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L’UMP au bord du gouffre financier

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La dette de l’UMP dépasse les 74 millions d’euros. On peut comprendre la stupeur des militants. Mais il ne faut pas s’en étonner. Ceux qui dirigent l’UMP sont les mêmes que ceux qui ont dirigé la France pendant quinze ans.

La dette française a presque été multipliée par deux entre 1992 et 1997 sous Balladur et Juppé (Sarkozy étant ministre du budget de Balladur), passant de 400 à 785 milliards d’euros. Elle s’est stabilisée à 800 milliards d’euros quand la gauche de Jospin a gouverné de 1997 à 2002. Elle a à nouveau bondi de 800 milliards à 1200 milliards (+ 50%) sous Raffarin et Villepin (Sarkozy ayant encore fait un passage aux finances, et Copé au Budget). Elle s’est ensuite envolée de 1200 à 1800 milliards (+ 50 % encore) sous Fillon (Sarkozy étant alors président de la République).

Autrement dit, en quinze ans de gestion des finances françaises par la droite, la dette a plus que quadruplé.
Il faut dire que le creusement de la dette est une spécialité de la droite française. Elle est même championne du monde dans sa catégorie. Les déboires de l’UMP ne sont certes qu’un épiphénomène, mais très significatif : les Sarkozy, Juppé, Copé, Raffarin, Fillon et consorts qui ont dirigé ou dirigent l’UMP ont aussi dirigé la France. Avec les mêmes résultats catastrophiques.

François Fillon a déclaré en entrant à Matignon qu’il prenait la tête d’un pays ruiné (par Balladur, Juppé, Raffarin et Villepin…). Il l’a rendu encore plus ruiné que ruiné. Peut-être sera-t-il élu à la tête de l’UMP. Il pourra encore déclarer qu’il prend la tête d’un parti ruiné (par Copé). Il pourra le ruiner un peu plus à son tour.

Pourquoi cette fatalité ? Dans tous les pays occidentaux, l’ordre naturel des choses est que la droite assainit les comptes par une politique rigoureuse avant de laisser la place à une gauche plus dispendieuse. En France, c’est l’inverse, la droite creuse les déficits, laisse s’envoler la dette dans des proportions considérables avant de laisser la place à un gouvernement de gauche qui doit assainir les comptes par une politique de rigueur.

Pourquoi la droite qui se dit du côté des entreprises n’est même pas capable de gérer une PME comme l’UMP ? Parce que, pour reprendre une expression de Dominique Jamet, ce n’est pas « la droite la plus mal à droite du monde », c’est vraiment la droite la plus maladroite du monde. Parce que ces hauts fonctionnaires formés à l’ENA qui haïssent les fonctionnaires, ces avocats sans clients, ces magistrats sans juridiction, ne connaissent absolument rien à l’économie. Ils n’ont jamais gagné un centime de leur vie, ils n’ont fait que vivre des indemnités que leur accordent les citoyens ou les militants de leur parti. Ils n’ont jamais eu à gérer un budget, ils ont toujours vécu sur les fonds de la République. Et comme dans l’affaire Bygmalion, ils considèrent que le budget est sans fond et qu’ils peuvent puiser dedans sans retenue.

Leur confieriez-vous vos économies ? Moi pas.

*Photo : Images money.

Mon ami Pierre Katz

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1. Quand Yalom rencontre Berger.

La plus grande angoisse d’Irvin Yalom, quand il était ado : ne pas trouver de filles pour une boum. Il est devenu professeur de psychiatrie et a écrit des récits fabuleux : La Méthode Schopenhauer,   Et Nietzsche a pleuré,  Le Jardin d’Épicure.

La plus grande angoisse de Bob Berger quand il était ado : être repéré par les nazis hongrois. D’une manière surprenante, c’est un flic de Budapest qui l’a sauvé. Il a émigré à 18 ans, seul, aux États-Unis, où il est devenu professeur de cardiologie.

Irvin et Bob sont maintenant des retraités. Amis depuis leur première rencontre à la fac de Washington, ils n’ont jamais abordé de sujets graves. Irvin préférait ignorer le passé de Bob. Et Bob ne voulait pas en parler. Cela tombait bien. Et puis, un jour, il est arrivé une curieuse aventure à Bob, alors qu’il se trouvait à l’aéroport de Caracas. Il a éprouvé le besoin de la raconter à son vieil ami Irvin. Et c’est ainsi que, cinquante ans après, le passé a fait retour dans le présent.

Yalom a été bouleversé. Bob l’a réconforté : « On s’habitue à tout », lui a-t-il dit. Yalom a réprimé un tremblement et hoché la tête en murmurant : « Bien sûr ». Jusqu’alors, ils avaient passé leur temps à plaisanter. Pour la première fois avant de se séparer, ils s’étreignirent. Puis, lentement, ils s’éloignèrent vers leurs nuits peuplées de rêves pour l’un, de cauchemars pour l’autre. Les confidences de Bob à Irvin relatées dans  En plein cœur de la nuit  m’ont rappelées celles de Pierre Katz, un ami de fac à Lausanne, déporté encore enfant avec toute sa famille, excepté son père fusillé, à Bergen-Belsen. Lui non plus n’avait pas les mêmes rêves que moi. Mais il aurait été indécent de s’apitoyer. Nous partagions tous les deux la même admiration pour Julien Green. Il lui avait écrit. Moi aussi. Julien Green lui avait répondu. Ce fut le début de leur correspondance. Même si j’en éprouvais un peu de dépit, je m’en réjouissais pour Pierre. Il n’y avait guère que Julien Green pour le comprendre. Moi, je m’intéressais trop aux filles. Et quand je le voyais chez lui dans sa robe de chambre élimée, j’avais trop peur de chialer. Nous goûtions un sorbet à la mangue et il jouait avec ses deux petites filles. Il me parlait de la couleur de son angoisse : elle était bleue, parfois si bleue qu’il se mettait à trembler. Je n’ai jamais osé le prendre dans mes bras. Et je ne saurai jamais si j’ai eu tort ou raison. [access capability= »lire_inedits »]

 

2. Division IV.

Si je pense à Pierre Katz, c’est que sa fille, Hélène, m’a envoyé un opuscule, Division IV,  qu’il avait publié en 1970, à Lausanne, dans le quotidien  Le Peuple  où nous avions travaillé ensemble. C’était un tiré-à-part, modeste comme son auteur, mort à Lausanne le 15 avril 2011. Il était né en Roumanie, en Transylvanie précisément, le 8 janvier 1941. Il eût mieux valu naître en Suisse, mais enfin, suisse, il l’était devenu et exhibait son passeport d’un beau rouge qui portait la mention : « Ce passeport à été établi sur la base de l’acte de naturalisation du 17 mai 1965 », ce qui montre bien, ajoutait Pierre K. que je suis né ailleurs, probablement près du château de K. , ou de l’endroit sinistre où K. fut égorgé.

Être né au mauvais endroit au mauvais moment conduisait parfois Pierre K. à l’hôpital psychiatrique de Cery,  sur les hauts de Lausanne. Une forme d’internement qui n’était pas sans rappeler les années passées à Bergen-Belsen. Quand des malades lui demandaient ce qu’il faisait là, il répondait simplement : « Je suis un littéraire qui a les nerfs malades et qui crève d’angoisse. » Les Valium 10 qu’il ingurgitait étaient bleus comme son angoisse. Mais rien ne le soulageait tant que de recevoir une lettre de Julien Green, qu’il aimait comme un père − le sien, je l’ai déjà dit, ayant été tué d’une balle dans la nuque par un SS sous ses yeux.

Pierre relisait aussi Kaputt,  de Malaparte, sur l’unique chaise de sa chambre qui sentait l’encaustique et la propreté. Il se demandait ce qui n’était pas « kaputt ». Il se demandait si l’histoire de ces juifs que l’on pendait avec leur chien était vraie. Il se demandait si le seul progrès dans notre monde ne sera pas un progrès vers plus de souffrance. Il pensait aussi à Kafka qui était mort en hurlant à son médecin : « Docteur, tuez-moi, sinon vous êtes un assassin ! » Mais il était en Suisse et des déesses bienveillantes  − Mesdemoiselles Roche, Ciba, Sandoz et Geigy − gommaient parfois ses angoisses, même si Pierre n’oubliait jamais que tout était truqué et que, dans sa somnolence,  il voyait tant de gens qui l’angoissaient se jeter  sur son angoisse pour l’assommer.

 

 3. La chasse aux forsythias.

Un jour, Pierre Katz éprouva le besoin de revoir l’hôpital psychiatrique de Cery avec sa fille, Hélène. Elle ne savait pas encore ce que le destin avait réservé à son père. Il envisageait de lui en parler tout en cherchant des forsythias. Il éclatait d’angoisse. Sa fille le percevait intuitivement. Arrivé devant la clinique, il lui dit :

« Tu sais, Hélène, on enferme beaucoup de gens.

– Où ça, papa ?

– À Auschwitz, par exemple. »

Et lui revint en mémoire, comme une chanson, cette phrase de Primo Levi : « …en vue des monts Beschides, les montagnes mêmes qui barraient le lugubre horizon d’Auschwitz. »

« Tu as été enfermé à Auschwitz ? demanda l’enfant.

Non, à Bergen-Belsen seulement.

– C’est loin d’ici ?

– Oui, répondit Pierre en riant, plus loin que la clinique.

– Et pourquoi tu as été enfermé à Bergen-Belsen ? Tu étais malade ?

– Oui, malade. Oui, je souffrais de judéité…

– Je ne comprends pas, papa. »

Il est préférable parfois de ne pas comprendre. Pas trop vite, tout au moins. [/access]

*Photo : MARY EVANS/SIPA/51164245_000001

Mondial de football : l’équipe de France a fait oublier 2010

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Dans toutes ses affaires, des plus grandes aux plus insignifiantes, la France a le génie de l’excès: c’est affligeant ou c’est sublime, c’est rarement passe-partout. En quart de finale de la coupe du monde 2014, la France est néanmoins partie sur la pointe des pieds, comme elle était rentrée dans ce mondial, après un match ennuyeux contre une Allemagne à peine mieux inspirée. En lieu et place de la revanche historique, c’est une défaite concédée sur un coup de tête suivie d’une laborieuse confrontation entre deux équipes lessivées a été offerte au spectateur d’un Maracana surchauffé. Si l’équipe de France n’a pas tenu sa revanche, elle a obtenu du moins sa rédemption. A défaut d’effacer 1982, 2014 a fait oublier 2010, ce qui n’est pas rien.

L’humiliation de Knysna a certainement eu un retentissement aussi important dans l’histoire du football français que la victoire de 1998. Il fallait donc mettre en place une stratégie qui permette de faire oublier rapidement que le rêve de l’équipe « Black-blanc-beur » championne du monde s’était douze ans plus tard transformé en vaudeville sordide pour enfant gâtés du ballon rond, à tel point que tout le monde a poussé un grand soupir de soulagement quand les petits cadors boudeurs se sont faits sortir par l’Afrique du sud à l’issue du premier tour en 2010. Le supplice avait beau avoir pris fin, il a laissé des traces, difficiles à effacer. Le coup de boule de Zidane en finale de la coupe du monde 2006 avait été le point de départ d’une lente descente aux enfers qui semblait ne plus devoir prendre fin. Il aura donc fallu que deux anciens médaillés de 1998 viennent au chevet du grand corps malade de l’équipe de France pour lui redonner vie.

Qu’elle a été longue la convalescence de cette équipe de France avec laquelle il fallait repartir de moins que zéro! Laurent Blanc, qui a hérité de la difficile succession de Raymond Domenech, s’y est cassé les dents mais a eu le mérite de sortir la sélection nationale de l’ornière en l’emmenant jusqu’aux quarts de finale de l’Euro 2012 avec un groupe partiellement renouvelé. Il restait néanmoins beaucoup à faire pour Didier Deschamps qui prenait sa relève avec en point de mire la Coupe du monde 2014. Et puis, comme écrivait Péguy, il y eut des prodromes, des signes annonciateurs d’une thérapie réussie et d’une résurrection. Ce fut tout d’abord la qualification inespérée et ce 3-0 contre l’Ukraine que plus personne n’attendait en novembre 2013. Puis, un par un, tous ceux qui symbolisaient le désastre de 2010 sont rentrés en coulisse, laissant la place à une équipe plus jeune, plus inexpérimentée mais aussi plus prometteuse. Le principal responsable du psychodrame sud-africain, Nicolas Anelka, avait bien peu de chances de réintégrer l’équipe de France après l’épisode de Knysna. Il a pris finalement la décision de démarrer une seconde carrière de maître-quenellier sur les pelouses anglaises en décembre 2013, alors même que ses anciens coéquipiers relevaient la tête et qualifiaient in extremis la France face à l’Ukraine. Anelka définitivement écarté et Ribéry victime d’une providentielle blessure, c’était donc le spectre funeste de 2010 qui cessait quelque peu de planer sur la nouvelle équipe de France. Il ne restait plus à Didier Deschamps qu’à redonner à cette équipe une personnalité un peu plus en accord avec ce que pouvaient en attendre ses supporters. On a pu voir clairement que l’éviction de l’ordurier Samir Nasri obéissait à cette logique: valoriser l’esprit de groupe et la retenue, fût-ce au détriment de la performance individuelle. Nasri pouvait toujours se consoler en organisant des concours d’injures avec sa rombière qui semblait aussi bien se débrouiller que lui dans ce registre. Restait à Didier Deschamps à peaufiner la communication des Bleus, cru 2014, et, en la matière, il a su se montrer aussi efficace que ses joueurs sur le terrain, employant quelques artifices rhétoriques éprouvés.

Les Antiques et les Humanistes de la Renaissance ont développé un certain nombre de figures de style que le football s’est fait fort de réemployer avec parfois plus ou moins de bonheur. Les commentateurs ont ainsi fréquemment recours à l’hypotypose rhétorique, dont l’efficacité repose sur « un artifice de représentation de l’idée »[1. Bernard Dupriez. Gradus, les procédés littéraires. Editions 10/18. 2003. p. 240.], une invention visuelle propre à mettre les faits sous les yeux du spectateur en employant le pathos plutôt que l’argumentation[2. Ainsi que dans le sac de Troie décrit par Virgile dans L’Enéide, livre II.]. Passé maître dans ce type de rhétorique, Thierry Roland a imposé des figures de style devenues des classiques que les écoliers de France sont appelés à apprendre par cœur durant encore quelques générations. Ainsi :

 

Il a été fauché,

Comme un lapin

En plein vol,[3. Thierry Roland. Goal volant et austres creastures estraordinaires. Editions Fabula. Paris, Saint-Germain. 1982.]

Ou encore le merveilleux :

 

Le ballon est allé

dans le zig

Et lui est allé

dans le zag,[4. Thiery Roland. J’ai ! J’ai ! Editions Maillot. 1978.]

 

Seul rescapé de la coupe du monde de 2010, Patrice Evra n’est, semble-t-il, pas resté traumatisé par l’événement et cultive, quant à lui, un style rhétorique plus épidictique, c’est-à-dire usant avec force de l’éloge ou du blâme pour frapper l’esprit de l’auditoire. Interrogé lors d’une conférence de presse du Mondial 2014 sur sa responsabilité dans le fiasco de 2010, l’ancien capitaine des Bleus a coupé court à toute critique en employant un fort bel artifice, répondant à ses détracteurs :

 

Je m’aime tout le temps

Le Pat de 2010 et de 2014

Je les kiffe tous les deux[5. Patrice Evra. Le panégéryque du Moi. Editions du Narcisse. 2014.],

 

Laissant Patrice Evra à son éloge et abandonnant Samir Nasri à Juvénal, Didier Deschamps s’est employé lui aussi à travailler la rhétorique épidictique, allant plutôt, cependant, dans le sens du blâme que celui de l’éloge, comme quelques joueurs trop turbulents ont pu rapidement en faire l’expérience. Il faut dire que les entraîneurs de football sont sans doute les plus rodés en la matière, habitués qu’ils sont à être portés au pinacle un jour et voués aux gémonies le lendemain, souvent avec quelques raisons, comme ce fut le cas avec l’étrange Raymond Domenech.

On a donc vu Didier Deschamps s’acharner à faire renaître, par la magie de la rhétorique, des vertus depuis bien longtemps oubliées en équipe de France, telles que l’humilité et l’esprit d’équipe, en sanctionnant avec douceur les poussées d’infantilisme, en coupant court aux caprices de starlettes et surtout en n’hésitant pas à en rajouter systématiquement et en toute occasion une couche dans la célébration du collectif. En aucun cas il ne s’agissait de sortir du Mondial 2014 comme de celui de 2010, accompagné des mots de Quintilien : « Il me semblait voir les uns entrer, les autres sortir, certains que les beuveries de la veille faisaient bâiller. Le sol était sale, gluant de vin, jonché de couronnes à demi fanées et d’arrêtes de poissons » À force d’accolade démonstratives, d’embrassades répétées et de sages déclarations, il a fini par advenir ce à quoi l’on ne croyait plus : la France s’est vue dotée d’une véritable équipe. Pas seulement un agrégat improbable de grands gamins infatués et caractériels, non ! Une véritable équipe de football avec des vrais morceaux de joueurs dedans qui se passent la balle intelligemment et disputent de véritables matchs !

Un mélange d’humilité étudiée et d’entêtement bien renseigné, voilà ce que fut la rhétorique à la Deschamps: une excusatio propter infirmitatem ou figure de la « modestie affectée » qui vise à construire un ethos empreint d’une modestie de bon aloi. Reste à savoir si cette stratégie de communication efficace ne se révélera sur la durée n’être qu’une stratégie. Les grandes messes footballistiques ont ceci d’intéressants qu’elles révèlent en partie les évolutions des sociétés. Le spectacle offert en 2010 était affligeant, celui de 2014 encore préoccupant. L’équipe de France s’est au moins montrée un peu plus digne mais les laissés pour compte comme Ribéry ou Nasri ont démontré, même hors compétition, qu’ils étaient encore capables de faire parler d’eux de la manière la plus détestable. Souhaitons qu’ils ne reviennent tout simplement jamais et aillent cultiver leur rhétorique égotique sur d’autres terrains de jeux, ce serait la plus belle victoire de cette Coupe du monde pour la France.

*Photo : Ben Queenborough/BPI/RE/REX/SIPA. REX40329310_000135. 

Sacré Foucault!

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Quoi de neuf sur le front religieux ? On apprend – tétanisés – par de grandes affiches dans Paris, et par des articles hagiographiques dans toute la presse autorisée, que l’ex-otage des FARC – et madone écologiste victimaire de toutes les femmes otages – Ingrid Betancourt revient sur le devant de la scène. Grâce à un livre : La ligne bleue (Gallimard). Le nom seul d’Ingrid Betancourt nous renvoie aux heures les plus sombres de l’idolâtrie-pour-tous et des grands mouvements collectifs d’amour aux « grands absents », otages ou autre, dont les visages gigantesques ornaient il y a peu encore certaines façades d’hôtels de villes hexagonaux. On se souvient de ces foules recueillies, déposant de petites bougies pour-que-personne-n’oublie, ou encore pleurant à chaudes larmes. Ingrid nous revient donc, plus madone médiatique que jamais. Elle a trouvé Dieu. Libération nous apprend que l’ex-députée écologiste colombienne est redevenue étudiante, et prépare à Oxford un doctorat sur la « théologie de la libération » ; « C’est une théologie née en Amérique latine et qui a utilisé des éléments marxistes pour analyser les Écritures » résume-t-elle. L’héroïne mystique de son roman est, nous dit-on, souvent prise de visions… Prions qu’elle échappe aux Prix littéraires, sinon la Mairie de Paris serait bien foutue d’orner à nouveau la façade de l’hôtel de ville du portrait de Sainte-Ingrid, afin de célébrer sa gloire et sa félicitée.

Aux illustres inconnus, la Patrie reconnaissante ! La religion des hommes illustres se pratique au quotidien à Paris intra-muros dans un endroit terrifiant, appelé le Panthéon ; temple des courants d’air où l’on stocke les dépouilles de grands hommes et des grandes femmes qui n’ont absolument rien demandé. Quiconque garde un œil sur l’’illustre édifice – exigeant un sérieux resserrage de boulons depuis des lustres – a immanquablement observé qu’une vaste bâche a été étendue sur son pourtour durant les travaux. Une bâche composée de portraits d’inconnus illustres. Non, pardon, d’illustres inconnus. C’est l’œuvre d’un artiste nommé « JR », et dont le plus ardent désir – certainement – consistait à exposer publiquement ces faciès obscurs… Il y a peu, les plus hautes autorités ont cru bon d’interroger sur le web les français sur qui devait intégrer le Panthéon. Une association féministe souhaitait que Simone de Beauvoir pénètre dans l’édifice. J’ai personnellement voté pour Zinedine Zidane et Mimie Mathy, qui sont les français préférés du Journal du Dimanche. J’ajoute, ce jour, Benzéma, malgré la contre-performance de l’équipe de France de hockey sur gazon…

Religion, encore ! Nous apprenons qu’un portrait géant de Michel Foucault a été étendu non-accidentellement sur la Mairie du 4ème arrondissement de Paris. Retour aux portraits géants, donc. Michel Foucault, cette fois-ci. Foucault, le philosophe, pas l’autre. L’AFP nous informe : «  Il y a trente ans, disparaissait le philosophe Michel Foucault : pour célébrer cet anniversaire, un portrait géant de ce professeur au Collège de France et militant, a été hissé mercredi sur la façade de la Mairie du 4e à Paris. » Christophe Girard, maire du 4e arrondissement de Paris et conseiller régional d’Ile-de-France ajoute, pieusement : « L’homme, le militant et le philosophe manquent mais continuent à nous éclairer ».

Amen.

Israël-Palestine : un conflit en état de décomposition avancée

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L’enlèvement et l’assassinat de trois adolescents juifs en Cisjordanie, suivi de celui d’un jeune palestinien de Jérusalem par des extrémistes juifs, arrêtés quatre jours après leur crime abominable, est-il le prélude à un nouvel embrasement entre la Méditerranée et le Jourdain ? On le croirait à lire les commentateurs habituels  du conflit israélo-arabe, dont le moindre des défauts est de lire le présent avec les lunettes du passé. En l’occurrence, la grille d’analyse des « experts » du Monde ou  de Libération, suivis par le banc de poisson des médias français, se résume, en gros, à l’axiome selon lequel les mêmes causes engendrent les mêmes effets : comme en octobre 2000, après l’échec des négociations de Camp David, l’exaspération des Palestiniens devant l’intransigeance des dirigeants israéliens provoque un soulèvement populaire, désigné sous le nom d’Intifada, auquel la direction palestinienne, d’abord débordée, donne un cadre militaire et une stratégie politique.

Ce qui se passe aujourd’hui devrait, au contraire, mettre à mal l’idée reçue de la « spontanéité » de l’Intifada dite d’Al-Aqsa, et valider l’analyse de ceux qui pensent qu’elle a été préparée et déclenchée par feu Yasser Arafat pour conforter un pouvoir vacillant au sein de l’OLP en lançant son peuple dans une aventure suicidaire. L’intifada Al-Aqsa a été vaincue, avec pour conséquence la déstructuration du mouvement national palestinien, marquée non seulement par l’affrontement entre le Fatah et le Hamas, mais également par l’autonomisation des diverses composantes de la société palestinienne. En Cisjordanie, L’Autorité palestinienne n’exerce son autorité que sur l’appareil administratif et sécuritaire, distribuant  des  salaires et prébendes financées par la communauté internationale à une large clientèle liée au Fatah. C’est la «  bourgeoisie » de Ramallah, dont la relative prospérité tranche avec la déréliction de la majorité de la population. Les camps dits de réfugiés (en fait des quartiers  entiers des principales villes des Territoires) disposent de leur propre organisation, dirigée par des patrons locaux, souvent mafieux, la survie matérielle des populations étant assurée par les subsides de l’UNRWA, organisme de l’ONU. Le reste de la population, délaissée par l’Autorité palestinienne, s’en remet aux vieilles structures tribales et aux œuvres sociales animées par les mouvements islamistes radicaux financés par les monarchies du Golfe.

L’assassinat des trois jeunes Israéliens a été attribué au Hamas par Benyamin Netanyahou. C’était tactiquement habile pour faire exploser plus rapidement que prévu la fausse réconciliation entre Mahmoud Abbas et le Hamas, mais ne correspond qu’imparfaitement à la réalité. Les auteurs de ce crime  appartiennent au clan des Qawasmeh, tribu implantée dans la région d’Hébron, réputée soutenir les islamistes au pouvoir à Gaza. Mais ce groupe dont l’influence s’exerce sur près de dix mille personnes, agit surtout pour son propre compte mélangeant allègrement combat politique et activités « économiques » de type crapuleux, y compris en relation avec les diverses mafias israéliennes. Les services de renseignements de l’Etat juif estiment que ce enlèvement avait pour objectif d’obtenir la libération de prisonniers, politiques et de droit commun, membres de ce clan, qu’ils soient détenus dans les geôles israéliennes ou dans celles de l’Autorité palestinienne. Le modus operandi de cette opération, réalisée de manière artisanale, et non pas avec la rigueur militaire de celle ayant abouti à la capture du soldat Gilad Shalit en 2006 conforte cette hypothèse, tout  comme la condamnation immédiate et radicale de ce rapt par Mahmoud Abbas, en dépit d’une opinion publique acquise à la cause des ravisseurs. L’opération «  Gardiens de nos frères » déclenchée par Tsahal pour tenter de récupérer les jeunes gens, en dépit de son ampleur et de sa fermeté, n’a provoqué  qu’une riposte de faible intensité des groupes militants palestiniens qui n’ont pas reçu de soutien de l’appareil militaro-sécuritaire de Ramallah, contrairement à ce qui s’était passé lors du déclenchement de l’Intifada Al-Aqsa.

Les manifestations consécutives à l’assassinat par un groupe d’extrémistes nationalistes juif d’un jeune arabe du quartier de Shouafat, au nord de Jérusalem, ont été d’une ampleur limitée, ne rassemblant que quelques centaines de jeunes, de surcroît dans des zones totalement sous le contrôle politique et sécuritaire israélien, Jérusalem est et quelques localités arabes israéliennes (Nazareth et Taybeh). Leur ampleur est comparable aux débordements qui ont suivi, en France, les exploits au Mondial de l’équipe d’Algérie

La situation à Gaza est plus complexe : très affaiblie par la perte du pouvoir en Egypte par les Frères musulmans, la direction du Hamas est plus isolée que jamais, géographiquement et politiquement. Elle est contestée à l’intérieur par les jihadistes émules de l’Etat islamique en Irak et au Levant (ESIS, ou Daech en arabe), et se voit contrainte de démontrer qu’elle reste le principal adversaire militaire palestinien de l’Etat juif en tirant des salves de roquettes sur le sud d’Israël. Mais, en même temps, elle transmet par tous les canaux possibles à Netanyahou que le Hamas n’a aucune intention de franchir la ligne rouge consistant à utiliser son arsenal de fusées à moyenne portée pour provoquer des dégâts matériels et humains dans les grands centres urbains et économiques d’Israël. La principale garantie de la survie  de cette direction réside dans la crainte d’une majorité dirigeants israéliens de devoir réoccuper la bande de Gaza, ou de voir s’installer dans ce territoire un chaos propice à la prise du pouvoir par les partisans du Califat une fois l’infrastructure du Hamas détruite par Tsahal…

Pour Netanyahou, la résistance palestinienne ne constitue donc plus un danger stratégique majeur, et les préoccupations du premier ministre sont plutôt concentrées sur l’évolution de la situation en Syrie, et surtout en Jordanie, prochain objectif annoncé des jihadistes de l’ESIS. La perspective de voir les hommes d’Aboubakr Al-Baghdadi s’installer sur les rives du Jourdain gagne en probabilité en raison de l’impopularité croissante de la monarchie au pouvoir à Amman et de la « fatigue » du gendarme américain. Dans ce contexte, Israël, l’Autorité Palestinienne et le Hamas de Gaza sont objectivement liés par la conviction que le maintien, vaille que vaille, du statu quo actuel est provisoirement la moins mauvaise des solutions.

En Israël, la droite nationaliste dure, celle d’Avigdor Lieberman et de Naftali Bennett, ne partage pas cette analyse, et voudrait profiter de l’émotion d’une opinion brusquement réveillée de sa relative quiétude par le triple assassinat de Hébron pour « liquider définitivement les bases terroristes » en Cisjordanie et à Gaza. Benyamin Netanyahou se retrouve ainsi dans une situation similaire à celle d’Ariel Sharon au moment de l’évacuation de Gaza en 2005, harcelé par les va-t-en guerre de droite et d’extrême droite, et contraint d’effectuer des choix en contradiction apparente avec la politique qu’il incarnait jusque là. On ne naît pas homme d’Etat, on le devient…

*Photo : Rafael Ben-Ari/Cham/NEWSCOM/SIPA. SIPAUSA31300523_000007.

De quoi la haine de Sarkozy est-elle le nom?

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nicolas sarkozy badiou

« De quoi Sarkozy est-il le nom ? ». Alain Badiou, philosophe maoïste, avait fait un retour remarqué sur le terrain politique avec la publication de ce pamphlet brillant. Sorti quelques mois après l’élection de Nicolas Sarkozy, l’ouvrage, s’il n’était pas très convaincant dans les réponses qu’il donnait à la question, fut la première manifestation d’une sarkophobie qui, dans la suite du quinquennat, allait atteindre des records. François Hollande nous démontrera par la suite, que les records étaient faits pour être battus. Mais l’objectif de Badiou était l’explication d’une adhésion qui avait offert à Nicolas Sarkozy une élection assez large. Celle-ci n’était pas uniquement due à la nullité de la candidate que le parti socialiste avait cru nécessaire de lui opposer. Pourtant, cette adhésion se transformera par la suite en un rejet massif qui donnait des écarts de 20 points avec François Hollande dans les sondages à deux mois de l’échéance de 2012. L’écart final réel fut étroit, car lorsque l’on est dans l’isoloir, le vote à une élection présidentielle redevient chose sérieuse. Pourtant, le rejet a quand même en partie fonctionné et l’élection de François Hollande est bien une élection par défaut. On aurait pu penser alors que la sarkophobie souvent primaire et parfois compulsive dont  l’ancien Président avait été l’objet allait s’apaiser une fois celui-ci parti. Eh bien pas du tout ! C’est pire. Il continue à exercer une trouble fascination pouvant confiner parfois à la névrose.

Je crois nécessaire à ce stade, de prendre une petite précaution. Je n’ai jamais aimé l’homme politique Sarkozy. Il incarne un courant que j’ai toujours combattu et une manière de faire de la politique qui m’est étrangère. Je n’ai jamais voté pour lui, et même si l’équation de 2002, où je n’avais eu aucun mal à voter Jacques Chirac, se représentait en 2017, il est tout à fait possible que je me dispense du vote antifasciste cette fois-ci. C’est dire…

Je reste pourtant vraiment interloqué par les réactions étranges que l’ancien président continue à provoquer. Le feuilleton des gardes à vue et mises en examen à grand spectacle de la semaine dernière a permis d’illustrer une fois de plus la typologie particulière de ses ennemis. Répondons rapidement à la question de savoir si l’ancien Président fait l’objet d’un traitement judiciaire particulier. C’est l’évidence. La scansion chronologique des procédures qui, de près ou de parfois très loin, le concernent, la nature des incriminations, leur nombre, le caractère parfois carrément artificiel de celles-ci l’établissent suffisamment. Les acrobaties permettant de le rattacher à des affaires qui lui sont étrangères, tout cela montre bien qu’il est une cible prioritaire. Et puis il y a les libertés prises avec les principes du procès pénal équitable. Écoutes téléphoniques à large filet maillant dérivant, violation du secret professionnel des avocats, garde à vue inutiles, mises en examen nocturnes (?). Juges d’instruction dont on dit, sans qu’il y ait de réaction, qu’ils n’instruisent pas mais qu’ils « construisent » (à charge et à décharge ?). Ou en décrivant par le menu l’inimitié personnelle qui les oppose au justiciable Sarkozy. L’origine de ce traitement particulier est un autre débat. Affaire d’État, vous diront les amis de l’ancien Président, fonctionnement normal de la justice, vous diront les hypocrites, procédures justifiées par ses turpitudes, vous diront les autres. De toute façon, en l’état actuel, ce débat ne mènera à rien, trop d’intérêts convergents et de raisons objectives emmènent Nicolas Sarkozy, et maintenant ses amis, dans la seringue.

L’énorme impopularité du pouvoir socialiste dont les catastrophes électorales du printemps ont été le reflet provoque fort normalement chez ses dirigeants des angoisses. Notons au passage que l’instrumentalisation médiatique des affaires n’a eu aucune influence sur le vote. Ce qui n’a pas dû surprendre Patrick Balkany et Jacques Mellick. Alors il y a ceux qui craignent son retour, d’autant plus, qu’ils se savent faibles, et que cet adversaire-là est dangereux. Alors, si la justice pouvait nous en débarrasser… En attendant, on va tout faire pour le disqualifier. Comme Michel Sapin par exemple, qui respectant autant la présomption d’innocence que l’avait fait Sarkozy pour Colonna ou Villepin, et oubliant tout sang-froid, le traite publiquement de « malfaiteur ». Les autres seconds couteaux (voir carrément premiers) n’étant pas en reste, n’expriment à cette occasion que leur peur de le voir revenir.

Et puis, il y a les gens de la famille. Ceux qui entendent bien profiter de l’occasion. Qui ont bénéficié du règne, et pour lesquels leur ambition et l’aversion qu’ils ont pour le personnage qu’il a fallu supporter, l’emportent sur la reconnaissance pour les prébendes reçus. Alain Juppé piteusement défait aux législatives de 2007 dont on avait refait un ministre d’État, n’hésitera pas à accuser Nicolas Sarkozy de ne pas respecter l’État en critiquant la justice. Pour ceux qui se rappellent son attitude à l’audience du tribunal correctionnel de Nanterre, ou ses réactions lorsque le procureur de Paris lui avait demandé de déménager de la rue Jacob, cette intervention prend une certaine saveur. Il sera suivi sur ce terrain par Jean-Louis Debré, oubliant que pour Jacques Chirac il avait dit exactement le contraire. Soyons charitables, et ne parlons pas de François Fillon ou de Xavier Bertrand.

Et puis, il y a les autres, tous les autres, tous ceux qui le détestent, sont terrorisés à l’idée de le revoir en politique et ne comprennent pas qu’il ne soit pas déjà en prison. J’ai, dans cette catégorie-là, plein d’amis, avec lesquels la discussion est impossible. Leur rapport au réel en est modifié. Lorsque l’on argumente sur l’instrumentalisation des médias et de la justice, lorsque l’on avance des faits ou des éléments concrets, des informations irréfutables, il y a toujours une explication. Le corporatisme des avocats, l’insoupçonnabilité évidente des magistrats du mur des cons, le caractère sacré du journalisme d’investigation etc, etc… Et l’on n’est pas loin d’entendre la phrase : « avec Sarkozy, la fin justifie les moyens, on a le droit ». La lecture des commentaires d’articles ou de Facebook, y compris de la part de gens par ailleurs intelligents et pondérés, renvoie plutôt à l’éructation qu’à la réflexion.

C’est cette troisième catégorie qui est la plus curieuse. Pour les deux autres, on ne voit s’exprimer au fond, que des sentiments très humains. En revanche, je reste interloqué par l’aversion provoquée par quelqu’un, certes peu sympathique, homme politique médiocre comme l’époque en produit, mais que l’on connaissait et pratiquait depuis déjà longtemps. Que son passage à l’Élysée en ait fait ce repoussoir, suscite quand même une grosse interrogation. Serait-ce parce que, abaissant la fonction présidentielle, il a tué le premier corps du Roi ? Son plus grand péché serait-il un régicide ?

Mais c’est là le premier argument que je mettrais en avant, auprès des Sarkophobes compulsifs. François Hollande, qui l’a remplacé dans la fonction, a été plus loin. Le premier corps du Roi est désormais en état de décomposition avancée. Et à la haine a succédé le mépris rageur. Pas sûr que ce soit mieux. Manuel Valls n’a pas tort de parler de Berlusconisation de la politique française. Au rythme d’une ouverture d’information judiciaire par jour, le seul moyen désormais pour Nicolas Sarkozy d’échapper à cet acharnement sera de se représenter en 2017. Pour probablement être réélu. Ce qui n’est pas vraiment une bonne nouvelle.

Discours de Vauvert : Valls n’est ni Renzi ni Roosevelt

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valls renzi vauvert

Hier, le Premier ministre a célébré son centième jour à la tête du gouvernement français. De son discours de Vauvert, restent quelques sentences, dont les accents grandiloquents rappellent ses talents de tribun.  Mais, malgré sa popularité dans les sondages, les résultats du tournant annoncé se font attendre.

Dans son élan, Valls a salué Mitterrand en reprenant à son compte son vieil adage : « Ne pas bouger, c’est commencer à perdre », une manière d’imposer sa posture d’électron libre du parti, histoire aussi de poser en président bis. En orchestrant le bilan de ses cent jours à Matignon, Valls n’a sûrement pas essayé d’évoquer Napoléon, une référence qu’il s’est « défendu de faire sienne ». Reste alors le rapprochement symbolique avec d’ autres « Cent jours », un parallèle plus pertinent, ceux du début de la présidence de Franklin Roosevelt, lorsque fut lancé le New-Deal, un moment important où s’amorça le changement d’état d’esprit de toute une société. Sauf que, malgré lui, les Cent jours de Valls, au moins par leur issue, ressemblent davantage à ceux de Napoléon qu’au départ en fanfare de Roosevelt…

Valls a beau déclaré que les  « Cent jours, ce n’est qu’un début pour remettre notre pays en marche », le nouveau chef n’a pas su galvaniser les députés et militants PS, et encore moins le grand public. Or, précisément les « Cent jours » auxquels il fait référence ne devaient servir qu’à frapper les esprits, personne n’étant suffisamment dupe pour espérer vaincre le chômage et combler les déficits en trois mois.

Valls s’est ensuite livré à un exercice d’autocongratulation, reprenant à son compte les comparaisons que certains éditorialistes établissent entre Mateo Renzi et lui-même. D’emblée, la comparaison est biaisée car Renzi dirige l’Italie,  tandis que Valls n’est, malgré les apparences, que l’exécutant du président Hollande. À cela, il faut ajouter une différence de fond. Si le volontarisme affiché des deux côtés des Alpes est comparable, Renzi a pu marquer les esprits et insuffler un vent nouveau. Il a trouvé le bon mélange de politique du verbe et des réformes de fond. En cela, Renzi se montre un bon disciple de Roosevelt tandis que Valls a perdu sa seule opportunité de faire une bonne première impression…

Si Renzi comme Valls poursuivent le même objectif – moderniser la gauche, façon Tony Blair – leurs méthodes diffèrent. Le courage politique de Renzi se retrouve aussi dans l’abolition des provinces, équivalent des départements français, décrétée il y a quelques semaines. Dans le même temps, Manuel Valls se fixait un horizon assez lointain pour supprimer les conseils départementaux : 2021 ! Rien ne sert de courir, il faut partir à point. Bénéficiant d’un système politique plus stable, la France ne montre pas le même empressement que l’Italie dans ses réformes, au point de montrer un certain retard à l’allumage. N’est pas Tony Blair qui veut : étant donné les rapports de force internes au PS, dans lequel Valls ne représente que 6% des votes, le parti d’Epinay n’est pas près de muter en New Labour social-libéral. Preuve en est, la réticence d’une grande partie des députés socialistes à voter le fameux « pacte de compétitivité », que la gauche du PS assimile à un cadeau du gouvernement au Medef.

Mais enfin, il est aisé de comprendre pourquoi Valls se flatte de la comparaison avec l’ancien maire de Florence. L’échec de Valls aux européennes a coïncidé avec l’effondrement de la droite berlusconienne (17%) et le reflux du mouvement Cinq étoiles de Beppe Grillo (25%) tandis que le Parti démocrate de Renzi signait un tonitruant 40%. De quoi faire saliver le PS et Manuel Valls, alors que le FN a réalisé un score historique dans l’hexagone, notamment dans les anciens viviers du PS (jeunes et ouvriers).

Entre le courage politique de l’un et les gesticulations de l’autre,  on peut donc se demander la comparaison ne vaut pas que pour leur volonté et leur ambition communes. En fin de compte, que restera-t-il de l’allocution d’hier après-midi ? Pas grand-chose, hormis un exercice d’autopromotion finement ciselée. L’électeur las des maximes sentencieuses en sera pour ses frais. Quant au populo tenté par le vote FN et l’abstention, il pourra toujours se consoler par un  « au diable, Vauvert ! »

*Photo : Luigi Mistrulli/SIPA. 00682328_000001.

Sapin et la bonne finance : Ne tirez pas sur le ministre

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finance michel sapin marche

Je trouve notre ami David Desgouilles un peu dur avec ce pauvre Sapin. Oui, bien sûr, cette histoire de « bonne finance » qui serait devenue son amie prête à sourire (ou à pleurer, c’est selon) mais c’est qu’il n’est pas dans une situation facile notre ministre ! Résumons :

1 — Il a déjà près de 2 000 milliards d’euros de dettes sur le dos[1. Et encore, on va faire comme si l’État ne s’était jamais engagé à nous payer des retraites. Je ne vous ai rien dit.]. Juste pour bien fixer les idées, ça représente à peu près un an et neuf mois de revenus de l’ensemble de nos administrations publiques.

2 — Pour la quarantième année consécutive, nos gouvernants ont décidé d’exécuter un budget en déficit : 70,6 milliards d’euros qu’il va bien falloir trouver quelque part, sans quoi l’État ne sera tout simplement pas en mesure d’honorer ses engagements[2. Genre, payer les salaires des fonctionnaires.].

3 — Rajoutez à cela les dettes anciennes que nous allons devoir rembourser cette année et ce sont 173 milliards d’euros que notre bon Sapin va devoir emprunter cette année pour boucler son budget. Une paille !

4 — Sachant, naturellement, qu’il est hors de question de réduire les dépenses : à plus de 57% du PIB l’année dernière, le niveau le plus élevé jamais atteint en temps de paix, il semble qu’il y ait consensus : ça n’est pas assez.

Alors bien sûr, vous me direz qu’il suffirait d’augmenter les impôts. Sauf que voilà : avec une des pressions fiscales les plus élevées au monde, un certain nombre de signes assez inquiétants donnent à croire que toute augmentation d’impôts réduirait les recettes fiscales. Eh oui, entre les entreprises qui mettent la clé sous la porte, les contribuables qui se délocalisent, l’économie informelle qui prolifère et ceux qui lèvent le pied, bêtement, ça laisse des trous dans la caisse.

On pourrait aussi procéder, comme autrefois, à un grand emprunt national et demander au moutontribuable de prêter directement son bas de laine à l’État. Ils y ont pensé, figurez-vous, comme Nicolas Sarkozy avant eux : sauf qu’en y réfléchissant sérieusement, ils ont réalisé que ça coûterait beaucoup plus cher qu’en passant par les marchés. La dernière fois que l’État a emprunté de l’argent sur dix ans, les vilains marchés le lui ont prêté à 1,77% : record historique ! C’est ballot hein ?

Enfin, il y a aussi la méthode qui consiste à sortir de l’euro et à faire tourner la planche à billets en assortissant le tout d’un bon vieux contrôle des changes des familles. C’est possible. La preuve c’est que c’est exactement ce que fait le Venezuela depuis quelques temps avec des résultats… comment dire ?… mitigés. Notez bien qu’avec ce genre d’options il faut être sûr de soi parce que les marchés financiers, pour le coup, vous ne les reverrez pas de sitôt.

Bref, le Sapin marche sur des œufs. Il sait bien, tout énarque qu’il est, que le coup de « mon ennemi la finance » c’était un bon filon pour se faire élire[3. Filon qui fut, si vous vous en souvenez bien, exploité par environ 99,99% de notre classe politique lors des derniers suffrages nationaux.] mais que dans la réalité très concrète des finances publiques, poursuivre sur cette voie c’est risquer de devoir se passer des bons services de ladite finance et ça, dans l’état actuel des choses, ce n’est juste pas envisageable. Du coup, en bon ministre-gestionnaire, il compose, il brode, il enchante le réel avec des éléments de langage.

C’est toute la difficulté du métier de l’homme politique professionnel : pour être élu, vous racontez n’importe quoi et brossez l’électeur médian dans le sens du poil mais une fois aux commandes du Titanic, vous êtes bien obligés de composer avec la réalité. Celles et ceux qui, de droite comme de gauche, tapent sur Sapin feraient bien de se montrer un peu plus discrets parce que le jour où Mélenchon-président ne sera plus capable de payer ses fonctionnaires ou celui où Marine-présidente siphonnera l’épargne des retraités, je ne donne pas cher de leur peau.

*Photo : DURAND FLORENCE/SIPA. 00567620_000006.

Le train sifflera trois verres

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Deux micropolémiques ferroviaires ont émaillé le petit univers magique du net à la mi-juin, durant la grève des cheminots.

Côté droitosphère, une vidéo dénichée par Le Point a été aussitôt reprise en chœur par tout ce que la toile compte de redresseurs de torts affiliés à l’UMP, à l’UDI, ou au FN. On y voit des gars plutôt pompettes dans un poste d’aiguillage – où trône néanmoins une bouteille d’Evian. Certes, on ne sait pas lesquels de ces présumés cheminots sont en service, ni si leur taux d’alcoolémie excède le niveau légal, mais foin de précautions, on s’indigne à tout va, avec force trémolos et jeux de mots laids. Ainsi le blog libéro-libéral Extrême-Centre se déchaine : « Le bateau ivre de la SNCF : grève, alcool et sévice public. »

Ce n’est pas une vidéo, mais une photo qui a fait grimper la gauchosphère au rideau rouge.  On y voit une vingtaine de gardes mobiles sur le quai de la gare de Saint-Pierre-des-Corps, près de Tours. Ils étaient intervenus, nous apprend-on, après que 120 jeunes avaient foutu une pagaille monstre dans un TGV Toulouse-Lille. Le piquant de l’histoire est que les jeunes en question n’étaient pas des lascars gavés de chichon, mais des entrepreneurs passablement avinés, membres du Centre des Jeunes Dirigeants, en route vers le congrès de leur organisation. Bon, l’histoire est piquante, mais entre nous, y’a pas eu mort d’homme, ni même troussage, matraquage ou rançonnage, rien qu’un chahut de pochtrons. N’empêche que le site de la CGT Dieppe, par exemple, s’indigne de « la prise en otage d’un TGV par des patrons poivrots. »

Soyons clairs, je ne suis pas partisan de la bourrocratie sur le lieu de travail, ni dans les transports publics. Mais un soupçon d’alcoolémie vaut-il preuve pour flétrir l’adversaire de classe ? On ne parlera pas ici de relents prohibitionnistes ou de prémisses de charia, faut pas charrier ! N’empêche que la religion hygiéniste s’immisce dans nos mœurs tricolores, aidée dans son travail de sape identitaire par une intolérance idéologique dont le degré, lui aussi, est bien trop élevé.

 

 

 

Pascal Bruckner : Mon père, ce salaud

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bruckner bon fils

Il y avait, jusqu’à Un bon fils, deux Pascal Bruckner. Nous aimions beaucoup le premier, le romancier cruel, déployant des histoires vénéneuses que n’auraient pas reniées les écrivains  délétères de la Décadence, façon Villiers de l’Isle-Adam. Il nous avait donné, entre autres, les très inquiétants Lunes de fiel et Voleurs de beauté. Et puis il y avait un Bruckner que nous aimions un peu moins, essayiste proche des néoconservateurs qui dénonçait la nocivité du tiers-mondisme ou estimait que l’écologie politique se résumait à un discours punitif.

Il faudra  désormais compter avec un troisième Pascal Bruckner, que l’on rangera entre le Sartre des Mots et le Michel Leiris de L’Âge d’homme. Un bon fils est une autobiographie qui refuse la chronologie mais s’organise autour d’un fil d’Ariane. Pour Leiris, ce furent les suites d’une psychanalyse, et pour Sartre l’écriture comme libération des déterminismes de classe. Bruckner, lui, nous explique comment l’antisémitisme du père est l’amer de sa traversée de l’existence. Un antisémitisme viscéral, définitif, qui conduira cet ingénieur qui, toute sa vie, se comporta en pervers narcissique avec sa femme, à se réjouir, dans ses dernières années, que l’on vende librement Les Protocoles des sages de Sion dans le monde arabe.[access capability= »lire_inedits »] « Dans la famille, maternelle comme paternelle, nous étions bilingues dès le berceau ; nous apprenions l’antisémitisme en même temps que le français. Aucune animosité là-dedans : juste un fait de la nature comme la loi de la chute des corps ou la rotation de la Terre autour du Soleil. »

Fils unique, né en 1948 et passant sa toute petite enfance dans un sanatorium autrichien avant que les antibiotiques à peine inventés ne le sauvent in extremis, Bruckner ne se rend pas vraiment compte, d’abord, de la monstruosité tranquille de cet homme au physique avantageux, ingénieur des Mines à la carrière plutôt brillante. Mais très vite, il va se prier chaque soir pour qu’il meure. On sait que Polanski avait adapté brillamment Lunes de fiel. Pour ce Bon Fils, on aurait rêvé d’un Chabrol encore vivant. Il aurait montré comment une paisible famille de la bourgeoisie lyonnaise cache, derrière ses décors feutrés, une véritable zone de guerre avec violences conjugales et bibliothèque du parfait collabo.

Pascal s’échappe par la lecture, « grammaire de la liberté grâce aux dieux de ma jeunesse, Sartre, Gide, Malraux, Michaux, Queneau, Breton », par la musique − une très belle page sur la voix d’Aretha Franklin dans un juke-box −, et puis, surtout, par le grand vent de 68, la rencontre avec Finkielkraut, les filles, les voyages lointains et, aurait dit Rimbaud, « la magique étude du bonheur que nul n’élude ».

Mais demeure toujours, comme une ombre portée, cette présence du père qui ne mourra qu’en 2012. Il n’y aura évidemment nulle explication satisfaisante à cet antisémitisme, seulement des hypothèses. Le père disparaîtra avec son opacité terrifiante et, dans un bel exercice de cruauté qui, cependant, ne suffit pas à consoler, Bruckner montre l’agonisant raciste soigné par des infirmières antillaises. Le bon fils n’aura donc pas de réponse ni de morale à tirer de son histoire. Mais il héritera  d’une méthode, ce qui est encore mieux : « Le doigt de la sorcière s’appelle les liens du sang, les lois de l’hérédité, le poids de la mémoire, de la génétique, qu’importe l’explication que l’on donne, ce doigt me retient et fait de moi, quoique je veuille, toujours un fils et un fils de. S’émanciper, c’est s’arracher à ses origines tout en les assumant. »[/access]

Un bon fils, de Pascal Bruckner, Grasset.

*Photo : Hannah.

L’UMP au bord du gouffre financier

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ump cope sarkozy dette finances

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La dette de l’UMP dépasse les 74 millions d’euros. On peut comprendre la stupeur des militants. Mais il ne faut pas s’en étonner. Ceux qui dirigent l’UMP sont les mêmes que ceux qui ont dirigé la France pendant quinze ans.

La dette française a presque été multipliée par deux entre 1992 et 1997 sous Balladur et Juppé (Sarkozy étant ministre du budget de Balladur), passant de 400 à 785 milliards d’euros. Elle s’est stabilisée à 800 milliards d’euros quand la gauche de Jospin a gouverné de 1997 à 2002. Elle a à nouveau bondi de 800 milliards à 1200 milliards (+ 50%) sous Raffarin et Villepin (Sarkozy ayant encore fait un passage aux finances, et Copé au Budget). Elle s’est ensuite envolée de 1200 à 1800 milliards (+ 50 % encore) sous Fillon (Sarkozy étant alors président de la République).

Autrement dit, en quinze ans de gestion des finances françaises par la droite, la dette a plus que quadruplé.
Il faut dire que le creusement de la dette est une spécialité de la droite française. Elle est même championne du monde dans sa catégorie. Les déboires de l’UMP ne sont certes qu’un épiphénomène, mais très significatif : les Sarkozy, Juppé, Copé, Raffarin, Fillon et consorts qui ont dirigé ou dirigent l’UMP ont aussi dirigé la France. Avec les mêmes résultats catastrophiques.

François Fillon a déclaré en entrant à Matignon qu’il prenait la tête d’un pays ruiné (par Balladur, Juppé, Raffarin et Villepin…). Il l’a rendu encore plus ruiné que ruiné. Peut-être sera-t-il élu à la tête de l’UMP. Il pourra encore déclarer qu’il prend la tête d’un parti ruiné (par Copé). Il pourra le ruiner un peu plus à son tour.

Pourquoi cette fatalité ? Dans tous les pays occidentaux, l’ordre naturel des choses est que la droite assainit les comptes par une politique rigoureuse avant de laisser la place à une gauche plus dispendieuse. En France, c’est l’inverse, la droite creuse les déficits, laisse s’envoler la dette dans des proportions considérables avant de laisser la place à un gouvernement de gauche qui doit assainir les comptes par une politique de rigueur.

Pourquoi la droite qui se dit du côté des entreprises n’est même pas capable de gérer une PME comme l’UMP ? Parce que, pour reprendre une expression de Dominique Jamet, ce n’est pas « la droite la plus mal à droite du monde », c’est vraiment la droite la plus maladroite du monde. Parce que ces hauts fonctionnaires formés à l’ENA qui haïssent les fonctionnaires, ces avocats sans clients, ces magistrats sans juridiction, ne connaissent absolument rien à l’économie. Ils n’ont jamais gagné un centime de leur vie, ils n’ont fait que vivre des indemnités que leur accordent les citoyens ou les militants de leur parti. Ils n’ont jamais eu à gérer un budget, ils ont toujours vécu sur les fonds de la République. Et comme dans l’affaire Bygmalion, ils considèrent que le budget est sans fond et qu’ils peuvent puiser dedans sans retenue.

Leur confieriez-vous vos économies ? Moi pas.

*Photo : Images money.

Mon ami Pierre Katz

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katz nazisme camp

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1. Quand Yalom rencontre Berger.

La plus grande angoisse d’Irvin Yalom, quand il était ado : ne pas trouver de filles pour une boum. Il est devenu professeur de psychiatrie et a écrit des récits fabuleux : La Méthode Schopenhauer,   Et Nietzsche a pleuré,  Le Jardin d’Épicure.

La plus grande angoisse de Bob Berger quand il était ado : être repéré par les nazis hongrois. D’une manière surprenante, c’est un flic de Budapest qui l’a sauvé. Il a émigré à 18 ans, seul, aux États-Unis, où il est devenu professeur de cardiologie.

Irvin et Bob sont maintenant des retraités. Amis depuis leur première rencontre à la fac de Washington, ils n’ont jamais abordé de sujets graves. Irvin préférait ignorer le passé de Bob. Et Bob ne voulait pas en parler. Cela tombait bien. Et puis, un jour, il est arrivé une curieuse aventure à Bob, alors qu’il se trouvait à l’aéroport de Caracas. Il a éprouvé le besoin de la raconter à son vieil ami Irvin. Et c’est ainsi que, cinquante ans après, le passé a fait retour dans le présent.

Yalom a été bouleversé. Bob l’a réconforté : « On s’habitue à tout », lui a-t-il dit. Yalom a réprimé un tremblement et hoché la tête en murmurant : « Bien sûr ». Jusqu’alors, ils avaient passé leur temps à plaisanter. Pour la première fois avant de se séparer, ils s’étreignirent. Puis, lentement, ils s’éloignèrent vers leurs nuits peuplées de rêves pour l’un, de cauchemars pour l’autre. Les confidences de Bob à Irvin relatées dans  En plein cœur de la nuit  m’ont rappelées celles de Pierre Katz, un ami de fac à Lausanne, déporté encore enfant avec toute sa famille, excepté son père fusillé, à Bergen-Belsen. Lui non plus n’avait pas les mêmes rêves que moi. Mais il aurait été indécent de s’apitoyer. Nous partagions tous les deux la même admiration pour Julien Green. Il lui avait écrit. Moi aussi. Julien Green lui avait répondu. Ce fut le début de leur correspondance. Même si j’en éprouvais un peu de dépit, je m’en réjouissais pour Pierre. Il n’y avait guère que Julien Green pour le comprendre. Moi, je m’intéressais trop aux filles. Et quand je le voyais chez lui dans sa robe de chambre élimée, j’avais trop peur de chialer. Nous goûtions un sorbet à la mangue et il jouait avec ses deux petites filles. Il me parlait de la couleur de son angoisse : elle était bleue, parfois si bleue qu’il se mettait à trembler. Je n’ai jamais osé le prendre dans mes bras. Et je ne saurai jamais si j’ai eu tort ou raison. [access capability= »lire_inedits »]

 

2. Division IV.

Si je pense à Pierre Katz, c’est que sa fille, Hélène, m’a envoyé un opuscule, Division IV,  qu’il avait publié en 1970, à Lausanne, dans le quotidien  Le Peuple  où nous avions travaillé ensemble. C’était un tiré-à-part, modeste comme son auteur, mort à Lausanne le 15 avril 2011. Il était né en Roumanie, en Transylvanie précisément, le 8 janvier 1941. Il eût mieux valu naître en Suisse, mais enfin, suisse, il l’était devenu et exhibait son passeport d’un beau rouge qui portait la mention : « Ce passeport à été établi sur la base de l’acte de naturalisation du 17 mai 1965 », ce qui montre bien, ajoutait Pierre K. que je suis né ailleurs, probablement près du château de K. , ou de l’endroit sinistre où K. fut égorgé.

Être né au mauvais endroit au mauvais moment conduisait parfois Pierre K. à l’hôpital psychiatrique de Cery,  sur les hauts de Lausanne. Une forme d’internement qui n’était pas sans rappeler les années passées à Bergen-Belsen. Quand des malades lui demandaient ce qu’il faisait là, il répondait simplement : « Je suis un littéraire qui a les nerfs malades et qui crève d’angoisse. » Les Valium 10 qu’il ingurgitait étaient bleus comme son angoisse. Mais rien ne le soulageait tant que de recevoir une lettre de Julien Green, qu’il aimait comme un père − le sien, je l’ai déjà dit, ayant été tué d’une balle dans la nuque par un SS sous ses yeux.

Pierre relisait aussi Kaputt,  de Malaparte, sur l’unique chaise de sa chambre qui sentait l’encaustique et la propreté. Il se demandait ce qui n’était pas « kaputt ». Il se demandait si l’histoire de ces juifs que l’on pendait avec leur chien était vraie. Il se demandait si le seul progrès dans notre monde ne sera pas un progrès vers plus de souffrance. Il pensait aussi à Kafka qui était mort en hurlant à son médecin : « Docteur, tuez-moi, sinon vous êtes un assassin ! » Mais il était en Suisse et des déesses bienveillantes  − Mesdemoiselles Roche, Ciba, Sandoz et Geigy − gommaient parfois ses angoisses, même si Pierre n’oubliait jamais que tout était truqué et que, dans sa somnolence,  il voyait tant de gens qui l’angoissaient se jeter  sur son angoisse pour l’assommer.

 

 3. La chasse aux forsythias.

Un jour, Pierre Katz éprouva le besoin de revoir l’hôpital psychiatrique de Cery avec sa fille, Hélène. Elle ne savait pas encore ce que le destin avait réservé à son père. Il envisageait de lui en parler tout en cherchant des forsythias. Il éclatait d’angoisse. Sa fille le percevait intuitivement. Arrivé devant la clinique, il lui dit :

« Tu sais, Hélène, on enferme beaucoup de gens.

– Où ça, papa ?

– À Auschwitz, par exemple. »

Et lui revint en mémoire, comme une chanson, cette phrase de Primo Levi : « …en vue des monts Beschides, les montagnes mêmes qui barraient le lugubre horizon d’Auschwitz. »

« Tu as été enfermé à Auschwitz ? demanda l’enfant.

Non, à Bergen-Belsen seulement.

– C’est loin d’ici ?

– Oui, répondit Pierre en riant, plus loin que la clinique.

– Et pourquoi tu as été enfermé à Bergen-Belsen ? Tu étais malade ?

– Oui, malade. Oui, je souffrais de judéité…

– Je ne comprends pas, papa. »

Il est préférable parfois de ne pas comprendre. Pas trop vite, tout au moins. [/access]

*Photo : MARY EVANS/SIPA/51164245_000001

Mondial de football : l’équipe de France a fait oublier 2010

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equipe france coupe monde

equipe france coupe monde

Dans toutes ses affaires, des plus grandes aux plus insignifiantes, la France a le génie de l’excès: c’est affligeant ou c’est sublime, c’est rarement passe-partout. En quart de finale de la coupe du monde 2014, la France est néanmoins partie sur la pointe des pieds, comme elle était rentrée dans ce mondial, après un match ennuyeux contre une Allemagne à peine mieux inspirée. En lieu et place de la revanche historique, c’est une défaite concédée sur un coup de tête suivie d’une laborieuse confrontation entre deux équipes lessivées a été offerte au spectateur d’un Maracana surchauffé. Si l’équipe de France n’a pas tenu sa revanche, elle a obtenu du moins sa rédemption. A défaut d’effacer 1982, 2014 a fait oublier 2010, ce qui n’est pas rien.

L’humiliation de Knysna a certainement eu un retentissement aussi important dans l’histoire du football français que la victoire de 1998. Il fallait donc mettre en place une stratégie qui permette de faire oublier rapidement que le rêve de l’équipe « Black-blanc-beur » championne du monde s’était douze ans plus tard transformé en vaudeville sordide pour enfant gâtés du ballon rond, à tel point que tout le monde a poussé un grand soupir de soulagement quand les petits cadors boudeurs se sont faits sortir par l’Afrique du sud à l’issue du premier tour en 2010. Le supplice avait beau avoir pris fin, il a laissé des traces, difficiles à effacer. Le coup de boule de Zidane en finale de la coupe du monde 2006 avait été le point de départ d’une lente descente aux enfers qui semblait ne plus devoir prendre fin. Il aura donc fallu que deux anciens médaillés de 1998 viennent au chevet du grand corps malade de l’équipe de France pour lui redonner vie.

Qu’elle a été longue la convalescence de cette équipe de France avec laquelle il fallait repartir de moins que zéro! Laurent Blanc, qui a hérité de la difficile succession de Raymond Domenech, s’y est cassé les dents mais a eu le mérite de sortir la sélection nationale de l’ornière en l’emmenant jusqu’aux quarts de finale de l’Euro 2012 avec un groupe partiellement renouvelé. Il restait néanmoins beaucoup à faire pour Didier Deschamps qui prenait sa relève avec en point de mire la Coupe du monde 2014. Et puis, comme écrivait Péguy, il y eut des prodromes, des signes annonciateurs d’une thérapie réussie et d’une résurrection. Ce fut tout d’abord la qualification inespérée et ce 3-0 contre l’Ukraine que plus personne n’attendait en novembre 2013. Puis, un par un, tous ceux qui symbolisaient le désastre de 2010 sont rentrés en coulisse, laissant la place à une équipe plus jeune, plus inexpérimentée mais aussi plus prometteuse. Le principal responsable du psychodrame sud-africain, Nicolas Anelka, avait bien peu de chances de réintégrer l’équipe de France après l’épisode de Knysna. Il a pris finalement la décision de démarrer une seconde carrière de maître-quenellier sur les pelouses anglaises en décembre 2013, alors même que ses anciens coéquipiers relevaient la tête et qualifiaient in extremis la France face à l’Ukraine. Anelka définitivement écarté et Ribéry victime d’une providentielle blessure, c’était donc le spectre funeste de 2010 qui cessait quelque peu de planer sur la nouvelle équipe de France. Il ne restait plus à Didier Deschamps qu’à redonner à cette équipe une personnalité un peu plus en accord avec ce que pouvaient en attendre ses supporters. On a pu voir clairement que l’éviction de l’ordurier Samir Nasri obéissait à cette logique: valoriser l’esprit de groupe et la retenue, fût-ce au détriment de la performance individuelle. Nasri pouvait toujours se consoler en organisant des concours d’injures avec sa rombière qui semblait aussi bien se débrouiller que lui dans ce registre. Restait à Didier Deschamps à peaufiner la communication des Bleus, cru 2014, et, en la matière, il a su se montrer aussi efficace que ses joueurs sur le terrain, employant quelques artifices rhétoriques éprouvés.

Les Antiques et les Humanistes de la Renaissance ont développé un certain nombre de figures de style que le football s’est fait fort de réemployer avec parfois plus ou moins de bonheur. Les commentateurs ont ainsi fréquemment recours à l’hypotypose rhétorique, dont l’efficacité repose sur « un artifice de représentation de l’idée »[1. Bernard Dupriez. Gradus, les procédés littéraires. Editions 10/18. 2003. p. 240.], une invention visuelle propre à mettre les faits sous les yeux du spectateur en employant le pathos plutôt que l’argumentation[2. Ainsi que dans le sac de Troie décrit par Virgile dans L’Enéide, livre II.]. Passé maître dans ce type de rhétorique, Thierry Roland a imposé des figures de style devenues des classiques que les écoliers de France sont appelés à apprendre par cœur durant encore quelques générations. Ainsi :

 

Il a été fauché,

Comme un lapin

En plein vol,[3. Thierry Roland. Goal volant et austres creastures estraordinaires. Editions Fabula. Paris, Saint-Germain. 1982.]

Ou encore le merveilleux :

 

Le ballon est allé

dans le zig

Et lui est allé

dans le zag,[4. Thiery Roland. J’ai ! J’ai ! Editions Maillot. 1978.]

 

Seul rescapé de la coupe du monde de 2010, Patrice Evra n’est, semble-t-il, pas resté traumatisé par l’événement et cultive, quant à lui, un style rhétorique plus épidictique, c’est-à-dire usant avec force de l’éloge ou du blâme pour frapper l’esprit de l’auditoire. Interrogé lors d’une conférence de presse du Mondial 2014 sur sa responsabilité dans le fiasco de 2010, l’ancien capitaine des Bleus a coupé court à toute critique en employant un fort bel artifice, répondant à ses détracteurs :

 

Je m’aime tout le temps

Le Pat de 2010 et de 2014

Je les kiffe tous les deux[5. Patrice Evra. Le panégéryque du Moi. Editions du Narcisse. 2014.],

 

Laissant Patrice Evra à son éloge et abandonnant Samir Nasri à Juvénal, Didier Deschamps s’est employé lui aussi à travailler la rhétorique épidictique, allant plutôt, cependant, dans le sens du blâme que celui de l’éloge, comme quelques joueurs trop turbulents ont pu rapidement en faire l’expérience. Il faut dire que les entraîneurs de football sont sans doute les plus rodés en la matière, habitués qu’ils sont à être portés au pinacle un jour et voués aux gémonies le lendemain, souvent avec quelques raisons, comme ce fut le cas avec l’étrange Raymond Domenech.

On a donc vu Didier Deschamps s’acharner à faire renaître, par la magie de la rhétorique, des vertus depuis bien longtemps oubliées en équipe de France, telles que l’humilité et l’esprit d’équipe, en sanctionnant avec douceur les poussées d’infantilisme, en coupant court aux caprices de starlettes et surtout en n’hésitant pas à en rajouter systématiquement et en toute occasion une couche dans la célébration du collectif. En aucun cas il ne s’agissait de sortir du Mondial 2014 comme de celui de 2010, accompagné des mots de Quintilien : « Il me semblait voir les uns entrer, les autres sortir, certains que les beuveries de la veille faisaient bâiller. Le sol était sale, gluant de vin, jonché de couronnes à demi fanées et d’arrêtes de poissons » À force d’accolade démonstratives, d’embrassades répétées et de sages déclarations, il a fini par advenir ce à quoi l’on ne croyait plus : la France s’est vue dotée d’une véritable équipe. Pas seulement un agrégat improbable de grands gamins infatués et caractériels, non ! Une véritable équipe de football avec des vrais morceaux de joueurs dedans qui se passent la balle intelligemment et disputent de véritables matchs !

Un mélange d’humilité étudiée et d’entêtement bien renseigné, voilà ce que fut la rhétorique à la Deschamps: une excusatio propter infirmitatem ou figure de la « modestie affectée » qui vise à construire un ethos empreint d’une modestie de bon aloi. Reste à savoir si cette stratégie de communication efficace ne se révélera sur la durée n’être qu’une stratégie. Les grandes messes footballistiques ont ceci d’intéressants qu’elles révèlent en partie les évolutions des sociétés. Le spectacle offert en 2010 était affligeant, celui de 2014 encore préoccupant. L’équipe de France s’est au moins montrée un peu plus digne mais les laissés pour compte comme Ribéry ou Nasri ont démontré, même hors compétition, qu’ils étaient encore capables de faire parler d’eux de la manière la plus détestable. Souhaitons qu’ils ne reviennent tout simplement jamais et aillent cultiver leur rhétorique égotique sur d’autres terrains de jeux, ce serait la plus belle victoire de cette Coupe du monde pour la France.

*Photo : Ben Queenborough/BPI/RE/REX/SIPA. REX40329310_000135. 

Sacré Foucault!

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Quoi de neuf sur le front religieux ? On apprend – tétanisés – par de grandes affiches dans Paris, et par des articles hagiographiques dans toute la presse autorisée, que l’ex-otage des FARC – et madone écologiste victimaire de toutes les femmes otages – Ingrid Betancourt revient sur le devant de la scène. Grâce à un livre : La ligne bleue (Gallimard). Le nom seul d’Ingrid Betancourt nous renvoie aux heures les plus sombres de l’idolâtrie-pour-tous et des grands mouvements collectifs d’amour aux « grands absents », otages ou autre, dont les visages gigantesques ornaient il y a peu encore certaines façades d’hôtels de villes hexagonaux. On se souvient de ces foules recueillies, déposant de petites bougies pour-que-personne-n’oublie, ou encore pleurant à chaudes larmes. Ingrid nous revient donc, plus madone médiatique que jamais. Elle a trouvé Dieu. Libération nous apprend que l’ex-députée écologiste colombienne est redevenue étudiante, et prépare à Oxford un doctorat sur la « théologie de la libération » ; « C’est une théologie née en Amérique latine et qui a utilisé des éléments marxistes pour analyser les Écritures » résume-t-elle. L’héroïne mystique de son roman est, nous dit-on, souvent prise de visions… Prions qu’elle échappe aux Prix littéraires, sinon la Mairie de Paris serait bien foutue d’orner à nouveau la façade de l’hôtel de ville du portrait de Sainte-Ingrid, afin de célébrer sa gloire et sa félicitée.

Aux illustres inconnus, la Patrie reconnaissante ! La religion des hommes illustres se pratique au quotidien à Paris intra-muros dans un endroit terrifiant, appelé le Panthéon ; temple des courants d’air où l’on stocke les dépouilles de grands hommes et des grandes femmes qui n’ont absolument rien demandé. Quiconque garde un œil sur l’’illustre édifice – exigeant un sérieux resserrage de boulons depuis des lustres – a immanquablement observé qu’une vaste bâche a été étendue sur son pourtour durant les travaux. Une bâche composée de portraits d’inconnus illustres. Non, pardon, d’illustres inconnus. C’est l’œuvre d’un artiste nommé « JR », et dont le plus ardent désir – certainement – consistait à exposer publiquement ces faciès obscurs… Il y a peu, les plus hautes autorités ont cru bon d’interroger sur le web les français sur qui devait intégrer le Panthéon. Une association féministe souhaitait que Simone de Beauvoir pénètre dans l’édifice. J’ai personnellement voté pour Zinedine Zidane et Mimie Mathy, qui sont les français préférés du Journal du Dimanche. J’ajoute, ce jour, Benzéma, malgré la contre-performance de l’équipe de France de hockey sur gazon…

Religion, encore ! Nous apprenons qu’un portrait géant de Michel Foucault a été étendu non-accidentellement sur la Mairie du 4ème arrondissement de Paris. Retour aux portraits géants, donc. Michel Foucault, cette fois-ci. Foucault, le philosophe, pas l’autre. L’AFP nous informe : «  Il y a trente ans, disparaissait le philosophe Michel Foucault : pour célébrer cet anniversaire, un portrait géant de ce professeur au Collège de France et militant, a été hissé mercredi sur la façade de la Mairie du 4e à Paris. » Christophe Girard, maire du 4e arrondissement de Paris et conseiller régional d’Ile-de-France ajoute, pieusement : « L’homme, le militant et le philosophe manquent mais continuent à nous éclairer ».

Amen.

Israël-Palestine : un conflit en état de décomposition avancée

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israel gaza hamas fatah

israel gaza hamas fatah

L’enlèvement et l’assassinat de trois adolescents juifs en Cisjordanie, suivi de celui d’un jeune palestinien de Jérusalem par des extrémistes juifs, arrêtés quatre jours après leur crime abominable, est-il le prélude à un nouvel embrasement entre la Méditerranée et le Jourdain ? On le croirait à lire les commentateurs habituels  du conflit israélo-arabe, dont le moindre des défauts est de lire le présent avec les lunettes du passé. En l’occurrence, la grille d’analyse des « experts » du Monde ou  de Libération, suivis par le banc de poisson des médias français, se résume, en gros, à l’axiome selon lequel les mêmes causes engendrent les mêmes effets : comme en octobre 2000, après l’échec des négociations de Camp David, l’exaspération des Palestiniens devant l’intransigeance des dirigeants israéliens provoque un soulèvement populaire, désigné sous le nom d’Intifada, auquel la direction palestinienne, d’abord débordée, donne un cadre militaire et une stratégie politique.

Ce qui se passe aujourd’hui devrait, au contraire, mettre à mal l’idée reçue de la « spontanéité » de l’Intifada dite d’Al-Aqsa, et valider l’analyse de ceux qui pensent qu’elle a été préparée et déclenchée par feu Yasser Arafat pour conforter un pouvoir vacillant au sein de l’OLP en lançant son peuple dans une aventure suicidaire. L’intifada Al-Aqsa a été vaincue, avec pour conséquence la déstructuration du mouvement national palestinien, marquée non seulement par l’affrontement entre le Fatah et le Hamas, mais également par l’autonomisation des diverses composantes de la société palestinienne. En Cisjordanie, L’Autorité palestinienne n’exerce son autorité que sur l’appareil administratif et sécuritaire, distribuant  des  salaires et prébendes financées par la communauté internationale à une large clientèle liée au Fatah. C’est la «  bourgeoisie » de Ramallah, dont la relative prospérité tranche avec la déréliction de la majorité de la population. Les camps dits de réfugiés (en fait des quartiers  entiers des principales villes des Territoires) disposent de leur propre organisation, dirigée par des patrons locaux, souvent mafieux, la survie matérielle des populations étant assurée par les subsides de l’UNRWA, organisme de l’ONU. Le reste de la population, délaissée par l’Autorité palestinienne, s’en remet aux vieilles structures tribales et aux œuvres sociales animées par les mouvements islamistes radicaux financés par les monarchies du Golfe.

L’assassinat des trois jeunes Israéliens a été attribué au Hamas par Benyamin Netanyahou. C’était tactiquement habile pour faire exploser plus rapidement que prévu la fausse réconciliation entre Mahmoud Abbas et le Hamas, mais ne correspond qu’imparfaitement à la réalité. Les auteurs de ce crime  appartiennent au clan des Qawasmeh, tribu implantée dans la région d’Hébron, réputée soutenir les islamistes au pouvoir à Gaza. Mais ce groupe dont l’influence s’exerce sur près de dix mille personnes, agit surtout pour son propre compte mélangeant allègrement combat politique et activités « économiques » de type crapuleux, y compris en relation avec les diverses mafias israéliennes. Les services de renseignements de l’Etat juif estiment que ce enlèvement avait pour objectif d’obtenir la libération de prisonniers, politiques et de droit commun, membres de ce clan, qu’ils soient détenus dans les geôles israéliennes ou dans celles de l’Autorité palestinienne. Le modus operandi de cette opération, réalisée de manière artisanale, et non pas avec la rigueur militaire de celle ayant abouti à la capture du soldat Gilad Shalit en 2006 conforte cette hypothèse, tout  comme la condamnation immédiate et radicale de ce rapt par Mahmoud Abbas, en dépit d’une opinion publique acquise à la cause des ravisseurs. L’opération «  Gardiens de nos frères » déclenchée par Tsahal pour tenter de récupérer les jeunes gens, en dépit de son ampleur et de sa fermeté, n’a provoqué  qu’une riposte de faible intensité des groupes militants palestiniens qui n’ont pas reçu de soutien de l’appareil militaro-sécuritaire de Ramallah, contrairement à ce qui s’était passé lors du déclenchement de l’Intifada Al-Aqsa.

Les manifestations consécutives à l’assassinat par un groupe d’extrémistes nationalistes juif d’un jeune arabe du quartier de Shouafat, au nord de Jérusalem, ont été d’une ampleur limitée, ne rassemblant que quelques centaines de jeunes, de surcroît dans des zones totalement sous le contrôle politique et sécuritaire israélien, Jérusalem est et quelques localités arabes israéliennes (Nazareth et Taybeh). Leur ampleur est comparable aux débordements qui ont suivi, en France, les exploits au Mondial de l’équipe d’Algérie

La situation à Gaza est plus complexe : très affaiblie par la perte du pouvoir en Egypte par les Frères musulmans, la direction du Hamas est plus isolée que jamais, géographiquement et politiquement. Elle est contestée à l’intérieur par les jihadistes émules de l’Etat islamique en Irak et au Levant (ESIS, ou Daech en arabe), et se voit contrainte de démontrer qu’elle reste le principal adversaire militaire palestinien de l’Etat juif en tirant des salves de roquettes sur le sud d’Israël. Mais, en même temps, elle transmet par tous les canaux possibles à Netanyahou que le Hamas n’a aucune intention de franchir la ligne rouge consistant à utiliser son arsenal de fusées à moyenne portée pour provoquer des dégâts matériels et humains dans les grands centres urbains et économiques d’Israël. La principale garantie de la survie  de cette direction réside dans la crainte d’une majorité dirigeants israéliens de devoir réoccuper la bande de Gaza, ou de voir s’installer dans ce territoire un chaos propice à la prise du pouvoir par les partisans du Califat une fois l’infrastructure du Hamas détruite par Tsahal…

Pour Netanyahou, la résistance palestinienne ne constitue donc plus un danger stratégique majeur, et les préoccupations du premier ministre sont plutôt concentrées sur l’évolution de la situation en Syrie, et surtout en Jordanie, prochain objectif annoncé des jihadistes de l’ESIS. La perspective de voir les hommes d’Aboubakr Al-Baghdadi s’installer sur les rives du Jourdain gagne en probabilité en raison de l’impopularité croissante de la monarchie au pouvoir à Amman et de la « fatigue » du gendarme américain. Dans ce contexte, Israël, l’Autorité Palestinienne et le Hamas de Gaza sont objectivement liés par la conviction que le maintien, vaille que vaille, du statu quo actuel est provisoirement la moins mauvaise des solutions.

En Israël, la droite nationaliste dure, celle d’Avigdor Lieberman et de Naftali Bennett, ne partage pas cette analyse, et voudrait profiter de l’émotion d’une opinion brusquement réveillée de sa relative quiétude par le triple assassinat de Hébron pour « liquider définitivement les bases terroristes » en Cisjordanie et à Gaza. Benyamin Netanyahou se retrouve ainsi dans une situation similaire à celle d’Ariel Sharon au moment de l’évacuation de Gaza en 2005, harcelé par les va-t-en guerre de droite et d’extrême droite, et contraint d’effectuer des choix en contradiction apparente avec la politique qu’il incarnait jusque là. On ne naît pas homme d’Etat, on le devient…

*Photo : Rafael Ben-Ari/Cham/NEWSCOM/SIPA. SIPAUSA31300523_000007.

De quoi la haine de Sarkozy est-elle le nom?

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nicolas sarkozy badiou

nicolas sarkozy badiou

« De quoi Sarkozy est-il le nom ? ». Alain Badiou, philosophe maoïste, avait fait un retour remarqué sur le terrain politique avec la publication de ce pamphlet brillant. Sorti quelques mois après l’élection de Nicolas Sarkozy, l’ouvrage, s’il n’était pas très convaincant dans les réponses qu’il donnait à la question, fut la première manifestation d’une sarkophobie qui, dans la suite du quinquennat, allait atteindre des records. François Hollande nous démontrera par la suite, que les records étaient faits pour être battus. Mais l’objectif de Badiou était l’explication d’une adhésion qui avait offert à Nicolas Sarkozy une élection assez large. Celle-ci n’était pas uniquement due à la nullité de la candidate que le parti socialiste avait cru nécessaire de lui opposer. Pourtant, cette adhésion se transformera par la suite en un rejet massif qui donnait des écarts de 20 points avec François Hollande dans les sondages à deux mois de l’échéance de 2012. L’écart final réel fut étroit, car lorsque l’on est dans l’isoloir, le vote à une élection présidentielle redevient chose sérieuse. Pourtant, le rejet a quand même en partie fonctionné et l’élection de François Hollande est bien une élection par défaut. On aurait pu penser alors que la sarkophobie souvent primaire et parfois compulsive dont  l’ancien Président avait été l’objet allait s’apaiser une fois celui-ci parti. Eh bien pas du tout ! C’est pire. Il continue à exercer une trouble fascination pouvant confiner parfois à la névrose.

Je crois nécessaire à ce stade, de prendre une petite précaution. Je n’ai jamais aimé l’homme politique Sarkozy. Il incarne un courant que j’ai toujours combattu et une manière de faire de la politique qui m’est étrangère. Je n’ai jamais voté pour lui, et même si l’équation de 2002, où je n’avais eu aucun mal à voter Jacques Chirac, se représentait en 2017, il est tout à fait possible que je me dispense du vote antifasciste cette fois-ci. C’est dire…

Je reste pourtant vraiment interloqué par les réactions étranges que l’ancien président continue à provoquer. Le feuilleton des gardes à vue et mises en examen à grand spectacle de la semaine dernière a permis d’illustrer une fois de plus la typologie particulière de ses ennemis. Répondons rapidement à la question de savoir si l’ancien Président fait l’objet d’un traitement judiciaire particulier. C’est l’évidence. La scansion chronologique des procédures qui, de près ou de parfois très loin, le concernent, la nature des incriminations, leur nombre, le caractère parfois carrément artificiel de celles-ci l’établissent suffisamment. Les acrobaties permettant de le rattacher à des affaires qui lui sont étrangères, tout cela montre bien qu’il est une cible prioritaire. Et puis il y a les libertés prises avec les principes du procès pénal équitable. Écoutes téléphoniques à large filet maillant dérivant, violation du secret professionnel des avocats, garde à vue inutiles, mises en examen nocturnes (?). Juges d’instruction dont on dit, sans qu’il y ait de réaction, qu’ils n’instruisent pas mais qu’ils « construisent » (à charge et à décharge ?). Ou en décrivant par le menu l’inimitié personnelle qui les oppose au justiciable Sarkozy. L’origine de ce traitement particulier est un autre débat. Affaire d’État, vous diront les amis de l’ancien Président, fonctionnement normal de la justice, vous diront les hypocrites, procédures justifiées par ses turpitudes, vous diront les autres. De toute façon, en l’état actuel, ce débat ne mènera à rien, trop d’intérêts convergents et de raisons objectives emmènent Nicolas Sarkozy, et maintenant ses amis, dans la seringue.

L’énorme impopularité du pouvoir socialiste dont les catastrophes électorales du printemps ont été le reflet provoque fort normalement chez ses dirigeants des angoisses. Notons au passage que l’instrumentalisation médiatique des affaires n’a eu aucune influence sur le vote. Ce qui n’a pas dû surprendre Patrick Balkany et Jacques Mellick. Alors il y a ceux qui craignent son retour, d’autant plus, qu’ils se savent faibles, et que cet adversaire-là est dangereux. Alors, si la justice pouvait nous en débarrasser… En attendant, on va tout faire pour le disqualifier. Comme Michel Sapin par exemple, qui respectant autant la présomption d’innocence que l’avait fait Sarkozy pour Colonna ou Villepin, et oubliant tout sang-froid, le traite publiquement de « malfaiteur ». Les autres seconds couteaux (voir carrément premiers) n’étant pas en reste, n’expriment à cette occasion que leur peur de le voir revenir.

Et puis, il y a les gens de la famille. Ceux qui entendent bien profiter de l’occasion. Qui ont bénéficié du règne, et pour lesquels leur ambition et l’aversion qu’ils ont pour le personnage qu’il a fallu supporter, l’emportent sur la reconnaissance pour les prébendes reçus. Alain Juppé piteusement défait aux législatives de 2007 dont on avait refait un ministre d’État, n’hésitera pas à accuser Nicolas Sarkozy de ne pas respecter l’État en critiquant la justice. Pour ceux qui se rappellent son attitude à l’audience du tribunal correctionnel de Nanterre, ou ses réactions lorsque le procureur de Paris lui avait demandé de déménager de la rue Jacob, cette intervention prend une certaine saveur. Il sera suivi sur ce terrain par Jean-Louis Debré, oubliant que pour Jacques Chirac il avait dit exactement le contraire. Soyons charitables, et ne parlons pas de François Fillon ou de Xavier Bertrand.

Et puis, il y a les autres, tous les autres, tous ceux qui le détestent, sont terrorisés à l’idée de le revoir en politique et ne comprennent pas qu’il ne soit pas déjà en prison. J’ai, dans cette catégorie-là, plein d’amis, avec lesquels la discussion est impossible. Leur rapport au réel en est modifié. Lorsque l’on argumente sur l’instrumentalisation des médias et de la justice, lorsque l’on avance des faits ou des éléments concrets, des informations irréfutables, il y a toujours une explication. Le corporatisme des avocats, l’insoupçonnabilité évidente des magistrats du mur des cons, le caractère sacré du journalisme d’investigation etc, etc… Et l’on n’est pas loin d’entendre la phrase : « avec Sarkozy, la fin justifie les moyens, on a le droit ». La lecture des commentaires d’articles ou de Facebook, y compris de la part de gens par ailleurs intelligents et pondérés, renvoie plutôt à l’éructation qu’à la réflexion.

C’est cette troisième catégorie qui est la plus curieuse. Pour les deux autres, on ne voit s’exprimer au fond, que des sentiments très humains. En revanche, je reste interloqué par l’aversion provoquée par quelqu’un, certes peu sympathique, homme politique médiocre comme l’époque en produit, mais que l’on connaissait et pratiquait depuis déjà longtemps. Que son passage à l’Élysée en ait fait ce repoussoir, suscite quand même une grosse interrogation. Serait-ce parce que, abaissant la fonction présidentielle, il a tué le premier corps du Roi ? Son plus grand péché serait-il un régicide ?

Mais c’est là le premier argument que je mettrais en avant, auprès des Sarkophobes compulsifs. François Hollande, qui l’a remplacé dans la fonction, a été plus loin. Le premier corps du Roi est désormais en état de décomposition avancée. Et à la haine a succédé le mépris rageur. Pas sûr que ce soit mieux. Manuel Valls n’a pas tort de parler de Berlusconisation de la politique française. Au rythme d’une ouverture d’information judiciaire par jour, le seul moyen désormais pour Nicolas Sarkozy d’échapper à cet acharnement sera de se représenter en 2017. Pour probablement être réélu. Ce qui n’est pas vraiment une bonne nouvelle.

Discours de Vauvert : Valls n’est ni Renzi ni Roosevelt

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valls renzi vauvert

valls renzi vauvert

Hier, le Premier ministre a célébré son centième jour à la tête du gouvernement français. De son discours de Vauvert, restent quelques sentences, dont les accents grandiloquents rappellent ses talents de tribun.  Mais, malgré sa popularité dans les sondages, les résultats du tournant annoncé se font attendre.

Dans son élan, Valls a salué Mitterrand en reprenant à son compte son vieil adage : « Ne pas bouger, c’est commencer à perdre », une manière d’imposer sa posture d’électron libre du parti, histoire aussi de poser en président bis. En orchestrant le bilan de ses cent jours à Matignon, Valls n’a sûrement pas essayé d’évoquer Napoléon, une référence qu’il s’est « défendu de faire sienne ». Reste alors le rapprochement symbolique avec d’ autres « Cent jours », un parallèle plus pertinent, ceux du début de la présidence de Franklin Roosevelt, lorsque fut lancé le New-Deal, un moment important où s’amorça le changement d’état d’esprit de toute une société. Sauf que, malgré lui, les Cent jours de Valls, au moins par leur issue, ressemblent davantage à ceux de Napoléon qu’au départ en fanfare de Roosevelt…

Valls a beau déclaré que les  « Cent jours, ce n’est qu’un début pour remettre notre pays en marche », le nouveau chef n’a pas su galvaniser les députés et militants PS, et encore moins le grand public. Or, précisément les « Cent jours » auxquels il fait référence ne devaient servir qu’à frapper les esprits, personne n’étant suffisamment dupe pour espérer vaincre le chômage et combler les déficits en trois mois.

Valls s’est ensuite livré à un exercice d’autocongratulation, reprenant à son compte les comparaisons que certains éditorialistes établissent entre Mateo Renzi et lui-même. D’emblée, la comparaison est biaisée car Renzi dirige l’Italie,  tandis que Valls n’est, malgré les apparences, que l’exécutant du président Hollande. À cela, il faut ajouter une différence de fond. Si le volontarisme affiché des deux côtés des Alpes est comparable, Renzi a pu marquer les esprits et insuffler un vent nouveau. Il a trouvé le bon mélange de politique du verbe et des réformes de fond. En cela, Renzi se montre un bon disciple de Roosevelt tandis que Valls a perdu sa seule opportunité de faire une bonne première impression…

Si Renzi comme Valls poursuivent le même objectif – moderniser la gauche, façon Tony Blair – leurs méthodes diffèrent. Le courage politique de Renzi se retrouve aussi dans l’abolition des provinces, équivalent des départements français, décrétée il y a quelques semaines. Dans le même temps, Manuel Valls se fixait un horizon assez lointain pour supprimer les conseils départementaux : 2021 ! Rien ne sert de courir, il faut partir à point. Bénéficiant d’un système politique plus stable, la France ne montre pas le même empressement que l’Italie dans ses réformes, au point de montrer un certain retard à l’allumage. N’est pas Tony Blair qui veut : étant donné les rapports de force internes au PS, dans lequel Valls ne représente que 6% des votes, le parti d’Epinay n’est pas près de muter en New Labour social-libéral. Preuve en est, la réticence d’une grande partie des députés socialistes à voter le fameux « pacte de compétitivité », que la gauche du PS assimile à un cadeau du gouvernement au Medef.

Mais enfin, il est aisé de comprendre pourquoi Valls se flatte de la comparaison avec l’ancien maire de Florence. L’échec de Valls aux européennes a coïncidé avec l’effondrement de la droite berlusconienne (17%) et le reflux du mouvement Cinq étoiles de Beppe Grillo (25%) tandis que le Parti démocrate de Renzi signait un tonitruant 40%. De quoi faire saliver le PS et Manuel Valls, alors que le FN a réalisé un score historique dans l’hexagone, notamment dans les anciens viviers du PS (jeunes et ouvriers).

Entre le courage politique de l’un et les gesticulations de l’autre,  on peut donc se demander la comparaison ne vaut pas que pour leur volonté et leur ambition communes. En fin de compte, que restera-t-il de l’allocution d’hier après-midi ? Pas grand-chose, hormis un exercice d’autopromotion finement ciselée. L’électeur las des maximes sentencieuses en sera pour ses frais. Quant au populo tenté par le vote FN et l’abstention, il pourra toujours se consoler par un  « au diable, Vauvert ! »

*Photo : Luigi Mistrulli/SIPA. 00682328_000001.

Sapin et la bonne finance : Ne tirez pas sur le ministre

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finance michel sapin marche

finance michel sapin marche

Je trouve notre ami David Desgouilles un peu dur avec ce pauvre Sapin. Oui, bien sûr, cette histoire de « bonne finance » qui serait devenue son amie prête à sourire (ou à pleurer, c’est selon) mais c’est qu’il n’est pas dans une situation facile notre ministre ! Résumons :

1 — Il a déjà près de 2 000 milliards d’euros de dettes sur le dos[1. Et encore, on va faire comme si l’État ne s’était jamais engagé à nous payer des retraites. Je ne vous ai rien dit.]. Juste pour bien fixer les idées, ça représente à peu près un an et neuf mois de revenus de l’ensemble de nos administrations publiques.

2 — Pour la quarantième année consécutive, nos gouvernants ont décidé d’exécuter un budget en déficit : 70,6 milliards d’euros qu’il va bien falloir trouver quelque part, sans quoi l’État ne sera tout simplement pas en mesure d’honorer ses engagements[2. Genre, payer les salaires des fonctionnaires.].

3 — Rajoutez à cela les dettes anciennes que nous allons devoir rembourser cette année et ce sont 173 milliards d’euros que notre bon Sapin va devoir emprunter cette année pour boucler son budget. Une paille !

4 — Sachant, naturellement, qu’il est hors de question de réduire les dépenses : à plus de 57% du PIB l’année dernière, le niveau le plus élevé jamais atteint en temps de paix, il semble qu’il y ait consensus : ça n’est pas assez.

Alors bien sûr, vous me direz qu’il suffirait d’augmenter les impôts. Sauf que voilà : avec une des pressions fiscales les plus élevées au monde, un certain nombre de signes assez inquiétants donnent à croire que toute augmentation d’impôts réduirait les recettes fiscales. Eh oui, entre les entreprises qui mettent la clé sous la porte, les contribuables qui se délocalisent, l’économie informelle qui prolifère et ceux qui lèvent le pied, bêtement, ça laisse des trous dans la caisse.

On pourrait aussi procéder, comme autrefois, à un grand emprunt national et demander au moutontribuable de prêter directement son bas de laine à l’État. Ils y ont pensé, figurez-vous, comme Nicolas Sarkozy avant eux : sauf qu’en y réfléchissant sérieusement, ils ont réalisé que ça coûterait beaucoup plus cher qu’en passant par les marchés. La dernière fois que l’État a emprunté de l’argent sur dix ans, les vilains marchés le lui ont prêté à 1,77% : record historique ! C’est ballot hein ?

Enfin, il y a aussi la méthode qui consiste à sortir de l’euro et à faire tourner la planche à billets en assortissant le tout d’un bon vieux contrôle des changes des familles. C’est possible. La preuve c’est que c’est exactement ce que fait le Venezuela depuis quelques temps avec des résultats… comment dire ?… mitigés. Notez bien qu’avec ce genre d’options il faut être sûr de soi parce que les marchés financiers, pour le coup, vous ne les reverrez pas de sitôt.

Bref, le Sapin marche sur des œufs. Il sait bien, tout énarque qu’il est, que le coup de « mon ennemi la finance » c’était un bon filon pour se faire élire[3. Filon qui fut, si vous vous en souvenez bien, exploité par environ 99,99% de notre classe politique lors des derniers suffrages nationaux.] mais que dans la réalité très concrète des finances publiques, poursuivre sur cette voie c’est risquer de devoir se passer des bons services de ladite finance et ça, dans l’état actuel des choses, ce n’est juste pas envisageable. Du coup, en bon ministre-gestionnaire, il compose, il brode, il enchante le réel avec des éléments de langage.

C’est toute la difficulté du métier de l’homme politique professionnel : pour être élu, vous racontez n’importe quoi et brossez l’électeur médian dans le sens du poil mais une fois aux commandes du Titanic, vous êtes bien obligés de composer avec la réalité. Celles et ceux qui, de droite comme de gauche, tapent sur Sapin feraient bien de se montrer un peu plus discrets parce que le jour où Mélenchon-président ne sera plus capable de payer ses fonctionnaires ou celui où Marine-présidente siphonnera l’épargne des retraités, je ne donne pas cher de leur peau.

*Photo : DURAND FLORENCE/SIPA. 00567620_000006.

Le train sifflera trois verres

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Deux micropolémiques ferroviaires ont émaillé le petit univers magique du net à la mi-juin, durant la grève des cheminots.

Côté droitosphère, une vidéo dénichée par Le Point a été aussitôt reprise en chœur par tout ce que la toile compte de redresseurs de torts affiliés à l’UMP, à l’UDI, ou au FN. On y voit des gars plutôt pompettes dans un poste d’aiguillage – où trône néanmoins une bouteille d’Evian. Certes, on ne sait pas lesquels de ces présumés cheminots sont en service, ni si leur taux d’alcoolémie excède le niveau légal, mais foin de précautions, on s’indigne à tout va, avec force trémolos et jeux de mots laids. Ainsi le blog libéro-libéral Extrême-Centre se déchaine : « Le bateau ivre de la SNCF : grève, alcool et sévice public. »

Ce n’est pas une vidéo, mais une photo qui a fait grimper la gauchosphère au rideau rouge.  On y voit une vingtaine de gardes mobiles sur le quai de la gare de Saint-Pierre-des-Corps, près de Tours. Ils étaient intervenus, nous apprend-on, après que 120 jeunes avaient foutu une pagaille monstre dans un TGV Toulouse-Lille. Le piquant de l’histoire est que les jeunes en question n’étaient pas des lascars gavés de chichon, mais des entrepreneurs passablement avinés, membres du Centre des Jeunes Dirigeants, en route vers le congrès de leur organisation. Bon, l’histoire est piquante, mais entre nous, y’a pas eu mort d’homme, ni même troussage, matraquage ou rançonnage, rien qu’un chahut de pochtrons. N’empêche que le site de la CGT Dieppe, par exemple, s’indigne de « la prise en otage d’un TGV par des patrons poivrots. »

Soyons clairs, je ne suis pas partisan de la bourrocratie sur le lieu de travail, ni dans les transports publics. Mais un soupçon d’alcoolémie vaut-il preuve pour flétrir l’adversaire de classe ? On ne parlera pas ici de relents prohibitionnistes ou de prémisses de charia, faut pas charrier ! N’empêche que la religion hygiéniste s’immisce dans nos mœurs tricolores, aidée dans son travail de sape identitaire par une intolérance idéologique dont le degré, lui aussi, est bien trop élevé.

 

 

 

Pascal Bruckner : Mon père, ce salaud

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bruckner bon fils

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Il y avait, jusqu’à Un bon fils, deux Pascal Bruckner. Nous aimions beaucoup le premier, le romancier cruel, déployant des histoires vénéneuses que n’auraient pas reniées les écrivains  délétères de la Décadence, façon Villiers de l’Isle-Adam. Il nous avait donné, entre autres, les très inquiétants Lunes de fiel et Voleurs de beauté. Et puis il y avait un Bruckner que nous aimions un peu moins, essayiste proche des néoconservateurs qui dénonçait la nocivité du tiers-mondisme ou estimait que l’écologie politique se résumait à un discours punitif.

Il faudra  désormais compter avec un troisième Pascal Bruckner, que l’on rangera entre le Sartre des Mots et le Michel Leiris de L’Âge d’homme. Un bon fils est une autobiographie qui refuse la chronologie mais s’organise autour d’un fil d’Ariane. Pour Leiris, ce furent les suites d’une psychanalyse, et pour Sartre l’écriture comme libération des déterminismes de classe. Bruckner, lui, nous explique comment l’antisémitisme du père est l’amer de sa traversée de l’existence. Un antisémitisme viscéral, définitif, qui conduira cet ingénieur qui, toute sa vie, se comporta en pervers narcissique avec sa femme, à se réjouir, dans ses dernières années, que l’on vende librement Les Protocoles des sages de Sion dans le monde arabe.[access capability= »lire_inedits »] « Dans la famille, maternelle comme paternelle, nous étions bilingues dès le berceau ; nous apprenions l’antisémitisme en même temps que le français. Aucune animosité là-dedans : juste un fait de la nature comme la loi de la chute des corps ou la rotation de la Terre autour du Soleil. »

Fils unique, né en 1948 et passant sa toute petite enfance dans un sanatorium autrichien avant que les antibiotiques à peine inventés ne le sauvent in extremis, Bruckner ne se rend pas vraiment compte, d’abord, de la monstruosité tranquille de cet homme au physique avantageux, ingénieur des Mines à la carrière plutôt brillante. Mais très vite, il va se prier chaque soir pour qu’il meure. On sait que Polanski avait adapté brillamment Lunes de fiel. Pour ce Bon Fils, on aurait rêvé d’un Chabrol encore vivant. Il aurait montré comment une paisible famille de la bourgeoisie lyonnaise cache, derrière ses décors feutrés, une véritable zone de guerre avec violences conjugales et bibliothèque du parfait collabo.

Pascal s’échappe par la lecture, « grammaire de la liberté grâce aux dieux de ma jeunesse, Sartre, Gide, Malraux, Michaux, Queneau, Breton », par la musique − une très belle page sur la voix d’Aretha Franklin dans un juke-box −, et puis, surtout, par le grand vent de 68, la rencontre avec Finkielkraut, les filles, les voyages lointains et, aurait dit Rimbaud, « la magique étude du bonheur que nul n’élude ».

Mais demeure toujours, comme une ombre portée, cette présence du père qui ne mourra qu’en 2012. Il n’y aura évidemment nulle explication satisfaisante à cet antisémitisme, seulement des hypothèses. Le père disparaîtra avec son opacité terrifiante et, dans un bel exercice de cruauté qui, cependant, ne suffit pas à consoler, Bruckner montre l’agonisant raciste soigné par des infirmières antillaises. Le bon fils n’aura donc pas de réponse ni de morale à tirer de son histoire. Mais il héritera  d’une méthode, ce qui est encore mieux : « Le doigt de la sorcière s’appelle les liens du sang, les lois de l’hérédité, le poids de la mémoire, de la génétique, qu’importe l’explication que l’on donne, ce doigt me retient et fait de moi, quoique je veuille, toujours un fils et un fils de. S’émanciper, c’est s’arracher à ses origines tout en les assumant. »[/access]

Un bon fils, de Pascal Bruckner, Grasset.

*Photo : Hannah.