Comme Julien Gracq, dans La forme d’une ville, recommandait, à propos de Venise, de ne visiter les belles maisons que lorsqu’on y avait des amis, et les cathédrales, uniquement pour y assister à l’office, Sébastien Lapaque, dans sa Théorie de Rio de Janeiro, prévient : «   Il n’y a qu’un seul monument à visiter au Brésil, c’est son peuple ». Et c’est ainsi que démarre une promenade légère dans ce pays qui seul sait allier « culture érudite et culture populaire », où « le visible et l’invisible n’ont jamais été séparés » ; une promenade  qui, pour l’auteur, doit s’entendre au sens philosophique d’un ensemble d’idées organisées et au sens figuré d’un long défilé, d’un interminable cortège.  « Ce sera donc, avertit-il encore une fois, une suite carioca, une bacchanale brésilienne, un carnaval coloré. Mais également un guide pratique, littéraire, historique, sentimental […] ».

En nous invitant à plonger dans l’estomac de Rio comme « Jonas dans celui de la baleine », Sébastien Lapaque nous enjoint à regarder le monde sous un angle qui échappe au tourisme de masse, aux images numérisées, au capitalisme festif. Exit, donc, le guide de poche de Rio distribué à l’aéroport, avec ses dizaines d’icônes jetées sur le plan coloré de la grande ville. Exit les lieux dédiés à l’entertainment avec les kiosques de plages, les rues piétonnes, les marchés de plein air et les centres commerciaux. Place à « la seule grande ville de l’univers où le seul fait même d’exister est un véritable bonheur », comme se plaisait à le répéter Blaise Cendrars qui, à trois reprises, visita le Brésil. Et pour la pénétrer, il n’y a pas mille moyens : « Une ville est un organisme vivant dont on doit effleurer la peau, caresser les veines, toucher les organes vitaux, en s’immisçant à l’intérieur avec toujours plus d’audace ».

Oui, mais plus encore ? Il faut, nous assène un narrateur qui se confond sans aucun doute avec l’auteur, assister à la messe de dix heures à la cathédrale São Sebastião même si l’architecture peut troubler. Il faut embarquer vers l’île de Paquetá, en faire le tour à pied et subitement se soumettre au bonheur : « Le ciel bleu, le soleil, le chant des oiseaux, la quiétude de l’île aux fleurs ». Il faut écumer les botequim, ces gargotes aux murs carrelés qui proposent filé de mango, linguica calabresa, carne de porco, bife milanesa, contra-filé com fritas, le tout sur fond de rediffusions de matchs de football. Il faut s’étonner du nombre de statues « dans tous les quartiers, à tous les coins de rue, dédiées à des hommes et des femmes connus et inconnus » et essayer d’égrener les noms : Miguel Couto, Carvalho de Brito, Abraham Media, Eusébio de Oliveira. Il faut revoir le cabinet de lecture de la Bibliothèque nationale, prendre un bus jusqu’à Buzios pour aller saluer la statue de Brigitte Bardot érigée sur la plage, grimper dans la luxuriante forêt de Tijuca jusqu’au Belvédère chinois, se signer devant le Christ Rédempteur qui surplombe le Corcovado, se promener dans les jardins du Parque Lage, manger une assiette de mocoto, écouter le chorinho ou le sifflement des toucans. Dans tous ces lieux, il faudra encore « Errer, bader, lanterner, balocher, divaguer, dériver  […] Repartir, perdre son chemin, le chercher le retrouver […] Tarder, s’amuser, vagabonder […]  Marcher, circuler, vadrouiller».

Acceptez ces injonctions qui prennent la forme de prières, et la littérature ou l’art vous convoquent : Anatole France  qui fut le premier à avoir parlé d’optimisme à propos du Brésil ; Malraux et son discours à Brasilia sur le rôle de l’art ; Georges Bernanos durant son exil brésilien ; Stefan Zweig qui y trouva la mort ; Jean-Baptiste Debret qui dessina le drapeau du pays ; Blaise Cendras et Fernando Pessoa bien sûr ; et même le jésuite Antônio Viera, héros du droit des indiens qui justifiera pour toujours l’aspect polymorphe de cette ville intrinsèquement insaisissable en disant : « Dieu n’a pas fait le ciel en damier d’étoiles ».

Que reste-t-il, en définitive, à faire ? Lire et relire cette théorie qui ne peut que nous rendre disponible à l’esprit d’un lieu que ni le football, ni la prière, ne savent résumer.

Théorie de Rio de Janeiro, Sébastien Lapaque, Actes Sud.

*Photo : Leo Correa/AP/SIPA. AP21594896_000002. 

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