujourd’hui, elle se contente de distribuer des légions d’honneur aux notables locaux, et de soutenir les clubs sportifs locaux de ses applaudissements et de son charmant sourire. Or, dans cette circonscription, le vote musulman pèse lourd, et il ne semble pas que ce secteur de l’électorat manifeste un enthousiasme délirant pour les idées de Caroline de Haas…

 

« Tueurs de masse » : une malédiction américaine?

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flingue elliot rodger

flingue elliot rodger

Elliot Rodger avait 22 ans et la tête du fils de votre voisin de palier. Plutôt joli garçon, timide et bien élevé, il étudiait au Santa Barbara City College, dans cette paradisiaque Californie du sud toujours nimbée de soleil.

Or le 23 mai 2014, Rodger poignarde à mort ses trois voisins de cité universitaire, puis sillonne Santa Barbara en voiture, tirant sur les passants – d’abord, sur les jeunes femmes. Il se loge enfin une balle dans la tête. Bilan du massacre : 6 morts, 13 blessés. Dans sa voiture, deux pistolets automatiques 9mm, un Glock, un Sig Sauer et dix chargeurs pleins – le tout acquis légalement.

Fils d’un producteur d’Hollywood, Elliot Rodger a tout pour être heureux : vols en première classe, BMW personnelle, accès à volonté à des concerts privés, etc. Mais de longue date, le jeune eurasien brûle sourdement d’une folle rage intérieure. Solitaire, rejeté, frustré par l’indifférence féminine, la vue des couples enlacés sur les plages de Santa Barbara le torture toujours plus. Dans sa confession, il se déplore « puceau à 22 ans ».

Pour en finir, Rodger bricole son petit « crépuscule des dieux » personnel. Et prend tout le temps d’en imaginer et exécuter le scénario, partant d’indiscutables « références » :

– Comme le Norvégien Anders Breivik, il écrit un manifeste long de 141 pages. Il y crie sa rage, ses frustrations, sa haine des dragueurs multipliant les conquêtes, son envie de mort.

– Comme les jihadis, il réalise sa vidéo-testament. « Demain, conclut-il – ce sera vraiment le lendemain – je me vengerai de l’humanité, de vous tous ».

– Comme les gangsters de Los Angeles, la métropole voisine, il pratique le « drive-by shooting« , longeant les trottoirs et flinguant les passants à la volée.

Certes, ses voisins le trouvent bizarre et ses condisciples, un peu fêlé. Même ses propres parents (divorcés) le jugent inquiétant – au point de dénoncer leur rejeton à la police locale, un mois avant le drame. Mais, venus entendre Rodger junior, les policiers l’estiment équilibré et maître de lui. Ils repartent en s’excusant presque.

Au moment d’écrire cette étude, telle est la dernière tuerie de masse aux Etats-Unis, pays qui a vu naître cette sanglante pratique. Et qui, avec horreur, la voit aujourd’hui proliférer.

Donnons d’abord au phénomène son importance réelle. Psychologiquement, elle est immense : l’Amérique unanime souffre à chacune de ces tueries de masse ; le président en exercice pleure toujours dans les médias leurs innocentes victimes. Mais leur nombre est finalement assez faible : depuis le début 1984 (soit, jusqu’à la fin 2014, trente ans pleins) on déplore 71 de ces « mass shootings« , ayant provoqué au total quelque 600 morts.

Ce, alors que, de 2003 à 2012, les Etats-Unis recensent de 14 000 à 17 000 homicides par an, une moyenne de 16 000/an pour la décennie entière (voir le tableau). Plus frappant encore : les Etats-Unis comptent 1,3 million d’homicides par armes à feu de 1968 à 2012 – soit plus d’assassinats dans le pays que de morts au combat à l’étranger, durant toutes les guerres faites par ce pays depuis sa fondation.

Il n’empêche. Enfants ou adolescents abattus dans leur école même ; corps d’adultes sans vie jonchant le sol d’un cinéma ou d’un centre commercial : cent fois vues dans les médias, ces horribles scènes poussent à l’action le gouvernement des Etats-Unis, et d’abord le FBI, sa police fédérale.

En avril 2014 encore, le ministre de la justice américain (« Attorney general« ) s’alarme : de 2000 à 2008, on compte en moyenne cinq de ces tueries de masse par an aux Etats-Unis. Mais depuis 2009, on en recense 15 par an, avec bien plus de victimes, morts et blessés, qu’auparavant[1. US Department of Justice – 15/04/2014 – « Following mass shooting incidents, Attorney general Holder urges Congress to approve $ 15 million to train law enforcement officers for ‘active shooter’ situations ».].

D’où mobilisation et prise au sérieux de la menace – ce qui naguère, passée l’émotion du moment, n’était pas forcément le cas. Un élan nouveau pour le FBI – qui a déjà défini et mesuré cet effrayant phénomène, dans l’idée d’ébaucher un diagnostic, crucial préalable à tout éventuel traitement ou riposte. Cette définition, ces fondamentaux, les voici.

Dans le langage du FBI, le massacre de masse se nomme « mass shooting incident » et son acteur « active shooter« . Pour différer des règlements de comptes et des crimes intrafamiliaux ou passionnels, l’acte doit advenir dans l’espace public et provoquer au moins quatre morts. Si le tueur meurt dans l’action (suicide, tir policier, etc.), il compte au nombre des victimes.

L’active shooter  arrive sur une scène donnée avec la volonté préméditée de tuer en accéléré un maximum de monde. De fait, la tuerie va vite : 12 minutes en moyenne dit le FBI ; dans 37% des cas, moins de cinq minutes. Le tueur est un homme (97% des cas), seul (98% des cas[2. Exceptions : les tueries de Columbine et de Westside Middle School, où les tireurs sont deux.]. Son âge moyen : 35 ans. Avant leurs attaques, suivant lesquelles 40% d’entre eux se suicident, ces individus sont en majorité repérés comme déséquilibrés.

Origines ethniques : sur 66 cas pertinents de 1982 à 2013, 44 sont Blancs ; 11 Noirs ; 6 Asiatiques ; 4 Latinos ; 1, Amérindien – on est proche de l’éventail ethnique américain – rien de significatif ou bouleversant là-dedans.

Ces tueries se produisent d’usage dans l’espace public. En majorité dans des établissements d’enseignement[3. De 2000 à 2010, une centaine d’agressions violentes, et de tueries, ont frappé les campus américains, si bien que des vigiles y sont désormais formés à repérer des individus anxieux, déprimés, confus, bizarres, au propos décousus, etc., pour tente d’identifier des « active shooters« . Sans grand succès jusqu’à présent.] ou lieux de travail. Sur 62 cas définis : enseignement : 12 cas ; travail : 10 cas. Tous les autres cas : des centres commerciaux, lieux de culte, restaurants et bâtiments officiels, au petit bonheur.

Venons-en à l’essentiel : pourquoi ? Pourquoi massacrer ainsi ses concitoyens ou ses voisins – des inconnus le plus souvent ? Souvent mais pas toujours : le tueur de masse peut parfois amorcer son massacre « en famille », puis sortir tirer dans la foule. Comment expliquer cela ?

Eh bien, l’Amérique ne l’explique pas – en tout cas, pas clairement : des psychologues, enquêteurs, professeurs, parlent d’isolation… de rage… de culpabilité… de honte… de problèmes psychologiques… d’addictions ou de mariages ratés.

Certes mais comment passer de l’hypothétique au concret ? Exemple, Aaron Alexis qui, le 13 septembre 2013, tue 12 personnes au fusil de chasse, dans un bâtiment (sécurisé) de la Marine de guerre, à Washington, avant d’être abattu par un policier. Electricien sous-traitant de la Navy, ce métis converti au bouddhisme entendait des voix et jouait à des jeux vidéo violents. Sans doute paranoïaque, il a agi en pleine confusion mentale….

Combien de cas semblables qui jamais ne passeront à l’acte ? Et le profil du FBI ne nous éclaire pas plus : un homme jeune ayant fait des études supérieures ; ayant connu des déceptions et frustrations, socialement isolé et incapable d’assumer ce qu’il éprouve et l’accable.

Combien d’Américains entrent dans ce tableau, de l’amant éconduit à celui qui a raté un examen ou perdu son boulot ; sans oublier l’étourdi ou le farfelu ? Des mâles isolés, sombres et mutiques, blancs et jeunes, il y en a vingt millions aux Etats-Unis, aussi bien en proie à une rage de dents qu’à une psychose homicide ou à un chagrin d’amour.

Encore, l’origine psychologique n’est pas certaine : parfois, la biologie s’en mêle. Le premier massacre de masse moderne – 15 morts, 32 blessés – advient ainsi en août 1966 à l’Université d’Austin (Texas). Finalement abattu par la police, Charles Whitman, 25 ans, décrit dans son testament d’étranges pulsions homicides et suggère une autopsie – qui révèle l’existence d’une grosse tumeur dans un secteur cérébral régulant l’agressivité.

Malgré tous les essais de profilage, étudier la liste des tueurs de masse donne l’inquiétante impression qu’au bout du compte, l' »active shooter » américain est un peu Monsieur tout-le-monde…

Venons-en à l’exposition médiatique de ces tueries. Notamment en France, elle ne facilite pas la compréhension du phénomène. Car, délaissant la réalité du terrain, les médias scrutent le seul petit bout d’une lorgnette idéologique, où ils ne voient que l’extrémisme politique et l’interdiction des armes à feu.

Débarrassons nous d’abord du fantasme journalistique qui à chaque attaque ou massacre, ressuscite les milices de l’Arkansas ou le Ku Klux Klan du Mississippi.

– le tueur de masse de Fort Hood est démocrate,

adolescents-tueurs de l’école de Columbine : leurs parents sont démocrates,

– le tueur de Virginia Tech est sympathisant démocrate,

– le tueur du Cinéma Colorado Theater a travaillé pour la campagne présidentielle de Barack Obama,

– le tueur de l’école de Sandy Hook est libertarien et végétarien.

Où sont les milices et le Ku Klux Klan ?

Les armes, maintenant.

Contrairement au cliché médiatique, la manie des armes ne grandit pas aux Etats-Unis, au contraire. Dans la décennie 1970, la moitié des foyers américains en possède une ou plusieurs, mais ils ne sont plus que 34% en 2012[4. General Social Survey (bisannuel) : 1970 : 50% des foyers ; 1980 : 49% ; 1990 : 43% ; 2000 : 35 % ; 2012 : 34 %.]. Lente décrue donc, mais même si l’interdiction des armes automatiques était votée demain – elle ne le sera pas, on le verra plus bas – la situation échapperait pourtant à tout contrôle. Circulent en effet d’ores et déjà aux Etats-Unis de 3,3 à 3,5 millions de fusils d’assaut AR-15, un si populaire équivalent US de la Kalachnikov qu’on l’a surnommé la « Barbie Doll » des armes longues…

Sur 143 armes à feu identifiées lors de massacres, de 1982 à 2012, on compte 71 fusils d’assaut et autres armes automatiques avec chargeurs à grande capacité ; 28 carabines, 23 armes de poing et 21 fusils de chasse. 70% de toutes ces armes ont été légalement achetées.

Après le massacre de Sandy Hook (décembre 2012) le président Obama exige du Congrès des lois concrètes : vérifications avant un achat sur Internet ou lors d’une foire aux armes ; interdiction des chargeurs d’armes d’assaut à grande capacité – toutes mesures vite enterrées par le Sénat. A l’avenir, on pourrait renforcer les contrôles d’identité lors d’achat d’armes, et donner des amendes pour trafic illicite, mais même cela n’est pas sûr.

D’autant moins désormais qu’au Colorado – Etat ayant connu deux graves massacres, 30 morts au total – deux sénateurs démocrates de l’Etat, partisans du contrôle des armes, ont été battus par deux républicains pro-armement.

Enfin si, comme le serinent nos médias, armes à feu hors-contrôle égalent massacres de masse, pourquoi n’y a-t-il aucun acte analogue au Brésil et au Mexique, qui comptent dix fois plus d’armes illicites que les Etats-Unis ?

Que faire? L’Amérique ne sait pas trop. Le problème semble la dépasser. Comme vu plus haut, l’Attorney général Eric Holder a récemment demandé au congrès 15 millions de dollars, pour que la police puisse « faire face aux menaces, se protéger et sauver des vies innocentes ». 15 millions de dollars ? Une misère, pas même de quoi « flinguer les flingueurs », pour parler comme Charles Pasqua, qui voulait « terroriser les terroristes »

Ainsi, peu de certitudes et une Amérique qui n’arrive pas à se regarder dans la glace. Or à ce jour, de tels massacres de masse adviennent d’abord dans des sociétés riches et de type évangélique, comme les Etats-Unis. Des sociétés qui ont sombré dans le conformisme et la bienséance. La monochromie y règne. Toute expression forte ou dissidente y fait horreur. Toute négativité en est bannie, au point que les églises n’y montrent plus le Christ crucifié – insupportable vision d’une choquante torture. Cas typique : l’Amérique suburbaine du Colorado où en 1999, deux élèves du lycée Columbine abattent 13 de leurs condisciples et en blessent 32 avant de se suicider.

Pour un criminologue, ce qui provoque ces massacres n’est pas l’accessibilité des armes aux Etats-Unis – même si c’est d’évidence un facteur aggravant – mais un facteur enfoui au cœur de la société américaine. Comparons avec un drame social français : l’alcoolisme, phénomène profondément enraciné et fort difficile à réduire. Or l’alcoolisme n’est pas réductible à la seule disponibilité de l’alcool : souvenons-nous des Etats-Unis et de la prohibition. Voilà ce qu’il faut méditer, au lieu de s’hypnotiser sur des outils homicides.

Au fond, ces massacres de masse concernent d’abord des êtres humains, et les armes loin derrière. L’homme n’est pas un robot ; jeune, aventureux, il est souvent outrancier de propos ou d’actes (« il faut bien que jeunesse se passe »). Étouffez-le sous le politically correct et le gnan-gnan bienséant, vous aurez inévitablement 999 moutons bêlants et une bombe humaine. Blaise Pascal l’a dit dès le XVIIe siècle : « Qui veut faire l’ange, fait la bête ». Le catholicisme l’aura mieux intégré que le protestantisme : voici sans doute l’un des fondements de toute l’affaire.

*Photo: SIPANY/SIPA. SIPAUSA30107258_000034

Romain Gary de P à Z

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romain gary emile ajar

romain gary emile ajar

Pseudo. Prendre un pseudonyme est un sport relativement répandu chez les écrivains. Ils le font pour les raisons les plus diverses, depuis la coquetterie jusqu’à la volonté de sauver leur peau en publiant de manière « clandestine ». Dès les années 1940 Gary décide de se défaire de son véritable nom Roman Kacew (sous lequel il a signé quelques nouvelles avant-guerre dans le quotidien Gringoire), pour celui de Romain Gary (« Brûle ! » en Russe, Ajar voulant dire « braise »…). En 1958, désireux de témoigner de sa désastreuse expérience de diplomate à l’ONU et de décrire la vénérable institution internationale comme une machine à fabriquer du vide, Gary choisit de publier un roman satirique (L’homme à la colombe) sous le pseudo « Fosco Sinibaldi », afin de ne pas trahir son devoir de réserve. Plus déroutant, Gary décide de publier en 1974 sous le pseudonyme exotique de « Shatan Bogat » son roman d’aventure Les têtes de Stéphanie. Caprice ou répétition générale avant l’affaire Ajar ? Voyant que le livre se vend bien, l’éditeur révèle l’identité réelle de son auteur…

Pseudo (2). La même année Gary travaille, dans le plus grand secret, au manuscrit d’un roman surprenant, plein de fraîcheur et de folie, Gros câlin, qu’il souhaite publier sous pseudonyme. Il construit la légende aberrante d’un écrivain en cavale en Amérique du sud – pour cause d’accouchements clandestins ! – ne pouvant donc pas rentrer en France pour défendre son premier roman. Avec la complicité de Claude Gallimard (l’une des rares personnes à être dans la confidence, avec Jean Seberg, quelques amis proches et quelques hommes de loi), le livre sort discrètement sous la couverture du Mercure de France et rencontre un immédiat succès. Cette histoire tragi-comique d’un homme perdu dans la modernité, trouvant du réconfort dans le contact de son python domestique mais souffrant d’une incommunicabilité chronique avec autrui reçoit un accueil enthousiaste de la critique, qui y voit la marque d’un écrivain qui a compris son époque, la griffe d’un auteur jeune en phase avec son temps … Le Monde exprime cependant quelques doutes dans son compte-rendu : « Cet incognito et la qualité du livre ont échauffé les cervelles dans les salles de rédaction, où l’on se plaît à forger un mystère autour d’Emile Ajar. Au printemps dernier, n’y a-t-il pas eu la farce de Romain Gary signant Shatan Bogat, les Têtes de Stéphanie ? Le Mercure de France dément formellement ces bruits. » Au sein de Gallimard Raymond Queneau (que Claude Gallimard n’a pas mis dans la confidence) soupçonne un coup monté, mais suspecte Louis Aragon qui, depuis la disparition d’Elsa Triolet vit comme une sorte de « seconde jeunesse »… L’année suivante sort certainement l’un des plus beaux textes de Gary La vie devant soi, portrait bouleversant du petit monde des prostituées, des maquereaux, des gros bonnets et des petites gens du quartier parisien de la goutte d’or, au travers du regard naïf d’un petit garçon abandonné par sa mère aux bons soins d’une nourrice s’occupant de tous les « fils de pute » du quartier, Mme. Rosa,  monument d’humanité et de gouaille, allant régulièrement se cacher dans sa cave – son « trou juif » – par crainte du retour des allemands. Ce roman vaut à Gary/Ajar son second Goncourt. Mais l’affaire se complique, la presse découvre très vite le lien de parenté qui existe entre Romain Gary et celui qu’il a choisi pour « incarner » publiquement le fantôme Ajar, son neveu Paul Pavlowitch… De nombreuses péripéties rocambolesques (picaresques ?) s’en suivront. Un jour, Pavlowitch, jouant cet Ajar insensé, laisse négligemment traîner un revolver sur son bureau quand il reçoit une journaliste. La légende fascine. Parfois on vient aussi dire à Gary que sa littérature ne fait plus le poids face aux livres de son neveu… L’opus suivant, Pseudo (1976), écrit en quelques semaines dans une authentique « fièvre créatrice » va encore plus loin, puisque Romain Gary est un personnage du récit, présenté par Ajar/Pavlowitch comme l’ogre de la famille, le « Tonton macoute »… Un dernier roman, plus classique, paraîtra finalement sous le pseudonyme d’Ajar : L’angoisse du roi Salomon (1979). La révélation de la supercherie sera posthume ; dans une petite plaquette Vie et mort d’Emile Ajar (1981) Gary s’expliquera sur cette aventure… Une farce ? Un canular ? Pas seulement. Si ce fascicule se termine par « Je me suis bien amusé, au revoir et merci », ce tour de prestidigitation allait bien au-delà de la mystification comique. Dans les années 70 Gary est un auteur installé, dont on parle encore mais dont on lit assez peu la production récente. Par ce tour de force il « oblige » la critique et le public à s’intéresser à sa prose avec une fraîcheur neuve. A cela s’ajoute certainement une volonté prométhéenne d’aller jusqu’au bout de la création, en créant le créateur lui-même. Pris dans les filets de cette mystification, et dans d’autres toiles d’araignées de désespoir (la solitude de Gary à cette époque-là est considérable, autant que sa peur de vieillir), l’écrivain se suicide le 2 décembre 1980. Tuant sur le coup Fosco Sinibaldi, Shatan Bogat et Emile Ajar.

Tombeau. Plusieurs biographies ont été consacrées à Romain Gary. Nous devons la première et la plus suggestive, en 1987, à l’académicienne Dominique Bona, connue pour ses délicates « vies » d’artistes (Stefan Zweig, Berthe Morisot) et pour son style sobrement lyrique. En 2004, Myriam Anissimov, déjà biographe de l’écrivain italien Primo Levi, publie une somme exhaustive et parfois un peu rébarbative (par la frénésie des détails parfois triviaux et par son style revêche) sur la vie de Romain Gary : Le caméléon. On préférera de loin le récit de Dominique Bona. Bien plus émouvant encore, le Tombeau de Romain Gary (1995) de la canadienne Nancy Huston est, plus qu’un simple éloge sous la forme classique du « tombeau poétique », un dialogue entre deux écrivains ayant en commun de s’être appropriés avec gourmandise la langue française, qui ne leur était pas maternelle. Huston montre à quel point cette position peut susciter un émerveillement pour la langue étrangère – et nécessairement étrange – que l’on explore, et donne à jamais le goût ludique de jouer avec les mots qui sont autant de jouets tout neufs.

Zigzags. Ce centenaire est aussi l’occasion d’explorer des œuvres moins connues, mais infiniment touchantes. Comme Les enchanteurs (1973) grand roman « russe » de Gary, évoquant le destin fantastique d’un homme qui semble avoir été oublié par la mort et raconte 200 ans de ses aventures et péripéties amoureuses dans une famille d’illusionnistes et de saltimbanques de Saint-Pétersbourg. Dans un tout autre registre on redécouvrira avec plaisir La Danse de Gengis Cohn (1967) farce féroce révélant tout l’humour noir de Gary, où l’on suit la déambulation dans la vie d’un commissaire de police débonnaire qui est hanté – dans l’Allemagne des années 60 – par le fantôme du fantaisiste juif qu’il a tué quand il était SS. Un chef d’œuvre comique qui permet de comprendre que l’humour était l’un des principaux moteurs de l’écriture de Gary. Un humour lui permettant bien souvent de mettre à distance le réel… pour parvenir à le rendre supportable dans de bonnes conditions. On voit par là que pour « Z » nous aurions pu également choisir : zygomatiques.

*Photo : ANDERSEN ULF/SIPA. SIPAUSA30061912_000001.

Romain Gary de A à N

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romain gary racines ciel

romain gary racines ciel

Romain Gary est né en 1914, comme Luis Mariano, Louis de Funès et la Première guerre mondiale. Pour commémorer ce centenaire l’actualité éditoriale est riche. Gallimard présente au public le premier roman de Gary, écrit à 19 ans et refusé alors par tous les éditeurs : Le vin des morts ; un inédit loufoque et un peu foutraque inspiré par Céline et les surréalistes, dans lequel on peut déjà entendre la petite musique des textes qu’il signera Ajar à la fin de sa vie. Les éditions de l’Herne proposent deux recueils Une petite femme & Un soir avec Kennedy composés de textes courts (articles, nouvelles, etc.), d’intérêts inégaux, qui raviront cependant les inconditionnels. Quel auteur a écrit des romans remarquables en français et en anglais, sans qu’aucun de ces idiomes ne soit sa langue natale ? Quel écrivain a été aviateur, diplomate, journaliste, cinéaste – tout en restant crédible en tout, et génial en littérature ? Qui a eu deux fois le Prix Goncourt ? Seulement deux fois ?… ajouteront les esprits facétieux… Revenons sur Gary, de A à Z.

Aviateur. Dans la famille des écrivains-aviateurs on connaît l’inévitable Saint-Exupéry, on connait moins Romain Gary. Pourtant l’auteur des Mangeurs d’étoiles a été un héros de guerre, et s’est distingué dans de nombreux combats aériens durant la Seconde guerre mondiale. Après avoir appris à piloter à  la fin des années 30 durant son Service militaire, l’écrivain s’engage en 1940 dans les Forces aériennes françaises libres. Il sert dans toute une série de missions en méditerranée, puis intègre le Groupe Lorraine en tant que « bombardier ». Son héroïsme lui vaudra le titre de « Compagnon de la Libération ». Durant cette période Romain Gary écrira Education européenne, roman de formation puissant évoquant les péripéties vécues par un adolescent polonais en plein conflit mondial – qui découvre l’amour et la fidélité au contact de partisans en lutte contre les nazis. Ce sera le premier roman publié de Gary, à la toute fin de la guerre. L’écrivain sera, toute sa vie durant, hanté par cette période ; dans La nuit sera calme (1974) il dira que dans ses cauchemars il voit souvent revenir de missions ses camarades aviateurs morts au combat. Gary ne cessera de vivre entouré de fantômes…

Caméléon. Gary, qui arrivait à s’inscrire dans les horizons culturels les plus divers (il a mis peu de temps à devenir plus français qu’un français, et encore moins à devenir un écrivain américain plus sombre et plus lucide sur l’Amérique qu’un auteur local), se voyait comme un caméléon, cet inénarrable saurien connu pour sa queue préhensile et son aptitude à se camoufler en changeant de couleur de peau. Le romancier raconte cette blague dans son vrai-faux livre d’entretiens La nuit sera calme : « Il y avait une fois un caméléon, on l’a mis sur du vert et il est devenu vert, on l’a mis sur du bleu et il est devenu bleu (…) et puis on l’a mis sur un plaid écossais et le caméléon a éclaté » Il terminait parfait l’histoire en disant que le caméléon devenait fou. De là à en tirer des conclusions pour lui-même…

Cinéma. Par on ne sait trop quelle tendance regrettable les écrivains se jettent bien trop souvent à corps perdu dans des aventures cinématographiques qui s’apparentent à des naufrages. Certes, il y a des exceptions (Cocteau par exemple), mais les catastrophes sont légion, du Jour et la nuit de BHL à La possibilité d’une île de Houellebecq… Romain Gary, marié à l’actrice américaine Jean Seberg, n’a pas échappé à cet obscur désir d’écran noir… Il réalise deux films, étrillés par la critique unanime qui les a accueillis comme des curiosités parfaitement dispensables : Les oiseaux vont mourir au Pérou (1968) et Kill ! (1972). Le premier étant l’adaptation de la Nouvelle éponyme, le second se base sur un  scénario original évoquant la lutte contre les trafics internationaux de drogue. Le romancier ne réitérera pas l’expérience. On sait par ailleurs qu’il s’est essayé tardivement à la peinture. Pour finir par se débarrasser de toutes ses toiles avec fracas… Il fera passer toutes ses meilleures images par les mots.

Éléphants. Comme nous l’avons vu il y a du caméléon dans le Romain Gary, mais il y a aussi de l’éléphant. On trouve les éléphants essentiellement dans Les racines du ciel (1956) où ils font l’objet de toutes les attentions du personnage idéaliste Morel qui se met en tête de les protéger. Sur fond politique de chute prochaine de l’ « Empire » en Afrique équatoriale française, les chers éléphants de Morel, qu’il défend contre l’exploitation cruelle dont ils font l’objet par les autorités, sont aussi les symboles encombrants, paradoxalement fragiles, de vieilles idées en voie de disparition comme la fidélité ou l’honneur. A la fois roman « écolo » (la défense de la nature est un thème qui traverse toute l’œuvre de Gary), fable désabusée sur l’homme et roman d’aventure haletant (qui sera adapté au cinéma par  John Huston…) Les Racines du ciel avait inspiré ces quelques lignes à Alexandre Vialatte dans une chronique… « L’éléphant est mythologique. L’homme est plein d’éléphants. L’éléphant habite l’homme. Il a hanté tous les dessinateurs, tous les écrivains, tous les peintres. (…) L’éléphant se compose en gros d’une trompe, qui lui sert à se doucher, d’ivoire, dont on tire des statuettes, et de quatre pieds dont on tire des porte-parapluies. Dieu l’a fait gris, dit Bernardin de Saint-Pierre, pour qu’on ne le confonde pas avec la fraise des bois. » Morel aimait tant les éléphants qu’il eût voulu en être un. Ce premier chef d’œuvre lui vaut son premier Prix Goncourt.

Nice. On dit abusivement que Romain Gary et sa mère Mina ont quitté la Russie en 1928 pour s’installer en France. Ils ne se sont pas installés en France, mais à Nice, ce qui fait une grande différence. C’est sous le soleil des Alpes-Maritimes, et les pieds dans la mer méditerranée que le jeune Gary va vivre son adolescence. Mina tient un modeste petit hôtel, tandis que Romain fait ses études au lycée Masséna de Nice (qui compte parmi ses anciens élèves Apollinaire et Joseph Kessel). C’est une période bénie où – dans l’ombre de sa mère – le petit Russe découvre la vie occidentale, les femmes, cette culture française qu’il adoptera avec passion, et bientôt l’écriture… C’est dans La Promesse de l’aube (1960) que Romain Gary rendra compte, avec une grande délicatesse autobiographique, de ces années d’adolescence niçoise auprès d’une mère aimante et terriblement exigeante, qui souhaitait que son fils devienne un grand écrivain français ou un grand diplomate. Il sera les deux. Dans une page très célèbre de ce récit Gary confie : « Avec l’amour maternel, la vie vous fait, à l’aube, une promesse qu’elle ne tient jamais. Chaque fois qu’une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son cœur, ce ne sont plus que des condoléances. On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné. Jamais plus, jamais plus, jamais plus. » Parmi les réjouissances du centenaire de la naissance de Gary il est à noter la publication chez Gallimard/Futuropolis d’un album somptueux consacré à La promesse de l’aube, illustré par Joann Sfar.

*Photo : ANDERSEN ULF/SIPA. SIPAUSA30061912_000006.

Et Mahler créa la Genèse

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gustav mahler symphonie

gustav mahler symphonie

Que voulait la musique il y a tout juste un siècle ? Et en quoi son ambition se distinguait-elle radicalement de celle que l’art se donne aujourd’hui – si cependant le concept d’« ambition »  peut rendre compte de ce que cet art, qui se veut instinctif et conceptuel, exige de lui-même ? Un homme répond d’un seul coup à ces questions. C’est Gustav Mahler et le coup est d’un maître : sa IIIe Symphonie, la plus longue de l’Histoire, 1h45. On entend déjà mugir d’ennui les adeptes de l’Ircam et autres kolkhozes où, à renfort de micros et processeurs, on invente collectivement l’instantanéité des hourvaris de l’avenir : près de deux heures de musique, quelle noueuse équation pour ceux dont l’idéal est de n’en avoir pas pour leur art.

Mais il y a un siècle, un jeune Autrichien d’origine juive et fraîchement converti au christianisme écrivait une partition dont l’ambition symphonique résumait toute l’âme des siècles qui la précédaient. Le jeune maestro compose pendant l’été. Un été il reçoit à Steinbach la visite de son ami Bruno Walter[1. Chef d’orchestre, pianiste et compositeur allemand né à Berlin en 1876, naturalisé autrichien en 1911, l’année de la mort de Mahler. De celui-ci il fut l’ami et le disciple. Il lui survécut cinquante ans et travailla beaucoup à faire connaître son œuvre. Contraint à l’exil en 1938, il séjourna en France jusqu’en 1939, puis partit aux États-Unis où il put continuer à exercer son art et où il mourut en 1962.], dont on sait le destin fameux. Descendu du train, Bruno Walter admire la nature, mais Mahler interrompt ce moment de panthéisme : « Inutile de vous attarder au paysage, j’ai tout mis dans ma nouvelle symphonie ! » La phrase frappe la curiosité de Walter mais  ne choque pas ses principes : signifier le sens de la totalité et le recueillir au-delà d’elle, n’est-ce pas le rôle de la musique ? Une seule question : comment Mahler y parvient-il ? [access capability= »lire_inedits »]

Et c’est ici que la IIIe Symphonie révèle sa force. Elle rejette la structure traditionnelle en quatre mouvements pour une construction en six temps : quatre pour les règnes naturels tels qu’Aristote les a définis – minéraux, végétaux, animaux, humains ; deux pour les deux ordres surnaturels conçus par saint Thomas – les Anges et l’Absolu. Chaque mouvement exprimera ainsi la singularité d’un ordre. La musique devra donc utiliser toutes ses ressources pour suggérer le visible aussi bien que l’invisible, l’univers et sa source.

L’ambition artistique est grande mais impérieuse : Mahler refuse de travailler à moindre enjeu. En 1900, on ne souhaitait pas à l’art de s’épanouir sous le regard dogmatique d’un riquiquisme obligatoire, où l’on ne peut qu’étouffer.

La 3e Symphonie se déploie par étapes, parmi lesquelles un premier mouvement où résonne l’éveil du monde. Lorsque l’œuvre arrive au quatrième mouvement elle exprime la condition humaine : Mahler y met en notes les paroles d’un Nietzsche inhabituel évoquant l’attention que l’homme doit apporter à la profondeur cachée du silence. Loin d’incorporer un Nietzsche préconçu dont il dispose au contraire avec liberté, Mahler, au mouvement suivant, fait retentir un chœur angélique, puis parvient à l’impressionnant apogée de l’œuvre : Dieu. Car désormais la musique devient description analogique de la vie du divin. Mahler écrit ici un chant immense qui, comme la vie divine, ne connaît pas de discontinuité : la musique s’écoule sans rupture, elle est mime mobile de l’éternité. Une effraction survient à la fin, c’est le moment où Dieu décide de créer le monde : la symphonie se referme alors en cercle sur le premier mouvement auquel elle donne son sens.

Au terme des six jours de la Création, le thème du commencement et celui de la fin se joignent en une paix dont le sens du monde jaillit à chaque note. Symphonia, la « résonance intégrale » : peu d’œuvres entendent honorer mieux l’étymologie que cette 3e. C’était il y a un siècle. On n’avait pas encore inventé le bonheur : on le cherchait et on estimait insuffisant de ramasser dans le caniveau le serre-tête d’un petit plaisir pour s’en faire une couronne.[/access]

*Photo : wikicommons.

Le féminisme est-il un paternalisme?

feminisme paternalisme stereotypes

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Depuis qu’il s’est proclamé libérateur de la femme, le féminisme n’a cessé d’entreprendre et d’élargir le champ des possibles de la condition féminine. Ni putes, ni soumises les femmes revendiquent le droit d’être traitée à l’égal de l’homme.

Quand on critique le féminisme, les féministes sont toujours les premières à faire remarquer qu’il existe différentes formes de féminismes et que sous la bannière trompeuse de l’unité se cache, en vérité, une pluralité d’opinions. Pourtant, le principe d’unité qui les réunit est la profonde conviction que nous vivons (toujours) dans un système patriarcal, c’est-à-dire dans une société organisée autour, et érigée sur, la domination des hommes sur les femmes. Quant aux divergences, il semblerait que deux traditions dominent et divisent les féministes :celles qui croient à la différence entre les sexes et celles qui la nient. Au sein de ces deux « blocs » s’ouvrent ensuite tout un éventail de différentes traditions et de divergences. En Suède et dans plusieurs autres pays anglo-saxons, le premier bloc ne trouve aujourd’hui peu ou prou de défenseurs.

Celles qui nient l’existence des différences entre les sexes ne sont évidemment pas toutes insensibles aux réalités empiriques, mais elles pensent que ces différences tirent leur existence non dans la Nature mais dans l’Artifice – ou pour parler le langage du XXIème siècle – sont la résultante des constructions sociales. Une de ces constructions serait le genre, un genre puisant sa signification dans une représentation ontologique.

Cependant, le débat en France a pris une drôle de tournure lorsque il est, tout à coup, devenuillégitime de parler de « théorie » du genre. Les hérauts du genre ont brandit à sa place, l’épithète « études sur le genre ».  Mais en y réfléchissant de plus près, il existe bien ici une contradiction dans les termes. Comment peut on prétendre aux études de genre sans avoir une théorie sur le genre ?

En d’autres termes,  prétendre qu’il existe quelque chose comme le « genre » exige, en effet, de partir de l’idée que les différences entre les hommes et les femmes sont des constructions sociales. On peut donc en conclure qu’il s’agit bel et bien d’une théorie, au même titre qu’il existe une théorie de la relativité, une théorie psychanalytique ou une théorie marxiste. La théorie n’est rien d’autre qu’une manière de se représenter le monde afin de le rendre intelligible. Pourquoi alors nier cet aspect théorique qui dans d’autres domaines semblent, ne pas poser de problème ? En d’autres termes, pourquoi ne pas vouloir dire son nom ?

La réponse est politique.

Parce que la théorie des constructions sociales, (et en occurrence le genre) ne se limite guère à sa seule dimension descriptive, mais comporte bien une dimension normative. Disons les choses autrement. Un des  chevaux de bataille de la théorie du genre est le concept de « stéréotype ». Le concept « stéréotype » part de l’idée constructiviste que l’existence du genre engendre des stéréotypes renforçant la différence entre les hommes et les femmes. Ces stéréotypes auraient un impact sur le choix et les désirs des individus, ils les contraignent.Évidemment, le mot n’est ni neutre ni flatteur, exsudant même des connotations négatives puisque « stéréotype » est le contraire d’originale et l’originalité est dans la société des individus évidemment aussi bien un droit qu’un bien, mais passons. Ces « stéréotypes » expliqueraient pourquoi certains emplois seraient surreprésentés chez un sexe, tels que les infirmières ou bien les puéricultrices parmi les femmes, ou bien les plombiers ou les pompiers parmi les hommes.  Les stéréotypes encourageraient à la fois la ségrégation sexuelle des emplois et le statu quo.

On peut donc, sans trop grande difficulté, en tirer des conclusions normatives avec le scénario suivant : un sexiste convaincu – mais social-constructivistes – souscrivant à l’idée de stéréotype, défendrait alors, sur un mode conservateur, la préservation de ces stéréotypes parce qu’ils ont révélé leur efficacité (pragmatique), dans… par exemple la continuité du désir entre hommes et femmes – ou bien la stabilité de la famille etc. Il pourrait même dire, s’il est d’humeur réac, que la décadence ambiante tiendrait au fait que ces stéréotypes soient en chute libre…

Revenons alors à la part normative de l’étude de genre dans sa configuration « progressiste ». C’est elle qui a suscité tant de réfutations, d’approbations et de contradictions dans le débat public. Dans cette conception normative, on tire la conclusion que le stéréotype est un mal.Cette part normative comporte aussi son aspect politique. En premier lieu, le « stéréotype »pénaliserait ceux qui s’y opposent. Ils seraient mêmes exclus de la communauté puisqu’ils ne répondent pas aux exigences stéréotypiques.

Les hommes et les femmes qui perdurent dans ces stéréotypes  seraient aussi condamnés à ne pas être maîtres de leurs choix. Ils se sont fait avoir et surtout elles se sont fait avoir. Elles ne savent pas utiliser leur raison de manière appropriée, leur choix n’est pas délibéré, il est imprégné. Il faut donc les délivrer de leur propre inconscience devant l’influence des stéréotypes.

D’où la nécessité politique de combattre les stéréotypes .Les étudesde genre se réclament donc à la fois d’une théorie issue du « tournant culturel » et d’une praxis politique. En proclamant que les femmes ne sont pas maîtresses de leur choix, les féministes, adhérant à la conception du genre, reprennent néanmoins à leur compte le discours paternaliste. C’est-à-dire qu’ils replongent la femme dans l’état de minorité, « incapable de se servir de son entendement sans la tutelle d’un autre» (Kant). Cette fois, ce n’est pas au nom du Père mais au Non des pairs qui raisonnent, rééduquent et rectifient.

L’Histoire se répète : on parle au nom de la femme, à la place des femmes. Ses choix sont suspects.Dans le système patriarcal, elle est trop« nature », dans le système du genre elle est trop « culture »  et  donc dans les deux cas il faut la protéger.On retrouve ici l’éternelle ritournelle de la femme trop faible pour s’affirmer et se protéger (d’)elle-même. D’où la nécessite d’une avant-garde d’amazones qui vient la sauver.Les femmes doivent donc être rééduquées par la voie de celles qui ont atteint leur majorité (un poste au CNRS, au Monde ou au Parlement). Oui, le féminisme du genre est bel et bien un paternalisme.