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Quand la gauche renoue avec le réel

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En d’autres temps, ceux d’avant la charia, on aurait dit que son livre sent le fagot. Alexandra Laignel-Lavastine est de gauche. C’est elle qui le dit et il n’y aucune raison de ne pas la croire. Mais, hélas pour elle, à gauche il y a beaucoup de Torquemada et de Savonarole. Son livre La Pensée égarée sera donc brûlé. Et elle avec.

Alexandra Laignel-Lavastine a, quand nécessaire, la plume affûtée du pamphlétaire. Mais elle est universitaire : tout chez elle est argumenté, étayé et magistralement documenté. Son livre peut se lire comme un De profundis pour une France morte. Mais on peut aussi y trouver la vigueur roborative d’un Darien dans La Belle France. C’est-à-dire un plaidoyer de combat pour l’avenir bien plus qu’une lamentation. Elle ne se contente pas de dénoncer le politiquement correct : elle explique de façon détaillée de quoi il s’agit. D’une soumission au sens houellebecquien du terme à une pensée dominante amoureusement séduite par l’islam (la religion des « nouveaux damnés de la terre »). D’une abdication totale de tout sens critique. D’un déni effrayant de la réalité, d’un aveuglement volontaire comme la servitude peut être volontaire.

Alexandra Laignel-Lavastine estime, à juste titre, qu’après la défaite du nazisme et la mort du communisme un nouveau totalitarisme est né : l’islamisme, qui mène le djihad à l’échelle planétaire. Chez nous, de la même façon que le communisme et (un peu moins) le nazisme, il a ses compagnons de route. Ces derniers sont d’autant plus arrogants et obtus qu’ils sont convaincus de représenter le camp du Bien. Et ce camp-là refuse obstinément de voir le mal là où il est. Puisque la seule raison d’être de cette « pensée égarée », de cette pensée captive, c’est de combattre le fascisme et le racisme.

Le livre d’Alexandra Laignel-Lavastine aurait pu s’appeler La Trahison des clercs. Car c’est bien de cela qu’il parle. Mais bon, le titre était déjà pris par Julien Benda. Bien sûr, le thème du 11 janvier est omniprésent dans son livre : elle voit dans les attentats une sanglante réplique hexagonale du 11-Septembre américain. Et voilà ce qu’elle en dit. Alexandra Laignel-Lavastine habite depuis trente ans dans le 93, Saint-Ouen précisément. Elle connaît bien les jeunes de son quartier qui sont allés à l’école avec son fils. Elle a discuté avec eux. Réponse unanime : il n’en ont rien à f… qu’on tue des dessinateurs, des flics et des Juifs… Ils sont ailleurs. Les quelques lignes qu’elle leur consacre valent largement les centaines de pages d’Emmanuel Todd.

Alexandra Laignel-Lavastine, La Pensée égarée. Islamisme, populisme, antisémitisme : essai sur les penchants suicidaires de l’Europe, Grasset.

*Photo : CSOJ.

La pensée égarée: Islamisme, populisme, antisémitisme : essai sur les penchants suicidaires de l'Europe

Prix: 17,90 €

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Demain, les femmes

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mad max theron

On se souvient encore du premier Mad Max, celui avec Mel Gibson, arrivé dans les salles en 1982. Il était précédé d’une aura sulfureuse d’ultraviolence et avait mis trois ans à venir en France à cause de démêlés avec la censure. C’est Mad Movies qui le disait, le fanzine des amateurs du cinéma d’horreur, de gore et de SF. On en faisait partie. À l’époque, cela n’avait pas la cote. C’était à peine au-dessus du porno. On se souvient pourtant encore du choc. George Miller, le metteur en scène australien, possédait une forme de rage héritée du Nouvel Hollywood des seventies. La même radicalité aussi. En même temps, quand on tourne un film sans un rond, ou on est radical, ou on est nul. Baudelaire appelait ça la jouissance éternelle de la contrainte et c’est cette radicalité-là que l’on trouve encore dans le cinéma-bis aujourd’hui, ces fameux films d’épouvante interdits aux moins de seize ans : ils fourmillent, que ce soit en Europe ou aux USA, de metteurs en scènes brillantissimes et encore inconnus qui osent tout, parfois pour le pire, souvent pour le meilleur car ils n’ont rien à perdre.

C’est pour cela qu’on avait un peu peur pour ce Mad Max, estampillé Fury road. Voir George Miller reprendre sa franchise trente-cinq ans après, avec les moyens d’une superproduction, ce n’était pas forcément une bonne idée au départ. Il y avait un risque d’aseptisation : le Mad Max de 79 était une fable janséniste, violente, dépouillée sur la lutte à mort entre flics en V8 et motards dégénérés, sur fond d’Australie désertique bouffée par le choc pétrolier. Qu’allait-être celui de 2015? Eh bien disons-le tout net, un chef-d’œuvre: il ne s’agit pas d’un remake avec tout l’arsenal pyrotechnique et numérique des effets spéciaux ramenards mais plutôt un mix des trois avec Mel Gibson au service d’une nouvelle vision, bien surprenante.

Le personnage, incarné par Max Rockatansky, intelligemment mutique, est bien celui de Mel Gibson dans Mad Max I. La poursuite acharnée entre un groupe qui cherche à survivre et des chefs de guerre qui les poursuivent dans des véhicules tous plus monstrueux les uns que les autres, c’est Mad Max II. Et l’on retrouve aussi la réflexion sur l’utopie possible qui était au cœur du Mad Max III avec la toute divine Tina Turner.  Mais cette recréation dans Fury road est tout sauf une resucée. Nous sommes dans un monde désertique où les petits lézards ont deux têtes, un monde qui a été dévasté par la pollution, la disparition des énergies fossiles et de l’eau ainsi que par la pollution qui a créé une humanité aux trois quarts malade, ayant subi à des degrés divers des mutations génétiques. Le pire, c’est qu’en 2015, cela ne nous semble finalement pas plus invraisemblable que ça. Ces peurs écologiques et politiques, qui travaillent l’inconscient collectif depuis trois générations, sont devenues encore plus prégnantes : la guerre à bas bruit généralisée de tous contre tous, la mondialisation prédatrice, les catastrophes climatiques sont passées par là.

Fury road ajoute aussi un enjeu nouveau qui fait le vrai ressort dramatique du film : c’est le ventre des femmes. Pour avoir des enfants normaux, il faut que les chefs sélectionnent les rares qui sont viables. Un seigneur de la guerre contrôle l’eau, un autre les armes et un troisième le pétrole. Ils s’entendent comme s’entendent aujourd’hui les grandes multinationales mais le problème demeure: comment avoir de la main-d’œuvre qui ne meure pas trop vite. Alors quand la conductrice d’élite Furiosa (incarnée par la bad girl archétypale Charlize Thero)  fuit en emmenant avec elle les jeunes reproductrices du chef Immortan Joe, un fou furieux post-viking qui a fanatisé des esclaves leucémiques dépendant de lui pour les traitements, la traque infernale commence.

C’est là que le film prend une dimension étonnamment féministe. Max ne sera pas le héros, il est indécis, poursuivi par des visions du passé, il a même du mal à tirer juste comme dans cette scène où il ne reste que trois balles dans un fusil de sniper pour stopper un poursuivant, qu’il rate ses deux premiers tirs et qu’il cède bon gré mal gré l’arme à Furiosa qui se sert de lui comme d’un banal affût pour faire, elle, un carton plein.  Et ce sont les restes de l’ancienne tribu de Furiosa, uniquement composée de vieilles femmes, qui seront décisifs dans la victoire.

Si Fury Road hante à ce point, c’est aussi que Miller pousse très loin la logique des précédents Mad Max pour recréer un univers total qui a sa logique propre: les personnages usent par exemple d’un nouveau langage comme les voyous d’Orange Mécanique, langage qui nous en raconte plus sur l’histoire et l’état présent de cette société que ces artifices narratifs que l’on trouve trop souvent dans les films post-apocalyptiques: voix off ou traces du passé trouvées par hasard. Il faudrait aussi parler de cette poésie effroyable et fascinante du couplage homme/machine que seul un Cronenberg dans Videodrome, Crash ou ExistenZ avait su pousser à ce point.

Bref, le Max version 2015 tient autant de la SF  gonflée comme un moteur trafiqué que d’un cauchemar de Lautréamont, ce qui finalement n’a rien de contradictoire.

Mad Max : Fury Road de George Miller, en salle depuis le 13 mai

Musées : photos partout, regard nulle part

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musee orsay photo

Et voilà. Pendant six ans, le musée d’Orsay fut, parmi les grands musées de France, le seul qui réussit héroïquement à interdire les photos dans ses salles – et cela malgré la charte citoyenne « Tous photographes » qui, tant qu’on y est, aurait pu s’appeler « tous artistes », « tous génies », voire « tous Vélasquez, surtout moi » . Imposée depuis l’été dernier au ministère de la Culture, celle-ci avait pour ambition d’autoriser le visiteur à consommer autant d’art et de culture que la batterie de son smartphone le lui permettait – autant dire lui assurer une boulimie d’images reproductibles à l’infini en même temps qu’une cécité grandissante vis-à-vis des œuvres réelles.

Car c’était bien de ça dont il s’agissait : accorder un crédit illimité au public en vue d’un consumérisme démocratique et culturel tout azimut. Lui faire croire que la sensibilité esthétique passe par l’archivage culturel, et que l’œil est avant tout un oeilleton.  C’est à cet impératif libéral (qui devait, de toutes façons, l’emporter un jour ou l’autre) que le musée d’Orsay avait quelques temps tenté de résister. L’idée, certes peu démocratique,  intempestive, d’interdire les photos au public avait pour but non pas de favoriser les ventes de cartes postales à la librairie du musée, comme on a pu le dire un peu vite, mais de réapprendre à regarder la peinture sans passer par un filtre et faire comprendre que la peinture n’est pas une image. Contempler un tableau, en effet, c’est contempler un unique tableau, soit le contraire d’une image qui est toujours multiple. Mieux, contempler un tableau, c’est être unique à son tour devant lui. « Si je relis Le Misanthrope, écrivait Sacha Guitry dans Toutes réflexions faites, je me dis que nous sommes cinq en ce moment, peut-être dix, peut-être mille à le relire. Mais si je reste seul pendant vingt-cinq minutes devant Le Fifre de Manet, je me dis que, pendant ces vingt-cinq minutes-là, moi seul au monde ai vu Le Fifre de Manet. »

 

Il est clair que l’interdiction de photographier les oeuvres, d’ailleurs admise et comprise par une majorité de visiteurs, avait fait que, malgré quelques récalcitrants, les visites se faisaient globalement dans un plus grand recueillement. L’œuvre avait retrouvé sa sacralité. L’œil s’était redonné une mémoire. La « réappropriation » du patrimoine de l’humanité, si chère à nos cultureux, s’effectuait pour de bon – soit par la seule opération qui vaille : la mentale et non la numérique. On ne reproduisait plus Manet ou Van Gogh. On communiait avec eux.

 

Las ! Il fallut un malheureux tweet et quelques Instagram de Fleur Pellerin, qui, en effet, ne trouva rien de mieux à faire, lors de l’inauguration de l’exposition « Bonnard. Peindre l’Arcadie », le 16 mars dernier, que de photographier certaines toiles de l’artiste et de les publier sur la toile, pour mettre le feu aux poudres des égalitaristes vigilants.

Comment ? On interdit les photos au pékin moyen et pas à une officielle ? Quoi ? « La France des privilèges » est de retour au palais des impressionnistes ? Hein ? Un membre du gouvernement s’arroge un passe-droit au vu de tout le monde ? La dépêche ne fit qu’un tour au pays de la nuit du quatre août. Fleur Pellerin  argua par un nouveau tweet qu’elle n’avait fait qu’appliquer la charte « Tous photographes ». Et le surlendemain,  Guy Cogeval, le président du Musée d’Orsay, fut obligé de céder aux pressions du Ministère et de renoncer à sa belle exception culturelle.   « On a gagné », clama sur son Facebook, et sur un ton quasi thermidorien, Bernard Hasquenoph, l’un des auteurs de la charte. Effectivement, à l’instant même où l’interdiction vola en éclats, le public redevenait cette meute photographique et flasheuse (même si le flash reste prohibé) et se ruait devant l’Olympia de Manet (salle 14) pour en faire toutes les copies possibles (et qu’importe que la photo soit floue ou mal cadrée, l’important étant de la posséder) tandis que le  Portrait de l’artiste de Van Gogh (salle 72) redevenait le détail de dizaines et de dizaines de selfies.

Peut-être faut-il un gardien de musée pour l’attester mais il est évident que cette nouvelle permission accordée au public de se faire un album d’images en live ne va pas sans provoquer une certaine fébrilité dans les salles, notamment dans celles qui contiennent les tableaux stars et devant lesquels chacun voulant pixelliser à son aise, est pressé de prendre sa part d’espace et de temps, et par conséquent s’impatiente de voir que tout le monde fait la même chose que lui, tout cela, bien entendu, au risque que la sécurité des œuvres et des personnes en pâtisse. Il suffit d’ailleurs de se rendre dans les salles d’exposition temporaire (notamment celle, au cinquième étage, consacrée à l’art italien pendant les années mussoliniennes, intitulée comme il se doit Dolce Vita ? très classieuse et très troublante) où les photos restent encore interdites pour voir la différence d’ambiance.

Non, ce qui est remarquable dans le comportement du photographe frénétique, et là aussi, il faut discuter avec un agent de surveillance pour s’en rendre compte, c’est la façon dont il procède. Tenez, en voilà un qui entre dans notre salle. Remarquez comme il a l’œil vissé à sa caméra, sans doute depuis son entrée dans le musée – et qu’il doit traverser comme s’il était dans un jeu vidéo. Mais attention. Il vient de remarquer un tableau intéressant, disons, surtout célèbre. Il le vise immédiatement par l’oeilleton de son appareil. Clic-clac, il appuie sur la gâchette, pardon, sur le bouton, pour prendre sa proie, je veux dire, sa  photo. On a eu de la veine, il n’a pas fait de flash. Mais là, regardez bien notre homme. Voyez comme dans un premier temps il baisse la tête vers son écran pour vérifier si l’œuvre du maître est bien devenue son œuvre à lui, et comme, dans un second temps, il ne la remonte pas, sa tête, ne serait-ce qu’un instant, vers l’œuvre qu’il vient de prendre – et cela avant de passer à l’œuvre suivante. Si bien que lorsqu’il quittera la salle, vous verrez, il n’aura pas regardé une seconde en face et en vrai les tableaux qu’il a si méticuleusement enregistrés dans son appareil. Il aura photocopié quelque chose qu’il n’a pas vu de ses yeux vus. Il aura trahi la peinture par l’image. Et il aura l’impression d’avoir fait « acte de culture ».

Bien sûr, on rétorquera que tout le monde n’est pas comme ça, que parmi les visiteurs, il y a de vrais amateurs de peinture et de vrais photographes, et que par ailleurs, si tout le monde est content de la nouvelle donne, (y compris les gardiens de musée qui n’ont plus à s’égosiller avec leurs « no foto ine ze miouséomme, plise »), pourquoi s’en plaindre ?

Il n’empêche.  La parenthèse aristocratique est bien terminée.

*Photo : Paul Reynolds.

Le Corbusier, utopiste conséquent

lecorbusier utopie ville radieuse

Il y a un mystère Le Corbusier : comment se fait-il que cet architecte, si génial soit-il, ait réussi à faire oublier ses liaisons sulfureuses avec les régimes totalitaires durant l’entre-deux-guerres ? Comment a-t-il pu passer entre les gouttes, contrairement à tant d’autres, et bien que les gouttes en question aient été d’une taille spectaculaire ? Bref, pourquoi ne retient-on de Le Corbusier que l’inventeur de la modernité ? Peut-être pour dissimuler que l’utopie, qui constitue l’élément fondamental de sa démarche architecturale, est aussi très précisément ce qui l’a conduit à flirter sans vergogne avec des systèmes qui, au fond, relevaient eux aussi du même courant utopique…

Depuis Thomas More, et, même, depuis la République de Platon, l’Utopie a partie liée avec la Ville – en tant que celle-ci manifeste l’arraisonnement de la nature, sa soumission à la raison, à la volonté et au désir de l’homme. Tous les utopistes ont été fascinés par l’architecture, et leurs noms sont souvent associés à leurs inventions urbanistiques, de la Cité du soleil de Campanella au phalanstère de Fourier. Réciproquement, certains architectes, parmi les plus brillants, ont rêvé de créer la cité parfaite et d’ériger des bâtiments qui soient non seulement des « machines à habiter », mais les instruments d’un projet prométhéen de fabrique de l’Homme nouveau.[access capability= »lire_inedits »]

Sous la Révolution française, telle est l’ambition avouée de ceux que l’on a nommés « les architectes de la liberté », comme Claude-Nicolas Ledoux, le créateur de la Saline d’Arc-et-Senans, ou Étienne-Louis Boullée, qui pousse à son paroxysme la vision d’une architecture holiste, massive et géométrique, dont le bâti doit « être fier et mâle, et tel qu’il convient à des républicains ». On lui doit les saisissants projets de « temple à la Nature et à la Raison », de « tombeau pour les Spartiates » ou de « porte triomphale avec le char de la Liberté », à côté desquels les hommes ressemblent à d’imperceptibles fourmis menacées par des Léviathans de pierre.

Leur approche est prolongée au xixe siècle par les grands noms du socialisme utopique, comme Cabet, Proudhon ou Fourier, qui développent les éléments d’un « urbanisme progressiste » impliquant « une conception de l’individu humain comme type, indépendant de toutes les contingences et différences de lieux et de temps, et définissable en besoins-types scientifiquement déductibles ». L’homme est partout le même : d’où la possibilité de déterminer rationnellement un urbanisme applicable « à n’importe quel groupement humain, en n’importe quel temps, en n’importe quel lieu », caractérisé par des traits constants : un espace ouvert, au nom de l’hygiène, mais aussi d’une esthétique du grandiose ; un découpage fonctionnaliste, distinguant les zones vouées au travail, à l’habitat et aux loisirs ; et une uniformisation commandée par l’égalitarisme, les édifices étant identiques dès lors qu’ils visent à offrir le même service à des individus semblables.

Au xxe siècle, Le Corbusier apparaît comme l’héritier le plus célèbre, et le plus influent, de cet utopisme, au point qu’en 1933 l’historien d’art viennois Emil Kaufmann, publiant un essai fracassant sur les racines de la modernité architecturale, n’hésite pas à l’intituler De Ledoux à Le Corbusier.

Il est vrai qu’en 1933 Charles-Édouard Jeanneret a déjà eu l’occasion de faire parler de lui. En 1922, son célèbre « Plan pour une ville de 3 millions d’habitants » imaginait une immense métropole faite de gratte-ciel plantés au milieu d’espaces verts. Deux ans plus tard, en 1935, son « Plan Voisin » proposait d’appliquer ce modèle à Paris, en rasant purement et simplement le centre-ville – Le Corbusier nourrissant une haine toute particulière pour les traces du passé, le pittoresque, les petites rues, ou encore la forme courbe, qu’il déclare « ruineuse, difficile et dangereuse ». Aux reliques des temps obscurs, il faut préférer « l’ordre mathématique » où chaque homme, défini « par la somme des constantes psycho-physiologiques reconnues inventoriées par des gens compétents », jouira d’un même espace et d’un égal accès à l’air et à la lumière.

Le site, les traditions, les cultures n’importent plus : puisque l’homme est partout le même, on doit construire la même chose partout. Et c’est ainsi que Le Corbusier « en arrive à proposer pratiquement le même schéma pour Rio et pour Alger », pour Paris et pour Saint-Dié. Il s’agit de substituer la « Ville radieuse » – le terme est directement emprunté au vocabulaire de l’utopie – à « la ville écrasée », « inféconde, fermée, étroite, égoïste – prémachiniste ». La construction de gigantesques immeubles implantés dans des parcs (la circulation automobile se faisant entièrement en sous-sol) permettra une augmentation fabuleuse de la densité (jusqu’à 1 000 habitants à l’hectare, contre 200 à 300 dans le Paris de l’époque), ce qui fera disparaître les banlieues – Paris intra-muros pourrait accueillir jusqu’à 8 millions d’habitants), et garantira le bonheur pour tous. Et Le Corbusier de détailler la manière dont chacun pourra « s’ébattre, marcher, courir, jouer, prendre les bains d’air puis les bains de soleil, sauver son corps, mieux que cela : se faire un corps magnifique ». On retrouve cette tonalité manifestement fouriériste dans sa célèbre « unité d’habitation », à cela près qu’elle est encore plus uniforme, chaque cellule, avec ses meubles standardisés, obéissant à un modèle unique que l’architecte a décrété parfait. Et c’est ainsi que « plus rien n’est contradictoire » dans un monde qui a « besoin d’harmonie, et de se faire guider par des harmonisateurs… »

À tous égards, Le Corbusier apparaît donc comme l’archétype de l’utopiste. Y compris dans sa difficulté à se confronter au réel : son œuvre bâtie est en effet aussi modeste que ses thèses paraissent audacieuses, et que certaines de leurs séquelles s’avéreront catastrophiques.

Or, c’est précisément cet utopisme qui le conduit tout naturellement à se rapprocher des systèmes totalitaires – lesquels ne sont jamais que des utopies en acte. En effet, la réalisation de ses rêves exige un pouvoir sans limites, seul capable de contraindre des millions de personnes à l’obéissance, en particulier sur une question aussi intime, aussi personnelle que le logement. En 1935, Le Corbusier dédie d’ailleurs son essai programme La Ville radieuse « à l’AUTORITÉ ». L’Autorité, quelle qu’elle soit – pourvu qu’elle soit dure, et résolue à transformer le réel de fond en comble. Quelle qu’elle soit : c’est ce qui le conduit à lorgner indifféremment du côté de l’Italie mussolinienne et de l’URSS de Staline. Car, de part et d’autre, Le Corbusier aperçoit des systèmes qui ont déjà commencé à édifier l’ordre nouveau : côté russe, les utopistes, de Tatline à Meyerhold, dressent les plans de la « cité du futur ». Côté italien, le fascisme glorifie le futurisme d’un Marinetti, qui parlait de détruire Venise pour la remplacer par un circuit automobile, et fait construire à quelques kilomètres des sept collines une « Nouvelle Rome » géométrique, l’EUR, bâtie en vue d’une exposition universelle qui n’aura jamais lieu.

Pourtant, c’est peut-être dans l’utopie nazie que l’on rencontre, paradoxalement, les échos les plus significatifs aux thèses de Le Corbusier. Paradoxalement, puisque le régime hitlérien, à peine arrivé au pouvoir, a fait fermer le Bauhaus et a chassé ses membres. Malgré cela, c’est l’Allemagne nazie qui va accorder le plus d’attention, et donner le plus de moyens, à l’utopisme urbanistique. D’où la parenté stupéfiante entre les projets monumentaux de ses architectes fétiches, comme Kreis, et ceux d’un Boullée, ou encore entre la Germania conçue par Albert Speer à la demande d’Hitler, et certains projets de Le Corbusier. Ainsi, les cités-jardins si chères à ce dernier ont d’abord été imaginées par un proto-nazi notoire, Théodor Fritsch. Il faut noter, enfin, que l’industrialisation et la standardisation du logement, la fabrication d’habitations et de meubles « types » figuraient au programme du Front allemand du travail…

Des ressemblances qui sont autant de consonances. Si les styles sont aux antipodes, les perspectives, les ambitions et les logiques sont les mêmes : planifier et construire, à tout prix,  la cité idéale qu’habitera l’Homme nouveau.[/access]

*Photo : REVELLI-BEAUMONT/SIPA. 00578841_000010.

Immigration, retraite, X : les Japonais restent zen

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Ce qui inquiète les observateurs de l’INSEE, c’est le vieillissement de la population française : selon les projections, en 2050, un habitant sur trois en France métropolitaine sera sexagénaire ou pire…

Ce qui inquiète les politiques, c’est de savoir comment ils se débrouilleront pour assurer une retraite (décente, n’y pensons pas) à ce petit monde. C’est de rééquilibrer la balance démographique.

Ce qui inquiète les jeunes actifs et les étudiants d’aujourd’hui, c’est qu’ils devront sûrement assurer eux-mêmes leur retraite et ne pas compter sur l’Etat.

Ce qui inquiète les électeurs du Front national, c’est que certains trouvent judicieux de compenser le vieillissement des Français par un afflux de jeunes non diplômés venus d’Afrique noire.

Ce qui inquiète Yasue Tomita, une japonaise de 61 ans, c’est de savoir si elle réussira à tourner sa première scène pornographique.

À l’âge où l’on se met à temps plein au tricot et aux mots croisés, de plus en plus de nippons débutent dans l’industrie (hyper florissante) du X. En partie pour s’adapter aux besoins d’une population encore plus vieillissante que la nôtre, la géronto-pornographie est promise à un bel avenir, de même que les sites de rencontres, éphémères ou non, spécialement dédiés aux plus de 65 ans. Dans une société réputée rigide, le tabou du corps ridé s’effrite. Le Japon plie mais ne rompt pas : droit dans ses bottes, malgré le vieillissement incontestable de sa population, son solde migratoire demeure, malgré quelques réformes lancées pour que l’archipel ne se transforme pas en îles désertes, totalement dérisoire par rapport à ce que nous connaissons en Europe. Le strict nécessaire et trié sur le volet…

L’esprit humain a, paraît-il, une capacité d’adaptation à la nouveauté que l’on ne soupçonne pas. La société japonaise dans son ensemble fait à ce titre figure d’exemple. La preuve, cette semaine le ministère de la Défense a opéré avec le sérieux qui s’impose une volte-face idéologique radicale : les soucoupes volantes n’existent pas. Cette fois, c’est sûr.

Attrape-moi si tu peux

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fragments rupture amoureuse

Dans Fragments d’une traque amoureuse de Fleur Zieleskiewicz, Hana est jeune, amoureuse mais elle est aussi et surtout excentrique, bipolaire, entière, passablement incontrôlable, fumeuse, un peu droguée et dangereusement attachante. Dick, c’est l’homme idéal, l’amant rêvé, peut-être pas le gendre idéal mais pour Hana, c’est tant mieux. Elle l’aime, elle l’adore, elle serait prête à le rejoindre partout s’il l’appelait. Si seulement il l’appelait. Parce qu’en fait d’idylle, ils ont passé une seule nuit ensemble, à New-York, quelques mois auparavant. Une nuit torride, magique, idéale. Et depuis, plus rien.

Du coup, pour passer le temps entre deux séances où elle le harcèle par Internet, elle s’embarque pour un voyage à visée thérapeutique un peu particulier. Il faudrait guérir de Dick, toujours aux abonnés absents. Alors Hana commence un tour du monde avec le maximum d’escales et sans jamais sortir des aéroports, sans même se risquer trop longtemps hors des coins fumeurs. Dans les zones d’embarquement, entourée d’anonymes pressés, de valises à roulettes et de vitrines plus ou moins alléchantes des pays qui encerclent les pistes d’atterrissage, Hana est enfin dans son élément. Son casque vissé sur les oreilles ne l’empêche pas de se laisser bercer par le brouhaha rassurant des aéroports. Rien ne lui échappe. Elle plane dans cette matrice qui ingurgite et recrache les hommes inlassablement, se fixe des objectifs à visée hautement métaphysique, comme ne pas quitter Francfort sans une saucisse, peste contre les non-fumeurs et les végétariens qui encombrent son espace vital de mauvaises ondes et de barres protéinées.

Elle scrute les voyageurs, devine le contenu de leurs bagages en un coup d’oeil expert, les photographie mentalement et en livre des vignettes grinçantes. À La Nouvelle-Orléans, elle converse avec la sorcière vaudou Marie Laveau, à Manhattan elle se nourrit de Vitamin Water, détaille la déco à Copenhague, mais à Zurich, elle pense à Dick. Elle ne pense même qu’à lui.

Hélas, la diversion ne prend pas tout de suite. Elle s’accroche au fantôme de Dick, le bombarde de sms, s’excuse de l’avoir bombardé de sms en le bombardant de mails, et ainsi de suite. C’est humiliant, douloureux mais haletant. Fragments d’une traque amoureuse est un roman empathique. On a envie d’aller coller une paire de claques à ce salaud qui ne prend même pas la peine de répondre, on a aussi envie, de temps en temps, de dire à Hana d’arrêter de se faire du mal, de rentrer à Paris et de sortir noyer la déception dans le Bloody Mary avec ses copines, on se proposerait même d’être de la partie.

Heureusement, Hana finit par atterrir, non sans turbulences, à Roissy-Charles-de-Gaulle. Dick restera donc un beau rêve ou, au choix, le souvenir d’une désastreuse tentative de reconquête. On dit que les ruptures forgent le caractère et que les voyages forment la jeunesse. C’est sûrement ce que penserait la maman d’Hana qui n’a jamais mis les pieds dans un aéroport. C’est moins vrai, visiblement, pour Han.

Fleur Zieleskiewicz signe un premier roman nerveux, cynique, ultra moderne et connecté et ne pas prolonger le voyage en visitant sa galerie de photos et en branchant la playlist qu’elle a concoctée pour l’occasion serait faire une grave erreur, voire une pire : une faute de goût.

Fragments d’une traque amoureuse, Fleur Zieleskiewicz – L’Éditeur.

Fragments d'une traque amoureuse

Prix: 16,00 €

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*Photo : Pixabay.

Quand j’entends le mot caricature…

caricatures mahomet antisemitisme

Trois mois déjà, depuis l’Hyper-Charlie. On commence à prendre du recul, ce qui signifie que toutes sortes de brillants esprits expliquent qu’il faut comprendre et que, dans la grille culturelle du monde arabe, les caricatures de Charlie Hebdo peuvent heurter la sensibilité des croyants, ce qui bien sûr ne justifie en rien, et bla-bla-bla…

Faut que je comprenne… O.K., je me mets dans la grille culturelle adéquate…

Je me concentre…

Et, hop ! Je sens que ça monte ! Ça marche ! J’ai une envie irrépressible de descendre dans la rue afin de crier mon indignation ! Ces caricatures heurtent profondément mes convictions. Elles sont une insulte à mes valeurs, à mon humanisme pacifique.

Ça y est ! Je comprends ! Le divin est en moi. Je suis téléporté dans le temps et l’espace.

Je suis au Mali le 16 janvier devant le monument de l’Indépendance de Bamako. On était 7 000 après la prière de 16 heures. Que des hommes. Très en colère. Dans mon référent culturel, seul les hommes sont en colère. Les femmes ont autre chose à faire, comme le ménage, la cuisine et s’épiler. On n’est pas des sauvages, on suit la mode : plus on se laisse pousser la barbe, plus elles épilent la leur. On dit que le monde arabe n’invente plus rien depuis des siècles ? Calomnie ! C’est qui qu’a lancé la mode des hipsters, c’est les curés peut-être ?[access capability= »lire_inedits »]

Comme c’est tout près, un petit crochet par le Sénégal, le temps de brûler un drapeau français à Dakar, ça réchauffe le cœur, et j’en profite pour pousser jusqu’à Niamey, au Niger. On fait une belle émeute : cinq morts. Et on vandalise une dizaine d’églises. On est un peu vénère parce que hier vendredi, à Zinder, le Boko-Haram Club local a fait cinq morts aussi, mais 45 blessés en plus ! Bon, ils ont incendié que trois églises, mais ils ont détruit le Centre culturel franco-nigérien. Alors j’espère que ça vaut pas plus que deux églises, le centre culturel, sinon la honte pour nous ! Zinder, c’est que la deuxième ville du pays. Il faudrait quand même pas qu’ils finissent médaille d’or… Le BHC Niamey reprend avec moi : « Eh Zinder, va niquer ta mère, sur la cane, cane cane… » C’est pas parce qu’on est paix et amour qu’il faut renoncer à une saine émulation.

Le lendemain, je suis à Grozny, capitale de la République tchétchène. On était 500 000 entre la place Minoutka et la Mosquée centrale. Je me suis fait traduire les banderoles en cyrillique : « Non aux caricatures du Prophète » ; « L’islam, religion de bonté et de création ».

Ensuite, comme ça ne me faisait pas trop loin, j’ai voulu faire le rassemblement de Moscou, on était quand même 100 000 prêts à y aller, et, hop ! Manif interdite… ET LA LIBERTÉ D’EXPRESSION, ALORS ?!!

Court passage à Sanaa, au Yémen, manif devant l’ambassade de France… Il y a une banderole qui m’a marqué : « Je sacrifie mon père et ma mère pour notre prophète. » C’est beau, quand même…

À Alger, on était 3 000. On l’a joué « J’ai avalé un clown » en détournant leur « Je suis Charlie ». Certains scandaient « Nous sommes tous des Mahomet ». Quelle bande de déconneurs, les Algériens ! On a ri ! Il y en a même quelques-uns qui criaient « Je suis Kouachi ». C’était magnifique une telle solidarité. J’ai dû me retenir pour que mon émotion ne ruisselle pas sur mes joues. Un bien bel hommage…

À Istanbul aussi il paraît qu’ils ont rendu un hommage aux frères Kouachi devant la mosquée du district de Fatih. Mais je n’ai pas pu y aller, ça se passait en même temps.

J’ai raté un paquet de teufs comme ça. Il y avait Nouakchott en Mauritanie, Amman en Jordanie, Tunis, Khartoum au Soudan, l’Iran, la Syrie, mais on peut pas être partout…

C’est comme à Cannes, il y a tellement de réceptions pendant le festival qu’il faut choisir.

Je me suis dit que le Pakistan, c’était bien pour finir en beauté. Un pays où le blasphème est puni de la peine de mort ne peut pas rater ses manifs contre Charlie. La déception !

On n’était que 15 000 à Islamabad. Pour un pays de 200 millions d’habitants, c’est nul ! Il paraît même qu’à Karachi un rassemblement pour protester contre l’attaque d’une école par les talibans, qui avait fait 151 morts dont 132 enfants, pile un mois avant, le 16 décembre 2014, a fait plus de monde que nous. Que voulez-vous attendre de bon de traîtres qui osent faire passer le Prophète après les humains ? Ah, ça m’a dégoûté ! Je ne suis pas resté !

Content de retrouver mon canapé. Je suis fatigué d’avoir hurlé, marché, mais soulagé d’avoir pu crier mon indignation. Pour me détendre un peu, j’allume la télé.

Je vois des têtes coupées par l’État islamique, des femmes yazidies vendues au marché aux esclaves, des enfants chrétiens pourchassés, massacrés. Au Danemark, l’attaque contre la conférence et celle contre la synagogue le lendemain. Deux morts. Au Kenya, les 148 chrétiens, triés et assassinés par les shebabs. Ça m’énerve, ces médias qui ne parlent que de ça ! Qui nous montrent sous un jour négatif, tout le temps. Ça favorise l’amalgame. C’est dégueulasse !

Heureusement, le thé me fait du bien. Je m’apaise…

Et puis BFM envoie une nouvelle qui m’avait échappé : l’artiste suédois Lars Vilks, sorti indemne de l’attentat qui le visait, le 14 février dernier à Copenhague, a été distingué samedi dans la capitale danoise par le prix de la Société pour la liberté d’expression (Trykkefrihedsselskabet). Rien que le nom en VO claque comme une insulte. Et j’apprends que l’écrivain danois Kåre Bluitgen, à l’origine de l’affaire des caricatures de mon Prophète en 2005, auteur de plusieurs livres sur le Coran, a publié vendredi un nouveau roman satirique sur la « folie religieuse » en Arabie au viie siècle. Il y décrit, entre autres, Mahomet comme « un bouc ivre », « un moment sexuellement impuissant », et marié à « une fille de 9 ans »…Le chien !

Putain, ça y est ! Ça recommence ! Ma sensibilité vient d’être à nouveau heurtée ! Je suis comme happé par ma colère. Je suis à Téhéran, à l’entrée de l’International Holocaust Cartoons Contest. Ça le fait, un nom comme ça ! Comme possédé par la grâce, j’entre dans le centre culturel. Je vais m’inscrire au concours de caricatures pour nier la Shoah organisé par l’Iran.

Merde ! C’était possible que jusqu’au premier avril. Sacré poisson ! Aussi déconneurs que les Algériens ces Iraniens… Le gagnant recevra 12 000 dollars en espèces. Ceux qui obtiendront la deuxième et la troisième place remporteront respectivement 8 000 et 5 000 dollars.

Le rapport avec les caricatures de Charlie ou les insolents scandinaves ? Euh…, ben, c’est des juifs, les juifs ! Quand même…

Quoi ?! Ah, non ! Je tombe sur le blog de Joann Sfar, celui qui dessine le Chat du rabbin, si vous voyez ce que je veux dire… Celui qui a fait un film sur Lucien Ginsburg, si vous voyez ce que je veux dire… Voilà que ce jui…, euh je veux dire ce sioniste, veut concourir ! Mais ils sont vraiment partout ! Ce peuple sûr de lui et dominateur est d’une arrogance insupportable. Ils se sentent tellement supérieurs qu’ils croient même qu’ils vont être plus drôles que nous ! Il va falloir qu’ils se lèvent tôt… Le dessin où un jui…, euh, un sioniste, avec ses papillotes marche au milieu des crânes qui jonchent le chemin depuis la mosquée al-Aqsa et s’arrête devant un miroir qui lui montre son reflet : un officier nazi, il va faire plus marrant peut-être, Joann Sfar ? Et celui où un jui…, oups, un sioniste, avec son gros pif, est assis à son bureau qui est un coffre-fort et compte sur un boulier fait avec des têtes de morts, pour finalement dire au pif (trop gros le pif ! La vache, moi aussi je suis drôle !) : « Six millions ! » Il va faire plus percutant, Joann Sfar ? Pour qui il se prend ?!!

Ça m’inquiète un peu quand même. Ils risquent de le gagner ce concours. Faut se méfier du célèbre humour jui… euh…sioniste. Surtout s’il y a des concurrents ashkénazes. Qui pourra mieux haïr les juifs qu’un type qui a été obligé de manger de la carpe farcie toute son enfance ?[/access]

*Image : Soleil.

Israël : faut pas jouer avec les amulettes!

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israel netanyahou herzog judaisme

Nous publions cet article extrait de Causeur n°23 au lendemain de la formation du nouveau gouvernement israélien.

Les « Juifs » ont gagné contre les « Israéliens » : les résultats des élections législatives qui se sont déroulées le 17 mars en Israël sont sans appel. Les derniers sondages publiés quelques jours avant le scrutin – ainsi que ceux commandés jusqu’à la dernière minute par les différents QG des partis – annonçaient pourtant une victoire nette de la coalition de centre-gauche. « Bye bye Bibi ! », proclamait triomphalement – et imprudemment – Libération le matin du vote. Sauf que, dans le secret de l’isoloir, les citoyens ont retrouvé le clivage qui traverse en profondeur la société israélienne : ce n’est pas celui qui oppose partisans et adversaires du processus de paix, même s’il le recoupe en grande partie, mais celui qui sépare les hilonim (ou laïcards) des religieux toutes tendances confondues – du simple mangeur casher à l’ultra-orthodoxe habillé en bourgeois polonais du XVIIIe siècle. Et, pour reprendre une formule employée par Le Monde, ils ont à nouveau sacré « Bibi, roi d’Israël ».

Certains commentateurs proposent une lecture socio-économique du vote – les 30 % les plus riches ayant plébiscité l’alliance Livni-Herzog, tandis que les moins favorisés optaient pour le Likoud et les partis religieux. D’autres avancent une interprétation ethnique ou « tribale » : ashkénazes contre séfarades. Et ces deux déterminants – socio-économique et ethnique – ont certainement joué un rôle. Reste que, comme l’a noté en substance Alain Finkielkraut, Israël ne peut sans doute pas se payer le luxe de voter sur le chômage. En réalité, c’est une question à la fois simple et incroyablement complexe qui structure le paysage politique de l’État hébreu : Qu’est-ce qu’être Juif ? – et son corollaire : Qu’est-ce qu’un État juif ? Cette interrogation existentielle, qui met en jeu le rapport, non pas tant à la religion qu’à la tradition, fait passer au second plan les différences d’origines, de revenus et de diplômes.

Pour comprendre le nœud de l’affaire, il faut revenir aux origines du sionisme et à son caractère révolutionnaire. En effet, en dépit de son objectif, la création d’un État juif, le sionisme a renoncé à toute référence transcendantale pour miser sur la politique et sur l’homme nouveau dont elle devait accoucher. Issues de l’immigration ashkénaze d’avant 1948, composées de diplômés appartenant aux classes moyennes et supérieures, les élites israéliennes sont les héritières de cette conception « moderne » du « nom juif » comme disait l’autre : dans cette vision, le peuple juif s’est constitué en nation, et le judaïsme en culture nationale. Disciples des Lumières, les sionistes première mouture voient la religion comme une superstition et les croyants comme des obscurantistes qu’on ne peut que mépriser. Dans ces conditions, il n’est guère étonnant que le dialogue entre « Juifs » et « Israéliens » soit de plus en plus difficile.

Une dizaine de jours avant les élections, le dimanche 8 mars, un grand rassemblement réunissait quelques dizaines de milliers de sympathisants de gauche place Yitzhak-Rabin, à Tel-Aviv. L’invité de marque était Meir Dagan, ancien chef du Mossad venu dire tout le mal qu’il pensait de Benyamin Netanyahou et de sa politique depuis 2009. Son discours très émouvant – il en a eu les larmes aux yeux – a été largement relayé par les médias. Mais c’est un autre orateur qui a mis le feu aux poudres, Yair Garbuz, artiste peintre, professeur d’art, écrivain et humoriste, qui pourrait être une sorte de Jean-Michel Ribes israélien – quoique plus subtil. Tout le monde a immédiatement compris que son discours – qu’aurait pu prononcer n’importe quel républicain du Second Empire ou de la Troisième République – serait sans doute un tournant de la campagne. Pas un mot sur l’économique ou le social, mais des tombereaux d’injures déversées à flots sur les antidémocrates, les corrompus et les superstitieux : « On nous a dit – et nous voulions le croire, que le minable qui a assassiné le Premier ministre (Yitzhak Rabin) était issu d’une poignée d’illuminés. […] On a eu l’outrance de nous dire que les voleurs et les bénéficiaires de pots-de-vin étaient une poignée ; les corrompus […], une poignée. Les destructeurs de la démocratie – une poignée. Ceux qui pensent que la démocratie est la dictature de la majorité – une poignée. Ceux qui touchent les amulettes, les adorateurs des idoles et ceux qui se prosternent devant les tombes des saints – une poignée. S’il s’agit d’une poignée, comment se fait-il que cette poignée nous gouverne ? Comment la poignée est-elle devenue majoritaire ? »

Si la dénonciation de l’esprit antidémocratique, de la corruption et de la violence politique n’ont pas dérangé grand-monde, la petite phrase sur les amulettes, les idolâtres et les tombeaux des saints a déclenché un scandale politico-médiatique. Mais surtout, elle a dû résonner dans les oreilles de centaines de milliers d’électeurs jusque dans l’isoloir. Tout le monde a compris de qui il était question. Les Israéliens que Garbuz a accablés de son mépris sont ceux qui embrassent la mezouzah (parchemin où sont inscrits des versets bibliques que les religieux fixent au chambranle de la porte de leur logement), qui se rendent en pèlerinage sur les tombes des saints pour implorer leur intervention auprès du Tout-Puissant – pèlerinage dont ils reviennent souvent avec un fil rouge autour du poignet. La plupart sont d’origine séfarade, issus de l’immigration de pays musulmans, comme les marocains et les yéménites. À gauche, c’est la consternation, tandis que Netanyahou voit un rayon de soleil trouer un ciel assombri par les sondages.

Au-delà de la droite et de la gauche, ce psychodrame est emblématique de la fracture qui divise la société depuis des décennies. Si le sionisme est bien un courant révolutionnaire, alors il faut constater que, depuis la victoire de Menahem Begin en 1977, la contre-révolution est en marche. De même que la Révolution française, handicapée par son anticléricalisme et son athéisme, avait buté sur Dieu et l’Église, les pères fondateurs d’Israël ont sous-estimé le fait religieux, considéré comme un vestige du passé nécessairement voué à disparaître. Begin n’a pas commis la même erreur. Face à la gauche hégémonique et à son « homme nouveau » israélien, il était d’abord « Juif » plus qu’il n’était de droite. Résultat : l’alliance culturelle forgée dans les années 1970 entre la droite israélienne et les « Juifs » est aujourd’hui hégémonique. Pour ceux qui pensent que la survie d’Israël passe par la paix et que la paix, aujourd’hui, passe par la gauche, ce n’est pas une bonne nouvelle.

Il semble cependant que Yitzhak Herzog, chef de la gauche israélienne, ait compris l’importance de cette question identitaire. Ainsi, pendant la campagne, a-t-il mis en avant le fait que son grand-père, Yitzhak Levy Herzog, a été le premier Grand Rabbin d’Israël – détail biographique très inhabituel pour un leader travailliste. Plus encore, dans le discours qu’il a prononcé après l’annonce des résultats, il a raconté sa visite au Mur des lamentations l’avant-veille et même cité les versets bibliques qu’il avait griffonnés sur le petit papier qu’il avait glissé entre les pierres de ce lieu saint – un acte hautement superstitieux selon les critères de Yair Garbuz. S’agit-il seulement d’une stratégie fondée sur l’idée que Jérusalem vaut bien une messe, en l’occurrence un petit baiser à une mezouzah ? Peut-être a-t-il plutôt compris que la gauche n’arrivera jamais au pouvoir si elle ne propose pas à la société israélienne une synthèse acceptable entre judéité et « israélitude », autrement dit si elle ne rompt pas avec le caractère foncièrement révolutionnaire et antireligieux du sionisme, pour concéder une petite place sinon à la foi, du moins à la tradition.

*Photo : JIM HOLLANDER/POOL ISR/SIPA. 00712813_000010.

Réforme du collège : qu’en pensent les parents d’élèves?

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parents eleves reforme college

Alors que les associations de professeurs de lettres et d’allemand ont été les premières à sonner publiquement le tocsin sur le danger que représentait la réforme du collège, elles sont désormais rejointes par la quasi-totalité des associations de professeurs du secondaire, sans parler des syndicats qui, pour la plupart, appellent à manifester le 19 mai.

La réforme du collège enflamme le débat public, surtout depuis que de grands noms de la communauté intellectuelle et scientifique se sont emparés du sujet, poussant dans leurs retranchements Najat Vallaud-Belkacem et le Président de la République lui-même. Dans un discours, prononcé à l’occasion du troisième anniversaire du démarrage de son quinquennat au Conseil économique, social et environnemental devant un parterre de jeunes, François Hollande a dit qu’il entendait « le concert des immobiles » et de poursuivre, « ce sont souvent les plus bruyants, ceux qui au nom de l’intérêt général supposé, défendent leurs intérêts particuliers ». C’était une forme de réponse au courrier qui venait de lui être adressé par l’Association des professeurs de lettres, et qui avait reçu le soutien public de plusieurs dizaines de personnalités intellectuelles, culturelles et politiques.

N’en déplaise à la ministre, tout ce qui réfléchit en France se réveille et montre son rejet d’un projet éducatif complètement aberrant. Oui mais voilà, certains, et non des moindres, refusent d’ouvrir les yeux. Je parle ici des fédérations de parents d’élèves de l’enseignement public (PEEP et FCPE) et privé sous contrat (APEL), c’est-à-dire les représentants des parents dans les conseils d’administrations des collèges et lycées et dans les conseils d’école. La PEEP et la FCPE ont participé, aux côté des syndicats d’enseignants, au vote consultatif du Conseil supérieur de l’éducation sur la réforme du collège, le 10 avril dernier. En votant dans cette haute instance du ministère de l’éducation nationale, ils ont donc engagé leur responsabilité à l’égard des parents qu’ils représentaient. Nous étions en droit d’attendre, nous parents d’élèves qui les avons élus, qu’ils le fassent en maîtrisant à la perfection le sujet sur lequel ils étaient appelés à se prononcer et qui engage l’avenir des collégiens. Et là, je suis perplexe face à un tel manque de discernement et de sérieux.

Un petit tour d’horizon des positions des trois grandes fédérations de parents d’élèves me semble assez significatif du drôle de décalage entre de très nombreux parents et ceux qui sont censés porter leur voix.

Parmi les deux principales fédérations de l’enseignement public, je pensais la PEEP, qui avait battu le fer contre la réforme des rythmes scolaires, la mieux placée pour s’opposer à la réforme du collège. Je me suis trompée puisqu’à ma grande surprise, elle s’est abstenue lors du vote du 10 avril. Mon sang d’adhérente n’ayant fait qu’un tour, j’ai donc écrit à la fédération pour demander des explications que sa présidente, Valérie Marty, m’a fournies rapidement. La PEEP est favorable aux nouveaux Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (EPI) mais elle est défavorable à la suppression des classes européennes et elle est réservée sur la réforme des langues anciennes. Si je transforme ses arguments en langage mathématique, cela fait : 1-1+0=0. La réponse adéquate pour transcrire cette logique en chiffres était donc l’abstention. Sauf qu’à mon sens, c’est extrêmement léger comme méthode pour évaluer une réforme qui va bouleverser en profondeur l’éducation de nos enfants. J’ai connu la présidente de la PEEP bien plus inspirée et réactive dans la bataille qu’elle a livrée contre les rythmes scolaires, une bataille à laquelle les adhérents avaient d’ailleurs été largement associés.

Qu’en est-il de la FCPE, proche du Parti socialiste, pour lequel une réforme du gouvernement actuel est forcément bonne et juste? Sans surprise, la fédération a voté pour la réforme et, en bon petit soldat de Najat Vallaud-Belkacem, elle reprend sur son site les éléments de langage que la Ministre répète à longueur de matinales. Ceci dit, on a vu la FCPE bien plus offensive ces derniers mois, notamment lorsqu’il s’agissait de défendre dans les médias la réforme des rythmes scolaires ou, lors de la querelle sur la théorie du genre à l’école en janvier 2014, lorsqu’elle a mis toute son énergie pour relayer la promotion des ABCD de l’égalité auprès des parents et dénoncer ceux qui s’y opposaient. Il n’est pas interdit d’imaginer qu’aujourd’hui, la réforme en cours ne fait pas l’unanimité parmi les adhérents qui comptent beaucoup d’enseignants, ce qui expliquerait sa discrétion sur ce sujet.

Mais, devinez d’où vient le soutien le plus inconditionnel, à la fois à la réforme du collège et au projet de refonte des programmes ? Du privé sous contrat ! Mais oui, et pas de n’importe qui, de l’Association des parents de l’enseignement libre (APEL) ! Bien que n’étant pas membre du Conseil supérieur de l’éducation, l’APEL a ses entrées au Quai de Grenelle et elle a publiquement manifesté sa satisfaction de voir la réforme du collège adoptée lors du vote au Conseil. Elle « partage le constat de la Ministre » sur le fait « que le collège n’est pas adapté à l’évolution de la société » et « qu’il ne tient pas assez compte de la diversité ». L’association « se réjouit » ainsi de l’introduction de l’interdisciplinarité par les EPI, du caractère moins encyclopédique des programmes et de l’accent mis sur les compétences. Pas un mot sur les langues anciennes qui visiblement n’existent pas pour ces gens-là. C’est quand même à se demander si les artisans de la réforme au ministère n’ont pas massivement mis leurs enfants dans le privé et insidieusement investi l’association en jouant de la naïveté de certains parents et chefs d’établissements. En tout cas, pour l’APEL, avec cette réforme, tout est beau dans le meilleur des mondes, comme le laisse entendre le site qui reprend quasiment mot pour mot le discours ministériel. Puisque « l’APEL accueille avec beaucoup d’espoir la volonté de la ministre de réorganiser le collège », celle-ci n’a pas de souci à se faire pour que ses enfants soient accueillis à bras ouverts dans les établissements privés. Ainsi, ce sont les parents les plus privilégiés, ceux des écoles privées sous contrat, qui sont les meilleurs alliés du projet égalitariste de François Hollande et de Najat Vallaud-Belkacem ! En attendant, je connais des parents du privé qui s’étranglent de colère face aux positions utopistes de leurs représentants.

Comme n’importe quel lecteur avisé, les représentants des parents au niveau national, ont accès à tout un panel d’analyses extrêmement sérieuses, comme par exemple l’étude mise en ligne par la Conférence des associations de professeurs spécialistes. Avant de se prononcer en notre nom, la moindre des choses serait de se documenter et, de préférence, ailleurs que sur le site du ministère de l’éducation nationale, non ? Ce n’est pas non plus trop leur demander que d’associer les adhérents à un vrai travail de réflexion sur les enjeux de cette réforme.

Encore une fois, nous retrouvons au niveau des associations de parents d’élèves, cette crise de représentativité dont souffre notre démocratie. Est-ce vraiment sérieux de penser que les positions des trois principales fédérations (deux soutiens à la réforme et une abstention) reflètent vraiment ce que pense l’ensemble des parents de la réforme ? Que l’on me permette d’en douter. Les fédérations sont les premières à déplorer les taux d’abstention record lors des élections de représentants de parents d’élèves en début d’année scolaire. La situation ne risque pas de s’améliorer si elles continuent à se montrer autant à côté de la plaque sur un sujet qui provoque une telle inquiétude dans l’opinion publique.

À quelques semaines du vote définitif du texte, les ouvriers de la vingt-cinquième heure sont encore les bienvenus. J’appelle les responsables des fédérations des parents d’élèves à sortir de leur torpeur ou de leur angélisme face à ce tsunami éducatif annoncé et à réaliser enfin, pour citer François Bayrou, que « le pays dans ses profondeurs ne veut pas qu’on lui enlève ses atouts ».

*Photo : A. Gelebart / 20 Minutes/SIPA. 00666674_000029.

Quand la gauche renoue avec le réel

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laignel lavastine islam

laignel lavastine islam

En d’autres temps, ceux d’avant la charia, on aurait dit que son livre sent le fagot. Alexandra Laignel-Lavastine est de gauche. C’est elle qui le dit et il n’y aucune raison de ne pas la croire. Mais, hélas pour elle, à gauche il y a beaucoup de Torquemada et de Savonarole. Son livre La Pensée égarée sera donc brûlé. Et elle avec.

Alexandra Laignel-Lavastine a, quand nécessaire, la plume affûtée du pamphlétaire. Mais elle est universitaire : tout chez elle est argumenté, étayé et magistralement documenté. Son livre peut se lire comme un De profundis pour une France morte. Mais on peut aussi y trouver la vigueur roborative d’un Darien dans La Belle France. C’est-à-dire un plaidoyer de combat pour l’avenir bien plus qu’une lamentation. Elle ne se contente pas de dénoncer le politiquement correct : elle explique de façon détaillée de quoi il s’agit. D’une soumission au sens houellebecquien du terme à une pensée dominante amoureusement séduite par l’islam (la religion des « nouveaux damnés de la terre »). D’une abdication totale de tout sens critique. D’un déni effrayant de la réalité, d’un aveuglement volontaire comme la servitude peut être volontaire.

Alexandra Laignel-Lavastine estime, à juste titre, qu’après la défaite du nazisme et la mort du communisme un nouveau totalitarisme est né : l’islamisme, qui mène le djihad à l’échelle planétaire. Chez nous, de la même façon que le communisme et (un peu moins) le nazisme, il a ses compagnons de route. Ces derniers sont d’autant plus arrogants et obtus qu’ils sont convaincus de représenter le camp du Bien. Et ce camp-là refuse obstinément de voir le mal là où il est. Puisque la seule raison d’être de cette « pensée égarée », de cette pensée captive, c’est de combattre le fascisme et le racisme.

Le livre d’Alexandra Laignel-Lavastine aurait pu s’appeler La Trahison des clercs. Car c’est bien de cela qu’il parle. Mais bon, le titre était déjà pris par Julien Benda. Bien sûr, le thème du 11 janvier est omniprésent dans son livre : elle voit dans les attentats une sanglante réplique hexagonale du 11-Septembre américain. Et voilà ce qu’elle en dit. Alexandra Laignel-Lavastine habite depuis trente ans dans le 93, Saint-Ouen précisément. Elle connaît bien les jeunes de son quartier qui sont allés à l’école avec son fils. Elle a discuté avec eux. Réponse unanime : il n’en ont rien à f… qu’on tue des dessinateurs, des flics et des Juifs… Ils sont ailleurs. Les quelques lignes qu’elle leur consacre valent largement les centaines de pages d’Emmanuel Todd.

Alexandra Laignel-Lavastine, La Pensée égarée. Islamisme, populisme, antisémitisme : essai sur les penchants suicidaires de l’Europe, Grasset.

*Photo : CSOJ.

La pensée égarée: Islamisme, populisme, antisémitisme : essai sur les penchants suicidaires de l'Europe

Prix: 17,90 €

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Demain, les femmes

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mad max theron

mad max theron

On se souvient encore du premier Mad Max, celui avec Mel Gibson, arrivé dans les salles en 1982. Il était précédé d’une aura sulfureuse d’ultraviolence et avait mis trois ans à venir en France à cause de démêlés avec la censure. C’est Mad Movies qui le disait, le fanzine des amateurs du cinéma d’horreur, de gore et de SF. On en faisait partie. À l’époque, cela n’avait pas la cote. C’était à peine au-dessus du porno. On se souvient pourtant encore du choc. George Miller, le metteur en scène australien, possédait une forme de rage héritée du Nouvel Hollywood des seventies. La même radicalité aussi. En même temps, quand on tourne un film sans un rond, ou on est radical, ou on est nul. Baudelaire appelait ça la jouissance éternelle de la contrainte et c’est cette radicalité-là que l’on trouve encore dans le cinéma-bis aujourd’hui, ces fameux films d’épouvante interdits aux moins de seize ans : ils fourmillent, que ce soit en Europe ou aux USA, de metteurs en scènes brillantissimes et encore inconnus qui osent tout, parfois pour le pire, souvent pour le meilleur car ils n’ont rien à perdre.

C’est pour cela qu’on avait un peu peur pour ce Mad Max, estampillé Fury road. Voir George Miller reprendre sa franchise trente-cinq ans après, avec les moyens d’une superproduction, ce n’était pas forcément une bonne idée au départ. Il y avait un risque d’aseptisation : le Mad Max de 79 était une fable janséniste, violente, dépouillée sur la lutte à mort entre flics en V8 et motards dégénérés, sur fond d’Australie désertique bouffée par le choc pétrolier. Qu’allait-être celui de 2015? Eh bien disons-le tout net, un chef-d’œuvre: il ne s’agit pas d’un remake avec tout l’arsenal pyrotechnique et numérique des effets spéciaux ramenards mais plutôt un mix des trois avec Mel Gibson au service d’une nouvelle vision, bien surprenante.

Le personnage, incarné par Max Rockatansky, intelligemment mutique, est bien celui de Mel Gibson dans Mad Max I. La poursuite acharnée entre un groupe qui cherche à survivre et des chefs de guerre qui les poursuivent dans des véhicules tous plus monstrueux les uns que les autres, c’est Mad Max II. Et l’on retrouve aussi la réflexion sur l’utopie possible qui était au cœur du Mad Max III avec la toute divine Tina Turner.  Mais cette recréation dans Fury road est tout sauf une resucée. Nous sommes dans un monde désertique où les petits lézards ont deux têtes, un monde qui a été dévasté par la pollution, la disparition des énergies fossiles et de l’eau ainsi que par la pollution qui a créé une humanité aux trois quarts malade, ayant subi à des degrés divers des mutations génétiques. Le pire, c’est qu’en 2015, cela ne nous semble finalement pas plus invraisemblable que ça. Ces peurs écologiques et politiques, qui travaillent l’inconscient collectif depuis trois générations, sont devenues encore plus prégnantes : la guerre à bas bruit généralisée de tous contre tous, la mondialisation prédatrice, les catastrophes climatiques sont passées par là.

Fury road ajoute aussi un enjeu nouveau qui fait le vrai ressort dramatique du film : c’est le ventre des femmes. Pour avoir des enfants normaux, il faut que les chefs sélectionnent les rares qui sont viables. Un seigneur de la guerre contrôle l’eau, un autre les armes et un troisième le pétrole. Ils s’entendent comme s’entendent aujourd’hui les grandes multinationales mais le problème demeure: comment avoir de la main-d’œuvre qui ne meure pas trop vite. Alors quand la conductrice d’élite Furiosa (incarnée par la bad girl archétypale Charlize Thero)  fuit en emmenant avec elle les jeunes reproductrices du chef Immortan Joe, un fou furieux post-viking qui a fanatisé des esclaves leucémiques dépendant de lui pour les traitements, la traque infernale commence.

C’est là que le film prend une dimension étonnamment féministe. Max ne sera pas le héros, il est indécis, poursuivi par des visions du passé, il a même du mal à tirer juste comme dans cette scène où il ne reste que trois balles dans un fusil de sniper pour stopper un poursuivant, qu’il rate ses deux premiers tirs et qu’il cède bon gré mal gré l’arme à Furiosa qui se sert de lui comme d’un banal affût pour faire, elle, un carton plein.  Et ce sont les restes de l’ancienne tribu de Furiosa, uniquement composée de vieilles femmes, qui seront décisifs dans la victoire.

Si Fury Road hante à ce point, c’est aussi que Miller pousse très loin la logique des précédents Mad Max pour recréer un univers total qui a sa logique propre: les personnages usent par exemple d’un nouveau langage comme les voyous d’Orange Mécanique, langage qui nous en raconte plus sur l’histoire et l’état présent de cette société que ces artifices narratifs que l’on trouve trop souvent dans les films post-apocalyptiques: voix off ou traces du passé trouvées par hasard. Il faudrait aussi parler de cette poésie effroyable et fascinante du couplage homme/machine que seul un Cronenberg dans Videodrome, Crash ou ExistenZ avait su pousser à ce point.

Bref, le Max version 2015 tient autant de la SF  gonflée comme un moteur trafiqué que d’un cauchemar de Lautréamont, ce qui finalement n’a rien de contradictoire.

Mad Max : Fury Road de George Miller, en salle depuis le 13 mai

Musées : photos partout, regard nulle part

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musee orsay photo

musee orsay photo

Et voilà. Pendant six ans, le musée d’Orsay fut, parmi les grands musées de France, le seul qui réussit héroïquement à interdire les photos dans ses salles – et cela malgré la charte citoyenne « Tous photographes » qui, tant qu’on y est, aurait pu s’appeler « tous artistes », « tous génies », voire « tous Vélasquez, surtout moi » . Imposée depuis l’été dernier au ministère de la Culture, celle-ci avait pour ambition d’autoriser le visiteur à consommer autant d’art et de culture que la batterie de son smartphone le lui permettait – autant dire lui assurer une boulimie d’images reproductibles à l’infini en même temps qu’une cécité grandissante vis-à-vis des œuvres réelles.

Car c’était bien de ça dont il s’agissait : accorder un crédit illimité au public en vue d’un consumérisme démocratique et culturel tout azimut. Lui faire croire que la sensibilité esthétique passe par l’archivage culturel, et que l’œil est avant tout un oeilleton.  C’est à cet impératif libéral (qui devait, de toutes façons, l’emporter un jour ou l’autre) que le musée d’Orsay avait quelques temps tenté de résister. L’idée, certes peu démocratique,  intempestive, d’interdire les photos au public avait pour but non pas de favoriser les ventes de cartes postales à la librairie du musée, comme on a pu le dire un peu vite, mais de réapprendre à regarder la peinture sans passer par un filtre et faire comprendre que la peinture n’est pas une image. Contempler un tableau, en effet, c’est contempler un unique tableau, soit le contraire d’une image qui est toujours multiple. Mieux, contempler un tableau, c’est être unique à son tour devant lui. « Si je relis Le Misanthrope, écrivait Sacha Guitry dans Toutes réflexions faites, je me dis que nous sommes cinq en ce moment, peut-être dix, peut-être mille à le relire. Mais si je reste seul pendant vingt-cinq minutes devant Le Fifre de Manet, je me dis que, pendant ces vingt-cinq minutes-là, moi seul au monde ai vu Le Fifre de Manet. »

 

Il est clair que l’interdiction de photographier les oeuvres, d’ailleurs admise et comprise par une majorité de visiteurs, avait fait que, malgré quelques récalcitrants, les visites se faisaient globalement dans un plus grand recueillement. L’œuvre avait retrouvé sa sacralité. L’œil s’était redonné une mémoire. La « réappropriation » du patrimoine de l’humanité, si chère à nos cultureux, s’effectuait pour de bon – soit par la seule opération qui vaille : la mentale et non la numérique. On ne reproduisait plus Manet ou Van Gogh. On communiait avec eux.

 

Las ! Il fallut un malheureux tweet et quelques Instagram de Fleur Pellerin, qui, en effet, ne trouva rien de mieux à faire, lors de l’inauguration de l’exposition « Bonnard. Peindre l’Arcadie », le 16 mars dernier, que de photographier certaines toiles de l’artiste et de les publier sur la toile, pour mettre le feu aux poudres des égalitaristes vigilants.

Comment ? On interdit les photos au pékin moyen et pas à une officielle ? Quoi ? « La France des privilèges » est de retour au palais des impressionnistes ? Hein ? Un membre du gouvernement s’arroge un passe-droit au vu de tout le monde ? La dépêche ne fit qu’un tour au pays de la nuit du quatre août. Fleur Pellerin  argua par un nouveau tweet qu’elle n’avait fait qu’appliquer la charte « Tous photographes ». Et le surlendemain,  Guy Cogeval, le président du Musée d’Orsay, fut obligé de céder aux pressions du Ministère et de renoncer à sa belle exception culturelle.   « On a gagné », clama sur son Facebook, et sur un ton quasi thermidorien, Bernard Hasquenoph, l’un des auteurs de la charte. Effectivement, à l’instant même où l’interdiction vola en éclats, le public redevenait cette meute photographique et flasheuse (même si le flash reste prohibé) et se ruait devant l’Olympia de Manet (salle 14) pour en faire toutes les copies possibles (et qu’importe que la photo soit floue ou mal cadrée, l’important étant de la posséder) tandis que le  Portrait de l’artiste de Van Gogh (salle 72) redevenait le détail de dizaines et de dizaines de selfies.

Peut-être faut-il un gardien de musée pour l’attester mais il est évident que cette nouvelle permission accordée au public de se faire un album d’images en live ne va pas sans provoquer une certaine fébrilité dans les salles, notamment dans celles qui contiennent les tableaux stars et devant lesquels chacun voulant pixelliser à son aise, est pressé de prendre sa part d’espace et de temps, et par conséquent s’impatiente de voir que tout le monde fait la même chose que lui, tout cela, bien entendu, au risque que la sécurité des œuvres et des personnes en pâtisse. Il suffit d’ailleurs de se rendre dans les salles d’exposition temporaire (notamment celle, au cinquième étage, consacrée à l’art italien pendant les années mussoliniennes, intitulée comme il se doit Dolce Vita ? très classieuse et très troublante) où les photos restent encore interdites pour voir la différence d’ambiance.

Non, ce qui est remarquable dans le comportement du photographe frénétique, et là aussi, il faut discuter avec un agent de surveillance pour s’en rendre compte, c’est la façon dont il procède. Tenez, en voilà un qui entre dans notre salle. Remarquez comme il a l’œil vissé à sa caméra, sans doute depuis son entrée dans le musée – et qu’il doit traverser comme s’il était dans un jeu vidéo. Mais attention. Il vient de remarquer un tableau intéressant, disons, surtout célèbre. Il le vise immédiatement par l’oeilleton de son appareil. Clic-clac, il appuie sur la gâchette, pardon, sur le bouton, pour prendre sa proie, je veux dire, sa  photo. On a eu de la veine, il n’a pas fait de flash. Mais là, regardez bien notre homme. Voyez comme dans un premier temps il baisse la tête vers son écran pour vérifier si l’œuvre du maître est bien devenue son œuvre à lui, et comme, dans un second temps, il ne la remonte pas, sa tête, ne serait-ce qu’un instant, vers l’œuvre qu’il vient de prendre – et cela avant de passer à l’œuvre suivante. Si bien que lorsqu’il quittera la salle, vous verrez, il n’aura pas regardé une seconde en face et en vrai les tableaux qu’il a si méticuleusement enregistrés dans son appareil. Il aura photocopié quelque chose qu’il n’a pas vu de ses yeux vus. Il aura trahi la peinture par l’image. Et il aura l’impression d’avoir fait « acte de culture ».

Bien sûr, on rétorquera que tout le monde n’est pas comme ça, que parmi les visiteurs, il y a de vrais amateurs de peinture et de vrais photographes, et que par ailleurs, si tout le monde est content de la nouvelle donne, (y compris les gardiens de musée qui n’ont plus à s’égosiller avec leurs « no foto ine ze miouséomme, plise »), pourquoi s’en plaindre ?

Il n’empêche.  La parenthèse aristocratique est bien terminée.

*Photo : Paul Reynolds.

Le Corbusier, utopiste conséquent

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lecorbusier utopie ville radieuse

lecorbusier utopie ville radieuse

Il y a un mystère Le Corbusier : comment se fait-il que cet architecte, si génial soit-il, ait réussi à faire oublier ses liaisons sulfureuses avec les régimes totalitaires durant l’entre-deux-guerres ? Comment a-t-il pu passer entre les gouttes, contrairement à tant d’autres, et bien que les gouttes en question aient été d’une taille spectaculaire ? Bref, pourquoi ne retient-on de Le Corbusier que l’inventeur de la modernité ? Peut-être pour dissimuler que l’utopie, qui constitue l’élément fondamental de sa démarche architecturale, est aussi très précisément ce qui l’a conduit à flirter sans vergogne avec des systèmes qui, au fond, relevaient eux aussi du même courant utopique…

Depuis Thomas More, et, même, depuis la République de Platon, l’Utopie a partie liée avec la Ville – en tant que celle-ci manifeste l’arraisonnement de la nature, sa soumission à la raison, à la volonté et au désir de l’homme. Tous les utopistes ont été fascinés par l’architecture, et leurs noms sont souvent associés à leurs inventions urbanistiques, de la Cité du soleil de Campanella au phalanstère de Fourier. Réciproquement, certains architectes, parmi les plus brillants, ont rêvé de créer la cité parfaite et d’ériger des bâtiments qui soient non seulement des « machines à habiter », mais les instruments d’un projet prométhéen de fabrique de l’Homme nouveau.[access capability= »lire_inedits »]

Sous la Révolution française, telle est l’ambition avouée de ceux que l’on a nommés « les architectes de la liberté », comme Claude-Nicolas Ledoux, le créateur de la Saline d’Arc-et-Senans, ou Étienne-Louis Boullée, qui pousse à son paroxysme la vision d’une architecture holiste, massive et géométrique, dont le bâti doit « être fier et mâle, et tel qu’il convient à des républicains ». On lui doit les saisissants projets de « temple à la Nature et à la Raison », de « tombeau pour les Spartiates » ou de « porte triomphale avec le char de la Liberté », à côté desquels les hommes ressemblent à d’imperceptibles fourmis menacées par des Léviathans de pierre.

Leur approche est prolongée au xixe siècle par les grands noms du socialisme utopique, comme Cabet, Proudhon ou Fourier, qui développent les éléments d’un « urbanisme progressiste » impliquant « une conception de l’individu humain comme type, indépendant de toutes les contingences et différences de lieux et de temps, et définissable en besoins-types scientifiquement déductibles ». L’homme est partout le même : d’où la possibilité de déterminer rationnellement un urbanisme applicable « à n’importe quel groupement humain, en n’importe quel temps, en n’importe quel lieu », caractérisé par des traits constants : un espace ouvert, au nom de l’hygiène, mais aussi d’une esthétique du grandiose ; un découpage fonctionnaliste, distinguant les zones vouées au travail, à l’habitat et aux loisirs ; et une uniformisation commandée par l’égalitarisme, les édifices étant identiques dès lors qu’ils visent à offrir le même service à des individus semblables.

Au xxe siècle, Le Corbusier apparaît comme l’héritier le plus célèbre, et le plus influent, de cet utopisme, au point qu’en 1933 l’historien d’art viennois Emil Kaufmann, publiant un essai fracassant sur les racines de la modernité architecturale, n’hésite pas à l’intituler De Ledoux à Le Corbusier.

Il est vrai qu’en 1933 Charles-Édouard Jeanneret a déjà eu l’occasion de faire parler de lui. En 1922, son célèbre « Plan pour une ville de 3 millions d’habitants » imaginait une immense métropole faite de gratte-ciel plantés au milieu d’espaces verts. Deux ans plus tard, en 1935, son « Plan Voisin » proposait d’appliquer ce modèle à Paris, en rasant purement et simplement le centre-ville – Le Corbusier nourrissant une haine toute particulière pour les traces du passé, le pittoresque, les petites rues, ou encore la forme courbe, qu’il déclare « ruineuse, difficile et dangereuse ». Aux reliques des temps obscurs, il faut préférer « l’ordre mathématique » où chaque homme, défini « par la somme des constantes psycho-physiologiques reconnues inventoriées par des gens compétents », jouira d’un même espace et d’un égal accès à l’air et à la lumière.

Le site, les traditions, les cultures n’importent plus : puisque l’homme est partout le même, on doit construire la même chose partout. Et c’est ainsi que Le Corbusier « en arrive à proposer pratiquement le même schéma pour Rio et pour Alger », pour Paris et pour Saint-Dié. Il s’agit de substituer la « Ville radieuse » – le terme est directement emprunté au vocabulaire de l’utopie – à « la ville écrasée », « inféconde, fermée, étroite, égoïste – prémachiniste ». La construction de gigantesques immeubles implantés dans des parcs (la circulation automobile se faisant entièrement en sous-sol) permettra une augmentation fabuleuse de la densité (jusqu’à 1 000 habitants à l’hectare, contre 200 à 300 dans le Paris de l’époque), ce qui fera disparaître les banlieues – Paris intra-muros pourrait accueillir jusqu’à 8 millions d’habitants), et garantira le bonheur pour tous. Et Le Corbusier de détailler la manière dont chacun pourra « s’ébattre, marcher, courir, jouer, prendre les bains d’air puis les bains de soleil, sauver son corps, mieux que cela : se faire un corps magnifique ». On retrouve cette tonalité manifestement fouriériste dans sa célèbre « unité d’habitation », à cela près qu’elle est encore plus uniforme, chaque cellule, avec ses meubles standardisés, obéissant à un modèle unique que l’architecte a décrété parfait. Et c’est ainsi que « plus rien n’est contradictoire » dans un monde qui a « besoin d’harmonie, et de se faire guider par des harmonisateurs… »

À tous égards, Le Corbusier apparaît donc comme l’archétype de l’utopiste. Y compris dans sa difficulté à se confronter au réel : son œuvre bâtie est en effet aussi modeste que ses thèses paraissent audacieuses, et que certaines de leurs séquelles s’avéreront catastrophiques.

Or, c’est précisément cet utopisme qui le conduit tout naturellement à se rapprocher des systèmes totalitaires – lesquels ne sont jamais que des utopies en acte. En effet, la réalisation de ses rêves exige un pouvoir sans limites, seul capable de contraindre des millions de personnes à l’obéissance, en particulier sur une question aussi intime, aussi personnelle que le logement. En 1935, Le Corbusier dédie d’ailleurs son essai programme La Ville radieuse « à l’AUTORITÉ ». L’Autorité, quelle qu’elle soit – pourvu qu’elle soit dure, et résolue à transformer le réel de fond en comble. Quelle qu’elle soit : c’est ce qui le conduit à lorgner indifféremment du côté de l’Italie mussolinienne et de l’URSS de Staline. Car, de part et d’autre, Le Corbusier aperçoit des systèmes qui ont déjà commencé à édifier l’ordre nouveau : côté russe, les utopistes, de Tatline à Meyerhold, dressent les plans de la « cité du futur ». Côté italien, le fascisme glorifie le futurisme d’un Marinetti, qui parlait de détruire Venise pour la remplacer par un circuit automobile, et fait construire à quelques kilomètres des sept collines une « Nouvelle Rome » géométrique, l’EUR, bâtie en vue d’une exposition universelle qui n’aura jamais lieu.

Pourtant, c’est peut-être dans l’utopie nazie que l’on rencontre, paradoxalement, les échos les plus significatifs aux thèses de Le Corbusier. Paradoxalement, puisque le régime hitlérien, à peine arrivé au pouvoir, a fait fermer le Bauhaus et a chassé ses membres. Malgré cela, c’est l’Allemagne nazie qui va accorder le plus d’attention, et donner le plus de moyens, à l’utopisme urbanistique. D’où la parenté stupéfiante entre les projets monumentaux de ses architectes fétiches, comme Kreis, et ceux d’un Boullée, ou encore entre la Germania conçue par Albert Speer à la demande d’Hitler, et certains projets de Le Corbusier. Ainsi, les cités-jardins si chères à ce dernier ont d’abord été imaginées par un proto-nazi notoire, Théodor Fritsch. Il faut noter, enfin, que l’industrialisation et la standardisation du logement, la fabrication d’habitations et de meubles « types » figuraient au programme du Front allemand du travail…

Des ressemblances qui sont autant de consonances. Si les styles sont aux antipodes, les perspectives, les ambitions et les logiques sont les mêmes : planifier et construire, à tout prix,  la cité idéale qu’habitera l’Homme nouveau.[/access]

*Photo : REVELLI-BEAUMONT/SIPA. 00578841_000010.

Immigration, retraite, X : les Japonais restent zen

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Ce qui inquiète les observateurs de l’INSEE, c’est le vieillissement de la population française : selon les projections, en 2050, un habitant sur trois en France métropolitaine sera sexagénaire ou pire…

Ce qui inquiète les politiques, c’est de savoir comment ils se débrouilleront pour assurer une retraite (décente, n’y pensons pas) à ce petit monde. C’est de rééquilibrer la balance démographique.

Ce qui inquiète les jeunes actifs et les étudiants d’aujourd’hui, c’est qu’ils devront sûrement assurer eux-mêmes leur retraite et ne pas compter sur l’Etat.

Ce qui inquiète les électeurs du Front national, c’est que certains trouvent judicieux de compenser le vieillissement des Français par un afflux de jeunes non diplômés venus d’Afrique noire.

Ce qui inquiète Yasue Tomita, une japonaise de 61 ans, c’est de savoir si elle réussira à tourner sa première scène pornographique.

À l’âge où l’on se met à temps plein au tricot et aux mots croisés, de plus en plus de nippons débutent dans l’industrie (hyper florissante) du X. En partie pour s’adapter aux besoins d’une population encore plus vieillissante que la nôtre, la géronto-pornographie est promise à un bel avenir, de même que les sites de rencontres, éphémères ou non, spécialement dédiés aux plus de 65 ans. Dans une société réputée rigide, le tabou du corps ridé s’effrite. Le Japon plie mais ne rompt pas : droit dans ses bottes, malgré le vieillissement incontestable de sa population, son solde migratoire demeure, malgré quelques réformes lancées pour que l’archipel ne se transforme pas en îles désertes, totalement dérisoire par rapport à ce que nous connaissons en Europe. Le strict nécessaire et trié sur le volet…

L’esprit humain a, paraît-il, une capacité d’adaptation à la nouveauté que l’on ne soupçonne pas. La société japonaise dans son ensemble fait à ce titre figure d’exemple. La preuve, cette semaine le ministère de la Défense a opéré avec le sérieux qui s’impose une volte-face idéologique radicale : les soucoupes volantes n’existent pas. Cette fois, c’est sûr.

Attrape-moi si tu peux

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fragments rupture amoureuse

fragments rupture amoureuse

Dans Fragments d’une traque amoureuse de Fleur Zieleskiewicz, Hana est jeune, amoureuse mais elle est aussi et surtout excentrique, bipolaire, entière, passablement incontrôlable, fumeuse, un peu droguée et dangereusement attachante. Dick, c’est l’homme idéal, l’amant rêvé, peut-être pas le gendre idéal mais pour Hana, c’est tant mieux. Elle l’aime, elle l’adore, elle serait prête à le rejoindre partout s’il l’appelait. Si seulement il l’appelait. Parce qu’en fait d’idylle, ils ont passé une seule nuit ensemble, à New-York, quelques mois auparavant. Une nuit torride, magique, idéale. Et depuis, plus rien.

Du coup, pour passer le temps entre deux séances où elle le harcèle par Internet, elle s’embarque pour un voyage à visée thérapeutique un peu particulier. Il faudrait guérir de Dick, toujours aux abonnés absents. Alors Hana commence un tour du monde avec le maximum d’escales et sans jamais sortir des aéroports, sans même se risquer trop longtemps hors des coins fumeurs. Dans les zones d’embarquement, entourée d’anonymes pressés, de valises à roulettes et de vitrines plus ou moins alléchantes des pays qui encerclent les pistes d’atterrissage, Hana est enfin dans son élément. Son casque vissé sur les oreilles ne l’empêche pas de se laisser bercer par le brouhaha rassurant des aéroports. Rien ne lui échappe. Elle plane dans cette matrice qui ingurgite et recrache les hommes inlassablement, se fixe des objectifs à visée hautement métaphysique, comme ne pas quitter Francfort sans une saucisse, peste contre les non-fumeurs et les végétariens qui encombrent son espace vital de mauvaises ondes et de barres protéinées.

Elle scrute les voyageurs, devine le contenu de leurs bagages en un coup d’oeil expert, les photographie mentalement et en livre des vignettes grinçantes. À La Nouvelle-Orléans, elle converse avec la sorcière vaudou Marie Laveau, à Manhattan elle se nourrit de Vitamin Water, détaille la déco à Copenhague, mais à Zurich, elle pense à Dick. Elle ne pense même qu’à lui.

Hélas, la diversion ne prend pas tout de suite. Elle s’accroche au fantôme de Dick, le bombarde de sms, s’excuse de l’avoir bombardé de sms en le bombardant de mails, et ainsi de suite. C’est humiliant, douloureux mais haletant. Fragments d’une traque amoureuse est un roman empathique. On a envie d’aller coller une paire de claques à ce salaud qui ne prend même pas la peine de répondre, on a aussi envie, de temps en temps, de dire à Hana d’arrêter de se faire du mal, de rentrer à Paris et de sortir noyer la déception dans le Bloody Mary avec ses copines, on se proposerait même d’être de la partie.

Heureusement, Hana finit par atterrir, non sans turbulences, à Roissy-Charles-de-Gaulle. Dick restera donc un beau rêve ou, au choix, le souvenir d’une désastreuse tentative de reconquête. On dit que les ruptures forgent le caractère et que les voyages forment la jeunesse. C’est sûrement ce que penserait la maman d’Hana qui n’a jamais mis les pieds dans un aéroport. C’est moins vrai, visiblement, pour Han.

Fleur Zieleskiewicz signe un premier roman nerveux, cynique, ultra moderne et connecté et ne pas prolonger le voyage en visitant sa galerie de photos et en branchant la playlist qu’elle a concoctée pour l’occasion serait faire une grave erreur, voire une pire : une faute de goût.

Fragments d’une traque amoureuse, Fleur Zieleskiewicz – L’Éditeur.

Fragments d'une traque amoureuse

Prix: 16,00 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 4,28 €

*Photo : Pixabay.

Quand j’entends le mot caricature…

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caricatures mahomet antisemitisme

caricatures mahomet antisemitisme

Trois mois déjà, depuis l’Hyper-Charlie. On commence à prendre du recul, ce qui signifie que toutes sortes de brillants esprits expliquent qu’il faut comprendre et que, dans la grille culturelle du monde arabe, les caricatures de Charlie Hebdo peuvent heurter la sensibilité des croyants, ce qui bien sûr ne justifie en rien, et bla-bla-bla…

Faut que je comprenne… O.K., je me mets dans la grille culturelle adéquate…

Je me concentre…

Et, hop ! Je sens que ça monte ! Ça marche ! J’ai une envie irrépressible de descendre dans la rue afin de crier mon indignation ! Ces caricatures heurtent profondément mes convictions. Elles sont une insulte à mes valeurs, à mon humanisme pacifique.

Ça y est ! Je comprends ! Le divin est en moi. Je suis téléporté dans le temps et l’espace.

Je suis au Mali le 16 janvier devant le monument de l’Indépendance de Bamako. On était 7 000 après la prière de 16 heures. Que des hommes. Très en colère. Dans mon référent culturel, seul les hommes sont en colère. Les femmes ont autre chose à faire, comme le ménage, la cuisine et s’épiler. On n’est pas des sauvages, on suit la mode : plus on se laisse pousser la barbe, plus elles épilent la leur. On dit que le monde arabe n’invente plus rien depuis des siècles ? Calomnie ! C’est qui qu’a lancé la mode des hipsters, c’est les curés peut-être ?[access capability= »lire_inedits »]

Comme c’est tout près, un petit crochet par le Sénégal, le temps de brûler un drapeau français à Dakar, ça réchauffe le cœur, et j’en profite pour pousser jusqu’à Niamey, au Niger. On fait une belle émeute : cinq morts. Et on vandalise une dizaine d’églises. On est un peu vénère parce que hier vendredi, à Zinder, le Boko-Haram Club local a fait cinq morts aussi, mais 45 blessés en plus ! Bon, ils ont incendié que trois églises, mais ils ont détruit le Centre culturel franco-nigérien. Alors j’espère que ça vaut pas plus que deux églises, le centre culturel, sinon la honte pour nous ! Zinder, c’est que la deuxième ville du pays. Il faudrait quand même pas qu’ils finissent médaille d’or… Le BHC Niamey reprend avec moi : « Eh Zinder, va niquer ta mère, sur la cane, cane cane… » C’est pas parce qu’on est paix et amour qu’il faut renoncer à une saine émulation.

Le lendemain, je suis à Grozny, capitale de la République tchétchène. On était 500 000 entre la place Minoutka et la Mosquée centrale. Je me suis fait traduire les banderoles en cyrillique : « Non aux caricatures du Prophète » ; « L’islam, religion de bonté et de création ».

Ensuite, comme ça ne me faisait pas trop loin, j’ai voulu faire le rassemblement de Moscou, on était quand même 100 000 prêts à y aller, et, hop ! Manif interdite… ET LA LIBERTÉ D’EXPRESSION, ALORS ?!!

Court passage à Sanaa, au Yémen, manif devant l’ambassade de France… Il y a une banderole qui m’a marqué : « Je sacrifie mon père et ma mère pour notre prophète. » C’est beau, quand même…

À Alger, on était 3 000. On l’a joué « J’ai avalé un clown » en détournant leur « Je suis Charlie ». Certains scandaient « Nous sommes tous des Mahomet ». Quelle bande de déconneurs, les Algériens ! On a ri ! Il y en a même quelques-uns qui criaient « Je suis Kouachi ». C’était magnifique une telle solidarité. J’ai dû me retenir pour que mon émotion ne ruisselle pas sur mes joues. Un bien bel hommage…

À Istanbul aussi il paraît qu’ils ont rendu un hommage aux frères Kouachi devant la mosquée du district de Fatih. Mais je n’ai pas pu y aller, ça se passait en même temps.

J’ai raté un paquet de teufs comme ça. Il y avait Nouakchott en Mauritanie, Amman en Jordanie, Tunis, Khartoum au Soudan, l’Iran, la Syrie, mais on peut pas être partout…

C’est comme à Cannes, il y a tellement de réceptions pendant le festival qu’il faut choisir.

Je me suis dit que le Pakistan, c’était bien pour finir en beauté. Un pays où le blasphème est puni de la peine de mort ne peut pas rater ses manifs contre Charlie. La déception !

On n’était que 15 000 à Islamabad. Pour un pays de 200 millions d’habitants, c’est nul ! Il paraît même qu’à Karachi un rassemblement pour protester contre l’attaque d’une école par les talibans, qui avait fait 151 morts dont 132 enfants, pile un mois avant, le 16 décembre 2014, a fait plus de monde que nous. Que voulez-vous attendre de bon de traîtres qui osent faire passer le Prophète après les humains ? Ah, ça m’a dégoûté ! Je ne suis pas resté !

Content de retrouver mon canapé. Je suis fatigué d’avoir hurlé, marché, mais soulagé d’avoir pu crier mon indignation. Pour me détendre un peu, j’allume la télé.

Je vois des têtes coupées par l’État islamique, des femmes yazidies vendues au marché aux esclaves, des enfants chrétiens pourchassés, massacrés. Au Danemark, l’attaque contre la conférence et celle contre la synagogue le lendemain. Deux morts. Au Kenya, les 148 chrétiens, triés et assassinés par les shebabs. Ça m’énerve, ces médias qui ne parlent que de ça ! Qui nous montrent sous un jour négatif, tout le temps. Ça favorise l’amalgame. C’est dégueulasse !

Heureusement, le thé me fait du bien. Je m’apaise…

Et puis BFM envoie une nouvelle qui m’avait échappé : l’artiste suédois Lars Vilks, sorti indemne de l’attentat qui le visait, le 14 février dernier à Copenhague, a été distingué samedi dans la capitale danoise par le prix de la Société pour la liberté d’expression (Trykkefrihedsselskabet). Rien que le nom en VO claque comme une insulte. Et j’apprends que l’écrivain danois Kåre Bluitgen, à l’origine de l’affaire des caricatures de mon Prophète en 2005, auteur de plusieurs livres sur le Coran, a publié vendredi un nouveau roman satirique sur la « folie religieuse » en Arabie au viie siècle. Il y décrit, entre autres, Mahomet comme « un bouc ivre », « un moment sexuellement impuissant », et marié à « une fille de 9 ans »…Le chien !

Putain, ça y est ! Ça recommence ! Ma sensibilité vient d’être à nouveau heurtée ! Je suis comme happé par ma colère. Je suis à Téhéran, à l’entrée de l’International Holocaust Cartoons Contest. Ça le fait, un nom comme ça ! Comme possédé par la grâce, j’entre dans le centre culturel. Je vais m’inscrire au concours de caricatures pour nier la Shoah organisé par l’Iran.

Merde ! C’était possible que jusqu’au premier avril. Sacré poisson ! Aussi déconneurs que les Algériens ces Iraniens… Le gagnant recevra 12 000 dollars en espèces. Ceux qui obtiendront la deuxième et la troisième place remporteront respectivement 8 000 et 5 000 dollars.

Le rapport avec les caricatures de Charlie ou les insolents scandinaves ? Euh…, ben, c’est des juifs, les juifs ! Quand même…

Quoi ?! Ah, non ! Je tombe sur le blog de Joann Sfar, celui qui dessine le Chat du rabbin, si vous voyez ce que je veux dire… Celui qui a fait un film sur Lucien Ginsburg, si vous voyez ce que je veux dire… Voilà que ce jui…, euh je veux dire ce sioniste, veut concourir ! Mais ils sont vraiment partout ! Ce peuple sûr de lui et dominateur est d’une arrogance insupportable. Ils se sentent tellement supérieurs qu’ils croient même qu’ils vont être plus drôles que nous ! Il va falloir qu’ils se lèvent tôt… Le dessin où un jui…, euh, un sioniste, avec ses papillotes marche au milieu des crânes qui jonchent le chemin depuis la mosquée al-Aqsa et s’arrête devant un miroir qui lui montre son reflet : un officier nazi, il va faire plus marrant peut-être, Joann Sfar ? Et celui où un jui…, oups, un sioniste, avec son gros pif, est assis à son bureau qui est un coffre-fort et compte sur un boulier fait avec des têtes de morts, pour finalement dire au pif (trop gros le pif ! La vache, moi aussi je suis drôle !) : « Six millions ! » Il va faire plus percutant, Joann Sfar ? Pour qui il se prend ?!!

Ça m’inquiète un peu quand même. Ils risquent de le gagner ce concours. Faut se méfier du célèbre humour jui… euh…sioniste. Surtout s’il y a des concurrents ashkénazes. Qui pourra mieux haïr les juifs qu’un type qui a été obligé de manger de la carpe farcie toute son enfance ?[/access]

*Image : Soleil.

Israël : faut pas jouer avec les amulettes!

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israel netanyahou herzog judaisme

israel netanyahou herzog judaisme

Nous publions cet article extrait de Causeur n°23 au lendemain de la formation du nouveau gouvernement israélien.

Les « Juifs » ont gagné contre les « Israéliens » : les résultats des élections législatives qui se sont déroulées le 17 mars en Israël sont sans appel. Les derniers sondages publiés quelques jours avant le scrutin – ainsi que ceux commandés jusqu’à la dernière minute par les différents QG des partis – annonçaient pourtant une victoire nette de la coalition de centre-gauche. « Bye bye Bibi ! », proclamait triomphalement – et imprudemment – Libération le matin du vote. Sauf que, dans le secret de l’isoloir, les citoyens ont retrouvé le clivage qui traverse en profondeur la société israélienne : ce n’est pas celui qui oppose partisans et adversaires du processus de paix, même s’il le recoupe en grande partie, mais celui qui sépare les hilonim (ou laïcards) des religieux toutes tendances confondues – du simple mangeur casher à l’ultra-orthodoxe habillé en bourgeois polonais du XVIIIe siècle. Et, pour reprendre une formule employée par Le Monde, ils ont à nouveau sacré « Bibi, roi d’Israël ».

Certains commentateurs proposent une lecture socio-économique du vote – les 30 % les plus riches ayant plébiscité l’alliance Livni-Herzog, tandis que les moins favorisés optaient pour le Likoud et les partis religieux. D’autres avancent une interprétation ethnique ou « tribale » : ashkénazes contre séfarades. Et ces deux déterminants – socio-économique et ethnique – ont certainement joué un rôle. Reste que, comme l’a noté en substance Alain Finkielkraut, Israël ne peut sans doute pas se payer le luxe de voter sur le chômage. En réalité, c’est une question à la fois simple et incroyablement complexe qui structure le paysage politique de l’État hébreu : Qu’est-ce qu’être Juif ? – et son corollaire : Qu’est-ce qu’un État juif ? Cette interrogation existentielle, qui met en jeu le rapport, non pas tant à la religion qu’à la tradition, fait passer au second plan les différences d’origines, de revenus et de diplômes.

Pour comprendre le nœud de l’affaire, il faut revenir aux origines du sionisme et à son caractère révolutionnaire. En effet, en dépit de son objectif, la création d’un État juif, le sionisme a renoncé à toute référence transcendantale pour miser sur la politique et sur l’homme nouveau dont elle devait accoucher. Issues de l’immigration ashkénaze d’avant 1948, composées de diplômés appartenant aux classes moyennes et supérieures, les élites israéliennes sont les héritières de cette conception « moderne » du « nom juif » comme disait l’autre : dans cette vision, le peuple juif s’est constitué en nation, et le judaïsme en culture nationale. Disciples des Lumières, les sionistes première mouture voient la religion comme une superstition et les croyants comme des obscurantistes qu’on ne peut que mépriser. Dans ces conditions, il n’est guère étonnant que le dialogue entre « Juifs » et « Israéliens » soit de plus en plus difficile.

Une dizaine de jours avant les élections, le dimanche 8 mars, un grand rassemblement réunissait quelques dizaines de milliers de sympathisants de gauche place Yitzhak-Rabin, à Tel-Aviv. L’invité de marque était Meir Dagan, ancien chef du Mossad venu dire tout le mal qu’il pensait de Benyamin Netanyahou et de sa politique depuis 2009. Son discours très émouvant – il en a eu les larmes aux yeux – a été largement relayé par les médias. Mais c’est un autre orateur qui a mis le feu aux poudres, Yair Garbuz, artiste peintre, professeur d’art, écrivain et humoriste, qui pourrait être une sorte de Jean-Michel Ribes israélien – quoique plus subtil. Tout le monde a immédiatement compris que son discours – qu’aurait pu prononcer n’importe quel républicain du Second Empire ou de la Troisième République – serait sans doute un tournant de la campagne. Pas un mot sur l’économique ou le social, mais des tombereaux d’injures déversées à flots sur les antidémocrates, les corrompus et les superstitieux : « On nous a dit – et nous voulions le croire, que le minable qui a assassiné le Premier ministre (Yitzhak Rabin) était issu d’une poignée d’illuminés. […] On a eu l’outrance de nous dire que les voleurs et les bénéficiaires de pots-de-vin étaient une poignée ; les corrompus […], une poignée. Les destructeurs de la démocratie – une poignée. Ceux qui pensent que la démocratie est la dictature de la majorité – une poignée. Ceux qui touchent les amulettes, les adorateurs des idoles et ceux qui se prosternent devant les tombes des saints – une poignée. S’il s’agit d’une poignée, comment se fait-il que cette poignée nous gouverne ? Comment la poignée est-elle devenue majoritaire ? »

Si la dénonciation de l’esprit antidémocratique, de la corruption et de la violence politique n’ont pas dérangé grand-monde, la petite phrase sur les amulettes, les idolâtres et les tombeaux des saints a déclenché un scandale politico-médiatique. Mais surtout, elle a dû résonner dans les oreilles de centaines de milliers d’électeurs jusque dans l’isoloir. Tout le monde a compris de qui il était question. Les Israéliens que Garbuz a accablés de son mépris sont ceux qui embrassent la mezouzah (parchemin où sont inscrits des versets bibliques que les religieux fixent au chambranle de la porte de leur logement), qui se rendent en pèlerinage sur les tombes des saints pour implorer leur intervention auprès du Tout-Puissant – pèlerinage dont ils reviennent souvent avec un fil rouge autour du poignet. La plupart sont d’origine séfarade, issus de l’immigration de pays musulmans, comme les marocains et les yéménites. À gauche, c’est la consternation, tandis que Netanyahou voit un rayon de soleil trouer un ciel assombri par les sondages.

Au-delà de la droite et de la gauche, ce psychodrame est emblématique de la fracture qui divise la société depuis des décennies. Si le sionisme est bien un courant révolutionnaire, alors il faut constater que, depuis la victoire de Menahem Begin en 1977, la contre-révolution est en marche. De même que la Révolution française, handicapée par son anticléricalisme et son athéisme, avait buté sur Dieu et l’Église, les pères fondateurs d’Israël ont sous-estimé le fait religieux, considéré comme un vestige du passé nécessairement voué à disparaître. Begin n’a pas commis la même erreur. Face à la gauche hégémonique et à son « homme nouveau » israélien, il était d’abord « Juif » plus qu’il n’était de droite. Résultat : l’alliance culturelle forgée dans les années 1970 entre la droite israélienne et les « Juifs » est aujourd’hui hégémonique. Pour ceux qui pensent que la survie d’Israël passe par la paix et que la paix, aujourd’hui, passe par la gauche, ce n’est pas une bonne nouvelle.

Il semble cependant que Yitzhak Herzog, chef de la gauche israélienne, ait compris l’importance de cette question identitaire. Ainsi, pendant la campagne, a-t-il mis en avant le fait que son grand-père, Yitzhak Levy Herzog, a été le premier Grand Rabbin d’Israël – détail biographique très inhabituel pour un leader travailliste. Plus encore, dans le discours qu’il a prononcé après l’annonce des résultats, il a raconté sa visite au Mur des lamentations l’avant-veille et même cité les versets bibliques qu’il avait griffonnés sur le petit papier qu’il avait glissé entre les pierres de ce lieu saint – un acte hautement superstitieux selon les critères de Yair Garbuz. S’agit-il seulement d’une stratégie fondée sur l’idée que Jérusalem vaut bien une messe, en l’occurrence un petit baiser à une mezouzah ? Peut-être a-t-il plutôt compris que la gauche n’arrivera jamais au pouvoir si elle ne propose pas à la société israélienne une synthèse acceptable entre judéité et « israélitude », autrement dit si elle ne rompt pas avec le caractère foncièrement révolutionnaire et antireligieux du sionisme, pour concéder une petite place sinon à la foi, du moins à la tradition.

*Photo : JIM HOLLANDER/POOL ISR/SIPA. 00712813_000010.

Réforme du collège : qu’en pensent les parents d’élèves?

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parents eleves reforme college

parents eleves reforme college

Alors que les associations de professeurs de lettres et d’allemand ont été les premières à sonner publiquement le tocsin sur le danger que représentait la réforme du collège, elles sont désormais rejointes par la quasi-totalité des associations de professeurs du secondaire, sans parler des syndicats qui, pour la plupart, appellent à manifester le 19 mai.

La réforme du collège enflamme le débat public, surtout depuis que de grands noms de la communauté intellectuelle et scientifique se sont emparés du sujet, poussant dans leurs retranchements Najat Vallaud-Belkacem et le Président de la République lui-même. Dans un discours, prononcé à l’occasion du troisième anniversaire du démarrage de son quinquennat au Conseil économique, social et environnemental devant un parterre de jeunes, François Hollande a dit qu’il entendait « le concert des immobiles » et de poursuivre, « ce sont souvent les plus bruyants, ceux qui au nom de l’intérêt général supposé, défendent leurs intérêts particuliers ». C’était une forme de réponse au courrier qui venait de lui être adressé par l’Association des professeurs de lettres, et qui avait reçu le soutien public de plusieurs dizaines de personnalités intellectuelles, culturelles et politiques.

N’en déplaise à la ministre, tout ce qui réfléchit en France se réveille et montre son rejet d’un projet éducatif complètement aberrant. Oui mais voilà, certains, et non des moindres, refusent d’ouvrir les yeux. Je parle ici des fédérations de parents d’élèves de l’enseignement public (PEEP et FCPE) et privé sous contrat (APEL), c’est-à-dire les représentants des parents dans les conseils d’administrations des collèges et lycées et dans les conseils d’école. La PEEP et la FCPE ont participé, aux côté des syndicats d’enseignants, au vote consultatif du Conseil supérieur de l’éducation sur la réforme du collège, le 10 avril dernier. En votant dans cette haute instance du ministère de l’éducation nationale, ils ont donc engagé leur responsabilité à l’égard des parents qu’ils représentaient. Nous étions en droit d’attendre, nous parents d’élèves qui les avons élus, qu’ils le fassent en maîtrisant à la perfection le sujet sur lequel ils étaient appelés à se prononcer et qui engage l’avenir des collégiens. Et là, je suis perplexe face à un tel manque de discernement et de sérieux.

Un petit tour d’horizon des positions des trois grandes fédérations de parents d’élèves me semble assez significatif du drôle de décalage entre de très nombreux parents et ceux qui sont censés porter leur voix.

Parmi les deux principales fédérations de l’enseignement public, je pensais la PEEP, qui avait battu le fer contre la réforme des rythmes scolaires, la mieux placée pour s’opposer à la réforme du collège. Je me suis trompée puisqu’à ma grande surprise, elle s’est abstenue lors du vote du 10 avril. Mon sang d’adhérente n’ayant fait qu’un tour, j’ai donc écrit à la fédération pour demander des explications que sa présidente, Valérie Marty, m’a fournies rapidement. La PEEP est favorable aux nouveaux Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (EPI) mais elle est défavorable à la suppression des classes européennes et elle est réservée sur la réforme des langues anciennes. Si je transforme ses arguments en langage mathématique, cela fait : 1-1+0=0. La réponse adéquate pour transcrire cette logique en chiffres était donc l’abstention. Sauf qu’à mon sens, c’est extrêmement léger comme méthode pour évaluer une réforme qui va bouleverser en profondeur l’éducation de nos enfants. J’ai connu la présidente de la PEEP bien plus inspirée et réactive dans la bataille qu’elle a livrée contre les rythmes scolaires, une bataille à laquelle les adhérents avaient d’ailleurs été largement associés.

Qu’en est-il de la FCPE, proche du Parti socialiste, pour lequel une réforme du gouvernement actuel est forcément bonne et juste? Sans surprise, la fédération a voté pour la réforme et, en bon petit soldat de Najat Vallaud-Belkacem, elle reprend sur son site les éléments de langage que la Ministre répète à longueur de matinales. Ceci dit, on a vu la FCPE bien plus offensive ces derniers mois, notamment lorsqu’il s’agissait de défendre dans les médias la réforme des rythmes scolaires ou, lors de la querelle sur la théorie du genre à l’école en janvier 2014, lorsqu’elle a mis toute son énergie pour relayer la promotion des ABCD de l’égalité auprès des parents et dénoncer ceux qui s’y opposaient. Il n’est pas interdit d’imaginer qu’aujourd’hui, la réforme en cours ne fait pas l’unanimité parmi les adhérents qui comptent beaucoup d’enseignants, ce qui expliquerait sa discrétion sur ce sujet.

Mais, devinez d’où vient le soutien le plus inconditionnel, à la fois à la réforme du collège et au projet de refonte des programmes ? Du privé sous contrat ! Mais oui, et pas de n’importe qui, de l’Association des parents de l’enseignement libre (APEL) ! Bien que n’étant pas membre du Conseil supérieur de l’éducation, l’APEL a ses entrées au Quai de Grenelle et elle a publiquement manifesté sa satisfaction de voir la réforme du collège adoptée lors du vote au Conseil. Elle « partage le constat de la Ministre » sur le fait « que le collège n’est pas adapté à l’évolution de la société » et « qu’il ne tient pas assez compte de la diversité ». L’association « se réjouit » ainsi de l’introduction de l’interdisciplinarité par les EPI, du caractère moins encyclopédique des programmes et de l’accent mis sur les compétences. Pas un mot sur les langues anciennes qui visiblement n’existent pas pour ces gens-là. C’est quand même à se demander si les artisans de la réforme au ministère n’ont pas massivement mis leurs enfants dans le privé et insidieusement investi l’association en jouant de la naïveté de certains parents et chefs d’établissements. En tout cas, pour l’APEL, avec cette réforme, tout est beau dans le meilleur des mondes, comme le laisse entendre le site qui reprend quasiment mot pour mot le discours ministériel. Puisque « l’APEL accueille avec beaucoup d’espoir la volonté de la ministre de réorganiser le collège », celle-ci n’a pas de souci à se faire pour que ses enfants soient accueillis à bras ouverts dans les établissements privés. Ainsi, ce sont les parents les plus privilégiés, ceux des écoles privées sous contrat, qui sont les meilleurs alliés du projet égalitariste de François Hollande et de Najat Vallaud-Belkacem ! En attendant, je connais des parents du privé qui s’étranglent de colère face aux positions utopistes de leurs représentants.

Comme n’importe quel lecteur avisé, les représentants des parents au niveau national, ont accès à tout un panel d’analyses extrêmement sérieuses, comme par exemple l’étude mise en ligne par la Conférence des associations de professeurs spécialistes. Avant de se prononcer en notre nom, la moindre des choses serait de se documenter et, de préférence, ailleurs que sur le site du ministère de l’éducation nationale, non ? Ce n’est pas non plus trop leur demander que d’associer les adhérents à un vrai travail de réflexion sur les enjeux de cette réforme.

Encore une fois, nous retrouvons au niveau des associations de parents d’élèves, cette crise de représentativité dont souffre notre démocratie. Est-ce vraiment sérieux de penser que les positions des trois principales fédérations (deux soutiens à la réforme et une abstention) reflètent vraiment ce que pense l’ensemble des parents de la réforme ? Que l’on me permette d’en douter. Les fédérations sont les premières à déplorer les taux d’abstention record lors des élections de représentants de parents d’élèves en début d’année scolaire. La situation ne risque pas de s’améliorer si elles continuent à se montrer autant à côté de la plaque sur un sujet qui provoque une telle inquiétude dans l’opinion publique.

À quelques semaines du vote définitif du texte, les ouvriers de la vingt-cinquième heure sont encore les bienvenus. J’appelle les responsables des fédérations des parents d’élèves à sortir de leur torpeur ou de leur angélisme face à ce tsunami éducatif annoncé et à réaliser enfin, pour citer François Bayrou, que « le pays dans ses profondeurs ne veut pas qu’on lui enlève ses atouts ».

*Photo : A. Gelebart / 20 Minutes/SIPA. 00666674_000029.