Les gens sont méchants. Surtout les gens de droite. Ils voient le mal partout – sauf là où il se trouve, c’est-à- dire dans leur cerveau perturbé. Le pire de tous, c’est Nicolas Sarkozy. Figurez-vous qu’à l’issue d’une garde à vue de quinze heures, au terme de laquelle il a été mis en examen pour « corruption active, trafic d’influence et recel de violation du secret professionnel » – rien que ça ! –, il s’est dit victime d’un acharnement judiciaire : on se demande où il est allé chercher ça ! On regrette que les « deux dames », comme il les a drôle- ment appelées, aient finalement renoncé à l’accuser de violation du secret de l’instruction, ce qui aurait conféré une note hilarante à une affaire plutôt inquiétante. Elles ont dû réaliser que ce serait un peu gros, alors que ce ne sont pas seulement les pièces des dossiers d’instruction qui s’étalent à la « une » des journaux, mais aussi les PV des interrogatoires menés par la police, fréquemment révélés au public avant même d’être transmis aux juges. Quant aux journalistes qui faisaient le pied de grue devant le domicile de l’ancien président pour assister à son interpellation, ils ont certainement été avertis par une collective et soudaine intuition. En réalité, le secret de l’instruction est sans cesse violé par ceux qui informent la presse, laquelle se rend donc coupable de recel desdites violations. Qui s’en plaindrait, dès lors qu’il s’agit d’informer le bon peuple sur les turpitudes des puissants ! Un esprit chichiteux pourrait, certes, objecter que, sans secret de l’instruction, il n’y a pas de présomption d’innocence et que, sans présomption d’innocence, il n’y a pas de justice (je sais, je l’ai déjà dit, mais ça ne s’arrange pas). Le défilé des socialistes vertueux et indignés aurait aussi pu susciter un immense éclat de rire. À les entendre, que l’on ose mettre en cause une justice aussi irréprochable et indépendante que la nôtre, ce n’est pas encore le fascisme, mais la dictature n’est pas loin. « Il faut laisser la justice faire son travail », ont donc répété en boucle d’éminentes personnalités, y compris à droite où certains, comme Alain Juppé, ont pour le moins mesuré leur soutien à Nicolas Sarkozy – on n’ose imaginer que le maire de Bordeaux voie d’un bon œil les péripéties judiciaires qui pourraient le délivrer de son principal rival : peut-être est-il encore tétanisé par le souvenir de ses propres démêlés avec les juges. Il est certainement louable de laisser la justice faire son travail. Sauf quand elle le fait mal. Et c’est bien ce qui fait peur : face à des magistrats ivres de leur pouvoir, nous sommes désarmés. Il faut une sacrée dose de mauvaise foi ou d’ignorance pour affirmer que Nicolas Sarkozy est un justiciable comme les autres. Est-il si fréquent de placer sur écoute l’un des principaux responsables de l’opposition, sur la foi de soupçons hasardeux – le présumé « financement libyen » – que rien n’est venu étayer à ce jour ? Et quand rien, dans les écoutes, ne confirme le délit présumé, est-il vraiment conforme aux principes de notre droit que le juge en cherche un autre, comme si son objectif n’était pas de sanctionner des fautes avérées, mais de faire tomber une tête ? Écoutez n’importe qui pendant plusieurs semaines, et je le fais pendre, aurait dit Talleyrand. En attendant, on a beau nous annoncer tous les quatre matins que cette fois-ci, Sarkozy est fichu, les multiples instructions en cours n’ont pas permis, à ce jour, de le renvoyer devant les tribunaux. Mais à force d’enfumer les Français, on finira peut-être par les convaincre qu’il y a un feu. On me dira que les faits sont têtus, et que l’ancien président a bien cherché à s’informer sur le dossier Bettencourt. Quel crime impardonnable, en effet ! On n’imagine pas François Hollande chercher à savoir ce que la justice savait du compte de Cahuzac, non, ce n’est pas son genre… Oui, mais il y a le « trafic d’influence ». Je me demande quelle influence on peut trafiquer quand on n’est pas au pouvoir, mais passons. Il est possible que l’ex-président ou son avocat ait passé un coup de fil pour recommander un magistrat ami – sans succès d’ailleurs. Ce n’est pas très glorieux. Mais téléphoner à leurs copains pour recommander d’autres copains, c’est ce que font à longueur de journée les parangons de vertu qui sont supposés gouverner la France. Qu’on ne se méprenne pas. Il y a d’excellentes raisons de combattre Nicolas Sarkozy. À condition qu’il s’agisse d’un combat à la loyale. Or, on a du mal à ne pas penser que l’ancien président est le seul qui puisse aujourd’hui troubler le duo avec Marine Le Pen dont rêve François Hollande, qui sait que c’est son unique chance d’être réélu. Nicolas Sarkozy n’est certes pas un ange. Mais si on parvient à lui interdire, par voie judiciaire, de briguer les suffrages des électeurs, les juges auront eu raison de l’État de droit. Il y aura alors d’excellentes raisons d’avoir peur de la justice de son pays.
Causeur n°15 : La France contre Paris
« L’été sera chaud, dans les t-shirts, dans les maillots… » Pour l’instant, la prévision d’Eric Charden tombe à l’eau vu la météo ; heureusement le cru 2014 de notre traditionnel numéro d’été a de quoi vous faire bouquiner pendant les orages. Elisabeth Lévy démarre en fanfare avec un éditorial au Karcher : « Sarkozy l’injusticiable » : « Est-il si fréquent de placer sur écoute l’un des principaux responsables de l’opposition, sur la foi de soupçons hasardeux – le présumé « financement libyen » – que rien n’est venu étayer à ce jour ? Il y a d’excellentes raisons de combattre Nicolas Sarkozy. A condition qu’il s’agisse d’un combat à la loyale… ».
Après ce réquisitoire contre la justice d’exception, Causeur vous ouvre les portes de son dossier central : « La France contre Paris. 65 millions de provinciaux ». Et là encore, Elisabeth Lévy annonce la couleur franchement : il y a dans ce pays une fracture, non pas simplement sociale mais territoriale, culturelle et symbolique entre Paris la ville-monde et « la périphérie » provinciale, péri-urbaine ou grand-banlieusarde. La première vit en vase clos, ne connaissant manif pour tous et vote frontiste que de nom pendant que le reste du pays « n’est pas en guerre contre Paris (…) mais a décidé de vivre sa vie contre Paris ».
Deux pays en un seul ? À force de gloser sur le tracé de la réforme territoriale, dans notre « vieux pays dans lequel l’Etat a précédé et construit la nation », on en oublie que la décentralisation crée bien souvent des jacobinismes à échelle réduite. Il n’empêche, c’est à l’échelon local que les politiques peuvent encore transformer le quotidien des gens, nous dit François Bayrou dans un long entretien. Le nouveau maire de Pau dresse un constat implacable : « nous ne sommes pas loin de la rupture » entre les élites parisiennes et le pays réel qui n’en peut mais.
Un tableau encore noirci par les analyses décapantes du géographe Christophe Guilluy, lui aussi interviewé en ces pages, qui rappelle la dure réalité des chiffres : la France des « 60% d’exclus » est bien celle des campagnes et zones pavillonnaires, à l’écart du dynamisme des grandes métropoles. Il n’en existe pas moins une anti-Paris : Marseille, ville du Mistral et de Guillaume Nicoulaud, qui nous sert de guide dans ce mille-feuille identitaire, au bord de la syncope les soirs d’exploits footballistiques de l’Algérie, d’après notre envoyé spécial sur le Vieux port Pascal Bories. « Paris, je ne t’aime plus », chantait le poète, mais la mésentente entre la capitale et la province ne date pas d’hier, si l’on en croit Frédéric Rouvillois, qui retrace la petite histoire de l’anti-parisianisme à travers les âges. Comme les patois connaissent une seconde jeunesse sous l’égide de l’administration, outre une incursion occitano-toulousaine, vous saurez tout sur le néo-breton lyophilisé grâce à l’analyse d’André Markowicz et de Françoise Morvan.
Mais abrégeons la revue de détail et passons à l’avant du navire, dans les filets de notre séquence actualités. En cette fin de Coupe du monde qui réjouit tous les anti-footeux, à commencer par l’auteur de ces lignes, Jean-Claude Michéa nous livre ses réflexions sur le Mondial, le sport marchandisé, les suppporters et ce qu’il reste de common decency dans l’univers du ballon rond. Sans jouer sur les peurs ni participer à l’irénisme ambiant, Slimane Zeghidour revient sur les débordements qu’on a observés dans les rues des grandes villes de France après les victoires de l’équipe d’Algérie. Le point de vue des Algériens du « bled » sur leurs cousins de la diaspora se révèle aussi piquant qu’une bonne harissa. Du Maghreb aux confins de la Mésopotamie en passant par nos banlieues, le danger salafiste se déploie dans toute son horreur. Samir Amghar, spécialiste de la question, établit le portrait-robot des différents types de salafistes, du jihadiste de Bruxelles aux barbus non-violents, en décryptant la prégnance du discours antisémites chez ces prêcheurs de haine. Et pour refermer le chapitre du vivre-ensemble, je me suis rendu chez nos voisins belges – peut-être devrais-je dire flamands – d’Anvers, observer la coexistence entre immigrés musulmans, juifs orthodoxes et flamingants de souche. D’un continent l’autre, Théogène Rudasigwa, ancien bras droit de Paul Kagamé, nous fait part de son expérience du génocide rwandais, sans ménager son ancien mentor, qui a aujourd’hui beau jeu de poser en redresseur de torts.
Pour nouer le tout, une ribambelle de chroniques vous attend au tournant, dont les habituels Alain Finkielkraut, Basile de Koch, Cyril Bennasar, Roland Jaccard, Félix Groin, flanqués d’un petit nouveau, Louis Lanher, notre œil de Moscou immergé dans le Boboland. Joint à notre dossier culturel sur l’art officiel dans la mondialisation, ces papiers d’humeurs conjuguent éclectisme et (parfois, mauvais) esprit. Vous savez ce qu’il vous reste à faire : lisez sous la pluie !
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Les fantômes de Wannsee
Le lac de Wannsee, au sud-ouest de Berlin : lorsque revient la belle saison, c’est l’un de ces lieux où la vie se donne en spectacle à elle-même. Miracle de la rencontre de l’eau, de la terre, de l’air et de la lumière, merveille de la manière dont les hommes ont su élaborer une culture raffinée pour relayer cette rencontre des éléments. Aviron, navigation de plaisance, petites croisières en bateau, terrasses au bord de l’eau, splendides villas. Tout se passe comme si le simple reflet naturel du ciel dans un lac avait incité les hommes à imaginer des dispositifs culturels leur permettant de réfléchir leur propre vie, sans aucune utilité que ce plaisir lui-même. Dans cette luminosité, une tache d’ombre : un peu en retrait, au « petit Wannsee », la tombe de Heinrich von Kleist, sur le lieu même où, en 1812, il s’est donné la mort.
Aujourd’hui, au bord du « grand Wannsee », on peut visiter deux villas célèbres, à quelques centaines de mètres l’une de l’autre, construites à quelques années d’intervalle par le même architecte, toutes deux entourées d’un vaste jardin donnant sur le lac. D’un côté, la « villa Liebermann », qui fut la résidence d’été du grand peintre berlinois Max Liebermann. De l’autre, le « palais Marlier », appelé aujourd’hui « Maison de la conférence de Wannsee ». C’est là que les dignitaires nazis se réunirent le 20 janvier 1942 pour ratifier l’organisation de la « solution finale ». À l’intérieur, on trouve une abondante documentation sur la conférence, sur les plans de l’extermination et les circonstances de sa réalisation dans les différents pays européens. Mais cette splendide bâtisse n’a rien qui puisse annoncer en quoi que ce soit ce qui s’est perpétré en ses murs, tout au contraire. Il y a même une quasi-incompatibilité entre la beauté du lieu et l’horreur qu’évoque son nom. [access capability= »lire_inedits »]
En 1933, Max Liebermann avait assisté, impuissant, à l’arrivée du pouvoir des nazis. Il avait rapidement démissionné, dès mai 1933, de ses fonctions de président de l’Académie des beaux-arts. Après sa mort, en 1935, sa veuve, Martha Liebermann, dut subir la mise sous séquestre de la villa : elle mit fin à ses jours en 1943, afin d’échapper à une imminente déportation. La villa Liebermann n’a été que récemment rachetée, rénovée et ouverte au public. Le jardin a été reconstitué selon le plan originel de l’artiste. Dans le bâtiment principal a été rassemblé un ensemble de tableaux peints en ce lieu même : des scènes familiales, des vues de différents coins du jardin. Liebermann n’a fait, en somme, que montrer ce qu’il avait sous les yeux, mais en y ajoutant quelque chose : une célébration de la beauté du monde et de la joie de la vie. Une telle peinture, qui vient redoubler la splendeur visible, ne fait que redoubler un premier redoublement : elle représente une vie qui s’était déjà parée, qui avait mis ses plus beaux atours, s’était déjà donnée elle-même en spectacle sur les bords du lac, ne fût-ce que par la grâce du reflet dans l’eau des villas et des arbres.
Dans ces deux lieux, le visiteur actuel est renvoyé à quelque chose qui s’est passé jadis à l’endroit même qu’il visite et qu’il peut se remémorer : à l’événement de la « décision finale », grâce aux documents exposés dans la villa Marlier ; et, dans la villa Liebermann, grâce aux tableaux, à la vie du peintre et à tout ce qu’il voyait se déployer autour de lui : sa vie domestique, les voiles des bateaux, la frondaison des arbres, les femmes aux grands chapeaux.
Ces deux villas forment une étrange polarité : un lieu voué à la célébration de la splendeur de la vie, un autre qui fut le point de départ de l’horreur absolue du XXe siècle. Ces deux pôles constituent le meilleur « mémorial » qui se puisse imaginer, d’une tout autre signification symbolique que le Mahnmal installé au cœur de Berlin, un lieu de culte qui, en voulant remémorer l’horreur de la Shoah, tend en somme à la perpétuer.
Rien de tel lorsqu’on visite les deux villas de Wannsee, dont on peut tirer une leçon en forme d’espoir. Fasse le Ciel que ce qui fut décidé en ce jour funeste de 1942 dans cet édifice splendide, ce qu’on appelle « Shoah », qui est également emblématique d’autres horreurs contemporaines de même nature, n’ait été qu’une sinistre parenthèse à l’intérieur de l’histoire allemande et européenne. N’oublions rien de ce qui s’est passé, entretenons-en le souvenir avec piété, transmettons aux nouvelles générations toutes les informations historiques nécessaires, mais sans que ce trou noir ne submerge notre perception et ne devienne l’objet d’un culte d’un goût douteux. Pourvu que la joie de vivre et l’éblouissement émerveillé qui transparaît dans la peinture de Liebermann et appartient au génie de ce lieu l’emportent en fin de compte sur l’obscurcissement et la démence.
Faut-il poser l’acte abject de Wannsee comme étant l’événement premier, et le cadre somptueux et élégant où il a eu lieu comme second et fortuit ? Non, on doit s’y refuser ; il faut maintenir la primauté du Beau sur le Mal et l’horreur. Renoncer à cette primauté, ce serait faire trop d’honneur à Hitler et à ses sbires. On ne peut se laisser fasciner par le « rayonnement négatif » d’Auschwitz, par le soleil noir de la Shoah, au point d’oublier que cette noirceur n’est que le revers diabolique d’un rayonnement positif. C’est le Dieu biblique, celui qui avait constaté et énoncé que « cela était bon », qui a été attaqué et outragé à travers son peuple élu.
Dans la tournure d’esprit qui est celle de l’Europe depuis 1945, l’existence même de cette « villa de la conférence de Wannsee » et du cadre qui l’entoure est une sorte de scandale. Ne devrait-on pas mettre fin à cette provocation scandaleuse, décider de raser la villa Marlier afin de la remplacer par quelque baraquement, reconstitué sur le modèle des camps de la mort, où on pourrait visiter une exposition sur l’histoire de cette horreur ? Ainsi serait rétablie la correspondance entre le cadre extérieur et l’événement destructeur.
Une bonne partie de l’histoire de l’après-guerre est un effort pour effacer les traces de la splendeur passée, pour empêcher que l’on puisse se réjouir au spectacle de la beauté. C’est dans cet esprit que fut propagé l’adage attribué à Adorno : plus de poésie après Auschwitz ! Si l’on est conséquent, on devrait aussi s’employer à détruire la poésie écrite avant Auschwitz et, pour cela, s’efforcer d’effacer l’une des sources d’inspiration de toute poésie : la beauté du monde. En Allemagne, tout se passe comme si l’étude des classiques de la littérature allemande − l’avant-Auschwitz − était remplacé par une étude disproportionnée et presque exclusive de la période du Troisième Reich. Le traumatisme éprouvé devant l’horreur d’Auschwitz peut conduire à une mise en question de tout sentiment positif. Ainsi pourrait-on être amené à une destruction nihiliste qui ne céderait en rien à la folie de l’entreprise exterminatrice.
Osons cette affirmation : l’après-Auschwitz ainsi envisagé n’est qu’une poursuite systématique de l’entreprise que l’on appelle « Auschwitz » et qui fut ratifiée à Wannsee. Si on fait preuve d’un peu de lucidité, si l’on reprend ses esprits et ne se laisse pas gagner par l’intimidation prédominante, on comprend que tout cela n’est rien d’autre qu’une victoire posthume de Hitler, comme si l’Europe meurtrie et pénitente avait repris à son compte, et finalement faite sienne, la tournure d’esprit apocalyptique de ce sinistre personnage.
Il serait temps que l’Allemagne et l’Europe surmontent cette fascination et retrouvent d’autres sources spirituelles. Qu’elles retrouvent ainsi une autre inspiration que le nihilisme, le ressentiment contre la grandeur et la beauté. Et ce, sans aucunement oublier et refouler le souvenir de l’horreur ; il s’agit seulement d’empêcher que cette nécessaire mémoire ne prédomine dans l’échelle des valeurs, au point que l’on oublie ce contre quoi l’horreur était dirigée et qu’elle voulait détruire. Il s’agit de retrouver une vision hiérarchique globale dans laquelle trouvent leur place respective le mystère du Mal et la Beauté du monde, sans que la prise en compte de l’un des deux pôles n’implique l’oubli et le refoulement de l’autre.
Songeons à la méditation de l’écrivain polonais Gustaw Herling, dans la bouche du narrateur de Beata sancta, éprouvant douloureusement cette discordance entre le Mal et la Beauté : « Oh, mon Dieu ! comme l’œuvre de ta création est belle ! […] À certains moments de la vie, elle nous raille, elle nous blesse jusqu’au sang, la cruelle, la prodigue Beauté du monde. » C’est ce contraste cruel que peut résumer le nom de Wannsee. [/access]
Berlin-Wannsee, janvier 2007.
Affaires Sarkozy : ce n’est pas terminé
Cela ne vous aura pas échappé, Nicolas Sarkozy est pourchassé par les moustaches d’Edwy Plenel et par les magistrates indépendantes et apolitiques de progrès.
Le 2 juillet dernier, après 15 heures de garde à vue, l’ancien président est mis en examen dans l’affaire dite « des écoutes » pour « corruption active », « trafic d’influence » et « recel de violation du secret professionnel » Auparavant, il avait déjà été mis en examen dans l’affaire Bettencourt pour « abus de faiblesse ». Les « affaires » poussent comme des champignons après la pluie autour de Nicolas Sarkozy, stimulées par l’acharnement des juges indépendants et apolitiques de progrès[1. Le juge apolitique de progrès qui cotise généralement au syndicat de la magistrature, et finit par s’engager chez EELV (suivez mon regard torve).], et par une presse vigilante qui se veut la garante de notre démocratie (rires enregistrés). La Libye, Bygmalion… Bygmalion, la Libye, l’histoire n’est pas finie… Dernière péripétie comique en date, l’Express de cette semaine nous apprend que « la juge d’instruction Christine Saunier-Ruellan s’intéresse de près à un déplacement privé de l’ancien président de la République à bord d’un Falcon ‘appartenant’ à Alain Afflelou ». Un avion impliqué dans l’affaire « Air cocaïne ». Brrr…
Soyons clairs : cela ne va pas assez loin… Si nous voulons – avec les juges indépendants et apolitiques de progrès – que la France soit débarrassée à jamais de la peste sarkozyste et ne retombe jamais dans les ténèbres obscures, il faut mener des investigations encore plus vigilantes. C’est pourquoi nous pouvons vous révéler, dès à présent, les prochaines affaires dans lesquelles le nom de l’ex-président de la République apparaîtra bientôt :
– L’assassinat de l’archiduc d’Autriche à Sarajevo en 1914. Une enquête démontrera formellement la complicité de Nicolas Sarkozy dans ce crime déclencheur de la Première guerre mondiale.
– L’ancien président sera mis en examen dans l’affaire de l’Ordre du temple solaire. Ses liens d’amitié avec les gourous Luc Jouret et Jo di Mambro seront mis au jour. Au passage Médiapart publiera une photo compromettante de l’ancien locataire de l’Elysée en compagnie de Gilbert Bourdin, alias le « messie cosmoplanétaire » de la secte « Aum ». (Mais si, souvenez-vous…)
– Viendra ensuite un rebondissement dans l’affaire Pastor: le gendre reviendra sur ses aveux et accusera Nicolas Sarkozy d’avoir fourni personnellement l’arme du crime.
– Nicolas Sarkozy mis en examen dans le cadre de l’attentat du Petit Clamart et de la rupture du barrage de Malpasset.
– Nicolas Sarkozy mis en examen dans l’affaire des paillotes.
– Mise en examen aussi de l’ancien Président dans l’affaire du Petit Grégory. Une histoire qui a toujours un grand succès médiatique, et dont les rebondissements ne déçoivent jamais…
– Nicolas Sarkozy mis en examen dans l’affaire OM-VA. Une petite pincée de Bernard Tapie ne fait pas de mal.
– Nicolas Sarkozy mis en examen dans l’affaire Stavisky.
– Empoisonnement de Napoléon, disparition d’Elvis Presley, suicide de Romain Gary : Nicolas Sarkozy entendu par la PJ.
– Changement climatique: Nicolas Sarkozy traduit devant la Cour Pénal Internationale.
– Crash du vol Air France Paris-Rio: Nicolas Sarkozy placé sur écoute par la PJ. Mais chut !
– Disparition des dinosaures et des éléphants du Parti Socialiste : Nicolas Sarkozy entendu par la PJ.
– Les familles des disparus du Titanic portent plainte contre Nicolas Sarkozy. Iceberg complice.
– Rebondissement dans l’affaire DSK: Nafissatou Diallo se rétracte et accuse Nicolas Sarkozy.
– Nicolas Sarkozy entendu par la Police Municipale de Montceau-les-Mines pour le vol de deux fraises tagada à un enfant aux abords d’une boulangerie durant la campagne 2007.
– Nicolas Sarkozy mis en examen pour l’assassinat du Colonel Moutarde dans la bibliothèque avec le chandelier[2. Merci à Arnaud Tribhou pour sa contribution.]!
* Photo : WITT/SIPA. 00634856_000010
Pour en finir avec la loi de 1973
« Le Trésor public ne peut être présentateur de ses propres effets à l’escompte de la Banque de France. » (Article 25 de la loi 73-7 du 3 janvier 1973)
Les détracteurs de la fameuse loi de 1973 — dite aussi « loi Pompidou-Giscard » ou « loi Rothschild » — expliquent à qui veut bien l’entendre que c’est par cet article 25 que le gouvernement français, pour satisfaire les intérêts de « la finance », a interdit au Trésor d’emprunter de l’argent à la Banque de France et, partant, a créé les conditions de notre dette publique actuelle. Je ne reviendrai pas sur l’inanité des théories du complot en général et me contenterai d’un argument factuel et documenté. En résumé, tout ce que racontent les détracteurs de cette loi est faux.
Primo, cet article n’est pas d’origine gouvernementale. Il a été introduit à l’initiative du rapporteur général de la commission des finances du Sénat puis rédigé dans sa forme définitive et institué comme un article à part entière lors de l’examen du projet de loi à l’Assemblée nationale. Jean Taittinger, secrétaire d’État au budget qui représentait le gouvernement au Sénat comme à l’Assemblée, s’est contenté de ne pas s’y opposer.
Deuxio, cet article n’introduit rien de nouveau : l’interdiction qui est faite au Trésor de présenter ses propres bons à l’escompte de la Banque de France est un principe déjà communément admis. Le législateur estimait que cette précision n’était qu’une « sage précaution » afin d’interdire au Trésor de « tourner la législation sur les émissions de monnaie ou de quasi-monnaie ». De fait, une disposition similaire est déjà présente dans la loi du 24 juillet 1936.
Tercio et c’est le plus important, si le Trésor ne peut effectivement pas présenter ces effets à l’escompte de la Banque de France, il peut en revanche obtenir des avances et des prêts. C’est l’objet de l’article 19 de la loi de 1973 qui précise que les modalités de ces prêts et avances feraient l’objet de « conventions passées entre le ministre de l’économie et des finances et le gouverneur » et que ces conventions devaient être « approuvées par le Parlement ».
De fait, la convention du 17 septembre 1973, passée entre le ministre de l’économie et des finances (Valéry Giscard d’Estaing) et le gouverneur de la Banque de France (Olivier Wormser) et approuvée par la loi 73-1121 du 21 décembre 1973 fixe les modalités des concours de trésorerie apportés par la banque centrale au Trésor : ce dernier peut emprunter jusqu’à 20,5 milliards de francs dont 10,5 milliards gratuitement et 10 milliards sur lesquels il paiera des intérêts très faibles[1. En l’occurrence, le « taux le plus bas pratiqué par la banque à l’occasion de ses interventions les plus récentes, au jour le jour ou à très court terme, sur le marché monétaire ».]. L’article 5 de la loi prévoit que ces plafonds puissent évoluer selon une règle relativement complexe que je renonce à expliquer ici. Toujours est-il que la loi de 1973 n’interdit absolument pas au Trésor de se financer gratuitement ou quasi-gratuitement auprès de la Banque de France.
Mais à quoi correspond ce montant ? Pourquoi limiter les prêts de la banque centrale au Trésor à 20,5 milliards de francs ? La réponse est extrêmement simple : c’est tout simplement l’officialisation de ce qui existait avant. C’est ainsi que le rapporteur général le présente et c’est effectivement la conclusion à laquelle on arrive en étudiant les séries historiques : la loi de 1973 n’a fait que codifier, simplifier et officialiser une situation existante. Bien avant 1973 et jusqu’en 1993, la Banque de France pouvait prêter directement au Trésor à condition de respecter une enveloppe déterminée par le législateur[2. Voir Éric Monnet, Politique monétaire et politique du crédit en France pendant les Trente Glorieuses, 1945-1973, thèse de doctorat, EHESS, page 155 et suivantes.].
C’est l’essence et la raison d’être de cette loi de 1973 : mettre au propre les statuts et le mode de fonctionnement de la banque centrale et, notamment, remplacer les bricolages opaques grâce auxquels le Trésor parvenait à s’endetter plus que ce qu’il devait auprès de la Banque de France[3. La situation qui prévalait avant la loi de 1973 était codifiée par la loi du 28 décembre 1959, signée de la main même du général de Gaulle, au titre de laquelle les prêts et avances de la Banque de France au Trésor étaient limitées à 11,5 milliards de nouveaux francs.] par un mécanisme officiel, transparent et sous contrôle parlementaire. L’idée selon laquelle elle aurait interdit ou même restreint la capacité de l’État à faire appel à sa banque centrale pour financer ses déficits est au mieux une erreur, au pire un mensonge pur et simple.
Ce qui s’est passé, très simplement, c’est qu’à partir de la relance de Chirac en 1975 et tout au long des quarante exercices budgétaires qui ont suivi, tous nos gouvernements, de droite comme de gauche, ont systématiquement voté des budgets déficitaires. Les dettes se sont accumulées et, l’inflation aidant, le plafond fixé par la loi de 1973 est vite devenu dérisoire au regard des sommes en jeu. Aujourd’hui encore, ceux-là mêmes qui dénoncent la « dette illégitime » sont les premiers à rejeter tout retour à l’équilibre (sans même parler d’excédents !).
L’ironie de cette histoire est double. D’abord, il est pour le moins piquant de voir de prétendus gaullistes dénoncer ce complot chimérique alors que s’il y a eu complot, le comploteur en chef c’était de Gaulle lui-même. Dès son retour au pouvoir en 1958, la position du Général était on ne peut plus clair : rembourser la dette, mettre fin aux politiques inflationnistes et créer un franc fort (le nouveau franc) pour acter le tout. En effet, si la Banque de France finançait environ 28% de la dette publique au cours des années 1950, ce chiffre chute à 16% entre 1960 et 1973 : c’est donc bien Charles de Gaulle qui a poussé le Trésor à s’endetter sur les marchés.
Enfin, deuxième ironie, je ne doute pas un instant que ces quelques mots seront balayés d’un revers de main dédaigneux par tous ceux que Dupont-Aignan, Le Pen et Mélenchon ont déjà convaincu. C’est une manifestation de ce que j’appelle la loi de Brandoloni : « la quantité d’énergie nécessaire pour réfuter une connerie est un ordre de grandeur plus importante que celle utilisée pour la produire ». Les théories du complot ont ceci de doublement terrible qu’elles sont extrêmement faciles à élaborer et à colporter mais presque impossibles à réfuter totalement.
Qu’est-ce que la langue française leur a fait?
Tous aux abris ! Il se murmure qu’une suite au nanar black-blanc-beur de l’année serait dans les tuyaux. Brigitte Maccioni, productrice de Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu, dont je vous avais dit tout le bien que j’en pensais, a vendu la mèche à la radio. Ulcéré par sa bande-annonce aussi racoleuse qu’une dame du monde, j’avais rapidement cerné le propos ultradérangeant du film aux dix millions d’entrées : le paradis, c’est les Autres ! Comme l’avait résumé Gil dans notre numéro de juin, à en croire le synopsis un rien bêta de cette comédie, la France moisie et ses pondeuses cathos finiront sauvées par l’apport étranger, qui vient bousculer ses bons vieux papys réacs – de mon côté, pour pratiquer le métissage, à la différence de la plupart de ses thuriféraires, je sais qu’il n’est ni ange ni bête…
Alors, suite ou pas suite ? « Le tout sera d’avoir une très, très bonne histoire pour ne pas être déceptif » (sic) a annoncé la directrice du pôle production d’UGC. Déceptif, quésaco ? Dans le doute, j’ai sorti mon Larousse puis, en désespoir de cause, j’ai fini par me replier sur le dictionnaire d’Oxford. Il semblerait que la productrice de ce petit chef d’œuvre manie une langue aussi inventive que les lauréats du bac 2014 avec « mansion » (sic). Après enquête, il s’avère que Déceptif signifierait décevant en franglais de cuisine. Même un cancre de la langue de Patrick Hernandez sait bien que décevant se dit disappointing, deceptive qualifiant plutôt quelque chose de trompeur. Bref, cette chère Brigitte Maccioni a commis un double barbarisme, prenant un mot d’anglais pour un autre, preuve qu’elle piétine les deux idiomes avec équanimité.
Ceci dit, ne comptez pas sur moi pour jouer les scrogneugneux de la grammaire : bien que la place du regretté maître Capelo reste à prendre, je ne changerais pour rien au monde les parkings en parcs de stationnement et mes week-ends en fins de semaine. D’ailleurs, je vous laisse, j’ai swimming-pool.
Paris : enfumer tue
« La mairie de Paris va tester l’interdiction de dire des gros mots dans une station de métro ». Ou encore : « Anne Hidalgo teste l’interdiction de manger un sandwich dans un bus. » Et même, pourquoi pas : « La capitale expérimente l’interdiction de courir sur un trottoir. » Un jour, vous lirez l’un de ces titres et vous ne serez même pas surpris. Tenez, lundi déjà, dans Le Parisien, on pouvait lire : « Paris va tester l’interdiction de la cigarette dans un jardin public. » Et l’article – très sérieux – indiquait : « La nouvelle maire de Paris n’a pas précisé dans quel jardin public cette initiative serait menée. »
Ce même jour, le journal titrait aussi, en Une : « Des policiers de la Goutte d’Or décrètent l’état d’urgence. » Suite à trois interventions qui ont viré à l’émeute, jeudi, vendredi et samedi derniers, un policier s’alarme : « Les voyous tiennent le quartier. » L’un d’entre eux aurait-il allumé une cigarette au beau milieu du square Léon, où les mères de famille du coin promènent leurs bambins tandis que les vieux jouent aux échecs ? Non, le premier jour, il s’agissait d’une « bagarre au couteau entre sept individus ». Le second, du vol à l’arraché d’un bijou à 16000 euros. Et le troisième, d’un receleur de fringues tombées du camion.
Les agents du commissariat de la Goutte d’Or, visiblement très inquiets, déplorent le manque d’effectifs et se voient contraints de lancer régulièrement un « appel à toutes les unités ». La semaine dernière, 200 collègues de la capitale sont ainsi venus leur prêter main forte. Mais on apprenait lundi par Le Figaro que le Grand Paris comptait aujourd’hui 1000 policiers de moins que début 2012. Dans ces conditions, il n’est pas évident qu’Anne Hidalgo trouvera la main d’œuvre nécessaire pour généraliser sa dernière idée liberticide, dans l’hypothèse où son test de prohibition de la tabagie à l’air libre serait jugé concluant.
C’est qu’il y a, paraît-il, plus grave que de fumer à proximité d’enfants en bas âge shootés aux hydrocarbures dans les aires de jeu de nos jardins publics. A certains endroits, les forces de l’ordre peinent de plus en plus à faire respecter quelques interdits de base comme la tentative d’homicide à l’arme blanche ou le vol avec violences. De même, il se pourrait bien qu’on manque de bras pour verbaliser les clients de prostituées, tant la police semble avoir déjà du mal à trouver les effectifs et le temps nécessaires pour démanteler les réseaux de proxénétisme. Mais chacun ses priorités.
Celle d’Anne Hidalgo comme de l’exécutif, c’est de créer sans cesse de nouvelles interdictions respectables pour faire oublier toutes celles qui ne sont pas respectées. A ce rythme, on ne pourra bientôt plus s’en griller une ou parler trop fort sans s’exposer à une amende. Et toutes les activités criminelles pourront s’épanouir tranquillement, le gendarme ayant beaucoup trop à faire dans les squares et à la terrasse des bars pour courir après le voleur.
Il n’est pas interdit d’interdire, mais il est autorisé de s’interroger sur nos priorités. Maîtriser l’incendie ou prohiber la fumée ?
Pays-Bas, l’école des perdants magnifiques
Emmenés par leur trio de trentenaires (Sneijder,Van Persie et Robben) les Oranje (leur surnom dans la langue de Spinoza) disputent ce soir à l’Argentine une place pour le Graal footballistique. Il n’y a pas grand-chose de surprenant à retrouver les Pays-Bas en demi-finale de Coupe du monde tant le petit pays du Benelux (même pas 17 millions d’habitants) est un habitué des grands rendez-vous du ballon rond. Trois finales de Coupe du monde en quarante ans, c’est autant que l’Italie. Mais la vitrine à trophées néerlandaise reste désespérément vide depuis le seul et unique sacre à ce jour, le championnat d’Europe des Nations 1988.
Malgré ce maigre palmarès, les Oranje bénéficient d’une côte de popularité importante, notamment en France. En plus d’être des perdants magnifiques (défaites en finale des coupes du monde 1974,1978 et 2010) comme nous les aimons depuis Coubertin, ils cultivent une identité de jeu propre à faire lever les foules.
On peut distinguer trois générations ayant contribué au mythe batave. Dans les années 70, le géant Johan Cruijff, dit le « Hollandais volant », enthousiasmait observateurs avisés autant que profanes qui suivaient ses exploits en mondovision. Restera de cette période une philosophie de jeu faisant la part belle au jeu en mouvement, avec possession de balle outrancière dont s’inspireront nombre d’équipes par la suite, notamment Barcelone, théâtre des exploits de Cruijff comme joueur puis entraîneur.
Survint ensuite la génération de la fin des années 80 et du début de la décennie 1990, qui perpétuait l’idée de « football total ». Cette équipe remporta donc le seul titre national face à l’URSS de Belanov en 1988 grâce à une reprise de volée d’anthologie de Marco Van Basten. Avec ses autres porte-étendards qu’étaient Gullit ou Rijkaard, cette génération n’aura pas cependant la gloire de ses aînées, coupable d’avoir malencontreusement trouvé sur sa route la RFA en 90 puis le Brésil en 94.
Lui succéda la génération Bergkamp/Kluivert à la fin des années 1990, pour un nouvel échec proche de la consécration. C’est le Brésil qui sera de nouveau le bourreau des Pays-Bas en 1998, mettant fin au parcours exceptionnel de Seedorf, Overmars et les autres, qui s’arrêtent au stade de la demi-finale. Au passage, Denis Bergkamp se sera illustré lors du quart de finale vainqueur face à l’Argentine en marquant un but rentré dans la légende du tournoi.
Le point commun entre toutes ces générations dorées ? La culture du jeu ! Alors que la fédération française se confond en circonlocutions depuis des lustres autour d’une « identité de jeu » introuvable, les Néerlandais ont un club formateur majeur : l’Ajax Amsterdam, dont l’académie jouit d’une réputation mondiale. Ce « moule » est un vivier de talents dans lequel la sélection batave pioche pour former l’équipe nationale. Son centre de formation cultive une identité de jeu propre, le fameux 4-3-3 (appliqué à toutes ses équipes) et insiste sur cinq axes de travail : technique, discernement, personnalité et vitesse[1. La culture du beau jeu imprégnera d’ailleurs longtemps le style des Oranje, bien qu’elle se soit quelque peu perdue, la faute aux désidératas d’entraîneurs à l’approche du jeu trop rigide.].
Cette politique trouvera son point d’orgue dans la victoire de l’Ajax en finale de la Ligue des Champions 1995[2. Dernière de l’époque pré-Bosman, l’équipe de l’Ajax était alors essentiellement composée de joueurs du cru.]. Un exploit ayant marqué la fin d’une époque et annoncé le déclin du foot néerlandais dans le continent. Car l’Ajax continua certes de former, mais vacilla sous les coups du foot business, les grands clubs continentaux se faisant un plaisir de récolter les fruits du travail mené à Amsterdam.
Dans cette Coupe du monde, l’histoire de 2010 se répète. Impressionnant vainqueur du tenant du titre espagnol lors du premier match, la sélection néerlandaise a baissé son niveau de jeu au fil des matchs, tant et si bien qu’on peine parfois à retrouver dans l’équipe les influences des glorieux aînés. Mais en football, les légendes ne meurent jamais…
* Photo : Wong Maye-E/AP/SIPA/AP21593282_000174
Conférence sociale : Manu, tu descends?
Et un et deux et trois zéros… Trois syndicats, puis quatre, claquent la porte de la conférence sociale –Solidaires, CGT, FO, FSU-, promise comme un temps fort et cadencé du déroulement de la Présidence Hollande.
C’était pourtant le mantra numéro 12 du candidat Moi. Marqueur d’un quinquennat socialiste nécessairement placé sous le signe du dialogue social. Produit de contraste avec le précédent Président, forcément suspecté d’inspirer la crispation aux camarades syndiqués : « Moi président de la République, je ferai en sorte que les partenaires sociaux puissent être considérés, aussi bien les organisations professionnelles que les syndicats, et que nous puissions avoir régulièrement une discussion pour savoir ce qui relève de la loi, ce qui relève de la négociation ». « Ou ce qui relève de mon bon vouloir pour signifier aux patrons et à la finance sans visage tout le mal que je pense d’eux », avait-il oublié d’ajouter à l’époque…
Et voici que pour la troisième édition de ce coup de com’ annuel, les dieux sont tombés sur la tête… même les syndicats ne veulent plus entendre parler de Moi, encore moins l’écouter. Les temps sont durs, ça se confirme !
Pour avoir écouté ce que disaient les urnes à deux reprises en quelques mois. Pour avoir promis d’infléchir une politique à la petite semaine dans un sens exigé par le principe de réalité. Pour avoir osé afficher des accents sociaux-libéraux en annonçant une énième fumisterie dont la mise en place demeure hypothétique, le Président se retrouve ostracisé dans un des exercices qui lui convient le mieux, le « dialogue ». Ce n’est pourtant pas faute d’avoir tiré toutes les leçons de ces scrutins, ni d’avoir sacrifié le fidèle grognard au profit d’un va-t-en-guerre susceptible de rassurer le bon peuple et de donner une colonne vertébrale à des actions jusqu’ici couronnées d’échecs.
Las, la situation est bloquée… Un petit signe vers les chefs d’entreprise pour atténuer deux ans de pilonnage et c’est le salariat qui est vent-debout via les syndicats dont la très faible représentativité ne choque personne. L’important, c’est le pouvoir de nuisance… Un peu de réalisme économique et ce sont les députés –socialistes- qui mènent la fronde. Un peu –beaucoup- de chasse aux sorcières et c’est toute la classe politique qui s’insulte et se discrédite aux yeux des Français.
Même si le dialogue social n’est pas vraiment rompu, comme l’a souligné Jean-Claude Mailly (FO), qui craignait surtout de s’ennuyer à cette conférence sans objet –ou presque-, il est néanmoins interrompu pour le moment. Et, n’en déplaise à Manuel Valls, qui en minimise l’impact, cela porte encore un coup à la crédibilité du Président.
Pourtant voilà cent jours que le Président a donné un chef à son gouvernement… croyant ainsi envoyer un message fort à tous les mécontents. Cent jours que l’on voudrait croire à une main de fer dans un gant de velours (avec armatures en kevlar). Cent jours que l’on imagine qu’un miracle était possible -même un tout petit miracle-. Cent jours que le matamore de Barcelone affiche son regard d’acier, ses coups de mentons et ses propos déterminés. Cent jours que l’on attend que le louvoiement s’estompe derrière un peu de fermeté. Cent jours que l’on veut oublier son prédécesseur au point qu’Yves Calvi en a même perdu le prénom1. Cent jours qu’on attend : le pacte, les 50 milliards, les nouvelles régions, les économies, les festivals, les trains…
Les tensions s’accentuant de tous cotés, la « rentrée sociale », si chère aux syndicats sera peut-être une corrida et c’est alors qu’on verra ce que le Premier ministre donne dans l’arène…
Eh Manu, tu descends ?
*Photo : Benoit Tessier/AP/SIPA. AP21593816_000009.
Meurtre d’Albi : nous laissons n’importe qui entrer dans nos écoles
C’est toujours pareil : il suffit que l’on s’éloigne pour qu’il se passe des choses. Je me suis donc éloigné quatre jours au Portugal : si vous ne connaissez pas Lisbonne, courez-y, c’est une ville splendide, avec tout ce qu’il faut de musées passionnants, de ruines de 1755, de restaurants tout à fait sublimes et diablement compétitifs. Bref, je ne vais pas vous refaire le guide touristique, mais trouver dans le cloître d’une église portugaise des panneaux d’azulejos consacrés aux Fables de La Fontaine (et pas les plus courantes), croyez-moi, cela vous redresse l’orgueil national, si je puis ainsi m’exprimer.
Parfois, je regardais les infos, sur la télé de ma chambre d’hôtel. C’est comme ça que j’ai appris, vendredi, qu’une institutrice d’Albi avait été poignardée à mort par une mère d’élève. Cela a tout de même occupé trois minutes d’une télé d’infos continues portugaise. Je n’ai pas tout compris, mais les interviews étant en français, ce que je n’avais pas saisi est devenu très clair.
J’ai même su que notre collègue assassinée (je ne vois pas très bien quel autre terme utiliser, vu que Rachida — ainsi s’appelle-t-elle — ne se rendait pas à l’école de ses enfants avec un couteau de cuisine sans une petite idée derrière la tête) avait eu droit au maximum du traitement minimum dans ce genre de cas : le ministre s’est déplacé à Albi. Il n’est tout de même pas allé jusqu’à convoquer une conférence de presse. Il n’est pas très bien conseillé, Hamon — il l’avoue lui-même. Mais Chatel n’avait guère fait mieux lorsqu’une enseignante de Béziers s’était immolée par le feu dans la cour de son lycée, comme jadis Jan Palach (qui se souvient encore de Jan Palach ? Les autorités communistes tchèques de cet hiver 1969 avaient camouflé elles aussi la vraie raison de suicide du jeune homme, qui protestait contre l’invasion de son pays par les forces du Pacte de Varsovie — il a fallu vingt ans pour que son geste porte). Et à l’époque, comme le rapportait Le Midi Libre, « le rectorat n’avait pas souhaité communiquer sur le sujet ».
J’étais tout à fait horrifié. Cela fait des années que je plaide pour que les parents, comme autrefois, veuillent bien rester à la porte de l’école. Des années que je m’oppose aux avancées de la FCPE qui réclame encore et toujours plus d’entrisme. Des années que je me bats pour que l’école soit un lieu d’enseignement, de transmission des savoirs, et pas une pétaudière où les mères désœuvrées viennent tailler une bavette avec des instituteurs qui ont autre chose à faire — par exemple remplir encore et encore des fiches d’évaluation. Vendredi, c’était le dernier jour de cours. La fête. Fabienne, elle récupérerait ses deux enfants à la sortie des classes — les siennes. Un quartier d’Albi paraît-il très mélangé. La télé portugaise a même précisé que la meurtrière était d’origine étrangère. Et déjà soignée pour des troubles psychiatriques. Et on la laisse entrer à l’école avec une arme. Tout va bien. D’ailleurs, manifestement, il n’y aura pas d’enquête. Circulez, y a rien à voir. Une folle. Internée à nouveau. Lorsqu’un enseignant se suicide, et c’est fréquent, même si le ministère ne tient plus de statistiques sur le sujet depuis 2002, c’est forcément parce qu’il a des problèmes hors école. Il est rarissime que l’institution avoue qu’elle y est peut-être pour quelque chose. Elle vient de le faire, neuf mois plus tard, pour notre collègue marseillais qui s’était suicidé, en début d’année, en protestation contre des programmes qui avaient vidé son enseignement de tout contenu réel. J’avais évoqué cette histoire ici même en septembre. Puis la chaîne a parlé d’autre chose. Et je suis sorti dîner. Bacalhau, Santa bacalhau…
Hier, je rentre en France. Et je reçois un SMS qui tourne apparemment chez nos collègues : « Vingt minutes du Journal sont consacrées aux Bleus qui ont perdu, et deux à notre collègue d’Albi poignardée devant ses élèves par un parent. Elle laisse à 34 ans deux petits enfants orphelins, un geste affreux qu’on banalise et excuse par un simple coup de folie. Pas de discours de notre ministre bien sûr ni même des Inspections. Puisque les écoles sont fermées et qu’on ne peut lui offrir une minute de silence, une petite pensée au moins par SMS. À faire passer à tous les collègues et enseignants (et pas que). Très bonnes vacances à tous. »
Et c’est bien vrai qu’un Journal se calcule en minutes. Une bande de mercenaires surpayés est renvoyée à la maison, ça, c’est du deuil national (Hollande, qui a décidément toutes les chances, pourra donc assister au défilé du 14 juillet, sans être obligé de se rendre au Brésil pour complaire à tous ces imbéciles et déplacer au lendemain la date de la Révolution, autre broutille, comparée au foot). 20 minutes de Journal, sur toutes les chaînes ; je viens de vérifier en replay. Une institutrice meurt dans l’exercice de ses fonctions parce que nous laissons n’importe qui entrer dans nos écoles, deux minutes de déploration — une déploration bien moindre que celle engendrée par le deuil des supporters — il devait y en avoir, des supporters, parmi les autres parents d’élèves d’Albi. Et ils votent.
Je suis en train de rédiger un livre sur l’état présent de l’Ecole après deux ans de socialisme — non, je rigole : « socialisme » est un terme très exagéré, pour désigner le tout-libéral aujourd’hui en œuvre. Je crois que je vais le dédicacer à Fabienne, à Pierre, et à Lise, à toutes celles et tous ceux que l’Education Nationale a broyés et continue de broyer. Puisqu’ils n’ont même pas eu droit à leur minute de silence, autant parler, et parler encore, même si le ministre n’entend rien. Même si personne n’entend rien.
*Photo : Amore Caterina.
Sarkozy, l’injusticiable
Les gens sont méchants. Surtout les gens de droite. Ils voient le mal partout – sauf là où il se trouve, c’est-à- dire dans leur cerveau perturbé. Le pire de tous, c’est Nicolas Sarkozy. Figurez-vous qu’à l’issue d’une garde à vue de quinze heures, au terme de laquelle il a été mis en examen pour « corruption active, trafic d’influence et recel de violation du secret professionnel » – rien que ça ! –, il s’est dit victime d’un acharnement judiciaire : on se demande où il est allé chercher ça ! On regrette que les « deux dames », comme il les a drôle- ment appelées, aient finalement renoncé à l’accuser de violation du secret de l’instruction, ce qui aurait conféré une note hilarante à une affaire plutôt inquiétante. Elles ont dû réaliser que ce serait un peu gros, alors que ce ne sont pas seulement les pièces des dossiers d’instruction qui s’étalent à la « une » des journaux, mais aussi les PV des interrogatoires menés par la police, fréquemment révélés au public avant même d’être transmis aux juges. Quant aux journalistes qui faisaient le pied de grue devant le domicile de l’ancien président pour assister à son interpellation, ils ont certainement été avertis par une collective et soudaine intuition. En réalité, le secret de l’instruction est sans cesse violé par ceux qui informent la presse, laquelle se rend donc coupable de recel desdites violations. Qui s’en plaindrait, dès lors qu’il s’agit d’informer le bon peuple sur les turpitudes des puissants ! Un esprit chichiteux pourrait, certes, objecter que, sans secret de l’instruction, il n’y a pas de présomption d’innocence et que, sans présomption d’innocence, il n’y a pas de justice (je sais, je l’ai déjà dit, mais ça ne s’arrange pas). Le défilé des socialistes vertueux et indignés aurait aussi pu susciter un immense éclat de rire. À les entendre, que l’on ose mettre en cause une justice aussi irréprochable et indépendante que la nôtre, ce n’est pas encore le fascisme, mais la dictature n’est pas loin. « Il faut laisser la justice faire son travail », ont donc répété en boucle d’éminentes personnalités, y compris à droite où certains, comme Alain Juppé, ont pour le moins mesuré leur soutien à Nicolas Sarkozy – on n’ose imaginer que le maire de Bordeaux voie d’un bon œil les péripéties judiciaires qui pourraient le délivrer de son principal rival : peut-être est-il encore tétanisé par le souvenir de ses propres démêlés avec les juges. Il est certainement louable de laisser la justice faire son travail. Sauf quand elle le fait mal. Et c’est bien ce qui fait peur : face à des magistrats ivres de leur pouvoir, nous sommes désarmés. Il faut une sacrée dose de mauvaise foi ou d’ignorance pour affirmer que Nicolas Sarkozy est un justiciable comme les autres. Est-il si fréquent de placer sur écoute l’un des principaux responsables de l’opposition, sur la foi de soupçons hasardeux – le présumé « financement libyen » – que rien n’est venu étayer à ce jour ? Et quand rien, dans les écoutes, ne confirme le délit présumé, est-il vraiment conforme aux principes de notre droit que le juge en cherche un autre, comme si son objectif n’était pas de sanctionner des fautes avérées, mais de faire tomber une tête ? Écoutez n’importe qui pendant plusieurs semaines, et je le fais pendre, aurait dit Talleyrand. En attendant, on a beau nous annoncer tous les quatre matins que cette fois-ci, Sarkozy est fichu, les multiples instructions en cours n’ont pas permis, à ce jour, de le renvoyer devant les tribunaux. Mais à force d’enfumer les Français, on finira peut-être par les convaincre qu’il y a un feu. On me dira que les faits sont têtus, et que l’ancien président a bien cherché à s’informer sur le dossier Bettencourt. Quel crime impardonnable, en effet ! On n’imagine pas François Hollande chercher à savoir ce que la justice savait du compte de Cahuzac, non, ce n’est pas son genre… Oui, mais il y a le « trafic d’influence ». Je me demande quelle influence on peut trafiquer quand on n’est pas au pouvoir, mais passons. Il est possible que l’ex-président ou son avocat ait passé un coup de fil pour recommander un magistrat ami – sans succès d’ailleurs. Ce n’est pas très glorieux. Mais téléphoner à leurs copains pour recommander d’autres copains, c’est ce que font à longueur de journée les parangons de vertu qui sont supposés gouverner la France. Qu’on ne se méprenne pas. Il y a d’excellentes raisons de combattre Nicolas Sarkozy. À condition qu’il s’agisse d’un combat à la loyale. Or, on a du mal à ne pas penser que l’ancien président est le seul qui puisse aujourd’hui troubler le duo avec Marine Le Pen dont rêve François Hollande, qui sait que c’est son unique chance d’être réélu. Nicolas Sarkozy n’est certes pas un ange. Mais si on parvient à lui interdire, par voie judiciaire, de briguer les suffrages des électeurs, les juges auront eu raison de l’État de droit. Il y aura alors d’excellentes raisons d’avoir peur de la justice de son pays.
Causeur n°15 : La France contre Paris
« L’été sera chaud, dans les t-shirts, dans les maillots… » Pour l’instant, la prévision d’Eric Charden tombe à l’eau vu la météo ; heureusement le cru 2014 de notre traditionnel numéro d’été a de quoi vous faire bouquiner pendant les orages. Elisabeth Lévy démarre en fanfare avec un éditorial au Karcher : « Sarkozy l’injusticiable » : « Est-il si fréquent de placer sur écoute l’un des principaux responsables de l’opposition, sur la foi de soupçons hasardeux – le présumé « financement libyen » – que rien n’est venu étayer à ce jour ? Il y a d’excellentes raisons de combattre Nicolas Sarkozy. A condition qu’il s’agisse d’un combat à la loyale… ».
Après ce réquisitoire contre la justice d’exception, Causeur vous ouvre les portes de son dossier central : « La France contre Paris. 65 millions de provinciaux ». Et là encore, Elisabeth Lévy annonce la couleur franchement : il y a dans ce pays une fracture, non pas simplement sociale mais territoriale, culturelle et symbolique entre Paris la ville-monde et « la périphérie » provinciale, péri-urbaine ou grand-banlieusarde. La première vit en vase clos, ne connaissant manif pour tous et vote frontiste que de nom pendant que le reste du pays « n’est pas en guerre contre Paris (…) mais a décidé de vivre sa vie contre Paris ».
Deux pays en un seul ? À force de gloser sur le tracé de la réforme territoriale, dans notre « vieux pays dans lequel l’Etat a précédé et construit la nation », on en oublie que la décentralisation crée bien souvent des jacobinismes à échelle réduite. Il n’empêche, c’est à l’échelon local que les politiques peuvent encore transformer le quotidien des gens, nous dit François Bayrou dans un long entretien. Le nouveau maire de Pau dresse un constat implacable : « nous ne sommes pas loin de la rupture » entre les élites parisiennes et le pays réel qui n’en peut mais.
Un tableau encore noirci par les analyses décapantes du géographe Christophe Guilluy, lui aussi interviewé en ces pages, qui rappelle la dure réalité des chiffres : la France des « 60% d’exclus » est bien celle des campagnes et zones pavillonnaires, à l’écart du dynamisme des grandes métropoles. Il n’en existe pas moins une anti-Paris : Marseille, ville du Mistral et de Guillaume Nicoulaud, qui nous sert de guide dans ce mille-feuille identitaire, au bord de la syncope les soirs d’exploits footballistiques de l’Algérie, d’après notre envoyé spécial sur le Vieux port Pascal Bories. « Paris, je ne t’aime plus », chantait le poète, mais la mésentente entre la capitale et la province ne date pas d’hier, si l’on en croit Frédéric Rouvillois, qui retrace la petite histoire de l’anti-parisianisme à travers les âges. Comme les patois connaissent une seconde jeunesse sous l’égide de l’administration, outre une incursion occitano-toulousaine, vous saurez tout sur le néo-breton lyophilisé grâce à l’analyse d’André Markowicz et de Françoise Morvan.
Mais abrégeons la revue de détail et passons à l’avant du navire, dans les filets de notre séquence actualités. En cette fin de Coupe du monde qui réjouit tous les anti-footeux, à commencer par l’auteur de ces lignes, Jean-Claude Michéa nous livre ses réflexions sur le Mondial, le sport marchandisé, les suppporters et ce qu’il reste de common decency dans l’univers du ballon rond. Sans jouer sur les peurs ni participer à l’irénisme ambiant, Slimane Zeghidour revient sur les débordements qu’on a observés dans les rues des grandes villes de France après les victoires de l’équipe d’Algérie. Le point de vue des Algériens du « bled » sur leurs cousins de la diaspora se révèle aussi piquant qu’une bonne harissa. Du Maghreb aux confins de la Mésopotamie en passant par nos banlieues, le danger salafiste se déploie dans toute son horreur. Samir Amghar, spécialiste de la question, établit le portrait-robot des différents types de salafistes, du jihadiste de Bruxelles aux barbus non-violents, en décryptant la prégnance du discours antisémites chez ces prêcheurs de haine. Et pour refermer le chapitre du vivre-ensemble, je me suis rendu chez nos voisins belges – peut-être devrais-je dire flamands – d’Anvers, observer la coexistence entre immigrés musulmans, juifs orthodoxes et flamingants de souche. D’un continent l’autre, Théogène Rudasigwa, ancien bras droit de Paul Kagamé, nous fait part de son expérience du génocide rwandais, sans ménager son ancien mentor, qui a aujourd’hui beau jeu de poser en redresseur de torts.
Pour nouer le tout, une ribambelle de chroniques vous attend au tournant, dont les habituels Alain Finkielkraut, Basile de Koch, Cyril Bennasar, Roland Jaccard, Félix Groin, flanqués d’un petit nouveau, Louis Lanher, notre œil de Moscou immergé dans le Boboland. Joint à notre dossier culturel sur l’art officiel dans la mondialisation, ces papiers d’humeurs conjuguent éclectisme et (parfois, mauvais) esprit. Vous savez ce qu’il vous reste à faire : lisez sous la pluie !
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Les fantômes de Wannsee
Le lac de Wannsee, au sud-ouest de Berlin : lorsque revient la belle saison, c’est l’un de ces lieux où la vie se donne en spectacle à elle-même. Miracle de la rencontre de l’eau, de la terre, de l’air et de la lumière, merveille de la manière dont les hommes ont su élaborer une culture raffinée pour relayer cette rencontre des éléments. Aviron, navigation de plaisance, petites croisières en bateau, terrasses au bord de l’eau, splendides villas. Tout se passe comme si le simple reflet naturel du ciel dans un lac avait incité les hommes à imaginer des dispositifs culturels leur permettant de réfléchir leur propre vie, sans aucune utilité que ce plaisir lui-même. Dans cette luminosité, une tache d’ombre : un peu en retrait, au « petit Wannsee », la tombe de Heinrich von Kleist, sur le lieu même où, en 1812, il s’est donné la mort.
Aujourd’hui, au bord du « grand Wannsee », on peut visiter deux villas célèbres, à quelques centaines de mètres l’une de l’autre, construites à quelques années d’intervalle par le même architecte, toutes deux entourées d’un vaste jardin donnant sur le lac. D’un côté, la « villa Liebermann », qui fut la résidence d’été du grand peintre berlinois Max Liebermann. De l’autre, le « palais Marlier », appelé aujourd’hui « Maison de la conférence de Wannsee ». C’est là que les dignitaires nazis se réunirent le 20 janvier 1942 pour ratifier l’organisation de la « solution finale ». À l’intérieur, on trouve une abondante documentation sur la conférence, sur les plans de l’extermination et les circonstances de sa réalisation dans les différents pays européens. Mais cette splendide bâtisse n’a rien qui puisse annoncer en quoi que ce soit ce qui s’est perpétré en ses murs, tout au contraire. Il y a même une quasi-incompatibilité entre la beauté du lieu et l’horreur qu’évoque son nom. [access capability= »lire_inedits »]
En 1933, Max Liebermann avait assisté, impuissant, à l’arrivée du pouvoir des nazis. Il avait rapidement démissionné, dès mai 1933, de ses fonctions de président de l’Académie des beaux-arts. Après sa mort, en 1935, sa veuve, Martha Liebermann, dut subir la mise sous séquestre de la villa : elle mit fin à ses jours en 1943, afin d’échapper à une imminente déportation. La villa Liebermann n’a été que récemment rachetée, rénovée et ouverte au public. Le jardin a été reconstitué selon le plan originel de l’artiste. Dans le bâtiment principal a été rassemblé un ensemble de tableaux peints en ce lieu même : des scènes familiales, des vues de différents coins du jardin. Liebermann n’a fait, en somme, que montrer ce qu’il avait sous les yeux, mais en y ajoutant quelque chose : une célébration de la beauté du monde et de la joie de la vie. Une telle peinture, qui vient redoubler la splendeur visible, ne fait que redoubler un premier redoublement : elle représente une vie qui s’était déjà parée, qui avait mis ses plus beaux atours, s’était déjà donnée elle-même en spectacle sur les bords du lac, ne fût-ce que par la grâce du reflet dans l’eau des villas et des arbres.
Dans ces deux lieux, le visiteur actuel est renvoyé à quelque chose qui s’est passé jadis à l’endroit même qu’il visite et qu’il peut se remémorer : à l’événement de la « décision finale », grâce aux documents exposés dans la villa Marlier ; et, dans la villa Liebermann, grâce aux tableaux, à la vie du peintre et à tout ce qu’il voyait se déployer autour de lui : sa vie domestique, les voiles des bateaux, la frondaison des arbres, les femmes aux grands chapeaux.
Ces deux villas forment une étrange polarité : un lieu voué à la célébration de la splendeur de la vie, un autre qui fut le point de départ de l’horreur absolue du XXe siècle. Ces deux pôles constituent le meilleur « mémorial » qui se puisse imaginer, d’une tout autre signification symbolique que le Mahnmal installé au cœur de Berlin, un lieu de culte qui, en voulant remémorer l’horreur de la Shoah, tend en somme à la perpétuer.
Rien de tel lorsqu’on visite les deux villas de Wannsee, dont on peut tirer une leçon en forme d’espoir. Fasse le Ciel que ce qui fut décidé en ce jour funeste de 1942 dans cet édifice splendide, ce qu’on appelle « Shoah », qui est également emblématique d’autres horreurs contemporaines de même nature, n’ait été qu’une sinistre parenthèse à l’intérieur de l’histoire allemande et européenne. N’oublions rien de ce qui s’est passé, entretenons-en le souvenir avec piété, transmettons aux nouvelles générations toutes les informations historiques nécessaires, mais sans que ce trou noir ne submerge notre perception et ne devienne l’objet d’un culte d’un goût douteux. Pourvu que la joie de vivre et l’éblouissement émerveillé qui transparaît dans la peinture de Liebermann et appartient au génie de ce lieu l’emportent en fin de compte sur l’obscurcissement et la démence.
Faut-il poser l’acte abject de Wannsee comme étant l’événement premier, et le cadre somptueux et élégant où il a eu lieu comme second et fortuit ? Non, on doit s’y refuser ; il faut maintenir la primauté du Beau sur le Mal et l’horreur. Renoncer à cette primauté, ce serait faire trop d’honneur à Hitler et à ses sbires. On ne peut se laisser fasciner par le « rayonnement négatif » d’Auschwitz, par le soleil noir de la Shoah, au point d’oublier que cette noirceur n’est que le revers diabolique d’un rayonnement positif. C’est le Dieu biblique, celui qui avait constaté et énoncé que « cela était bon », qui a été attaqué et outragé à travers son peuple élu.
Dans la tournure d’esprit qui est celle de l’Europe depuis 1945, l’existence même de cette « villa de la conférence de Wannsee » et du cadre qui l’entoure est une sorte de scandale. Ne devrait-on pas mettre fin à cette provocation scandaleuse, décider de raser la villa Marlier afin de la remplacer par quelque baraquement, reconstitué sur le modèle des camps de la mort, où on pourrait visiter une exposition sur l’histoire de cette horreur ? Ainsi serait rétablie la correspondance entre le cadre extérieur et l’événement destructeur.
Une bonne partie de l’histoire de l’après-guerre est un effort pour effacer les traces de la splendeur passée, pour empêcher que l’on puisse se réjouir au spectacle de la beauté. C’est dans cet esprit que fut propagé l’adage attribué à Adorno : plus de poésie après Auschwitz ! Si l’on est conséquent, on devrait aussi s’employer à détruire la poésie écrite avant Auschwitz et, pour cela, s’efforcer d’effacer l’une des sources d’inspiration de toute poésie : la beauté du monde. En Allemagne, tout se passe comme si l’étude des classiques de la littérature allemande − l’avant-Auschwitz − était remplacé par une étude disproportionnée et presque exclusive de la période du Troisième Reich. Le traumatisme éprouvé devant l’horreur d’Auschwitz peut conduire à une mise en question de tout sentiment positif. Ainsi pourrait-on être amené à une destruction nihiliste qui ne céderait en rien à la folie de l’entreprise exterminatrice.
Osons cette affirmation : l’après-Auschwitz ainsi envisagé n’est qu’une poursuite systématique de l’entreprise que l’on appelle « Auschwitz » et qui fut ratifiée à Wannsee. Si on fait preuve d’un peu de lucidité, si l’on reprend ses esprits et ne se laisse pas gagner par l’intimidation prédominante, on comprend que tout cela n’est rien d’autre qu’une victoire posthume de Hitler, comme si l’Europe meurtrie et pénitente avait repris à son compte, et finalement faite sienne, la tournure d’esprit apocalyptique de ce sinistre personnage.
Il serait temps que l’Allemagne et l’Europe surmontent cette fascination et retrouvent d’autres sources spirituelles. Qu’elles retrouvent ainsi une autre inspiration que le nihilisme, le ressentiment contre la grandeur et la beauté. Et ce, sans aucunement oublier et refouler le souvenir de l’horreur ; il s’agit seulement d’empêcher que cette nécessaire mémoire ne prédomine dans l’échelle des valeurs, au point que l’on oublie ce contre quoi l’horreur était dirigée et qu’elle voulait détruire. Il s’agit de retrouver une vision hiérarchique globale dans laquelle trouvent leur place respective le mystère du Mal et la Beauté du monde, sans que la prise en compte de l’un des deux pôles n’implique l’oubli et le refoulement de l’autre.
Songeons à la méditation de l’écrivain polonais Gustaw Herling, dans la bouche du narrateur de Beata sancta, éprouvant douloureusement cette discordance entre le Mal et la Beauté : « Oh, mon Dieu ! comme l’œuvre de ta création est belle ! […] À certains moments de la vie, elle nous raille, elle nous blesse jusqu’au sang, la cruelle, la prodigue Beauté du monde. » C’est ce contraste cruel que peut résumer le nom de Wannsee. [/access]
Berlin-Wannsee, janvier 2007.
Affaires Sarkozy : ce n’est pas terminé
Cela ne vous aura pas échappé, Nicolas Sarkozy est pourchassé par les moustaches d’Edwy Plenel et par les magistrates indépendantes et apolitiques de progrès.
Le 2 juillet dernier, après 15 heures de garde à vue, l’ancien président est mis en examen dans l’affaire dite « des écoutes » pour « corruption active », « trafic d’influence » et « recel de violation du secret professionnel » Auparavant, il avait déjà été mis en examen dans l’affaire Bettencourt pour « abus de faiblesse ». Les « affaires » poussent comme des champignons après la pluie autour de Nicolas Sarkozy, stimulées par l’acharnement des juges indépendants et apolitiques de progrès[1. Le juge apolitique de progrès qui cotise généralement au syndicat de la magistrature, et finit par s’engager chez EELV (suivez mon regard torve).], et par une presse vigilante qui se veut la garante de notre démocratie (rires enregistrés). La Libye, Bygmalion… Bygmalion, la Libye, l’histoire n’est pas finie… Dernière péripétie comique en date, l’Express de cette semaine nous apprend que « la juge d’instruction Christine Saunier-Ruellan s’intéresse de près à un déplacement privé de l’ancien président de la République à bord d’un Falcon ‘appartenant’ à Alain Afflelou ». Un avion impliqué dans l’affaire « Air cocaïne ». Brrr…
Soyons clairs : cela ne va pas assez loin… Si nous voulons – avec les juges indépendants et apolitiques de progrès – que la France soit débarrassée à jamais de la peste sarkozyste et ne retombe jamais dans les ténèbres obscures, il faut mener des investigations encore plus vigilantes. C’est pourquoi nous pouvons vous révéler, dès à présent, les prochaines affaires dans lesquelles le nom de l’ex-président de la République apparaîtra bientôt :
– L’assassinat de l’archiduc d’Autriche à Sarajevo en 1914. Une enquête démontrera formellement la complicité de Nicolas Sarkozy dans ce crime déclencheur de la Première guerre mondiale.
– L’ancien président sera mis en examen dans l’affaire de l’Ordre du temple solaire. Ses liens d’amitié avec les gourous Luc Jouret et Jo di Mambro seront mis au jour. Au passage Médiapart publiera une photo compromettante de l’ancien locataire de l’Elysée en compagnie de Gilbert Bourdin, alias le « messie cosmoplanétaire » de la secte « Aum ». (Mais si, souvenez-vous…)
– Viendra ensuite un rebondissement dans l’affaire Pastor: le gendre reviendra sur ses aveux et accusera Nicolas Sarkozy d’avoir fourni personnellement l’arme du crime.
– Nicolas Sarkozy mis en examen dans le cadre de l’attentat du Petit Clamart et de la rupture du barrage de Malpasset.
– Nicolas Sarkozy mis en examen dans l’affaire des paillotes.
– Mise en examen aussi de l’ancien Président dans l’affaire du Petit Grégory. Une histoire qui a toujours un grand succès médiatique, et dont les rebondissements ne déçoivent jamais…
– Nicolas Sarkozy mis en examen dans l’affaire OM-VA. Une petite pincée de Bernard Tapie ne fait pas de mal.
– Nicolas Sarkozy mis en examen dans l’affaire Stavisky.
– Empoisonnement de Napoléon, disparition d’Elvis Presley, suicide de Romain Gary : Nicolas Sarkozy entendu par la PJ.
– Changement climatique: Nicolas Sarkozy traduit devant la Cour Pénal Internationale.
– Crash du vol Air France Paris-Rio: Nicolas Sarkozy placé sur écoute par la PJ. Mais chut !
– Disparition des dinosaures et des éléphants du Parti Socialiste : Nicolas Sarkozy entendu par la PJ.
– Les familles des disparus du Titanic portent plainte contre Nicolas Sarkozy. Iceberg complice.
– Rebondissement dans l’affaire DSK: Nafissatou Diallo se rétracte et accuse Nicolas Sarkozy.
– Nicolas Sarkozy entendu par la Police Municipale de Montceau-les-Mines pour le vol de deux fraises tagada à un enfant aux abords d’une boulangerie durant la campagne 2007.
– Nicolas Sarkozy mis en examen pour l’assassinat du Colonel Moutarde dans la bibliothèque avec le chandelier[2. Merci à Arnaud Tribhou pour sa contribution.]!
* Photo : WITT/SIPA. 00634856_000010
Pour en finir avec la loi de 1973
« Le Trésor public ne peut être présentateur de ses propres effets à l’escompte de la Banque de France. » (Article 25 de la loi 73-7 du 3 janvier 1973)
Les détracteurs de la fameuse loi de 1973 — dite aussi « loi Pompidou-Giscard » ou « loi Rothschild » — expliquent à qui veut bien l’entendre que c’est par cet article 25 que le gouvernement français, pour satisfaire les intérêts de « la finance », a interdit au Trésor d’emprunter de l’argent à la Banque de France et, partant, a créé les conditions de notre dette publique actuelle. Je ne reviendrai pas sur l’inanité des théories du complot en général et me contenterai d’un argument factuel et documenté. En résumé, tout ce que racontent les détracteurs de cette loi est faux.
Primo, cet article n’est pas d’origine gouvernementale. Il a été introduit à l’initiative du rapporteur général de la commission des finances du Sénat puis rédigé dans sa forme définitive et institué comme un article à part entière lors de l’examen du projet de loi à l’Assemblée nationale. Jean Taittinger, secrétaire d’État au budget qui représentait le gouvernement au Sénat comme à l’Assemblée, s’est contenté de ne pas s’y opposer.
Deuxio, cet article n’introduit rien de nouveau : l’interdiction qui est faite au Trésor de présenter ses propres bons à l’escompte de la Banque de France est un principe déjà communément admis. Le législateur estimait que cette précision n’était qu’une « sage précaution » afin d’interdire au Trésor de « tourner la législation sur les émissions de monnaie ou de quasi-monnaie ». De fait, une disposition similaire est déjà présente dans la loi du 24 juillet 1936.
Tercio et c’est le plus important, si le Trésor ne peut effectivement pas présenter ces effets à l’escompte de la Banque de France, il peut en revanche obtenir des avances et des prêts. C’est l’objet de l’article 19 de la loi de 1973 qui précise que les modalités de ces prêts et avances feraient l’objet de « conventions passées entre le ministre de l’économie et des finances et le gouverneur » et que ces conventions devaient être « approuvées par le Parlement ».
De fait, la convention du 17 septembre 1973, passée entre le ministre de l’économie et des finances (Valéry Giscard d’Estaing) et le gouverneur de la Banque de France (Olivier Wormser) et approuvée par la loi 73-1121 du 21 décembre 1973 fixe les modalités des concours de trésorerie apportés par la banque centrale au Trésor : ce dernier peut emprunter jusqu’à 20,5 milliards de francs dont 10,5 milliards gratuitement et 10 milliards sur lesquels il paiera des intérêts très faibles[1. En l’occurrence, le « taux le plus bas pratiqué par la banque à l’occasion de ses interventions les plus récentes, au jour le jour ou à très court terme, sur le marché monétaire ».]. L’article 5 de la loi prévoit que ces plafonds puissent évoluer selon une règle relativement complexe que je renonce à expliquer ici. Toujours est-il que la loi de 1973 n’interdit absolument pas au Trésor de se financer gratuitement ou quasi-gratuitement auprès de la Banque de France.
Mais à quoi correspond ce montant ? Pourquoi limiter les prêts de la banque centrale au Trésor à 20,5 milliards de francs ? La réponse est extrêmement simple : c’est tout simplement l’officialisation de ce qui existait avant. C’est ainsi que le rapporteur général le présente et c’est effectivement la conclusion à laquelle on arrive en étudiant les séries historiques : la loi de 1973 n’a fait que codifier, simplifier et officialiser une situation existante. Bien avant 1973 et jusqu’en 1993, la Banque de France pouvait prêter directement au Trésor à condition de respecter une enveloppe déterminée par le législateur[2. Voir Éric Monnet, Politique monétaire et politique du crédit en France pendant les Trente Glorieuses, 1945-1973, thèse de doctorat, EHESS, page 155 et suivantes.].
C’est l’essence et la raison d’être de cette loi de 1973 : mettre au propre les statuts et le mode de fonctionnement de la banque centrale et, notamment, remplacer les bricolages opaques grâce auxquels le Trésor parvenait à s’endetter plus que ce qu’il devait auprès de la Banque de France[3. La situation qui prévalait avant la loi de 1973 était codifiée par la loi du 28 décembre 1959, signée de la main même du général de Gaulle, au titre de laquelle les prêts et avances de la Banque de France au Trésor étaient limitées à 11,5 milliards de nouveaux francs.] par un mécanisme officiel, transparent et sous contrôle parlementaire. L’idée selon laquelle elle aurait interdit ou même restreint la capacité de l’État à faire appel à sa banque centrale pour financer ses déficits est au mieux une erreur, au pire un mensonge pur et simple.
Ce qui s’est passé, très simplement, c’est qu’à partir de la relance de Chirac en 1975 et tout au long des quarante exercices budgétaires qui ont suivi, tous nos gouvernements, de droite comme de gauche, ont systématiquement voté des budgets déficitaires. Les dettes se sont accumulées et, l’inflation aidant, le plafond fixé par la loi de 1973 est vite devenu dérisoire au regard des sommes en jeu. Aujourd’hui encore, ceux-là mêmes qui dénoncent la « dette illégitime » sont les premiers à rejeter tout retour à l’équilibre (sans même parler d’excédents !).
L’ironie de cette histoire est double. D’abord, il est pour le moins piquant de voir de prétendus gaullistes dénoncer ce complot chimérique alors que s’il y a eu complot, le comploteur en chef c’était de Gaulle lui-même. Dès son retour au pouvoir en 1958, la position du Général était on ne peut plus clair : rembourser la dette, mettre fin aux politiques inflationnistes et créer un franc fort (le nouveau franc) pour acter le tout. En effet, si la Banque de France finançait environ 28% de la dette publique au cours des années 1950, ce chiffre chute à 16% entre 1960 et 1973 : c’est donc bien Charles de Gaulle qui a poussé le Trésor à s’endetter sur les marchés.
Enfin, deuxième ironie, je ne doute pas un instant que ces quelques mots seront balayés d’un revers de main dédaigneux par tous ceux que Dupont-Aignan, Le Pen et Mélenchon ont déjà convaincu. C’est une manifestation de ce que j’appelle la loi de Brandoloni : « la quantité d’énergie nécessaire pour réfuter une connerie est un ordre de grandeur plus importante que celle utilisée pour la produire ». Les théories du complot ont ceci de doublement terrible qu’elles sont extrêmement faciles à élaborer et à colporter mais presque impossibles à réfuter totalement.
Qu’est-ce que la langue française leur a fait?
Tous aux abris ! Il se murmure qu’une suite au nanar black-blanc-beur de l’année serait dans les tuyaux. Brigitte Maccioni, productrice de Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu, dont je vous avais dit tout le bien que j’en pensais, a vendu la mèche à la radio. Ulcéré par sa bande-annonce aussi racoleuse qu’une dame du monde, j’avais rapidement cerné le propos ultradérangeant du film aux dix millions d’entrées : le paradis, c’est les Autres ! Comme l’avait résumé Gil dans notre numéro de juin, à en croire le synopsis un rien bêta de cette comédie, la France moisie et ses pondeuses cathos finiront sauvées par l’apport étranger, qui vient bousculer ses bons vieux papys réacs – de mon côté, pour pratiquer le métissage, à la différence de la plupart de ses thuriféraires, je sais qu’il n’est ni ange ni bête…
Alors, suite ou pas suite ? « Le tout sera d’avoir une très, très bonne histoire pour ne pas être déceptif » (sic) a annoncé la directrice du pôle production d’UGC. Déceptif, quésaco ? Dans le doute, j’ai sorti mon Larousse puis, en désespoir de cause, j’ai fini par me replier sur le dictionnaire d’Oxford. Il semblerait que la productrice de ce petit chef d’œuvre manie une langue aussi inventive que les lauréats du bac 2014 avec « mansion » (sic). Après enquête, il s’avère que Déceptif signifierait décevant en franglais de cuisine. Même un cancre de la langue de Patrick Hernandez sait bien que décevant se dit disappointing, deceptive qualifiant plutôt quelque chose de trompeur. Bref, cette chère Brigitte Maccioni a commis un double barbarisme, prenant un mot d’anglais pour un autre, preuve qu’elle piétine les deux idiomes avec équanimité.
Ceci dit, ne comptez pas sur moi pour jouer les scrogneugneux de la grammaire : bien que la place du regretté maître Capelo reste à prendre, je ne changerais pour rien au monde les parkings en parcs de stationnement et mes week-ends en fins de semaine. D’ailleurs, je vous laisse, j’ai swimming-pool.
Paris : enfumer tue
« La mairie de Paris va tester l’interdiction de dire des gros mots dans une station de métro ». Ou encore : « Anne Hidalgo teste l’interdiction de manger un sandwich dans un bus. » Et même, pourquoi pas : « La capitale expérimente l’interdiction de courir sur un trottoir. » Un jour, vous lirez l’un de ces titres et vous ne serez même pas surpris. Tenez, lundi déjà, dans Le Parisien, on pouvait lire : « Paris va tester l’interdiction de la cigarette dans un jardin public. » Et l’article – très sérieux – indiquait : « La nouvelle maire de Paris n’a pas précisé dans quel jardin public cette initiative serait menée. »
Ce même jour, le journal titrait aussi, en Une : « Des policiers de la Goutte d’Or décrètent l’état d’urgence. » Suite à trois interventions qui ont viré à l’émeute, jeudi, vendredi et samedi derniers, un policier s’alarme : « Les voyous tiennent le quartier. » L’un d’entre eux aurait-il allumé une cigarette au beau milieu du square Léon, où les mères de famille du coin promènent leurs bambins tandis que les vieux jouent aux échecs ? Non, le premier jour, il s’agissait d’une « bagarre au couteau entre sept individus ». Le second, du vol à l’arraché d’un bijou à 16000 euros. Et le troisième, d’un receleur de fringues tombées du camion.
Les agents du commissariat de la Goutte d’Or, visiblement très inquiets, déplorent le manque d’effectifs et se voient contraints de lancer régulièrement un « appel à toutes les unités ». La semaine dernière, 200 collègues de la capitale sont ainsi venus leur prêter main forte. Mais on apprenait lundi par Le Figaro que le Grand Paris comptait aujourd’hui 1000 policiers de moins que début 2012. Dans ces conditions, il n’est pas évident qu’Anne Hidalgo trouvera la main d’œuvre nécessaire pour généraliser sa dernière idée liberticide, dans l’hypothèse où son test de prohibition de la tabagie à l’air libre serait jugé concluant.
C’est qu’il y a, paraît-il, plus grave que de fumer à proximité d’enfants en bas âge shootés aux hydrocarbures dans les aires de jeu de nos jardins publics. A certains endroits, les forces de l’ordre peinent de plus en plus à faire respecter quelques interdits de base comme la tentative d’homicide à l’arme blanche ou le vol avec violences. De même, il se pourrait bien qu’on manque de bras pour verbaliser les clients de prostituées, tant la police semble avoir déjà du mal à trouver les effectifs et le temps nécessaires pour démanteler les réseaux de proxénétisme. Mais chacun ses priorités.
Celle d’Anne Hidalgo comme de l’exécutif, c’est de créer sans cesse de nouvelles interdictions respectables pour faire oublier toutes celles qui ne sont pas respectées. A ce rythme, on ne pourra bientôt plus s’en griller une ou parler trop fort sans s’exposer à une amende. Et toutes les activités criminelles pourront s’épanouir tranquillement, le gendarme ayant beaucoup trop à faire dans les squares et à la terrasse des bars pour courir après le voleur.
Il n’est pas interdit d’interdire, mais il est autorisé de s’interroger sur nos priorités. Maîtriser l’incendie ou prohiber la fumée ?
Pays-Bas, l’école des perdants magnifiques
Emmenés par leur trio de trentenaires (Sneijder,Van Persie et Robben) les Oranje (leur surnom dans la langue de Spinoza) disputent ce soir à l’Argentine une place pour le Graal footballistique. Il n’y a pas grand-chose de surprenant à retrouver les Pays-Bas en demi-finale de Coupe du monde tant le petit pays du Benelux (même pas 17 millions d’habitants) est un habitué des grands rendez-vous du ballon rond. Trois finales de Coupe du monde en quarante ans, c’est autant que l’Italie. Mais la vitrine à trophées néerlandaise reste désespérément vide depuis le seul et unique sacre à ce jour, le championnat d’Europe des Nations 1988.
Malgré ce maigre palmarès, les Oranje bénéficient d’une côte de popularité importante, notamment en France. En plus d’être des perdants magnifiques (défaites en finale des coupes du monde 1974,1978 et 2010) comme nous les aimons depuis Coubertin, ils cultivent une identité de jeu propre à faire lever les foules.
On peut distinguer trois générations ayant contribué au mythe batave. Dans les années 70, le géant Johan Cruijff, dit le « Hollandais volant », enthousiasmait observateurs avisés autant que profanes qui suivaient ses exploits en mondovision. Restera de cette période une philosophie de jeu faisant la part belle au jeu en mouvement, avec possession de balle outrancière dont s’inspireront nombre d’équipes par la suite, notamment Barcelone, théâtre des exploits de Cruijff comme joueur puis entraîneur.
Survint ensuite la génération de la fin des années 80 et du début de la décennie 1990, qui perpétuait l’idée de « football total ». Cette équipe remporta donc le seul titre national face à l’URSS de Belanov en 1988 grâce à une reprise de volée d’anthologie de Marco Van Basten. Avec ses autres porte-étendards qu’étaient Gullit ou Rijkaard, cette génération n’aura pas cependant la gloire de ses aînées, coupable d’avoir malencontreusement trouvé sur sa route la RFA en 90 puis le Brésil en 94.
Lui succéda la génération Bergkamp/Kluivert à la fin des années 1990, pour un nouvel échec proche de la consécration. C’est le Brésil qui sera de nouveau le bourreau des Pays-Bas en 1998, mettant fin au parcours exceptionnel de Seedorf, Overmars et les autres, qui s’arrêtent au stade de la demi-finale. Au passage, Denis Bergkamp se sera illustré lors du quart de finale vainqueur face à l’Argentine en marquant un but rentré dans la légende du tournoi.
Le point commun entre toutes ces générations dorées ? La culture du jeu ! Alors que la fédération française se confond en circonlocutions depuis des lustres autour d’une « identité de jeu » introuvable, les Néerlandais ont un club formateur majeur : l’Ajax Amsterdam, dont l’académie jouit d’une réputation mondiale. Ce « moule » est un vivier de talents dans lequel la sélection batave pioche pour former l’équipe nationale. Son centre de formation cultive une identité de jeu propre, le fameux 4-3-3 (appliqué à toutes ses équipes) et insiste sur cinq axes de travail : technique, discernement, personnalité et vitesse[1. La culture du beau jeu imprégnera d’ailleurs longtemps le style des Oranje, bien qu’elle se soit quelque peu perdue, la faute aux désidératas d’entraîneurs à l’approche du jeu trop rigide.].
Cette politique trouvera son point d’orgue dans la victoire de l’Ajax en finale de la Ligue des Champions 1995[2. Dernière de l’époque pré-Bosman, l’équipe de l’Ajax était alors essentiellement composée de joueurs du cru.]. Un exploit ayant marqué la fin d’une époque et annoncé le déclin du foot néerlandais dans le continent. Car l’Ajax continua certes de former, mais vacilla sous les coups du foot business, les grands clubs continentaux se faisant un plaisir de récolter les fruits du travail mené à Amsterdam.
Dans cette Coupe du monde, l’histoire de 2010 se répète. Impressionnant vainqueur du tenant du titre espagnol lors du premier match, la sélection néerlandaise a baissé son niveau de jeu au fil des matchs, tant et si bien qu’on peine parfois à retrouver dans l’équipe les influences des glorieux aînés. Mais en football, les légendes ne meurent jamais…
* Photo : Wong Maye-E/AP/SIPA/AP21593282_000174
Conférence sociale : Manu, tu descends?
Et un et deux et trois zéros… Trois syndicats, puis quatre, claquent la porte de la conférence sociale –Solidaires, CGT, FO, FSU-, promise comme un temps fort et cadencé du déroulement de la Présidence Hollande.
C’était pourtant le mantra numéro 12 du candidat Moi. Marqueur d’un quinquennat socialiste nécessairement placé sous le signe du dialogue social. Produit de contraste avec le précédent Président, forcément suspecté d’inspirer la crispation aux camarades syndiqués : « Moi président de la République, je ferai en sorte que les partenaires sociaux puissent être considérés, aussi bien les organisations professionnelles que les syndicats, et que nous puissions avoir régulièrement une discussion pour savoir ce qui relève de la loi, ce qui relève de la négociation ». « Ou ce qui relève de mon bon vouloir pour signifier aux patrons et à la finance sans visage tout le mal que je pense d’eux », avait-il oublié d’ajouter à l’époque…
Et voici que pour la troisième édition de ce coup de com’ annuel, les dieux sont tombés sur la tête… même les syndicats ne veulent plus entendre parler de Moi, encore moins l’écouter. Les temps sont durs, ça se confirme !
Pour avoir écouté ce que disaient les urnes à deux reprises en quelques mois. Pour avoir promis d’infléchir une politique à la petite semaine dans un sens exigé par le principe de réalité. Pour avoir osé afficher des accents sociaux-libéraux en annonçant une énième fumisterie dont la mise en place demeure hypothétique, le Président se retrouve ostracisé dans un des exercices qui lui convient le mieux, le « dialogue ». Ce n’est pourtant pas faute d’avoir tiré toutes les leçons de ces scrutins, ni d’avoir sacrifié le fidèle grognard au profit d’un va-t-en-guerre susceptible de rassurer le bon peuple et de donner une colonne vertébrale à des actions jusqu’ici couronnées d’échecs.
Las, la situation est bloquée… Un petit signe vers les chefs d’entreprise pour atténuer deux ans de pilonnage et c’est le salariat qui est vent-debout via les syndicats dont la très faible représentativité ne choque personne. L’important, c’est le pouvoir de nuisance… Un peu de réalisme économique et ce sont les députés –socialistes- qui mènent la fronde. Un peu –beaucoup- de chasse aux sorcières et c’est toute la classe politique qui s’insulte et se discrédite aux yeux des Français.
Même si le dialogue social n’est pas vraiment rompu, comme l’a souligné Jean-Claude Mailly (FO), qui craignait surtout de s’ennuyer à cette conférence sans objet –ou presque-, il est néanmoins interrompu pour le moment. Et, n’en déplaise à Manuel Valls, qui en minimise l’impact, cela porte encore un coup à la crédibilité du Président.
Pourtant voilà cent jours que le Président a donné un chef à son gouvernement… croyant ainsi envoyer un message fort à tous les mécontents. Cent jours que l’on voudrait croire à une main de fer dans un gant de velours (avec armatures en kevlar). Cent jours que l’on imagine qu’un miracle était possible -même un tout petit miracle-. Cent jours que le matamore de Barcelone affiche son regard d’acier, ses coups de mentons et ses propos déterminés. Cent jours que l’on attend que le louvoiement s’estompe derrière un peu de fermeté. Cent jours que l’on veut oublier son prédécesseur au point qu’Yves Calvi en a même perdu le prénom1. Cent jours qu’on attend : le pacte, les 50 milliards, les nouvelles régions, les économies, les festivals, les trains…
Les tensions s’accentuant de tous cotés, la « rentrée sociale », si chère aux syndicats sera peut-être une corrida et c’est alors qu’on verra ce que le Premier ministre donne dans l’arène…
Eh Manu, tu descends ?
*Photo : Benoit Tessier/AP/SIPA. AP21593816_000009.
Meurtre d’Albi : nous laissons n’importe qui entrer dans nos écoles
C’est toujours pareil : il suffit que l’on s’éloigne pour qu’il se passe des choses. Je me suis donc éloigné quatre jours au Portugal : si vous ne connaissez pas Lisbonne, courez-y, c’est une ville splendide, avec tout ce qu’il faut de musées passionnants, de ruines de 1755, de restaurants tout à fait sublimes et diablement compétitifs. Bref, je ne vais pas vous refaire le guide touristique, mais trouver dans le cloître d’une église portugaise des panneaux d’azulejos consacrés aux Fables de La Fontaine (et pas les plus courantes), croyez-moi, cela vous redresse l’orgueil national, si je puis ainsi m’exprimer.
Parfois, je regardais les infos, sur la télé de ma chambre d’hôtel. C’est comme ça que j’ai appris, vendredi, qu’une institutrice d’Albi avait été poignardée à mort par une mère d’élève. Cela a tout de même occupé trois minutes d’une télé d’infos continues portugaise. Je n’ai pas tout compris, mais les interviews étant en français, ce que je n’avais pas saisi est devenu très clair.
J’ai même su que notre collègue assassinée (je ne vois pas très bien quel autre terme utiliser, vu que Rachida — ainsi s’appelle-t-elle — ne se rendait pas à l’école de ses enfants avec un couteau de cuisine sans une petite idée derrière la tête) avait eu droit au maximum du traitement minimum dans ce genre de cas : le ministre s’est déplacé à Albi. Il n’est tout de même pas allé jusqu’à convoquer une conférence de presse. Il n’est pas très bien conseillé, Hamon — il l’avoue lui-même. Mais Chatel n’avait guère fait mieux lorsqu’une enseignante de Béziers s’était immolée par le feu dans la cour de son lycée, comme jadis Jan Palach (qui se souvient encore de Jan Palach ? Les autorités communistes tchèques de cet hiver 1969 avaient camouflé elles aussi la vraie raison de suicide du jeune homme, qui protestait contre l’invasion de son pays par les forces du Pacte de Varsovie — il a fallu vingt ans pour que son geste porte). Et à l’époque, comme le rapportait Le Midi Libre, « le rectorat n’avait pas souhaité communiquer sur le sujet ».
J’étais tout à fait horrifié. Cela fait des années que je plaide pour que les parents, comme autrefois, veuillent bien rester à la porte de l’école. Des années que je m’oppose aux avancées de la FCPE qui réclame encore et toujours plus d’entrisme. Des années que je me bats pour que l’école soit un lieu d’enseignement, de transmission des savoirs, et pas une pétaudière où les mères désœuvrées viennent tailler une bavette avec des instituteurs qui ont autre chose à faire — par exemple remplir encore et encore des fiches d’évaluation. Vendredi, c’était le dernier jour de cours. La fête. Fabienne, elle récupérerait ses deux enfants à la sortie des classes — les siennes. Un quartier d’Albi paraît-il très mélangé. La télé portugaise a même précisé que la meurtrière était d’origine étrangère. Et déjà soignée pour des troubles psychiatriques. Et on la laisse entrer à l’école avec une arme. Tout va bien. D’ailleurs, manifestement, il n’y aura pas d’enquête. Circulez, y a rien à voir. Une folle. Internée à nouveau. Lorsqu’un enseignant se suicide, et c’est fréquent, même si le ministère ne tient plus de statistiques sur le sujet depuis 2002, c’est forcément parce qu’il a des problèmes hors école. Il est rarissime que l’institution avoue qu’elle y est peut-être pour quelque chose. Elle vient de le faire, neuf mois plus tard, pour notre collègue marseillais qui s’était suicidé, en début d’année, en protestation contre des programmes qui avaient vidé son enseignement de tout contenu réel. J’avais évoqué cette histoire ici même en septembre. Puis la chaîne a parlé d’autre chose. Et je suis sorti dîner. Bacalhau, Santa bacalhau…
Hier, je rentre en France. Et je reçois un SMS qui tourne apparemment chez nos collègues : « Vingt minutes du Journal sont consacrées aux Bleus qui ont perdu, et deux à notre collègue d’Albi poignardée devant ses élèves par un parent. Elle laisse à 34 ans deux petits enfants orphelins, un geste affreux qu’on banalise et excuse par un simple coup de folie. Pas de discours de notre ministre bien sûr ni même des Inspections. Puisque les écoles sont fermées et qu’on ne peut lui offrir une minute de silence, une petite pensée au moins par SMS. À faire passer à tous les collègues et enseignants (et pas que). Très bonnes vacances à tous. »
Et c’est bien vrai qu’un Journal se calcule en minutes. Une bande de mercenaires surpayés est renvoyée à la maison, ça, c’est du deuil national (Hollande, qui a décidément toutes les chances, pourra donc assister au défilé du 14 juillet, sans être obligé de se rendre au Brésil pour complaire à tous ces imbéciles et déplacer au lendemain la date de la Révolution, autre broutille, comparée au foot). 20 minutes de Journal, sur toutes les chaînes ; je viens de vérifier en replay. Une institutrice meurt dans l’exercice de ses fonctions parce que nous laissons n’importe qui entrer dans nos écoles, deux minutes de déploration — une déploration bien moindre que celle engendrée par le deuil des supporters — il devait y en avoir, des supporters, parmi les autres parents d’élèves d’Albi. Et ils votent.
Je suis en train de rédiger un livre sur l’état présent de l’Ecole après deux ans de socialisme — non, je rigole : « socialisme » est un terme très exagéré, pour désigner le tout-libéral aujourd’hui en œuvre. Je crois que je vais le dédicacer à Fabienne, à Pierre, et à Lise, à toutes celles et tous ceux que l’Education Nationale a broyés et continue de broyer. Puisqu’ils n’ont même pas eu droit à leur minute de silence, autant parler, et parler encore, même si le ministre n’entend rien. Même si personne n’entend rien.
*Photo : Amore Caterina.

