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La Turquie à l’heure de Zola?

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Germinal acquiert une seconde vie en Turquie. Quatre étudiantes endeuillées depuis la mort de leurs pères dans la catastrophe de la mine « Soma » en mai 2014 peuvent être reconnaissantes envers Emile Zola.  Pour rappel, Soma est une mine du sud-ouest du pays qui s’était effondrée, prenant au piège des centaines d’ouvriers et provoquant un tel traumatisme dans la société turque que fut décrété un deuil national de trois jours.

L’un des éditeurs de la version turque du roman de Zola, Yordam Kitap, avait après l’accident annoncé son intention d’allouer l’ensemble des revenus engendrés par la vente du livre au financement de la scolarité des enfants des 301 travailleurs ayant laissé la vie à Soma. Un geste bienveillant mais aussi politique, qui permet aux dirigeants de la maison d’édition de se joindre aux contestations anti-Erdogan, que d’aucuns pointaient du doigt comme premier responsable de la tragédie, pour n’avoir pas su améliorer les conditions de travail dans les mines du pays. Les représentants de l’éditeur indiquent en effet que « la démarche est naturelle, car dans le fond, les travailleurs des mines turques ont des conditions de travail proche des protagonistes de Germinal ».

La contestation contre ces conditions de travail indignes avait entraîné ici et là des heurts entre policiers et manifestants. Des allégations jugées sans fondement par le pouvoir, Erdogan allant même jusqu’à déclarer à l’époque que « les accidents de travail arrivent partout dans le monde » (sic) avant de se raviser quelque jours plus tard, commentant la mise en examen du directeur de la mine et ses adjoints en promettant un « plan d’action » pour améliorer la sécurité dans les mines. Une attitude de pompier pyromane selon certains observateurs qui rappellent que son gouvernement a privatisé l’exploitation minière dans le pays.

Toujours est-il que la maison d’édition a communiqué en début de semaine sur son initiative en révélant avoir déjà récolté suffisamment de fonds pour financer trois années entières de scolarité pour quatre étudiantes.

Reste à savoir si sous une éventuelle présidence Erdogan, on aura toujours le loisir d’étudier Zola à l’Université.

Justice des mineurs : De Charybde en Taubira!

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clement meric justice

Il est dommage que le président de la République fasse tellement confiance à Christiane Taubira, ou qu’il ait tellement peur d’elle, que la justice et ses réformes lui demeurent totalement étrangères.

Certes ce pourrait être une forme de sagesse de ne pas intervenir dans un domaine qu’on maîtrise mal mais à condition qu’on ne laisse pas la bride sur l’esprit à un ministre dont le seul carburant est l’entêtement idéologique.

Mais, après tout, pourquoi s’arrêterait-elle sur le chemin du désastre puisque personne ne s’oppose à elle et que les velléités d’opposition de Manuel Valls ont fondu comme neige au soleil ?

Après une loi calamiteuse sur les majeurs, une future réforme sur la justice des mineurs qui, réformant l’ordonnance de 1945, va amplifier la mansuétude éducative et élargir aux majeurs de 18 à 21 ans les règles et les principes aujourd’hui fortement contestés de la spécificité pénale appliquée aux jeunes transgresseurs de 13 à 18 ans.

Il paraît que l’inspirateur de Christiane Taubira en l’occurrence serait Pierre Joxe. On peut respecter ce dernier sans considérer pour autant que son nouveau métier d’avocat spécialisé dans la défense des mineurs le qualifierait plus que la réalité pour servir de base à une réflexion politique pourtant nécessaire.

Les tribunaux correctionnels pour les mineurs de 16 à 18 ans, excellente initiative de la présidence Sarkozy, ont été supprimés et il apparaît qu’il n’est plus rare de voir des garçons ou des filles de moins de 13 ans commettre des infractions.

S’il était parfaitement légitime d’opérer une remise à plat de l’ordonnance de 1945, le paradoxe est d’aggraver son caractère inadapté en refusant de tirer les leçons d’une évolution faisant apparaître une délinquance de plus en plus précoce et de plus en plus violente (Le Figaro).

Il n’est pas honteux, au regard de l’humanisme, de souligner cette banalité sociologique que le mineur d’aujourd’hui, dans sa réalité et ses comportements, n’a plus rien à voir avec l’adolescent abstrait de l’optimisme républicain.

L’innovation principale de ce projet – j’ai déjà évoqué l’élargissement déplorable et l’abolition regrettable – se rapportera à la césure du procès qui deviendrait la norme pour la justice des mineurs : déclaration de culpabilité et instance civile puis bien plus tard sanction. Cette fausse bonne idée aura pour effet de battre en brèche l’obligation admise par tous de faire connaître précisément et rapidement ce qu’il aura à subir au mineur incriminé. Ce délai d’attente sera, sur ce plan, catastrophique, laissant la bureaucratie compliquer la justice et la psychologie des jeunes transgresseurs vivre comme une absolution cette culpabilité décrétée mais sans impact répressif.

Comment ne pas ressentir devant ces démarches qui prennent tout à l’envers l’impression que ce pouvoir se veut délibérément sourd et que, s’abandonnant à une fuite en avant suicidaire pour la société, il cultive son petit jardin dogmatique et irénique seulement pour se faire plaisir ? Après lui, le déluge en matière de justice !

Ou alors serait-ce une propension à la contradiction poussée jusqu’à l’absurde ? Parfois je me dis que peindre la société, le réel, le peuple, ses attentes et ses peurs, en rose, serait le meilleur moyen pour inciter le pouvoir à prendre enfin au tragique ce qui crève les yeux de chacun dans sa quotidienneté ? Il prétend tellement fuir les évidences qu’il conviendrait de les dénaturer pour le convaincre.

Affligeant de devoir en arriver là, de Charybde en Taubira !

Gaza : la rue arabe s’enflamme dans les villes françaises

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gaza france israel

Lyon, Toulouse, Lille, Marseille, Strasbourg : des dizaines de milliers de personnes ont battu le pavé des principales villes françaises pour manifester leur colère contre les bombardements de l’armée israélienne sur les bases de lancement de roquettes du Hamas à Gaza. Ces manifestations dépassent, par leur ampleur, les rassemblements récemment organisés par les associations militantes pro-palestiniennes, visant à promouvoir le boycott des produits israéliens. Les réseaux sociaux ont fonctionné à plein régime pour mobiliser les musulmans de France dont la sensibilité anti-israélienne est exacerbée en ce mois de Ramadan. Car il ne faut pas se cacher derrière son petit doigt : ces défilés peuvent être qualifiés de communautaristes, car ils rassemblent presqu’exclusivement des personnes issues de la diversité, en particulier de sa composante arabo-musulmane. Pour s’en persuader, il suffit de regarder les vidéos de ces manifestations postées sur le site islamiste Islam et info.

Celle concernant le rassemblement de Lyon est particulièrement parlante. Le défilé, dont le nombre de participants fait l’objet d’une estimation très proche de la police et des organisateurs (5500 et 6000 personnes), a été filmé  presque de bout en bout lors de son arrivée sur la place Bellecour : les  personnes – comment dire ?- ne pouvant exciper d’une ascendance sud-méditerranéenne sont en nombre infime, malgré la liste impressionnante des organisations militantes non communautaristes qui avaient appelé à participer à cette manifestation. On pourra noter aussi la présence de femmes revêtues du niqab, défiant la loi interdisant cet accoutrement dans l’espace public.  À Toulouse, la manif s’est dispersée aux cris de Allahou akbar, et de très nombreuses oriflammes du Hamas et du Hezbollah étaient agitées.

Curieusement, ces manifestations n’ont pas fait l’objet dans la presse de gauche de comptes rendus à la mesure de l’ampleur de cette mobilisation. Mediapart les a, pour l’instant, totalement passées sous silence, alors que l’on sait l’organe d’Edwy Plenel à l’écoute du moindre frémissement de la contestation des masses populaires. Serait-il embarrassé par le caractère trop évidemment ethnique de cette mobilisation ? Mercredi 16 juillet, un appel à une grande manifestation parisienne a été lancé par un collectif d’organisations où l’on trouve tous les suspects habituels : PCF, NPA, MRAP, Parti de Gauche, Ligue des droits de l’homme, UNEF pour crier face au Palais-Bourbon « Israël assassin ! Hollande complice ! » . Il sera intéressant de voir si la gauche de la gauche française est capable de mobiliser ses troupes au-delà de la mouvance franco-islamiste. Il semble qu’en dépit des louables efforts du Monde, de Libé et de France Télévisions pour donner de l’affrontement actuel entre Israël et le Hamas une image outrageusement biaisée, la capacité d’indignation de l’honnête homme ou femme de gauche hexagonal(e) ne démarre plus au quart de tour sur ce sujet. On  commence à s’interroger, dans ces milieux, sur les responsabilités ultimes pour les victimes civiles de l’opération « Barrière protectrice ».

On n’en est pas encore au constat fait par le bureau de Jérusalem de l’ARD, la principale chaîne publique allemande, affirmant que les dirigeants du Hamas utilisent sciemment et cyniquement la population de Gaza comme boucliers humains, pendant qu’eux-mêmes se terrent dans des abris sécurisés. Mais on sent comme un malaise… La misérable tentative de la propagande islamiste de faire passer des photos horribles prises naguère en Syrie ou en Irak pour des clichés d’actualité saisis à Gaza a lamentablement échoué. Seuls, chez nous, une fraction de la population reste inaccessible au doute. Ce n’est pas de bon augure.

*Photo :  NICOLAS MESSYASZ/SIPA. 00688336_000009. 

Abécédaire Allemagne-Argentine

argentine allemagne coupe du monde

A : Première lettre de l’alphabet et initiale commune de l’Allemagne et de l’Argentine. Ces deux sélections se sont opposées deux fois déjà en finale. En 1986, où l’Argentine l’emporta contre l’Allemagne de l’Ouest (3-2) et en 1990 où l’Allemagne en cours de réunification prit sa revanche (1/0).

Ayrault (Jean-Marc) :  Ex-Premier ministre, essentiellement connu pour sa maîtrise de la langue de Goethe.

Battiston (Patrick) : Tombé au champ d’honneur face à l’Allemagne à Séville en 1982. Il fut percuté alors par un monstre qui mâchait négligemment un chewing-gum, et qui occupait – hasard fatal – le poste de gardien de but de la sélection allemande.

Beckenbauer (Franz) : Surnommé le Kaiser. Légende vivante du football allemand. Transformateur du concept de « libéro » qui n’a rien à voir avec les idées de Guillaume Nicoulaud. Il s’agit d’un joueur dont la mission était à l’origine de couvrir les autres défenseurs car dépourvu de marquage d’attaquant adverse. Beckenbauer fit évoluer le rôle du libéro en en le transformant en atout offensif. Vainqueur de la coupe du monde 1974 en tant que joueur et celle de 1990 en tant que sélectionneur, il est aussi l’inventeur du joueur dépourvu de sourire.

Brehme (Andréas) : Défenseur latéral gauche allemand et protagoniste des deux finales Allemagne-Argentine. Spécialiste des coups de pied arrêtés, c’est lui qui inscrivit sur pénalty le but vainqueur en 1990. Il est connu en France pour avoir éliminé – d’un coup franc direct vicieux – à lui seul la sélection nationale la plus douée depuis Clovis, qui venait d’éliminer le Brésil dans un match de légende.

Burruchaga (Jorge) : Adjoint de Dieu (voir entrée éponyme) dans l’équipe d’Argentine en 1986. Porteur d’eau essentiel, il passa la plus grande partie de sa carrière en France, à Nantes et à Valenciennes. Il y enchaîna les blessures aux genoux (trois opérations des ligaments croisés, pas moins) et se retrouva mêlé dans la célèbre affaire OM-VA. Cette malchance n’efface cependant pas le fait qu’il fut l’auteur du troisième but argentin en finale contre la RFA en 1986 (3/2), entrant à jamais dans la légende du football argentin.

David Luiz (Moreira Marinho) : Attaquant allemand. Son jeu sans ballon fit merveille en demi-finale de la coupe du monde 2014 contre le Brésil.

Dieu (main de) : Grâce à elle, l’Argentine ouvrit la marque contre l’Angleterre en quart de finale de la coupe du monde 1986, quatre ans après la victoire des sujets de Sa Majesté dans la guerre des Malouines. Certains mauvais esprits persistent à penser qu’il y a un lien entre les deux évènements. Ce but illicite fut néanmoins accordé par l’arbitre tunisien Ali Bennaceur, garagiste de son état (DR Thierry Roland). Le propriétaire de la main n’en resta pas là puisqu’il dribbla ensuite toute l’équipe des inventeurs du football avant de marquer ce qu’on surnomme parfois « le but du siècle ».

France : Victime historique favorite des teutons.

Gimenez (Christian) : Tueurs de gabians légendaire à Marseille. Argentin, malgré eux.

Heinze (Gabriel) : Allemand de nom, l’ancien défenseur du PSG et de Manchester United était un formidable joueur vanté pour sa « grinta ». Mais ça, c’était avant de finir sa carrière à l’OM. Traitre.

Italie : Pays organisateur de la dernière coupe du monde gagnée par l’Allemagne. C’était en 1990 et c’était contre l’Argentine.

Kempès (Mario) : Buteur et vedette de l’équipe de l’Argentine en 1978. Il inscrivit cette année-là six buts dont deux en finale contre les Pays-Bas.

Klinsmann (Jürgen) : Attaquant allemand, vainqueur de la coupe du monde 1990. Personnification de l’Allemand sympa. Vous pouviez lui confier votre voiture, votre maison, votre chien, vos enfants. Mais pas votre femme, car en plus il est beau, ce con. Tellement sympa qu’il a joué à Monaco. Actuellement sélectionneur de la sélection des Etats-Unis.

Lavezzi (Ezequiel) : El Pocho, surnommé « El pochtron » par quelques esprits taquins. Un super joueur, derrière le fêtard.

Lineker (Gary) : Footballeur anglais, auteur de la célèbre phrase « Le football est un sport qui se joue à onze contre onze, mais à la fin c’est toujours l’Allemagne qui gagne »  en bon français, force est de lui donner raison.

Maradona (Diego Armando) : voir Dieu.

Messi (Leo) : fils de Dieu

Matthäus (Lothar) : Capitaine de la sélection allemande victorieuse de 1990, il était déjà titulaire dans l’équipe défaite quatre ans plus tôt. Son caractère volcanique en faisait un camarade de vestiaire plutôt remuant.

Merkel (Angela) : Femme la plus puissante du monde, incarnation de la Deutsche qualität, expulseuse d’espions US, elle est la première supportrice de l’équipe allemande. Même habillée comme l’As de pique, elle garde la classe mondiale, ce qui la distingue de François Hollande, qui même avec ses nouvelles lunettes danoises, conserve la classe corrézienne. Sa toute-puissance n’empêche toutefois pas que circulent sur internet des photos de sa période naturiste, ce qui prouve que nous sommes tous très peu de chose.

Mexique : Pays organisateur de la dernière coupe du monde gagnée par l’Argentine. C’était 1986 et c’était contre la RFA.

Müller (Gerd, Dieter, Hansi, Ludwig, Thomas, etc.) : Il y a souvent un Müller dans la sélection allemande, mais toutefois moins que des Lee dans les équipes coréennes (DR Thierry Roland).

Neymar : L’idole de tout un pays lors de cette Coupe du Monde 2014. Le destin (ou plutôt Zuniga) ne lui a pas permis d’écrire sa légende jusqu’au bout.

Pays-Bas : Victime expiatoire. De l’Allemagne en 1974 et de l’Argentine en 1978 (et en 2014, désormais).

Passarella (Daniel) : Libéro (voir Beckenbauer) de l’équipe argentine victorieuse de coupe du monde 1978 en tant que titulaire et celle de 1986 en tant que remplaçant. Il fut ensuite sélectionneur et ne marqua les esprits qu’en interdisant à ces joueurs le port des cheveux longs.

Schumacher (Harald) : Monstre (voir Battiston).

Trezeguet (David) : Franco-argentin, buteur de légende, et symbole de la victoire française à l’Euro 2000. Les Argentins le regretteront toujours mais ils ont pris leur revanche avec Higuain (franco-argentin qui devrait jouer ce soir).

Videla (Jorge Rafael, Général) : Dictateur militaire de l’Argentine au moment où le pays organise la coupe du monde en 1978. Sa présence au pouvoir provoqua le boycott de la compétition par Johann Cruijff, le « Hollandais volant ». On peut raisonnablement penser que la présence de ce dernier aurait permis la victoire de sa sélection en finale contre l’équipe du dictateur, forçant ce dernier à assister à la défaite de son équipe. Au lieu de quoi, Videla triompha. Comme quoi, les boycotts…

Völler (Rudi) : Alter-ego de Jürgen Klinsmann (voir Klinsmann) au sein de l’attaque allemande en 1990. Filou des surfaces, on ne lui confierait ni sa voiture, ni sa maison, ni ses enfants et encore moins sa femme, bien qu’il ne soit pas très beau. Tellement filou qu’il fut recruté par Bernard Tapie à Marseille.

 

Futebol d’arte contre futebol de resultados?

jean claude michea football

Le texte ci-dessous n’est pas un « entretien » au sens classique du terme. Jean-Claude Michéa a accepté de répondre à quatre questions. Qu’il en soit remercié. Cependant, nous n’avons pu lui faire part de nos objections à ses réponses… Ce sera pour la poursuite de ce dialogue !

Causeur. Pour des milliards de gens, le football n’est pas un sport mais un spectacle qui génère d’énormes profits et suscite une immense ferveur populaire. Et avec la marchandisation vient la corruption : le Qatar achète le Mondial 2022, Platini lui-même est soupçonné. Dans le monde entier, des peuples adulent des hommes-sandwiches milliardaires, sans parler des hooligans et de la violence entre supporteurs. Est-ce que cela ne remet pas en cause toutes vos analyses sur l’incompatibilité anthropologique qu’il y aurait entre les valeurs du peuple et celle du marché ? Le football n’est-il pas la preuve que la pulsion de jouissance qui est le moteur du capitalisme est très équitablement partagée ?  Y a-t-il vraiment plus de common decency dans ces foules vociférantes que chez les mercenaires qu’elles admirent ? Après tout, « le pain et  les jeux », ça marche depuis toujours, non ?

Jean-Claude Michéa. N’étant pas journaliste, je suis évidemment incapable  de savoir ce que pensent  réellement  des « milliards de gens ».  En revanche, votre  idée  selon laquelle le football cesserait d’être un sport  dès lors qu’il devient  un  spectacle  me  laisse perplexe.  Est-ce à dire,  par exemple,  que les spectateurs que leur passion  conduit  à fréquenter les salles d’opéra − il leur arrive d’ailleurs aussi, à l’occasion, de siffler le spectacle offert − seraient, pour cette simple raison, définitivement étrangers à l’art lyrique ? Mais peut-être entendiez-vous seulement  prendre  le mot « spectacle » dans  son sens debordien − « le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image » − et désigner ainsi le système des effets profondément aliénants et mystificateurs que la marchandisation du monde induit effectivement  sur la totalité  de la vie humaine.  Votre question aurait alors un sens précis. Le problème,  c’est qu’elle revient, du coup, à m’opposer ma propre thèse ! Mes textes sur le football ont toujours eu pour objectif, en effet, de montrer que  la colonisation croissante de ce sport  par la logique libérale − l’« arrêt Bosman » en a été l’un des moments-clés − ne peut conduire qu’à en dénaturer progressivement l’essence populaire, jusqu’à affecter  aujourd’hui  la philosophie du jeu elle-même. Telle, du moins,  qu’elle avait pris naissance dans le passing game des clubs ouvriers et écossais des années 1870, et telle qu’elle avait été transmise, notamment à travers l’apport décisif de Jimmy Hogan, au merveilleux football autrichien des années 1930, puis hongrois des années 1950 (son nom devrait être écrit « en lettres d’or dans l’histoire de notre football » − disait de lui le théoricien du « football socialiste », Gusztàv Sebes). S’il subsiste, malgré tout,  une différence évidente  entre nos deux points de vue, c’est donc d’abord parce qu’à l’instar du dernier Debord,  vous semblez croire que l’emprise du libéralisme sur la vie humaine  est  déjà devenue totale  et qu’en conséquence  la  grande  majorité du public populaire aurait  accepté depuis longtemps cet effacement du beau jeu au profit du  seul calcul − les Brésiliens opposent le futebol d’arte et le futebol de resultados − qui est au cœur du « football libéral ». Or jusqu’ici − et quelle que soit l’ampleur des transformations déjà opérées −  rien ne permet encore, pour quelqu’un qui observe la chose de l’intérieur, de valider sérieusement  cette thèse.  Il faut donc  plutôt  chercher les raisons  de votre pessimisme radical  du côté  de cette curieuse  vision du public populaire − ces « foules vociférantes » travaillées par la « pulsion de jouissance » − que vous avez visiblement empruntée aux sermons habituels  de l’extrême  gauche néo-puritaine  sur  l’« idéologie sportive »  (« le foot, c’est la guerre, les frontières et les hurlements bestiaux de prolétaires avinés »). Vision à la Cabu  qui ne constitue  pourtant  qu’une reprise à peine voilée des doléances de la bourgeoisie de Deauville  devant l’invasion de « ses » plages, durant l’été 1936,  par ces  nouveaux  « congés payés »  bruyants,  sales  et − comme il se doit −  dépourvus de toute common decency.  Il est vrai qu’on trouvait déjà des descriptions identiques  du public plébéien dans les imprécations répétées  de Tertullien et des Pères de l’Église contre les jeux  et les  distractions populaires de leur époque. Comme quoi, en effet, « ça marche depuis toujours » !

En attendant, au Brésil, la Coupe du monde semble avoir étouffé la lutte sociale. Tout le monde s’est offusqué que Michel Platini demande aux syndicats de « faire un effort » et d’attendre un mois pour faire la grève, mais dans les faits, c’est ce qui s’est passé, et non pas en raison de calculs cyniques mais parce que c’est une véritable croyance collective. Bref, il y a une dimension religieuse dans la passion du foot. Peut-on parler encore de culture populaire ou est-ce autre chose qui, de la culture populaire,  n’a gardé que cette pseudo-religiosité ?

La sortie de Platini est absolument lamentable. Elle confirme  à quel point le pouvoir et la richesse finissent toujours par couper leurs  détenteurs − si intelligents soient-ils au départ − de tout sens  des  réalités[access capability= »lire_inedits »] et donc, à terme, de tout sens moral  (c’est d’ailleurs l’argument philosophique le plus puissant que je connaisse  en faveur d’une société sans classe).  Quant au Brésil, il est parfaitement exact  que le football − pour des raisons historiques − constitue un des éléments majeurs de son identité collective. La plupart des Brésiliens − et des Brésiliennes − apprennent dès le plus jeune âge à « lire » un match, comme les Espagnols une corrida, ou les Russes une partie d’échecs.  On peut donc effectivement parler − si on y tient  absolument − d’une véritable religion du football  propre  à ce pays. Sous réserve, bien entendu, de prendre le mot de « religion » dans son sens sociologique, c’est-à-dire pour désigner une forme de culture populaire  (dans « culture » il y a « culte ») qui a su progressivement se donner ses formes de théâtralité spécifiques (dont l’humour est  rarement absent), ses codes particuliers  et − c’est là le plus important − une mémoire collective partagée, avec ses héros, ses drames et ses exploits légendaires. Or c’est évidemment  l’aspect populaire de ces formes de « religiosité » qui choque  habituellement  l’élite culturelle. On imaginerait mal, en effet, le haut clergé intellectuel dénoncer  comme « aliénante » ou « bestiale » la prétention d’un Frédéric  Schlegel ou d’un  Théophile Gauthier à faire de l’art une religion. Et pourtant  les grandes cérémonies rituelles de ce Mondial de la bourgeoisie qu’est devenu le Festival de Cannes – cérémonies qui reposent entièrement sur cette mythologie romantique de l’artiste − donnent lieu, chaque année, à des débordements de « pseudo-religiosité » patricienne − le « Grand Journal » de Canal+ en est  l’expression caricaturale  − qui ne le cèdent  en rien à  ceux  du  public plébéien du stade Vélodrome.  Avec d’ailleurs  beaucoup moins de légitimité philosophique puisqu’il n’est pas rare  qu’un tel  festival  récompense  un réalisateur pour son seul conformisme politique, pratique qui serait naturellement inimaginable dans l’univers infiniment  plus exigeant du ballon rond (et rappelons, au passage, que  l’industrie du cinéma n’est pas moins soumise aux lois du capitalisme que celle du football).  Du coup, vous en venez  à  donner de  la lutte des travailleurs brésiliens une présentation très déformée. Car ce qui frappe, lorsqu’on prend la peine de lire attentivement les  revendications que ces travailleurs continuent de défendre  −  y compris pendant le déroulement du Mondial −  c’est, au contraire, leur singulière capacité  dialectique à lier leur passion toujours intacte  pour le  futebol d’arte à une critique impitoyable de la FIFA et de la dénaturation capitaliste  de  ce sport  (les  analyses  de Romario sont, de ce point de vue, un modèle du genre). Voilà qui confirme plutôt le jugement de Claudio Magris : « En cette époque dite de culture de masse, ce ne sont pas les masses qui manquent de culture mais plutôt les élites. Il est rare d’entendre dans un autobus des bourdes aussi monumentales que celles qu’on remarque à la télévision ou dans les journaux. »

Des bad boys aux boy-scouts : tout le monde, et nous aussi, s’est réjoui de la transformation miraculeuse des Bleus. Mais ne s’agit-il pas toujours d’un récit publicitaire concocté pour les médias et les sponsors, ­ ce qu’on appelle story-telling dans les gazettes branchées ?

Le battage médiatique indécent − et de nature à dégoûter du football n’importe quel aficionado −  auquel donnent systématiquement  lieu le Mondial et les prestations de l’équipe de France témoigne effectivement de l’incroyable puissance de récupération, comme on disait en Mai-68,  qui caractérise la société du Spectacle. Pour autant, peut-on sérieusement  prétendre que cette puissance est  devenue  telle qu’elle  permettrait désormais d’imposer à un public de connaisseurs  un simple « récit publicitaire  concocté par les médias et les sponsors » ? Si tel était le cas, il faudrait alors  admettre que la désaffection massive dont l’équipe de France de 2010  a longtemps été l’objet de la part de ce public − désaffection dont les sponsors ont d’ailleurs payé le prix − aurait été sciemment « concoctée » par ces sponsors  eux-mêmes !  J’ai, pour ma part, une hypothèse beaucoup plus simple et beaucoup  moins méprisante pour les gens ordinaires. Si le public populaire ne parvenait plus, depuis des années, à se reconnaître dans l’équipe de France entraînée par Domenech,  c’est avant tout, en effet, parce que cette équipe bafouait non seulement tous les principes du futebol d’arte − elle se montrait pathétiquement incapable de construire le moindre jeu de passes créatrices  orientées vers l’avant − mais également toutes ces vertus que les classes populaires tiennent encore en haute estime, comme le sens de l’effort et le refus de sacrifier l’esprit collectif au règne libéral du « chacun pour soi ». Et c’est justement, à l’inverse, parce que l’équipe aujourd’hui reprise en mains  par Didier Deschamps − une fois écartés les joueurs les moins aptes à incarner ces vertus − commence, depuis le match « fondateur »  contre l’Ukraine, à manifester un autre état  d’esprit, et donc  une autre  philosophie  du  jeu,  que le climat est en train de se réchauffer peu à peu entre les Bleus et leur public populaire. Et cette « transformation miraculeuse » (n’exagérons quand même pas !) doit, à l’évidence, beaucoup  plus aux leçons philosophiques  administrées  à  l’Europe tout entière  par le Barça de Pep  Guardiola  − tous les entraîneurs libéraux (ou « réalistes ») ont été contraints, parfois la mort dans l’âme, de tenir compte de cette renaissance spectaculaire du vieux passing game − que d’un quelconque  story-telling  directement mis au point  par Adidas, Sony ou Coca-Cola. Même si, comme toujours,  on peut  évidemment faire confiance  au système capitaliste  − et donc aux instances dirigeantes du football  mondial  − pour récupérer à  leur seul  profit  tout ce qui, dans ce sport, est susceptible de générer de la valeur d’échange – quitte, pour cela,  à en dénaturer profondément l’essence  originelle et à le couper définitivement  de ses racines populaires.

Beaucoup de gens s’identifient au club de leur ville mais, comme nous le rappelle chaque Coupe du monde ou d’Europe, les équipes nationales suscitent toujours une adhésion particulière, même chez ceux qui, entre deux tournois internationaux, ne s’intéressent pas à ce sport. Y voyez-vous la preuve de la pérennité des nations, au moins dans l’imaginaire des peuples, ou l’ultime simulacre d’un patriotisme définitivement éteint ?

Rappelons  d’abord que la notion d’identité − qu’elle soit régionale, nationale, européenne ou autre − n’a  strictement  aucun sens dans  le  cadre de la logique libérale  (sous ce rapport, le rejet par la gauche française du concept d’identité nationale est donc  parfaitement  cohérent).  Une société  libérale doit  toujours se définir, en effet, comme un simple agrégat contingent d’individus unis  par  leur seule acceptation contractuelle  des lois du marché autorégulé et de l’égalité juridique abstraite. Pour le reste peu importe, au fond, que ces individus ne possèdent aucune référence morale, culturelle ou historique commune ni même qu’ils ne parlent pas la même langue (c’était le sens de la formule de Margaret Thatcher selon laquelle « la société n’existe pas »). C’est  ce qui explique,  au passage,  le rôle central  que  joue  l’idéologie « multi-culturaliste » dans la reproduction idéologique du capitalisme. D’un point de vue libéral, il est en effet indispensable de renvoyer en permanence chaque communauté de fait à son ghetto culturel  d’origine −  que celui-ci  soit « ethnique », religieux ou autre −  afin que  tout  appel fédérateur  à  développer un minimum de valeurs morales et politiques communes puisse être aussitôt dénoncé comme « totalitaire », « national-nostalgique » ou « discriminant ». Il n’est pas besoin, bien sûr, d’avoir lu  l’œuvre intégrale de Durkheim et de Mauss pour comprendre que cette vision purement  contractualiste  de la société constitue un non-sens anthropologique absolu. Aucune société  digne de ce nom, surtout  si  elle se veut  démocratique,  ne peut  en effet  se passer d’un minimum de langage culturel commun, ne serait-ce que pour rendre possible un débat contradictoire permanent entre tous ses membres − et non une simple confrontation stérile de monologues « communautaires ».  Or, à partir du moment où  l’École n’a  plus  d’autre objectif réel  que de former la main-d’œuvre « compétitive » requise par le marché mondial (Victor Hugo n’étant plus qu’un dead white european male parmi d’autres), on peut compter sur les doigts de la main les formes de culture populaire partagées encore  capables de proposer une traduction plausible de ce sentiment d’appartenance à un monde commun sans lequel toute  société – pour reprendre la vieille formule des socialistes saint-simoniens – ne serait plus  qu’une « agrégation d’individus sans liens et n’ayant pour mobile que l’impulsion de l’égoïsme ». Il se trouve que l’univers traditionnel du football répond toujours à ces critères.  On ne doit donc pas s’étonner s’il reste un des seuls à pouvoir encore  offrir aux  catégories populaires − et particulièrement à celles qui sont issues de l’immigration − un véritable  langage commun  et donc la possibilité  de s’identifier  à une ville, une région ou un pays. On me dira que c’est là une base  philosophiquement très  mince  pour espérer  rassembler l’ensemble des classes populaires autour d’un programme politiquement émancipateur.  J’en suis parfaitement conscient !  Mais si, en plus − et au nom, précisément, de cette  idée  néo-puritaine  selon laquelle  le sport serait déjà  entièrement réductible  à sa dimension d’« opium du peuple » − on laisse le  système capitaliste poursuivre tranquillement  son travail de  dénaturation  méthodique  des valeurs  originelles  du  people’s game (c’est le nom que les prolétaires britanniques donnaient naguère au football), alors la possibilité de voir se constituer un tel « bloc historique » deviendra sans doute plus problématique encore. Il devrait aller de soi, en effet,  que ce n’est  pas en commençant  par  se couper du peuple −  un art dans lequel  l’extrême gauche moderne a toujours excellé et dont elle tire généralement toute sa fierté − que l’on pourra  favoriser l’avènement de cette société « libre, égalitaire et décente » qu’Orwell  appelait de ses vœux.  Mais peut-être, après tout,  avez-vous fini par  penser  − comme tant d’autres  −  qu’un peuple  qui peut  se passionner  pour des choses aussi futiles que  les dribbles de Leo Messi ou les offrandes  magiques d’Iniesta ou de Pirlo  ne  sera  jamais  assez  adulte pour se gouverner lui-même.  C’était déjà − bien avant l’extrême gauche contemporaine − la leçon fondamentale de Platon.[/access]

Que Jean-Claude Michéa se rassure : nous ne pensons rien de tel !

Un tombeau pour Nanard

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ami inconnu solitude

Il est impossible, en lisant le dernier livre de François Cérésa, Mon ami, cet inconnu, de ne pas penser au Feu Follet de Drieu et à ses codicilles couleur de ténèbres, L’adieu à Gonzague et La valise vide. Le tombeau pour l’ami suicidé est toujours un exercice délicat. Il faut savoir trouver un équilibre précaire entre les larmes retenues et le sourire crispé, la colère qui pointe derrière la nostalgie et la culpabilité de n’avoir pas su comprendre à temps. Le seul moyen est dans l’élégance. Celle de Cérésa est à la fois brutale et sensible, servie par un style un peu voyou de castagneur habitué aux fins de nuit arrosées où l’aube, à défaut d’arriver comme une rédemption, permettra au moins de continuer un jour de plus.

L’ami de Cérésa s’appelait Nanard. Nanard n’a pas triché avec le suicide contrairement à d’autres que l’auteur ne porte pas dans son cœur : « Je hais les désespérés qui meurent dans leur lit. Je hais les pessimistes qui vous assomment avec leur cynisme, leur Cioran, leur nihilisme. Toi, tu étais l’optimisme. L’optimisme inquiet, sombre, agité, qui ne tenait pas en place. Mais l’optimisme, le vrai. L’optimisme sans espoir. Celui qui n’emmerde personne avec ses aigreurs. Celui qui finit par franchir le pas. » Ce fut le cas pour Nanard. À 59 ans, il a tiré sa révérence volontairement, avec une corde.

Pour saisir la silhouette de Nanard, il faut remonter aux années 70, cette décennie qui ressemble de plus en plus pour ceux qui l’ont connue à une Atlantide dont les seuls souvenirs sont ceux des filles qui ont vieilli et des bistrots qui ont disparu. Une Atlantide confondant ses frontières avec un Saint-Germain-des-Prés qui brûlait ses derniers feux avant la mise aux normes spectaculaire-marchande : « On adorait ce quartier. Son église mérovingienne où sont enfermées les dalles funéraires de Descartes et Boileau, ses concerts de musique sacrée, son parfum de truffe noire. Seulement voilà : le drugstore, les Assassins, le père Petrov, le Twickenham, chez Dédé, les Saint-Pères ont fermé boutique. Saint-Germain des Prés est devenu Saint-Germain-des-Pieds. On avait en horreur la fripe. La fripe nous a taillés un costard. »

Nanard, Cérésa en dresse un portrait sans concession. C’est la rançon d’une sincérité écorchée par la mélancolie, cet autre nom du temps qui passe. Nanard, c’était des cils de jeunes filles et des manières de soudard, une propension à piquer les petites amies des copains et à vieillir à l’envers entre cent métiers différents, des histoires d’amours ratées, des plans tirés sur la comète des illusions perdues : « On est inconscient à vingt ans, toi tu l’es devenu en vieillissant ».

Il faut croire que Nanard était le seul à être vraiment sain d’esprit dans un monde malade puisque pour faire semblant d’y vivre, il lui a fallu tenir avec l’alcool à haute dose et la chimie anxiolytique, le Médoc et les médocs. Pourtant, les choses étaient bien parties, sous le signe du cinéma de Losey et des westerns italiens, de Nerval et du « Pénitencier » joué à guitare. Il faut croire, aussi, que cela ne suffisait pas.

Le pire, c’est qu’un ami suicidé est miroir impitoyable pour soi et pour l’époque. Cérésa ne se rate pas non plus : il parle de son cancer, de ses lâchetés, de ses indifférences sans pathos mais sans pitié. Après tout, lui a choisi de continuer dans ce monde-là où si l’on a pu discuter avec Blondin, Nucera, Boudard ou Jacques Laurent, où s’il y a eu des étés à l’Ile de Ré qui ressemblaient à un film de Michel Lang, il faut désormais se fader un réel qui se paume dans le virtuel avec pour contemporains « ces geeks, nerds et nolife qui carburent au Net pour tirer leur crampe. »

Mais quand on a terminé Mon ami, cet inconnu, on se dit tout de même qu’il fait bien de continuer, Cérésa. Sinon, la littérature y perdrait et la littérature, c’est tout ce qui nous reste, au bout du compte.

*Photo: SIMMONS BEN/SIPA.00151178_000148

My tailor is poor

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vince taylor rock

Être vedette, c’est être n°1 ; être une star, c’est être unique.  (1939-1991) fut unique un an et demi, grâce à sa tenue de scène en cuir noir – prise à Gene Vincent, le créateur de Be-Bop A Lula – ses chansons empruntées à Elvis, Gene, Lewis, Cochran : son déhanchement, inspiré d’Elvis. Mais cet anglais se faisant passer pour américain, débarqua dans une France qui ne s’y attendait pas, où la majorité de la population restait provinciale, donc conservatrice.

Dire qu’il fit scandale – alors qu’Eddie Barclay le faisait passer partout y compris dans un jeu télévisé, pensant naïvement vendre beaucoup de disques chantés en anglais – est l’exacte vérité. Je m’en souviens. J’y étais. Je le vis trois samedis de suite, en matinée, à l’Olympia (Hiver 61-62) où il passait en vedette après l’entracte. La vedette américaine était Henri Tisot, mais le samedi il était remplacé par André Aubert, futur Don Patillo.

Dès les premières mesures de Trouble (If you’re lookin’ for trouble / Si tu cherches des ennuis) où il tenait une chaîne dans une main, la moitié de la salle foutait le camp. En vedette anglaise passait Rosalie Dubois (Parce qu’un air d’accordéon). Quatre ans plus tard, je chante dans un cabaret “rive gauche” où elle passe en vedette. Je le lui rappelle. Elle répond : “J’vais t’dire : sa version de Be-Bop A Lula est supérieure à celle de Gene”. Son jeu de scène ? Point n’est besoin de le décrire. Il suffit de visionner ses deux scopitones Shakin’ all over et Twenty flight rock sur Youtube. Johnny, penaud, va se rhabiller.

Le livre de Fabrice Gaignault[1. Vies et mort de Vince Taylor, Fayard] m’a déçu. Il s’inscrit dans une ligne de biographies débouchant sur une chute ressassée : Elvis trop gros ; Marylin trop névrosée, etc. Comme dit John Ford : “Dans l’Ouest, c’est la légende qu’on imprime”. Il y a suffisamment de vraie légende chez Vince. Il compose un classique du rock : Brand new cadillac (un groupe français prendra ce nom) et David Bowie crée un album et une chanson inspirés de Vince : Ziggy Stardust. Vince fut fabuleux l’espace d’un instant. Les ragots ne m’intéressent pas. Rien ne les prouve (Vince plongeur dans un restaurant, etc.). Le drame de Vince ne fut pas la drogue et l’alcool mais d’être limité, de ne pas pouvoir évoluer musicalement même s’il chanta Mack the knife et L’Homme à la moto -chanson d’origine américaine, en fait. La moindre des choses quand on écrit sur un chanteur, c’est de fournir une discographie, voire une filmographie (Le Temps de la fureur d’Henri Calef, court-métrage). Je conseille plutôt La Belle histoire des groupes de rock français [2. de Jean Chalvidant et Henvé Mouvet, Lanore, 2001] et, à paraître en septembre, Vince Taylor n’existe pas, roman graphique de Maxime Schmitt [3. L’Olivier]

Photo: D.R.

France-Algérie : la balle et la bête

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foot algerie drapeau

Slimane Zeghidour est grand reporter, essayiste, rédacteur en chef à TV5 MONDE. Il a publié, entre autres, L’Algérie en couleurs, photos d’appelés 1954-1962, éditions Les Arènes, 2011.

Causeur. Que vous inspirent les incidents − pudiquement qualifiés par la presse de « débordements » − qui ont suivi les matches de la sélection algérienne en Coupe du monde de football, notamment à Lyon, à Lille et à Provins ?

 Slimane Zeghidour. Ces événements – qu’il ne faut pas exagérer, il s’agit quand même d’une petite minorité ! −  m’ont rappelé les exaspérants incendies de voitures qui gâchent nos fêtes du nouvel an depuis des années… Hélas, la violence est liée au football, et les supporters algériens n’en ont pas le monopole. Faut-il rappeler les horreurs des hooligans britanniques qui jalonnent les annales du foot européen ?

Mais les récents incidents ont ceci de particulier qu’ils mettent en cause des citoyens français, nés de parents ou de grands-parents algériens, qui brandissent des drapeaux vert-blanc-rouge  en plein Paris, Lyon ou Marseille. Autrement dit, on sort du phénomène sportif ou criminel pour entrer dans la sphère politique. Quand ils voient certains de leurs concitoyens défiler avec le drapeau algérien, beaucoup de Français ont le sentiment de ne plus être chez eux…[access capability= »lire_inedits »]

 Bien sûr. Il suffirait, pourtant, de revisiter l’histoire de la France en Algérie et des Algériens en France pour découvrir non point un prétendu désir d’humilier la France, mais l’inconfort de jeunes ballottés entre deux « pays siamois » trop imbriqués, que rien ne sépare encore vraiment, pas même la mer, ce qui les aiderait à faire un choix sans appel pour ici ou pour là-bas − quand bien même, au fond, ils ont choisi d’être ici. Deux siècles de concubinage franco-algérien ont mêlé jusqu’au vertige les destins des deux peuples. Mais tout cela se passe au niveau de l’imaginaire. Dans la vie concrète, c’est plutôt le contraire : le fossé entre les Algériens et les Français d’origine algérienne ne cesse de se creuser.

Justement, quels liens entretiennent les Français d’origine algérienne avec le pays d’origine de leurs parents ou grands-parents ?

 Assez ténus, à vrai dire, et cet éloignement inexorable expliquerait leur focalisation sur le drapeau. Cet écart entre, d’un côté, la dimension identitaire, les liens affectifs des Français d’origine algérienne, et de l’autre côté, une distance physique croissante, sont la source des tensions exprimées par les débordements auxquels vous faites allusion. Pour comprendre, regardons les autres pays du Maghreb. Le Maroc et la Tunisie ont ouvert des banques en France pour leurs ressortissants, qui y organisent des salons de l’immobilier. En revanche, l’État algérien n’a rien fait de concret pour entretenir le lien avec de ses enfants avec le « bled ». De même, selon les rapports de la Banque mondiale, les Marocains, dont la diaspora en France est nettement moins nombreuse, transfèrent trois fois plus d’argent vers leur pays d’origine que les Algériens…

 Et la presse algérienne semble être gênée vis-à-vis de ces supporters-là…

 Dans la presse algérienne, on lit plus que de la gêne : de l’exaspération et du rejet pur et simple ! En parcourant les quotidiens francophones algérois, on découvre des éditos qui n’y vont pas avec le dos de la cuillère, n’hésitant pas à traiter de « racaille » ceux qui poussent la muflerie jusqu’à se comporter en « mauvais gagnants » et « gâchent la fête »de tout un pays. Le crime absolu.[/access]

*Photo: Pixxmixx/Pixathlon/SIPA.00687337_000008

 

Berry Story

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berry chateau region

À l’heure où les départements attendent le jugement dernier. Immolés sur l’autel de la compétitivité et de la folie des grandeurs. Prendre la défense de nos provinces relève d’un acte de résistance, nécessaire à la survie de notre Nation. Futile et réactionnaire diront ceux qui ont vendu leur âme au monde sans règles et sans frontières. Mais, face au découpage de notre territoire en régions absurdes aux mains d’insipides potentats locaux, je m’enorgueillis de vanter, une fois de plus, les trésors du Berry, en particulier les grandes heures du Cher Nord. Ma cartographie intime autrement plus vibrante qu’un conglomérat admistrativo-défaillant. Que nos amis de l’Indre se rassurent, cette préférence n’enlève rien aux splendeurs de la Brenne ou à l’ensorcellement diabolique du Boischaut.

Cet été encore, les médias, à l’exception de Causeur, ignoreront superbement les richesses qui se trouvent à deux cents kilomètres de Paris, de la Route Jacques Cœur aux coteaux du Sancerrois. Nous avons fini par nous habituer à cet ostracisme-là, nous les bannis de la République. Comme je l’ai déjà écrit, le berrichon n’aime pas faire de la retape. Il est très mauvais vendeur. Il laisse le temps décider pour lui, même s’il doit en mourir. Le berrichon va jusqu’à se féliciter que les touristes désertent en masse son coin de verdure, que ces corniauds aillent se dorer la couenne ailleurs. Le berrichon est comme ça, fataliste et bourru, réservé et provocateur. Et pourtant que la campagne berrichonne, sous le soleil de juillet et d’août, est belle. Elle sent le pain d’épices. On dirait qu’elle a fait un pacte avec le silence. Les paysages semblent somnoler alors que la nature gronde. Il suffit de s’arrêter sur le bas-côté, d’emprunter un chemin, de longer un bois pour entendre ce foisonnement intérieur. L’or des blés coupés illumine cet eldorado rural. La chaleur s’abat sur les champs en pleine journée et fige le décor dans sa vérité nue.

Vous entrez alors dans ce Berry secret par une de ces innombrables départementales, artères vitales qui irriguent des centaines de communes, et vous êtes happé par ce monde parallèle. Votre œil ne subit plus aucune agression. Il s’accommode de légers vallonnements, de ce nuancier qui court du vert pâle à l’ocre. Un clocher à l’horizon retient votre rétine. Une ferme prend son aise, étire ses granges, avoue sa prospérité. Dans un précédent article, j’avais évoqué les rues pavées du Vieux Bourges, propices aux baisers volés et les hauteurs de la Cathédrale Saint-Etienne, vigie des Marais, gardienne des jardins de l’archevêché. Selon moi, la Capitale du Berry exhale son charme provincial à l’automne. Un jour, près de la Place Georges Sand, sous une pluie fine d’octobre, j’ai vu ou cru voir la silhouette de Fanny Ardant. Elle me souriait.

L’été, je vous conseille d’autres contrées plus sauvages. Comme le Château de Pesselières à Jalognes (près de Sancerre) et son parc romantique. Le travail de restauration de la bâtisse, la présence d’un labyrinthe en charmille, la création d’un potager millimétré, et cet espace immense, cet appel de la forêt, ces réminiscences du Grand Meaulnes. Vous êtes libre de fouler les hautes herbes, de vous perdre sous cette tonnelle de buis tricentenaires. L’esprit de Pesselières ne vous quittera plus. Au cœur de l’hiver, dans la brume des villes, vous vous souviendrez de ces allées d’ombres et de lumières. Pour ceux que la nature déprime, je vous propose une autre visite, industrielle celle-ci, au Musée Rétromécanique de Vailly-sur-Sauldre, à quelques kilomètres de là, dans le Pays fort. Nos campagnes, jadis, employaient des milliers d’ouvriers : Facel Vega dans l’Eure-et-Loir, Vespa ACMA à Fourchambault (Nièvre) ou encore plusieurs marques de tracteurs « made in  Vierzon », capitale du machinisme agricole français d’antan.

Vous serez accueilli dans ce musée par un homme au savoir livresque, qui convoque dans sa conversation, l’Aga Khan, Maurice Thorez, Pierre Daninos ou Charles Pozzi. Cet homme-là qui porte le bleu comme d’autres le costume en seconde peau sait tout sur les moyens de locomotion. Des carrossiers d’avant-guerre aux populaires d’après-guerre, il vous fait voyager dans le temps. Que ce soit Berry côté jardin ou Berry côté garage, cette province réserve bien d’autres surprises. Venez pas trop nombreux quand même !

*Sipa: APESTEGUY/SIPA.SIPAUSA30051288_000029

 

 

La Turquie à l’heure de Zola?

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Germinal acquiert une seconde vie en Turquie. Quatre étudiantes endeuillées depuis la mort de leurs pères dans la catastrophe de la mine « Soma » en mai 2014 peuvent être reconnaissantes envers Emile Zola.  Pour rappel, Soma est une mine du sud-ouest du pays qui s’était effondrée, prenant au piège des centaines d’ouvriers et provoquant un tel traumatisme dans la société turque que fut décrété un deuil national de trois jours.

L’un des éditeurs de la version turque du roman de Zola, Yordam Kitap, avait après l’accident annoncé son intention d’allouer l’ensemble des revenus engendrés par la vente du livre au financement de la scolarité des enfants des 301 travailleurs ayant laissé la vie à Soma. Un geste bienveillant mais aussi politique, qui permet aux dirigeants de la maison d’édition de se joindre aux contestations anti-Erdogan, que d’aucuns pointaient du doigt comme premier responsable de la tragédie, pour n’avoir pas su améliorer les conditions de travail dans les mines du pays. Les représentants de l’éditeur indiquent en effet que « la démarche est naturelle, car dans le fond, les travailleurs des mines turques ont des conditions de travail proche des protagonistes de Germinal ».

La contestation contre ces conditions de travail indignes avait entraîné ici et là des heurts entre policiers et manifestants. Des allégations jugées sans fondement par le pouvoir, Erdogan allant même jusqu’à déclarer à l’époque que « les accidents de travail arrivent partout dans le monde » (sic) avant de se raviser quelque jours plus tard, commentant la mise en examen du directeur de la mine et ses adjoints en promettant un « plan d’action » pour améliorer la sécurité dans les mines. Une attitude de pompier pyromane selon certains observateurs qui rappellent que son gouvernement a privatisé l’exploitation minière dans le pays.

Toujours est-il que la maison d’édition a communiqué en début de semaine sur son initiative en révélant avoir déjà récolté suffisamment de fonds pour financer trois années entières de scolarité pour quatre étudiantes.

Reste à savoir si sous une éventuelle présidence Erdogan, on aura toujours le loisir d’étudier Zola à l’Université.

Justice des mineurs : De Charybde en Taubira!

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clement meric justice

clement meric justice

Il est dommage que le président de la République fasse tellement confiance à Christiane Taubira, ou qu’il ait tellement peur d’elle, que la justice et ses réformes lui demeurent totalement étrangères.

Certes ce pourrait être une forme de sagesse de ne pas intervenir dans un domaine qu’on maîtrise mal mais à condition qu’on ne laisse pas la bride sur l’esprit à un ministre dont le seul carburant est l’entêtement idéologique.

Mais, après tout, pourquoi s’arrêterait-elle sur le chemin du désastre puisque personne ne s’oppose à elle et que les velléités d’opposition de Manuel Valls ont fondu comme neige au soleil ?

Après une loi calamiteuse sur les majeurs, une future réforme sur la justice des mineurs qui, réformant l’ordonnance de 1945, va amplifier la mansuétude éducative et élargir aux majeurs de 18 à 21 ans les règles et les principes aujourd’hui fortement contestés de la spécificité pénale appliquée aux jeunes transgresseurs de 13 à 18 ans.

Il paraît que l’inspirateur de Christiane Taubira en l’occurrence serait Pierre Joxe. On peut respecter ce dernier sans considérer pour autant que son nouveau métier d’avocat spécialisé dans la défense des mineurs le qualifierait plus que la réalité pour servir de base à une réflexion politique pourtant nécessaire.

Les tribunaux correctionnels pour les mineurs de 16 à 18 ans, excellente initiative de la présidence Sarkozy, ont été supprimés et il apparaît qu’il n’est plus rare de voir des garçons ou des filles de moins de 13 ans commettre des infractions.

S’il était parfaitement légitime d’opérer une remise à plat de l’ordonnance de 1945, le paradoxe est d’aggraver son caractère inadapté en refusant de tirer les leçons d’une évolution faisant apparaître une délinquance de plus en plus précoce et de plus en plus violente (Le Figaro).

Il n’est pas honteux, au regard de l’humanisme, de souligner cette banalité sociologique que le mineur d’aujourd’hui, dans sa réalité et ses comportements, n’a plus rien à voir avec l’adolescent abstrait de l’optimisme républicain.

L’innovation principale de ce projet – j’ai déjà évoqué l’élargissement déplorable et l’abolition regrettable – se rapportera à la césure du procès qui deviendrait la norme pour la justice des mineurs : déclaration de culpabilité et instance civile puis bien plus tard sanction. Cette fausse bonne idée aura pour effet de battre en brèche l’obligation admise par tous de faire connaître précisément et rapidement ce qu’il aura à subir au mineur incriminé. Ce délai d’attente sera, sur ce plan, catastrophique, laissant la bureaucratie compliquer la justice et la psychologie des jeunes transgresseurs vivre comme une absolution cette culpabilité décrétée mais sans impact répressif.

Comment ne pas ressentir devant ces démarches qui prennent tout à l’envers l’impression que ce pouvoir se veut délibérément sourd et que, s’abandonnant à une fuite en avant suicidaire pour la société, il cultive son petit jardin dogmatique et irénique seulement pour se faire plaisir ? Après lui, le déluge en matière de justice !

Ou alors serait-ce une propension à la contradiction poussée jusqu’à l’absurde ? Parfois je me dis que peindre la société, le réel, le peuple, ses attentes et ses peurs, en rose, serait le meilleur moyen pour inciter le pouvoir à prendre enfin au tragique ce qui crève les yeux de chacun dans sa quotidienneté ? Il prétend tellement fuir les évidences qu’il conviendrait de les dénaturer pour le convaincre.

Affligeant de devoir en arriver là, de Charybde en Taubira !

Gaza : la rue arabe s’enflamme dans les villes françaises

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gaza france israel

Lyon, Toulouse, Lille, Marseille, Strasbourg : des dizaines de milliers de personnes ont battu le pavé des principales villes françaises pour manifester leur colère contre les bombardements de l’armée israélienne sur les bases de lancement de roquettes du Hamas à Gaza. Ces manifestations dépassent, par leur ampleur, les rassemblements récemment organisés par les associations militantes pro-palestiniennes, visant à promouvoir le boycott des produits israéliens. Les réseaux sociaux ont fonctionné à plein régime pour mobiliser les musulmans de France dont la sensibilité anti-israélienne est exacerbée en ce mois de Ramadan. Car il ne faut pas se cacher derrière son petit doigt : ces défilés peuvent être qualifiés de communautaristes, car ils rassemblent presqu’exclusivement des personnes issues de la diversité, en particulier de sa composante arabo-musulmane. Pour s’en persuader, il suffit de regarder les vidéos de ces manifestations postées sur le site islamiste Islam et info.

Celle concernant le rassemblement de Lyon est particulièrement parlante. Le défilé, dont le nombre de participants fait l’objet d’une estimation très proche de la police et des organisateurs (5500 et 6000 personnes), a été filmé  presque de bout en bout lors de son arrivée sur la place Bellecour : les  personnes – comment dire ?- ne pouvant exciper d’une ascendance sud-méditerranéenne sont en nombre infime, malgré la liste impressionnante des organisations militantes non communautaristes qui avaient appelé à participer à cette manifestation. On pourra noter aussi la présence de femmes revêtues du niqab, défiant la loi interdisant cet accoutrement dans l’espace public.  À Toulouse, la manif s’est dispersée aux cris de Allahou akbar, et de très nombreuses oriflammes du Hamas et du Hezbollah étaient agitées.

Curieusement, ces manifestations n’ont pas fait l’objet dans la presse de gauche de comptes rendus à la mesure de l’ampleur de cette mobilisation. Mediapart les a, pour l’instant, totalement passées sous silence, alors que l’on sait l’organe d’Edwy Plenel à l’écoute du moindre frémissement de la contestation des masses populaires. Serait-il embarrassé par le caractère trop évidemment ethnique de cette mobilisation ? Mercredi 16 juillet, un appel à une grande manifestation parisienne a été lancé par un collectif d’organisations où l’on trouve tous les suspects habituels : PCF, NPA, MRAP, Parti de Gauche, Ligue des droits de l’homme, UNEF pour crier face au Palais-Bourbon « Israël assassin ! Hollande complice ! » . Il sera intéressant de voir si la gauche de la gauche française est capable de mobiliser ses troupes au-delà de la mouvance franco-islamiste. Il semble qu’en dépit des louables efforts du Monde, de Libé et de France Télévisions pour donner de l’affrontement actuel entre Israël et le Hamas une image outrageusement biaisée, la capacité d’indignation de l’honnête homme ou femme de gauche hexagonal(e) ne démarre plus au quart de tour sur ce sujet. On  commence à s’interroger, dans ces milieux, sur les responsabilités ultimes pour les victimes civiles de l’opération « Barrière protectrice ».

On n’en est pas encore au constat fait par le bureau de Jérusalem de l’ARD, la principale chaîne publique allemande, affirmant que les dirigeants du Hamas utilisent sciemment et cyniquement la population de Gaza comme boucliers humains, pendant qu’eux-mêmes se terrent dans des abris sécurisés. Mais on sent comme un malaise… La misérable tentative de la propagande islamiste de faire passer des photos horribles prises naguère en Syrie ou en Irak pour des clichés d’actualité saisis à Gaza a lamentablement échoué. Seuls, chez nous, une fraction de la population reste inaccessible au doute. Ce n’est pas de bon augure.

*Photo :  NICOLAS MESSYASZ/SIPA. 00688336_000009. 

Abécédaire Allemagne-Argentine

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argentine allemagne coupe du monde

argentine allemagne coupe du monde

A : Première lettre de l’alphabet et initiale commune de l’Allemagne et de l’Argentine. Ces deux sélections se sont opposées deux fois déjà en finale. En 1986, où l’Argentine l’emporta contre l’Allemagne de l’Ouest (3-2) et en 1990 où l’Allemagne en cours de réunification prit sa revanche (1/0).

Ayrault (Jean-Marc) :  Ex-Premier ministre, essentiellement connu pour sa maîtrise de la langue de Goethe.

Battiston (Patrick) : Tombé au champ d’honneur face à l’Allemagne à Séville en 1982. Il fut percuté alors par un monstre qui mâchait négligemment un chewing-gum, et qui occupait – hasard fatal – le poste de gardien de but de la sélection allemande.

Beckenbauer (Franz) : Surnommé le Kaiser. Légende vivante du football allemand. Transformateur du concept de « libéro » qui n’a rien à voir avec les idées de Guillaume Nicoulaud. Il s’agit d’un joueur dont la mission était à l’origine de couvrir les autres défenseurs car dépourvu de marquage d’attaquant adverse. Beckenbauer fit évoluer le rôle du libéro en en le transformant en atout offensif. Vainqueur de la coupe du monde 1974 en tant que joueur et celle de 1990 en tant que sélectionneur, il est aussi l’inventeur du joueur dépourvu de sourire.

Brehme (Andréas) : Défenseur latéral gauche allemand et protagoniste des deux finales Allemagne-Argentine. Spécialiste des coups de pied arrêtés, c’est lui qui inscrivit sur pénalty le but vainqueur en 1990. Il est connu en France pour avoir éliminé – d’un coup franc direct vicieux – à lui seul la sélection nationale la plus douée depuis Clovis, qui venait d’éliminer le Brésil dans un match de légende.

Burruchaga (Jorge) : Adjoint de Dieu (voir entrée éponyme) dans l’équipe d’Argentine en 1986. Porteur d’eau essentiel, il passa la plus grande partie de sa carrière en France, à Nantes et à Valenciennes. Il y enchaîna les blessures aux genoux (trois opérations des ligaments croisés, pas moins) et se retrouva mêlé dans la célèbre affaire OM-VA. Cette malchance n’efface cependant pas le fait qu’il fut l’auteur du troisième but argentin en finale contre la RFA en 1986 (3/2), entrant à jamais dans la légende du football argentin.

David Luiz (Moreira Marinho) : Attaquant allemand. Son jeu sans ballon fit merveille en demi-finale de la coupe du monde 2014 contre le Brésil.

Dieu (main de) : Grâce à elle, l’Argentine ouvrit la marque contre l’Angleterre en quart de finale de la coupe du monde 1986, quatre ans après la victoire des sujets de Sa Majesté dans la guerre des Malouines. Certains mauvais esprits persistent à penser qu’il y a un lien entre les deux évènements. Ce but illicite fut néanmoins accordé par l’arbitre tunisien Ali Bennaceur, garagiste de son état (DR Thierry Roland). Le propriétaire de la main n’en resta pas là puisqu’il dribbla ensuite toute l’équipe des inventeurs du football avant de marquer ce qu’on surnomme parfois « le but du siècle ».

France : Victime historique favorite des teutons.

Gimenez (Christian) : Tueurs de gabians légendaire à Marseille. Argentin, malgré eux.

Heinze (Gabriel) : Allemand de nom, l’ancien défenseur du PSG et de Manchester United était un formidable joueur vanté pour sa « grinta ». Mais ça, c’était avant de finir sa carrière à l’OM. Traitre.

Italie : Pays organisateur de la dernière coupe du monde gagnée par l’Allemagne. C’était en 1990 et c’était contre l’Argentine.

Kempès (Mario) : Buteur et vedette de l’équipe de l’Argentine en 1978. Il inscrivit cette année-là six buts dont deux en finale contre les Pays-Bas.

Klinsmann (Jürgen) : Attaquant allemand, vainqueur de la coupe du monde 1990. Personnification de l’Allemand sympa. Vous pouviez lui confier votre voiture, votre maison, votre chien, vos enfants. Mais pas votre femme, car en plus il est beau, ce con. Tellement sympa qu’il a joué à Monaco. Actuellement sélectionneur de la sélection des Etats-Unis.

Lavezzi (Ezequiel) : El Pocho, surnommé « El pochtron » par quelques esprits taquins. Un super joueur, derrière le fêtard.

Lineker (Gary) : Footballeur anglais, auteur de la célèbre phrase « Le football est un sport qui se joue à onze contre onze, mais à la fin c’est toujours l’Allemagne qui gagne »  en bon français, force est de lui donner raison.

Maradona (Diego Armando) : voir Dieu.

Messi (Leo) : fils de Dieu

Matthäus (Lothar) : Capitaine de la sélection allemande victorieuse de 1990, il était déjà titulaire dans l’équipe défaite quatre ans plus tôt. Son caractère volcanique en faisait un camarade de vestiaire plutôt remuant.

Merkel (Angela) : Femme la plus puissante du monde, incarnation de la Deutsche qualität, expulseuse d’espions US, elle est la première supportrice de l’équipe allemande. Même habillée comme l’As de pique, elle garde la classe mondiale, ce qui la distingue de François Hollande, qui même avec ses nouvelles lunettes danoises, conserve la classe corrézienne. Sa toute-puissance n’empêche toutefois pas que circulent sur internet des photos de sa période naturiste, ce qui prouve que nous sommes tous très peu de chose.

Mexique : Pays organisateur de la dernière coupe du monde gagnée par l’Argentine. C’était 1986 et c’était contre la RFA.

Müller (Gerd, Dieter, Hansi, Ludwig, Thomas, etc.) : Il y a souvent un Müller dans la sélection allemande, mais toutefois moins que des Lee dans les équipes coréennes (DR Thierry Roland).

Neymar : L’idole de tout un pays lors de cette Coupe du Monde 2014. Le destin (ou plutôt Zuniga) ne lui a pas permis d’écrire sa légende jusqu’au bout.

Pays-Bas : Victime expiatoire. De l’Allemagne en 1974 et de l’Argentine en 1978 (et en 2014, désormais).

Passarella (Daniel) : Libéro (voir Beckenbauer) de l’équipe argentine victorieuse de coupe du monde 1978 en tant que titulaire et celle de 1986 en tant que remplaçant. Il fut ensuite sélectionneur et ne marqua les esprits qu’en interdisant à ces joueurs le port des cheveux longs.

Schumacher (Harald) : Monstre (voir Battiston).

Trezeguet (David) : Franco-argentin, buteur de légende, et symbole de la victoire française à l’Euro 2000. Les Argentins le regretteront toujours mais ils ont pris leur revanche avec Higuain (franco-argentin qui devrait jouer ce soir).

Videla (Jorge Rafael, Général) : Dictateur militaire de l’Argentine au moment où le pays organise la coupe du monde en 1978. Sa présence au pouvoir provoqua le boycott de la compétition par Johann Cruijff, le « Hollandais volant ». On peut raisonnablement penser que la présence de ce dernier aurait permis la victoire de sa sélection en finale contre l’équipe du dictateur, forçant ce dernier à assister à la défaite de son équipe. Au lieu de quoi, Videla triompha. Comme quoi, les boycotts…

Völler (Rudi) : Alter-ego de Jürgen Klinsmann (voir Klinsmann) au sein de l’attaque allemande en 1990. Filou des surfaces, on ne lui confierait ni sa voiture, ni sa maison, ni ses enfants et encore moins sa femme, bien qu’il ne soit pas très beau. Tellement filou qu’il fut recruté par Bernard Tapie à Marseille.

 

Futebol d’arte contre futebol de resultados?

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jean claude michea football
Jean-Claude Michéa

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Le texte ci-dessous n’est pas un « entretien » au sens classique du terme. Jean-Claude Michéa a accepté de répondre à quatre questions. Qu’il en soit remercié. Cependant, nous n’avons pu lui faire part de nos objections à ses réponses… Ce sera pour la poursuite de ce dialogue !

Causeur. Pour des milliards de gens, le football n’est pas un sport mais un spectacle qui génère d’énormes profits et suscite une immense ferveur populaire. Et avec la marchandisation vient la corruption : le Qatar achète le Mondial 2022, Platini lui-même est soupçonné. Dans le monde entier, des peuples adulent des hommes-sandwiches milliardaires, sans parler des hooligans et de la violence entre supporteurs. Est-ce que cela ne remet pas en cause toutes vos analyses sur l’incompatibilité anthropologique qu’il y aurait entre les valeurs du peuple et celle du marché ? Le football n’est-il pas la preuve que la pulsion de jouissance qui est le moteur du capitalisme est très équitablement partagée ?  Y a-t-il vraiment plus de common decency dans ces foules vociférantes que chez les mercenaires qu’elles admirent ? Après tout, « le pain et  les jeux », ça marche depuis toujours, non ?

Jean-Claude Michéa. N’étant pas journaliste, je suis évidemment incapable  de savoir ce que pensent  réellement  des « milliards de gens ».  En revanche, votre  idée  selon laquelle le football cesserait d’être un sport  dès lors qu’il devient  un  spectacle  me  laisse perplexe.  Est-ce à dire,  par exemple,  que les spectateurs que leur passion  conduit  à fréquenter les salles d’opéra − il leur arrive d’ailleurs aussi, à l’occasion, de siffler le spectacle offert − seraient, pour cette simple raison, définitivement étrangers à l’art lyrique ? Mais peut-être entendiez-vous seulement  prendre  le mot « spectacle » dans  son sens debordien − « le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image » − et désigner ainsi le système des effets profondément aliénants et mystificateurs que la marchandisation du monde induit effectivement  sur la totalité  de la vie humaine.  Votre question aurait alors un sens précis. Le problème,  c’est qu’elle revient, du coup, à m’opposer ma propre thèse ! Mes textes sur le football ont toujours eu pour objectif, en effet, de montrer que  la colonisation croissante de ce sport  par la logique libérale − l’« arrêt Bosman » en a été l’un des moments-clés − ne peut conduire qu’à en dénaturer progressivement l’essence populaire, jusqu’à affecter  aujourd’hui  la philosophie du jeu elle-même. Telle, du moins,  qu’elle avait pris naissance dans le passing game des clubs ouvriers et écossais des années 1870, et telle qu’elle avait été transmise, notamment à travers l’apport décisif de Jimmy Hogan, au merveilleux football autrichien des années 1930, puis hongrois des années 1950 (son nom devrait être écrit « en lettres d’or dans l’histoire de notre football » − disait de lui le théoricien du « football socialiste », Gusztàv Sebes). S’il subsiste, malgré tout,  une différence évidente  entre nos deux points de vue, c’est donc d’abord parce qu’à l’instar du dernier Debord,  vous semblez croire que l’emprise du libéralisme sur la vie humaine  est  déjà devenue totale  et qu’en conséquence  la  grande  majorité du public populaire aurait  accepté depuis longtemps cet effacement du beau jeu au profit du  seul calcul − les Brésiliens opposent le futebol d’arte et le futebol de resultados − qui est au cœur du « football libéral ». Or jusqu’ici − et quelle que soit l’ampleur des transformations déjà opérées −  rien ne permet encore, pour quelqu’un qui observe la chose de l’intérieur, de valider sérieusement  cette thèse.  Il faut donc  plutôt  chercher les raisons  de votre pessimisme radical  du côté  de cette curieuse  vision du public populaire − ces « foules vociférantes » travaillées par la « pulsion de jouissance » − que vous avez visiblement empruntée aux sermons habituels  de l’extrême  gauche néo-puritaine  sur  l’« idéologie sportive »  (« le foot, c’est la guerre, les frontières et les hurlements bestiaux de prolétaires avinés »). Vision à la Cabu  qui ne constitue  pourtant  qu’une reprise à peine voilée des doléances de la bourgeoisie de Deauville  devant l’invasion de « ses » plages, durant l’été 1936,  par ces  nouveaux  « congés payés »  bruyants,  sales  et − comme il se doit −  dépourvus de toute common decency.  Il est vrai qu’on trouvait déjà des descriptions identiques  du public plébéien dans les imprécations répétées  de Tertullien et des Pères de l’Église contre les jeux  et les  distractions populaires de leur époque. Comme quoi, en effet, « ça marche depuis toujours » !

En attendant, au Brésil, la Coupe du monde semble avoir étouffé la lutte sociale. Tout le monde s’est offusqué que Michel Platini demande aux syndicats de « faire un effort » et d’attendre un mois pour faire la grève, mais dans les faits, c’est ce qui s’est passé, et non pas en raison de calculs cyniques mais parce que c’est une véritable croyance collective. Bref, il y a une dimension religieuse dans la passion du foot. Peut-on parler encore de culture populaire ou est-ce autre chose qui, de la culture populaire,  n’a gardé que cette pseudo-religiosité ?

La sortie de Platini est absolument lamentable. Elle confirme  à quel point le pouvoir et la richesse finissent toujours par couper leurs  détenteurs − si intelligents soient-ils au départ − de tout sens  des  réalités[access capability= »lire_inedits »] et donc, à terme, de tout sens moral  (c’est d’ailleurs l’argument philosophique le plus puissant que je connaisse  en faveur d’une société sans classe).  Quant au Brésil, il est parfaitement exact  que le football − pour des raisons historiques − constitue un des éléments majeurs de son identité collective. La plupart des Brésiliens − et des Brésiliennes − apprennent dès le plus jeune âge à « lire » un match, comme les Espagnols une corrida, ou les Russes une partie d’échecs.  On peut donc effectivement parler − si on y tient  absolument − d’une véritable religion du football  propre  à ce pays. Sous réserve, bien entendu, de prendre le mot de « religion » dans son sens sociologique, c’est-à-dire pour désigner une forme de culture populaire  (dans « culture » il y a « culte ») qui a su progressivement se donner ses formes de théâtralité spécifiques (dont l’humour est  rarement absent), ses codes particuliers  et − c’est là le plus important − une mémoire collective partagée, avec ses héros, ses drames et ses exploits légendaires. Or c’est évidemment  l’aspect populaire de ces formes de « religiosité » qui choque  habituellement  l’élite culturelle. On imaginerait mal, en effet, le haut clergé intellectuel dénoncer  comme « aliénante » ou « bestiale » la prétention d’un Frédéric  Schlegel ou d’un  Théophile Gauthier à faire de l’art une religion. Et pourtant  les grandes cérémonies rituelles de ce Mondial de la bourgeoisie qu’est devenu le Festival de Cannes – cérémonies qui reposent entièrement sur cette mythologie romantique de l’artiste − donnent lieu, chaque année, à des débordements de « pseudo-religiosité » patricienne − le « Grand Journal » de Canal+ en est  l’expression caricaturale  − qui ne le cèdent  en rien à  ceux  du  public plébéien du stade Vélodrome.  Avec d’ailleurs  beaucoup moins de légitimité philosophique puisqu’il n’est pas rare  qu’un tel  festival  récompense  un réalisateur pour son seul conformisme politique, pratique qui serait naturellement inimaginable dans l’univers infiniment  plus exigeant du ballon rond (et rappelons, au passage, que  l’industrie du cinéma n’est pas moins soumise aux lois du capitalisme que celle du football).  Du coup, vous en venez  à  donner de  la lutte des travailleurs brésiliens une présentation très déformée. Car ce qui frappe, lorsqu’on prend la peine de lire attentivement les  revendications que ces travailleurs continuent de défendre  −  y compris pendant le déroulement du Mondial −  c’est, au contraire, leur singulière capacité  dialectique à lier leur passion toujours intacte  pour le  futebol d’arte à une critique impitoyable de la FIFA et de la dénaturation capitaliste  de  ce sport  (les  analyses  de Romario sont, de ce point de vue, un modèle du genre). Voilà qui confirme plutôt le jugement de Claudio Magris : « En cette époque dite de culture de masse, ce ne sont pas les masses qui manquent de culture mais plutôt les élites. Il est rare d’entendre dans un autobus des bourdes aussi monumentales que celles qu’on remarque à la télévision ou dans les journaux. »

Des bad boys aux boy-scouts : tout le monde, et nous aussi, s’est réjoui de la transformation miraculeuse des Bleus. Mais ne s’agit-il pas toujours d’un récit publicitaire concocté pour les médias et les sponsors, ­ ce qu’on appelle story-telling dans les gazettes branchées ?

Le battage médiatique indécent − et de nature à dégoûter du football n’importe quel aficionado −  auquel donnent systématiquement  lieu le Mondial et les prestations de l’équipe de France témoigne effectivement de l’incroyable puissance de récupération, comme on disait en Mai-68,  qui caractérise la société du Spectacle. Pour autant, peut-on sérieusement  prétendre que cette puissance est  devenue  telle qu’elle  permettrait désormais d’imposer à un public de connaisseurs  un simple « récit publicitaire  concocté par les médias et les sponsors » ? Si tel était le cas, il faudrait alors  admettre que la désaffection massive dont l’équipe de France de 2010  a longtemps été l’objet de la part de ce public − désaffection dont les sponsors ont d’ailleurs payé le prix − aurait été sciemment « concoctée » par ces sponsors  eux-mêmes !  J’ai, pour ma part, une hypothèse beaucoup plus simple et beaucoup  moins méprisante pour les gens ordinaires. Si le public populaire ne parvenait plus, depuis des années, à se reconnaître dans l’équipe de France entraînée par Domenech,  c’est avant tout, en effet, parce que cette équipe bafouait non seulement tous les principes du futebol d’arte − elle se montrait pathétiquement incapable de construire le moindre jeu de passes créatrices  orientées vers l’avant − mais également toutes ces vertus que les classes populaires tiennent encore en haute estime, comme le sens de l’effort et le refus de sacrifier l’esprit collectif au règne libéral du « chacun pour soi ». Et c’est justement, à l’inverse, parce que l’équipe aujourd’hui reprise en mains  par Didier Deschamps − une fois écartés les joueurs les moins aptes à incarner ces vertus − commence, depuis le match « fondateur »  contre l’Ukraine, à manifester un autre état  d’esprit, et donc  une autre  philosophie  du  jeu,  que le climat est en train de se réchauffer peu à peu entre les Bleus et leur public populaire. Et cette « transformation miraculeuse » (n’exagérons quand même pas !) doit, à l’évidence, beaucoup  plus aux leçons philosophiques  administrées  à  l’Europe tout entière  par le Barça de Pep  Guardiola  − tous les entraîneurs libéraux (ou « réalistes ») ont été contraints, parfois la mort dans l’âme, de tenir compte de cette renaissance spectaculaire du vieux passing game − que d’un quelconque  story-telling  directement mis au point  par Adidas, Sony ou Coca-Cola. Même si, comme toujours,  on peut  évidemment faire confiance  au système capitaliste  − et donc aux instances dirigeantes du football  mondial  − pour récupérer à  leur seul  profit  tout ce qui, dans ce sport, est susceptible de générer de la valeur d’échange – quitte, pour cela,  à en dénaturer profondément l’essence  originelle et à le couper définitivement  de ses racines populaires.

Beaucoup de gens s’identifient au club de leur ville mais, comme nous le rappelle chaque Coupe du monde ou d’Europe, les équipes nationales suscitent toujours une adhésion particulière, même chez ceux qui, entre deux tournois internationaux, ne s’intéressent pas à ce sport. Y voyez-vous la preuve de la pérennité des nations, au moins dans l’imaginaire des peuples, ou l’ultime simulacre d’un patriotisme définitivement éteint ?

Rappelons  d’abord que la notion d’identité − qu’elle soit régionale, nationale, européenne ou autre − n’a  strictement  aucun sens dans  le  cadre de la logique libérale  (sous ce rapport, le rejet par la gauche française du concept d’identité nationale est donc  parfaitement  cohérent).  Une société  libérale doit  toujours se définir, en effet, comme un simple agrégat contingent d’individus unis  par  leur seule acceptation contractuelle  des lois du marché autorégulé et de l’égalité juridique abstraite. Pour le reste peu importe, au fond, que ces individus ne possèdent aucune référence morale, culturelle ou historique commune ni même qu’ils ne parlent pas la même langue (c’était le sens de la formule de Margaret Thatcher selon laquelle « la société n’existe pas »). C’est  ce qui explique,  au passage,  le rôle central  que  joue  l’idéologie « multi-culturaliste » dans la reproduction idéologique du capitalisme. D’un point de vue libéral, il est en effet indispensable de renvoyer en permanence chaque communauté de fait à son ghetto culturel  d’origine −  que celui-ci  soit « ethnique », religieux ou autre −  afin que  tout  appel fédérateur  à  développer un minimum de valeurs morales et politiques communes puisse être aussitôt dénoncé comme « totalitaire », « national-nostalgique » ou « discriminant ». Il n’est pas besoin, bien sûr, d’avoir lu  l’œuvre intégrale de Durkheim et de Mauss pour comprendre que cette vision purement  contractualiste  de la société constitue un non-sens anthropologique absolu. Aucune société  digne de ce nom, surtout  si  elle se veut  démocratique,  ne peut  en effet  se passer d’un minimum de langage culturel commun, ne serait-ce que pour rendre possible un débat contradictoire permanent entre tous ses membres − et non une simple confrontation stérile de monologues « communautaires ».  Or, à partir du moment où  l’École n’a  plus  d’autre objectif réel  que de former la main-d’œuvre « compétitive » requise par le marché mondial (Victor Hugo n’étant plus qu’un dead white european male parmi d’autres), on peut compter sur les doigts de la main les formes de culture populaire partagées encore  capables de proposer une traduction plausible de ce sentiment d’appartenance à un monde commun sans lequel toute  société – pour reprendre la vieille formule des socialistes saint-simoniens – ne serait plus  qu’une « agrégation d’individus sans liens et n’ayant pour mobile que l’impulsion de l’égoïsme ». Il se trouve que l’univers traditionnel du football répond toujours à ces critères.  On ne doit donc pas s’étonner s’il reste un des seuls à pouvoir encore  offrir aux  catégories populaires − et particulièrement à celles qui sont issues de l’immigration − un véritable  langage commun  et donc la possibilité  de s’identifier  à une ville, une région ou un pays. On me dira que c’est là une base  philosophiquement très  mince  pour espérer  rassembler l’ensemble des classes populaires autour d’un programme politiquement émancipateur.  J’en suis parfaitement conscient !  Mais si, en plus − et au nom, précisément, de cette  idée  néo-puritaine  selon laquelle  le sport serait déjà  entièrement réductible  à sa dimension d’« opium du peuple » − on laisse le  système capitaliste poursuivre tranquillement  son travail de  dénaturation  méthodique  des valeurs  originelles  du  people’s game (c’est le nom que les prolétaires britanniques donnaient naguère au football), alors la possibilité de voir se constituer un tel « bloc historique » deviendra sans doute plus problématique encore. Il devrait aller de soi, en effet,  que ce n’est  pas en commençant  par  se couper du peuple −  un art dans lequel  l’extrême gauche moderne a toujours excellé et dont elle tire généralement toute sa fierté − que l’on pourra  favoriser l’avènement de cette société « libre, égalitaire et décente » qu’Orwell  appelait de ses vœux.  Mais peut-être, après tout,  avez-vous fini par  penser  − comme tant d’autres  −  qu’un peuple  qui peut  se passionner  pour des choses aussi futiles que  les dribbles de Leo Messi ou les offrandes  magiques d’Iniesta ou de Pirlo  ne  sera  jamais  assez  adulte pour se gouverner lui-même.  C’était déjà − bien avant l’extrême gauche contemporaine − la leçon fondamentale de Platon.[/access]

Que Jean-Claude Michéa se rassure : nous ne pensons rien de tel !

Un tombeau pour Nanard

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ami inconnu solitude

ami inconnu solitude

Il est impossible, en lisant le dernier livre de François Cérésa, Mon ami, cet inconnu, de ne pas penser au Feu Follet de Drieu et à ses codicilles couleur de ténèbres, L’adieu à Gonzague et La valise vide. Le tombeau pour l’ami suicidé est toujours un exercice délicat. Il faut savoir trouver un équilibre précaire entre les larmes retenues et le sourire crispé, la colère qui pointe derrière la nostalgie et la culpabilité de n’avoir pas su comprendre à temps. Le seul moyen est dans l’élégance. Celle de Cérésa est à la fois brutale et sensible, servie par un style un peu voyou de castagneur habitué aux fins de nuit arrosées où l’aube, à défaut d’arriver comme une rédemption, permettra au moins de continuer un jour de plus.

L’ami de Cérésa s’appelait Nanard. Nanard n’a pas triché avec le suicide contrairement à d’autres que l’auteur ne porte pas dans son cœur : « Je hais les désespérés qui meurent dans leur lit. Je hais les pessimistes qui vous assomment avec leur cynisme, leur Cioran, leur nihilisme. Toi, tu étais l’optimisme. L’optimisme inquiet, sombre, agité, qui ne tenait pas en place. Mais l’optimisme, le vrai. L’optimisme sans espoir. Celui qui n’emmerde personne avec ses aigreurs. Celui qui finit par franchir le pas. » Ce fut le cas pour Nanard. À 59 ans, il a tiré sa révérence volontairement, avec une corde.

Pour saisir la silhouette de Nanard, il faut remonter aux années 70, cette décennie qui ressemble de plus en plus pour ceux qui l’ont connue à une Atlantide dont les seuls souvenirs sont ceux des filles qui ont vieilli et des bistrots qui ont disparu. Une Atlantide confondant ses frontières avec un Saint-Germain-des-Prés qui brûlait ses derniers feux avant la mise aux normes spectaculaire-marchande : « On adorait ce quartier. Son église mérovingienne où sont enfermées les dalles funéraires de Descartes et Boileau, ses concerts de musique sacrée, son parfum de truffe noire. Seulement voilà : le drugstore, les Assassins, le père Petrov, le Twickenham, chez Dédé, les Saint-Pères ont fermé boutique. Saint-Germain des Prés est devenu Saint-Germain-des-Pieds. On avait en horreur la fripe. La fripe nous a taillés un costard. »

Nanard, Cérésa en dresse un portrait sans concession. C’est la rançon d’une sincérité écorchée par la mélancolie, cet autre nom du temps qui passe. Nanard, c’était des cils de jeunes filles et des manières de soudard, une propension à piquer les petites amies des copains et à vieillir à l’envers entre cent métiers différents, des histoires d’amours ratées, des plans tirés sur la comète des illusions perdues : « On est inconscient à vingt ans, toi tu l’es devenu en vieillissant ».

Il faut croire que Nanard était le seul à être vraiment sain d’esprit dans un monde malade puisque pour faire semblant d’y vivre, il lui a fallu tenir avec l’alcool à haute dose et la chimie anxiolytique, le Médoc et les médocs. Pourtant, les choses étaient bien parties, sous le signe du cinéma de Losey et des westerns italiens, de Nerval et du « Pénitencier » joué à guitare. Il faut croire, aussi, que cela ne suffisait pas.

Le pire, c’est qu’un ami suicidé est miroir impitoyable pour soi et pour l’époque. Cérésa ne se rate pas non plus : il parle de son cancer, de ses lâchetés, de ses indifférences sans pathos mais sans pitié. Après tout, lui a choisi de continuer dans ce monde-là où si l’on a pu discuter avec Blondin, Nucera, Boudard ou Jacques Laurent, où s’il y a eu des étés à l’Ile de Ré qui ressemblaient à un film de Michel Lang, il faut désormais se fader un réel qui se paume dans le virtuel avec pour contemporains « ces geeks, nerds et nolife qui carburent au Net pour tirer leur crampe. »

Mais quand on a terminé Mon ami, cet inconnu, on se dit tout de même qu’il fait bien de continuer, Cérésa. Sinon, la littérature y perdrait et la littérature, c’est tout ce qui nous reste, au bout du compte.

*Photo: SIMMONS BEN/SIPA.00151178_000148

My tailor is poor

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vince taylor rock

vince taylor rock

Être vedette, c’est être n°1 ; être une star, c’est être unique.  (1939-1991) fut unique un an et demi, grâce à sa tenue de scène en cuir noir – prise à Gene Vincent, le créateur de Be-Bop A Lula – ses chansons empruntées à Elvis, Gene, Lewis, Cochran : son déhanchement, inspiré d’Elvis. Mais cet anglais se faisant passer pour américain, débarqua dans une France qui ne s’y attendait pas, où la majorité de la population restait provinciale, donc conservatrice.

Dire qu’il fit scandale – alors qu’Eddie Barclay le faisait passer partout y compris dans un jeu télévisé, pensant naïvement vendre beaucoup de disques chantés en anglais – est l’exacte vérité. Je m’en souviens. J’y étais. Je le vis trois samedis de suite, en matinée, à l’Olympia (Hiver 61-62) où il passait en vedette après l’entracte. La vedette américaine était Henri Tisot, mais le samedi il était remplacé par André Aubert, futur Don Patillo.

Dès les premières mesures de Trouble (If you’re lookin’ for trouble / Si tu cherches des ennuis) où il tenait une chaîne dans une main, la moitié de la salle foutait le camp. En vedette anglaise passait Rosalie Dubois (Parce qu’un air d’accordéon). Quatre ans plus tard, je chante dans un cabaret “rive gauche” où elle passe en vedette. Je le lui rappelle. Elle répond : “J’vais t’dire : sa version de Be-Bop A Lula est supérieure à celle de Gene”. Son jeu de scène ? Point n’est besoin de le décrire. Il suffit de visionner ses deux scopitones Shakin’ all over et Twenty flight rock sur Youtube. Johnny, penaud, va se rhabiller.

Le livre de Fabrice Gaignault[1. Vies et mort de Vince Taylor, Fayard] m’a déçu. Il s’inscrit dans une ligne de biographies débouchant sur une chute ressassée : Elvis trop gros ; Marylin trop névrosée, etc. Comme dit John Ford : “Dans l’Ouest, c’est la légende qu’on imprime”. Il y a suffisamment de vraie légende chez Vince. Il compose un classique du rock : Brand new cadillac (un groupe français prendra ce nom) et David Bowie crée un album et une chanson inspirés de Vince : Ziggy Stardust. Vince fut fabuleux l’espace d’un instant. Les ragots ne m’intéressent pas. Rien ne les prouve (Vince plongeur dans un restaurant, etc.). Le drame de Vince ne fut pas la drogue et l’alcool mais d’être limité, de ne pas pouvoir évoluer musicalement même s’il chanta Mack the knife et L’Homme à la moto -chanson d’origine américaine, en fait. La moindre des choses quand on écrit sur un chanteur, c’est de fournir une discographie, voire une filmographie (Le Temps de la fureur d’Henri Calef, court-métrage). Je conseille plutôt La Belle histoire des groupes de rock français [2. de Jean Chalvidant et Henvé Mouvet, Lanore, 2001] et, à paraître en septembre, Vince Taylor n’existe pas, roman graphique de Maxime Schmitt [3. L’Olivier]

Photo: D.R.

France-Algérie : la balle et la bête

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foot algerie drapeau

foot algerie drapeau

Slimane Zeghidour est grand reporter, essayiste, rédacteur en chef à TV5 MONDE. Il a publié, entre autres, L’Algérie en couleurs, photos d’appelés 1954-1962, éditions Les Arènes, 2011.

Causeur. Que vous inspirent les incidents − pudiquement qualifiés par la presse de « débordements » − qui ont suivi les matches de la sélection algérienne en Coupe du monde de football, notamment à Lyon, à Lille et à Provins ?

 Slimane Zeghidour. Ces événements – qu’il ne faut pas exagérer, il s’agit quand même d’une petite minorité ! −  m’ont rappelé les exaspérants incendies de voitures qui gâchent nos fêtes du nouvel an depuis des années… Hélas, la violence est liée au football, et les supporters algériens n’en ont pas le monopole. Faut-il rappeler les horreurs des hooligans britanniques qui jalonnent les annales du foot européen ?

Mais les récents incidents ont ceci de particulier qu’ils mettent en cause des citoyens français, nés de parents ou de grands-parents algériens, qui brandissent des drapeaux vert-blanc-rouge  en plein Paris, Lyon ou Marseille. Autrement dit, on sort du phénomène sportif ou criminel pour entrer dans la sphère politique. Quand ils voient certains de leurs concitoyens défiler avec le drapeau algérien, beaucoup de Français ont le sentiment de ne plus être chez eux…[access capability= »lire_inedits »]

 Bien sûr. Il suffirait, pourtant, de revisiter l’histoire de la France en Algérie et des Algériens en France pour découvrir non point un prétendu désir d’humilier la France, mais l’inconfort de jeunes ballottés entre deux « pays siamois » trop imbriqués, que rien ne sépare encore vraiment, pas même la mer, ce qui les aiderait à faire un choix sans appel pour ici ou pour là-bas − quand bien même, au fond, ils ont choisi d’être ici. Deux siècles de concubinage franco-algérien ont mêlé jusqu’au vertige les destins des deux peuples. Mais tout cela se passe au niveau de l’imaginaire. Dans la vie concrète, c’est plutôt le contraire : le fossé entre les Algériens et les Français d’origine algérienne ne cesse de se creuser.

Justement, quels liens entretiennent les Français d’origine algérienne avec le pays d’origine de leurs parents ou grands-parents ?

 Assez ténus, à vrai dire, et cet éloignement inexorable expliquerait leur focalisation sur le drapeau. Cet écart entre, d’un côté, la dimension identitaire, les liens affectifs des Français d’origine algérienne, et de l’autre côté, une distance physique croissante, sont la source des tensions exprimées par les débordements auxquels vous faites allusion. Pour comprendre, regardons les autres pays du Maghreb. Le Maroc et la Tunisie ont ouvert des banques en France pour leurs ressortissants, qui y organisent des salons de l’immobilier. En revanche, l’État algérien n’a rien fait de concret pour entretenir le lien avec de ses enfants avec le « bled ». De même, selon les rapports de la Banque mondiale, les Marocains, dont la diaspora en France est nettement moins nombreuse, transfèrent trois fois plus d’argent vers leur pays d’origine que les Algériens…

 Et la presse algérienne semble être gênée vis-à-vis de ces supporters-là…

 Dans la presse algérienne, on lit plus que de la gêne : de l’exaspération et du rejet pur et simple ! En parcourant les quotidiens francophones algérois, on découvre des éditos qui n’y vont pas avec le dos de la cuillère, n’hésitant pas à traiter de « racaille » ceux qui poussent la muflerie jusqu’à se comporter en « mauvais gagnants » et « gâchent la fête »de tout un pays. Le crime absolu.[/access]

*Photo: Pixxmixx/Pixathlon/SIPA.00687337_000008

 

Berry Story

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berry chateau region

berry chateau region

À l’heure où les départements attendent le jugement dernier. Immolés sur l’autel de la compétitivité et de la folie des grandeurs. Prendre la défense de nos provinces relève d’un acte de résistance, nécessaire à la survie de notre Nation. Futile et réactionnaire diront ceux qui ont vendu leur âme au monde sans règles et sans frontières. Mais, face au découpage de notre territoire en régions absurdes aux mains d’insipides potentats locaux, je m’enorgueillis de vanter, une fois de plus, les trésors du Berry, en particulier les grandes heures du Cher Nord. Ma cartographie intime autrement plus vibrante qu’un conglomérat admistrativo-défaillant. Que nos amis de l’Indre se rassurent, cette préférence n’enlève rien aux splendeurs de la Brenne ou à l’ensorcellement diabolique du Boischaut.

Cet été encore, les médias, à l’exception de Causeur, ignoreront superbement les richesses qui se trouvent à deux cents kilomètres de Paris, de la Route Jacques Cœur aux coteaux du Sancerrois. Nous avons fini par nous habituer à cet ostracisme-là, nous les bannis de la République. Comme je l’ai déjà écrit, le berrichon n’aime pas faire de la retape. Il est très mauvais vendeur. Il laisse le temps décider pour lui, même s’il doit en mourir. Le berrichon va jusqu’à se féliciter que les touristes désertent en masse son coin de verdure, que ces corniauds aillent se dorer la couenne ailleurs. Le berrichon est comme ça, fataliste et bourru, réservé et provocateur. Et pourtant que la campagne berrichonne, sous le soleil de juillet et d’août, est belle. Elle sent le pain d’épices. On dirait qu’elle a fait un pacte avec le silence. Les paysages semblent somnoler alors que la nature gronde. Il suffit de s’arrêter sur le bas-côté, d’emprunter un chemin, de longer un bois pour entendre ce foisonnement intérieur. L’or des blés coupés illumine cet eldorado rural. La chaleur s’abat sur les champs en pleine journée et fige le décor dans sa vérité nue.

Vous entrez alors dans ce Berry secret par une de ces innombrables départementales, artères vitales qui irriguent des centaines de communes, et vous êtes happé par ce monde parallèle. Votre œil ne subit plus aucune agression. Il s’accommode de légers vallonnements, de ce nuancier qui court du vert pâle à l’ocre. Un clocher à l’horizon retient votre rétine. Une ferme prend son aise, étire ses granges, avoue sa prospérité. Dans un précédent article, j’avais évoqué les rues pavées du Vieux Bourges, propices aux baisers volés et les hauteurs de la Cathédrale Saint-Etienne, vigie des Marais, gardienne des jardins de l’archevêché. Selon moi, la Capitale du Berry exhale son charme provincial à l’automne. Un jour, près de la Place Georges Sand, sous une pluie fine d’octobre, j’ai vu ou cru voir la silhouette de Fanny Ardant. Elle me souriait.

L’été, je vous conseille d’autres contrées plus sauvages. Comme le Château de Pesselières à Jalognes (près de Sancerre) et son parc romantique. Le travail de restauration de la bâtisse, la présence d’un labyrinthe en charmille, la création d’un potager millimétré, et cet espace immense, cet appel de la forêt, ces réminiscences du Grand Meaulnes. Vous êtes libre de fouler les hautes herbes, de vous perdre sous cette tonnelle de buis tricentenaires. L’esprit de Pesselières ne vous quittera plus. Au cœur de l’hiver, dans la brume des villes, vous vous souviendrez de ces allées d’ombres et de lumières. Pour ceux que la nature déprime, je vous propose une autre visite, industrielle celle-ci, au Musée Rétromécanique de Vailly-sur-Sauldre, à quelques kilomètres de là, dans le Pays fort. Nos campagnes, jadis, employaient des milliers d’ouvriers : Facel Vega dans l’Eure-et-Loir, Vespa ACMA à Fourchambault (Nièvre) ou encore plusieurs marques de tracteurs « made in  Vierzon », capitale du machinisme agricole français d’antan.

Vous serez accueilli dans ce musée par un homme au savoir livresque, qui convoque dans sa conversation, l’Aga Khan, Maurice Thorez, Pierre Daninos ou Charles Pozzi. Cet homme-là qui porte le bleu comme d’autres le costume en seconde peau sait tout sur les moyens de locomotion. Des carrossiers d’avant-guerre aux populaires d’après-guerre, il vous fait voyager dans le temps. Que ce soit Berry côté jardin ou Berry côté garage, cette province réserve bien d’autres surprises. Venez pas trop nombreux quand même !

*Sipa: APESTEGUY/SIPA.SIPAUSA30051288_000029