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Lettre à Elie Barnavi

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Mon cher Elie,

J’ai beaucoup apprécié ton dernier texte sur I24News, repris dans la newsletter du CRIF et sur Causeur. Il m’a même fait sourire à cause d’un lapsus (rue des Roquettes au lieu de rue de la Roquette) qui prouve bien que ce mot s’emploie plutôt au pluriel ces jours à Tel Aviv…

Pour conforter ton pessimisme, je te fais part de mes impressions d’observateur attentif des manifestations lyonnaises pro-Hamas (on ne peut plus dire qu’il s’agisse de manifs pro-Gaza). 6 000-7 000 personnes, 90% d’arabo-musulmans, beaucoup de filles jeunes, éduquées semble-t-il (elles ne parlent pas wesh wesh) en majorité voilées, quelques-unes en niqab à la saoudienne. Slogans criés «  Israël assassin, Hollande complice », « Jihad ! Résistance ! » « Allahou Akbar ! » « Sionistes, fascistes assassins ! »). Le préfet avait enjoint les commerces du centre-ville de baisser le rideau pendant le passage du cortège, car pour les manifestants ils sont réputés «  sionistes », et donc objectifs légitimes de dégradations et de pillage. Commentaire dans les rangs : « T’as vu, les feujs, on leur a mis la trouille ! »… On peut entendre aussi des trucs du genre complotiste (ils tiennent tout, les médias, la mairie…). Contrairement à Boubakeur à Paris, le recteur de la grande mosquée de Lyon, complètement infiltrée par les salafistes, a encouragé les manifs sans avoir un mot condamnant les dérapages antisémites…

Tu en appelles à un sursaut, à une révolution culturelle pour sauver le modèle intégrationniste à la française. Très bien. Malheureusement, je crois qu’il est déjà trop tard. Chaque jour, chaque mois, chaque année l’islamisme radical gagne du terrain : les femmes sont de plus en plus voilées, les barbus prolifèrent, la ségrégation se met en place. La ville où j’habite, Villeurbanne, contiguë à Lyon, a reçu l’an passé un « prix de l’antiracisme » décerné par le CRAN (associations noires) pour sa lutte contre les discriminations… 150 000 habitants, environ 30 000-40 000 arabo-musulmans, environ 5000 juifs (séfarades, sauf un dernier carré de vieux ashkénazes). Une réelle mixité sociale avec des rues bourgeoises jouxtant des ensembles HLM largement arabisés… Apparemment, tout va bien. Sauf que : le lycée public a été peu à peu déserté par les juifs et les bourgeois. Les premiers vont au lycée juif de Lyon (100% de réussite au bac et 60% de mentions) et les seconds au lycée de l’Immaculée Conception bien placé, aussi, dans le  classement régional. Le lycée Pierre Brossolette, public, est le dernier du département avec 57% de réussite… Seuls les enfants de profs tirent leur épingle du jeu : ils se rassemblent dans des «  sections européennes »  élitistes, qui se font régulièrement chahuter dans la cour et à la cantine comme «  intellos » (une insulte).

Autre exemple : la piscine de Lyon, magnifique établissement de bains digne de Baden-Baden ou de Karlovy-Vary, située au bord du Rhône et récemment rénovée, vient brusquement d’augmenter ses tarifs de 135%. Tout le monde le sait, mais personne n’ose le dire, c’est le seul moyen que la municipalité ait trouvé pour éloigner des lieux la belle jeunesse (masculine, leurs sœurs ne sachant sans doute pas nager…) des banlieues qui avait envahi les lieux, le transformant en nouveau « territoire perdu de la République ». Lorsque l’on en arrive là, ne plus avoir le courage de nommer les choses,  à ne concevoir que des stratégies de défense individuelle, ou semi-collective contre la barbarie qui monte, on n’est pas près de gagner la bataille. Pour ma part, n’ayant plus d’enfants à éduquer, et mes petits-enfants étant à l’abri dans des lieux relativement protégés de l’Europe bourgeoise, n’étant pas un « juif visible », je peux encore m’accommoder de la situation, encore que les échanges avec une grande partie de ceux qui furent mes amis deviennent de plus en plus difficiles – heureusement qu’il y a Causeur, Elisabeth Lévy et Gil Mihaély. Je n’en suis pas à scruter les annonces immobilières à Tel Aviv, mais je n’exclus plus que cela puisse advenir un jour. À toi et Kirsten je souhaite bon courage dans cette période difficile, et espère vous voir bientôt. Amitiés.

*Photo : LICHTFELD EREZ/SIPA. 00688822_000004.

Petites bouchées froides

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gilles deleuze hamas israel

Mercredi 9 juillet 2014-11 ramadan 1435

4h35. Impossible de fermer l’œil. Facebook est navrant : entre le foot et les bombardements de Gaza par Tsahal suite aux tirs de roquettes lancés mardi matin. D’après ce que j’ai lu, 40 000 réservistes ont été rappelés en vue sûrement d’une opération terrestre. Si cela a lieu, ce sera une hécatombe, le Hamas ne sachant que fanfaronner à coup de credo et de roquettes artisanales aussi bruyantes qu’inoffensives. Le Hamas est la nouvelle plaie de la Palestine comme l’islam politique est la plaie du Monde arabe et musulman. C’est le hasard qui m’a mis ce livre de Deleuze entre les mains, dans la mesure où il y a quelques heures j’en ignorais l’existence, et je suis stupéfait d’apprendre que le philosophe était, non seulement acquis à la cause palestinienne, mais encore avait mûrement réfléchi sur elle. Ainsi en 1983, il écrit : « Une solution politique, un règlement pacifique n’est possible qu’avec une OLP indépendante, qui n’aura pas disparu dans un État déjà existant, et ne sera pas perdue dans les divers mouvements islamiques. Une disparition de l’OLP ne serait que la victoire des forces aveugles de guerre, indifférentes à la survie du peuple palestinien. » (Deux régimes de fous Textes et entretiens 1975-1995, p. 225)

Or, ce qui précède est antérieur au Hamas et à l’islamisation de la cause palestinienne. Qu’écrirait aujourd’hui Deleuze, car de toute évidence cet autre parti de Dieu ou d’Allah pratique la politique de la terre brûlée ou, comme l’a si bien tourné l’ami Hatem Chalghmi, qui a malicieusement paraphrasé Mahmoud Darwich, le Hamas pratique la politique de « sur cette terre rien ne mérite de vivre ». C’est pertinent bien que triste, voire dramatique…

La Professeure, qui passe son temps à décliner les invitations des ambassades de France et des Amériques, écrit cette fois-ci en arabe pour s’étonner de ce que « certains n’aient pas exprimé leur indignation par rapport à ce qui se passe à Gaza ». Pour elle, ceux-là « ont peur de soutenir le Hamas ». Aussi s’indigne-t-elle parce que, à ses yeux, « les USA soutiennent Israël quand bien même leur Premier ministre ne lui plairait pas idéologiquement ». Élue dernièrement à la tête de la principale école de journalisme du pays, cette dame va sûrement, avec ce type d’analyses, d’arguments et de connaissances aussi subtiles qu’érudits, révolutionner l’enseignement des sciences des médias. La médiologie de Régis Debray sera évincée par l’hystérophraséologie de la Professeure-Directrice…

Je me rends compte de l’heure. Il est 6h15. Je suis affligé par ce que je viens de lire et cela se ressent dans ce que moi-même j’écris. Pour me calmer, je vais relire une belle page, celle d’Ossip Mandelstam, dans ce chef d’œuvre qu’est Le bruit du temps : « Je désire non pas parler de moi, mais épier le siècle, le bruit et la germination du temps. Ma mémoire est hostile à tout ce qui est personnel […]. Je le répète, ma mémoire est non pas d’amour mais d’hostilité, et elle travaille non à reproduire, mais à écarter le passé. Pour un intellectuel de médiocre origine, la mémoire est inutile, il lui suffit de parler des livres qu’il a lus, et sa biographie est faite. Là où, chez les générations heureuses, l’épopée parle en hexamètres et en chronique, chez moi se tient un signe de béance, et entre moi et le siècle gît un abîme, un fossé rempli du temps qui bruit, l’endroit réservé à la famille et aux archives domestiques. Que voulait dire ma famille ? Je ne sais. Elle était bègue de naissance et cependant, elle avait quelque chose à dire. Sur moi et sur beaucoup de mes contemporains pèse le bégaiement de la naissance. Nous avons appris non à parler, mais à balbutier, et ce n’est qu’en prêtant l’oreille au bruit croissant du siècle et une fois blanchis par l’écume de sa crête que nous avons acquis une langue. »[1. Ossip Mandelstam, Le bruit du temps, traduit du russe et annoté par Édith Scherrer, préface de Nikita Struve, Paris, Christian Bourgois, coll. « Titres », n°14, 2006, p. 97-98.] — Résolution prise résolument.

15h15. Me suis levé pour regarder « Des chiffres et des lettres » à la télévision. Quelle émission, exquise, vraiment : l’intelligence en marche !

Gérard Bocholier, poète et lecteur de poésie de haut vol, m’écrit : « … Ah si Voltaire avait vu ça ! » Je pense que cela résume toute la situation actuelle, même si des esprits tordus comme Frédéric Schiffter se rient de la notion même d’intellectuel, qu’ils assimilent faussement à une pose, une posture ou que sais-je encore. Rien à voir avec la profondeur de pensée et d’humanité d’un Gilles Deleuze prenant ainsi, en 1979, la défense d’Antonio Negri : « Alors, peut-on dire que Negri est double, et que comme écrivain, il a fait la théorie d’une certaine pratique sociale, mais que, comme agent secret, il a une tout autre pratique, terroriste ? Ce serait une idée particulièrement idiote, parce que, à moins évidemment d’être payé par la police, un écrivain révolutionnaire ne peut pas pratiquer un autre type de lutte que ceux qu’il approuve et promeut dans ses écrits. » (« Ce livre est littéralement une preuve d’innocence », in Deux régimes de fous Textes et entretiens 1975-1995, p. 161.)

L’Argentine de Messi s’est qualifiée pour la finale du Mondial sur le compte d’une Hollande méconnaissable. Match soporifique avec un jeu des plus laids et des moins inventifs de cette Coupe du monde. Samedi, pour le match de classement, le Brésil affrontera la Hollande à 21h, tandis que l’Argentine retrouvera l’Allemagne dimanche à 20h, pour disputer leur troisième finale. Ce sera donc la belle, vu que les Argentins ont gagné la finale de 1986 et les Allemands celle de 1990. Espérons que les parties à venir seront à la hauteur de cette phase décisive de ce beau mondial…

De nouveau dans Deux régimes de fous, de Deleuze. Textes et entretiens passionnants. Je suis en admiration devant cet esprit que j’estimais mais pas à ce point. La correspondance du philosophe avec celui qui est désormais pour moi une idole, Dionys Mascolo, est une surprise des plus agréables. J’y reviendrai longuement…

Jeudi 10 juillet 2014-12 ramadan 1435

À la plage sans Alma qui faisait la sieste. Inquiet parce que la Dreambox ne marche plus. Il y a de quoi devenir superstitieux. Rien chez nous ne marche comme il faut, comme si nous étions maudits par la science. Tout se fait dans l’approximation, par coïncidence ou presque, l’analogie, voire le hasard étant chez nous des règles et non de simples contingences. À mon retour, j’allume la télé, je zappe sans conviction d’une chaîne à une autre : ça marche de nouveau comme si de rien n’était. Rien à dire, sauf ceci, encore et toujours : il y a de quoi devenir superstitieux !

Reçu un message de l’ami Richard Millet : « Faites attention à vous, cher Aymen. Ils sont puissants, très puissants, et vous les attaquez là où ils détestent de l’être : dans la presse nationale européenne. Amitiés. R. »

Je suis triste que Sami D., que je considérais comme un esprit critique, fasse comme tout le monde : ne lire que d’un œil ou faire l’aveugle, notamment quand les arguments le dépassent ou lui déplaisent. Il n’est certes pas le seul à agir de la sorte, mais c’est si maladroitement fait — comme cliquer « j’aime » sur un commentaire bidon et en ignorer un fondamental — que cela ne peut pas être interprété de deux façons. C’est tout bonnement du mépris et de l’arrogance. Fils d’un ancien ministre de Bourguiba, titulaire de la double nationalité franco-tunisienne, il se dit de gauche tout en menant une vie de nabab. S’indignant contre François Hollande, qui « a exprimé la solidarité de la France face aux tirs de roquettes en provenance de Gaza », il va jusqu’à dire qu’il a « envie de gerber » ! Propos de teenager, s’il en est, aggravés par une obstination des plus infantiles, vu qu’à mon commentaire : « Hollande n’y est pour rien, c’est la politique française depuis la Quatrième République. Sarkozy était ainsi, Chirac aussi, bien qu’il passât pour un ami des Palestiniens, Mitterrand, etc. La mort des enfants est déplorable, mais il faut incriminer le Hamas qui se sert d’eux en en faisant des boucliers humains. N’est-ce pas ? », il répond sans prendre le temps de réfléchir : « Aymen : j’ai condamné le Hamas juste avant. Sinon : Non la politique de la France était beaucoup plus nuancée avec Chirac, surtout quand Villepin était ministre des affaires étrangères. Il n’aurait jamais omis de condamner les crimes contre des civils et la riposte disproportionnée de l’armée israélienne. La partialité de Hollande est une première ! D’ailleurs beaucoup de voix commencent à s’élever pour la condamner au sein du PS même… [sic] ». Ce à quoi je réponds : « Une première ? Ne t’empresse pas de dire non. As-tu oublié juillet 2006 et décembre 2008 ? » Questions qui resteront sans réponse, la mémoire n’étant pas le fort de tous ceux qui s’indignent rien que pour s’indigner, ponctuellement, à chaud, pour juste après vaquer à d’autres occupations ou sources d’indignation.

*Photo : Raï.

Régions : une carte contre l’identité

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lander reforme territoriale

La fébrile tentative engagée par François Hollande pour se sortir de la nasse où il s’est enfermé, en redessinant à coups de sabre technocratique la carte régionale de la France, évoque irrésistiblement une vieille histoire juive.

La scène se passe au printemps de 1918, aux confins incertains d’une Pologne en train de renaître et d’une Russie en proie aux convulsions post-révolutionnaires. La paix de Brest-Litovsk vient d’être signée entre les bolchéviques et les Allemands, et les nouvelles frontières sont en train d’être matérialisées. Dans leur humble masure d’un shtetl misérable, Moïshé et Rivka sont anxieux de savoir quels seront leurs nouveaux maîtres. À la demande insistante de son épouse, Moïshé sort de chez lui et observe subrepticement l’activité des poseurs de poteaux-frontières. Quelques heures plus tard, il revient au logis et annonce : « Ma chère Rivka, j’ai une grande nouvelle à t’annoncer : nous sommes Polonais ! » Le visage de Rivka s’éclaire alors et elle lance, soulagée : « Ah ! baroukh ha chem ! [1.  «  Béni soit Son Nom ! ».]  Je craignais tant les hivers russes ! » [access capability= »lire_inedits »]

Les représentants de la presse quotidienne régionale convoqués au Château, lundi 2 juin, pour attendre la sortie de la nouvelle carte concoctée dans les bureaux élyséens, étaient les nouveaux Moïshé, dont le message était attendu avec angoisse dans les chaumières hexagonales. On les traita comme il se doit : comme des manants venus écouter, debout et le chapeau à la main, les décisions du châtelain. Foin des heures-limites de bouclage de ces journaux de ploucs : on leur remit l’édit présidentiel sur le coup de 21 heures avec, laissé en blanc, le nombre de régions retenu pour le redécoupage, et surtout le détail des mariages proposés. Inutile de préciser que ce comportement n’a pas contribué à l’accueil favorable à une réforme que, pourtant, chacun s’accorde à trouver nécessaire pour que le millefeuilles administratif français fasse place à une organisation plus rationnelle du territoire. Le citoyen se trouvait ravalé au rang de sujet assigné à résidence symbolique, comme jadis, après le traité de Westphalie, les habitants  des royaumes, principautés et duchés  étaient sommés d’adopter la religion de leur seigneur et maître : cujus regio, ejus religio.

Une fois de plus, Hollande et les siens ont bousillé, et de belle manière, une réforme dont chacun, à droite comme à gauche, perçoit la nécessité et l’urgence, comme ils l’avaient déjà fait avec la réforme des rythmes scolaires, dont la mise en œuvre, en ce moment, crée une nouvelle unanimité : contre elle.

L’erreur initiale est intellectuelle : on a voulu faire croire que le défaut actuel des régions était leur taille, trop petite pour peser à l’échelle européenne, alors que certaines d’entre elles pâtissent de leur insuffisante cohérence géographique et culturelle  et toutes d’un manque de compétences et de moyens délégués par l’État.

Comme toujours, lorsque quelque chose ne va pas en France, on jette un œil (rapide et superficiel) de l’autre côté du Rhin pour trouver des remèdes miracles à nos maux.

S’ils avaient pris le temps d’étudier plus à fond le fonctionnement du fédéralisme allemand, nos énarques élyséens auraient constaté que, comme en d’autres domaines, la taille ne fait pas tout : la superficie et la population des Länder sont très diverses : des Länder vastes et très peuplés comme la Rhénanie-Westphalie ou la Bavière cohabitent avec des villes-États comme Hambourg et Brême, et d’autres régions petites comme la Sarre, ou moyennes comme la Hesse et la Saxe. Quelle que soit leur taille, ces Länder sont dotés des mêmes compétences, bien plus larges que celles des régions françaises, et des budgets correspondants. Cela permet une saine émulation dans de nombreux domaines, par exemple dans l’éducation, où le modèle bavarois, moins laxiste et pédagogiste que celui qui avait la préférence des soixante-huitards de Berlin ou de Rhénanie-Westphalie, a fini par s’imposer partout. Résultat : l’Allemagne, tombée à la fin du siècle dernier dans les profondeurs du classement PISA de performances des élèves, est remontée vers les sommets, alors que la France continue de s’enfoncer.

Autre facteur de puissance des régions allemandes : leur cohérence culturelle, une identité forte marquée par des mémoires régionales partagées, la persistance de dialectes caractéristiques, et un « esprit des lieux » reconnu par tous. Ces traits distinctifs ont survécu aux tentatives d’uniformisation centralisatrice menées par la Prusse bismarckienne, puis par le Reich hitlérien.

En France, malgré l’acceptation générale du rôle structurant de l’État central, la notion d’identité, battue  aujourd’hui en brèche par les post-nationaux de tous poils, est bien vivante, et concerne aussi bien la nation que les petites patries. Elle ne demande qu’à se manifester dans une réforme des territoires qui ne serait pas technocratique, mais fondée sur le ressenti d’appartenance des gens de nos provinces. Ensemble, tout est possible ! [/access]

*Photo : Boyan Yurukov.

Johnny Winter est mort en été

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Quand on s’appelle hiver qu’on est guitariste de blues, albinos presque nègre, mourir en été et en Suisse de surcroît, c’est ballot… L’idole de mon adolescence rock, il partageait le podium avec d’autres guitar heroes : Jimmy Page, Ted Nugent, Ritchie Blackmore, mais lui il  avait un truc en plus, une tronche, un voix rauque presque gueularde et ce doigté quasi mécanique… Le 17 juillet, jour funeste, Johnny Winter mourut. Un coup derrière la cravate, moi qui en vieillissant ne pleure plus qu’à l’évocation de la Shoah, à l’écoute des vieilles chansons d’une  infinie tristesse qu’écoutait ma grand-mère Golda en pleurant, ressassant son grand fils mort là-bas à Pitchipoï; eh bien j’ai pleuré. Non pas sur mon adolescence, l’adolescence est la pire période de la vie, quoi qu’en dise Paul Nizan.

J’ai suivi, de loin c’est vrai, la carrière de ce presque nègre devenu aveugle, qui, ces dernières années arrivait sur scène dans les bras de son batteur comme un bébé de 40 kilos tout mouillé, osseux et tatoué sous son chapeau texan, ses longs cheveux blancs filasse et un éternel sourire vague aux lèvres. Puis, assis sur une chaise, on lui donnait son étrange guitare et Johnny tricotait, répétant les mêmes histoires depuis cinquante ans comme le blues lui-même et c’est pour cela qu’il est éternel le blues… À chaque passage de la légende encore vivante dans ma région élargie, (et bientôt accouplée à de parfaits étrangers comme ces fabricants de vins à bulles), je me jurais d’aller le voir et de l’entendre avant qu’il ne soit trop tard, ça y est il est trop tard j’ai loupé le rendez-vous, je le retrouverai sans doute au paradis s’il existe, qui sait?…

Il n’a sans doute rien inventé, ni révolutionné la guitare, n’est pas Wes Montgomery qui veut, et d’ailleurs nulle ne fut jamais son intention, il côtoya the Genius himself, un dynamiteur lui, Jimi Hendrix puis flirta avec le hard-rock (« Johnny Winter and live » un disque qui tournait en boucle chez mon pote Bruno avec Deep Purpleà. Il revint aux sources, adouba Muddy Waters, renoua avec la slide guitar, un petit bonhomme de chemin en dehors des modes: un blues maniéré à sa manière avec des phrases types répétées à l’infini comme un mantra, comme un message évident et simple.

Johnny Winter est parti au ciel, les antisémites sont dans les rues et je ne me sens pas très bien tout à coup…

 

Affaire Taubira : vers un crime d’arrière-pensée

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juges elisabeth levy daumier

Grâce à notre ami Régis de Castelnau, les lecteurs de Causeur ont pu se faire une idée claire de la procédure qui a amené à la condamnation d’Anne-Sophie Leclère et du Front national par le tribunal correctionnel de Cayenne. Son brillant article a apporté quelques éléments politiques sur lesquels il est utile de rebondir.

En premier lieu, dissipons tout malentendu. Les propos de cette dame sont abjects en sus d’être crétins. Comme le suggère Régis, une citation à comparaître par un procureur ardennais aurait été plus logique et je n’aurais pas été personnellement choqué par une lourde peine d’inéligibilité. Mais les conditions de la condamnation prononcée à Cayenne et les attendus sidérants du jugement, publiés par Libération, motivent également la révolte de tout citoyen attaché aux libertés publiques.

Que se passe-t-il d’habitude lorsque des faits, des paroles racistes ou jugées comme telles sont relevées ? Soit un procureur se saisit de l’affaire, soit une ou plusieurs association(s) connue(s) de tous dépose(nt) plainte. Dans le premier cas, les associations en question sont souvent parties civiles au procès. En général, tout cela se termine à la fameuse XVIIe chambre de Paris. En l’occurrence, dans cette affaire, où le délit de provocation à la haine raciale est a priori davantage constitué –ô combien-  que dans d’autres scandales comme celui provoqué par les propos d’Eric Zemmour sur les contrôles d’identité[1. Rappelons que le journaliste a été relaxé sur cette déclaration et que c’est sur une autre parole, prononcée sur un autre plateau qu’il a été condamné, non pas pour provocation à la haine raciale mais pour provocation à la discrimination.], SOS Racisme, la LICRA et le MRAP ont été curieusement absents. Pourquoi ? L’affaire n’en valait-elle pas le coup ? Ce n’est pourtant pas ce que Dominique Sopo, invité jeudi sur Europe 1, suggérait. S’est-il abstenu pour laisser le terrain libre à l’association guyanaise Walwari ? On peut d’autant plus se poser la question que ladite association est domiciliée à la résidence guyanaise de la Garde des Sceaux, ce qui semble ne pas émouvoir grand monde, pas même ceux qui pourraient interroger cette dernière sur cette coïncidence troublante, mais qui s’en gardent bien. Il fallait donc que le procès se déroulât en Guyane, que les conditions d’un procès équitable ne soient pas réunis, pour aboutir à ces attendus que seule la crainte d’être poursuivi par les mêmes juges imprévisibles m’empêchent de qualifier de loufoques.

C’est bien simple, je me suis vraiment demandé si les habituels rédacteurs des tracts du MJS n’étaient pas dans le coup. Ce sont les attendus justifiant la condamnation du Front National, qui a pourtant exclu Anne-Sophie Leclère, avec une diligence que d’autres partis pourraient envier, qui laissent pantois. Le tribunal ne juge pas le parti frontiste complice, mais carrément co-auteur du délit. Un peu comme si dans le cadre d’un assassinat, il avait fait le guet pendant qu’on tirait sur la victime. Le FN est donc complice car il « lui a fourni les moyens en lui permettant d’être candidate » et qu’il ne s’est pas assuré « de ses opinions républicaines ». À cette lecture, j’ai frémi pour mes amis royalistes de gauche de la NAR. Le fait pour eux d’être favorables à l’établissement d’une monarchie constitutionnelle fait-il d’eux des délinquants ? Y at-il une corrélation obligatoire entre l’organisation constitutionnelle d’un pays et le racisme ? Pour les juges de Cayenne, c’est évident. À moins qu’on ne penche pour une grande légèreté et un manque de précision syntaxique graves, pour des magistrats formés dans la fameuse école de Bordeaux. Mais ce n’est pas fini. Voilà qu’ils décident, à la manière du premier commentateur facebookien venu, d’interpréter à sa guise le programme d’un parti politique. Qu’on lise ces quelques lignes : « Attendu qu’il (le FN) y a participé (au délit) de manière plus directe encore en véhiculant un discours parfois raciste, plus ouvertement xénophobe et négatif vis-à-vis de toutes les personnes ou communautés susceptibles de ne pas correspondre à son idéal du « français de souche », de race blanche ». Que Jean-Marie Le Pen, et même Marine Le Pen, puissent penser en leur for intérieur que cet idéal est bien le leur, c’est possible ; on peut –et on doit si on en la conviction – même leur reprocher certaines arrière-pensées, et pointer certaines contradictions, comme j’ai pu le faire moi-même. Mais sur le terrain politique et médiatique. Or, formellement, le programme du FN dit exactement l’inverse. Que le juge se permette de sonder les reins et les cœurs, voilà qui est particulièrement flippant. Mais sonder les reins et les cœurs, c’est le leitmotiv de ces attendus puisque les juges reprochent aussi au FN de ne pas avoir suffisamment prévu qu’Anne-Sophie Leclère se rendrait coupable d’un tel délit. L’exemple de Cahuzac, donné par mon compère Régis, ne manque pas de sel. Mais si on veut absolument trouver un exemple sur le même terrain, devra-t-on bientôt condamner le PS d’avoir permis de faire d’un adjoint au maire un homme capable de prononcer les propos suivants :  « Tu me parlais des sionistes. Tu veux Zittoun ? Tu veux un juif ? Tu veux Zittoun ? Tu veux ça toi ? C’est ça que t’aime ! T’aimes pas quand les gens qui te ressemblent sont en place et veulent t’aider. Tu préfères un enculé qui te nique bien. C’est ça ce que tu veux. Tu préfères Philippe. Tu aimes bien Zittoun. » ?

Imaginons que le PS ait tout de suite exclu cet élu et lui ait retiré sa délégation d’adjoint, un peu comme le FN qui a exclu Mme Leclère. Pourrait-on lui reprocher d’avoir permis l’ascension de cet homme à des responsabilités éminentes ? Certainement pas ! Le problème, c’est qu’il a attendu trois semaines pour remercier l’auteur de cette diatribe antisémite.

Mais revenons aux attendus du jugement de Cayenne. Le tribunal invente la qualification de « président d’honneur à vie » pour désigner Jean-Marie Le Pen, alors que ce titre n’existe pas dans les statuts du FN, même si le grand âge du titulaire de cette fonction laisse penser que ce sera sans doute le cas. Le reste est à l’avenant : considérer que la liberté d’expression doit être illimitée, comme cela se passe aux Etats-Unis, ou préconiser une limitation drastique de l’immigration fait de soi un complice objectif de Mme Leclère ; le tribunal a même vérifié le fait que Marine Le Pen et d’autres personnalités du FN n’avaient pas rayé de leurs « amis Facebook » la candidate qu’ils avaient exclue. Là on est carrément dans la cour de récré des réseaux sociaux !

Sur le plan des libertés publiques comme sur celui de la formation des juges, ce jugement pose donc incontestablement problème. Sur le plan politique, on peut aussi s’interroger sur l’attitude de la Garde des sceaux. Au mieux, elle a laissé faire. En tout cas, elle est toujours très imprudente. On l’avait déjà vu brandir des papiers qui disaient le contraire de ce qu’elle racontait, voilà qu’elle ne demande pas à ses copains de Walwari de déménager leur siège avant de déposer leur plainte. De nos jours, l’amateurisme est décidément partout…

L’Europe et les juifs : vers le divorce ?

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juifs antisemitisme islam

Vendredi 16 juillet, le quotidien Haaretz (édition anglaise) a publié un article au titre scandaleux : « La France va-t-elle expulser ses juifs ? » L’auteur, Seth Lipsky, est le rédacteur en chef du journal en ligne conservateur The New York Sun. Le contenu du papier est à l’avenant. Il mélange tout, la politique supposément pro-palestinienne des gouvernements français depuis de Gaulle, l’enterrement de Yasser Arafat avec les honneurs à Paris et les campagnes contre l’abattage rituel et la circoncision, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles sont plus discrètes en France qu’ailleurs en Europe. En conclusion, s’« il serait inexact de dire que la France expulse ses juifs, la distinction s’estompe. » Qu’on se le dise, « l’Espagne ne s’est jamais remise de l’expulsion de ses juifs. » Bref, les juifs de France vivent en 1491, l’an prochain sera celui du décret d’expulsion.

Cette idiotie paniquarde ignore les faits. En France comme ailleurs en Europe, du moins en Europe occidentale, l’antisémitisme est un délit puni par la loi. La classe politique unanime le rejette, tout comme la presse, les acteurs sociaux et l’essentiel de l’opinion publique. Il fut un temps où l’antisémitisme était une force politique et culturelle significative. Il ne l’est plus.

Est-ce à dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ? Certes non.  La « nouvelle judéophobie » (Pierre-André Taguieff) a un nom : l’islam identitaire. C’est lui qui, dans une France et une Europe mollassonnes et chétives, profite au premier chef de la fameuse « libération de la parole » dont un Dieudonné est la nauséabonde illustration. C’est lui qui a armé le bras de Mohammed Merah à Toulouse, de Mehdi Nemmouche à Bruxelles. C’est lui qui jette sur le pavé des manifestants haineux qui brandissent des pancartes invitant à la « mort aux juifs » et n’hésitent pas à s’en prendre violemment aux synagogues. Le dernier incident en date, rue de la Roquette à Paris, dont i24 s’est fait l’écho, a failli tourner au drame.

Cet islam-là se nourrit de causes lointaines – la Syrie, l’Irak, et, toujours, la Palestine. Comme toutes les idéologies mortifères, il a ses alliés – en l’occurrence, l’extrême gauche et les restes d’une extrême droite dont les figures de proue tentent malaisément de se distinguer pour accéder à la respectabilité politique (une preuve de plus que l’antisémitisme n’est pas respectable) – et ses idiots utiles : sociologues et autres plumitifs prompts à dénoncer une « islamophobie » fantasmagorique qu’ils assimilent abusivement à l’antisémitisme.

Cependant, l’islam identitaire ne concerne pas que les juifs. Sous sa forme terroriste organisée, il constitue un défi mondial. Il a frappé à New York, à Madrid, à Londres, à Paris, et est en train de refaçonner les frontières issues de la décolonisation au Proche et au Moyen-Orient. Sous sa forme terroriste « spontanée », il produit des loups solitaires à l’instar de Merah et Nemmouche, petites frappes radicalisées en prison, et, comme ce dernier, passées par l’un des fronts de l’islamisme radical, dernièrement la Syrie.

Si la France est aux premières loges, ce n’est pas en raison de quelque laxisme ou complaisance particulièrement français. C’est tout bonnement parce que la France abrite la plus importante communauté juive d’Europe, en même temps que la plus importante communauté musulmane d’Europe, par ailleurs majoritairement arabe, et que ces deux communautés cohabitent souvent dans les mêmes banlieues et quartiers difficiles. Le paradoxe douloureux est que la France a inventé avec la République laïque et assimilationniste l’outil d’intégration le plus efficace du monde occidental, et que cet outil est désormais en panne. La place me manque ici pour en détailler les raisons. Mais ne nous y trompons pas, c’est l’ensemble de l’Europe qui a mal à ses juifs, pour ne plus savoir comment intégrer ses immigrés.

Traiter le mal à la racine, au-delà des mesures de police, nécessaires mais manifestement insuffisantes, requiert un effort collectif énorme, dont les sociétés européennes semblent désormais incapables. Il faudrait pour cela démanteler les ghettos d’immigrés, favoriser par une politique volontariste de la ville la mixité sociale, repenser l’école de fond en comble, interdire les prisons aux imams intégristes et/ou analphabètes et assurer la formation d’un encadrement musulman compatible avec les principes de la démocratie. Toutes choses qui présupposent un investissement matériel colossal, mais surtout, sans doute, une révolution culturelle. Tant que l’Europe ne réapprendra pas à défendre ses valeurs, tant qu’elle s’abstiendra d’en faire la pierre de touche de tous ceux qui frappent à sa porte, tant qu’elle ne saura pas qui elle est et, partant, à quoi sont censés s’intégrer ses nouveaux citoyens, elle sera cet ectoplasme sans âme, incapable de protéger ses juifs parce que incapable de se protéger elle-même.

Alors, la France va-t-elle expulser ses juifs ? Allons donc. En revanche, les juifs vont s’en expulser eux-mêmes, du moins les plus fragiles, les plus exposés. Au grand détriment de la France elle-même. Car une chose est certaine, le sort des juifs a toujours été le test infaillible de la santé morale d’une nation.

 

Ce texte a initialement été publié sur le site I24news.

*Photo : NICOLAS MESSYASZ/SIPA. 00688924_000042.

Petites bouchées froides

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allemagne bresil tunisie

Dimanche 6 juillet 2014- 8 ramadan 1435

Retour à Hammamet. Dans le nouveau cahier noir, réservé à la fois aux ébauches de Tunisité et à ma traduction en cours de J’ai juré sur la victoire du soleil de Mokhtar Loghmani (1952-1977), j’ai entamé mon texte d’hommage à feu Pirotte. J’ai également traduit quelques perles recueillies de la bouche de Boj, à qui j’ai apporté une copie de ma diatribe contre Ramadan, et qui me dit à ce propos : « J’espère que tu seras compris. — Et si ce n’est pas le cas, lui ai-je demandé ? — Qu’ils aillent… ! » Ou encore : « Ça a commencé à lire ! — À lire quoi ? Qui ça ? — Entends, à la mosquée ça a commencé à lire le Coran en attendant l’appel à la prière. Écris pendant que ça lit ! »

Rien à dire, Boj est un trésor !

Moult réactions quant à mon premier texte publié dans Causeur. Pas assez de recul pour en parler ici. J’ai juste eu quelques échanges sur Facebook avec des amis. Seule M. R., que je respectais pour son engagement en faveur de la cause palestinienne, a pris sur mon mur la défense de Tariq Ramadan. Suite à un petit échange, elle a commencé par m’effacer de sa liste d’amis. N’étant pas couard, je lui ai adressé un message pour lui dire qu’elle a tort et que cela ne se fait pas. Sa réponse est des plus absurdes. J’en déduis que, franco-allemande d’un certain âge, son engouement pour la Palestine a un autre nom, un nom dissimulé… C’est tout bonnement d’antisémitisme qu’il s’agit. Je le lui ai donc exprimé et elle m’a bloqué définitivement. Bon débarras, me dis-je, parce que cette personne qui a écrit les mots « Je suis fière de toi mon fils » à la lecture du poème qui suit, est une menteuse dangereuse :

L’enfant lui est libre ou disons-le libéré

Nul n’en sait rien ni de ses parents ni des siens

L’on dit que la mort les a bien secourus

L’on dit que l’enfant a refusé de mourir

L’on dit qu’il n’a pas daigné porter son étoile

Jaune de Juif rouge de communiste vivant

Malgré les couleurs de l’opprobre de la haine

Car en ce monde peuplé de fous tous les sages

Sont poètes tous les poètes oui des Juifs

Car en ce monde tous les rebelles sont poètes

[à lire PWET et pas PO-ET-TE pour cause

de joli de viril de pur alexandrin]

— Juif ou Palestinien tels Celan et Darwich

Me revient à l’instant une phrase de L’Antéchrist où, une fois de plus, j’abonde dans le sens de Nietzsche qui écrit : « Un antisémite ne devient nullement plus respectable du fait qu’il ment au nom d’un principe. » (§55)

Lundi 7 juillet 2014-9 ramadan 1435 

À Tunis. Deux beaux entretiens : l’un avec Rosa de l’Institut Français de Tunisie, l’autre avec le poète Moncef Mezghanni qui part la semaine prochaine à Lodève pour prendre part au Festival de poésie. À cette occasion paraît ma traduction d’un choix significatif de son œuvre poétique, sous le titre de Le merle de la ville captive, aux éditions Fédérop.

Cela fait longtemps que je devais voir Rosa et m’entretenir avec elle au sujet de mes différentes activités. Il vaut mieux tard que jamais, la rencontre ayant été très chaleureuse, positive, sans incompréhensions, sans zones d’ombre et surtout sans cette afféterie que Rosa semble détester autant que moi. Nous avons donc fait le tour de tous les sujets qui nous préoccupent tous les deux. Nous nous sommes quittés avec la promesse de faire un saut à Sousse, ville qu’elle n’a visité que deux fois, mais dont elle garde un bien vivant souvenir. Il y a de quoi, lui dis-je, Sousse étant différent de Tunis et des autres grandes villes du pays, car Sousse est propre, lumineux et travailleur. Elle le pense aussi. Ce n’est sûrement pas du « régionalisme » de ma part. (Allez-y, vous qui en doutez et vous me donnerez raison !)

C’est le festival des invitations pour la Professeure qui, après les festivités pour l’Indépendance Day, décline l’invitation à la réception du 14 juillet : « seule l’ambassade de france exige sur ses cartons d’invitation adressés aux “indigènes” comme moi une tenue correcte. C’est pour ça que je n’y vais jamais et je réponds par correction que je n’ai pas de tenue correcte. [sic] » Oui, la fatuité de cette dame est des plus insupportables. Ce qui est sûr, c’est qu’elle vise un poste. Spécialiste des médias, elle pense qu’elle peut y arriver via Facebook et les réseaux sociaux. Sans doute cet appât s’avérera-t-il efficace avec un certain nombre de personnes, mais de là à en faire une stratégie de campagne, franchement, j’en doute fort.

Reçu de sérieuses menaces de mort d’un Marocain vivant à Lyon, qui a une tête de brebis capable à tout instant de se transformer en hydre de Lerne ! Tout est dans les yeux troubles, agressifs, menaçants, vindicatifs. Je ne me suis pas tu. Je lui ai non seulement répondu violemment, mais encore j’ai tout divulgué sur Facebook. Il faut mettre à nu ces apprentis assassins, leurs paroles et leur violence étant des plus dangereuses. De ce fait, ce qu’Amina Sboui, la Femen tunisienne affirme vécu hier au cœur de Paris, Place de Clichy, est des plus alarmants : elle aurait été prise à parti par cinq salafistes et tondue… Oui, on lui aurait tondu les cheveux et les sourcils. Un message des plus significatifs car il n’est pas sans rappeler ce qui s’est passé au lendemain de la dernière Grande guerre.

Mardi 8 juillet 2014-10 ramadan 1435

Bien dormi. Je m’attendais à me réveiller malade, la climatisation du café où je me suis entretenu hier avec Si Moncef m’ayant semblé déréglée. Hélas, la clim’ est l’un de mes pires ennemis… D’ailleurs, l’une des raisons pour lesquelles j’ai pris la décision d’arrêter de fumer est les deux bronchites dont j’ai été victime en mai et juin 2013. Là, je sens et sais que je vais mieux depuis que j’ai mis fin à cet atroce concubinage !

17h45. Convaincu de la victoire de l’Allemagne ce soir contre le Brésil. Je ne sais pas trop pourquoi, même si la Mannschaft me semble objectivement supérieure à son homologue brésilienne qui se voit privée des services de son buteur et star Neymar, ainsi que de son capitaine Thiago Silva. Mais le ballon est rond et vivement le spectacle à venir.

À la plage avec Alma. L’eau est parfaite, limpide, lacrymale, suis-je tenté de dire ! Mais l’air est frais à la sortie. D’où les « bedda ! bedda ! bedda ! » d’Alma… « Froid ! Froid ! Froid ! »

21h12. L’Allemagne vient d’ouvrir la marque. Le Brésil a bien commencé le match, mais la Mannschaft ne se laisse pas impressionner, encore moins intimider. Les Brésiliens vont galérer car les Allemands vont miser sur des contre-attaques chirurgicales qui leur permettront de doubler, voire de tripler la marque. À suivre…

21h22. Deuxième but allemand inscrit par Klose. Je l’avais bien dit. Passons… Pas de sixième étoile pour le Brésil.

21h24. Troisième but allemand avec en perspective une possible quatrième coupe du monde. Non, non, non et un quatrième par Kroos et un cinquième par Khedira à la 29e. C’est terrible, c’est un massacre…

Beaucoup de messages de soutien suite aux menaces reçues. Certains sont empreints d’une chaleur et d’un degré de conviction émouvants. Mais, sous un pseudonyme aussi hideux que ridicule, Polémon de Otio, l’écrivain et philosophe Frédéric Schiffter — dont je n’ai rien lu mais que je tenais en estime du fait de sa très grande camaraderie avec Clément Rosset, l’ami Jaccard, feu Michel Polac —, n’arrête pas de minimiser les mots employés par les assassins en herbe et jusqu’à leurs menaces. Mélangeant cynisme et nihilisme, Schiffter rejette tout d’un revers de main, rien ne trouvant grâce à ses yeux, lui qui, comme tout l’indique, cherche toujours à avoir le dernier mot. Avant que cela ne se gâté entre nous, et dès que Roland m’a dévoilé sa véritable identité, je lui ai adressé un message dimanche pour lui demander de m’adresser quelques-uns de ses livres en vue d’un entretien. Telle a été sa réponse : « Nos livres ne valent pas les vôtres. Vous êtes du côté de l’éveil et de la proposition, nous du côté du doute et de l’impasse. » Je sais que nous sommes inconciliables, mais je lui écris ce message qui restera lettre morte : « Certes, mais organisons, sous la tente de l’amitié, un échange entre nos mondes antagoniques ! »

22h35. L’Allemagne mène par 7 buts à zéro. Une humiliation inouïe ! La gueule de bois des Brésiliens au schnaps allemand aura des conséquences mondiales. Peut-être cela pétera-t-il au Brésil et une Révolution, une vraie, suivra-t-elle…

Après des parties de Des chiffres et des lettres sur Internet, je vais plonger dans une nouvelle acquisition qui a l’air passionnante, Deux régimes de fous Textes et entretiens 1975-1995, de Gilles Deleuze.

*Photo : Francois Xavier Marit/AP/SIPA. AP21594618_000066. 

De Gaulle, reviens, nous sommes devenus fous!

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degaulle barbes gaza

1. Je regrette l’époque où la France avait encore une diplomatie qui lui aurait permis de faire s’asseoir Israël, le Hamas, l’Autorité Palestinienne, les USA et un ou deux pays arabes autour d’une même table dans une de nos grandes demeures de la République, légèrement excentrée, qui sont souvent des châteaux, histoire de donner sa chance à un processus de paix. À Rambouillet, à Champs-sur-Marne ou à Marly-le-Roy. Les accords de Marly-le-Roy, ça aurait quand même eu quelque chose d’un peu mois mortifère que cet été de tous les dangers. Mais la France, depuis son alignement méthodique sur l’Europe, elle-même alignée sur les USA, depuis Sarkozy l’Américain et Hollande l’homme qui voulait aller bombarder Damas tout seul,  n’a plus de « politique arabe » comme on disait, avant… Aucune voix originale, c’est à dire héritée du gaullisme, à faire entendre en ces jours qui sentent la poudre et le sang. Mais ça va faire plus de dix ans, ça, de toute façon. Au moins depuis le discours de Villepin à l’ONU

2. Je regrette que l’on ne pense pas plus, au hasard et dans le désordre, aux communistes israéliens, aux gays ou aux ivrognes gazaouis, aux féministes palestiniennes, aux manifestants pacifistes de Tel-Aviv, bref aux derniers civils, à ceux qui- consciemment ou non – refusent d’enfiler un treillis mental. Il faudrait leur dire qu’on les aime, ces bisounours admirables.

3. Je regrette l’époque où un président, un Premier ministre  et un ministre de l’Intérieur n’interdisaient pas des manifestations dans un mélange de lâcheté et de cynisme, de machiavélisme à la petite semaine et de trouille devant un communautarisme qui n’a rien d’irréversible pour peu qu’on donne à tous l’impression de vivre dans le même pays, aussi bien sur le plan des valeurs que sur le plan économique. Faire passer une manifestation « propalestinienne » par Barbès et Château-Rouge… Autant que les CRS fournissent directement les cocktails Molotov aux manifestants.

4. Je regrette que la gauche de la gauche, comme on dit, ayant fait du Palestinien la figure ultime du damné de la terre alors qu’il n’en est qu’une parmi tant d’autres, accepte de manifester en compagnie de femmes voilées, voire de barbus abrutis qui comparent nazis et israéliens. La religion, opium du peuple, soupir de la créature accablée par le malheur, ça ne vous dit rien les gars ? Il n’est tout de même pas si compliqué de manifester pour « La paix, maintenant », de critiquer la violence de la riposte de  Tsahal sans pour autant frayer avec la lie antisémite qui commence à prospérer dans les banlieues où quelques salopards religieux aident toute une jeunesse à se tromper de colère.

5.  Je regrette qu’un Premier ministre comme Valls, alors que la France aurait plus que jamais besoin de se voir un peu plus belle qu’elle n’est, pour tenir le choc contre cette importation sauvage du conflit israélo-palestinien, en rajoute dans l’automutilation repentante lors du discours sur le 72ème anniversaire de la Rafle du Vel d’Hiv avec un retentissant : « Oui, la France était à Vichy ».  Eh bien non, la France n’était pas à Vichy, monsieur Valls, la France n’est pas comptables des crapuleries d’une collaboration avec le nazisme dans sa grande lutte contre le « complot judéobolchévique » Oh, et puis quelqu’un expliquerait ça beaucoup mieux que moi à Valls, quelqu’un qui a écrit : « Le 17 juin 1940 disparaissait à Bordeaux le dernier gouvernement régulier de la France. L’équipe mixte du défaitisme et de la trahison s’emparait du pouvoir dans un pronunciamento de panique. Une clique de politiciens tarés, d’affairistes sans honneur, de fonctionnaires arrivistes et de mauvais généraux se ruait à l’usurpation en même temps qu’à la servitude. Un vieillard de 84 ans, triste enveloppe d’une gloire passée, était hissé sur le pavois de la défaite pour endosser la capitulation et tromper le peuple stupéfait. » C’est  de Charles de Gaulle. C’est le discours prononcé pour le premier anniversaire de la France Libre, le 18 Juin 1941. Il manque, là, De Gaulle. Vraiment.

*Photo :  LICHTFELD EREZ/SIPA. 00688822_000009. 

Commentaire à chaud après l’émeute antisémite de Sarcelles

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Jusqu’à présent, nous n’avions vu agir que des tueurs individuels. Quand nous apprenions que des individus de chez nous allaient mener une guerre sainte, c’était ailleurs.

En ce mois de juillet 2014, pour la première fois, des agressions islamistes ont eu lieu en groupes organisés. Les synagogues et les Juifs ne resteront pas longtemps les seules cibles de l’islamisme radical en France. La preuve est déjà sous les yeux du monde : les chrétiens de Mossoul, en Irak, sont menacés de mort s’ils ne se soumettent pas à l’Islam le plus primitif.

Notre problème est le soutien latent de la part de leur milieu dont ces ennemis de l’intérieur bénéficient. Aussi réduit que soit leur pourcentage dans la population d’origine arabo-musulmane, on sait que ces terroristes s’y sentent comme des poissons dans l’eau.

La mère du soldat français assassiné par Mohamed Merah en a fait l’expérience, en parlant avec les jeunes des cités, et personne n’a pu la contredire et la rassurer.

La société française est à un carrefour. Ou elle s’accoutume à ces violences anti-juives, et laisse monter un climat de guerre sainte menée contre elle, sur son sol, par la frange la plus agressive d’une partie de sa population, ou elle répond sans inhibition pour se défendre, par la répression et en faisant ce qu’elle peut pour intégrer sa composante d’origine arabe et musulmane  aux principes et aux valeurs démocratiques de son pays d’accueil.

Le choix doit lui être proposé sans bœuf sur la langue.

La terreur islamiste est un problème mondial, et elle peut prendre pied dans les États démocratiques d’Europe à forte composante musulmane.

Le défi est d’y répondre avec la même force et la même détermination qu’envers une agression extérieure.

C’est un défi nouveau : ni les fascistes des années trente, ni les terroristes d’extrême gauche des années 70 ne provenaient d’une partie aussi nombreuse de la population. La répression sans faiblesse de l’État contre les Brigades rouges en Italie, contre la Fraction armée rouge en Allemagne fédérale, ou contre les autonomes en France, ne prenait pas à rebrousse-poil une part importante des peuples concernés.

Si les musulmans démocrates s’engagent, enfin, dans cette guerre contre leurs rejetons terroristes, tout le monde s’en sortira gagnant. Il y va de l’avenir de la France, et de l’avenir des musulmans de France.

Les responsables politiques devront être jugés sur leur détermination.

Dès maintenant, on peut au moins dire : « Chapeau à Hollande, et chapeau VaIls ».

 

Christophe Guilluy : «60 % d’exclus»

christophe guilluy regions

Causeur. Du projet gaulliste de régionalisation en 1969 à la réforme territoriale de François Hollande en passant par les lois Deferre de 1982, quel bilan tirez-vous des quatre décennies de décentralisation ?

Christophe Guilluy. La question des institutions – nationales ou locales – est si souvent l’objet de récupérations politiques qu’elle ne permet pas de débats de fond. Le dernier projet de réforme territoriale est arrivé juste après les européennes, comme si le redécoupage de la France en grandes régions allait répondre aux difficultés sociales et culturelles du pays. Cette opération de diversion n’a pas de sens ! Malgré quarante ans de décentralisation, la distance entre les citoyens et les institutions, entre le peuple et les élites est restée la même, car on ne fait que substituer un jacobinisme régional à un jacobinisme étatique.

L’application de la réforme Hollande-Valls ne permettrait-elle pas, cependant, de réduire les inégalités entre les territoires, qui renforcent ce sentiment d’éloignement ?

Bien au contraire !  La réforme Valls structure la France autour des grandes métropoles (Paris, Lyon, Bordeaux, Toulouse, etc.) et des grandes régions, dirigées par les cadors de la politique française, aux dépens des territoires les plus fragiles socialement et économiquement. Les zones  économiquement les plus fortes seront mieux dotées en pouvoir politique que les territoires de la « France périphérique », des espaces ruraux, des petites villes et de certaines villes moyennes : avec l’élimination des départements, c’est la France des invisibles qui va être éliminée au niveau institutionnel ! La logique aurait voulu au contraire qu’on renforce cette France oubliée pour réduire sa fragilité économique et sociale.

Les départements et les conseils généraux sont-ils vraiment indispensables ?

Oui, et ils le sont d’autant plus là où la question sociale prend de l’importance.[access capability= »lire_inedits »] Il n’y a qu’à observer la carte de l’abstention, parfaitement calquée sur la France périphérique. Sur ces territoires délaissés, les départements sont pratiquement les seules institutions qui tiennent encore debout : ils constituent la seule visibilité institutionnelle et politique de certaines populations. Aujourd’hui encore, on écoute un président de Conseil général. Qui s’intéressera à ce que dira un président d’intercommunalité ! Ce n’est donc pas un hasard si les élites ironisent sur l’attachement de beaucoup de gens à des institutions désuètes : elles aimeraient bien voir disparaître et les gens et les institutions !

En attendant, cette réforme n’en redistribue pas moins les cartes du jeu politique. Aussi suscite-t-elle un débat qui est moins une bataille droite/gauche qu’un affrontement entre métropoles riches et France périphérique, notamment celles des départements ruraux…

Exactement. Le discours des élus socialistes des départements ruraux avec lesquels je travaille se situe aux antipodes des positions du PS parisien. Ils savent que le modèle métropolitain mondialisé qui est celui de la réforme Valls ne s’applique pas à leurs territoires. Il est absurde de croire que des territoires comme le fin fond de la Nièvre vont irriguer les grandes métropoles en main-d’œuvre. Lorsque les élus locaux réfléchissent au maillage économique de leurs territoires, à la différence de l’Élysée et de Matignon, ils partent du bas, des territoires et des populations,  et non pas des besoins des métropoles. Le contre-modèle qu’ils essaient d’inventer s’inspire de la réalité économique et sociale sur le terrain. La guerre politique entre la France d’en haut et la France d’en bas a déjà commencé. Je ne sais pas quelle forme elle prendra,  ni quel mouvement la portera, mais elle traverse les grands partis. Dans les territoires périphériques, la radicalité monte très fortement.

Le mouvement des Bonnets rouges est-il symptomatique de cette radicalité croissante ?

C’est un bon exemple. Le mouvement des Bonnets rouges n’est pas parti des grandes villes de l’ouest, comme Rennes ou Nantes, mais de la Bretagne intérieure. Sa géographie est parfaitement calquée sur la carte de France des fragilités économiques et traduit une certaine tendance à l’immobilisme résidentiel. Quand vous perdez un emploi en Bretagne intérieure, vous n’avez pas les moyens de vous installer à Rennes ou à Nantes en vendant votre maison. Cette perte de mobilité explique largement la radicalité sociale, notamment chez les jeunes. Avant, en période de crise, les régions touchées par les fermetures d’usine voyaient partir les jeunes vers les grandes villes. C’est de moins en moins vrai aujourd’hui. Les élites sociales bretonnes ont pris ce phénomène en compte et cela a donné les Bonnets rouges.

Cela signifie-t-il que, dans ce conflit entre Paris et la France périphérique, la lutte des classes est dépassée ?

Absolument, puisque le patron et l’ouvrier participent côte à côte à ce mouvement. Tous deux ont compris que la France périphérique, qui rassemble 60% de la population, restait à l’écart du dynamisme des grandes métropoles, ce qui pose un vrai problème d’intégration économique, culturel et identitaire pour les espaces concernés. À Paris, le ministère de la Ville a récemment publié une nouvelle « carte de la pauvreté » qui révèle un début de prise de conscience. L’État semble vouloir en finir avec une politique tournée exclusivement vers les grands ensembles urbains où se concentrent les populations immigrées. Quand on regarde de près les points d’inégalités sur la carte, on retrouve toutes les petites villes où le FN a fait d’excellents résultats. Pour le dire vite, on va peut-être enfin intégrer les « petits Blancs » à la politique de la ville. Mais il faudra attendre pour observer des effets concrets dans la vie des gens.

Les nouvelles fractures françaises n’opposent donc plus l’ouvrier au patron, mais le « petit Blanc » aux immigrés ?

Ce clivage existe mais il ne dit pas tout car l’essentiel, c’est en réalité le degré de mobilité géographique. Le principal clivage oppose aujourd’hui  nomades et sédentaires. Si l’on dessine la carte des mobilités sociales et résidentielles, on distingue une France hyper-mobile −  grosso modo les métropoles dans lesquelles se concentrent cadres et immigrés − et tous les autres espaces qui forment la « France des sédentaires ». Parmi les sédentaires, on trouvera  les membres des élites locales, mais surtout une majorité des catégories populaires. À l’avenir, cette dimension culturelle ne fera que s’accroître, car on migrera de moins en moins. Je crois que la figure du nomade, y compris de l’immigré, va s’effacer en France et dans le monde. Le sédentaire incarnera de plus en plus la réalité anthropologique.

Quelle serait l’échelle institutionnelle pertinente pour répondre à cette re-sédentarisation des Français ?

La question de l’échelle me semble accessoire. Il faut être pragmatique et chercher l’efficacité économique et sociale : une région peut être pertinente dans un contexte et  totalement inopérante dans un autre. Par exemple, cela me paraîtrait assez cohérent que la métropole du Grand Paris corresponde à la région Île-de-France. On a là une métropole à l’échelle de la région. Si Jean-Paul Huchon détenait un vrai pouvoir politique, il rebaptiserait la région Île-de-France « Paris-Métropole ». En revanche, si vous prenez Lyon-Métropole et la région Rhône-Alpes, le problème se pose différemment : c’est un cas typique de région vidée de sa substance économique par une métropole. Dans ce cas précis, mieux vaudrait fusionner le département du Rhône et la métropole lyonnaise puisque celle-ci est à l’échelle du département.

Pour encore plus d’équité entre les territoires, faut-il aller plus loin et en finir avec les grandes métropoles, comme Paris ou Lyon, qui concentrent la richesse ?

Non, ce serait stupide de vouloir se débarrasser de zones qui créent les deux tiers du PIB français ! Paris, Lyon, Toulouse et quelques autres font fonctionner le pays. Renforçons plutôt les métropoles pour en faire des territoires performants à l’échelle mondiale. Dans le même temps, nous devrions essayer d’inventer un modèle politique fort pour les autres territoires qui ne peuvent pas être de simples « annexes » des métropoles, quitte à renforcer les compétences des départements. Il faut renforcer − et non pas supprimer − les institutions existantes pour penser le développement de ces territoires.  Et s’il faut atteindre une masse critique pour peser à l’échelle mondiale, il n’y a qu’à regrouper les 22 régions en une seule qu’on appellera « France » ![/access]

*Photo : Hannah.

Lettre à Elie Barnavi

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gaza antisemitisme islam barnavi

gaza antisemitisme islam barnavi

Mon cher Elie,

J’ai beaucoup apprécié ton dernier texte sur I24News, repris dans la newsletter du CRIF et sur Causeur. Il m’a même fait sourire à cause d’un lapsus (rue des Roquettes au lieu de rue de la Roquette) qui prouve bien que ce mot s’emploie plutôt au pluriel ces jours à Tel Aviv…

Pour conforter ton pessimisme, je te fais part de mes impressions d’observateur attentif des manifestations lyonnaises pro-Hamas (on ne peut plus dire qu’il s’agisse de manifs pro-Gaza). 6 000-7 000 personnes, 90% d’arabo-musulmans, beaucoup de filles jeunes, éduquées semble-t-il (elles ne parlent pas wesh wesh) en majorité voilées, quelques-unes en niqab à la saoudienne. Slogans criés «  Israël assassin, Hollande complice », « Jihad ! Résistance ! » « Allahou Akbar ! » « Sionistes, fascistes assassins ! »). Le préfet avait enjoint les commerces du centre-ville de baisser le rideau pendant le passage du cortège, car pour les manifestants ils sont réputés «  sionistes », et donc objectifs légitimes de dégradations et de pillage. Commentaire dans les rangs : « T’as vu, les feujs, on leur a mis la trouille ! »… On peut entendre aussi des trucs du genre complotiste (ils tiennent tout, les médias, la mairie…). Contrairement à Boubakeur à Paris, le recteur de la grande mosquée de Lyon, complètement infiltrée par les salafistes, a encouragé les manifs sans avoir un mot condamnant les dérapages antisémites…

Tu en appelles à un sursaut, à une révolution culturelle pour sauver le modèle intégrationniste à la française. Très bien. Malheureusement, je crois qu’il est déjà trop tard. Chaque jour, chaque mois, chaque année l’islamisme radical gagne du terrain : les femmes sont de plus en plus voilées, les barbus prolifèrent, la ségrégation se met en place. La ville où j’habite, Villeurbanne, contiguë à Lyon, a reçu l’an passé un « prix de l’antiracisme » décerné par le CRAN (associations noires) pour sa lutte contre les discriminations… 150 000 habitants, environ 30 000-40 000 arabo-musulmans, environ 5000 juifs (séfarades, sauf un dernier carré de vieux ashkénazes). Une réelle mixité sociale avec des rues bourgeoises jouxtant des ensembles HLM largement arabisés… Apparemment, tout va bien. Sauf que : le lycée public a été peu à peu déserté par les juifs et les bourgeois. Les premiers vont au lycée juif de Lyon (100% de réussite au bac et 60% de mentions) et les seconds au lycée de l’Immaculée Conception bien placé, aussi, dans le  classement régional. Le lycée Pierre Brossolette, public, est le dernier du département avec 57% de réussite… Seuls les enfants de profs tirent leur épingle du jeu : ils se rassemblent dans des «  sections européennes »  élitistes, qui se font régulièrement chahuter dans la cour et à la cantine comme «  intellos » (une insulte).

Autre exemple : la piscine de Lyon, magnifique établissement de bains digne de Baden-Baden ou de Karlovy-Vary, située au bord du Rhône et récemment rénovée, vient brusquement d’augmenter ses tarifs de 135%. Tout le monde le sait, mais personne n’ose le dire, c’est le seul moyen que la municipalité ait trouvé pour éloigner des lieux la belle jeunesse (masculine, leurs sœurs ne sachant sans doute pas nager…) des banlieues qui avait envahi les lieux, le transformant en nouveau « territoire perdu de la République ». Lorsque l’on en arrive là, ne plus avoir le courage de nommer les choses,  à ne concevoir que des stratégies de défense individuelle, ou semi-collective contre la barbarie qui monte, on n’est pas près de gagner la bataille. Pour ma part, n’ayant plus d’enfants à éduquer, et mes petits-enfants étant à l’abri dans des lieux relativement protégés de l’Europe bourgeoise, n’étant pas un « juif visible », je peux encore m’accommoder de la situation, encore que les échanges avec une grande partie de ceux qui furent mes amis deviennent de plus en plus difficiles – heureusement qu’il y a Causeur, Elisabeth Lévy et Gil Mihaély. Je n’en suis pas à scruter les annonces immobilières à Tel Aviv, mais je n’exclus plus que cela puisse advenir un jour. À toi et Kirsten je souhaite bon courage dans cette période difficile, et espère vous voir bientôt. Amitiés.

*Photo : LICHTFELD EREZ/SIPA. 00688822_000004.

Petites bouchées froides

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gilles deleuze hamas israel

gilles deleuze hamas israel

Mercredi 9 juillet 2014-11 ramadan 1435

4h35. Impossible de fermer l’œil. Facebook est navrant : entre le foot et les bombardements de Gaza par Tsahal suite aux tirs de roquettes lancés mardi matin. D’après ce que j’ai lu, 40 000 réservistes ont été rappelés en vue sûrement d’une opération terrestre. Si cela a lieu, ce sera une hécatombe, le Hamas ne sachant que fanfaronner à coup de credo et de roquettes artisanales aussi bruyantes qu’inoffensives. Le Hamas est la nouvelle plaie de la Palestine comme l’islam politique est la plaie du Monde arabe et musulman. C’est le hasard qui m’a mis ce livre de Deleuze entre les mains, dans la mesure où il y a quelques heures j’en ignorais l’existence, et je suis stupéfait d’apprendre que le philosophe était, non seulement acquis à la cause palestinienne, mais encore avait mûrement réfléchi sur elle. Ainsi en 1983, il écrit : « Une solution politique, un règlement pacifique n’est possible qu’avec une OLP indépendante, qui n’aura pas disparu dans un État déjà existant, et ne sera pas perdue dans les divers mouvements islamiques. Une disparition de l’OLP ne serait que la victoire des forces aveugles de guerre, indifférentes à la survie du peuple palestinien. » (Deux régimes de fous Textes et entretiens 1975-1995, p. 225)

Or, ce qui précède est antérieur au Hamas et à l’islamisation de la cause palestinienne. Qu’écrirait aujourd’hui Deleuze, car de toute évidence cet autre parti de Dieu ou d’Allah pratique la politique de la terre brûlée ou, comme l’a si bien tourné l’ami Hatem Chalghmi, qui a malicieusement paraphrasé Mahmoud Darwich, le Hamas pratique la politique de « sur cette terre rien ne mérite de vivre ». C’est pertinent bien que triste, voire dramatique…

La Professeure, qui passe son temps à décliner les invitations des ambassades de France et des Amériques, écrit cette fois-ci en arabe pour s’étonner de ce que « certains n’aient pas exprimé leur indignation par rapport à ce qui se passe à Gaza ». Pour elle, ceux-là « ont peur de soutenir le Hamas ». Aussi s’indigne-t-elle parce que, à ses yeux, « les USA soutiennent Israël quand bien même leur Premier ministre ne lui plairait pas idéologiquement ». Élue dernièrement à la tête de la principale école de journalisme du pays, cette dame va sûrement, avec ce type d’analyses, d’arguments et de connaissances aussi subtiles qu’érudits, révolutionner l’enseignement des sciences des médias. La médiologie de Régis Debray sera évincée par l’hystérophraséologie de la Professeure-Directrice…

Je me rends compte de l’heure. Il est 6h15. Je suis affligé par ce que je viens de lire et cela se ressent dans ce que moi-même j’écris. Pour me calmer, je vais relire une belle page, celle d’Ossip Mandelstam, dans ce chef d’œuvre qu’est Le bruit du temps : « Je désire non pas parler de moi, mais épier le siècle, le bruit et la germination du temps. Ma mémoire est hostile à tout ce qui est personnel […]. Je le répète, ma mémoire est non pas d’amour mais d’hostilité, et elle travaille non à reproduire, mais à écarter le passé. Pour un intellectuel de médiocre origine, la mémoire est inutile, il lui suffit de parler des livres qu’il a lus, et sa biographie est faite. Là où, chez les générations heureuses, l’épopée parle en hexamètres et en chronique, chez moi se tient un signe de béance, et entre moi et le siècle gît un abîme, un fossé rempli du temps qui bruit, l’endroit réservé à la famille et aux archives domestiques. Que voulait dire ma famille ? Je ne sais. Elle était bègue de naissance et cependant, elle avait quelque chose à dire. Sur moi et sur beaucoup de mes contemporains pèse le bégaiement de la naissance. Nous avons appris non à parler, mais à balbutier, et ce n’est qu’en prêtant l’oreille au bruit croissant du siècle et une fois blanchis par l’écume de sa crête que nous avons acquis une langue. »[1. Ossip Mandelstam, Le bruit du temps, traduit du russe et annoté par Édith Scherrer, préface de Nikita Struve, Paris, Christian Bourgois, coll. « Titres », n°14, 2006, p. 97-98.] — Résolution prise résolument.

15h15. Me suis levé pour regarder « Des chiffres et des lettres » à la télévision. Quelle émission, exquise, vraiment : l’intelligence en marche !

Gérard Bocholier, poète et lecteur de poésie de haut vol, m’écrit : « … Ah si Voltaire avait vu ça ! » Je pense que cela résume toute la situation actuelle, même si des esprits tordus comme Frédéric Schiffter se rient de la notion même d’intellectuel, qu’ils assimilent faussement à une pose, une posture ou que sais-je encore. Rien à voir avec la profondeur de pensée et d’humanité d’un Gilles Deleuze prenant ainsi, en 1979, la défense d’Antonio Negri : « Alors, peut-on dire que Negri est double, et que comme écrivain, il a fait la théorie d’une certaine pratique sociale, mais que, comme agent secret, il a une tout autre pratique, terroriste ? Ce serait une idée particulièrement idiote, parce que, à moins évidemment d’être payé par la police, un écrivain révolutionnaire ne peut pas pratiquer un autre type de lutte que ceux qu’il approuve et promeut dans ses écrits. » (« Ce livre est littéralement une preuve d’innocence », in Deux régimes de fous Textes et entretiens 1975-1995, p. 161.)

L’Argentine de Messi s’est qualifiée pour la finale du Mondial sur le compte d’une Hollande méconnaissable. Match soporifique avec un jeu des plus laids et des moins inventifs de cette Coupe du monde. Samedi, pour le match de classement, le Brésil affrontera la Hollande à 21h, tandis que l’Argentine retrouvera l’Allemagne dimanche à 20h, pour disputer leur troisième finale. Ce sera donc la belle, vu que les Argentins ont gagné la finale de 1986 et les Allemands celle de 1990. Espérons que les parties à venir seront à la hauteur de cette phase décisive de ce beau mondial…

De nouveau dans Deux régimes de fous, de Deleuze. Textes et entretiens passionnants. Je suis en admiration devant cet esprit que j’estimais mais pas à ce point. La correspondance du philosophe avec celui qui est désormais pour moi une idole, Dionys Mascolo, est une surprise des plus agréables. J’y reviendrai longuement…

Jeudi 10 juillet 2014-12 ramadan 1435

À la plage sans Alma qui faisait la sieste. Inquiet parce que la Dreambox ne marche plus. Il y a de quoi devenir superstitieux. Rien chez nous ne marche comme il faut, comme si nous étions maudits par la science. Tout se fait dans l’approximation, par coïncidence ou presque, l’analogie, voire le hasard étant chez nous des règles et non de simples contingences. À mon retour, j’allume la télé, je zappe sans conviction d’une chaîne à une autre : ça marche de nouveau comme si de rien n’était. Rien à dire, sauf ceci, encore et toujours : il y a de quoi devenir superstitieux !

Reçu un message de l’ami Richard Millet : « Faites attention à vous, cher Aymen. Ils sont puissants, très puissants, et vous les attaquez là où ils détestent de l’être : dans la presse nationale européenne. Amitiés. R. »

Je suis triste que Sami D., que je considérais comme un esprit critique, fasse comme tout le monde : ne lire que d’un œil ou faire l’aveugle, notamment quand les arguments le dépassent ou lui déplaisent. Il n’est certes pas le seul à agir de la sorte, mais c’est si maladroitement fait — comme cliquer « j’aime » sur un commentaire bidon et en ignorer un fondamental — que cela ne peut pas être interprété de deux façons. C’est tout bonnement du mépris et de l’arrogance. Fils d’un ancien ministre de Bourguiba, titulaire de la double nationalité franco-tunisienne, il se dit de gauche tout en menant une vie de nabab. S’indignant contre François Hollande, qui « a exprimé la solidarité de la France face aux tirs de roquettes en provenance de Gaza », il va jusqu’à dire qu’il a « envie de gerber » ! Propos de teenager, s’il en est, aggravés par une obstination des plus infantiles, vu qu’à mon commentaire : « Hollande n’y est pour rien, c’est la politique française depuis la Quatrième République. Sarkozy était ainsi, Chirac aussi, bien qu’il passât pour un ami des Palestiniens, Mitterrand, etc. La mort des enfants est déplorable, mais il faut incriminer le Hamas qui se sert d’eux en en faisant des boucliers humains. N’est-ce pas ? », il répond sans prendre le temps de réfléchir : « Aymen : j’ai condamné le Hamas juste avant. Sinon : Non la politique de la France était beaucoup plus nuancée avec Chirac, surtout quand Villepin était ministre des affaires étrangères. Il n’aurait jamais omis de condamner les crimes contre des civils et la riposte disproportionnée de l’armée israélienne. La partialité de Hollande est une première ! D’ailleurs beaucoup de voix commencent à s’élever pour la condamner au sein du PS même… [sic] ». Ce à quoi je réponds : « Une première ? Ne t’empresse pas de dire non. As-tu oublié juillet 2006 et décembre 2008 ? » Questions qui resteront sans réponse, la mémoire n’étant pas le fort de tous ceux qui s’indignent rien que pour s’indigner, ponctuellement, à chaud, pour juste après vaquer à d’autres occupations ou sources d’indignation.

*Photo : Raï.

Régions : une carte contre l’identité

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lander reforme territoriale

lander reforme territoriale

La fébrile tentative engagée par François Hollande pour se sortir de la nasse où il s’est enfermé, en redessinant à coups de sabre technocratique la carte régionale de la France, évoque irrésistiblement une vieille histoire juive.

La scène se passe au printemps de 1918, aux confins incertains d’une Pologne en train de renaître et d’une Russie en proie aux convulsions post-révolutionnaires. La paix de Brest-Litovsk vient d’être signée entre les bolchéviques et les Allemands, et les nouvelles frontières sont en train d’être matérialisées. Dans leur humble masure d’un shtetl misérable, Moïshé et Rivka sont anxieux de savoir quels seront leurs nouveaux maîtres. À la demande insistante de son épouse, Moïshé sort de chez lui et observe subrepticement l’activité des poseurs de poteaux-frontières. Quelques heures plus tard, il revient au logis et annonce : « Ma chère Rivka, j’ai une grande nouvelle à t’annoncer : nous sommes Polonais ! » Le visage de Rivka s’éclaire alors et elle lance, soulagée : « Ah ! baroukh ha chem ! [1.  «  Béni soit Son Nom ! ».]  Je craignais tant les hivers russes ! » [access capability= »lire_inedits »]

Les représentants de la presse quotidienne régionale convoqués au Château, lundi 2 juin, pour attendre la sortie de la nouvelle carte concoctée dans les bureaux élyséens, étaient les nouveaux Moïshé, dont le message était attendu avec angoisse dans les chaumières hexagonales. On les traita comme il se doit : comme des manants venus écouter, debout et le chapeau à la main, les décisions du châtelain. Foin des heures-limites de bouclage de ces journaux de ploucs : on leur remit l’édit présidentiel sur le coup de 21 heures avec, laissé en blanc, le nombre de régions retenu pour le redécoupage, et surtout le détail des mariages proposés. Inutile de préciser que ce comportement n’a pas contribué à l’accueil favorable à une réforme que, pourtant, chacun s’accorde à trouver nécessaire pour que le millefeuilles administratif français fasse place à une organisation plus rationnelle du territoire. Le citoyen se trouvait ravalé au rang de sujet assigné à résidence symbolique, comme jadis, après le traité de Westphalie, les habitants  des royaumes, principautés et duchés  étaient sommés d’adopter la religion de leur seigneur et maître : cujus regio, ejus religio.

Une fois de plus, Hollande et les siens ont bousillé, et de belle manière, une réforme dont chacun, à droite comme à gauche, perçoit la nécessité et l’urgence, comme ils l’avaient déjà fait avec la réforme des rythmes scolaires, dont la mise en œuvre, en ce moment, crée une nouvelle unanimité : contre elle.

L’erreur initiale est intellectuelle : on a voulu faire croire que le défaut actuel des régions était leur taille, trop petite pour peser à l’échelle européenne, alors que certaines d’entre elles pâtissent de leur insuffisante cohérence géographique et culturelle  et toutes d’un manque de compétences et de moyens délégués par l’État.

Comme toujours, lorsque quelque chose ne va pas en France, on jette un œil (rapide et superficiel) de l’autre côté du Rhin pour trouver des remèdes miracles à nos maux.

S’ils avaient pris le temps d’étudier plus à fond le fonctionnement du fédéralisme allemand, nos énarques élyséens auraient constaté que, comme en d’autres domaines, la taille ne fait pas tout : la superficie et la population des Länder sont très diverses : des Länder vastes et très peuplés comme la Rhénanie-Westphalie ou la Bavière cohabitent avec des villes-États comme Hambourg et Brême, et d’autres régions petites comme la Sarre, ou moyennes comme la Hesse et la Saxe. Quelle que soit leur taille, ces Länder sont dotés des mêmes compétences, bien plus larges que celles des régions françaises, et des budgets correspondants. Cela permet une saine émulation dans de nombreux domaines, par exemple dans l’éducation, où le modèle bavarois, moins laxiste et pédagogiste que celui qui avait la préférence des soixante-huitards de Berlin ou de Rhénanie-Westphalie, a fini par s’imposer partout. Résultat : l’Allemagne, tombée à la fin du siècle dernier dans les profondeurs du classement PISA de performances des élèves, est remontée vers les sommets, alors que la France continue de s’enfoncer.

Autre facteur de puissance des régions allemandes : leur cohérence culturelle, une identité forte marquée par des mémoires régionales partagées, la persistance de dialectes caractéristiques, et un « esprit des lieux » reconnu par tous. Ces traits distinctifs ont survécu aux tentatives d’uniformisation centralisatrice menées par la Prusse bismarckienne, puis par le Reich hitlérien.

En France, malgré l’acceptation générale du rôle structurant de l’État central, la notion d’identité, battue  aujourd’hui en brèche par les post-nationaux de tous poils, est bien vivante, et concerne aussi bien la nation que les petites patries. Elle ne demande qu’à se manifester dans une réforme des territoires qui ne serait pas technocratique, mais fondée sur le ressenti d’appartenance des gens de nos provinces. Ensemble, tout est possible ! [/access]

*Photo : Boyan Yurukov.

Johnny Winter est mort en été

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Quand on s’appelle hiver qu’on est guitariste de blues, albinos presque nègre, mourir en été et en Suisse de surcroît, c’est ballot… L’idole de mon adolescence rock, il partageait le podium avec d’autres guitar heroes : Jimmy Page, Ted Nugent, Ritchie Blackmore, mais lui il  avait un truc en plus, une tronche, un voix rauque presque gueularde et ce doigté quasi mécanique… Le 17 juillet, jour funeste, Johnny Winter mourut. Un coup derrière la cravate, moi qui en vieillissant ne pleure plus qu’à l’évocation de la Shoah, à l’écoute des vieilles chansons d’une  infinie tristesse qu’écoutait ma grand-mère Golda en pleurant, ressassant son grand fils mort là-bas à Pitchipoï; eh bien j’ai pleuré. Non pas sur mon adolescence, l’adolescence est la pire période de la vie, quoi qu’en dise Paul Nizan.

J’ai suivi, de loin c’est vrai, la carrière de ce presque nègre devenu aveugle, qui, ces dernières années arrivait sur scène dans les bras de son batteur comme un bébé de 40 kilos tout mouillé, osseux et tatoué sous son chapeau texan, ses longs cheveux blancs filasse et un éternel sourire vague aux lèvres. Puis, assis sur une chaise, on lui donnait son étrange guitare et Johnny tricotait, répétant les mêmes histoires depuis cinquante ans comme le blues lui-même et c’est pour cela qu’il est éternel le blues… À chaque passage de la légende encore vivante dans ma région élargie, (et bientôt accouplée à de parfaits étrangers comme ces fabricants de vins à bulles), je me jurais d’aller le voir et de l’entendre avant qu’il ne soit trop tard, ça y est il est trop tard j’ai loupé le rendez-vous, je le retrouverai sans doute au paradis s’il existe, qui sait?…

Il n’a sans doute rien inventé, ni révolutionné la guitare, n’est pas Wes Montgomery qui veut, et d’ailleurs nulle ne fut jamais son intention, il côtoya the Genius himself, un dynamiteur lui, Jimi Hendrix puis flirta avec le hard-rock (« Johnny Winter and live » un disque qui tournait en boucle chez mon pote Bruno avec Deep Purpleà. Il revint aux sources, adouba Muddy Waters, renoua avec la slide guitar, un petit bonhomme de chemin en dehors des modes: un blues maniéré à sa manière avec des phrases types répétées à l’infini comme un mantra, comme un message évident et simple.

Johnny Winter est parti au ciel, les antisémites sont dans les rues et je ne me sens pas très bien tout à coup…

 

Affaire Taubira : vers un crime d’arrière-pensée

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juges elisabeth levy daumier

juges elisabeth levy daumier

Grâce à notre ami Régis de Castelnau, les lecteurs de Causeur ont pu se faire une idée claire de la procédure qui a amené à la condamnation d’Anne-Sophie Leclère et du Front national par le tribunal correctionnel de Cayenne. Son brillant article a apporté quelques éléments politiques sur lesquels il est utile de rebondir.

En premier lieu, dissipons tout malentendu. Les propos de cette dame sont abjects en sus d’être crétins. Comme le suggère Régis, une citation à comparaître par un procureur ardennais aurait été plus logique et je n’aurais pas été personnellement choqué par une lourde peine d’inéligibilité. Mais les conditions de la condamnation prononcée à Cayenne et les attendus sidérants du jugement, publiés par Libération, motivent également la révolte de tout citoyen attaché aux libertés publiques.

Que se passe-t-il d’habitude lorsque des faits, des paroles racistes ou jugées comme telles sont relevées ? Soit un procureur se saisit de l’affaire, soit une ou plusieurs association(s) connue(s) de tous dépose(nt) plainte. Dans le premier cas, les associations en question sont souvent parties civiles au procès. En général, tout cela se termine à la fameuse XVIIe chambre de Paris. En l’occurrence, dans cette affaire, où le délit de provocation à la haine raciale est a priori davantage constitué –ô combien-  que dans d’autres scandales comme celui provoqué par les propos d’Eric Zemmour sur les contrôles d’identité[1. Rappelons que le journaliste a été relaxé sur cette déclaration et que c’est sur une autre parole, prononcée sur un autre plateau qu’il a été condamné, non pas pour provocation à la haine raciale mais pour provocation à la discrimination.], SOS Racisme, la LICRA et le MRAP ont été curieusement absents. Pourquoi ? L’affaire n’en valait-elle pas le coup ? Ce n’est pourtant pas ce que Dominique Sopo, invité jeudi sur Europe 1, suggérait. S’est-il abstenu pour laisser le terrain libre à l’association guyanaise Walwari ? On peut d’autant plus se poser la question que ladite association est domiciliée à la résidence guyanaise de la Garde des Sceaux, ce qui semble ne pas émouvoir grand monde, pas même ceux qui pourraient interroger cette dernière sur cette coïncidence troublante, mais qui s’en gardent bien. Il fallait donc que le procès se déroulât en Guyane, que les conditions d’un procès équitable ne soient pas réunis, pour aboutir à ces attendus que seule la crainte d’être poursuivi par les mêmes juges imprévisibles m’empêchent de qualifier de loufoques.

C’est bien simple, je me suis vraiment demandé si les habituels rédacteurs des tracts du MJS n’étaient pas dans le coup. Ce sont les attendus justifiant la condamnation du Front National, qui a pourtant exclu Anne-Sophie Leclère, avec une diligence que d’autres partis pourraient envier, qui laissent pantois. Le tribunal ne juge pas le parti frontiste complice, mais carrément co-auteur du délit. Un peu comme si dans le cadre d’un assassinat, il avait fait le guet pendant qu’on tirait sur la victime. Le FN est donc complice car il « lui a fourni les moyens en lui permettant d’être candidate » et qu’il ne s’est pas assuré « de ses opinions républicaines ». À cette lecture, j’ai frémi pour mes amis royalistes de gauche de la NAR. Le fait pour eux d’être favorables à l’établissement d’une monarchie constitutionnelle fait-il d’eux des délinquants ? Y at-il une corrélation obligatoire entre l’organisation constitutionnelle d’un pays et le racisme ? Pour les juges de Cayenne, c’est évident. À moins qu’on ne penche pour une grande légèreté et un manque de précision syntaxique graves, pour des magistrats formés dans la fameuse école de Bordeaux. Mais ce n’est pas fini. Voilà qu’ils décident, à la manière du premier commentateur facebookien venu, d’interpréter à sa guise le programme d’un parti politique. Qu’on lise ces quelques lignes : « Attendu qu’il (le FN) y a participé (au délit) de manière plus directe encore en véhiculant un discours parfois raciste, plus ouvertement xénophobe et négatif vis-à-vis de toutes les personnes ou communautés susceptibles de ne pas correspondre à son idéal du « français de souche », de race blanche ». Que Jean-Marie Le Pen, et même Marine Le Pen, puissent penser en leur for intérieur que cet idéal est bien le leur, c’est possible ; on peut –et on doit si on en la conviction – même leur reprocher certaines arrière-pensées, et pointer certaines contradictions, comme j’ai pu le faire moi-même. Mais sur le terrain politique et médiatique. Or, formellement, le programme du FN dit exactement l’inverse. Que le juge se permette de sonder les reins et les cœurs, voilà qui est particulièrement flippant. Mais sonder les reins et les cœurs, c’est le leitmotiv de ces attendus puisque les juges reprochent aussi au FN de ne pas avoir suffisamment prévu qu’Anne-Sophie Leclère se rendrait coupable d’un tel délit. L’exemple de Cahuzac, donné par mon compère Régis, ne manque pas de sel. Mais si on veut absolument trouver un exemple sur le même terrain, devra-t-on bientôt condamner le PS d’avoir permis de faire d’un adjoint au maire un homme capable de prononcer les propos suivants :  « Tu me parlais des sionistes. Tu veux Zittoun ? Tu veux un juif ? Tu veux Zittoun ? Tu veux ça toi ? C’est ça que t’aime ! T’aimes pas quand les gens qui te ressemblent sont en place et veulent t’aider. Tu préfères un enculé qui te nique bien. C’est ça ce que tu veux. Tu préfères Philippe. Tu aimes bien Zittoun. » ?

Imaginons que le PS ait tout de suite exclu cet élu et lui ait retiré sa délégation d’adjoint, un peu comme le FN qui a exclu Mme Leclère. Pourrait-on lui reprocher d’avoir permis l’ascension de cet homme à des responsabilités éminentes ? Certainement pas ! Le problème, c’est qu’il a attendu trois semaines pour remercier l’auteur de cette diatribe antisémite.

Mais revenons aux attendus du jugement de Cayenne. Le tribunal invente la qualification de « président d’honneur à vie » pour désigner Jean-Marie Le Pen, alors que ce titre n’existe pas dans les statuts du FN, même si le grand âge du titulaire de cette fonction laisse penser que ce sera sans doute le cas. Le reste est à l’avenant : considérer que la liberté d’expression doit être illimitée, comme cela se passe aux Etats-Unis, ou préconiser une limitation drastique de l’immigration fait de soi un complice objectif de Mme Leclère ; le tribunal a même vérifié le fait que Marine Le Pen et d’autres personnalités du FN n’avaient pas rayé de leurs « amis Facebook » la candidate qu’ils avaient exclue. Là on est carrément dans la cour de récré des réseaux sociaux !

Sur le plan des libertés publiques comme sur celui de la formation des juges, ce jugement pose donc incontestablement problème. Sur le plan politique, on peut aussi s’interroger sur l’attitude de la Garde des sceaux. Au mieux, elle a laissé faire. En tout cas, elle est toujours très imprudente. On l’avait déjà vu brandir des papiers qui disaient le contraire de ce qu’elle racontait, voilà qu’elle ne demande pas à ses copains de Walwari de déménager leur siège avant de déposer leur plainte. De nos jours, l’amateurisme est décidément partout…

L’Europe et les juifs : vers le divorce ?

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juifs antisemitisme islam

juifs antisemitisme islam

Vendredi 16 juillet, le quotidien Haaretz (édition anglaise) a publié un article au titre scandaleux : « La France va-t-elle expulser ses juifs ? » L’auteur, Seth Lipsky, est le rédacteur en chef du journal en ligne conservateur The New York Sun. Le contenu du papier est à l’avenant. Il mélange tout, la politique supposément pro-palestinienne des gouvernements français depuis de Gaulle, l’enterrement de Yasser Arafat avec les honneurs à Paris et les campagnes contre l’abattage rituel et la circoncision, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles sont plus discrètes en France qu’ailleurs en Europe. En conclusion, s’« il serait inexact de dire que la France expulse ses juifs, la distinction s’estompe. » Qu’on se le dise, « l’Espagne ne s’est jamais remise de l’expulsion de ses juifs. » Bref, les juifs de France vivent en 1491, l’an prochain sera celui du décret d’expulsion.

Cette idiotie paniquarde ignore les faits. En France comme ailleurs en Europe, du moins en Europe occidentale, l’antisémitisme est un délit puni par la loi. La classe politique unanime le rejette, tout comme la presse, les acteurs sociaux et l’essentiel de l’opinion publique. Il fut un temps où l’antisémitisme était une force politique et culturelle significative. Il ne l’est plus.

Est-ce à dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ? Certes non.  La « nouvelle judéophobie » (Pierre-André Taguieff) a un nom : l’islam identitaire. C’est lui qui, dans une France et une Europe mollassonnes et chétives, profite au premier chef de la fameuse « libération de la parole » dont un Dieudonné est la nauséabonde illustration. C’est lui qui a armé le bras de Mohammed Merah à Toulouse, de Mehdi Nemmouche à Bruxelles. C’est lui qui jette sur le pavé des manifestants haineux qui brandissent des pancartes invitant à la « mort aux juifs » et n’hésitent pas à s’en prendre violemment aux synagogues. Le dernier incident en date, rue de la Roquette à Paris, dont i24 s’est fait l’écho, a failli tourner au drame.

Cet islam-là se nourrit de causes lointaines – la Syrie, l’Irak, et, toujours, la Palestine. Comme toutes les idéologies mortifères, il a ses alliés – en l’occurrence, l’extrême gauche et les restes d’une extrême droite dont les figures de proue tentent malaisément de se distinguer pour accéder à la respectabilité politique (une preuve de plus que l’antisémitisme n’est pas respectable) – et ses idiots utiles : sociologues et autres plumitifs prompts à dénoncer une « islamophobie » fantasmagorique qu’ils assimilent abusivement à l’antisémitisme.

Cependant, l’islam identitaire ne concerne pas que les juifs. Sous sa forme terroriste organisée, il constitue un défi mondial. Il a frappé à New York, à Madrid, à Londres, à Paris, et est en train de refaçonner les frontières issues de la décolonisation au Proche et au Moyen-Orient. Sous sa forme terroriste « spontanée », il produit des loups solitaires à l’instar de Merah et Nemmouche, petites frappes radicalisées en prison, et, comme ce dernier, passées par l’un des fronts de l’islamisme radical, dernièrement la Syrie.

Si la France est aux premières loges, ce n’est pas en raison de quelque laxisme ou complaisance particulièrement français. C’est tout bonnement parce que la France abrite la plus importante communauté juive d’Europe, en même temps que la plus importante communauté musulmane d’Europe, par ailleurs majoritairement arabe, et que ces deux communautés cohabitent souvent dans les mêmes banlieues et quartiers difficiles. Le paradoxe douloureux est que la France a inventé avec la République laïque et assimilationniste l’outil d’intégration le plus efficace du monde occidental, et que cet outil est désormais en panne. La place me manque ici pour en détailler les raisons. Mais ne nous y trompons pas, c’est l’ensemble de l’Europe qui a mal à ses juifs, pour ne plus savoir comment intégrer ses immigrés.

Traiter le mal à la racine, au-delà des mesures de police, nécessaires mais manifestement insuffisantes, requiert un effort collectif énorme, dont les sociétés européennes semblent désormais incapables. Il faudrait pour cela démanteler les ghettos d’immigrés, favoriser par une politique volontariste de la ville la mixité sociale, repenser l’école de fond en comble, interdire les prisons aux imams intégristes et/ou analphabètes et assurer la formation d’un encadrement musulman compatible avec les principes de la démocratie. Toutes choses qui présupposent un investissement matériel colossal, mais surtout, sans doute, une révolution culturelle. Tant que l’Europe ne réapprendra pas à défendre ses valeurs, tant qu’elle s’abstiendra d’en faire la pierre de touche de tous ceux qui frappent à sa porte, tant qu’elle ne saura pas qui elle est et, partant, à quoi sont censés s’intégrer ses nouveaux citoyens, elle sera cet ectoplasme sans âme, incapable de protéger ses juifs parce que incapable de se protéger elle-même.

Alors, la France va-t-elle expulser ses juifs ? Allons donc. En revanche, les juifs vont s’en expulser eux-mêmes, du moins les plus fragiles, les plus exposés. Au grand détriment de la France elle-même. Car une chose est certaine, le sort des juifs a toujours été le test infaillible de la santé morale d’une nation.

 

Ce texte a initialement été publié sur le site I24news.

*Photo : NICOLAS MESSYASZ/SIPA. 00688924_000042.

Petites bouchées froides

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allemagne bresil tunisie

allemagne bresil tunisie

Dimanche 6 juillet 2014- 8 ramadan 1435

Retour à Hammamet. Dans le nouveau cahier noir, réservé à la fois aux ébauches de Tunisité et à ma traduction en cours de J’ai juré sur la victoire du soleil de Mokhtar Loghmani (1952-1977), j’ai entamé mon texte d’hommage à feu Pirotte. J’ai également traduit quelques perles recueillies de la bouche de Boj, à qui j’ai apporté une copie de ma diatribe contre Ramadan, et qui me dit à ce propos : « J’espère que tu seras compris. — Et si ce n’est pas le cas, lui ai-je demandé ? — Qu’ils aillent… ! » Ou encore : « Ça a commencé à lire ! — À lire quoi ? Qui ça ? — Entends, à la mosquée ça a commencé à lire le Coran en attendant l’appel à la prière. Écris pendant que ça lit ! »

Rien à dire, Boj est un trésor !

Moult réactions quant à mon premier texte publié dans Causeur. Pas assez de recul pour en parler ici. J’ai juste eu quelques échanges sur Facebook avec des amis. Seule M. R., que je respectais pour son engagement en faveur de la cause palestinienne, a pris sur mon mur la défense de Tariq Ramadan. Suite à un petit échange, elle a commencé par m’effacer de sa liste d’amis. N’étant pas couard, je lui ai adressé un message pour lui dire qu’elle a tort et que cela ne se fait pas. Sa réponse est des plus absurdes. J’en déduis que, franco-allemande d’un certain âge, son engouement pour la Palestine a un autre nom, un nom dissimulé… C’est tout bonnement d’antisémitisme qu’il s’agit. Je le lui ai donc exprimé et elle m’a bloqué définitivement. Bon débarras, me dis-je, parce que cette personne qui a écrit les mots « Je suis fière de toi mon fils » à la lecture du poème qui suit, est une menteuse dangereuse :

L’enfant lui est libre ou disons-le libéré

Nul n’en sait rien ni de ses parents ni des siens

L’on dit que la mort les a bien secourus

L’on dit que l’enfant a refusé de mourir

L’on dit qu’il n’a pas daigné porter son étoile

Jaune de Juif rouge de communiste vivant

Malgré les couleurs de l’opprobre de la haine

Car en ce monde peuplé de fous tous les sages

Sont poètes tous les poètes oui des Juifs

Car en ce monde tous les rebelles sont poètes

[à lire PWET et pas PO-ET-TE pour cause

de joli de viril de pur alexandrin]

— Juif ou Palestinien tels Celan et Darwich

Me revient à l’instant une phrase de L’Antéchrist où, une fois de plus, j’abonde dans le sens de Nietzsche qui écrit : « Un antisémite ne devient nullement plus respectable du fait qu’il ment au nom d’un principe. » (§55)

Lundi 7 juillet 2014-9 ramadan 1435 

À Tunis. Deux beaux entretiens : l’un avec Rosa de l’Institut Français de Tunisie, l’autre avec le poète Moncef Mezghanni qui part la semaine prochaine à Lodève pour prendre part au Festival de poésie. À cette occasion paraît ma traduction d’un choix significatif de son œuvre poétique, sous le titre de Le merle de la ville captive, aux éditions Fédérop.

Cela fait longtemps que je devais voir Rosa et m’entretenir avec elle au sujet de mes différentes activités. Il vaut mieux tard que jamais, la rencontre ayant été très chaleureuse, positive, sans incompréhensions, sans zones d’ombre et surtout sans cette afféterie que Rosa semble détester autant que moi. Nous avons donc fait le tour de tous les sujets qui nous préoccupent tous les deux. Nous nous sommes quittés avec la promesse de faire un saut à Sousse, ville qu’elle n’a visité que deux fois, mais dont elle garde un bien vivant souvenir. Il y a de quoi, lui dis-je, Sousse étant différent de Tunis et des autres grandes villes du pays, car Sousse est propre, lumineux et travailleur. Elle le pense aussi. Ce n’est sûrement pas du « régionalisme » de ma part. (Allez-y, vous qui en doutez et vous me donnerez raison !)

C’est le festival des invitations pour la Professeure qui, après les festivités pour l’Indépendance Day, décline l’invitation à la réception du 14 juillet : « seule l’ambassade de france exige sur ses cartons d’invitation adressés aux “indigènes” comme moi une tenue correcte. C’est pour ça que je n’y vais jamais et je réponds par correction que je n’ai pas de tenue correcte. [sic] » Oui, la fatuité de cette dame est des plus insupportables. Ce qui est sûr, c’est qu’elle vise un poste. Spécialiste des médias, elle pense qu’elle peut y arriver via Facebook et les réseaux sociaux. Sans doute cet appât s’avérera-t-il efficace avec un certain nombre de personnes, mais de là à en faire une stratégie de campagne, franchement, j’en doute fort.

Reçu de sérieuses menaces de mort d’un Marocain vivant à Lyon, qui a une tête de brebis capable à tout instant de se transformer en hydre de Lerne ! Tout est dans les yeux troubles, agressifs, menaçants, vindicatifs. Je ne me suis pas tu. Je lui ai non seulement répondu violemment, mais encore j’ai tout divulgué sur Facebook. Il faut mettre à nu ces apprentis assassins, leurs paroles et leur violence étant des plus dangereuses. De ce fait, ce qu’Amina Sboui, la Femen tunisienne affirme vécu hier au cœur de Paris, Place de Clichy, est des plus alarmants : elle aurait été prise à parti par cinq salafistes et tondue… Oui, on lui aurait tondu les cheveux et les sourcils. Un message des plus significatifs car il n’est pas sans rappeler ce qui s’est passé au lendemain de la dernière Grande guerre.

Mardi 8 juillet 2014-10 ramadan 1435

Bien dormi. Je m’attendais à me réveiller malade, la climatisation du café où je me suis entretenu hier avec Si Moncef m’ayant semblé déréglée. Hélas, la clim’ est l’un de mes pires ennemis… D’ailleurs, l’une des raisons pour lesquelles j’ai pris la décision d’arrêter de fumer est les deux bronchites dont j’ai été victime en mai et juin 2013. Là, je sens et sais que je vais mieux depuis que j’ai mis fin à cet atroce concubinage !

17h45. Convaincu de la victoire de l’Allemagne ce soir contre le Brésil. Je ne sais pas trop pourquoi, même si la Mannschaft me semble objectivement supérieure à son homologue brésilienne qui se voit privée des services de son buteur et star Neymar, ainsi que de son capitaine Thiago Silva. Mais le ballon est rond et vivement le spectacle à venir.

À la plage avec Alma. L’eau est parfaite, limpide, lacrymale, suis-je tenté de dire ! Mais l’air est frais à la sortie. D’où les « bedda ! bedda ! bedda ! » d’Alma… « Froid ! Froid ! Froid ! »

21h12. L’Allemagne vient d’ouvrir la marque. Le Brésil a bien commencé le match, mais la Mannschaft ne se laisse pas impressionner, encore moins intimider. Les Brésiliens vont galérer car les Allemands vont miser sur des contre-attaques chirurgicales qui leur permettront de doubler, voire de tripler la marque. À suivre…

21h22. Deuxième but allemand inscrit par Klose. Je l’avais bien dit. Passons… Pas de sixième étoile pour le Brésil.

21h24. Troisième but allemand avec en perspective une possible quatrième coupe du monde. Non, non, non et un quatrième par Kroos et un cinquième par Khedira à la 29e. C’est terrible, c’est un massacre…

Beaucoup de messages de soutien suite aux menaces reçues. Certains sont empreints d’une chaleur et d’un degré de conviction émouvants. Mais, sous un pseudonyme aussi hideux que ridicule, Polémon de Otio, l’écrivain et philosophe Frédéric Schiffter — dont je n’ai rien lu mais que je tenais en estime du fait de sa très grande camaraderie avec Clément Rosset, l’ami Jaccard, feu Michel Polac —, n’arrête pas de minimiser les mots employés par les assassins en herbe et jusqu’à leurs menaces. Mélangeant cynisme et nihilisme, Schiffter rejette tout d’un revers de main, rien ne trouvant grâce à ses yeux, lui qui, comme tout l’indique, cherche toujours à avoir le dernier mot. Avant que cela ne se gâté entre nous, et dès que Roland m’a dévoilé sa véritable identité, je lui ai adressé un message dimanche pour lui demander de m’adresser quelques-uns de ses livres en vue d’un entretien. Telle a été sa réponse : « Nos livres ne valent pas les vôtres. Vous êtes du côté de l’éveil et de la proposition, nous du côté du doute et de l’impasse. » Je sais que nous sommes inconciliables, mais je lui écris ce message qui restera lettre morte : « Certes, mais organisons, sous la tente de l’amitié, un échange entre nos mondes antagoniques ! »

22h35. L’Allemagne mène par 7 buts à zéro. Une humiliation inouïe ! La gueule de bois des Brésiliens au schnaps allemand aura des conséquences mondiales. Peut-être cela pétera-t-il au Brésil et une Révolution, une vraie, suivra-t-elle…

Après des parties de Des chiffres et des lettres sur Internet, je vais plonger dans une nouvelle acquisition qui a l’air passionnante, Deux régimes de fous Textes et entretiens 1975-1995, de Gilles Deleuze.

*Photo : Francois Xavier Marit/AP/SIPA. AP21594618_000066. 

De Gaulle, reviens, nous sommes devenus fous!

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degaulle barbes gaza

degaulle barbes gaza

1. Je regrette l’époque où la France avait encore une diplomatie qui lui aurait permis de faire s’asseoir Israël, le Hamas, l’Autorité Palestinienne, les USA et un ou deux pays arabes autour d’une même table dans une de nos grandes demeures de la République, légèrement excentrée, qui sont souvent des châteaux, histoire de donner sa chance à un processus de paix. À Rambouillet, à Champs-sur-Marne ou à Marly-le-Roy. Les accords de Marly-le-Roy, ça aurait quand même eu quelque chose d’un peu mois mortifère que cet été de tous les dangers. Mais la France, depuis son alignement méthodique sur l’Europe, elle-même alignée sur les USA, depuis Sarkozy l’Américain et Hollande l’homme qui voulait aller bombarder Damas tout seul,  n’a plus de « politique arabe » comme on disait, avant… Aucune voix originale, c’est à dire héritée du gaullisme, à faire entendre en ces jours qui sentent la poudre et le sang. Mais ça va faire plus de dix ans, ça, de toute façon. Au moins depuis le discours de Villepin à l’ONU

2. Je regrette que l’on ne pense pas plus, au hasard et dans le désordre, aux communistes israéliens, aux gays ou aux ivrognes gazaouis, aux féministes palestiniennes, aux manifestants pacifistes de Tel-Aviv, bref aux derniers civils, à ceux qui- consciemment ou non – refusent d’enfiler un treillis mental. Il faudrait leur dire qu’on les aime, ces bisounours admirables.

3. Je regrette l’époque où un président, un Premier ministre  et un ministre de l’Intérieur n’interdisaient pas des manifestations dans un mélange de lâcheté et de cynisme, de machiavélisme à la petite semaine et de trouille devant un communautarisme qui n’a rien d’irréversible pour peu qu’on donne à tous l’impression de vivre dans le même pays, aussi bien sur le plan des valeurs que sur le plan économique. Faire passer une manifestation « propalestinienne » par Barbès et Château-Rouge… Autant que les CRS fournissent directement les cocktails Molotov aux manifestants.

4. Je regrette que la gauche de la gauche, comme on dit, ayant fait du Palestinien la figure ultime du damné de la terre alors qu’il n’en est qu’une parmi tant d’autres, accepte de manifester en compagnie de femmes voilées, voire de barbus abrutis qui comparent nazis et israéliens. La religion, opium du peuple, soupir de la créature accablée par le malheur, ça ne vous dit rien les gars ? Il n’est tout de même pas si compliqué de manifester pour « La paix, maintenant », de critiquer la violence de la riposte de  Tsahal sans pour autant frayer avec la lie antisémite qui commence à prospérer dans les banlieues où quelques salopards religieux aident toute une jeunesse à se tromper de colère.

5.  Je regrette qu’un Premier ministre comme Valls, alors que la France aurait plus que jamais besoin de se voir un peu plus belle qu’elle n’est, pour tenir le choc contre cette importation sauvage du conflit israélo-palestinien, en rajoute dans l’automutilation repentante lors du discours sur le 72ème anniversaire de la Rafle du Vel d’Hiv avec un retentissant : « Oui, la France était à Vichy ».  Eh bien non, la France n’était pas à Vichy, monsieur Valls, la France n’est pas comptables des crapuleries d’une collaboration avec le nazisme dans sa grande lutte contre le « complot judéobolchévique » Oh, et puis quelqu’un expliquerait ça beaucoup mieux que moi à Valls, quelqu’un qui a écrit : « Le 17 juin 1940 disparaissait à Bordeaux le dernier gouvernement régulier de la France. L’équipe mixte du défaitisme et de la trahison s’emparait du pouvoir dans un pronunciamento de panique. Une clique de politiciens tarés, d’affairistes sans honneur, de fonctionnaires arrivistes et de mauvais généraux se ruait à l’usurpation en même temps qu’à la servitude. Un vieillard de 84 ans, triste enveloppe d’une gloire passée, était hissé sur le pavois de la défaite pour endosser la capitulation et tromper le peuple stupéfait. » C’est  de Charles de Gaulle. C’est le discours prononcé pour le premier anniversaire de la France Libre, le 18 Juin 1941. Il manque, là, De Gaulle. Vraiment.

*Photo :  LICHTFELD EREZ/SIPA. 00688822_000009. 

Commentaire à chaud après l’émeute antisémite de Sarcelles

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Jusqu’à présent, nous n’avions vu agir que des tueurs individuels. Quand nous apprenions que des individus de chez nous allaient mener une guerre sainte, c’était ailleurs.

En ce mois de juillet 2014, pour la première fois, des agressions islamistes ont eu lieu en groupes organisés. Les synagogues et les Juifs ne resteront pas longtemps les seules cibles de l’islamisme radical en France. La preuve est déjà sous les yeux du monde : les chrétiens de Mossoul, en Irak, sont menacés de mort s’ils ne se soumettent pas à l’Islam le plus primitif.

Notre problème est le soutien latent de la part de leur milieu dont ces ennemis de l’intérieur bénéficient. Aussi réduit que soit leur pourcentage dans la population d’origine arabo-musulmane, on sait que ces terroristes s’y sentent comme des poissons dans l’eau.

La mère du soldat français assassiné par Mohamed Merah en a fait l’expérience, en parlant avec les jeunes des cités, et personne n’a pu la contredire et la rassurer.

La société française est à un carrefour. Ou elle s’accoutume à ces violences anti-juives, et laisse monter un climat de guerre sainte menée contre elle, sur son sol, par la frange la plus agressive d’une partie de sa population, ou elle répond sans inhibition pour se défendre, par la répression et en faisant ce qu’elle peut pour intégrer sa composante d’origine arabe et musulmane  aux principes et aux valeurs démocratiques de son pays d’accueil.

Le choix doit lui être proposé sans bœuf sur la langue.

La terreur islamiste est un problème mondial, et elle peut prendre pied dans les États démocratiques d’Europe à forte composante musulmane.

Le défi est d’y répondre avec la même force et la même détermination qu’envers une agression extérieure.

C’est un défi nouveau : ni les fascistes des années trente, ni les terroristes d’extrême gauche des années 70 ne provenaient d’une partie aussi nombreuse de la population. La répression sans faiblesse de l’État contre les Brigades rouges en Italie, contre la Fraction armée rouge en Allemagne fédérale, ou contre les autonomes en France, ne prenait pas à rebrousse-poil une part importante des peuples concernés.

Si les musulmans démocrates s’engagent, enfin, dans cette guerre contre leurs rejetons terroristes, tout le monde s’en sortira gagnant. Il y va de l’avenir de la France, et de l’avenir des musulmans de France.

Les responsables politiques devront être jugés sur leur détermination.

Dès maintenant, on peut au moins dire : « Chapeau à Hollande, et chapeau VaIls ».

 

Christophe Guilluy : «60 % d’exclus»

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christophe guilluy regions

christophe guilluy regions

Causeur. Du projet gaulliste de régionalisation en 1969 à la réforme territoriale de François Hollande en passant par les lois Deferre de 1982, quel bilan tirez-vous des quatre décennies de décentralisation ?

Christophe Guilluy. La question des institutions – nationales ou locales – est si souvent l’objet de récupérations politiques qu’elle ne permet pas de débats de fond. Le dernier projet de réforme territoriale est arrivé juste après les européennes, comme si le redécoupage de la France en grandes régions allait répondre aux difficultés sociales et culturelles du pays. Cette opération de diversion n’a pas de sens ! Malgré quarante ans de décentralisation, la distance entre les citoyens et les institutions, entre le peuple et les élites est restée la même, car on ne fait que substituer un jacobinisme régional à un jacobinisme étatique.

L’application de la réforme Hollande-Valls ne permettrait-elle pas, cependant, de réduire les inégalités entre les territoires, qui renforcent ce sentiment d’éloignement ?

Bien au contraire !  La réforme Valls structure la France autour des grandes métropoles (Paris, Lyon, Bordeaux, Toulouse, etc.) et des grandes régions, dirigées par les cadors de la politique française, aux dépens des territoires les plus fragiles socialement et économiquement. Les zones  économiquement les plus fortes seront mieux dotées en pouvoir politique que les territoires de la « France périphérique », des espaces ruraux, des petites villes et de certaines villes moyennes : avec l’élimination des départements, c’est la France des invisibles qui va être éliminée au niveau institutionnel ! La logique aurait voulu au contraire qu’on renforce cette France oubliée pour réduire sa fragilité économique et sociale.

Les départements et les conseils généraux sont-ils vraiment indispensables ?

Oui, et ils le sont d’autant plus là où la question sociale prend de l’importance.[access capability= »lire_inedits »] Il n’y a qu’à observer la carte de l’abstention, parfaitement calquée sur la France périphérique. Sur ces territoires délaissés, les départements sont pratiquement les seules institutions qui tiennent encore debout : ils constituent la seule visibilité institutionnelle et politique de certaines populations. Aujourd’hui encore, on écoute un président de Conseil général. Qui s’intéressera à ce que dira un président d’intercommunalité ! Ce n’est donc pas un hasard si les élites ironisent sur l’attachement de beaucoup de gens à des institutions désuètes : elles aimeraient bien voir disparaître et les gens et les institutions !

En attendant, cette réforme n’en redistribue pas moins les cartes du jeu politique. Aussi suscite-t-elle un débat qui est moins une bataille droite/gauche qu’un affrontement entre métropoles riches et France périphérique, notamment celles des départements ruraux…

Exactement. Le discours des élus socialistes des départements ruraux avec lesquels je travaille se situe aux antipodes des positions du PS parisien. Ils savent que le modèle métropolitain mondialisé qui est celui de la réforme Valls ne s’applique pas à leurs territoires. Il est absurde de croire que des territoires comme le fin fond de la Nièvre vont irriguer les grandes métropoles en main-d’œuvre. Lorsque les élus locaux réfléchissent au maillage économique de leurs territoires, à la différence de l’Élysée et de Matignon, ils partent du bas, des territoires et des populations,  et non pas des besoins des métropoles. Le contre-modèle qu’ils essaient d’inventer s’inspire de la réalité économique et sociale sur le terrain. La guerre politique entre la France d’en haut et la France d’en bas a déjà commencé. Je ne sais pas quelle forme elle prendra,  ni quel mouvement la portera, mais elle traverse les grands partis. Dans les territoires périphériques, la radicalité monte très fortement.

Le mouvement des Bonnets rouges est-il symptomatique de cette radicalité croissante ?

C’est un bon exemple. Le mouvement des Bonnets rouges n’est pas parti des grandes villes de l’ouest, comme Rennes ou Nantes, mais de la Bretagne intérieure. Sa géographie est parfaitement calquée sur la carte de France des fragilités économiques et traduit une certaine tendance à l’immobilisme résidentiel. Quand vous perdez un emploi en Bretagne intérieure, vous n’avez pas les moyens de vous installer à Rennes ou à Nantes en vendant votre maison. Cette perte de mobilité explique largement la radicalité sociale, notamment chez les jeunes. Avant, en période de crise, les régions touchées par les fermetures d’usine voyaient partir les jeunes vers les grandes villes. C’est de moins en moins vrai aujourd’hui. Les élites sociales bretonnes ont pris ce phénomène en compte et cela a donné les Bonnets rouges.

Cela signifie-t-il que, dans ce conflit entre Paris et la France périphérique, la lutte des classes est dépassée ?

Absolument, puisque le patron et l’ouvrier participent côte à côte à ce mouvement. Tous deux ont compris que la France périphérique, qui rassemble 60% de la population, restait à l’écart du dynamisme des grandes métropoles, ce qui pose un vrai problème d’intégration économique, culturel et identitaire pour les espaces concernés. À Paris, le ministère de la Ville a récemment publié une nouvelle « carte de la pauvreté » qui révèle un début de prise de conscience. L’État semble vouloir en finir avec une politique tournée exclusivement vers les grands ensembles urbains où se concentrent les populations immigrées. Quand on regarde de près les points d’inégalités sur la carte, on retrouve toutes les petites villes où le FN a fait d’excellents résultats. Pour le dire vite, on va peut-être enfin intégrer les « petits Blancs » à la politique de la ville. Mais il faudra attendre pour observer des effets concrets dans la vie des gens.

Les nouvelles fractures françaises n’opposent donc plus l’ouvrier au patron, mais le « petit Blanc » aux immigrés ?

Ce clivage existe mais il ne dit pas tout car l’essentiel, c’est en réalité le degré de mobilité géographique. Le principal clivage oppose aujourd’hui  nomades et sédentaires. Si l’on dessine la carte des mobilités sociales et résidentielles, on distingue une France hyper-mobile −  grosso modo les métropoles dans lesquelles se concentrent cadres et immigrés − et tous les autres espaces qui forment la « France des sédentaires ». Parmi les sédentaires, on trouvera  les membres des élites locales, mais surtout une majorité des catégories populaires. À l’avenir, cette dimension culturelle ne fera que s’accroître, car on migrera de moins en moins. Je crois que la figure du nomade, y compris de l’immigré, va s’effacer en France et dans le monde. Le sédentaire incarnera de plus en plus la réalité anthropologique.

Quelle serait l’échelle institutionnelle pertinente pour répondre à cette re-sédentarisation des Français ?

La question de l’échelle me semble accessoire. Il faut être pragmatique et chercher l’efficacité économique et sociale : une région peut être pertinente dans un contexte et  totalement inopérante dans un autre. Par exemple, cela me paraîtrait assez cohérent que la métropole du Grand Paris corresponde à la région Île-de-France. On a là une métropole à l’échelle de la région. Si Jean-Paul Huchon détenait un vrai pouvoir politique, il rebaptiserait la région Île-de-France « Paris-Métropole ». En revanche, si vous prenez Lyon-Métropole et la région Rhône-Alpes, le problème se pose différemment : c’est un cas typique de région vidée de sa substance économique par une métropole. Dans ce cas précis, mieux vaudrait fusionner le département du Rhône et la métropole lyonnaise puisque celle-ci est à l’échelle du département.

Pour encore plus d’équité entre les territoires, faut-il aller plus loin et en finir avec les grandes métropoles, comme Paris ou Lyon, qui concentrent la richesse ?

Non, ce serait stupide de vouloir se débarrasser de zones qui créent les deux tiers du PIB français ! Paris, Lyon, Toulouse et quelques autres font fonctionner le pays. Renforçons plutôt les métropoles pour en faire des territoires performants à l’échelle mondiale. Dans le même temps, nous devrions essayer d’inventer un modèle politique fort pour les autres territoires qui ne peuvent pas être de simples « annexes » des métropoles, quitte à renforcer les compétences des départements. Il faut renforcer − et non pas supprimer − les institutions existantes pour penser le développement de ces territoires.  Et s’il faut atteindre une masse critique pour peser à l’échelle mondiale, il n’y a qu’à regrouper les 22 régions en une seule qu’on appellera « France » ![/access]

*Photo : Hannah.