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Mapplethorpe, le malpropre

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robert mapplethorpe rodin

Robert Mapplethorpe disait volontiers de ses photographies qu’elles n’auraient pas pu être faites à une autre époque. On aurait aimé qu’il se trompe. Hélas, il avait raison. Pour se consoler, autant s’enliser dans l’enfer de l’artiste américain dont un choix prudent, ou même pudique, des travaux est à voir au Grand Palais jusqu’au 13 juillet. Si les photos trash, exhibitionnistes, porno dans leurs déclinaisons « gay » ou « sadomaso », voire les deux à la fois, ont bâti la réputation du photographe et fait l’objet de plusieurs expositions dès les années 1970, elles échouent aujourd’hui à satisfaire au critère du « sexuellement correct », désormais en vigueur dans tous les domaines de la vie publique, politique, artistique et bientôt intime.

Le premier scandale date de 1989. Quelques mois à peine après la mort de Mapplethorpe − emporté à 42 ans par le sida, comme il se doit pour un vrai dandy de la fin d’un autre monde −, Dennis Barrie, le directeur du respectable Contemporary Arts Center de Cincinnati, était traîné en justice. Le motif officiel était l’« obscénité » des oeuvres présentées, tellement intolérable qu’il avait été décidé de faire évacuer le public par la police. Dennis Barrie s’était plutôt rendu coupable de discordance totale avec l’esprit de son époque. Il aurait dû s’apercevoir à temps que ce qui semblait parfaitement acceptable dans les années 1960 et 1970, les décennies de toutes les libertés et de tous les excès plus ou moins créatifs, serait reclassé « obscène » peu de temps après. Les commissaires de l’exposition au Grand Palais n’ont pas commis pareille imprudence. Très raisonnablement, ils ont opté pour l’aménagement, au milieu du parcours, d’une salle à l’accès réservé exclusivement aux adultes vicieux et asociaux.

À l’ère du triomphe mondial de Conchita Wurst − grâce aux transmissions satellites dont il faudrait presque, par là-même, regretter l’invention −, la pornographie raffinée des clichés de Mapplethorpe provoque un sentiment quasi euphorique. Aucun message de tolérance ni appel au respect de la diversité, rien que du porno dans sa version 1970, dont un sexe masculin trempé dans une flûte à champagne, un autre fièrement dressé près d’un revolver, puis un peu de cuir, de chaînes, de fouets, comme sur le fameux autoportrait de l’artiste de 1978.[access capability= »lire_inedits »] S’ils étaient admis, les lycéens seraient fortement déçus. Excepté, peut-être, par Sucking Ass, un noir et blanc de 1979, représentant une pratique sexuelle considérée à risque de notre temps et dont il convient par conséquent de taire le nom en français. « La photographie et la sexualité sont comparables. Elles sont toutes deux inconnues. Et c’est cela qui m’excite », déclarait Mapplethorpe, ignorant sans doute sa chance de vivre dans un monde doté d’ombre, de ténèbres et même de sous-sols gluants. Là où, désormais, New York ressemble le plus à un parc d’attractions pour les fans de Conchita, à la hauteur de la 42e rue, il y avait encore dans les années 1960 un quartier chaud avec ses maquereaux, ses escrocs, ses prostitués des deux sexes, ses artistes en devenir et ses  kiosques à journaux. « Je suis devenu obsédé par ces kiosques. Je voulais voir ce qui était à l’intérieur de ces magazines, confessait le photographe. Ils étaient tous scellés, ce qui les rendait encore plus sexy. J’ai eu ce sentiment jusque dans mon estomac, ce n’était pas uniquement sexuel, c’était plus puissant que ça. J’ai pensé que si je pouvais apporter cet élément dans l’art, si je pouvais en quelque sorte conserver ce sentiment, je ferais alors quelque chose d’unique. » Pari gagné.

Et pourtant. De plus en plus souvent, on entend dire, à propos de l’oeuvre de Mapplethorpe, qu’elle est « datée », « ringarde », qu’elle a « mal vieilli ». Certes, le grand succès de l’artiste a consisté à transférer les images X des magazines spécialisés aux galeries d’art. Ses fleurs en couleurs et en grand format, ses nus, ses quelques portraits offerts aux visiteurs du Grand Palais dans la première salle peuvent paraître trop sublimés, académiques, « comme destinés au salon de première classe d’un transatlantique », dixit Arthur Danto, philosophe et critique d’art américain. Mais n’a-t-on pas critiqué en termes assez proches et Henry Miller, et Jean Genet, et Jean Cocteau, et tous les chantres de la Beat Generation ? À ce compte-là, on pourrait aussi se demander s’il n’est pas « ringard » de fumer des joints à l’époque du binge drinking ? Et non, ce n’est pas « ringard », mais « classique ». Tout comme Mapplethorpe est un classique, bourré de références à la peinture flamande, à l’art de la Renaissance, un amoureux de Michel-Ange, à qui il emprunte les poses pour ses académies. Il suffit, pour s’en convaincre, d’aller voir, jusqu’au 21 septembre, l’exposition au musée Rodin où les travaux du sculpteur français dialoguent avec plus d’une centaine des images du photographe américain. Lequel des deux est l’auteur de la phrase : « J’ai une admiration sans limites pour un corps nu. Je le vénère… » ? Peu importe puisque, aussi bien chez Rodin que chez Mapplethorpe, la recherche de la perfection dans la forme oriente tout l’effort créatif. Seulement, celui dont Andy Warhol aurait dit qu’il puait des pieds a choisi la photographie comme médium : « Si j’étais né il y a cent ou deux cents ans, j’aurais été sans doute sculpteur, mais la photographie est une façon rapide de regarder, de créer une sculpture. »

Dès qu’il adopte le Polaroid, à la fin des années 1960, Mapplethorpe s’en sert pour sculpter les images du milieu dans lequel il vit, les portraits de ses amis artistes ou musiciens, à commencer par Patti Smith, son premier amour et sa muse éternelle, comme s’il pressentait la brièveté de la grande expérience libertaire qu’ils partageaient. De par leur fragilité inhérente, ces instantanés suscitent une émotion particulière.

Rassemblés sur un seul mur, à la fin du parcours, ils laissent une empreinte lumineuse, légère, presque abstraite d’une époque et d’une génération « en feu » pour citer Will Hermes, l’auteur du fascinant New York 73/77, sorti récemment chez Rivages. Il fait bien de s’attarder devant ces petits clichés. Car aussi lascifs, nonchalants, triviaux qu’ils puissent paraître, ils ne sont en rien obscènes, contrairement à la nouvelle norme esthétique qui a fini par s’imposer en la personne d’une diva à la barbe et à la voix pointues.[/access]

Robert Mapplethorpe, Grand Palais, Paris, jusqu’au 13 juillet. 

Exposition Mapplethorpe /Rodin, musée Rodin, Paris, jusqu’au 21 septembre.

*Photo : Robert Mapplethorpe (1946-1989), Javier, 1985, MAP 1581 © 2014 Robert Mapplethorpe Foundation, Inc. All rights reserved — Auguste Rodin (1840-1917), Buste de Hélène de Nostitz, 1902, plâtre, 23,5 x 22,1 x 12 cm, Paris, musée Rodin, S. 689 © Paris, musée Rodin, ph. C. Baraja.

Dans l’œil de Sieff

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birkin sieff vichy

De la sous-préfecture de l’Allier, vous connaissiez tout au plus les pastilles, le Casino et Valery Larbaud. Vichy a désormais son « Rendez-vous photographique » en plein cœur de l’été. La deuxième édition qui a pour thème l’art du portrait se tiendra du 13 juin au 31 août 2014 et réunira de nombreux artistes. Après avoir attiré près de 25 000 visiteurs en 2013, cette manifestation capte de nouveau le regard des touristes de passage en Auvergne. Les municipalités et syndicats d’initiative se creusent la tête durant l’hiver, bien aidés par de coûteuses agences en communication, pour inventer une autre forme de tourisme. Et quand on ne possède pas de parcs d’attractions à grand spectacle ou de calanques classées à proximité de sa bourgade, on patauge, on galère même. Les loisirs culturels sont les nouveaux moteurs de l’expansion économique comme on disait dans les années 70. Un peu partout dans nos provinces, l’amateurisme et la ringardise frisent l’arnaque estivale.

À défaut d’être originaux, ces rendez-vous photographiques évitent les grosses ficelles des festivités au forceps. À Vichy, on prend la photo au sérieux sans prendre des poses d’intellos en goguette. En choisissant de rendre hommage cette année à Jean-Loup Sieff (1933-2000), les organisateurs ont été très inspirés. Ils ont visé juste. Près de 60 photos en noir et blanc de l’artiste seront ainsi exposées à l’Esplanade du lac d’Allier. Sieff avait la pudeur des très grands, ceux qui ne truquent pas, qui n’enrobent pas leur travail d’un sabir artistico-désespéré. Ce n’était ni un gourou de la photo, ni un justicier de la pellicule.Quand on lui demandait ce qui avait motivé sa vocation, il répondait : « c’est le plaisir…seul le plaisir a guidé mes envies ». Le garçon qui démarra la photo après avoir reçu en cadeau un Photax de plastique noir à l’âge de 14-15 ans avouait même : « J’ai la photographie paresseuse. Mes photographies ne sont ni militantes, ni objectives, je ne témoigne de rien, n’ai aucun message à délivrer ni point de vue à faire valoir ». Un saint ! Dans un monde où chaque pseudo-artiste vomit son génie, de préférence devant les micros et les caméras aux heures de grandes écoutes, Sieff pratiquait une photographie sensuelle, sublimant la beauté des corps tout en ouvrant des trappes vers le passé. Une jeunesse solitaire prédispose à cette délicatesse-là, à ce grain intimiste, à cette nostalgie à fleur de peau.

Les visages chez Sieff expriment toujours la candeur et la force propres à l’enfance. Dans les grands news magazines (Elle, Jardin des Modes, Harper’s Bazaar, Paris Match, Vogue, etc…) où il a officié pendant presque cinquante ans, il a eu toutes les stars devant son objectif : Gérard Blain singeant James Dean, Truffaut esseulé sur un banc public, Sagan à la plage, Brialy en gavroche, Montand cabot, Nico sur la défensive, Hitchcock taquin,Noureev à l’œil carnassier, Gary impassible dans son masque de cire, Nourissier perdu dans sa fumée, Deneuve éblouissante de féminité mais aussi les mannequins les plus désirables de la planète, Twiggy bien sûr et la fantastique Jean Shrimpton. Sieff nous touche par ses décors, ses landes désertes, sa Normandie affective, son goût pour les belles automobiles anglaises et aussi pour ses nus.

L’exercice du nu est dévastateur pour plus d’un photographe. Plus intimidant que le grand oral de l’ENA, il fait perdre à beaucoup leurs moyens. Sieff avait le don de dévêtir ses modèles. Une puissance érotique s’en dégageait comme dans son Nu pompier (1956) ou Héloïse allongée (1972). Il transformait la charge sexuelle de toutes ces filles en une infinie douceur. La marque des esthètes, des alchimistes.

 *Photo : COSMAO XYZ/SIPA. 00370791_000010.

Guy Hocquenghem, mousquetaire écarlate

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mai 68 guy hocquenghem

Chaque époque secrète son cavalier vengeur, revenu d’on ne sait quelle solitude pour plonger,de ses anciens compagnons de route, la tête dans le vomi. Tout en haut,voici Péguy,voici Bernanos. D’une carrure plus modeste sans doute, voici Guy Hocquenghem (1946-1988), militant gauchiste en 68, membre actif, dans les années 70, du FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire), journaliste à Libération de 1976 à 1981 et auteur de plusieurs romans. Oui, Hocquenghem fut de ces Don Quichotte dont les adversaires assagis excellent à pointer la « triste » figure, les outrances verbales et le manque de discernement : pauvre Guy, qui n’avait point mûri ! À Raphaël Sorinqui, au patron de Libération,demandait en avril 1986 s’il n’y avait pas par hasard un peu de vrai dans cette Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary où il se trouvait quelque peu malmené,ce dernier répondait : « Je ne me pose pas du tout la question. »

Ce pamphlet au titre devenu proverbial paru en 1986 et réédité récemment par les éditions Agone, c’est le portrait au vitriol d’une époque qui – et bien que nous sortions alors à peine des langes –ne laisse pas de nous coller à la peau, comme le mazout au plumes d’un goéland par temps d’Amoco Cadiz ; mazout dont quelques francs-tireurs, parmi lesquels Hocquenghem, nous aident à nous désempêtrer chaque jour davantage.

Faut-il nommer les personnages de cette Lettre qui, si elle avait été un roman, eût pu s’appeler Le Retournement ? On sait par cœur cette épopée des chevau-lourds du mitterrandisme de chic et de toc.Ellepivote, écrit Hocquenghem, autour de « deux reniements : celui des « ex » de mai 68 devenus conseillers ministériels, patrons de choc ou nouveaux guerriers en chambre, et celui du socialisme passé plus à droite que la droite. » Bien que rebattue,cette histoire reste étrangement ignorée d’une partie de la jeunesse,laquelle a longtemps cru, malgré les démentis les plus cinglants, que Rome était encore dans Rome, et Mauroy dans Fabius.

Les trente dernières années sont là, en germe : une politique frappée au dur coin du « bon sens » et du pragmatisme pour le fond, et pour la forme,cette manière alors inédite d’enrober le gris dans le rose, et le grumeau dans la crème.L’histoire narrée par Hocquenghem avec la violence des enthousiasmes trahis,c’est, pêle-mêle,la ouatée soumission des rebelles anti-CRS à Tonton la Francisque ; la mue d’une poignée de papillons gauchistes en larves poudrées du roi; l’âpre conquête, par les anciens compagnons de route du prolétariat, des gamelles de l’Entreprise, de l’Administration et de la Culture.On y voit des anti-impérialistes par réflexe devenir atlantistes par réaction ;La Cause des peuples, faire place à la cause des people.Yves Montand, après avoir chanté Bella ciao, chevrote Vive la crise !, et le patron du quotidien fondé par Sartre déclarera quant à lui : « Tout m’a profité ». Les anticonformistes (thèse) passés notaires (antithèse) se font notaires« anticonformistes » (synthèse),et les Grandet de la finance etdu pantouflage se montrent amoureux de leur collection d’albums des Clash et de contacts dans le show-biz autant que de leur tas d’or. Mou désir de durer ! Ce furent, à l’intérieur, les noces du cynisme et de la vertu, de la servilité et de la morgue ; à l’extérieur, l’union de la larmichette et du tapis de bombes.

Stupéfaction : ce fourre-tout a tenu. Rien de plus solide que ce qui est vague ; rien de plus fort que l’informe. « Consensus : sous la gauche, écrit Hocquenghem, il s’est chargé d’effacer le pôle contestataire et toute différence entre idéologies. Non en les critiquant toutes, mais en les assemblant bout à bout » (nous soulignons) Face à une droite bête et lisse, pragmatique sans être sexy, la gauche (la politique comme l’intellectuelle) sut être cette marâtre à qui un fort parfum de vertu autorise de vouloir tout et de faire son contraire. « Que voulons-nous ? Tout», disait déjà un slogan de mai. Tout, c’est le néant. Néant qu’il ne s’agira dès lors que de promouvoir médiatiquement,au moyen d’une« frivolité qui n’est jamais folle, mais juste fofolle et inoffensive pour les puissants ».

Ceux qui sont passés du col Mao au Rotary sont en train de sombrer : qui les regrettera ? Jusqu’à présent, cette « génération » si peu chahutée avait pris soin d’endormir les suivantes par de savantes caresses à l’encolure : jeunisme lugubre, antifascisme en plastique et néocolonialisme humanitaire en papier mâché. Jetons vite la dernière pelletée de terre, en nous gardant d’aller valser comme des automates dans les bras d’une« réaction » trop souvent mimétique, et carburant au ressentiment. De mai, avec Guy Hocquenghem, gardons-en mémoire la générosité, l’énergie, et le beau sérieux de la jeunesse.

Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary, Guy Hocquenghem, Éditions Agone.

Souvenirs, souvenirs

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denis tillinac juste un baiser

J’ai retrouvé mon Denis Tillinac dans le recueil de nouvelles Juste un baiser qui vient de paraître à La petite vermillon. Ces dernières années, j’avais peine à voir un si grand écrivain barboter dans le pédiluve des nouveaux réactionnaires, le nouveau credo d’une édition en manque d’idées. Le niveau de l’eau et des débats n’a jamais été si bas. Dans cette mare si encombrée,la plume de Tillinac avait perdu de sa suavité nostalgique et de ses reflets dorés comme l’automne sur les bords de Loire. Invité sur les plateaux de télé, il ne répondait plus qu’aux questions convenues des journalistes qui n’avaient jamais dû lire une ligne de lui et partager son Spleen en Corrèze, son Eté anglais ou un Dernier verre au Danton.

Comme autrefois, après son amourette chiraquienne, il s’est enfermé dans un rôle de composition, juste pour le plaisir d’être « politiquement incorrect », le péché mignon des fils de famille. La provoc’ n’a plus cours que dans les classes favorisées, un snobisme éculé. Le talent du romancier ou du nouvellistes’oxyde à une exposition trop prolongée sur les rives de l’Actualité. L’air du « politique » pollue tout. Les méandres des débats de société sont marécageux. Les stylistes, il en est un assurément et le prouve dans ce dernier livre, valent mieux que les circonvolutions du cirque médiatique. À trop vouloir jouer le réac de service, on perd son âme et la télé, miroir grossissant, fait de vous un vieux con. C’est injuste car on aime Tillinac pour sa couleur inimitable, cette odeur boisée, cet élan d’une jeunesse mythifiée qui parcourenttoute son œuvre. On est dans nos pantoufles, à l’aise dans nos charentaises, comme lorsqu’on regarde un film de Noiret, Ventura ou Blier.

C’est tellement agréable ce confort de lecture, cette aisance des mots, cette émotion de chaque instant. Si le bonheur est dans le pré, il l’est aussi dans cette écriture buissonnière. Avec Tillinac, on a des bouffées de chaleur, des remontées d’enfance, un fond de mysticisme qui refait surface, des envies de sacristie. Les maisons craquent sous le parquet, les lycéennes ont la blondeur des blés, leurs rires inoubliables sont nos ports d’attache, l’amour se niche aux creux des livres et la province cristallise notre mélancolie. Sous la tonnelle, on rêve sa vie, on fait le plein de souvenirs, on déroule le fil d’une existence imaginaire. Tillinac est l’écrivain de cette utopie-là. Il est le gardien de cette terre balayée par le désir, la peur, la folie et les convenances. Ses dix-huit nouvelles (certaines inédites en poche et d’autres extraites du Figaro Madame, Sud-Ouest ou L’Amateur de Bordeaux)sont les clés d’un monde disparu. Tillinac n’a pas guéri de ses vingt-ans, cet âge des possibles. Grand bien lui fasse, la belle littérature se nourrit de cette amertume-là. Il n’a rien oublié des corps secrètement désirés, de cet inachevé qui construit. Tillinac excelle dans la rupture donnant des accents mitterrandiens (subliminaux) à sa prose, cette seconde où tout bascule comme dans deux textes (Le merle de l’Elysée et Autoroute A71).« Le temps est réversible et j’en ai la preuve : un coup de fil a inversé radicalement le cours de mon existence » écrit-il. Les lecteurs de longue date de Tillinac retrouveront donc avec plaisir toutes les pierres qu’il a semées au cours de son existence littéraire.

Ces balises qu’elles s’appellent Elvis Presley, le rugby, les maisons qui sentent le passéles villages qui somnolent, les plaies de la Seconde Guerre Mondiale, le cap de la soixantaine, le conflit entre classes sociales, les gares, la Locale d’un journal ou la féminité exacerbée tracent le contour d’une France qui nous ressemble. Cette carte du tendre donne des frissons. Et puis, un écrivain qui situe l’une de ses nouvelles dans ma gare fantôme de Tracy-sur-Loire, mon arrêt sauvage, est un maître.

Juste un baiserDenis Tillinac, La petite vermillon.

Tarnac, une ténébreuse affaire?

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tarnac tenebreuse affaire

Pour Balzac, la vraie puissance des personnages est inversement proportionnelle à leur présence dans le texte. C’est pour cela qu’il fut l’un des très grands peintres de la police secrète : « Ce qu’elle fait pour la justice, elle le fait aussi pour la politique. Mais en politique, elle est aussi cruelle, aussi partiale que l’Inquisition. » Il existe en France une police secrète, même si on lui donne un nom plus technocratique. Jusqu’à une date récente, on l’a appelée DCRI, résultat d’une fusion, en 2008, entre la DST et les RG. Elle vient de changer de nom sous l’impulsion de Manuel Valls et elle est devenue la DGSI, Direction générale de la sécurité intérieure. Comme très souvent, les changements de sigle ont un but simple : faire oublier les fiascos passés. Celui de l’affaire Merah, par exemple, ce qu’a indiqué à mi-mot Manuel Valls : « Ce décrochage relatif de la DCRI a affaibli la sanctuarisation du territoire national face au terrorisme. »  Il a, en plus,  rattaché cette structure directement à Matignon, ce qui fait ouvertement de cette police une police politique.[access capability= »lire_inedits »]

En créant les personnages de Corentin et de Peyrade, Balzac fait de ses policiers politiques les principaux agents d’exécution, parfois même les inspirateurs de tous les « coups pourris »,  non seulement dans Une ténébreuse affaire, mais aussi dans Les Chouans ou Splendeurs et Misères des courtisanes. Leurs techniques sont très modernes : désinformation, intoxication, enlèvement, retournement. Dans Une ténébreuse affaire, Corentin fait arrêter Simeuse et Michu, qu’il sait innocents d’un complot royaliste, en créant des preuves de toutes pièces. La manipulation qui consiste à gonfler  l’importance d’un ennemi intérieur pour renforcer le pouvoir en place a  suivi le même mécanisme au moment de l’« affaire de Tarnac », quand Julien Coupat et ses amis furent arrêtés et détenus pendant des mois au nom de la législation antiterroriste avant que la procédure ne s’effondre en de moins de deux ans.  Le policier ne s’appelait pas Corentin, mais Squarcini.

Il est question que la nouvelle structure, la DGSI, fasse appel à des contractuels, ou même externalise des missions. Si l’on en croit Corentin, ils n’auront pas de mal à recruter : « Un gouvernement doit entretenir tout au plus deux cents espions ; car, dans un pays comme la France, il y a dix millions d’honnêtes mouchards. » Même la rigueur budgétaire va y trouver son compte.[/access]

*Photo : BISSON/JDD/SIPA. 00606265_000001.

Les Rêveries de Bertrand Delcour

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Bertrand Delcour est mort au début du mois d’avril, à cinquante-deux ans. Il serait inutile et vain de rendre hommage à l’écrivain, puisque Jean-Luc Bitton s’y est déjà employé avec talent. Sur le conseil d’un ami, je me suis donc plongé dans la seule activité qui vaille : la lecture, en commençant par son œuvre anonyme, Les Rêveries du toxicomane solitaire (Allia, 1997), inspirée de son passé d’héroïnomane.

Derrière le détournement rousseauiste, ces soixante pages empruntent à Quincey, Burroughs, Baudelaire et quelques autres visiteurs des paradis artificiels, que Delcour explore sans pathos ni moraline. Récit d’une descente aux enfers consentie, les Rêveries condensent sept années d’intoxication quotidienne, dans une langue aussi classique qu’épurée. L’Enée de cette catabase décrit « une aberration, une monstruosité dans la monstruosité » étalées sur sept ans : « La réalité devient fantasmagorique. Le monde extérieur ne m’atteignait plus. J’étais engoncé dans une armure, j’avais les défenses du porc-épic et la fuyante souplesse du Serpent. »

Lorsque l’extase mystique point, l’hallucination devient expérience intérieure. Il arrive même au drogué à l’héro, au LSD ou à l’ayahuasca de se figurer un Serpent qui le gobe ou une mère nourricière aux allures de Vierge. Ces chimères tiennent lieu d’entourage au junkie, car « un toxicomane ne saurait conserver longtemps un cercle d’amis ou de connaissances.  Le vide se fait autour de lui sans qu’il en pâtisse (…) Seuls les contacts générés par son vice demeurent entretenus : dealers, médecins, pharmaciens (…) Le junkie ne sait plus parler que drogue, moyens de s’en procurer, réactions du corps, vétilles telles une injections douloureuse ou un réapprovisionnement héroïque (…) N’est-ce pas la manière de caricaturer les conversations des gens sains, qui roulent aussi toutes sur des misères : l’argent, le travail, la fesse, les médias ? »

Normal, trop normal, l’héroïnomane ? De défonce en désintox, le drogué cherche des alliés chimiques pour pallier aux opiacés. « Comme dans une fable policière, je fus puni par où j’avais péché. J’avais chanté l’héroïne. Il me restait à danser la codéine. »  Quatre ans de sevrage à la codéine n’y suffisent pas, la rédemption se nomme Subutex.

Au crépuscule de ce festin nu, Delcour soutient que l’héroïne ne laisse aucune séquelle au repenti. D’aucuns s’étonneront cependant de la mort prématurée de ce jeune quinquagénaire, vaincu par le crabe à l’âge où certains s’improvisent écrivains.

Notez que l’auteur des Rêveries a succombé dans son sommeil, entouré de ses milliers de livres,  quelques mois après une brusque rémission. Mort assurément moins glauque qu’une fin dans l’enfer médicalisé d’une unité de chimio. En guise de testament, cet Alceste brouillé avec l’édition nous lègue une quinzaine de livres, cariatides de sa dernière demeure.

Les Rêveries du toxicomane solitaire, Anonyme, Allia, 1997.

Tariq Ramadan, le semeur de corruption

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tariq ramadan islam

Sans doute beaucoup d’événements ont-ils eu lieu entre mars 2012 et mai 2014. Tant d’événements, certes, mais tant de mensonges çà et là, dispersés, disséminés, comme des mauvaises graines dans le but de nous éloigner toutes et tous de l’essentiel. Oui, entre les dates mentionnées, c’est-à-dire entre les assassinats commis par Mohammed Merah et celui commis par Mehdi Nemmouche fin mai, la vérité, à mes yeux, est la même, tristement impressionnante : le fascisme rampe et tout y contribue, y compris les rêves les plus beaux de liberté, de dignité, de progrès.

Comme il ne faut pas trop tourner autour du pot, je voudrais m’en prendre tout de go à ce qui impunément alimente la haine : « Les deux touristes visés à Bruxelles travaillaient pour les services secrets israéliens selon Le Soir et d’autres sources qui se recoupent. Le gouvernement ne commente pas. Par hasard. S’agit-il d’antisémitisme ou de manœuvre de diversion quant aux vrais motifs et aux exécutants ? On condamne les assassinats d’innocents et tous les racismes, sans exception, mais il faut aussi cesser de nous prendre pour des imbéciles. »

Oui, ces quelques phrases sont de Tariq Ramadan, publiées sur le mur de son Facebook officiel, le 27 mai 2014. Cette page, la sienne, compte plus de 700 mille adhérents. Page digne d’une rock star. Ou d’une personnalité politique. Or, M. Ramadan est sûrement les deux. Peut-être plus, à mon avis, dans la mesure où le « statut » qui précède témoigne de l’opprobre en cours, passé et hélas à venir, l’antisémitisme étant fédérateur, rassembleur, bénéfique même. Car, s’il suffit de prononcer les mots Israël, juif, antisémitisme, racisme et complot, pour que tout change : la linéarité de l’événementiel prend la forme, circulaire, de la queue de poisson, et l’on ne s’en sort plus, à juste titre, afin que là où les théories du complot foisonnent amplement.

Tout cela est néanmoins triste, pour ne pas dire autre chose. Le « mais » de la dernière phrase de M. Ramadan en dit long sur tout le reste. M. Ramadan, dont les commentaires sur sa page Facebook sont multilingues, y compris en arabe, doit savoir qu’un grand linguiste musulman du IXe siècle, auquel Noam Chomsky et tant d’autres contemporains doivent énormément, a expliqué dans une sorte de « bon usage de la langue », donc des valeurs humaines portées et véhiculées par la langue, que la concession mais est une sorte de privation allant jusqu’à annuler tout ce qui précède de positif. Jugez-en vous-mêmes : « Oui, je t’aime et tu es ma vie, mais il y a eu cette histoire et j’ai dérapé… »

Nulle excuse qui tienne, me semble-t-il, ni pour la personne fictive à laquelle je viens de donner la parole, ni à Tariq Ramadan, vu que l’assassinat de deux personnes à Bruxelles, si espionnes soient-elles, ne soit, somme toute, qu’un acte sanguinaire, autrement dit un crime, et que le reste relève de la simple haine qui se cache derrière la théorie du complot. À ce propos, je voudrais dire que nous pensons que ceux qui, comme Tariq Ramadan crient au complot, sont assurément celles qui le mieux en vivent, s’en alimentent, s’en servent au quotidien. J’avoue que je n’ai jamais réussi à lire en entier un seul livre de M. Ramadan. J’avoue également que je ne suis jamais parvenu à écouter ou à suivre l’une de ces innombrables conférences. J’avoue aussi que je ne pense pas que M. Ramadan soit représentatif de quelque pensée que cela soit. M. Ramadan est un faiseur, un meneur, un prédicateur, et tout ce qu’il porte a été dit il y a longtemps. Certes, lui, a la subtilité de le relever, d’y mettre de la forme, du goût, de le rendre appétissant même, mais cela ne vaut que pour les affamés en quête d’identité erronée, de religion et de foi dévoyées, de repères désaxés.

Je n’ai nullement envie, ici, c’est-à-dire dans ce texte, de débattre de foi ou de questions religieuses. C’est que je vis au quotidien avec des personnes croyantes et pieuses. Moi qui ne le suis pas par rapport aux dogmes les plus islamiques, et non simplement musulmans, je puis dire que mon quotidien, aussi bien chez moi que dans mon pays, se passe harmonieusement. Mais il suffit que les propos des Ramadan et autres prédicateurs du Nord, de l’Est et d’ailleurs s’en mêlent pour que  la désharmonie ait lieu et le sang finisse par couler. La question religieuse, oui, ne doit pas être abordée et pour cause. Il faut, à mon sens, parler de ce qui rassemble et non le contraire. En parler signifie douter de la valeur qui importe le plus, celle de la laïcité. C’est que l’homme, le mari, le père, l’enseignant et le poète que je suis, entre autres, considère qu’être juif, chrétien et musulman est un droit privé, alors que tout le reste est un droit universel.

Ce droit, cela va de soi, est à démontrer à tout instant, au sens où il est l’instance suprême capable de construire les règles séantes au vivre-ensemble dont nous avons besoin, si nous ne voulons pas être en guerre. Mais les Merah, les Nemmouche, ainsi que les commanditaires de blanc vêtus, qui se planquent derrière les exécutants, cherchent la guerre, la cultivent, la vivent même à tout instant. Elles existent, car il n’est nulle théorie du complot ou que sais-je encore ici. Cette existence, la leur, pour moi, qui suis d’ici, donc de l’autre bord, a un cours, et non un sens. C’est peut-être le sens auquel croient des fous riches voulant faire parler d’eux, mais c’est sûrement le cours de l’histoire, la petite, contre l’Histoire, Clio, puisqu’il faut que les barbares fassent la guerre aux civilisés. Ce sont les fascismes, les nazismes, les tribalismes et autres clanismes à l’œuvre contre la civilisation, elle, qui conduit les peuples, à l’abri des genres, des races, des religions et des sectarismes, ensemble et à l’unanimité, au nom du salut et de la paix, lesquels existent et doivent être renforcés.

Sachez-le : les Merah et les Nemmouche tueront encore et toujours tant que les Ramadan ne rendront pas de comptes. Le Professeur Mohamed Talbi l’avait dit à M. Ramadan à Tunis : « Vous êtes un islamiste ! » Cela signifie qu’il est un semeur de corruption. Moi, je ne parlerai pas au nom de l’islam contre l’islamisme. Cette cause n’est pas la mienne et je n’y crois pas. Moi, je parlerai au nom de l’Humanité envers et contre le droit-de-l’hommisme, afin de séparer le bon grain de l’ivraie et d’en finir avec l’islamisme et tant d’autres maladies qui doivent être, comme la peste, le choléra et j’en passe, combattues par le glaive et la plume. Il est temps de revenir à Voltaire et aux Lumières. Il est temps d’écraser l’infâme !

*Photo : Kathy Willens/AP/SIPA. AP20925911_000002. 

L’Occident malade de lui-même

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occident del valle russie

On se souvient d’Alexandre Del Valle et de sa force de conviction déclinée dans plusieurs ouvrages de géopolitique pointus, enlevés et qui, bien au delà des cénacles habituels de cette discipline, n’auront laissé personne indifférent. Le voici qui revient en librairie avec « Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation », aux Editions du Toucan. Reprenant un certain nombre de ses thèmes préférés, Del Valle croise à sa discipline d’origine toute une série d’autres concepts issus des sciences sociales et psychologiques. Comme Jacques Ellul et Roger Mucchielli, l’auteur rend lisible « la guerre des représentations » qui passe trop souvent inaperçue du grand public.

Il renforce ses grilles de lecture avec le concept de subversion : « technique d’affaiblissement du pouvoir et de démoralisation des citoyens » comme définie par Mucchielli. Les dissonances cognitives qui complètent son analyse sont bien connues des publicitaires ou des communicants, mais Del Valle marque son point en les projetant dans la sphère géopolitique.

Grâce à ces outils, il constate que l’Occident est tout à la fois l’auteur inconscient et le destinataire d’une guerre mentale qu’il se livre à lui-même. C’est ce mécanisme qu’il s’agit de démonter pour comprendre les raisons profondes des pannes qu’il provoque et, pire, de la « haine de soi » qu’il induit. Car l’Homme malade de l’Histoire, c’est aujourd’hui cet Occident rongé par des culpabilités multiples. Les Croisades, le Moyen Âge, l’Inquisition, l’esclavagisme, le colonialisme, le racisme et… il en passe…L’« enseignement du mépris de soi » mène à la « dépression collective » avec d’autant plus de certitude que le procès n’est qu’à charge et que l’Occidental a bien pris garde d’être seul sur le banc des accusés. L’auteur dénonce également une amnésie qui tend à faire oublier les crimes commis par d’autres civilisations, notamment sur le plan des excès religieux ou pour l’esclavage. Après avoir dénoncé les blocages et les échecs qui en découlent sur un plan civilisationnel, le docteur Del Valle se change et enfile la robe d’avocat. Il repousse les mythes simplistes qui paralysent la culture occidentale. Mais Del Valle veut-il recoloniser l’Afrique ? Relancer les Croisades ? Non, bien au contraire, il conclut son livre par la nécessité pour l’Occident de promouvoir un monde multipolaire, fondé sur les valeurs de l’héritage du judaïsme et du christianisme qu’il définit – on sera d’accord ou pas – comme étant l’humanisme, la charité, la dignité humaine, la solidarité et la laïcité.

Un processus d’autant plus salutaire pour la vieille Europe, confrontée à la problématique d’intégration de populations étrangères. Celles-ci sont, en effet, porteuses d’identités de plus en plus affirmées et revendiquées. Une réalité qui n’est pas passée inaperçue, notamment de certains courants islamistes qui en profitent pour grossir leurs rangs. Si Del Valle affirme que l’Europe n’a pas de vocation à l’universalité et encore moins à l’impérialisme, il semble à l’auteur impossible de pouvoir envisager quelque intégration que ce soit tant que l’Occident n’aura pas renoué avec la fierté de son Histoire, l’offrant ainsi et aussi en héritage aux nouvelles populations arrivées sur son sol. Del Valle plaide donc pour un monde multipolaire dans lequel l’Occident ne doit pas être isolé. Il lui faut réaliser un double travail de « géopolitique de déculpabilisation » et de « patriotisme intégrateur » pour se réconcilier avec lui-même. Cette étape franchie permettra de se libérer de sa politique bloquée dans des schémas très guerre froide avec sa doctrine de « containment » de la Russie. Une puissante alliance avec le monde slave sera dès lors possible pour relever les défis du XXIème siècle. Vaste programme certes, mais le débat en est désormais ouvert.

Le complexe occidental. Petit manuel de déculpabilisation, Alexandre Del Valle, Editions du Toucan, 2014.

Postérité : Muray romancier

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posterite philippe muray

Stendhal a donné, dans Le Rouge et le Noir, une définition, devenue classique, du roman réaliste : « Un miroir que l’on promène sur une grande route. » Aujourd’hui, de manière bien plus sérieuse, on a pris l’habitude de considérer que le roman est un moyen très désuet de passer le temps lorsque la télévision est en panne. Philippe Muray, lui, en donnait une tout autre définition, en forme de roman, précisément, un vaste roman paru en 1988 et ayant pour titre Postérité, alors même qu’il n’en aura – ironie du sort – à peu près aucune. Les murayens eux-mêmes – souvent lecteurs d’On ferme mais ne parlant que très rarement de son aîné romanesque – ne s’aventurent pas en de telles terres, situées au-delà des futaies d’Après l’Histoire et de L’Empire du Bien.

Ce roman encore méconnu est une œuvre paradoxale, à la fois aérienne et touffue. Il est l’espace littéraire d’analyse de la littérature elle-même. Celle-ci y est définie comme la « miraculée du vouloir-enfant » : tout commence, en effet, et tout finit dans le vortex sempiternel de l’exigence de procréation qui, tôt ou tard, nous aspire en ses spirales brutales pour nous rappeler sans ménagement que veillent les sévères magistrats de l’Espèce.[access capability= »lire_inedits »] À première vue, puisqu’il en provient nécessairement, un individu doit avoir pour destinée de retourner un jour ou l’autre à l’obscurité indistincte de son Espèce, ou de la Vie en sa gluante globalité, dont nul n’est censé ignorer l’inexorable puissance. Or, nous montre Muray, il est des individus auxquels semble chevillée la déraisonnable volonté de ne point céder au vertige des générations et des corruptions, de s’acharner, pied à pied, afin que d’y soustraire tout ce qu’il sera possible d’y soustraire, autrement dit d’opposer au flux naturel de la postérité de chair la dissonance singulière d’une postérité d’esprit.

Ces individus, ce sont les écrivains, que Muray qualifie même d’« irremplaçables individus » ; à tout le moins est-ce là ceux qui ont une chance de parvenir à leurs fins, c’est-à-dire de réussir à être in-dividus, à n’être pas divisibles en portées de marmots dévalant la cascade des générations à venir. Pour Philippe Muray, ainsi qu’il s’emploie à le mettre en scène dans cette admirable fresque, la classification est simple ; il y a trois cas de figure : l’écrivain, qui fait sa postérité ; le géniteur lambda, qui a une postérité ; et les femmes, enfin, qui elles aussi, font leur postérité. « D’où, conclut génialement l’auteur, l’intérêt du conflit. » Car il n’est question que de cela tout au long des plus de 400 pages de cet exubérant roman : l’éternel conflit de celles et ceux qui font leur postérité, et qui par conséquent se construisent tout entiers dans un certain rapport à leur au-delà, à leur après, comme le dit si bien le terme de post-érité ; celles et ceux-là mêmes dont il est aisé de voir que rien ne les destine à la réconciliation.

Ce ne sont ni plus ni moins que les rebondissements de cette guerre universelle, parfois ouverte, parfois froide, dont le roman de notre temps doit s’employer à faire la description et l’analyse. Muray, par ce geste littéraire, s’inscrit dans une tradition qui conçoit le roman comme une réflexion sur les conditions de possibilité du roman et, dans le même mouvement, met en œuvre, dans tous les sens de cette expression, ces possibilités. La réussite est telle qu’il est à présent urgent de donner à Postérité la place que ce livre mérite dans l’œuvre de son auteur, et dans l’esprit des lecteurs. [/access]

Postérité, Philippe Muray, Les Belles Lettres.

*Photo : Hannah.

Mapplethorpe, le malpropre

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robert mapplethorpe rodin

robert mapplethorpe rodin

Robert Mapplethorpe disait volontiers de ses photographies qu’elles n’auraient pas pu être faites à une autre époque. On aurait aimé qu’il se trompe. Hélas, il avait raison. Pour se consoler, autant s’enliser dans l’enfer de l’artiste américain dont un choix prudent, ou même pudique, des travaux est à voir au Grand Palais jusqu’au 13 juillet. Si les photos trash, exhibitionnistes, porno dans leurs déclinaisons « gay » ou « sadomaso », voire les deux à la fois, ont bâti la réputation du photographe et fait l’objet de plusieurs expositions dès les années 1970, elles échouent aujourd’hui à satisfaire au critère du « sexuellement correct », désormais en vigueur dans tous les domaines de la vie publique, politique, artistique et bientôt intime.

Le premier scandale date de 1989. Quelques mois à peine après la mort de Mapplethorpe − emporté à 42 ans par le sida, comme il se doit pour un vrai dandy de la fin d’un autre monde −, Dennis Barrie, le directeur du respectable Contemporary Arts Center de Cincinnati, était traîné en justice. Le motif officiel était l’« obscénité » des oeuvres présentées, tellement intolérable qu’il avait été décidé de faire évacuer le public par la police. Dennis Barrie s’était plutôt rendu coupable de discordance totale avec l’esprit de son époque. Il aurait dû s’apercevoir à temps que ce qui semblait parfaitement acceptable dans les années 1960 et 1970, les décennies de toutes les libertés et de tous les excès plus ou moins créatifs, serait reclassé « obscène » peu de temps après. Les commissaires de l’exposition au Grand Palais n’ont pas commis pareille imprudence. Très raisonnablement, ils ont opté pour l’aménagement, au milieu du parcours, d’une salle à l’accès réservé exclusivement aux adultes vicieux et asociaux.

À l’ère du triomphe mondial de Conchita Wurst − grâce aux transmissions satellites dont il faudrait presque, par là-même, regretter l’invention −, la pornographie raffinée des clichés de Mapplethorpe provoque un sentiment quasi euphorique. Aucun message de tolérance ni appel au respect de la diversité, rien que du porno dans sa version 1970, dont un sexe masculin trempé dans une flûte à champagne, un autre fièrement dressé près d’un revolver, puis un peu de cuir, de chaînes, de fouets, comme sur le fameux autoportrait de l’artiste de 1978.[access capability= »lire_inedits »] S’ils étaient admis, les lycéens seraient fortement déçus. Excepté, peut-être, par Sucking Ass, un noir et blanc de 1979, représentant une pratique sexuelle considérée à risque de notre temps et dont il convient par conséquent de taire le nom en français. « La photographie et la sexualité sont comparables. Elles sont toutes deux inconnues. Et c’est cela qui m’excite », déclarait Mapplethorpe, ignorant sans doute sa chance de vivre dans un monde doté d’ombre, de ténèbres et même de sous-sols gluants. Là où, désormais, New York ressemble le plus à un parc d’attractions pour les fans de Conchita, à la hauteur de la 42e rue, il y avait encore dans les années 1960 un quartier chaud avec ses maquereaux, ses escrocs, ses prostitués des deux sexes, ses artistes en devenir et ses  kiosques à journaux. « Je suis devenu obsédé par ces kiosques. Je voulais voir ce qui était à l’intérieur de ces magazines, confessait le photographe. Ils étaient tous scellés, ce qui les rendait encore plus sexy. J’ai eu ce sentiment jusque dans mon estomac, ce n’était pas uniquement sexuel, c’était plus puissant que ça. J’ai pensé que si je pouvais apporter cet élément dans l’art, si je pouvais en quelque sorte conserver ce sentiment, je ferais alors quelque chose d’unique. » Pari gagné.

Et pourtant. De plus en plus souvent, on entend dire, à propos de l’oeuvre de Mapplethorpe, qu’elle est « datée », « ringarde », qu’elle a « mal vieilli ». Certes, le grand succès de l’artiste a consisté à transférer les images X des magazines spécialisés aux galeries d’art. Ses fleurs en couleurs et en grand format, ses nus, ses quelques portraits offerts aux visiteurs du Grand Palais dans la première salle peuvent paraître trop sublimés, académiques, « comme destinés au salon de première classe d’un transatlantique », dixit Arthur Danto, philosophe et critique d’art américain. Mais n’a-t-on pas critiqué en termes assez proches et Henry Miller, et Jean Genet, et Jean Cocteau, et tous les chantres de la Beat Generation ? À ce compte-là, on pourrait aussi se demander s’il n’est pas « ringard » de fumer des joints à l’époque du binge drinking ? Et non, ce n’est pas « ringard », mais « classique ». Tout comme Mapplethorpe est un classique, bourré de références à la peinture flamande, à l’art de la Renaissance, un amoureux de Michel-Ange, à qui il emprunte les poses pour ses académies. Il suffit, pour s’en convaincre, d’aller voir, jusqu’au 21 septembre, l’exposition au musée Rodin où les travaux du sculpteur français dialoguent avec plus d’une centaine des images du photographe américain. Lequel des deux est l’auteur de la phrase : « J’ai une admiration sans limites pour un corps nu. Je le vénère… » ? Peu importe puisque, aussi bien chez Rodin que chez Mapplethorpe, la recherche de la perfection dans la forme oriente tout l’effort créatif. Seulement, celui dont Andy Warhol aurait dit qu’il puait des pieds a choisi la photographie comme médium : « Si j’étais né il y a cent ou deux cents ans, j’aurais été sans doute sculpteur, mais la photographie est une façon rapide de regarder, de créer une sculpture. »

Dès qu’il adopte le Polaroid, à la fin des années 1960, Mapplethorpe s’en sert pour sculpter les images du milieu dans lequel il vit, les portraits de ses amis artistes ou musiciens, à commencer par Patti Smith, son premier amour et sa muse éternelle, comme s’il pressentait la brièveté de la grande expérience libertaire qu’ils partageaient. De par leur fragilité inhérente, ces instantanés suscitent une émotion particulière.

Rassemblés sur un seul mur, à la fin du parcours, ils laissent une empreinte lumineuse, légère, presque abstraite d’une époque et d’une génération « en feu » pour citer Will Hermes, l’auteur du fascinant New York 73/77, sorti récemment chez Rivages. Il fait bien de s’attarder devant ces petits clichés. Car aussi lascifs, nonchalants, triviaux qu’ils puissent paraître, ils ne sont en rien obscènes, contrairement à la nouvelle norme esthétique qui a fini par s’imposer en la personne d’une diva à la barbe et à la voix pointues.[/access]

Robert Mapplethorpe, Grand Palais, Paris, jusqu’au 13 juillet. 

Exposition Mapplethorpe /Rodin, musée Rodin, Paris, jusqu’au 21 septembre.

*Photo : Robert Mapplethorpe (1946-1989), Javier, 1985, MAP 1581 © 2014 Robert Mapplethorpe Foundation, Inc. All rights reserved — Auguste Rodin (1840-1917), Buste de Hélène de Nostitz, 1902, plâtre, 23,5 x 22,1 x 12 cm, Paris, musée Rodin, S. 689 © Paris, musée Rodin, ph. C. Baraja.

Dans l’œil de Sieff

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birkin sieff vichy

birkin sieff vichy

De la sous-préfecture de l’Allier, vous connaissiez tout au plus les pastilles, le Casino et Valery Larbaud. Vichy a désormais son « Rendez-vous photographique » en plein cœur de l’été. La deuxième édition qui a pour thème l’art du portrait se tiendra du 13 juin au 31 août 2014 et réunira de nombreux artistes. Après avoir attiré près de 25 000 visiteurs en 2013, cette manifestation capte de nouveau le regard des touristes de passage en Auvergne. Les municipalités et syndicats d’initiative se creusent la tête durant l’hiver, bien aidés par de coûteuses agences en communication, pour inventer une autre forme de tourisme. Et quand on ne possède pas de parcs d’attractions à grand spectacle ou de calanques classées à proximité de sa bourgade, on patauge, on galère même. Les loisirs culturels sont les nouveaux moteurs de l’expansion économique comme on disait dans les années 70. Un peu partout dans nos provinces, l’amateurisme et la ringardise frisent l’arnaque estivale.

À défaut d’être originaux, ces rendez-vous photographiques évitent les grosses ficelles des festivités au forceps. À Vichy, on prend la photo au sérieux sans prendre des poses d’intellos en goguette. En choisissant de rendre hommage cette année à Jean-Loup Sieff (1933-2000), les organisateurs ont été très inspirés. Ils ont visé juste. Près de 60 photos en noir et blanc de l’artiste seront ainsi exposées à l’Esplanade du lac d’Allier. Sieff avait la pudeur des très grands, ceux qui ne truquent pas, qui n’enrobent pas leur travail d’un sabir artistico-désespéré. Ce n’était ni un gourou de la photo, ni un justicier de la pellicule.Quand on lui demandait ce qui avait motivé sa vocation, il répondait : « c’est le plaisir…seul le plaisir a guidé mes envies ». Le garçon qui démarra la photo après avoir reçu en cadeau un Photax de plastique noir à l’âge de 14-15 ans avouait même : « J’ai la photographie paresseuse. Mes photographies ne sont ni militantes, ni objectives, je ne témoigne de rien, n’ai aucun message à délivrer ni point de vue à faire valoir ». Un saint ! Dans un monde où chaque pseudo-artiste vomit son génie, de préférence devant les micros et les caméras aux heures de grandes écoutes, Sieff pratiquait une photographie sensuelle, sublimant la beauté des corps tout en ouvrant des trappes vers le passé. Une jeunesse solitaire prédispose à cette délicatesse-là, à ce grain intimiste, à cette nostalgie à fleur de peau.

Les visages chez Sieff expriment toujours la candeur et la force propres à l’enfance. Dans les grands news magazines (Elle, Jardin des Modes, Harper’s Bazaar, Paris Match, Vogue, etc…) où il a officié pendant presque cinquante ans, il a eu toutes les stars devant son objectif : Gérard Blain singeant James Dean, Truffaut esseulé sur un banc public, Sagan à la plage, Brialy en gavroche, Montand cabot, Nico sur la défensive, Hitchcock taquin,Noureev à l’œil carnassier, Gary impassible dans son masque de cire, Nourissier perdu dans sa fumée, Deneuve éblouissante de féminité mais aussi les mannequins les plus désirables de la planète, Twiggy bien sûr et la fantastique Jean Shrimpton. Sieff nous touche par ses décors, ses landes désertes, sa Normandie affective, son goût pour les belles automobiles anglaises et aussi pour ses nus.

L’exercice du nu est dévastateur pour plus d’un photographe. Plus intimidant que le grand oral de l’ENA, il fait perdre à beaucoup leurs moyens. Sieff avait le don de dévêtir ses modèles. Une puissance érotique s’en dégageait comme dans son Nu pompier (1956) ou Héloïse allongée (1972). Il transformait la charge sexuelle de toutes ces filles en une infinie douceur. La marque des esthètes, des alchimistes.

 *Photo : COSMAO XYZ/SIPA. 00370791_000010.

Guy Hocquenghem, mousquetaire écarlate

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mai 68 guy hocquenghem

mai 68 guy hocquenghem

Chaque époque secrète son cavalier vengeur, revenu d’on ne sait quelle solitude pour plonger,de ses anciens compagnons de route, la tête dans le vomi. Tout en haut,voici Péguy,voici Bernanos. D’une carrure plus modeste sans doute, voici Guy Hocquenghem (1946-1988), militant gauchiste en 68, membre actif, dans les années 70, du FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire), journaliste à Libération de 1976 à 1981 et auteur de plusieurs romans. Oui, Hocquenghem fut de ces Don Quichotte dont les adversaires assagis excellent à pointer la « triste » figure, les outrances verbales et le manque de discernement : pauvre Guy, qui n’avait point mûri ! À Raphaël Sorinqui, au patron de Libération,demandait en avril 1986 s’il n’y avait pas par hasard un peu de vrai dans cette Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary où il se trouvait quelque peu malmené,ce dernier répondait : « Je ne me pose pas du tout la question. »

Ce pamphlet au titre devenu proverbial paru en 1986 et réédité récemment par les éditions Agone, c’est le portrait au vitriol d’une époque qui – et bien que nous sortions alors à peine des langes –ne laisse pas de nous coller à la peau, comme le mazout au plumes d’un goéland par temps d’Amoco Cadiz ; mazout dont quelques francs-tireurs, parmi lesquels Hocquenghem, nous aident à nous désempêtrer chaque jour davantage.

Faut-il nommer les personnages de cette Lettre qui, si elle avait été un roman, eût pu s’appeler Le Retournement ? On sait par cœur cette épopée des chevau-lourds du mitterrandisme de chic et de toc.Ellepivote, écrit Hocquenghem, autour de « deux reniements : celui des « ex » de mai 68 devenus conseillers ministériels, patrons de choc ou nouveaux guerriers en chambre, et celui du socialisme passé plus à droite que la droite. » Bien que rebattue,cette histoire reste étrangement ignorée d’une partie de la jeunesse,laquelle a longtemps cru, malgré les démentis les plus cinglants, que Rome était encore dans Rome, et Mauroy dans Fabius.

Les trente dernières années sont là, en germe : une politique frappée au dur coin du « bon sens » et du pragmatisme pour le fond, et pour la forme,cette manière alors inédite d’enrober le gris dans le rose, et le grumeau dans la crème.L’histoire narrée par Hocquenghem avec la violence des enthousiasmes trahis,c’est, pêle-mêle,la ouatée soumission des rebelles anti-CRS à Tonton la Francisque ; la mue d’une poignée de papillons gauchistes en larves poudrées du roi; l’âpre conquête, par les anciens compagnons de route du prolétariat, des gamelles de l’Entreprise, de l’Administration et de la Culture.On y voit des anti-impérialistes par réflexe devenir atlantistes par réaction ;La Cause des peuples, faire place à la cause des people.Yves Montand, après avoir chanté Bella ciao, chevrote Vive la crise !, et le patron du quotidien fondé par Sartre déclarera quant à lui : « Tout m’a profité ». Les anticonformistes (thèse) passés notaires (antithèse) se font notaires« anticonformistes » (synthèse),et les Grandet de la finance etdu pantouflage se montrent amoureux de leur collection d’albums des Clash et de contacts dans le show-biz autant que de leur tas d’or. Mou désir de durer ! Ce furent, à l’intérieur, les noces du cynisme et de la vertu, de la servilité et de la morgue ; à l’extérieur, l’union de la larmichette et du tapis de bombes.

Stupéfaction : ce fourre-tout a tenu. Rien de plus solide que ce qui est vague ; rien de plus fort que l’informe. « Consensus : sous la gauche, écrit Hocquenghem, il s’est chargé d’effacer le pôle contestataire et toute différence entre idéologies. Non en les critiquant toutes, mais en les assemblant bout à bout » (nous soulignons) Face à une droite bête et lisse, pragmatique sans être sexy, la gauche (la politique comme l’intellectuelle) sut être cette marâtre à qui un fort parfum de vertu autorise de vouloir tout et de faire son contraire. « Que voulons-nous ? Tout», disait déjà un slogan de mai. Tout, c’est le néant. Néant qu’il ne s’agira dès lors que de promouvoir médiatiquement,au moyen d’une« frivolité qui n’est jamais folle, mais juste fofolle et inoffensive pour les puissants ».

Ceux qui sont passés du col Mao au Rotary sont en train de sombrer : qui les regrettera ? Jusqu’à présent, cette « génération » si peu chahutée avait pris soin d’endormir les suivantes par de savantes caresses à l’encolure : jeunisme lugubre, antifascisme en plastique et néocolonialisme humanitaire en papier mâché. Jetons vite la dernière pelletée de terre, en nous gardant d’aller valser comme des automates dans les bras d’une« réaction » trop souvent mimétique, et carburant au ressentiment. De mai, avec Guy Hocquenghem, gardons-en mémoire la générosité, l’énergie, et le beau sérieux de la jeunesse.

Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary, Guy Hocquenghem, Éditions Agone.

Souvenirs, souvenirs

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denis tillinac juste un baiser

denis tillinac juste un baiser

J’ai retrouvé mon Denis Tillinac dans le recueil de nouvelles Juste un baiser qui vient de paraître à La petite vermillon. Ces dernières années, j’avais peine à voir un si grand écrivain barboter dans le pédiluve des nouveaux réactionnaires, le nouveau credo d’une édition en manque d’idées. Le niveau de l’eau et des débats n’a jamais été si bas. Dans cette mare si encombrée,la plume de Tillinac avait perdu de sa suavité nostalgique et de ses reflets dorés comme l’automne sur les bords de Loire. Invité sur les plateaux de télé, il ne répondait plus qu’aux questions convenues des journalistes qui n’avaient jamais dû lire une ligne de lui et partager son Spleen en Corrèze, son Eté anglais ou un Dernier verre au Danton.

Comme autrefois, après son amourette chiraquienne, il s’est enfermé dans un rôle de composition, juste pour le plaisir d’être « politiquement incorrect », le péché mignon des fils de famille. La provoc’ n’a plus cours que dans les classes favorisées, un snobisme éculé. Le talent du romancier ou du nouvellistes’oxyde à une exposition trop prolongée sur les rives de l’Actualité. L’air du « politique » pollue tout. Les méandres des débats de société sont marécageux. Les stylistes, il en est un assurément et le prouve dans ce dernier livre, valent mieux que les circonvolutions du cirque médiatique. À trop vouloir jouer le réac de service, on perd son âme et la télé, miroir grossissant, fait de vous un vieux con. C’est injuste car on aime Tillinac pour sa couleur inimitable, cette odeur boisée, cet élan d’une jeunesse mythifiée qui parcourenttoute son œuvre. On est dans nos pantoufles, à l’aise dans nos charentaises, comme lorsqu’on regarde un film de Noiret, Ventura ou Blier.

C’est tellement agréable ce confort de lecture, cette aisance des mots, cette émotion de chaque instant. Si le bonheur est dans le pré, il l’est aussi dans cette écriture buissonnière. Avec Tillinac, on a des bouffées de chaleur, des remontées d’enfance, un fond de mysticisme qui refait surface, des envies de sacristie. Les maisons craquent sous le parquet, les lycéennes ont la blondeur des blés, leurs rires inoubliables sont nos ports d’attache, l’amour se niche aux creux des livres et la province cristallise notre mélancolie. Sous la tonnelle, on rêve sa vie, on fait le plein de souvenirs, on déroule le fil d’une existence imaginaire. Tillinac est l’écrivain de cette utopie-là. Il est le gardien de cette terre balayée par le désir, la peur, la folie et les convenances. Ses dix-huit nouvelles (certaines inédites en poche et d’autres extraites du Figaro Madame, Sud-Ouest ou L’Amateur de Bordeaux)sont les clés d’un monde disparu. Tillinac n’a pas guéri de ses vingt-ans, cet âge des possibles. Grand bien lui fasse, la belle littérature se nourrit de cette amertume-là. Il n’a rien oublié des corps secrètement désirés, de cet inachevé qui construit. Tillinac excelle dans la rupture donnant des accents mitterrandiens (subliminaux) à sa prose, cette seconde où tout bascule comme dans deux textes (Le merle de l’Elysée et Autoroute A71).« Le temps est réversible et j’en ai la preuve : un coup de fil a inversé radicalement le cours de mon existence » écrit-il. Les lecteurs de longue date de Tillinac retrouveront donc avec plaisir toutes les pierres qu’il a semées au cours de son existence littéraire.

Ces balises qu’elles s’appellent Elvis Presley, le rugby, les maisons qui sentent le passéles villages qui somnolent, les plaies de la Seconde Guerre Mondiale, le cap de la soixantaine, le conflit entre classes sociales, les gares, la Locale d’un journal ou la féminité exacerbée tracent le contour d’une France qui nous ressemble. Cette carte du tendre donne des frissons. Et puis, un écrivain qui situe l’une de ses nouvelles dans ma gare fantôme de Tracy-sur-Loire, mon arrêt sauvage, est un maître.

Juste un baiserDenis Tillinac, La petite vermillon.

Tarnac, une ténébreuse affaire?

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tarnac tenebreuse affaire

tarnac tenebreuse affaire

Pour Balzac, la vraie puissance des personnages est inversement proportionnelle à leur présence dans le texte. C’est pour cela qu’il fut l’un des très grands peintres de la police secrète : « Ce qu’elle fait pour la justice, elle le fait aussi pour la politique. Mais en politique, elle est aussi cruelle, aussi partiale que l’Inquisition. » Il existe en France une police secrète, même si on lui donne un nom plus technocratique. Jusqu’à une date récente, on l’a appelée DCRI, résultat d’une fusion, en 2008, entre la DST et les RG. Elle vient de changer de nom sous l’impulsion de Manuel Valls et elle est devenue la DGSI, Direction générale de la sécurité intérieure. Comme très souvent, les changements de sigle ont un but simple : faire oublier les fiascos passés. Celui de l’affaire Merah, par exemple, ce qu’a indiqué à mi-mot Manuel Valls : « Ce décrochage relatif de la DCRI a affaibli la sanctuarisation du territoire national face au terrorisme. »  Il a, en plus,  rattaché cette structure directement à Matignon, ce qui fait ouvertement de cette police une police politique.[access capability= »lire_inedits »]

En créant les personnages de Corentin et de Peyrade, Balzac fait de ses policiers politiques les principaux agents d’exécution, parfois même les inspirateurs de tous les « coups pourris »,  non seulement dans Une ténébreuse affaire, mais aussi dans Les Chouans ou Splendeurs et Misères des courtisanes. Leurs techniques sont très modernes : désinformation, intoxication, enlèvement, retournement. Dans Une ténébreuse affaire, Corentin fait arrêter Simeuse et Michu, qu’il sait innocents d’un complot royaliste, en créant des preuves de toutes pièces. La manipulation qui consiste à gonfler  l’importance d’un ennemi intérieur pour renforcer le pouvoir en place a  suivi le même mécanisme au moment de l’« affaire de Tarnac », quand Julien Coupat et ses amis furent arrêtés et détenus pendant des mois au nom de la législation antiterroriste avant que la procédure ne s’effondre en de moins de deux ans.  Le policier ne s’appelait pas Corentin, mais Squarcini.

Il est question que la nouvelle structure, la DGSI, fasse appel à des contractuels, ou même externalise des missions. Si l’on en croit Corentin, ils n’auront pas de mal à recruter : « Un gouvernement doit entretenir tout au plus deux cents espions ; car, dans un pays comme la France, il y a dix millions d’honnêtes mouchards. » Même la rigueur budgétaire va y trouver son compte.[/access]

*Photo : BISSON/JDD/SIPA. 00606265_000001.

Les Rêveries de Bertrand Delcour

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Bertrand Delcour est mort au début du mois d’avril, à cinquante-deux ans. Il serait inutile et vain de rendre hommage à l’écrivain, puisque Jean-Luc Bitton s’y est déjà employé avec talent. Sur le conseil d’un ami, je me suis donc plongé dans la seule activité qui vaille : la lecture, en commençant par son œuvre anonyme, Les Rêveries du toxicomane solitaire (Allia, 1997), inspirée de son passé d’héroïnomane.

Derrière le détournement rousseauiste, ces soixante pages empruntent à Quincey, Burroughs, Baudelaire et quelques autres visiteurs des paradis artificiels, que Delcour explore sans pathos ni moraline. Récit d’une descente aux enfers consentie, les Rêveries condensent sept années d’intoxication quotidienne, dans une langue aussi classique qu’épurée. L’Enée de cette catabase décrit « une aberration, une monstruosité dans la monstruosité » étalées sur sept ans : « La réalité devient fantasmagorique. Le monde extérieur ne m’atteignait plus. J’étais engoncé dans une armure, j’avais les défenses du porc-épic et la fuyante souplesse du Serpent. »

Lorsque l’extase mystique point, l’hallucination devient expérience intérieure. Il arrive même au drogué à l’héro, au LSD ou à l’ayahuasca de se figurer un Serpent qui le gobe ou une mère nourricière aux allures de Vierge. Ces chimères tiennent lieu d’entourage au junkie, car « un toxicomane ne saurait conserver longtemps un cercle d’amis ou de connaissances.  Le vide se fait autour de lui sans qu’il en pâtisse (…) Seuls les contacts générés par son vice demeurent entretenus : dealers, médecins, pharmaciens (…) Le junkie ne sait plus parler que drogue, moyens de s’en procurer, réactions du corps, vétilles telles une injections douloureuse ou un réapprovisionnement héroïque (…) N’est-ce pas la manière de caricaturer les conversations des gens sains, qui roulent aussi toutes sur des misères : l’argent, le travail, la fesse, les médias ? »

Normal, trop normal, l’héroïnomane ? De défonce en désintox, le drogué cherche des alliés chimiques pour pallier aux opiacés. « Comme dans une fable policière, je fus puni par où j’avais péché. J’avais chanté l’héroïne. Il me restait à danser la codéine. »  Quatre ans de sevrage à la codéine n’y suffisent pas, la rédemption se nomme Subutex.

Au crépuscule de ce festin nu, Delcour soutient que l’héroïne ne laisse aucune séquelle au repenti. D’aucuns s’étonneront cependant de la mort prématurée de ce jeune quinquagénaire, vaincu par le crabe à l’âge où certains s’improvisent écrivains.

Notez que l’auteur des Rêveries a succombé dans son sommeil, entouré de ses milliers de livres,  quelques mois après une brusque rémission. Mort assurément moins glauque qu’une fin dans l’enfer médicalisé d’une unité de chimio. En guise de testament, cet Alceste brouillé avec l’édition nous lègue une quinzaine de livres, cariatides de sa dernière demeure.

Les Rêveries du toxicomane solitaire, Anonyme, Allia, 1997.

Tariq Ramadan, le semeur de corruption

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tariq ramadan islam

tariq ramadan islam

Sans doute beaucoup d’événements ont-ils eu lieu entre mars 2012 et mai 2014. Tant d’événements, certes, mais tant de mensonges çà et là, dispersés, disséminés, comme des mauvaises graines dans le but de nous éloigner toutes et tous de l’essentiel. Oui, entre les dates mentionnées, c’est-à-dire entre les assassinats commis par Mohammed Merah et celui commis par Mehdi Nemmouche fin mai, la vérité, à mes yeux, est la même, tristement impressionnante : le fascisme rampe et tout y contribue, y compris les rêves les plus beaux de liberté, de dignité, de progrès.

Comme il ne faut pas trop tourner autour du pot, je voudrais m’en prendre tout de go à ce qui impunément alimente la haine : « Les deux touristes visés à Bruxelles travaillaient pour les services secrets israéliens selon Le Soir et d’autres sources qui se recoupent. Le gouvernement ne commente pas. Par hasard. S’agit-il d’antisémitisme ou de manœuvre de diversion quant aux vrais motifs et aux exécutants ? On condamne les assassinats d’innocents et tous les racismes, sans exception, mais il faut aussi cesser de nous prendre pour des imbéciles. »

Oui, ces quelques phrases sont de Tariq Ramadan, publiées sur le mur de son Facebook officiel, le 27 mai 2014. Cette page, la sienne, compte plus de 700 mille adhérents. Page digne d’une rock star. Ou d’une personnalité politique. Or, M. Ramadan est sûrement les deux. Peut-être plus, à mon avis, dans la mesure où le « statut » qui précède témoigne de l’opprobre en cours, passé et hélas à venir, l’antisémitisme étant fédérateur, rassembleur, bénéfique même. Car, s’il suffit de prononcer les mots Israël, juif, antisémitisme, racisme et complot, pour que tout change : la linéarité de l’événementiel prend la forme, circulaire, de la queue de poisson, et l’on ne s’en sort plus, à juste titre, afin que là où les théories du complot foisonnent amplement.

Tout cela est néanmoins triste, pour ne pas dire autre chose. Le « mais » de la dernière phrase de M. Ramadan en dit long sur tout le reste. M. Ramadan, dont les commentaires sur sa page Facebook sont multilingues, y compris en arabe, doit savoir qu’un grand linguiste musulman du IXe siècle, auquel Noam Chomsky et tant d’autres contemporains doivent énormément, a expliqué dans une sorte de « bon usage de la langue », donc des valeurs humaines portées et véhiculées par la langue, que la concession mais est une sorte de privation allant jusqu’à annuler tout ce qui précède de positif. Jugez-en vous-mêmes : « Oui, je t’aime et tu es ma vie, mais il y a eu cette histoire et j’ai dérapé… »

Nulle excuse qui tienne, me semble-t-il, ni pour la personne fictive à laquelle je viens de donner la parole, ni à Tariq Ramadan, vu que l’assassinat de deux personnes à Bruxelles, si espionnes soient-elles, ne soit, somme toute, qu’un acte sanguinaire, autrement dit un crime, et que le reste relève de la simple haine qui se cache derrière la théorie du complot. À ce propos, je voudrais dire que nous pensons que ceux qui, comme Tariq Ramadan crient au complot, sont assurément celles qui le mieux en vivent, s’en alimentent, s’en servent au quotidien. J’avoue que je n’ai jamais réussi à lire en entier un seul livre de M. Ramadan. J’avoue également que je ne suis jamais parvenu à écouter ou à suivre l’une de ces innombrables conférences. J’avoue aussi que je ne pense pas que M. Ramadan soit représentatif de quelque pensée que cela soit. M. Ramadan est un faiseur, un meneur, un prédicateur, et tout ce qu’il porte a été dit il y a longtemps. Certes, lui, a la subtilité de le relever, d’y mettre de la forme, du goût, de le rendre appétissant même, mais cela ne vaut que pour les affamés en quête d’identité erronée, de religion et de foi dévoyées, de repères désaxés.

Je n’ai nullement envie, ici, c’est-à-dire dans ce texte, de débattre de foi ou de questions religieuses. C’est que je vis au quotidien avec des personnes croyantes et pieuses. Moi qui ne le suis pas par rapport aux dogmes les plus islamiques, et non simplement musulmans, je puis dire que mon quotidien, aussi bien chez moi que dans mon pays, se passe harmonieusement. Mais il suffit que les propos des Ramadan et autres prédicateurs du Nord, de l’Est et d’ailleurs s’en mêlent pour que  la désharmonie ait lieu et le sang finisse par couler. La question religieuse, oui, ne doit pas être abordée et pour cause. Il faut, à mon sens, parler de ce qui rassemble et non le contraire. En parler signifie douter de la valeur qui importe le plus, celle de la laïcité. C’est que l’homme, le mari, le père, l’enseignant et le poète que je suis, entre autres, considère qu’être juif, chrétien et musulman est un droit privé, alors que tout le reste est un droit universel.

Ce droit, cela va de soi, est à démontrer à tout instant, au sens où il est l’instance suprême capable de construire les règles séantes au vivre-ensemble dont nous avons besoin, si nous ne voulons pas être en guerre. Mais les Merah, les Nemmouche, ainsi que les commanditaires de blanc vêtus, qui se planquent derrière les exécutants, cherchent la guerre, la cultivent, la vivent même à tout instant. Elles existent, car il n’est nulle théorie du complot ou que sais-je encore ici. Cette existence, la leur, pour moi, qui suis d’ici, donc de l’autre bord, a un cours, et non un sens. C’est peut-être le sens auquel croient des fous riches voulant faire parler d’eux, mais c’est sûrement le cours de l’histoire, la petite, contre l’Histoire, Clio, puisqu’il faut que les barbares fassent la guerre aux civilisés. Ce sont les fascismes, les nazismes, les tribalismes et autres clanismes à l’œuvre contre la civilisation, elle, qui conduit les peuples, à l’abri des genres, des races, des religions et des sectarismes, ensemble et à l’unanimité, au nom du salut et de la paix, lesquels existent et doivent être renforcés.

Sachez-le : les Merah et les Nemmouche tueront encore et toujours tant que les Ramadan ne rendront pas de comptes. Le Professeur Mohamed Talbi l’avait dit à M. Ramadan à Tunis : « Vous êtes un islamiste ! » Cela signifie qu’il est un semeur de corruption. Moi, je ne parlerai pas au nom de l’islam contre l’islamisme. Cette cause n’est pas la mienne et je n’y crois pas. Moi, je parlerai au nom de l’Humanité envers et contre le droit-de-l’hommisme, afin de séparer le bon grain de l’ivraie et d’en finir avec l’islamisme et tant d’autres maladies qui doivent être, comme la peste, le choléra et j’en passe, combattues par le glaive et la plume. Il est temps de revenir à Voltaire et aux Lumières. Il est temps d’écraser l’infâme !

*Photo : Kathy Willens/AP/SIPA. AP20925911_000002. 

L’Occident malade de lui-même

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occident del valle russie

occident del valle russie

On se souvient d’Alexandre Del Valle et de sa force de conviction déclinée dans plusieurs ouvrages de géopolitique pointus, enlevés et qui, bien au delà des cénacles habituels de cette discipline, n’auront laissé personne indifférent. Le voici qui revient en librairie avec « Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation », aux Editions du Toucan. Reprenant un certain nombre de ses thèmes préférés, Del Valle croise à sa discipline d’origine toute une série d’autres concepts issus des sciences sociales et psychologiques. Comme Jacques Ellul et Roger Mucchielli, l’auteur rend lisible « la guerre des représentations » qui passe trop souvent inaperçue du grand public.

Il renforce ses grilles de lecture avec le concept de subversion : « technique d’affaiblissement du pouvoir et de démoralisation des citoyens » comme définie par Mucchielli. Les dissonances cognitives qui complètent son analyse sont bien connues des publicitaires ou des communicants, mais Del Valle marque son point en les projetant dans la sphère géopolitique.

Grâce à ces outils, il constate que l’Occident est tout à la fois l’auteur inconscient et le destinataire d’une guerre mentale qu’il se livre à lui-même. C’est ce mécanisme qu’il s’agit de démonter pour comprendre les raisons profondes des pannes qu’il provoque et, pire, de la « haine de soi » qu’il induit. Car l’Homme malade de l’Histoire, c’est aujourd’hui cet Occident rongé par des culpabilités multiples. Les Croisades, le Moyen Âge, l’Inquisition, l’esclavagisme, le colonialisme, le racisme et… il en passe…L’« enseignement du mépris de soi » mène à la « dépression collective » avec d’autant plus de certitude que le procès n’est qu’à charge et que l’Occidental a bien pris garde d’être seul sur le banc des accusés. L’auteur dénonce également une amnésie qui tend à faire oublier les crimes commis par d’autres civilisations, notamment sur le plan des excès religieux ou pour l’esclavage. Après avoir dénoncé les blocages et les échecs qui en découlent sur un plan civilisationnel, le docteur Del Valle se change et enfile la robe d’avocat. Il repousse les mythes simplistes qui paralysent la culture occidentale. Mais Del Valle veut-il recoloniser l’Afrique ? Relancer les Croisades ? Non, bien au contraire, il conclut son livre par la nécessité pour l’Occident de promouvoir un monde multipolaire, fondé sur les valeurs de l’héritage du judaïsme et du christianisme qu’il définit – on sera d’accord ou pas – comme étant l’humanisme, la charité, la dignité humaine, la solidarité et la laïcité.

Un processus d’autant plus salutaire pour la vieille Europe, confrontée à la problématique d’intégration de populations étrangères. Celles-ci sont, en effet, porteuses d’identités de plus en plus affirmées et revendiquées. Une réalité qui n’est pas passée inaperçue, notamment de certains courants islamistes qui en profitent pour grossir leurs rangs. Si Del Valle affirme que l’Europe n’a pas de vocation à l’universalité et encore moins à l’impérialisme, il semble à l’auteur impossible de pouvoir envisager quelque intégration que ce soit tant que l’Occident n’aura pas renoué avec la fierté de son Histoire, l’offrant ainsi et aussi en héritage aux nouvelles populations arrivées sur son sol. Del Valle plaide donc pour un monde multipolaire dans lequel l’Occident ne doit pas être isolé. Il lui faut réaliser un double travail de « géopolitique de déculpabilisation » et de « patriotisme intégrateur » pour se réconcilier avec lui-même. Cette étape franchie permettra de se libérer de sa politique bloquée dans des schémas très guerre froide avec sa doctrine de « containment » de la Russie. Une puissante alliance avec le monde slave sera dès lors possible pour relever les défis du XXIème siècle. Vaste programme certes, mais le débat en est désormais ouvert.

Le complexe occidental. Petit manuel de déculpabilisation, Alexandre Del Valle, Editions du Toucan, 2014.

Postérité : Muray romancier

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philippe muray posterite

posterite philippe muray

Stendhal a donné, dans Le Rouge et le Noir, une définition, devenue classique, du roman réaliste : « Un miroir que l’on promène sur une grande route. » Aujourd’hui, de manière bien plus sérieuse, on a pris l’habitude de considérer que le roman est un moyen très désuet de passer le temps lorsque la télévision est en panne. Philippe Muray, lui, en donnait une tout autre définition, en forme de roman, précisément, un vaste roman paru en 1988 et ayant pour titre Postérité, alors même qu’il n’en aura – ironie du sort – à peu près aucune. Les murayens eux-mêmes – souvent lecteurs d’On ferme mais ne parlant que très rarement de son aîné romanesque – ne s’aventurent pas en de telles terres, situées au-delà des futaies d’Après l’Histoire et de L’Empire du Bien.

Ce roman encore méconnu est une œuvre paradoxale, à la fois aérienne et touffue. Il est l’espace littéraire d’analyse de la littérature elle-même. Celle-ci y est définie comme la « miraculée du vouloir-enfant » : tout commence, en effet, et tout finit dans le vortex sempiternel de l’exigence de procréation qui, tôt ou tard, nous aspire en ses spirales brutales pour nous rappeler sans ménagement que veillent les sévères magistrats de l’Espèce.[access capability= »lire_inedits »] À première vue, puisqu’il en provient nécessairement, un individu doit avoir pour destinée de retourner un jour ou l’autre à l’obscurité indistincte de son Espèce, ou de la Vie en sa gluante globalité, dont nul n’est censé ignorer l’inexorable puissance. Or, nous montre Muray, il est des individus auxquels semble chevillée la déraisonnable volonté de ne point céder au vertige des générations et des corruptions, de s’acharner, pied à pied, afin que d’y soustraire tout ce qu’il sera possible d’y soustraire, autrement dit d’opposer au flux naturel de la postérité de chair la dissonance singulière d’une postérité d’esprit.

Ces individus, ce sont les écrivains, que Muray qualifie même d’« irremplaçables individus » ; à tout le moins est-ce là ceux qui ont une chance de parvenir à leurs fins, c’est-à-dire de réussir à être in-dividus, à n’être pas divisibles en portées de marmots dévalant la cascade des générations à venir. Pour Philippe Muray, ainsi qu’il s’emploie à le mettre en scène dans cette admirable fresque, la classification est simple ; il y a trois cas de figure : l’écrivain, qui fait sa postérité ; le géniteur lambda, qui a une postérité ; et les femmes, enfin, qui elles aussi, font leur postérité. « D’où, conclut génialement l’auteur, l’intérêt du conflit. » Car il n’est question que de cela tout au long des plus de 400 pages de cet exubérant roman : l’éternel conflit de celles et ceux qui font leur postérité, et qui par conséquent se construisent tout entiers dans un certain rapport à leur au-delà, à leur après, comme le dit si bien le terme de post-érité ; celles et ceux-là mêmes dont il est aisé de voir que rien ne les destine à la réconciliation.

Ce ne sont ni plus ni moins que les rebondissements de cette guerre universelle, parfois ouverte, parfois froide, dont le roman de notre temps doit s’employer à faire la description et l’analyse. Muray, par ce geste littéraire, s’inscrit dans une tradition qui conçoit le roman comme une réflexion sur les conditions de possibilité du roman et, dans le même mouvement, met en œuvre, dans tous les sens de cette expression, ces possibilités. La réussite est telle qu’il est à présent urgent de donner à Postérité la place que ce livre mérite dans l’œuvre de son auteur, et dans l’esprit des lecteurs. [/access]

Postérité, Philippe Muray, Les Belles Lettres.

*Photo : Hannah.