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Au nom de l’antisionisme…

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barbes gaza sarcelles

Une fois de plus, le conflit israélo-palestinien s’invite dans la politique française. Alors que l’opération terrestre de Tsahal se poursuit à Gaza, les incidents se multiplient dans l’hexagone à l’occasion des manifestations pro-palestiniennes. Au nom de l’antisionisme, on assiège les synagogues sans se contenter de mimer des quenelles mais en faisant le coup de poing.

Les bombardements israéliens à Gaza on fait près de trois cent morts jusqu’à présent, selon les chiffres relayés par les grands médias. L’Etat juif mène une politique qu’il justifie au nom de sa sécurité mais que l’on peut trouver tout simplement suicidaire à long terme, en plus d’être particulièrement coûteuse en vies humaines. On peut aussi pointer du doigt, à l’inverse, les responsabilités du Hamas qui a refusé la proposition égyptienne de cessez-le-feu, démontrant de plus en plus clairement que ses seules possibilités d’existence résident dans la guerre et la poursuite de la guerre.

Mais ce ne sont pas d’Israël et de Gaza dont parlent les manifestations pro-palestiniennes en France, comme celle que les autorités ont vainement tenté d’interdire à Paris ce week-end, mais du climat délétère engendré par un communautarisme obsessionnel que tous les dénis de réel ne sauraient masquer. Au nom de l’antisionisme, samedi, les manifestants pro-palestiniens se sont attaqués à la synagogue de la rue de la Roquette la semaine dernière et ils ont transformé Barbès en champ de bataille en dépit des mises en garde d’un gouvernement dont on ne sait s’il pèche par impuissance, aveuglement ou calcul. Un article du Monde relate les faits avec cet angélisme qui est devenu la marque de fabrique de tous les amis du désastre : « Rémi, 26 ans, est venu en voisin. Sensibilisé à la cause, il se dit un peu perturbé par ces slogans religieux mais précise qu’ils restent minoritaires. A la manifestation de dimanche dernier il dit n’avoir entendu aucune phrase antisémite : «  De toute façon la régulation se fait automatiquement, les gens ne laisseraient pas faire ça. » La présence du NPA dans le cortège le rassure : « Ça agit comme un parapluie politique. Il y a des associations aussi. »

On a vu de quelle manière le « parapluie politique » a servi hier. On voit encore comment la « régulation automatique » a fonctionné ce samedi : un quartier mis à sac et des scènes d’émeutes qui se sont poursuivis jusque tard dans la soirée, l’article ne dit pas si tous les voisins du brave Rémi ont été aussi « sensibilisés » que lui à l’occasion de cette démonstration de force. On a pu voir aussi à Sarcelles s’organiser hier, dans un souci de conciliation sans doute, une manifestation de soutien aux Palestiniens devant la gare de Garges-Sarcelles (Val-d’Oise) et un rassemblement pro-israélien organisé simultanément et au même endroit par la Ligue de défense juive (LDJ). En dépit de l’interdiction des deux manifestations, de nouveaux affrontements n’ont pas manqué de se produire entre forces de l’ordre et manifestants ayant sans doute un peu trop forcé sur la sensibilisation.

Près de trois cent morts depuis le début du bras de fer entre Israël et le Hamas, c’est une tragédie, pas un alibi. C’est pourtant ce à quoi se réduit en France le conflit israélo-palestinien, devenu prétexte, pour la collection d’excités qui ont déferlé à Bastille ou à Barbès, à faire étalage de leur envie d’en découdre avec le pays dans lequel ils vivent, au nom d’une fraternité fantasmée avec un peuple dont ils ignorent tout. La colère des imbéciles envahira le monde, prophétisait le visionnaire Bernanos. Elle a envahi à nouveau les rues de Paris ce samedi. Cette colère-là n’a rien à voir avec Gaza. Elle révèle simplement le malaise profond que le sociologue Paul Yonnet évoquait il y a vingt ans déjà dans un ouvrage[1. Paul Yonnet. Voyage au centre du malaise français. Gallimard. 1990.] qui lui avait valu la vindicte de tous les prophètes autoproclamés de la religion du multikulti. Et les imbéciles en colère crachent aujourd’hui avec joie au visage des imbéciles qui ont institué la culture de la repentance et la condescendance antiraciste en religion d’Etat. Si Stéphane Hessel était encore de ce monde, contemplerait-il encore avec bienveillance ces « indignés » qui basculent aujourd’hui avec ferveur dans le romantisme djhadiste ?

Le plus triste peut-être est que le tiers-mondisme à la sauce 2014, qui se réinvente avec l’obsession antisioniste, ignore toujours avec autant de ferveur le monde qui l’entoure. Il ne s’agit même pas tant de la compassion sélective, qui fait oublier les 270 personnes exécutées en une journée par l’EIIL en Syrie ou les chrétiens d’Irak qui fuient les massacres et les persécutions à Mossoul, que d’aveuglement géopolitique.

Tandis que la politique mondiale ne se lit en France qu’à travers le prisme du conflit israélo-palestinien, un avion de ligne civil avec 298 passagers à son bord est abattu en Ukraine et l’Europe, prise en tenaille entre les angoisses stratégiques américaines et le réveil russe, redécouvre avec un peu d’incrédulité qu’elle possède des frontières. Le violent conflit qui redémarre au Proche-Orient, sans qu’il semble possible d’y trouver une issue, semble cependant focaliser une fois de plus toutes les passions et rejeter les Français dans cette passion de la guerre civile par procuration, cette fois largement aggravée par les tensions ethniques dont les responsables politiques et les grands médias sont forcés de constater la réalité : celle d’une partie de la jeunesse immigrée qui fait sécession et rejette de plus en plus violemment les douces promesses du vivre-ensemble. Entre la montée en puissance du djihadisme français et l’onde de choc provoquée par l’intervention israélienne à Gaza, le réveil est terrible pour une classe politique qui a entretenu par complaisance et stratégie électoraliste les tensions qui se muent peu à peu en conflits ouverts.

La France, éternellement empêtrée dans ses élans universels, quelquefois pour le meilleur et aujourd’hui surtout pour le pire, impuissante ou seulement peu désireuse de réaffirmer et de protéger sa singularité culturelle, ne semble plus capable de se préserver des rancœurs communautaristes qui n’ont d’autre issue que la guerre de tous contre tous.

*Photo :  Thibault Camus/AP/SIPA. AP21599761_0000010. 

Petites bouchées froides

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morsi freres musulmans ramadan

Jeudi 3 juillet 2014-5 ramadan 1435

5h35. Le hasard m’a mis devant ces deux phrases de Kostas Axelos : « Quelque part et quoi qu’il se passe, nous ne cessons d’“être” des étrangers. Sans qu’il y ait une vraie patrie dont nous serions éloignés ou exilés. » (in Réponses énigmatiques, Paris, Minuit, 2005, p. 37-38.)

Ce n’est pas la première fois que je rencontre ce nom, ce nom musical, ce nom qui chante, ce nom qui a bu le soleil jusqu’à l’ivresse au point de s’exiler volontairement à Paris. Kostas Axelos, directeur de la revue Arguments chez Minuit, puis de la collection portant le même nom, a été l’éditeur de quelques-uns de mes penseurs de prédilection, Jaspers, Marcuse, Bataille et Blanchot.

Alma est une séductrice-née. Lorsqu’elle a rencontré M.-D. S., elle a minaudé à coup de larmes et de petits gémissements, enfonçant la tête dans l’épaule de sa maman et refusant de tourner le regard en sa direction. Après la rupture du jeûne, je suis allé la chercher et là, miracle, elle lui a fait des bisous et, pendant un quart d’heure, elle a fait semblant d’être sage comme une image, après quoi, bas les masques, et place aux matouseries !

Travaillé avec M.-D. S. jusqu’à huit heures du matin. Rythme fou fait de sauts, de gambades, de désaccords et d’harmonie… Reprise du travail au réveil, même s’il a dormi moins que moi. Mais, moi, je jeûne ! L’excuse !

Dans les Cahiers de Cioran, je tombe sur cette note : « 3 juillet [1965]. Suicide d’Henry Magnan. Je l’avais vu il y a huit jours. Un être exquis et assommant, comme on n’en trouve que parmi les alcooliques. La boisson rehaussait ses qualités et ses défauts. Au point où il en était, il n’avait pas d’autre issue. »

Je savais que Magnan était le journaliste qui avait découvert Gainsbourg. Qui s’en souvient aujourd’hui ? Beaucoup sûrement, mais pas assez… Cela fait un an aujourd’hui que le Maréchal Sissi et l’armée égyptienne ont débarrassé le pays de ce fléau nommé Morsi. Les frères assassins ont dû gesticuler, mais en vain. C’est tant mieux ainsi, les islamistes n’étant pas dignes de la démocratie, qu’ils utilisent pour arriver au pouvoir et qu’ils abolissent par la suite. Regardez ce qui se passe en Palestine depuis que le Hamas est à la tête du pays… Le peuple palestinien souffre, tandis que les officiels profitent. Le sur-place tue les uns et fait l’affaire des autres. Il faut que ça change, mais comment ?

Vendredi 4 juillet 2014-6 ramadan 1435

J’ignore ce qui s’est passé, à quel moment cela a eu lieu ni comment le dialogue a pris court et s’est transformé en engueulade. Je ne comprends pas. M.-D. S était fatigué et de mauvaise humeur, et moi allergique à un certain nombre de sujets, notamment le moralisme de pacotille que l’on peut tenir, que l’on croit tenir impunément parce qu’on est tout simplement en Tunisie et que l’on pense savoir ce que les autres ignorent, ou parce que l’on se croit plus avisé ou futé ou malin que les autres… Je ne dis pas les choses à mi-mots. Moi-même, je cherche à comprendre, je tâtonne et cela se lit… J’y verrai sûrement plus clair dans les jours à venir.

18h20. C’est la deuxième période du match entre les Bleus et l’Allemagne. Ces derniers mènent par un but à zéro, but marqué à la 12e minute de la première mi-temps. Je ne sens pas cette partie. J’ai comme un mauvais pressentiment.

Pressentiment légitime. Défaite de la France. Je suis triste, si triste que, sans y croire, je note : « À chaque jour suffit sa peine », vu que la journée a mal commencé. P… d’Independance Day ! — Il faut bien, selon la logique ambiante, se rabattre sur quelqu’un et dire que c’est de sa faute…

Lu sur Facebook : « Monsieur l’ambassadeur des USA à Tunis désolée de décliner votre invitation à l’occasion du 4 juillet car je n’ai pas le Coeur à déguster les petits fours de votre buffet payés sur le compte des 3 milliards exigés par votre état en dédommagement des dégâts causés par les salafistes à votre ambassade, ces salafistes créés par votre état qui a fabriqué Oussama ben Laden. Cette somme sera déduite de nos écoles et hôpitaux publics c’est à dire aux pauvres de mon pays. À bon entendeur salut. Pr. S* c* [sic] »

Cela va de soi, les excités et les thuriféraires ont applaudi des deux mains, louant le courage, la dignité et jusqu’à « la virilité féminine » de la dame. Certes… Mais je voudrais placer un bémol : pourquoi Son Excellence a-t-il invité ou fait inviter cette dame, lui qui a le fichier le plus complet du pays en matière de pro et d’antiaméricains ? C’est que la dame était une habituée des festivités de l’Independance Day et si elle a aujourd’hui changé d’avis, ne croyez surtout pas que c’est par calcul, afféterie ou machiavélisme, en vue des élections à venir…

Henri Roorda, que j’ai découvert il y a un an grâce à Ma vie et autres trahisons de l’ami Jaccard, écrit pour mon plus grand plaisir : « C’EST évident : le Grand Mécanicien n’a pas construit ma petite machine intérieure avec beaucoup de soin. Il a oublié d’y mettre le régulateur. Cela explique les mouvements désordonnés de mon âme. Il m’était impossible de ressembler à ces êtres prudents, patients et prévoyants qui dès l’âge de vingt ans font des provisions pour leurs vieux jours. Pour moi, la vie normale c’est la vie joyeuse. L’individu déraisonnable que je suis ne veut pas tenir compte de toutes les données du grand problème. Je n’étais pas fait pour vivre dans un monde où l’on doit consacrer sa jeunesse à la préparation de sa vieillesse. » — Contrairement à cette dame, je ne dirai pas « à bon entendeur salut », mais À MAUVAIS ENTENDEUR, LA GUERRE !

Samedi 5 juillet 2014-7 ramadan 1435

À Hammam-Sousse. Ce qui m’étonne chaque fois que je revois des connaissances ou de vieux amis perdus de vue depuis quelque temps, c’est la chaleur de leur accueil et leur aptitude à avoir de mes nouvelles. C’est drôle et bizarre, mais ils s’intéressent à moi, à ce que je fais dans la vie. Il en est même qui comprennent le fait que j’aie quitté Hammam-Sousse pour Hammamet louant mon « sacrifice » pour que la petite, Alma, profite de ses grands-parents maternels. Par les temps qui courent, tout le monde se méfie des crèches, garderies et jardins d’enfants. Il y a eu des tas d’histoires moches depuis 2011. Cela ne veut pas dire que tout allait bien avant où tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, mais il s’est passé quelque chose d’étrange : une sorte de fracture liée aux événements de décembre 2010-janvier 2011, surtout au départ de Ben Ali et à la démystification de son pouvoir. Même la notion d’État s’est trouvée menacée, notamment depuis que les islamistes et leurs alliés ont pris le pouvoir suite aux élections du 23 octobre 2011, favorisant le clanisme, le tribalisme, la théocratie et une volonté réelle de bédouiniser le pays.

En discutant avec Boj, j’ai tenté cette traduction d’un proverbe local : « Vends la demeure de ton père et du père d’autrui achète la demeure. »  Proverbe qui résume à peu près ma situation et mon départ de Hammam-Sousse pour Hammamet. Un ami, mais je ne me rappelle plus qui, m’a un jour dit : « Tu n’as pas perdu au change, tu as quitté un hammam au singulier pour le pluriel, hammamet ! » Drôle et juste en même temps.

Causeur a publié sur son site Internet ma diatribe contre Tariq Ramadan. C’est l’ami Jaccard qui avait attiré mon attention sur le statut publié par ce barbu en trois pièces. En deux heures, la veille de mon départ pour Hammam-Sousse où je voulais prendre quelques jours de repos en compagnie de Boj, j’ai écrit un texte au vitriol. Je savais que j’allais encourir des reproches et que proposer un tel article à une telle publication pourrait être interprété de diverses manières. Mais j’assume mes responsabilités, parce que je pense fermement ce que j’ai écrit, dont voici la chute : « Sachez-le : les Merah et les Nemmouche tueront encore et toujours tant que les Ramadan ne rendront pas de comptes. Le Professeur Mohamed Talbi l’avait dit à M. Ramadan à Tunis : “Vous êtes un islamiste !” Cela signifie qu’il est un semeur de corruption. Moi, je ne parlerai pas au nom de l’islam contre l’islamisme. Cette cause n’est pas la mienne et je n’y crois pas. Moi, je parlerai au nom de l’Humanité envers et contre le droit-de-l’hommisme, afin de séparer le bon grain de l’ivraie et d’en finir avec l’islamisme et tant d’autres maladies qui doivent être, comme la peste, le choléra et j’en passe, combattues par le glaive et la plume. Il est temps de revenir à Voltaire et aux Lumières. Il est temps d’écraser l’infâme ! »

À ceux qui me taxeront d’islamophobie, je réponds fièrement ceci : « Moi, je sais ce qu’il y a dans mon Coran ! » J’avoue toutefois que je suis un islamismophobe. Nuance…

La Belgique, qui n’a pas démérité, a été battue par l’Argentine par un but à zéro, but marqué à la 7e minute par Gonzalo Higuaín. Messi aurait pu doubler la marque dans le temps additionnel, mais il a buté sur un mur nommé Thibaut Courtois, le portier de l’Atlético de Madrid devant lequel il a galéré la saison passée. La Hollande, quant à elle, n’a pu en venir à bout d’une superbe formation costaricienne qu’aux tirs au but, grâce notamment au gardien de rechange introduit à la 118e minute. Ce dernier a arrêté deux tirs, ce qui montre que les Hollandais en ont dans les chaussettes et dans la tête, vu que c’est un sacré coup risqué. Les demi-finales s’annoncent chaudes : mardi, le Brésil affrontera l’Allemagne, tandis que l’Argentine se mesurera à la Hollande mercredi.

Détail de taille : Neymar est forfait pour la fin du Mondial. Blessé à la fin du match contre la Colombie, victime d’une fracture au niveau de la 3e vertèbre, il ne sera certes pas opéré mais devra porter une ceinture en vue de limiter ses mouvements… La fébrile formation brésilienne devra affronter la très solide Mannschaft sans sa star. Je pense que les Allemands ont plus de chances de succès que les locaux, mais sait-on jamais ? L’absence de Neymar pourrait s’avérer positive et amènerait les Brésiliens à chercher à se surpasser. Tout est possible, et c’est incontestablement le charme et la magie du football.

*Photo : Jonathan Rachad.

Rio répond toujours

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theorie rio lapaque

Comme Julien Gracq, dans La forme d’une ville, recommandait, à propos de Venise, de ne visiter les belles maisons que lorsqu’on y avait des amis, et les cathédrales, uniquement pour y assister à l’office, Sébastien Lapaque, dans sa Théorie de Rio de Janeiro, prévient : «   Il n’y a qu’un seul monument à visiter au Brésil, c’est son peuple ». Et c’est ainsi que démarre une promenade légère dans ce pays qui seul sait allier « culture érudite et culture populaire », où « le visible et l’invisible n’ont jamais été séparés » ; une promenade  qui, pour l’auteur, doit s’entendre au sens philosophique d’un ensemble d’idées organisées et au sens figuré d’un long défilé, d’un interminable cortège.  « Ce sera donc, avertit-il encore une fois, une suite carioca, une bacchanale brésilienne, un carnaval coloré. Mais également un guide pratique, littéraire, historique, sentimental […] ».

En nous invitant à plonger dans l’estomac de Rio comme « Jonas dans celui de la baleine », Sébastien Lapaque nous enjoint à regarder le monde sous un angle qui échappe au tourisme de masse, aux images numérisées, au capitalisme festif. Exit, donc, le guide de poche de Rio distribué à l’aéroport, avec ses dizaines d’icônes jetées sur le plan coloré de la grande ville. Exit les lieux dédiés à l’entertainment avec les kiosques de plages, les rues piétonnes, les marchés de plein air et les centres commerciaux. Place à « la seule grande ville de l’univers où le seul fait même d’exister est un véritable bonheur », comme se plaisait à le répéter Blaise Cendrars qui, à trois reprises, visita le Brésil. Et pour la pénétrer, il n’y a pas mille moyens : « Une ville est un organisme vivant dont on doit effleurer la peau, caresser les veines, toucher les organes vitaux, en s’immisçant à l’intérieur avec toujours plus d’audace ».

Oui, mais plus encore ? Il faut, nous assène un narrateur qui se confond sans aucun doute avec l’auteur, assister à la messe de dix heures à la cathédrale São Sebastião même si l’architecture peut troubler. Il faut embarquer vers l’île de Paquetá, en faire le tour à pied et subitement se soumettre au bonheur : « Le ciel bleu, le soleil, le chant des oiseaux, la quiétude de l’île aux fleurs ». Il faut écumer les botequim, ces gargotes aux murs carrelés qui proposent filé de mango, linguica calabresa, carne de porco, bife milanesa, contra-filé com fritas, le tout sur fond de rediffusions de matchs de football. Il faut s’étonner du nombre de statues « dans tous les quartiers, à tous les coins de rue, dédiées à des hommes et des femmes connus et inconnus » et essayer d’égrener les noms : Miguel Couto, Carvalho de Brito, Abraham Media, Eusébio de Oliveira. Il faut revoir le cabinet de lecture de la Bibliothèque nationale, prendre un bus jusqu’à Buzios pour aller saluer la statue de Brigitte Bardot érigée sur la plage, grimper dans la luxuriante forêt de Tijuca jusqu’au Belvédère chinois, se signer devant le Christ Rédempteur qui surplombe le Corcovado, se promener dans les jardins du Parque Lage, manger une assiette de mocoto, écouter le chorinho ou le sifflement des toucans. Dans tous ces lieux, il faudra encore « Errer, bader, lanterner, balocher, divaguer, dériver  […] Repartir, perdre son chemin, le chercher le retrouver […] Tarder, s’amuser, vagabonder […]  Marcher, circuler, vadrouiller».

Acceptez ces injonctions qui prennent la forme de prières, et la littérature ou l’art vous convoquent : Anatole France  qui fut le premier à avoir parlé d’optimisme à propos du Brésil ; Malraux et son discours à Brasilia sur le rôle de l’art ; Georges Bernanos durant son exil brésilien ; Stefan Zweig qui y trouva la mort ; Jean-Baptiste Debret qui dessina le drapeau du pays ; Blaise Cendras et Fernando Pessoa bien sûr ; et même le jésuite Antônio Viera, héros du droit des indiens qui justifiera pour toujours l’aspect polymorphe de cette ville intrinsèquement insaisissable en disant : « Dieu n’a pas fait le ciel en damier d’étoiles ».

Que reste-t-il, en définitive, à faire ? Lire et relire cette théorie qui ne peut que nous rendre disponible à l’esprit d’un lieu que ni le football, ni la prière, ne savent résumer.

Théorie de Rio de Janeiro, Sébastien Lapaque, Actes Sud.

*Photo : Leo Correa/AP/SIPA. AP21594896_000002. 

Petites bouchées froides

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pirotte ramadan tunisie

 Mardi 1er juillet 2014-3 ramadan 1435

3h55. Jacques Le Rider, dans le dernier numéro d’Alkemie, qui publie un dossier sur « Les mots », cite ces quelques phrases d’Hugo Von Hofmannsthal, lesquelles phrases me laissent perplexe : « Les gens sont las d’entendre parler. Ils ont un profond dégoût des mots. Car les mots se sont interposés devant les choses.  L’ouï-dire a absorbé  l’univers. […] Avec cette fatigue intérieure et la haine inactive à l’égard des mots naquit aussi le grand dégoût des convictions. Car les  convictions des gens ne sont rien  qu’enchaînement fantomatique de mots non sentis. » — C’est à l’image de ce qui se passe chez nous, où les mots ont été dépossédés de toute leur valeur et de tout leur poids à cause des mensonges qu’on leur a collés à la peau et jusqu’à l’étymologie, afin de satisfaire des intérêts des plus vils. Chez nous, les mots « peuple », « révolution », « dignité » doivent être redéfinis de toute urgence si l’on souhaite sauver ce qu’il reste à sauver.

Réveil à 13h10. Je me rends compte que j’ai rêvé de feu Sadok Morjène. Affolé, inquiet, j’appelle Béchir, son petit frère et mon meilleur ami. Comme cela fait deux jours que je ne lui ai pas parlé, il a cherché à me joindre la nuit dernière vers une heure et demie du matin, mais, le téléphone en mode silencieux tant qu’Alma dort, je ne m’en suis rendu compte que le jour point. Béchir, qui aura en octobre prochain 59 ans, souffre de troubles respiratoires et doit arrêter de fumer. L’année dernière, il a en même temps que moi essayé de tenir tête à la cigarette, mais il n’a pu résister qu’une semaine. Décidément, le sevrage est dur, surtout lorsqu’on s’y risque seul, sans suivi médical, sans vraie cure. Maintenant que j’ai arraché la page de ma vie de fumeur, je ne me la raconte pas trop, non seulement parce que je suis conscient de la dureté de la tâche, mais surtout parce que je me sais chanceux d’avoir pu écrire pour y parvenir. Écrire pour ou dans un but précis et y arriver, est incontestablement une chance.

Reçu un pli de mon amie Anna, attachée de presse à La Table Ronde, contenant Autres arpents et Une adolescence en Gueldre de Pirotte. Je l’appelle pour la remercier et lui annoncer quelques bonnes nouvelles concernant ce que nous avons fait et ce que nous envisageons de réaliser autour de l’œuvre de Pirotte. Je compte sérieusement finir ma traduction d’Absent de Bagdad (2007), œuvre aussi essentielle qu’actuelle, notamment avec ce qui se passe aujourd’hui en Iraq, la poésie en prose de Pirotte, le monologue du personnage, baptisé Müslüm, la lutte contre la haine, l’ignorance, le mensonge et les fausses valeurs faisant de ce roman une véritable épopée du XXIe siècle. Partageons ensemble la première page d’Absent de Bagdad, comme certains, Pirotte le premier, savent partager le pain et le vin :

« au début j’avais réussi à écrire quelques mots dans ma langue, ou plutôt les graver du bout de l’ongle sur un carton minuscule que j’avais trouvé dans le noir en tâtonnant, ils ont dit que j’avais écrit le nom d’Allah et que c’était de l’arabe, mais ils se trompaient, il n’y avait ni le nom d’Allah ni aucun mot d’arabe, c’était le prénom de ma fiancée turque, et d’autres mots griffonnés que j’ai oubliés après qu’ils m’eurent enchaîné les mains et les pieds, la main gauche au pied droit, la droite au pied gauche, et qu’ils m’eurent entouré le cou d’une laisse cloutée au moyen de laquelle ils me traînaient dans une galerie souterraine semée de tessons de bouteilles / je dois avoir perdu connaissance à un moment, je veux dire que j’ai fait un effort pour perdre connaissance, ce n’est pas la douleur qui me rendait inconscient, mais la lucidité / c’est un état tellement aigu, tellement inconcevable de lucidité que seuls y résistent les saints ou les prophètes et les martyrs qui en ont une perception exacte et minutieuse, une vision qui dit-on les transfigure / et c’est alors le ciel véritablement qui les pénètre, et moi, soudain, je voyais le ciel s’éclairer au cœur de ce médiocre enfer où j’étais plongé, c’est ainsi que je peux parler de ma lucidité sans prétendre me comparer aux martyrs qui rayonnent d’une foi, d’une certitude autrement prodigieuses que les miennes / mais au plus noir de cette détresse animale à laquelle je me trouvais réduit, une espèce de lumière humaine ou divine insistait avec une douceur tellement inattendue au fond de mon regard aveuglé / il y avait donc l’insistance de ce fragile et tenace filet de lumière comme le rappel ou la promesse d’une vie meilleure à laquelle j’avoue que je n’avais jamais cru sinon dans une enfance lointaine où circulaient des légendes, les nuits d’été, sous les étoiles, quand les bergers veillaient sur le grand silence du plateau / c’est ainsi que ma conscience s’évadait emportée par cette lucidité que ni la vie ni la mort ne pouvaient me ravir, et que ceux qui me torturaient ne connaîtraient jamais »

L’Argentine n’a pu venir à bout de la Suisse qu’à la 118e minute de jeu. But d’Angel Di Maria sur une superbe passe de Lionel Messi. Malgré cette défaite l’équipe helvète n’a pas du tout démérité. Ce soir, à 21h, la Belgique affronte les États-Unis. Le gagnant rencontrera l’Argentine samedi. J’avoue qu’en dépit de mon admiration pour le coach des Américains, Jürgen Klinsmann, dont le jeu a illuminé mon enfance et une partie de ma jeunesse, lui qui avec l’équipe nationale allemande a remporté la Coupe du monde en 1990 et la Coupe d’Europe en 1996, j’ai une préférence nette pour les Belges. C’est que, comme mon ami le poète, traducteur et universitaire Jacques Darras, je peux crier haut et fort : « Moi, j’aime la Belgique ! »

Mercredi 2 juillet 2014-4 ramadan 1435

On me raconte que deux policiers sont allés chercher noise à Elyès qui tient un café sur la plage de Hammam-Sousse, lui reprochant de servir « les Arabes ». Pour eux, seuls « les touristes » ont le droit de consommer au vu et au su de tout le monde, mais les autochtones, s’ils peuvent le faire, doivent néanmoins se mettre à l’abri des regards. N’est-ce pas le comble de l’hypocrisie, pour ne pas dire du fascisme ? C’est, à ma connaissance, la première fois que cela arrive, car même après la « Révolution » et sous « l’occupation nahdhaouie » en 2012 et 2013, personne n’a osé tenter un truc aussi gros. Je crois comprendre qu’il s’agit d’une manœuvre des sympathisants des islamistes au Ministère de l’Intérieur en vue de nous faire croire qu’Ennahdha n’est pas si mal que ça, que c’est pour ainsi dire un moindre mal… Une stratégie vieille comme le monde, qui risque de payer puisque les gens ont la mémoire courte.

Je me souviens d’un superbe passage où Jean Genet évoque « Les femmes de Djebel Hussein », camp palestinien situé au nord de la capitale jordanienne, Amman :

 

« H., vingt-deux ans, m’avait présenté à sa mère à Irbid. C’était l’époque du Ramadan et à peu près midi.

“— C’est un Français, pas seulement un Français, et non plus un chrétien, il ne croit pas en Dieu.”

Elle me regardait en souriant. Ses yeux étaient de plus en plus malicieux.

“ — Alors, puisqu’il ne croit pas en Dieu, il faut lui donner à manger.”

À son fils et à moi, elle prépara un déjeuner.

Elle ne mangea que le soir. » (in L’ennemi déclaré, 2010, p. 84-85.)

— Les mots de Genet sont si éloquents que l’on peut se résigner au silence et admettre qu’ils se passent de commentaire. Oui, mais je dois, nous devons tous, selon le mot d’ordre de Louis-René des Forêts, « dire et redire, redire autant de fois que la redite s’impose, tel est notre devoir qui use le meilleur de nos forces et ne prendra fin qu’avec elles. »

J’ai un peu tourné le dos à Cioran, même si je n’arrête pas de ruminer certaines idées, certains paradoxes, certaines problématiques. Chaque chose en son temps, n’est-ce pas ? Au niveau où j’en suis, je n’ai pas à me sentir pressé.

Les Belges l’ont emporté sur les États-Unis par deux buts à un. Une très belle partie parce que, malgré la domination des Diables rouges, les hommes de Klinsmann se sont montrés menaçants. Menés deux à zéro dès la première période des prolongations, ils ont réduit la marque et failli égaliser. Le football est un art, quand bien même mon copain l’essayiste et traducteur Michel Orcel penserait le contraire, lui qui m’a posté ce commentaire sur Facebook : « L’art du sport, c’est fini. Reste le Sport marchandisé, publicisé, commenté à l’infini, source de revenus effrayants et de prostitutions diverses, effrayante école de mercenariat… » Je n’avais pas cela en tête, mais mutatis mutandis j’aurais pu faire mienne cette merveilleuse phrase de Genet à propos des Palestiniens : « Ils ont le droit pour eux puisque je les aime. »

M.-D. S. est venu me rendre visite à Hammamet. Il me rend également les quelques quinze livres que je lui ai prêtés ces derniers temps. Cela va de Richard Millet (bien évidemment !) à Pirotte, en passant par Guerne et à Alain Chareyre-Mejan dont l’Essai sur la simplicité d’être est un vrai régal : « Seul et en écoutant des ritournelles, parce que la ritournelle est l’ivresse de la musique. Quand la situation demande une lucidité totale (comme celle du soldat Dufour de Léon Bloy) ; quand on a oublié trop longtemps de marier dans la vie — comme fait exactement le vin — “la science, le parfum, la poésie et l’incrédulité” dont parle Balzac dans La peau de chagrin. En juillet, sous les marronniers épatants des poèmes de Jean-Claude Pirotte, et cetera, et cetera. » Cette dernière phrase, inachevée, est à mes yeux une révélation. J’ignore si feu Pirotte connaissait Alain Chareyre-Mejan ou s’il avait lu ce texte, intitulé « Moments où il faut boire du vin », lequel est placé sous l’égide de saint Omar Khayyâm, mais je pense, je sais que Jean-Claude aurait aimé, adoré, jubilé, et cetera, et cetera !

*Photo : ANDERSEN/SIPA. 00317672_000003. 

La meilleure chose à faire à Paris: Disney

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La meilleure chose à faire à Paris ?  Disney. C’est pas moi qui le dis, c’est Anne Hidalgo.

« 1000 petits parisiens qui ne partent pas en vacances ont été invités pour la journée à Disneyland Paris » se vante Anne Hidalgo dans son tweet du jour. Franchement, pas de quoi faire la fière.

Je pensais que le rôle d’un élu était de promouvoir sa commune, pas de célébrer l’immense parc de jeux américain qui se trouve à sa périphérie. Mais peut-être Anne Hidalgo n’a-t-elle pas trouvé d’activités à son goût dans la ville-lumière. À croire que, finalement, les voies sur berges n’ont pas toutes les qualités imaginées. Comment ? Les animations sur les quais ne seraient pas au niveau des embouteillages créés et de la facture encaissée ?

« Il faut une bouffée d’oxygène pour ces jeunes urbains », me répondrez-vous. Certes, mais avec Disneyland, on est loin du compte. La mairie aurait pu prévoir une sortie champêtre, culturelle, quelque chose d’intéressant et de ludique à la fois.

Aller à Provins, en Seine et Marne, par exemple, ville médiévale entourée de champs fleuris.

Aller à Chamarande, dans l’Essonne. Le parc naturel qui entoure le château est ponctué d’ateliers, d’enclos animaliers, de ruisseaux et de rivières à traverser en barque.

Non, ce sera Mickey pour tous, hamburger-frites et musique de dingo. Une expérience dont la maire doit se faire une haute idée puisqu’elle récidive et twitte lors de l’inauguration d’une attraction nommée « Ratatouille » : le nouveau manège « marque bien les liens symboliques entre Paris et Disney ». À l’entendre,  la capitale française sort grandie de cette comparaison. Tout un poème.

Mais au fond, peut-être qu’elle a raison Anne Hidalgo, peut-être que Paris n’en vaut pas la peine. Le patrimoine culturel s’écroule, l’ambiance nocturne se meurt, la vie y est trop chère, devenue plus grise que rose.

Elle a raison, Anne Hidalgo, et il faudrait en parler aux responsables de la ville de Paris.

La logique de la bête

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debat televise experts

Prenez un « débat » télévisé, n’importe lequel. Règle no1 : il y a là au moins un expert, cerveau truffé de chiffres et qui pense. Règle no2 : il arbore ce qu’on appellera, faute de mieux, une mine d’expert : regard tendu et front plissé. Règle no3 : au moment où il prend la parole, le voilà qui déclare – explosion de lumière – qu’il ne faut pas généraliser. Variante : ne pas essentialiser. Règle no4 : l’expert – apothéose et concert d’anges – met la notion débattue au pluriel ; aux masses stupéfaites, il rappelle qu’il n’y a pas, disons, une France, mais des France, un islam, mais des islams ; etc. La technique, d’une efficacité télévisuelle certaine et d’un rare confort, fonctionne avec à peu près n’importe quel concept : celui d’histoire, de culture, de blanquette de veau ou de poulet basquaise. Parvenu à ces hauteurs, notre phénix de la nuance s’admire : il a complexifié le débat. Et mis en déroute ses adversaires, renvoyés à leur confusionnisme primaire.

Autant de « stratégies » décryptées avec style par les auteurs de La Logique de la bête. À propos de ces pirouettes de singe savant qui sont des classiques de plateau télé et au nombre desquelles figurent « l’argument du cas particulier », « la botte de l’essentialisation » et « la prise du bouc-émissaire », on pourra désormais parler de « point Duits-Barbier », comme on parle, dans un autre genre, de point Godwin. Le mathématicien Didier Barbier et l’animateur du site Tolérance Active Emmanuel-Juste Duits ont recours, pour les mettre en relief, à quantité de formes amusantes : aphorismes, dialogues, syllogismes, poèmes… C’est drôle et subtil, et c’est, en cent pages lues en une heure, plus de finesse qu’une bibliothèque entière de sociologie.

Duits et Barbier ne cherchent pas, c’est l’intérêt de ce grand petit livre, à ferrailler contre telle ou telle idéologie (quand bien même un certain point de vue conservateur, antilibéral et même malthusien se fasse jour ici ou là), mais bien à moquer logiquement la logique-perroquet, le tic savant – cette rage de la nuance qui enivre tant de benêts instruits, et leur donne le sentiment de triompher. En somme, nous rappellent joyeusement Duits et Barbier, la chasse aux clichés est un cliché ; l’intelligence radote. Et à l’inverse de tant de ces essais lus dans le secret espoir de consolider de minuscules « convictions », La Logique de la bête nous montre combien la pensée critique est aisée, la pensée difficile ; que la sorte de débat dans quoi les démocraties subclaquantes placent leur salut est désormais une planche pourrie, où s’affrontent des autistes claquemurés dans leur « finesse ».

Les demi-habiles de Pascal ont fait long feu : la logique de la bête fait le portrait en creux de cette nouvelle espèce, les demi-habiles au carré ; et c’est, sur le nez de ces trissotins à miroir de poche, un joli feu qu’allument les artificiers Duits et Barbier

La Logique de la bête d’Emmanuel-Juste Duits et Didier Barbier, Éditions de l’éclat.

*Photo: DR

Les tabous scolaires de Palestine, l’heure inversée de Bolivie…

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bolivie heure inversion

Peut-on libérer la Palestine de ses tabous?

 Peut-on parler de la Shoah dans les établissements scolaires palestiniens ? La mésaventure du professeur Mohammed Dajani, patron du département « Études américaines » de l’université d’Al-Qods, récemment contraint à la démission, permet d’en douter. Au printemps 2011, cet intellectuel pacifiste avait bravé un tenace tabou local en publiant dans le Herald Tribune un texte intitulé : « Pourquoi les Palestiniens devraient étudier l’Holocauste ». En mars, il a aggravé son cas en proposant d’organiser –, hors temps scolaire et sans financement public – une visite d’étudiants palestiniens à Auschwitz.[access capability= »lire_inedits »]

Surprise, de très nombreux élèves se sont portés volontaires. Avant de subir toutes sortes de pressions. Résultat : beaucoup changent d’avis, 27 persistant à vouloir en savoir un peu plus sur ce trou noir de leurs programmes scolaires.

Sans surprise cette fois, le retour est plutôt mouvementé pour le professeur Dajani qui, quelques semaines après, annonce au site wasatia.info qu’il a dû présenter sa démission : « Il ne m’est plus possible d’assurer ma mission d’enseignant et d’exercer mes fonctions académiques dans des conditions sereines.» En termes moins feutrés, comprenez qu’il était dénoncé comme « traître » et « collabo » par les syndicats enseignants, et en prime contraint d’être sous protection rapprochée permanente, y compris pendant ses cours.

Cette démission, l’université aurait pu la refuser, ce qui selon Dajani aurait constitué un « message clair et fort » démontrant qu’elle « soutient la liberté académique ». Il n’en a rien été. Parler de l’Holocauste demeurera donc une activité déviante.

La question est donc posée aux Palestiniens, et à leurs autorités : libérer la Palestine, n’est-ce pas aussi, la libérer de des tabous, de la censure et de l’histoire officielle ? Quant aux Européens, il serait temps qu’ils se demandent s’il est bien raisonnable de subventionner par millions d’euros un négationnisme officiel.

Nicolas Routier

 

En Bolivie, l’heure du changement, c’est maintenant !

La Bolivie est un pays d’Amérique du Sud connu pour ses lamas, ses coups d’État, ses vizcachas (lapins à longue queue) et ses musiciens en poncho qui terrorisent nos zones piétonnes avec leurs flûtes de pan. C’est aussi le pays d’Evo Morales, chef charismatique de l’État bolivien, qui présente la particularité d’avoir été proche d’Hugo Chavez, footballeur et syndicaliste − c’est dire s’il a dû entendre des conneries dans sa vie…

Désormais, on connaîtra aussi la Bolivie pour son heure révolutionnaire. Chez nous, le changement d’heure est principalement source de contrariétés bisannuelles (grimper sur des escabeaux, retrouver le mode d’emploi du radio-réveil taïwanais, supporter les interviews télévisées de parents écolos qui imputent à l’heure d’été la cancritude de leurs marmots…) C’est très enquiquinant, mais on a fini par s’y habituer.

Du côté des Andes, les choses sont autrement plus sérieuses : changer d’heure veut dire changer d’ère : on a décidé d’y inverser le sens de rotation des aiguilles ! Désormais, sur la façade du Parlement, en plein cœur de La Paz, les badauds épatés peuvent admirer une horloge à numérotation inversée dont les aiguilles tournent vers la gauche. Une mesure pleine de bon sens, expliquent les autorités : dans l’hémisphère Sud, le soleil  tourne vers la gauche, les horloges doivent donc faire itou.

Si vous trouvez ça seulement absurde ou rigolo, c’est sans doute que vous n’êtes pas un follower de Marcelo Elio, président evomoraliste de la Chambre des députés : « L’horloge inversée, explique-t-il sur son compte Twitter,  signifie que pour nous, le Nord est le Sud. » Et pour les indécrottables mal-comprenants, il a précisé sa pensée dans un autre tweet : le but du jeu est bel et bien de « mettre fin aux injustices au Nord par un nouvel ordre mondial qui naîtrait au Sud ».

En résumé, la gauche est la droite, la vérité est le mensonge, le Nord est le Sud. Une philosophie trop géniale que devrait méditer notre gauche indigène, dont on dit trop souvent qu’elle est déboussolée.[/access]

François-Xavier Ajavon

*Photo: Juan Karita/AP/SIPA.AP21588497_000002

Petites bouchées froides

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Lundi 30 juin 2014-2 ramadan 1435

Pas beaucoup dormi. Réveillé par un coup de fil de la direction de l’ENS de Tunis concernant les surveillances et le concours d’entrée qui commence mercredi. Comme je ne fais pas partie du jury du concours, je n’aurai pas à surveiller. Bon débarras, me dis-je en me félicitant, les transports, la chaleur et le ramadan me semblant assez peu propices à des activités de ce genre. Ce n’est certes pas à moi de trancher quant au ramadan en disant que, tel qu’il est pratiqué chez nous et partout dans le monde arabe, il est contre-productif, mais je peux me hasarder en avançant que, comme tout l’indique rien ne va plus. Dans l’état de décrépitude et de déliquescence que vivent notre économie et nos finances, nous devons mettre les bouchées doubles et ne pas céder aux démons de la superstition. Aussi, à cet homme que je respecte tant et envers qui je me sens le devoir de dire la vérité et jusque le fond de ma pensée, me suis-je permis de dire au téléphone : « Merci de vos vœux pour le ramadan, mais à la place de la piété et du recueillement que vous me souhaitez pour le saint mois, je vous propose le travail et l’engagement ! » Il ne s’est certes pas trop attardé sur ma remarque, mais je sais qu’il ne l’a pas mal prise.

Par ailleurs, ce que je dis — et qui choque comme cela a été le cas à plusieurs reprises — vaudra son pensant d’or lorsque, dans deux ans, le ramadan coïncidera avec les examens et concours officiels. Quand les parents verront la prunelle de leurs yeux souffrir le martyre, plus évanouis que sur pied, semblables à ces mouches maladroites et moribondes que l’on aperçoit à la fin des automnes froids, cela donnera suffisamment de raisons pour que les consciences se réveillent enfin et œuvrent pour un véritable changement des choses… Mais je rêve sûrement…

Victoire douloureuse des Bleus contre le Nigéria par deux buts à zéro. Je jubile, je crie, je saute, je chante, je danse, je fais le fou ! Mais, avec des arguments — passez-moi le mot — bidon, certains s’en prennent à la France souhaitant que le Coq se fasse plumer par les Super Eagles ! Tous ceux que j’ai eus sous la dent, faute de les croquer, je les ai mordus, y compris ma petite sœur Imen ! C’est que je suis un fanatique des Bleus et j’avoue que c’est idéologique : « Vous les aigris, les jaloux, les complexés, les inconséquents ! Vous qui rêvez d’elle, la France, de sa lumière, de ses Lumières, de ses papiers ! Vous qui voulez sa perte, sa défaite, sa ruine ! Vous… vous… vous… Qui êtes-vous ? Elle est VICTORIEUSE, la BLACK, BLANC, BEUR, la digne fille de Voltaire ! » — Ce lyrisme-là, si footballistique soit-il, n’est pas sans me déplaire ! Après tout, je m’amuse sérieusement !

Il est 21h25. Je suis entre ces pages de journal et le match qui oppose la  Mannschaft aux Fennecs d’Algérie. Ces derniers tiennent le coup devant cette solide formation allemande qui joue ce soir sans son prestigieux 6, le germano-tunisien Sami Khedira, dont le père est notre voisin à Hammamet. Khedira est absent parce que ses parents ont été victimes d’un braquage à main armée au Brésil. Sûrement traumatisé, le sélectionneur allemand Joachim Löw a préféré le garder sur le banc à l’entame ; mais, vu la prestation algérienne qui contrôle le milieu du terrain, je crois qu’il sera dans l’obligation de le faire rentrer. À suivre…

Une connaissance sur Facebook (pour ne pas employer le très galvaudé « ami ») m’envoie un lien sur Youtube. Il s’agit d’un poème de Mahmoud Darwich récité par le poète lui-même. Elle souhaite que je l’écoute. Sans doute la pièce en question est-elle à l’image de son état d’âme, qui est celui de beaucoup de personnes ces temps-ci. Ramadan oblige… Elle ignore toutefois que j’ai traduit ce poème il y a à peine deux semaines :

Rien ne me plaît

« Rien ne me plaît, dit un voyageur dans le bus, ni la radio
Ni les journaux du matin, ni les citadelles sur les collines.
J’ai envie de pleurer. »
« Attends qu’on arrive et pleure tout ton saoul », répondit le chauffeur
« Moi non plus, dit une dame, rien ne me plaît. J’ai montré ma tombe à mon fils.
Elle lui a plu : il s’y est endormi et ne m’a pas fait ses adieux. »
L’universitaire dit : « Moi non plus, rien ne me plaît.
J’ai étudié l’archéologie et je n’ai jamais trouvé
Mon identité dans une pierre. Suis-je vraiment
Moi-même ? »
Un soldat dit alors : « Moi non plus, rien ne me plaît
Je traque une ombre qui me traque. »
Nerveux, le chauffeur dit alors : « Terminus ! Préparez-vous à descendre.
Tous lui crient : « Nous voulons aller au-delà du terminus,
Continuez donc ! »
Quant à moi, je dis : « Faites-moi descendre. Je suis comme eux, rien ne me plaît, mais je suis fatigué du voyage. »

Une belle pièce, extraite de l’un des derniers recueils de Darwich, Ne t’excuse pas, paru en 2004, soit quatre ans avant la disparition de celui que je considère comme le plus grand poète arabe de la seconde moitié du XXe siècle et du début du XXIe.

L’Algérie a été battue par l’Allemagne au bout d’une partie littéralement épique. Deux buts à un. 120 minutes de jeu. Un régal certes, mais une grande déception. Je suis abattu… La France affrontera l’Allemagne vendredi. Je suis sûr que les Bleus vengeront les Fennecs !

Reçu un courriel d’Anthony Dufraisse, qui dirige la revue Patchwork : il me demande un texte sur feu Jean-Claude Pirotte. C’est Yves [Leclair] qui lui a communiqué mon adresse électronique. Ça tombe bien, vu que j’ai relu Pirotte au cours de ces dernières semaines pour l’hommage que je lui ai rendu mercredi dernier à la Bibliothèque Nationale de Tunisie. Le décès de Jean-Claude, survenu samedi 24 mai, est sûrement l’un des événements qui m’ont le plus affecté depuis la disparition de feu Sadok Morjène jeudi 29 août 2013. Comme j’ai dédié Casuistique de l’égoïsme Journal du ramadan 1434-2013 à la mémoire de feu Sadok Morjène, je compte faire de même avec Pirotte en lui offrant le long poème sur lequel je travaille depuis plusieurs mois. Poème que j’ai décidé d’intituler Tunisité et dont l’ami François Bon a publié des extraits sur son site. Pour Patchwork, je compte écrire un texte intimiste, un souvenir poétique de Pirotte, une évocation de nos échanges, de ma visite chez lui à Arbois en février 2008. Ce sera un texte différent de ma communication « Le goût du vin », lecture proprement académique prononcée dans le cadre d’un colloque à la Manouba en avril 2010 et qui paraît en décembre prochain dans la belle revue dirigée par ma grande amie Mihaela, Alkemie, laquelle revue est née à Sibiu en Roumanie avec de très petits moyens et qui, grâce au courage et à la conviction de l’équipe, est, non seulement publiée désormais chez un prestigieux éditeur parisien, mais encore elle reçoit des textes de grands écrivains, penseurs, traducteurs et chercheurs.

*Photo : ANDERSEN ULF/SIPA. SIPAUSA30051511_000007.

Affaire Taubira : juger ou militer, il faut choisir

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Lorsqu’est tombée l’information sur le jugement du tribunal correctionnel de Cayenne et l’annonce de la condamnation d’une ancienne candidate du Front national à une peine de prison ferme de neuf mois pour injures racistes, la première réaction du praticien fut celle de la réactivation du vieil adage : « une justice pour l’exemple est rarement une justice exemplaire ». Mais, immédiatement, le débat qui fit rage fut celui du quantum de la peine. Répartition des camps en trois tiers : « C’est trop, c’est normal, ce n’est pas assez ». Personnellement, je n’en discuterai pas. Le législateur a donné au juge une fourchette, son interprétation est son problème.
Premier sourire devant certaines contradictions, notamment chez les grands pourfendeurs du laxisme taubirien, qui trouvent que cette fois-ci elle y a été un peu fort. Deuxième sourire lorsque l’on constate que les mêmes redécouvrent le « principe de proportionnalité en matière pénale » après l’avoir oublié pour Nicolas Sarkozy. Le praticien, toujours lui, se demande comment on en est arrivé là, à une décision aussi «clivante» comme on dit aujourd’hui, et quand même tout à fait surprenante. Ce jugement n’est pas tombé du ciel, alors que s’est-il passé ? Beaucoup d’informations dont on dispose quarante-huit heures plus tard sont à prendre au conditionnel. Nous l’emploierons donc souvent. Et puis, il faut également éviter de se voir épinglé sur le « nouveau mur des cons », c’est-à-dire la liste des dangereux propagateurs du « populisme judiciaire des élites ».

Les faits ? Une candidate aux municipales du Front national dans l’est de la France, a «posté » sur son « compte Facebook » une série de photos pour comparer la Garde des Sceaux Christiane Taubira à un singe. Initiative assez dégueulasse qui amena le FN à lui retirer son investiture et les électeurs à la renvoyer à ses chères études…
Le déclenchement de la procédure ? À 10 000 kilomètres de là, une association sur laquelle on a peu de renseignements si ce n’est qu’elle serait l’enveloppe d’un parti indépendantiste guyanais, celui de Christiane Taubira, une petite recherche internet situant le siège social au domicile guyanais de celle-ci, lance une procédure sur citation directe devant le tribunal correctionnel. Premières observations, compte tenu de la diffusion sur Internet des documents incriminés, cette compétence territoriale est possible. Elle aurait dû cependant, au plan du respect des principes et dans la volonté d’une bonne administration de la justice, être soigneusement évitée. Le contexte guyanais, ainsi que le reconnaîtra de façon assez extraordinaire la décision, ne garantissait pas la sérénité des débats. Le devoir du parquet, mais aussi du tribunal était de solliciter auprès de la Cour de Cassation le « dépaysement » de l’affaire ». L’éloignement rendait également difficile pour la prévenue, mais aussi le Front national cité comme coauteur (!) de mettre en place une défense digne de ce nom. En ce qui concerne l’ex-candidate, l’obstacle matériel était probablement insurmontable. On dit que le choix d’un avocat métropolitain s’imposait, car une rumeur insistante, (à laquelle personnellement je ne peux pas croire) prétend que l’ensemble des avocats guyanais aurait refusé de prendre cette défense en charge. Dans une procédure de cette nature, cette présence de proximité était pourtant indispensable. Si ces faits étaient avérés, les avocats guyanais successeurs de Gaston Monnerville se seraient quand même un peu déshonorés. Par conséquent, aucune défense digne de ce nom, que ce soit de Madame Leclère ou du Front national n’a pu être mise en œuvre. La Convention Européenne des Droits de l’Homme, ratifiée par la France et qui par conséquent lui est opposable, prévoit expressément dans son article 6 le « droit au procès équitable ». Une abondante jurisprudence en a bien défini les contours. La procédure de Guyane ne répond pas aux impératifs qui sont supérieurs aux règles techniques locales. Les conditions d’une justice sereine n’étaient pas réunies et la défense nécessaire au débat contradictoire arbitré par le juge n’a pas pu se mettre en place. Les magistrats qui ont statué, n’ont pas les eu moyens d’appliquer le principe de « personnalisation des peines » ne sachant pas qui était Madame Leclère, quelle était son histoire, les raisons de son acte, etc.

J’ai déjà dit dans ces colonnes l’importance de la forme dans le procès pénal par application du principe de Rudolf von Jhuring : « adversaire acharnée de l’arbitraire, la forme est la sœur jumelle de la liberté ». Une décision de justice n’est légitime que si elle est l’aboutissement d’une procédure irréprochable. Sinon, elle est un acte d’une autre nature. Et il semble bien que le jugement du tribunal correctionnel de Guyane encoure cette qualification.
Madame Taubira, Garde des Sceaux, était la cible de cette injure inadmissible. Est-il heureux que ce soit une association à laquelle elle serait liée qui engage l’action publique par la voix d’une citation directe, procédure assez rare qui permet à n’importe qui de se substituer au parquet pour engager des poursuites ? Est-il heureux dans, le souci d’une justice sereine, que toute la procédure se soit déroulée dans son département d’origine certes territoire français, mais, ou indiscutablement ces questions de racisme sont particulièrement sensibles ? Faut-il se réjouir de l’absence de défense et de débat contradictoire ? Eh bien non, ce n’est pas comme cela que les choses auraient dû se passer. Tout d’abord, il existe une procédure spécifique aux ministres qui ont fait l’objet de diffamation ou d’injures. Pourquoi n’a-t-elle pas été utilisée ? Pourquoi le parquet territorialement compétent pour la résidence de Madame Leclère est-il resté passif ? Pourquoi les grandes associations habituellement si promptes à réagir (SOS Racisme, LICRA ? MRAP) sont-elles restées coites ? Ceux qui parleront de vendetta ou d’opération politique risquent de trouver leur public.
Et ce n’est pas la lecture de la décision elle-même, maintenant en partie disponible, qui risque de les faire changer d’avis.
J’invite à une lecture attentive de ce qui ressemble plus à un tract qu’à ce qu’on a l’habitude de commenter dans les revues juridiques. On y trouvera cependant quelques nouveautés jurisprudentielles assez ébouriffantes.
« Attendu en effet que l’attaque frontale à la dignité de l’homme justifie une sanction qui ne se limite pas une punition financière… Mais qui s’attache aussi à la personne du délinquant ». Justement, la personnalité du délinquant n’était pas connue du tribunal.

On assiste aussi à la consécration de la responsabilité pénale collective puisqu’il est dit précisément que : « attendu que si le FN n’est pas l’auteur matériel de l’infraction, il sera démontré qu’il y a participé par instigation et fourniture de moyens ; qu’il est évident que l’infraction commise par Madame Leclère aurait eu un retentissement sans commune mesure si elle n’avait pas été candidate du Front National aux élections municipales de Rethel ». Oupsss, donc si on comprend bien, les partis politiques vont être pénalement responsables des infractions commises par leurs militants, candidats ou élus, du fait de la notoriété que donne leur appartenance à l’infraction commise. Mais dites donc, le Parti Socialiste aurait-il du mouron à se faire pour les présumées fraudes fiscales de Jérôme Cahuzac ? Autre facteur d’implication comme coauteur du Front national (qui a immédiatement suspendu la candidate lorsqu’il a appris la publication raciste), les condamnations précédentes de Jean-Marie Le Pen. Petit détail la loi interdit au juge ce genre de pratique.

Le tribunal retient également la responsabilité de ce parti dans la commission de l’infraction par ce que : « en ne s’assurant pas des opinions républicaines (de son candidat)… Le Front national a participé aux délits commis par Madame Leclère. » Royalistes, anarchistes, partisans de la dictature du prolétariat, interdits d’élections. Et désormais, pour les partis, avant de présenter un candidat, vérification de ses opinions profondes. Le jugement ne dit pas par quel moyen (police de la pensée, détecteur de mensonges, utilisation des neurosciences ?). Autre facteur d’incrimination directe du Front national, le fait d’avoir un « programme visant à limiter l’immigration de façon drastique ». Moi qui croyais qu’il s’agissait d’une opinion politique (qui n’est pas la mienne) pouvant librement s’exprimer dans un pays démocratique, j’avais tout faux.

Il y a d’autres perles, mais un peu consterné, on s’en tiendra là. À la première lecture j’espérais que ce fut un fake. Il semble que non. Chacun se fera son opinion.
Tout cela est malheureusement désolant. Bien évidemment, la lutte contre le racisme n’y trouvera pas son compte. Et au contraire, le Front national peut se frotter les mains. Reste la question de savoir si c’est un excès de zèle ou une provocation délibérée. J’espère vraiment l’excès de zèle.

Au nom de l’antisionisme…

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barbes gaza sarcelles

barbes gaza sarcelles

Une fois de plus, le conflit israélo-palestinien s’invite dans la politique française. Alors que l’opération terrestre de Tsahal se poursuit à Gaza, les incidents se multiplient dans l’hexagone à l’occasion des manifestations pro-palestiniennes. Au nom de l’antisionisme, on assiège les synagogues sans se contenter de mimer des quenelles mais en faisant le coup de poing.

Les bombardements israéliens à Gaza on fait près de trois cent morts jusqu’à présent, selon les chiffres relayés par les grands médias. L’Etat juif mène une politique qu’il justifie au nom de sa sécurité mais que l’on peut trouver tout simplement suicidaire à long terme, en plus d’être particulièrement coûteuse en vies humaines. On peut aussi pointer du doigt, à l’inverse, les responsabilités du Hamas qui a refusé la proposition égyptienne de cessez-le-feu, démontrant de plus en plus clairement que ses seules possibilités d’existence résident dans la guerre et la poursuite de la guerre.

Mais ce ne sont pas d’Israël et de Gaza dont parlent les manifestations pro-palestiniennes en France, comme celle que les autorités ont vainement tenté d’interdire à Paris ce week-end, mais du climat délétère engendré par un communautarisme obsessionnel que tous les dénis de réel ne sauraient masquer. Au nom de l’antisionisme, samedi, les manifestants pro-palestiniens se sont attaqués à la synagogue de la rue de la Roquette la semaine dernière et ils ont transformé Barbès en champ de bataille en dépit des mises en garde d’un gouvernement dont on ne sait s’il pèche par impuissance, aveuglement ou calcul. Un article du Monde relate les faits avec cet angélisme qui est devenu la marque de fabrique de tous les amis du désastre : « Rémi, 26 ans, est venu en voisin. Sensibilisé à la cause, il se dit un peu perturbé par ces slogans religieux mais précise qu’ils restent minoritaires. A la manifestation de dimanche dernier il dit n’avoir entendu aucune phrase antisémite : «  De toute façon la régulation se fait automatiquement, les gens ne laisseraient pas faire ça. » La présence du NPA dans le cortège le rassure : « Ça agit comme un parapluie politique. Il y a des associations aussi. »

On a vu de quelle manière le « parapluie politique » a servi hier. On voit encore comment la « régulation automatique » a fonctionné ce samedi : un quartier mis à sac et des scènes d’émeutes qui se sont poursuivis jusque tard dans la soirée, l’article ne dit pas si tous les voisins du brave Rémi ont été aussi « sensibilisés » que lui à l’occasion de cette démonstration de force. On a pu voir aussi à Sarcelles s’organiser hier, dans un souci de conciliation sans doute, une manifestation de soutien aux Palestiniens devant la gare de Garges-Sarcelles (Val-d’Oise) et un rassemblement pro-israélien organisé simultanément et au même endroit par la Ligue de défense juive (LDJ). En dépit de l’interdiction des deux manifestations, de nouveaux affrontements n’ont pas manqué de se produire entre forces de l’ordre et manifestants ayant sans doute un peu trop forcé sur la sensibilisation.

Près de trois cent morts depuis le début du bras de fer entre Israël et le Hamas, c’est une tragédie, pas un alibi. C’est pourtant ce à quoi se réduit en France le conflit israélo-palestinien, devenu prétexte, pour la collection d’excités qui ont déferlé à Bastille ou à Barbès, à faire étalage de leur envie d’en découdre avec le pays dans lequel ils vivent, au nom d’une fraternité fantasmée avec un peuple dont ils ignorent tout. La colère des imbéciles envahira le monde, prophétisait le visionnaire Bernanos. Elle a envahi à nouveau les rues de Paris ce samedi. Cette colère-là n’a rien à voir avec Gaza. Elle révèle simplement le malaise profond que le sociologue Paul Yonnet évoquait il y a vingt ans déjà dans un ouvrage[1. Paul Yonnet. Voyage au centre du malaise français. Gallimard. 1990.] qui lui avait valu la vindicte de tous les prophètes autoproclamés de la religion du multikulti. Et les imbéciles en colère crachent aujourd’hui avec joie au visage des imbéciles qui ont institué la culture de la repentance et la condescendance antiraciste en religion d’Etat. Si Stéphane Hessel était encore de ce monde, contemplerait-il encore avec bienveillance ces « indignés » qui basculent aujourd’hui avec ferveur dans le romantisme djhadiste ?

Le plus triste peut-être est que le tiers-mondisme à la sauce 2014, qui se réinvente avec l’obsession antisioniste, ignore toujours avec autant de ferveur le monde qui l’entoure. Il ne s’agit même pas tant de la compassion sélective, qui fait oublier les 270 personnes exécutées en une journée par l’EIIL en Syrie ou les chrétiens d’Irak qui fuient les massacres et les persécutions à Mossoul, que d’aveuglement géopolitique.

Tandis que la politique mondiale ne se lit en France qu’à travers le prisme du conflit israélo-palestinien, un avion de ligne civil avec 298 passagers à son bord est abattu en Ukraine et l’Europe, prise en tenaille entre les angoisses stratégiques américaines et le réveil russe, redécouvre avec un peu d’incrédulité qu’elle possède des frontières. Le violent conflit qui redémarre au Proche-Orient, sans qu’il semble possible d’y trouver une issue, semble cependant focaliser une fois de plus toutes les passions et rejeter les Français dans cette passion de la guerre civile par procuration, cette fois largement aggravée par les tensions ethniques dont les responsables politiques et les grands médias sont forcés de constater la réalité : celle d’une partie de la jeunesse immigrée qui fait sécession et rejette de plus en plus violemment les douces promesses du vivre-ensemble. Entre la montée en puissance du djihadisme français et l’onde de choc provoquée par l’intervention israélienne à Gaza, le réveil est terrible pour une classe politique qui a entretenu par complaisance et stratégie électoraliste les tensions qui se muent peu à peu en conflits ouverts.

La France, éternellement empêtrée dans ses élans universels, quelquefois pour le meilleur et aujourd’hui surtout pour le pire, impuissante ou seulement peu désireuse de réaffirmer et de protéger sa singularité culturelle, ne semble plus capable de se préserver des rancœurs communautaristes qui n’ont d’autre issue que la guerre de tous contre tous.

*Photo :  Thibault Camus/AP/SIPA. AP21599761_0000010. 

Petites bouchées froides

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morsi freres musulmans ramadan

morsi freres musulmans ramadan

Jeudi 3 juillet 2014-5 ramadan 1435

5h35. Le hasard m’a mis devant ces deux phrases de Kostas Axelos : « Quelque part et quoi qu’il se passe, nous ne cessons d’“être” des étrangers. Sans qu’il y ait une vraie patrie dont nous serions éloignés ou exilés. » (in Réponses énigmatiques, Paris, Minuit, 2005, p. 37-38.)

Ce n’est pas la première fois que je rencontre ce nom, ce nom musical, ce nom qui chante, ce nom qui a bu le soleil jusqu’à l’ivresse au point de s’exiler volontairement à Paris. Kostas Axelos, directeur de la revue Arguments chez Minuit, puis de la collection portant le même nom, a été l’éditeur de quelques-uns de mes penseurs de prédilection, Jaspers, Marcuse, Bataille et Blanchot.

Alma est une séductrice-née. Lorsqu’elle a rencontré M.-D. S., elle a minaudé à coup de larmes et de petits gémissements, enfonçant la tête dans l’épaule de sa maman et refusant de tourner le regard en sa direction. Après la rupture du jeûne, je suis allé la chercher et là, miracle, elle lui a fait des bisous et, pendant un quart d’heure, elle a fait semblant d’être sage comme une image, après quoi, bas les masques, et place aux matouseries !

Travaillé avec M.-D. S. jusqu’à huit heures du matin. Rythme fou fait de sauts, de gambades, de désaccords et d’harmonie… Reprise du travail au réveil, même s’il a dormi moins que moi. Mais, moi, je jeûne ! L’excuse !

Dans les Cahiers de Cioran, je tombe sur cette note : « 3 juillet [1965]. Suicide d’Henry Magnan. Je l’avais vu il y a huit jours. Un être exquis et assommant, comme on n’en trouve que parmi les alcooliques. La boisson rehaussait ses qualités et ses défauts. Au point où il en était, il n’avait pas d’autre issue. »

Je savais que Magnan était le journaliste qui avait découvert Gainsbourg. Qui s’en souvient aujourd’hui ? Beaucoup sûrement, mais pas assez… Cela fait un an aujourd’hui que le Maréchal Sissi et l’armée égyptienne ont débarrassé le pays de ce fléau nommé Morsi. Les frères assassins ont dû gesticuler, mais en vain. C’est tant mieux ainsi, les islamistes n’étant pas dignes de la démocratie, qu’ils utilisent pour arriver au pouvoir et qu’ils abolissent par la suite. Regardez ce qui se passe en Palestine depuis que le Hamas est à la tête du pays… Le peuple palestinien souffre, tandis que les officiels profitent. Le sur-place tue les uns et fait l’affaire des autres. Il faut que ça change, mais comment ?

Vendredi 4 juillet 2014-6 ramadan 1435

J’ignore ce qui s’est passé, à quel moment cela a eu lieu ni comment le dialogue a pris court et s’est transformé en engueulade. Je ne comprends pas. M.-D. S était fatigué et de mauvaise humeur, et moi allergique à un certain nombre de sujets, notamment le moralisme de pacotille que l’on peut tenir, que l’on croit tenir impunément parce qu’on est tout simplement en Tunisie et que l’on pense savoir ce que les autres ignorent, ou parce que l’on se croit plus avisé ou futé ou malin que les autres… Je ne dis pas les choses à mi-mots. Moi-même, je cherche à comprendre, je tâtonne et cela se lit… J’y verrai sûrement plus clair dans les jours à venir.

18h20. C’est la deuxième période du match entre les Bleus et l’Allemagne. Ces derniers mènent par un but à zéro, but marqué à la 12e minute de la première mi-temps. Je ne sens pas cette partie. J’ai comme un mauvais pressentiment.

Pressentiment légitime. Défaite de la France. Je suis triste, si triste que, sans y croire, je note : « À chaque jour suffit sa peine », vu que la journée a mal commencé. P… d’Independance Day ! — Il faut bien, selon la logique ambiante, se rabattre sur quelqu’un et dire que c’est de sa faute…

Lu sur Facebook : « Monsieur l’ambassadeur des USA à Tunis désolée de décliner votre invitation à l’occasion du 4 juillet car je n’ai pas le Coeur à déguster les petits fours de votre buffet payés sur le compte des 3 milliards exigés par votre état en dédommagement des dégâts causés par les salafistes à votre ambassade, ces salafistes créés par votre état qui a fabriqué Oussama ben Laden. Cette somme sera déduite de nos écoles et hôpitaux publics c’est à dire aux pauvres de mon pays. À bon entendeur salut. Pr. S* c* [sic] »

Cela va de soi, les excités et les thuriféraires ont applaudi des deux mains, louant le courage, la dignité et jusqu’à « la virilité féminine » de la dame. Certes… Mais je voudrais placer un bémol : pourquoi Son Excellence a-t-il invité ou fait inviter cette dame, lui qui a le fichier le plus complet du pays en matière de pro et d’antiaméricains ? C’est que la dame était une habituée des festivités de l’Independance Day et si elle a aujourd’hui changé d’avis, ne croyez surtout pas que c’est par calcul, afféterie ou machiavélisme, en vue des élections à venir…

Henri Roorda, que j’ai découvert il y a un an grâce à Ma vie et autres trahisons de l’ami Jaccard, écrit pour mon plus grand plaisir : « C’EST évident : le Grand Mécanicien n’a pas construit ma petite machine intérieure avec beaucoup de soin. Il a oublié d’y mettre le régulateur. Cela explique les mouvements désordonnés de mon âme. Il m’était impossible de ressembler à ces êtres prudents, patients et prévoyants qui dès l’âge de vingt ans font des provisions pour leurs vieux jours. Pour moi, la vie normale c’est la vie joyeuse. L’individu déraisonnable que je suis ne veut pas tenir compte de toutes les données du grand problème. Je n’étais pas fait pour vivre dans un monde où l’on doit consacrer sa jeunesse à la préparation de sa vieillesse. » — Contrairement à cette dame, je ne dirai pas « à bon entendeur salut », mais À MAUVAIS ENTENDEUR, LA GUERRE !

Samedi 5 juillet 2014-7 ramadan 1435

À Hammam-Sousse. Ce qui m’étonne chaque fois que je revois des connaissances ou de vieux amis perdus de vue depuis quelque temps, c’est la chaleur de leur accueil et leur aptitude à avoir de mes nouvelles. C’est drôle et bizarre, mais ils s’intéressent à moi, à ce que je fais dans la vie. Il en est même qui comprennent le fait que j’aie quitté Hammam-Sousse pour Hammamet louant mon « sacrifice » pour que la petite, Alma, profite de ses grands-parents maternels. Par les temps qui courent, tout le monde se méfie des crèches, garderies et jardins d’enfants. Il y a eu des tas d’histoires moches depuis 2011. Cela ne veut pas dire que tout allait bien avant où tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, mais il s’est passé quelque chose d’étrange : une sorte de fracture liée aux événements de décembre 2010-janvier 2011, surtout au départ de Ben Ali et à la démystification de son pouvoir. Même la notion d’État s’est trouvée menacée, notamment depuis que les islamistes et leurs alliés ont pris le pouvoir suite aux élections du 23 octobre 2011, favorisant le clanisme, le tribalisme, la théocratie et une volonté réelle de bédouiniser le pays.

En discutant avec Boj, j’ai tenté cette traduction d’un proverbe local : « Vends la demeure de ton père et du père d’autrui achète la demeure. »  Proverbe qui résume à peu près ma situation et mon départ de Hammam-Sousse pour Hammamet. Un ami, mais je ne me rappelle plus qui, m’a un jour dit : « Tu n’as pas perdu au change, tu as quitté un hammam au singulier pour le pluriel, hammamet ! » Drôle et juste en même temps.

Causeur a publié sur son site Internet ma diatribe contre Tariq Ramadan. C’est l’ami Jaccard qui avait attiré mon attention sur le statut publié par ce barbu en trois pièces. En deux heures, la veille de mon départ pour Hammam-Sousse où je voulais prendre quelques jours de repos en compagnie de Boj, j’ai écrit un texte au vitriol. Je savais que j’allais encourir des reproches et que proposer un tel article à une telle publication pourrait être interprété de diverses manières. Mais j’assume mes responsabilités, parce que je pense fermement ce que j’ai écrit, dont voici la chute : « Sachez-le : les Merah et les Nemmouche tueront encore et toujours tant que les Ramadan ne rendront pas de comptes. Le Professeur Mohamed Talbi l’avait dit à M. Ramadan à Tunis : “Vous êtes un islamiste !” Cela signifie qu’il est un semeur de corruption. Moi, je ne parlerai pas au nom de l’islam contre l’islamisme. Cette cause n’est pas la mienne et je n’y crois pas. Moi, je parlerai au nom de l’Humanité envers et contre le droit-de-l’hommisme, afin de séparer le bon grain de l’ivraie et d’en finir avec l’islamisme et tant d’autres maladies qui doivent être, comme la peste, le choléra et j’en passe, combattues par le glaive et la plume. Il est temps de revenir à Voltaire et aux Lumières. Il est temps d’écraser l’infâme ! »

À ceux qui me taxeront d’islamophobie, je réponds fièrement ceci : « Moi, je sais ce qu’il y a dans mon Coran ! » J’avoue toutefois que je suis un islamismophobe. Nuance…

La Belgique, qui n’a pas démérité, a été battue par l’Argentine par un but à zéro, but marqué à la 7e minute par Gonzalo Higuaín. Messi aurait pu doubler la marque dans le temps additionnel, mais il a buté sur un mur nommé Thibaut Courtois, le portier de l’Atlético de Madrid devant lequel il a galéré la saison passée. La Hollande, quant à elle, n’a pu en venir à bout d’une superbe formation costaricienne qu’aux tirs au but, grâce notamment au gardien de rechange introduit à la 118e minute. Ce dernier a arrêté deux tirs, ce qui montre que les Hollandais en ont dans les chaussettes et dans la tête, vu que c’est un sacré coup risqué. Les demi-finales s’annoncent chaudes : mardi, le Brésil affrontera l’Allemagne, tandis que l’Argentine se mesurera à la Hollande mercredi.

Détail de taille : Neymar est forfait pour la fin du Mondial. Blessé à la fin du match contre la Colombie, victime d’une fracture au niveau de la 3e vertèbre, il ne sera certes pas opéré mais devra porter une ceinture en vue de limiter ses mouvements… La fébrile formation brésilienne devra affronter la très solide Mannschaft sans sa star. Je pense que les Allemands ont plus de chances de succès que les locaux, mais sait-on jamais ? L’absence de Neymar pourrait s’avérer positive et amènerait les Brésiliens à chercher à se surpasser. Tout est possible, et c’est incontestablement le charme et la magie du football.

*Photo : Jonathan Rachad.

Rio répond toujours

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theorie rio lapaque

theorie rio lapaque

Comme Julien Gracq, dans La forme d’une ville, recommandait, à propos de Venise, de ne visiter les belles maisons que lorsqu’on y avait des amis, et les cathédrales, uniquement pour y assister à l’office, Sébastien Lapaque, dans sa Théorie de Rio de Janeiro, prévient : «   Il n’y a qu’un seul monument à visiter au Brésil, c’est son peuple ». Et c’est ainsi que démarre une promenade légère dans ce pays qui seul sait allier « culture érudite et culture populaire », où « le visible et l’invisible n’ont jamais été séparés » ; une promenade  qui, pour l’auteur, doit s’entendre au sens philosophique d’un ensemble d’idées organisées et au sens figuré d’un long défilé, d’un interminable cortège.  « Ce sera donc, avertit-il encore une fois, une suite carioca, une bacchanale brésilienne, un carnaval coloré. Mais également un guide pratique, littéraire, historique, sentimental […] ».

En nous invitant à plonger dans l’estomac de Rio comme « Jonas dans celui de la baleine », Sébastien Lapaque nous enjoint à regarder le monde sous un angle qui échappe au tourisme de masse, aux images numérisées, au capitalisme festif. Exit, donc, le guide de poche de Rio distribué à l’aéroport, avec ses dizaines d’icônes jetées sur le plan coloré de la grande ville. Exit les lieux dédiés à l’entertainment avec les kiosques de plages, les rues piétonnes, les marchés de plein air et les centres commerciaux. Place à « la seule grande ville de l’univers où le seul fait même d’exister est un véritable bonheur », comme se plaisait à le répéter Blaise Cendrars qui, à trois reprises, visita le Brésil. Et pour la pénétrer, il n’y a pas mille moyens : « Une ville est un organisme vivant dont on doit effleurer la peau, caresser les veines, toucher les organes vitaux, en s’immisçant à l’intérieur avec toujours plus d’audace ».

Oui, mais plus encore ? Il faut, nous assène un narrateur qui se confond sans aucun doute avec l’auteur, assister à la messe de dix heures à la cathédrale São Sebastião même si l’architecture peut troubler. Il faut embarquer vers l’île de Paquetá, en faire le tour à pied et subitement se soumettre au bonheur : « Le ciel bleu, le soleil, le chant des oiseaux, la quiétude de l’île aux fleurs ». Il faut écumer les botequim, ces gargotes aux murs carrelés qui proposent filé de mango, linguica calabresa, carne de porco, bife milanesa, contra-filé com fritas, le tout sur fond de rediffusions de matchs de football. Il faut s’étonner du nombre de statues « dans tous les quartiers, à tous les coins de rue, dédiées à des hommes et des femmes connus et inconnus » et essayer d’égrener les noms : Miguel Couto, Carvalho de Brito, Abraham Media, Eusébio de Oliveira. Il faut revoir le cabinet de lecture de la Bibliothèque nationale, prendre un bus jusqu’à Buzios pour aller saluer la statue de Brigitte Bardot érigée sur la plage, grimper dans la luxuriante forêt de Tijuca jusqu’au Belvédère chinois, se signer devant le Christ Rédempteur qui surplombe le Corcovado, se promener dans les jardins du Parque Lage, manger une assiette de mocoto, écouter le chorinho ou le sifflement des toucans. Dans tous ces lieux, il faudra encore « Errer, bader, lanterner, balocher, divaguer, dériver  […] Repartir, perdre son chemin, le chercher le retrouver […] Tarder, s’amuser, vagabonder […]  Marcher, circuler, vadrouiller».

Acceptez ces injonctions qui prennent la forme de prières, et la littérature ou l’art vous convoquent : Anatole France  qui fut le premier à avoir parlé d’optimisme à propos du Brésil ; Malraux et son discours à Brasilia sur le rôle de l’art ; Georges Bernanos durant son exil brésilien ; Stefan Zweig qui y trouva la mort ; Jean-Baptiste Debret qui dessina le drapeau du pays ; Blaise Cendras et Fernando Pessoa bien sûr ; et même le jésuite Antônio Viera, héros du droit des indiens qui justifiera pour toujours l’aspect polymorphe de cette ville intrinsèquement insaisissable en disant : « Dieu n’a pas fait le ciel en damier d’étoiles ».

Que reste-t-il, en définitive, à faire ? Lire et relire cette théorie qui ne peut que nous rendre disponible à l’esprit d’un lieu que ni le football, ni la prière, ne savent résumer.

Théorie de Rio de Janeiro, Sébastien Lapaque, Actes Sud.

*Photo : Leo Correa/AP/SIPA. AP21594896_000002. 

Petites bouchées froides

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pirotte ramadan tunisie

pirotte ramadan tunisie

 Mardi 1er juillet 2014-3 ramadan 1435

3h55. Jacques Le Rider, dans le dernier numéro d’Alkemie, qui publie un dossier sur « Les mots », cite ces quelques phrases d’Hugo Von Hofmannsthal, lesquelles phrases me laissent perplexe : « Les gens sont las d’entendre parler. Ils ont un profond dégoût des mots. Car les mots se sont interposés devant les choses.  L’ouï-dire a absorbé  l’univers. […] Avec cette fatigue intérieure et la haine inactive à l’égard des mots naquit aussi le grand dégoût des convictions. Car les  convictions des gens ne sont rien  qu’enchaînement fantomatique de mots non sentis. » — C’est à l’image de ce qui se passe chez nous, où les mots ont été dépossédés de toute leur valeur et de tout leur poids à cause des mensonges qu’on leur a collés à la peau et jusqu’à l’étymologie, afin de satisfaire des intérêts des plus vils. Chez nous, les mots « peuple », « révolution », « dignité » doivent être redéfinis de toute urgence si l’on souhaite sauver ce qu’il reste à sauver.

Réveil à 13h10. Je me rends compte que j’ai rêvé de feu Sadok Morjène. Affolé, inquiet, j’appelle Béchir, son petit frère et mon meilleur ami. Comme cela fait deux jours que je ne lui ai pas parlé, il a cherché à me joindre la nuit dernière vers une heure et demie du matin, mais, le téléphone en mode silencieux tant qu’Alma dort, je ne m’en suis rendu compte que le jour point. Béchir, qui aura en octobre prochain 59 ans, souffre de troubles respiratoires et doit arrêter de fumer. L’année dernière, il a en même temps que moi essayé de tenir tête à la cigarette, mais il n’a pu résister qu’une semaine. Décidément, le sevrage est dur, surtout lorsqu’on s’y risque seul, sans suivi médical, sans vraie cure. Maintenant que j’ai arraché la page de ma vie de fumeur, je ne me la raconte pas trop, non seulement parce que je suis conscient de la dureté de la tâche, mais surtout parce que je me sais chanceux d’avoir pu écrire pour y parvenir. Écrire pour ou dans un but précis et y arriver, est incontestablement une chance.

Reçu un pli de mon amie Anna, attachée de presse à La Table Ronde, contenant Autres arpents et Une adolescence en Gueldre de Pirotte. Je l’appelle pour la remercier et lui annoncer quelques bonnes nouvelles concernant ce que nous avons fait et ce que nous envisageons de réaliser autour de l’œuvre de Pirotte. Je compte sérieusement finir ma traduction d’Absent de Bagdad (2007), œuvre aussi essentielle qu’actuelle, notamment avec ce qui se passe aujourd’hui en Iraq, la poésie en prose de Pirotte, le monologue du personnage, baptisé Müslüm, la lutte contre la haine, l’ignorance, le mensonge et les fausses valeurs faisant de ce roman une véritable épopée du XXIe siècle. Partageons ensemble la première page d’Absent de Bagdad, comme certains, Pirotte le premier, savent partager le pain et le vin :

« au début j’avais réussi à écrire quelques mots dans ma langue, ou plutôt les graver du bout de l’ongle sur un carton minuscule que j’avais trouvé dans le noir en tâtonnant, ils ont dit que j’avais écrit le nom d’Allah et que c’était de l’arabe, mais ils se trompaient, il n’y avait ni le nom d’Allah ni aucun mot d’arabe, c’était le prénom de ma fiancée turque, et d’autres mots griffonnés que j’ai oubliés après qu’ils m’eurent enchaîné les mains et les pieds, la main gauche au pied droit, la droite au pied gauche, et qu’ils m’eurent entouré le cou d’une laisse cloutée au moyen de laquelle ils me traînaient dans une galerie souterraine semée de tessons de bouteilles / je dois avoir perdu connaissance à un moment, je veux dire que j’ai fait un effort pour perdre connaissance, ce n’est pas la douleur qui me rendait inconscient, mais la lucidité / c’est un état tellement aigu, tellement inconcevable de lucidité que seuls y résistent les saints ou les prophètes et les martyrs qui en ont une perception exacte et minutieuse, une vision qui dit-on les transfigure / et c’est alors le ciel véritablement qui les pénètre, et moi, soudain, je voyais le ciel s’éclairer au cœur de ce médiocre enfer où j’étais plongé, c’est ainsi que je peux parler de ma lucidité sans prétendre me comparer aux martyrs qui rayonnent d’une foi, d’une certitude autrement prodigieuses que les miennes / mais au plus noir de cette détresse animale à laquelle je me trouvais réduit, une espèce de lumière humaine ou divine insistait avec une douceur tellement inattendue au fond de mon regard aveuglé / il y avait donc l’insistance de ce fragile et tenace filet de lumière comme le rappel ou la promesse d’une vie meilleure à laquelle j’avoue que je n’avais jamais cru sinon dans une enfance lointaine où circulaient des légendes, les nuits d’été, sous les étoiles, quand les bergers veillaient sur le grand silence du plateau / c’est ainsi que ma conscience s’évadait emportée par cette lucidité que ni la vie ni la mort ne pouvaient me ravir, et que ceux qui me torturaient ne connaîtraient jamais »

L’Argentine n’a pu venir à bout de la Suisse qu’à la 118e minute de jeu. But d’Angel Di Maria sur une superbe passe de Lionel Messi. Malgré cette défaite l’équipe helvète n’a pas du tout démérité. Ce soir, à 21h, la Belgique affronte les États-Unis. Le gagnant rencontrera l’Argentine samedi. J’avoue qu’en dépit de mon admiration pour le coach des Américains, Jürgen Klinsmann, dont le jeu a illuminé mon enfance et une partie de ma jeunesse, lui qui avec l’équipe nationale allemande a remporté la Coupe du monde en 1990 et la Coupe d’Europe en 1996, j’ai une préférence nette pour les Belges. C’est que, comme mon ami le poète, traducteur et universitaire Jacques Darras, je peux crier haut et fort : « Moi, j’aime la Belgique ! »

Mercredi 2 juillet 2014-4 ramadan 1435

On me raconte que deux policiers sont allés chercher noise à Elyès qui tient un café sur la plage de Hammam-Sousse, lui reprochant de servir « les Arabes ». Pour eux, seuls « les touristes » ont le droit de consommer au vu et au su de tout le monde, mais les autochtones, s’ils peuvent le faire, doivent néanmoins se mettre à l’abri des regards. N’est-ce pas le comble de l’hypocrisie, pour ne pas dire du fascisme ? C’est, à ma connaissance, la première fois que cela arrive, car même après la « Révolution » et sous « l’occupation nahdhaouie » en 2012 et 2013, personne n’a osé tenter un truc aussi gros. Je crois comprendre qu’il s’agit d’une manœuvre des sympathisants des islamistes au Ministère de l’Intérieur en vue de nous faire croire qu’Ennahdha n’est pas si mal que ça, que c’est pour ainsi dire un moindre mal… Une stratégie vieille comme le monde, qui risque de payer puisque les gens ont la mémoire courte.

Je me souviens d’un superbe passage où Jean Genet évoque « Les femmes de Djebel Hussein », camp palestinien situé au nord de la capitale jordanienne, Amman :

 

« H., vingt-deux ans, m’avait présenté à sa mère à Irbid. C’était l’époque du Ramadan et à peu près midi.

“— C’est un Français, pas seulement un Français, et non plus un chrétien, il ne croit pas en Dieu.”

Elle me regardait en souriant. Ses yeux étaient de plus en plus malicieux.

“ — Alors, puisqu’il ne croit pas en Dieu, il faut lui donner à manger.”

À son fils et à moi, elle prépara un déjeuner.

Elle ne mangea que le soir. » (in L’ennemi déclaré, 2010, p. 84-85.)

— Les mots de Genet sont si éloquents que l’on peut se résigner au silence et admettre qu’ils se passent de commentaire. Oui, mais je dois, nous devons tous, selon le mot d’ordre de Louis-René des Forêts, « dire et redire, redire autant de fois que la redite s’impose, tel est notre devoir qui use le meilleur de nos forces et ne prendra fin qu’avec elles. »

J’ai un peu tourné le dos à Cioran, même si je n’arrête pas de ruminer certaines idées, certains paradoxes, certaines problématiques. Chaque chose en son temps, n’est-ce pas ? Au niveau où j’en suis, je n’ai pas à me sentir pressé.

Les Belges l’ont emporté sur les États-Unis par deux buts à un. Une très belle partie parce que, malgré la domination des Diables rouges, les hommes de Klinsmann se sont montrés menaçants. Menés deux à zéro dès la première période des prolongations, ils ont réduit la marque et failli égaliser. Le football est un art, quand bien même mon copain l’essayiste et traducteur Michel Orcel penserait le contraire, lui qui m’a posté ce commentaire sur Facebook : « L’art du sport, c’est fini. Reste le Sport marchandisé, publicisé, commenté à l’infini, source de revenus effrayants et de prostitutions diverses, effrayante école de mercenariat… » Je n’avais pas cela en tête, mais mutatis mutandis j’aurais pu faire mienne cette merveilleuse phrase de Genet à propos des Palestiniens : « Ils ont le droit pour eux puisque je les aime. »

M.-D. S. est venu me rendre visite à Hammamet. Il me rend également les quelques quinze livres que je lui ai prêtés ces derniers temps. Cela va de Richard Millet (bien évidemment !) à Pirotte, en passant par Guerne et à Alain Chareyre-Mejan dont l’Essai sur la simplicité d’être est un vrai régal : « Seul et en écoutant des ritournelles, parce que la ritournelle est l’ivresse de la musique. Quand la situation demande une lucidité totale (comme celle du soldat Dufour de Léon Bloy) ; quand on a oublié trop longtemps de marier dans la vie — comme fait exactement le vin — “la science, le parfum, la poésie et l’incrédulité” dont parle Balzac dans La peau de chagrin. En juillet, sous les marronniers épatants des poèmes de Jean-Claude Pirotte, et cetera, et cetera. » Cette dernière phrase, inachevée, est à mes yeux une révélation. J’ignore si feu Pirotte connaissait Alain Chareyre-Mejan ou s’il avait lu ce texte, intitulé « Moments où il faut boire du vin », lequel est placé sous l’égide de saint Omar Khayyâm, mais je pense, je sais que Jean-Claude aurait aimé, adoré, jubilé, et cetera, et cetera !

*Photo : ANDERSEN/SIPA. 00317672_000003. 

La meilleure chose à faire à Paris: Disney

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La meilleure chose à faire à Paris ?  Disney. C’est pas moi qui le dis, c’est Anne Hidalgo.

« 1000 petits parisiens qui ne partent pas en vacances ont été invités pour la journée à Disneyland Paris » se vante Anne Hidalgo dans son tweet du jour. Franchement, pas de quoi faire la fière.

Je pensais que le rôle d’un élu était de promouvoir sa commune, pas de célébrer l’immense parc de jeux américain qui se trouve à sa périphérie. Mais peut-être Anne Hidalgo n’a-t-elle pas trouvé d’activités à son goût dans la ville-lumière. À croire que, finalement, les voies sur berges n’ont pas toutes les qualités imaginées. Comment ? Les animations sur les quais ne seraient pas au niveau des embouteillages créés et de la facture encaissée ?

« Il faut une bouffée d’oxygène pour ces jeunes urbains », me répondrez-vous. Certes, mais avec Disneyland, on est loin du compte. La mairie aurait pu prévoir une sortie champêtre, culturelle, quelque chose d’intéressant et de ludique à la fois.

Aller à Provins, en Seine et Marne, par exemple, ville médiévale entourée de champs fleuris.

Aller à Chamarande, dans l’Essonne. Le parc naturel qui entoure le château est ponctué d’ateliers, d’enclos animaliers, de ruisseaux et de rivières à traverser en barque.

Non, ce sera Mickey pour tous, hamburger-frites et musique de dingo. Une expérience dont la maire doit se faire une haute idée puisqu’elle récidive et twitte lors de l’inauguration d’une attraction nommée « Ratatouille » : le nouveau manège « marque bien les liens symboliques entre Paris et Disney ». À l’entendre,  la capitale française sort grandie de cette comparaison. Tout un poème.

Mais au fond, peut-être qu’elle a raison Anne Hidalgo, peut-être que Paris n’en vaut pas la peine. Le patrimoine culturel s’écroule, l’ambiance nocturne se meurt, la vie y est trop chère, devenue plus grise que rose.

Elle a raison, Anne Hidalgo, et il faudrait en parler aux responsables de la ville de Paris.

La logique de la bête

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debat televise experts

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Prenez un « débat » télévisé, n’importe lequel. Règle no1 : il y a là au moins un expert, cerveau truffé de chiffres et qui pense. Règle no2 : il arbore ce qu’on appellera, faute de mieux, une mine d’expert : regard tendu et front plissé. Règle no3 : au moment où il prend la parole, le voilà qui déclare – explosion de lumière – qu’il ne faut pas généraliser. Variante : ne pas essentialiser. Règle no4 : l’expert – apothéose et concert d’anges – met la notion débattue au pluriel ; aux masses stupéfaites, il rappelle qu’il n’y a pas, disons, une France, mais des France, un islam, mais des islams ; etc. La technique, d’une efficacité télévisuelle certaine et d’un rare confort, fonctionne avec à peu près n’importe quel concept : celui d’histoire, de culture, de blanquette de veau ou de poulet basquaise. Parvenu à ces hauteurs, notre phénix de la nuance s’admire : il a complexifié le débat. Et mis en déroute ses adversaires, renvoyés à leur confusionnisme primaire.

Autant de « stratégies » décryptées avec style par les auteurs de La Logique de la bête. À propos de ces pirouettes de singe savant qui sont des classiques de plateau télé et au nombre desquelles figurent « l’argument du cas particulier », « la botte de l’essentialisation » et « la prise du bouc-émissaire », on pourra désormais parler de « point Duits-Barbier », comme on parle, dans un autre genre, de point Godwin. Le mathématicien Didier Barbier et l’animateur du site Tolérance Active Emmanuel-Juste Duits ont recours, pour les mettre en relief, à quantité de formes amusantes : aphorismes, dialogues, syllogismes, poèmes… C’est drôle et subtil, et c’est, en cent pages lues en une heure, plus de finesse qu’une bibliothèque entière de sociologie.

Duits et Barbier ne cherchent pas, c’est l’intérêt de ce grand petit livre, à ferrailler contre telle ou telle idéologie (quand bien même un certain point de vue conservateur, antilibéral et même malthusien se fasse jour ici ou là), mais bien à moquer logiquement la logique-perroquet, le tic savant – cette rage de la nuance qui enivre tant de benêts instruits, et leur donne le sentiment de triompher. En somme, nous rappellent joyeusement Duits et Barbier, la chasse aux clichés est un cliché ; l’intelligence radote. Et à l’inverse de tant de ces essais lus dans le secret espoir de consolider de minuscules « convictions », La Logique de la bête nous montre combien la pensée critique est aisée, la pensée difficile ; que la sorte de débat dans quoi les démocraties subclaquantes placent leur salut est désormais une planche pourrie, où s’affrontent des autistes claquemurés dans leur « finesse ».

Les demi-habiles de Pascal ont fait long feu : la logique de la bête fait le portrait en creux de cette nouvelle espèce, les demi-habiles au carré ; et c’est, sur le nez de ces trissotins à miroir de poche, un joli feu qu’allument les artificiers Duits et Barbier

La Logique de la bête d’Emmanuel-Juste Duits et Didier Barbier, Éditions de l’éclat.

*Photo: DR

Les tabous scolaires de Palestine, l’heure inversée de Bolivie…

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bolivie heure inversion

bolivie heure inversion

Peut-on libérer la Palestine de ses tabous?

 Peut-on parler de la Shoah dans les établissements scolaires palestiniens ? La mésaventure du professeur Mohammed Dajani, patron du département « Études américaines » de l’université d’Al-Qods, récemment contraint à la démission, permet d’en douter. Au printemps 2011, cet intellectuel pacifiste avait bravé un tenace tabou local en publiant dans le Herald Tribune un texte intitulé : « Pourquoi les Palestiniens devraient étudier l’Holocauste ». En mars, il a aggravé son cas en proposant d’organiser –, hors temps scolaire et sans financement public – une visite d’étudiants palestiniens à Auschwitz.[access capability= »lire_inedits »]

Surprise, de très nombreux élèves se sont portés volontaires. Avant de subir toutes sortes de pressions. Résultat : beaucoup changent d’avis, 27 persistant à vouloir en savoir un peu plus sur ce trou noir de leurs programmes scolaires.

Sans surprise cette fois, le retour est plutôt mouvementé pour le professeur Dajani qui, quelques semaines après, annonce au site wasatia.info qu’il a dû présenter sa démission : « Il ne m’est plus possible d’assurer ma mission d’enseignant et d’exercer mes fonctions académiques dans des conditions sereines.» En termes moins feutrés, comprenez qu’il était dénoncé comme « traître » et « collabo » par les syndicats enseignants, et en prime contraint d’être sous protection rapprochée permanente, y compris pendant ses cours.

Cette démission, l’université aurait pu la refuser, ce qui selon Dajani aurait constitué un « message clair et fort » démontrant qu’elle « soutient la liberté académique ». Il n’en a rien été. Parler de l’Holocauste demeurera donc une activité déviante.

La question est donc posée aux Palestiniens, et à leurs autorités : libérer la Palestine, n’est-ce pas aussi, la libérer de des tabous, de la censure et de l’histoire officielle ? Quant aux Européens, il serait temps qu’ils se demandent s’il est bien raisonnable de subventionner par millions d’euros un négationnisme officiel.

Nicolas Routier

 

En Bolivie, l’heure du changement, c’est maintenant !

La Bolivie est un pays d’Amérique du Sud connu pour ses lamas, ses coups d’État, ses vizcachas (lapins à longue queue) et ses musiciens en poncho qui terrorisent nos zones piétonnes avec leurs flûtes de pan. C’est aussi le pays d’Evo Morales, chef charismatique de l’État bolivien, qui présente la particularité d’avoir été proche d’Hugo Chavez, footballeur et syndicaliste − c’est dire s’il a dû entendre des conneries dans sa vie…

Désormais, on connaîtra aussi la Bolivie pour son heure révolutionnaire. Chez nous, le changement d’heure est principalement source de contrariétés bisannuelles (grimper sur des escabeaux, retrouver le mode d’emploi du radio-réveil taïwanais, supporter les interviews télévisées de parents écolos qui imputent à l’heure d’été la cancritude de leurs marmots…) C’est très enquiquinant, mais on a fini par s’y habituer.

Du côté des Andes, les choses sont autrement plus sérieuses : changer d’heure veut dire changer d’ère : on a décidé d’y inverser le sens de rotation des aiguilles ! Désormais, sur la façade du Parlement, en plein cœur de La Paz, les badauds épatés peuvent admirer une horloge à numérotation inversée dont les aiguilles tournent vers la gauche. Une mesure pleine de bon sens, expliquent les autorités : dans l’hémisphère Sud, le soleil  tourne vers la gauche, les horloges doivent donc faire itou.

Si vous trouvez ça seulement absurde ou rigolo, c’est sans doute que vous n’êtes pas un follower de Marcelo Elio, président evomoraliste de la Chambre des députés : « L’horloge inversée, explique-t-il sur son compte Twitter,  signifie que pour nous, le Nord est le Sud. » Et pour les indécrottables mal-comprenants, il a précisé sa pensée dans un autre tweet : le but du jeu est bel et bien de « mettre fin aux injustices au Nord par un nouvel ordre mondial qui naîtrait au Sud ».

En résumé, la gauche est la droite, la vérité est le mensonge, le Nord est le Sud. Une philosophie trop géniale que devrait méditer notre gauche indigène, dont on dit trop souvent qu’elle est déboussolée.[/access]

François-Xavier Ajavon

*Photo: Juan Karita/AP/SIPA.AP21588497_000002

Petites bouchées froides

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mahmoud darwich ramadan pirotte

mahmoud darwich ramadan pirotte

Lundi 30 juin 2014-2 ramadan 1435

Pas beaucoup dormi. Réveillé par un coup de fil de la direction de l’ENS de Tunis concernant les surveillances et le concours d’entrée qui commence mercredi. Comme je ne fais pas partie du jury du concours, je n’aurai pas à surveiller. Bon débarras, me dis-je en me félicitant, les transports, la chaleur et le ramadan me semblant assez peu propices à des activités de ce genre. Ce n’est certes pas à moi de trancher quant au ramadan en disant que, tel qu’il est pratiqué chez nous et partout dans le monde arabe, il est contre-productif, mais je peux me hasarder en avançant que, comme tout l’indique rien ne va plus. Dans l’état de décrépitude et de déliquescence que vivent notre économie et nos finances, nous devons mettre les bouchées doubles et ne pas céder aux démons de la superstition. Aussi, à cet homme que je respecte tant et envers qui je me sens le devoir de dire la vérité et jusque le fond de ma pensée, me suis-je permis de dire au téléphone : « Merci de vos vœux pour le ramadan, mais à la place de la piété et du recueillement que vous me souhaitez pour le saint mois, je vous propose le travail et l’engagement ! » Il ne s’est certes pas trop attardé sur ma remarque, mais je sais qu’il ne l’a pas mal prise.

Par ailleurs, ce que je dis — et qui choque comme cela a été le cas à plusieurs reprises — vaudra son pensant d’or lorsque, dans deux ans, le ramadan coïncidera avec les examens et concours officiels. Quand les parents verront la prunelle de leurs yeux souffrir le martyre, plus évanouis que sur pied, semblables à ces mouches maladroites et moribondes que l’on aperçoit à la fin des automnes froids, cela donnera suffisamment de raisons pour que les consciences se réveillent enfin et œuvrent pour un véritable changement des choses… Mais je rêve sûrement…

Victoire douloureuse des Bleus contre le Nigéria par deux buts à zéro. Je jubile, je crie, je saute, je chante, je danse, je fais le fou ! Mais, avec des arguments — passez-moi le mot — bidon, certains s’en prennent à la France souhaitant que le Coq se fasse plumer par les Super Eagles ! Tous ceux que j’ai eus sous la dent, faute de les croquer, je les ai mordus, y compris ma petite sœur Imen ! C’est que je suis un fanatique des Bleus et j’avoue que c’est idéologique : « Vous les aigris, les jaloux, les complexés, les inconséquents ! Vous qui rêvez d’elle, la France, de sa lumière, de ses Lumières, de ses papiers ! Vous qui voulez sa perte, sa défaite, sa ruine ! Vous… vous… vous… Qui êtes-vous ? Elle est VICTORIEUSE, la BLACK, BLANC, BEUR, la digne fille de Voltaire ! » — Ce lyrisme-là, si footballistique soit-il, n’est pas sans me déplaire ! Après tout, je m’amuse sérieusement !

Il est 21h25. Je suis entre ces pages de journal et le match qui oppose la  Mannschaft aux Fennecs d’Algérie. Ces derniers tiennent le coup devant cette solide formation allemande qui joue ce soir sans son prestigieux 6, le germano-tunisien Sami Khedira, dont le père est notre voisin à Hammamet. Khedira est absent parce que ses parents ont été victimes d’un braquage à main armée au Brésil. Sûrement traumatisé, le sélectionneur allemand Joachim Löw a préféré le garder sur le banc à l’entame ; mais, vu la prestation algérienne qui contrôle le milieu du terrain, je crois qu’il sera dans l’obligation de le faire rentrer. À suivre…

Une connaissance sur Facebook (pour ne pas employer le très galvaudé « ami ») m’envoie un lien sur Youtube. Il s’agit d’un poème de Mahmoud Darwich récité par le poète lui-même. Elle souhaite que je l’écoute. Sans doute la pièce en question est-elle à l’image de son état d’âme, qui est celui de beaucoup de personnes ces temps-ci. Ramadan oblige… Elle ignore toutefois que j’ai traduit ce poème il y a à peine deux semaines :

Rien ne me plaît

« Rien ne me plaît, dit un voyageur dans le bus, ni la radio
Ni les journaux du matin, ni les citadelles sur les collines.
J’ai envie de pleurer. »
« Attends qu’on arrive et pleure tout ton saoul », répondit le chauffeur
« Moi non plus, dit une dame, rien ne me plaît. J’ai montré ma tombe à mon fils.
Elle lui a plu : il s’y est endormi et ne m’a pas fait ses adieux. »
L’universitaire dit : « Moi non plus, rien ne me plaît.
J’ai étudié l’archéologie et je n’ai jamais trouvé
Mon identité dans une pierre. Suis-je vraiment
Moi-même ? »
Un soldat dit alors : « Moi non plus, rien ne me plaît
Je traque une ombre qui me traque. »
Nerveux, le chauffeur dit alors : « Terminus ! Préparez-vous à descendre.
Tous lui crient : « Nous voulons aller au-delà du terminus,
Continuez donc ! »
Quant à moi, je dis : « Faites-moi descendre. Je suis comme eux, rien ne me plaît, mais je suis fatigué du voyage. »

Une belle pièce, extraite de l’un des derniers recueils de Darwich, Ne t’excuse pas, paru en 2004, soit quatre ans avant la disparition de celui que je considère comme le plus grand poète arabe de la seconde moitié du XXe siècle et du début du XXIe.

L’Algérie a été battue par l’Allemagne au bout d’une partie littéralement épique. Deux buts à un. 120 minutes de jeu. Un régal certes, mais une grande déception. Je suis abattu… La France affrontera l’Allemagne vendredi. Je suis sûr que les Bleus vengeront les Fennecs !

Reçu un courriel d’Anthony Dufraisse, qui dirige la revue Patchwork : il me demande un texte sur feu Jean-Claude Pirotte. C’est Yves [Leclair] qui lui a communiqué mon adresse électronique. Ça tombe bien, vu que j’ai relu Pirotte au cours de ces dernières semaines pour l’hommage que je lui ai rendu mercredi dernier à la Bibliothèque Nationale de Tunisie. Le décès de Jean-Claude, survenu samedi 24 mai, est sûrement l’un des événements qui m’ont le plus affecté depuis la disparition de feu Sadok Morjène jeudi 29 août 2013. Comme j’ai dédié Casuistique de l’égoïsme Journal du ramadan 1434-2013 à la mémoire de feu Sadok Morjène, je compte faire de même avec Pirotte en lui offrant le long poème sur lequel je travaille depuis plusieurs mois. Poème que j’ai décidé d’intituler Tunisité et dont l’ami François Bon a publié des extraits sur son site. Pour Patchwork, je compte écrire un texte intimiste, un souvenir poétique de Pirotte, une évocation de nos échanges, de ma visite chez lui à Arbois en février 2008. Ce sera un texte différent de ma communication « Le goût du vin », lecture proprement académique prononcée dans le cadre d’un colloque à la Manouba en avril 2010 et qui paraît en décembre prochain dans la belle revue dirigée par ma grande amie Mihaela, Alkemie, laquelle revue est née à Sibiu en Roumanie avec de très petits moyens et qui, grâce au courage et à la conviction de l’équipe, est, non seulement publiée désormais chez un prestigieux éditeur parisien, mais encore elle reçoit des textes de grands écrivains, penseurs, traducteurs et chercheurs.

*Photo : ANDERSEN ULF/SIPA. SIPAUSA30051511_000007.

Affaire Taubira : juger ou militer, il faut choisir

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Lorsqu’est tombée l’information sur le jugement du tribunal correctionnel de Cayenne et l’annonce de la condamnation d’une ancienne candidate du Front national à une peine de prison ferme de neuf mois pour injures racistes, la première réaction du praticien fut celle de la réactivation du vieil adage : « une justice pour l’exemple est rarement une justice exemplaire ». Mais, immédiatement, le débat qui fit rage fut celui du quantum de la peine. Répartition des camps en trois tiers : « C’est trop, c’est normal, ce n’est pas assez ». Personnellement, je n’en discuterai pas. Le législateur a donné au juge une fourchette, son interprétation est son problème.
Premier sourire devant certaines contradictions, notamment chez les grands pourfendeurs du laxisme taubirien, qui trouvent que cette fois-ci elle y a été un peu fort. Deuxième sourire lorsque l’on constate que les mêmes redécouvrent le « principe de proportionnalité en matière pénale » après l’avoir oublié pour Nicolas Sarkozy. Le praticien, toujours lui, se demande comment on en est arrivé là, à une décision aussi «clivante» comme on dit aujourd’hui, et quand même tout à fait surprenante. Ce jugement n’est pas tombé du ciel, alors que s’est-il passé ? Beaucoup d’informations dont on dispose quarante-huit heures plus tard sont à prendre au conditionnel. Nous l’emploierons donc souvent. Et puis, il faut également éviter de se voir épinglé sur le « nouveau mur des cons », c’est-à-dire la liste des dangereux propagateurs du « populisme judiciaire des élites ».

Les faits ? Une candidate aux municipales du Front national dans l’est de la France, a «posté » sur son « compte Facebook » une série de photos pour comparer la Garde des Sceaux Christiane Taubira à un singe. Initiative assez dégueulasse qui amena le FN à lui retirer son investiture et les électeurs à la renvoyer à ses chères études…
Le déclenchement de la procédure ? À 10 000 kilomètres de là, une association sur laquelle on a peu de renseignements si ce n’est qu’elle serait l’enveloppe d’un parti indépendantiste guyanais, celui de Christiane Taubira, une petite recherche internet situant le siège social au domicile guyanais de celle-ci, lance une procédure sur citation directe devant le tribunal correctionnel. Premières observations, compte tenu de la diffusion sur Internet des documents incriminés, cette compétence territoriale est possible. Elle aurait dû cependant, au plan du respect des principes et dans la volonté d’une bonne administration de la justice, être soigneusement évitée. Le contexte guyanais, ainsi que le reconnaîtra de façon assez extraordinaire la décision, ne garantissait pas la sérénité des débats. Le devoir du parquet, mais aussi du tribunal était de solliciter auprès de la Cour de Cassation le « dépaysement » de l’affaire ». L’éloignement rendait également difficile pour la prévenue, mais aussi le Front national cité comme coauteur (!) de mettre en place une défense digne de ce nom. En ce qui concerne l’ex-candidate, l’obstacle matériel était probablement insurmontable. On dit que le choix d’un avocat métropolitain s’imposait, car une rumeur insistante, (à laquelle personnellement je ne peux pas croire) prétend que l’ensemble des avocats guyanais aurait refusé de prendre cette défense en charge. Dans une procédure de cette nature, cette présence de proximité était pourtant indispensable. Si ces faits étaient avérés, les avocats guyanais successeurs de Gaston Monnerville se seraient quand même un peu déshonorés. Par conséquent, aucune défense digne de ce nom, que ce soit de Madame Leclère ou du Front national n’a pu être mise en œuvre. La Convention Européenne des Droits de l’Homme, ratifiée par la France et qui par conséquent lui est opposable, prévoit expressément dans son article 6 le « droit au procès équitable ». Une abondante jurisprudence en a bien défini les contours. La procédure de Guyane ne répond pas aux impératifs qui sont supérieurs aux règles techniques locales. Les conditions d’une justice sereine n’étaient pas réunies et la défense nécessaire au débat contradictoire arbitré par le juge n’a pas pu se mettre en place. Les magistrats qui ont statué, n’ont pas les eu moyens d’appliquer le principe de « personnalisation des peines » ne sachant pas qui était Madame Leclère, quelle était son histoire, les raisons de son acte, etc.

J’ai déjà dit dans ces colonnes l’importance de la forme dans le procès pénal par application du principe de Rudolf von Jhuring : « adversaire acharnée de l’arbitraire, la forme est la sœur jumelle de la liberté ». Une décision de justice n’est légitime que si elle est l’aboutissement d’une procédure irréprochable. Sinon, elle est un acte d’une autre nature. Et il semble bien que le jugement du tribunal correctionnel de Guyane encoure cette qualification.
Madame Taubira, Garde des Sceaux, était la cible de cette injure inadmissible. Est-il heureux que ce soit une association à laquelle elle serait liée qui engage l’action publique par la voix d’une citation directe, procédure assez rare qui permet à n’importe qui de se substituer au parquet pour engager des poursuites ? Est-il heureux dans, le souci d’une justice sereine, que toute la procédure se soit déroulée dans son département d’origine certes territoire français, mais, ou indiscutablement ces questions de racisme sont particulièrement sensibles ? Faut-il se réjouir de l’absence de défense et de débat contradictoire ? Eh bien non, ce n’est pas comme cela que les choses auraient dû se passer. Tout d’abord, il existe une procédure spécifique aux ministres qui ont fait l’objet de diffamation ou d’injures. Pourquoi n’a-t-elle pas été utilisée ? Pourquoi le parquet territorialement compétent pour la résidence de Madame Leclère est-il resté passif ? Pourquoi les grandes associations habituellement si promptes à réagir (SOS Racisme, LICRA ? MRAP) sont-elles restées coites ? Ceux qui parleront de vendetta ou d’opération politique risquent de trouver leur public.
Et ce n’est pas la lecture de la décision elle-même, maintenant en partie disponible, qui risque de les faire changer d’avis.
J’invite à une lecture attentive de ce qui ressemble plus à un tract qu’à ce qu’on a l’habitude de commenter dans les revues juridiques. On y trouvera cependant quelques nouveautés jurisprudentielles assez ébouriffantes.
« Attendu en effet que l’attaque frontale à la dignité de l’homme justifie une sanction qui ne se limite pas une punition financière… Mais qui s’attache aussi à la personne du délinquant ». Justement, la personnalité du délinquant n’était pas connue du tribunal.

On assiste aussi à la consécration de la responsabilité pénale collective puisqu’il est dit précisément que : « attendu que si le FN n’est pas l’auteur matériel de l’infraction, il sera démontré qu’il y a participé par instigation et fourniture de moyens ; qu’il est évident que l’infraction commise par Madame Leclère aurait eu un retentissement sans commune mesure si elle n’avait pas été candidate du Front National aux élections municipales de Rethel ». Oupsss, donc si on comprend bien, les partis politiques vont être pénalement responsables des infractions commises par leurs militants, candidats ou élus, du fait de la notoriété que donne leur appartenance à l’infraction commise. Mais dites donc, le Parti Socialiste aurait-il du mouron à se faire pour les présumées fraudes fiscales de Jérôme Cahuzac ? Autre facteur d’implication comme coauteur du Front national (qui a immédiatement suspendu la candidate lorsqu’il a appris la publication raciste), les condamnations précédentes de Jean-Marie Le Pen. Petit détail la loi interdit au juge ce genre de pratique.

Le tribunal retient également la responsabilité de ce parti dans la commission de l’infraction par ce que : « en ne s’assurant pas des opinions républicaines (de son candidat)… Le Front national a participé aux délits commis par Madame Leclère. » Royalistes, anarchistes, partisans de la dictature du prolétariat, interdits d’élections. Et désormais, pour les partis, avant de présenter un candidat, vérification de ses opinions profondes. Le jugement ne dit pas par quel moyen (police de la pensée, détecteur de mensonges, utilisation des neurosciences ?). Autre facteur d’incrimination directe du Front national, le fait d’avoir un « programme visant à limiter l’immigration de façon drastique ». Moi qui croyais qu’il s’agissait d’une opinion politique (qui n’est pas la mienne) pouvant librement s’exprimer dans un pays démocratique, j’avais tout faux.

Il y a d’autres perles, mais un peu consterné, on s’en tiendra là. À la première lecture j’espérais que ce fut un fake. Il semble que non. Chacun se fera son opinion.
Tout cela est malheureusement désolant. Bien évidemment, la lutte contre le racisme n’y trouvera pas son compte. Et au contraire, le Front national peut se frotter les mains. Reste la question de savoir si c’est un excès de zèle ou une provocation délibérée. J’espère vraiment l’excès de zèle.