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Jugement de Cayenne: comparaison n’est pas raison

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Apparemment, dans la France nouvelle, selon que vous serez noir ou blanc, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. Plus précisément, selon que vous serez mulâtresse ou blonde, vous serez jugée à des enseignes différentes. Il n’a échappé à personne que la bêtasse ancienne candidate du Front national à Rethel, depuis exclue du parti, vient d’être condamnée, à Cayenne, à neuf mois ferme. Notons que la coupable du nord-est, que tous les commis d’office avaient refusé de défendre, n’avait même pas les moyens de se rendre au tribunal guyanais. Les bagnards, au moins, on leur payait le voyage, à l’époque.

Mais, au-delà de l’apparente iniquité du procès, qui opposait à une petite commerçante de la France oubliée le parti du ministre de la Justice en exercice, laquelle est par ailleurs connue pour ses projets de loi anti-répressifs[1. Procès qui n’est pas sans rappeler dans la disproportion des forces celui que remporta la bourgeoise Rokhaya Diallo contre « Samir », travailleur handicapé et bègue qui avait appelé au viol de la fondatrice des Indivisibles sur Twitter.]  , on peut se poser quelques questions sur la tolérance à l’injure dans ce pays.

J’imagine qu’il ne doit pas être agréable d’être comparé à un singe. Mais l’est-il plus de l’être à un étron ? C’est pourtant à quoi Laurent Ruquier, reprenant un délicat dessin de Charlie Hebdo, avait identifié Marine Le Pen à la télévision. Et pour quoi il a été relaxé. De plus, s’il s’agit de juger la diffusion de la parole haineuse, quel média est le plus performant, d’une émission de très grande écoute sur une chaîne nationale, ou du blog obscur d’une candidate inconnue ? Mais c’est Charlie Hebdo qui en est l’auteur, et comme chacun sait, la mention satirique en haut du magazine confère tous les droits. On ne saurait trop conseiller aux journalistes de Minute, avant qu’ils consacrent leur prochaine Une à la sempiternelle Taubira, d’apposer le mot sur la couv. Fini les ennuis.

Mais en l’occurrence, objectera-t-on, il s’agissait d’une impétrante aux fonctions politiques, que le sérieux de la tâche qu’elle souhaitait exercer aurait dû retenir. Certainement. On espère donc que Jean Bourdeau, attaché parlementaire PS du sénateur Jean-Pierre Michel, qui avait traité Marion Le Pen de « conne » et de « salope » sur Twitter et qui affirmait ne certainement pas le regretter, goûtera aussi aux neuf mois fermes désormais de rigueur dans la France régénérée.

À moins qu’il se trouve quelque historien de haut vol et citoyen pour démontrer que Marion Le Pen est responsable de la Shoah, de Fachoda, de la peste noire et de l’éruption du Vésuve. Et comme l’on sait, dans la République, pas de dignité pour les ennemis de la dignité.

Oui au jihad à la française!

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gaza jihad manif roquette

Il aurait été de bonne guerre que la racaille judéophobe et salafisante finisse sa manifestation pro-palestinienne du 14 juillet sous les fenêtres de l’ambassade israélienne en hurlant « Israël assassin » comme au bon vieux temps de Stéphane Hessel. Au lieu des indignés menaçants, nous avons vu des casseurs armés et enragés, qui auraient pu figurer dans un clip du groupe de rap Sexion d’assaut, attaquer la synagogue de la rue de la Roquette au cocktail Molotov.

J’étais déjà affligé par l’émergence de ce salafisme des banlieues qu’annonçait Askolovitch, à la française : charia modérée, jihad spirituel et respect de la loi, revendications françaises et barbes sur tuniques identiques à d’autres portées par ceux qui nous promettent mille morts et mettent leur monde à feu et à sang, et le nôtre parfois. La réalité dépasse toutes nos désespérances. Un salafisme nouveau, combattant et décomplexé me fait regretter l’obscurantisme d’Asko. Enfin celui décrit par Askolovitch, vous l’aurez compris. De nouveaux Mohamed Merah ou Mehdi Nemmouche sont à craindre. Les spécialistes n’expriment que des inquiétudes et les rares bonnes nouvelles en cachent de bien mauvaises : les centaines de jeunes ou de familles qui ont quitté la France sans indemnités de départ pour combattre en Syrie pourraient bien revenir, armés de mauvaises intentions et de recettes explosives.

Nous avons un problème. Même ceux qui hier, craignaient surtout l’amalgamisme, ceux qui dénonçaient l’islamophobie, les fantasmes et la paranoïa concèdent que nous avons un problème, et une question brûlante : qu’allons-nous en faire ? Qu’allons-nous faire de cette jeunesse française qui rejette son pays et rejoint idéologiquement ou physiquement nos ennemis déclarés ? Voulons-nous, avec le ministre de l’Intérieur, demander l’aide des familles et nous entendre répondre par Abderrahmane Dahmane, qui préside l’association Conseil des démocrates musulmans de France, « Il n’y a pas d’indicateur dans la communauté. La police n’a qu’à faire son travail »? Voulons-nous vraiment récupérer ceux qui nous ont pourri la vie par la délinquance et qui la menacent à présent par le terrorisme ?

En attendant qu’une majorité de Français puisse répondre « non » à toutes ces questions, j’ai réfléchi à des réponses et à des solutions concrètes. Je suis prêt, si le chef de l’état m’appelait pour me demander quoi faire, à mettre mes propositions au service de la France. Je commencerai par financer une filière jihadiste à destination de la Syrie, au départ de mon département (j’habite à deux pas de Brétigny où les blessés et les secouristes se font dépouiller par les autochtones quand les trains déraillent), car j’ai à cœur d’expurger mon environnement proche des délinquants qui y pullulent. Evidemment, comme je suis philanthrope, je ne les lâcherai pas en pleine nature mais les livrerai dès leur arrivée, aux amis de Bachar (quand j’écris son nom, je vois un éléphant, à cause du nom ou des oreilles, va savoir) qui ne les recevront pas en grande pompe mais avec des fusils à pompe, ce qui est mieux que rien.

Pour en faire venir d’autres, j’écrirai à leurs nombreux cousins de fausses lettres que je ferai traduire en français racaille par un survivant de l’expédition en le torturant (on ne fait pas d’omelette sans arracher des couilles), pour les inviter à venir prendre part à la guerre sainte, par le viol et le meurtre d’infidèles. « Eh Mouloud, ici, ça déchire trop sa race, les sœurs sucent comme sur Canal +, on a des guns de oufs et on peut niquer tous les koufars qu’on veut,  (Je reprends le français littéraire qui revient au galop) sans être embarrassés par les tracasseries administratives de l’institution judiciaire française ». « Ne m’en parle pas Rachid, mon frère a encore son bracelet électronique et moi, j’ai eu deux rappels à la loi le mois dernier. La France crève de sa paperasse, je le disais encore hier à l’assistante sociale : pas moyen de toucher une allocation sans remplir un formulaire, alors qu’on sait tout juste écrire « mort aux juifs ». Si ce n’est pas de la discrimination, je me demande ce que c’est. J’appelle le défenseur des droits et je fais ma valise. Il fait beau ? Je prends mon bermuda ?»

En réalité, une mise de départ suffira à amorcer la pompe à racailles islamisées et sanguinaires. Les lettres truquées des uns, morts, attireront les autres aussi sûrement que le joueur de flûte de Hamelin dans le conte des frères Grimm. Et des informateurs appointés n’auront plus qu’à mettre en relation ces engagés dans les brigades internationales de l’Oumma avec les autorités du pays d’accueil pour réduire chez nous la pénurie de logements, le déficit de l’assurance maladie, la courbe du chômage, l’encombrement de la justice, la surpopulation carcérale, les chiffres de la criminalité, la montée de l’antisémitisme, l’effondrement du niveau scolaire et j’en passe. Les disparitions massives finiront par inquiéter ceux de nos compatriotes qui se soucient du sort de leurs coreligionnaires et nous verrons peut être les Indigènes de la République ou les amis des Frères musulmans envoyer des observateurs qui ne manqueront pas de subir le même sort que ces jeunes stigmatisés et discriminés chez nous et éliminés là-bas. Ainsi, un cercle vertueux pourra se mettre à tourner pour nous débarrasser de ceux qui se déclarent nos ennemis sans que nos belles âmes n’aient à se salir les mains. On peut toujours rêver.

Mais mon plan comporte une faille, et de taille. Seul, je ne pourrai vider le pays de tous ces indésirables. Il faudra rendre l’opération « financement de filières djihadistes » accessible  à tous les citoyens volontaires, et déductible des impôts car d’intérêt général. Un petit obstacle d’ordre juridique devra être réglé. Je crois savoir que la loi permet la déchéance de la nationalité pour les auteurs d’actes terroristes mais empêche les Etats de laisser des individus dans des statuts d’apatrides. Il faudra alors reprendre des relations diplomatiques avec le régime de Bachar (sans trompe) et prier son gouvernement de bien vouloir élever nos ressortissants indésirables et expulsés au rang de citoyens syriens pour qu’ils soient accueillis et redirigés vers les vierges d’Allah qu’ils méritent. Je suis volontaire pour  composer leur oraison funèbre. Qu’on ne me remercie pas, c’est de bon cœur. Après tout, ils sont Français. Comme vous et moi.

*Photo : SEVGI/SIPA. 00688396_000008. 

Petites bouchées froides

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cioran coupe monde tunisie

Dimanche 29 juin 2014-1er ramadan 1435

1h55. À peine une heure et quart avant le début du jeûne dont la rupture aura lieu à, tenez-vous bien, 19h45. Cela fera donc plus de seize heures de jeûne. Seize heures sans boire ni manger surtout. Un véritable calvaire auquel je me plie, ni par foi ni par hypocrisie, mais par communisme ! Sans doute cette raison ne sera-t-elle jamais prise au sérieux, non pas parce qu’elle ne colle pas, mais parce qu’on méprise le communisme et lui flanque des attributs qui lui sont complètement étrangers. À ce titre, la vidéo réalisée par l’ami Roland Jaccard à Paris le 10 février dernier est des plus éloquentes. Intitulée « Aymen Hacen, écrivain tunisien et communiste au Flore… », elle a littéralement cartonné sur Facebook, si bien que Roland m’a récompensé en m’offrant les Œuvres de Jaccottet en Pléiade ! Que cela ait cartonné, cela montre qu’on n’a rien compris à la chose… J’ai en tête Dionys Mascolo, qui ouvre mon journal de l’année dernière, et Blanchot, lui, encore et toujours, qui écrit dans L’Entretien infini : « Écrire en ce sens (en cette direction où il n’est pas possible, seul, de se maintenir, ni même sous le nom de tous, sans des tâtonnements, des relâchements, des tours et des détours dont les textes ici mis ensemble portent trace, et c’est, je crois leur intérêt), suppose un changement radical d’époque — la mort même, l’interruption — ou, pour parler hyperboliquement, “la fin de l’histoire”, et, par là, passe par l’avènement du communisme, reconnu comme l’affirmation ultime, le communisme étant toujours encore au-delà du communisme. Écrire devient alors une responsabilité terrible. »

Peut-être ce que j’appelle communisme, à la suite de Mascolo et de Blanchot, est-il la jonction entre la poétique, la politique et l’écriture en tant que viatique…

Le Brésil a galéré face au Chili. Une victoire des plus hasardeuses, vu que le pays organisateur a été tenu en échec par les très solides et talentueux Chiliens qui ne se sont pliés que suite à une séance de tirs au but. Nous avons été nombreuses et nombreux à encourager le Chili, allant jusqu’à invoquer Allende et Neruda ! Cela dit, avec quelques heures de recul, je me dis que c’est mieux ainsi, une défaite du Brésil aurait été des plus catastrophiques pour ce Mondial dont l’organisation reste entachée de scandales et de sang…

La Colombie, quant à elle, s’est aisément qualifiée en battant l’Uruguay par deux buts à zéro. L’absence de Suarez a été visible, dans la mesure où Diego Forlán, élu meilleur joueur du Mondial 2010 en Afrique du Sud, n’est que l’ombre de lui-même. Je pense que la Colombie battra vendredi le Brésil en quart de finale. À suivre…

Cette après-midi et ce soir deux matches. À 17h, un vrai choc entre la Hollande et le Mexique. Je m’en lèche déjà les babines ! À 21h, un match moins intéressant opposera la révélation de ce Mondial, le Costa Rica, à une équipe franchement modeste et qualifiée par hasard, la Grèce. À suivre également, parce que le foot est beau et bizarre comme la vie…

Réveil à 15h45. Une seule idée en tête : revoir le rapport que Cioran entretenait avec certains écrivains de sa génération, car s’il était ami avec Samuel Beckett, Henri Michaux, Roger Caillois, Armel Guerne, Saint-John Perse, Alain Bosquet, Mircea Eliade et Eugène Ionesco, on ne peut pas en dire autant de quelques autres à l’instar de Maurice Blanchot, Roland Barthes ou Georges Perros… Cioran vs Blanchot et/ou Cioran vs Barthes et/ ou Cioran vs Perros, à creuser, à développer, à analyser, non pas à la lumière du biographique et des humeurs personnelles de l’homme (pour ne pas sombrer dans l’anecdotique…), mais pour dégager le « système » présidant à cette prose cioranienne, laquelle prose gagne en virulence quand il est question de ces noms… Je m’explique : dans ses Œuvres, Cioran ne trace le nom de Blanchot qu’à une seule reprise dans un texte consacré à Roger Caillois. Il s’agit donc d’un hapax, néanmoins il est question de lui à plusieurs reprises dans les Cahiers. La note des Œuvres et toutes celles des Cahiers sont critiques, voire péjoratives, comme celle qui, comparaison n’est pas raison, oppose Blanchot à Caillois : « On ne peut s’empêcher de songer ici à une démarche tout opposée, à celle d’un Maurice Blanchot par exemple, qui dans l’analyse du fait littéraire, a apporté, poussée jusqu’à l’héroïsme ou jusqu’à l’asphyxie, la superstition de la profondeur, de la rumination, qui cumule les avantages du vague et du gouffre. » (in Œuvres, p. 1211.)

Dans les Cahiers, Cioran écrit : « J’explique à Edern Hallier que lire Blanchot, c’est intéressant pour la sensation de se noyer qu’on a toujours, qu’on lise n’importe quoi de lui. À partir d’un certain moment on perd pied, puis on coule sans aucune sensation de vertige, sans non plus l’effroi de l’abîme, puisqu’il ne s’agit que d’un moment inintelligible du texte, où l’on tourne en rond comme dans un tourbillon fade ; — puis on remonte à la surface, on nage, on comprend de nouveau ; après un certain temps, assez bref, on se noie derechef, et ainsi de suite. La faute en est à l’auteur, esprit profond mais fêlé, c’est-à-dire incapable de distinguer entre la pensée et le néant de pensée ; chez lui souvent l’esprit tourne à vide, sans qu’il s’en rende compte. » (p. 454)

« Le style triste — genre M. Blanchot. Pensée insaisissable, prose parfaite et incolore. » (p. 511)

« Blanchot. Il a le génie de tout obscurcir. Le critique le moins lumineux qui soit. Si on veut s’embrouiller les idées sur une œuvre, on n’a qu’à lire le commentaire qu’il en a fait. […] Le rôle d’un critique est de rendre intelligible une œuvre obscure ou volontairement obscure. Le critique doit être plus clair que l’auteur ; à quoi bon lire un commentaire plus difficile que l’œuvre qu’il commente ? (Blanchot est le critique le plus profond et le plus exaspérant que je connaisse.) » (p. 544)

« J’ai appris à taper en me servant du Dernier Homme de Blanchot. La raison en est simple. Le livre est admirablement écrit, chaque phrase est splendide en elle-même, mais ne signifie rien. Il n’y a pas de sens qui vous accroche, qui vous arrête. Il n’y a que des mots. Texte idéal pour tâtonner sur le clavier de la machine. Cet écrivain vide est quand même un des plus profonds d’aujourd’hui. Profond à cause de ce qu’il entrevoit plutôt que de ce qu’il exprime. C’est l’hermétisme élégant; ou plutôt de la rhétorique sans éloquence. Un phraseur énigmatique. Quelqu’un, un journaliste, l’avait bien dit un jour : un bavard. » (p. 622)

À fouiller… À suivre…

18h40. Le Mexique mène par un but à zéro face aux Pays-Bas. Il reste encore dix minutes à jouer. Ça sent mauvais pour Robben, Van Persie, et Cie !

18h47. Wesley Snejder égalise de la plus belle des manières : suite à un nouveau corner des Pays-Bas, Robben centre au second poteau, Huntelaar passe parfaitement en retrait vers Sneijder qui décoche une demi-volée de l’extérieur du pied droit à seize mètres du goal ! Et BUUUT ! Les Pays-Bas sortent la tête de l’eau quelques secondes plus tard, grâce à un penalty justement accordé à Arjen Robben, lequel est transformé par Huntelaar qui a remplacé Van Persie à la 76e minute !

Petit entretien téléphonique avec M.-D. S. Cela fait à peine quatre jours qu’il est agrégé et le voilà déjà en train de penser à un éventuel mastère de recherche et/ou thèse de doctorat. Ce garçon est un oiseau rare et, sans hésitation aucune, dans le monde de ténèbres où nous vivons, je peux l’assimiler sans exagération à une bougie. Ainsi, après avoir consacré un brillant mémoire de fin d’études à l’ENS de Tunis à L’Espèce humaine de Robert Antelme, il compte poursuivre ses travaux en allant à la rencontre de Maurice Blanchot. En lui parlant, j’entendis l’appel à la prière… Je n’en revenais pas et lui posai la question. La première journée s’est très vite passée entre le foot à la télé, Facebook, ces pages et la thèse. Mais, avant de terminer la communication pour aller rompre le jeûne, M.-D. S. me dit, non sans confiance : « C’est drôle que toi le communiste travailles sur un auteur de droite, voire d’extrême-droite, et que moi, qui suis quand même de droite, précisément un anarchiste de droite, je m’intéresse à deux communistes, Antelme et Blanchot… — C’est pour cela que nous sommes amis et que nous faisons bon ménage, lui répondis-je ! »

Le Costa Rica a fini par battre la Grèce après un match des plus fous. Les premiers ayant logiquement dominé et ouvert la marque, se sont vus priver d’un joueur exclu après avoir obtenu un deuxième carton jaune, ce qui a permis aux Grecs de revenir au score. Ces derniers auraient pu doubler la marque et mettre à terre le Costa Rica, n’eût été un gardien d’une agilité et d’une présence d’esprit inouïes. Aussi, suite aux matches disputés hier et d’aujourd’hui, le Brésil affrontera-t-il en quart de finale la Colombie vendredi prochain et les Pays-Bas le Costa Rica samedi. Demain est un grand jour avec deux face-à-face des plus attendus : le Nigéria viendra se mesurer à la France, mon équipe de prédilection, alors que l’Algérie tentera d’entrer dans l’histoire en tentant de s’imposer devant une équipe d’Allemagne au plus haut de son art.

*Photo : OZKOK/SIPA. 00170537_000002. 

Nous ne sommes pas loin de la rupture

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On sait au moins que, sur le plan  de l’organisation territoriale, Hollande a fait un pas vers Merkel puisque le projet de réforme territoriale divise la France en grandes régions semblables aux Länder allemands. Faut-il, selon vous, donner plus de consistance et de poids politique aux régions ?

La réalité historique de la France est très différente de la réalité historique de l’Allemagne. La réalité de l’Allemagne est fédérale, les régions en sont la base. L’identité de la France au contraire passe d’abord par son unité. C’est vrai aussi dans l’univers médiatique. Le journal fédérateur, c’est le 20 heures des grandes chaînes nationales. Je suis un républicain qui aime l’idée d’unité d’un peuple, d’une nation, de son histoire, de son identité. Je considère la division entretenue au sein de la communauté nationale comme le pire des poisons. Cette unité se conjugue, spécialement pour moi, avec des cultures et des identités locales assumées, mais la France est une nation qui rassemble et fédère, pas un puzzle de « chacun pour soi » !

Sauf que son unité, justement, est incarnée par l’Etat central. Quand celui-ci manque à ses missions, qu’il perd en légitimité, quand « Paris » n’inspire plus que de la méfiance, qu’advient-il de l’unité républicaine ?

Quand l’État manque à sa mission d’être l’armature du pays, quand il se perd dans les sables mouvants de l’impuissance ou de l’asthénie, la France est mal. C’est donc le moment de reconstruire ce qui doit l’être.

Compte tenu de tout cela, dessinez-nous un Etat, cher François Bayrou.  Entre les régions, les départements, les intercommunalités et les villes, le tout couronné par l’Etat, comment concilier les intérêts de chaque couche du mille-feuille territorial ?[access capability= »lire_inedits »]

Je propose la fusion des départements avec les régions pour créer un échelon compétent en termes d’aménagement du territoire. Laissons à la ville et à l’intercommunalité la responsabilité des problèmes de la vie quotidienne, de l’école primaire, du social, de la culture et de l’économie locale. Et que l’État soit réellement en charge de la sécurité intérieure et extérieure, de la bonne administration du patrimoine national et de la mission de transmission aux enfants d’une culture commune et des moyens de leur autonomie.

Aujourd’hui, comment les collectivités locales travaillent-elles avec Paris, c’est-à-dire l’Etat ?

Ce dialogue est pagailleux, insuffisant, la décentralisation est désordonnée, les centres de décision se chevauchent. C’est dire si, en prenant la question d’une nouvelle carte territoriale par un découpage arbitraire sans réelle logique ni légitimité, on se trompe de méthode. On ajoute de la confusion au lieu d’imposer de la clarté. La question n’est pas celle de la carte des régions, c’est celle de la simplification dans la répartition des compétences.

Au niveau le plus local, en tant que maire de Pau, quelle est votre conception de l’action politique ?

Une ville peut changer les choses de la vie. À cette échelle de proximité, d’échange, on peut trouver des solutions concrètes et rapides. En trois mois à Pau auront changé les rythmes scolaires, le plan de circulation, la propreté, l’organisation de l’administration. Bientôt la vie culturelle rejoindra le meilleur niveau, l’intégration des chercheurs dans la vie de la cité ou la mise en valeur des entrepreneurs deviendront un élément d’identité de la ville. Et tout cela dans le concret et sans retard. Pour moi, l’action politique locale doit être imaginative et exemplaire. Et chacun des citoyens a droit à la parole sur ses questions ou ses difficultés, droit d’être entendu directement par le maire, sans intermédiaire. Chez nous, c’est tous les vendredis soirs.

Et de quoi vous parlent-ils ?

De la propreté, de la sécurité, des SDF, des feux rouges mal placés, des excès de vitesse qui les embêtent, du fait qu’on ne puisse pas dormir la fenêtre ouverte, du niveau des impôts ! Ils parlent de leur vie, et c’est digne. Pour les rendez-vous individuels organisés tous les jours à la mairie, il est plutôt question d’emploi. Tout est dirigé vers l’action, car je veux qu’on sorte de l’idée qu’une élection ne change rien. J’entends bien démontrer au niveau local qu’on peut rapprocher la décision et l’action.

Certes, mais la fiscalité des Palois, ne se décide pas à Pau… La politique éducative non plus…

La fiscalité générale non, mais l’éducation peut-être que oui ! Nous avons décidé d’offrir des études dirigées tous les jours à tous les enfants du primaire. Vous me direz que ce sont de petites choses. Pour moi non. Ce sont des éléments de la vie qui peuvent contribuer à délivrer les citoyens du sentiment de lassitude infinie qu’ont installé des années d’impuissance politique.

Quoi qu’il pense de leurs politiques, le citoyen identifie sa ville et son département. Mais la région existe-t-elle pour le pays réel ?

Pour l’instant, c’est une échelle qui n’existe pas vraiment. Personne ne connaît ses élus régionaux, pas même moi ! Dans ces conditions, ceux-ci n’ont pas de comptes à rendre aux citoyens, ce qui arrange bien les présidents de région. Il faut que cela change. La fusion que je propose entre conseils régionaux et généraux doit permettre de mettre toutes les questions d’aménagement du territoire et de stratégie économique locale entre les mains d’élus identifiés, connus de leurs concitoyens. En même temps, les grands courants d’opinion pourront être associés à la gestion régionale.

À une époque où on ne sait plus très bien ce que c’est que d’être français, est-il si urgent d’expliquer ce qu’est être Palois ou Béarnais ?

Bien sûr ! Vous commettez une énorme erreur philosophique qui conduit à une névrose en voulant à toute force que chacun d’entre nous soit enfermé dans une seule identité. Or la plupart des êtres humains ont en eux plusieurs identités. Ils ont leur citoyenneté nationale, leur identité régionale ou d’origine et ils ont bien le droit de les faire vivre ensemble ! Si vous soutenez que l’identité est forcément exclusive, qu’il faut être l’un ou l’autre, Breton ou Français, mais qu’on ne peut pas être les deux, vous créez des névroses personnelles et des guerres civiles. Comme disait Simone Weil, un des principaux de nos devoirs envers l’être humain, c’est de lui permettre d’assumer sa ou ses identités,

Nul ne nie la pluralité des identités. Mais ce n’est peut-être pas le moment de relativiser l’identité nationale…

Pour un Français, l’identité nationale est plus importante que pour un citoyen du Royaume-Uni ou un Allemand. C’est notre héritage. Et c’est précisément pourquoi notre identité nationale est un lieu d’intégration. J’ai été frappé, pendant la coupe du monde, du nombre de supporteurs algériens d’origine qui le soir de l’échec de leur équipe disaient tous : « maintenant on soutient la France ! » Ce n’est donc pas le moment d’affaiblir notre identité. Mais il faut refuser de l’hystériser, de la crisper. Il faut la prendre par le haut : notre langue, notre culture, notre histoire. Tout cela est facile dès l’instant qu’on est bien dans sa peau de Français et de républicain.

Si l’on en juge par les résultats des européennes, une frange importante d’électeurs souffre d’un manque de considération.  La carte du vote FN donne ainsi l’impression que Paris – comme centre symbolique du pouvoir – et les provinces sont deux mondes qui s’éloignent. Partagez-vous cette intuition ?

Parfaitement. Mettez-vous à la place d’un citoyen de Pau. Qu’est-ce qu’il voit ? Il allume son poste de télévision, il appuie sur la télécommande, il tombe sur BFM, sur i>Télé et c’est toujours la salle des Quatre Colonnes… Il entend des mots totalement décalés par rapport à sa propre vie. Imaginez les agriculteurs de ma région qui, pour la plupart d’entre eux, n’arrivent pas à gagner le SMIC, entendant qu’à la télévision : « Cette année, le revenu des agriculteurs a augmenté de 30% ». Ça les rend fous. Et quand François Hollande annonce que « la courbe de l’emploi se redressera avant la fin de l’année » imaginez ce qu’on pense dans les quartiers où le taux de chômage est à 30 ou 40 %…

Que vous inspire la démarche de Christian Troadec, maire divers gauche de Carhaix qui a soutenu votre candidature en 2007, et conduit le mouvement des Bonnets rouges cette année ?

Je serais content de parler avec lui. Sa démarche est un symptôme ! On est dans une société dont le degré de déstabilisation et de surdité atteint des sommets. Les Bonnets rouges ont le sentiment que leur vie leur échappe. Ils ressentent confusément un besoin d’identité, de pouvoir légitime et efficace. Je ne peux pas les stigmatiser ni refuser de les entendre.

Éprouve-t-on le même sentiment de défiance à Pau ?

L’indignation est générale, même si elle a parfois des moments de calme entre deux pointes : la fièvre n’est pas à 42° tous les jours… Grosso modo, les gens d’ici pensent qu’à Paris, dans les cercles de pouvoir, on se perd dans des jeux sans intérêt et sans considération pour la vie réelle. Un jour, un mouvement se lèvera parce que notre société n’est pas démocratique. Renzi en Italie vient au moins de montrer qu’on peut récréer la confiance. Je ne suis pas sûr que ses solutions soient les bonnes, mais sur le plan symbolique c’est très fort. Alors bien sûr, ça ne va pas rétablir les finances publiques de l’Italie, mais c’est essentiel ! Une vague semblable secouera la France, parce notre peuple ne va pas rester éternellement dans la frustration. Les deux partis seront placés devant leurs insuffisances. Nous ne sommes plus très loin de la rupture ![/access]

Retrouvez la première partie de l’entretien ici.

*Photo: Hannah

Commission Juncker : les ennuis commencent

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juncker commission guigou moscovici

Mardi après-midi, Jean-Claude Juncker, candidat désigné par les chefs d’Etat pour former le collège de la Commission européenne, a été confirmé dans son rôle par le scrutin  auquel les députés européens étaient invités à prendre part.

Si les tractations du luxembourgeois ces derniers jours ont donné lieu à des supputations sur ses difficultés supposées à dégager une majorité absolue lors du vote (il lui était nécessaire de réunir sur son nom 376 voix sur les 751 que comptent l’hémicycle, l’obligeant à rassembler au-delà de la coalition dont il était candidat), le scrutin n’a finalement pas réservé de surprise.

Il incombe désormais à M. Juncker de désigner les commissaires européens l’accompagnant dans sa mission, sur proposition des dirigeants des Etats-membres. Au nombre de 27 (un représentant par pays) en plus de Juncker, ces commissaires ont la charge des différents portefeuilles européens. La France, qui tient à obtenir un portefeuille important s’est trouvée un allié potentiel avec… la cause féministe. Rassurez-vous, les Femen et autres Osez le féminisme n’ont rien à voir là-dedans. Mais tout de même.

Ainsi Androulla Vassiliou, commissaire à l’éducation depuis 2010 a annoncé avoir écrit une missive, conjointement avec ses huit collègues féminines, pour exiger que dix femmes (au minimum, cela va sans dire) soient nommées au côté de Jean-Claude Juncker, expliquant en sus que ses consoeurs et elle-même «sont très inquiètes que la prochaine Commission ne compte pas suffisamment de femmes». Soit.

Etant bien incapable de déterminer si les femmes subissent ou non des faits de discrimination, et tendant moi aussi, bonne âme, vers l’égalité, cela ne me choque pas. Ce qui m’étonne plus, c’est la volonté, bien connue en France, de décréter l’égalité sans justification particulière. Le fameux « égalitarisme » heureux et obligatoire dont les thuriféraires feignent d’ignorer les dérives, puisqu’ouvrant la voie à d’autres revendications de ce type, de plus en plus absurdes voire dangereuses pour la démocratie. On constate par ailleurs que la Commission est un peu en retard, la poursuite du dessein égalitaire ne passant pas (encore) par la parité absolue. Une femme de plus exigée à la Commission, l’ambition est maigre, concédons le. Step by step (Europe oblige). Mais enfin, passons.

La tâche est plus ardue qu’il n’y parait, la plupart des Etats membres n’ayant désigné que des postulants masculins. Charge donc à Jean-Claude Juncker de respecter un difficile équilibre dans l’attribution des portefeuilles-clés en ménageant parité sexuelle et équilibre entre petits et grands états.

Vous aurez sûrement deviné pourquoi ce lobby féministe pourrait converger avec les intérêts français. En effet, si Jean-Marc Ayrault (si, si, souvenez-vous) et surtout Pierre Moscovici sont candidats à l’attribution d’un portefeuille, Elisabeth Guigou (toujours à la pointe sur le sujet) et Pervenche Berès le sont aussi. Cette dernière s’engouffre dans la brèche féministe « La France n’a pas eu de femme commissaire européenne depuis le départ d’Édith Cresson en 1999 et que depuis l’ensemble des grands États membres ont eu des candidates commissaires qui ont parfaitement exercé leur responsabilité donc je pense qu’il y a une question qui se pose sur l’identité du commissaire français » tonne la parlementaire européenne. Si «l’intérêt de la France est d’avoir un poste économique» comme le rappelle l’Elysée, certaines voix au gouvernement s’interrogeraient sur la pertinence d’un Pierre Moscovici, tout juste débarqué de Bercy, à donner des leçons de bonne tenue économique à son successeur sous l’égide continentale. Ainsi, l’énergie et les transports seraient peut-être plus facilement atteignables, alors même que Pervenche Berès est la candidate toute désignée sur la question énergétique. Ironie de l’histoire, elle expliquait mardi dans une tribune pour Le Huffington Post qu’elle ne voterait pas, à l’instar d’un certain nombre de ses collègues socialistes de l’hémicycle, pour Jean-Claude Juncker. « Pour nous, même s’il est un candidat pro-européen, il ne nous est pas possible, aujourd’hui, de voter en faveur de Monsieur Juncker » jurait-elle dans son texte. Des déclarations qui ont semble-t-il bénéficié à Elisabeth Guigou, laquelle s’appuie sur le même argument féministe pour espérer coiffer Moscovici sur le poteau, alors même que la position d’ultra-favori du député du Doubs s’est confirmée ces dernières heures, avec l’espoir pour Hollande d’obtenir le portefeuille économique, que Guigou brigue également. Des négociations de couloir qui seraient sans intérêt si l’influence diplomatique de notre pays n’était pas sur le déclin, notamment sur la scène européenne. De quoi observer attentivement la décision de François Hollande : faire sien les vœux de parité ou prendre le risque de désigner le favori Moscovici.

*Photo : Christian Lutz/AP/SIPA. AP21597729_000002. 

Islamistes, un mot tabou?

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Inutile de prétendre et de répéter que les manifestations pro-Gaza qui se terminent en violences contre les synagogues n’ont rien à voir avec le conflit du Moyen-Orient.

Ce qui doit être interdit, ce n’est pas l’importation des conflits, c’est la guerre civile menée par les, par les…? par les… comment dire?

Voici le mot qu’on ne trouve ni dans les meilleurs discours de Hollande, de Manuel Valls ou du grands rabbin Korsia.
Ces manifestations sont le fait d’islamistes. Les islamistes sont antisionistes parce qu’ils sont anti-juifs et qu’ils ne supportent pas que des Juifs soient maîtres d’un État sur le sol de l’Islam.
Il y a eu un roi d’Angleterre qui était bègue, et qui est parvenu à force d’exercices à prononcer un magnifique discours de temps de guerre.

Que nos responsables suivent son exemple. Qu’ils s’exercent à dire et à écrire le mot islamistes, quand c’est le mot qui s’impose.

Ce ne sera pas peine perdue. Islamistes est un mot qui a de l’avenir.

Rue de la Roquette, la bien nommée

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manifestation israel palestine

Le conflit israélo-palestinien n’est pas mon problème. En tant que citoyen français, je n’ai jamais été impliqué dans cette guerre sans fin, mon pays n’y ayant jamais été engagé militairement. L’antisémitisme lui-même ne devrait pas être mon problème. Je n’appartiens pas à ce peuple, que je connais presque exclusivement à travers la Bible des chrétiens, et mon éducation fait que je n’admettrai jamais qu’une race soit considérée comme inférieure à une autre. Mes problèmes sont sans doute des « problèmes de riche », comme on dit : la sécurité et la tranquillité, composantes de « l’ordre public » que l’Etat est censé me garantir. Or dimanche dernier, en me promenant dans mon quartier, j’ai pu constater à quel point ma tranquillité et ma sécurité dépendaient de ces problèmes qui me sont étrangers.

Rue de la Roquette, en début d’après-midi, un frisson de malaise me parcourt la colonne vertébrale en croisant une bande de costauds à l’air patibulaire. A première vue, leur look mi-racaille mi-hooligan ne me permet pas de les identifier, mais ils font peur. Leurs regards noirs me dissuadent de m’attarder. Comme j’aperçois une fourgonnette de police, je me dis qu’il pourrait s’agir de flics de la BAC, ces « cow boys » en civil parfois difficiles à distinguer des voyous qu’ils interpellent de façon notoirement musclée. Sauf qu’ils portent rarement des casques de moto, des gants de combat… ou des kippas. En apercevant dans un coin de mon champ de vision la plaque « Ecole Levinas », je comprends : ces mastards nerveux sont les fameux gros bras de la communauté juive, probablement la LDJ.

Je demande ce qui se passe et un maître-chien très tendu m’explique rapidement : « On protège la communauté, parce qu’une autre a déjà été attaquée, et qu’on nous a dit qu’ils comptaient passer par ici… » Inutile de préciser qui « ils » sont. J’en déduis qu’une manifestation anti-Israël doit avoir lieu, suite aux frappes sur la bande de Gaza dont tous les journaux parlent ces jours-ci. En rentrant chez moi, alors que Google Actualités confirme mon intuition, j’entends par la fenêtre des hurlements inquiétants. Puis des sirènes, et des explosions. Et ainsi de suite. Apparemment, le service de sécurité de la synagogue était bien renseigné. Mieux que la police en tout cas. Je n’ai vu en passant qu’une petite poignée d’agents dispersés dans la rue, même pas un cordon de CRS en rang d’oignon devant l’entrée du bâtiment.

La rue de la Roquette, m’apprend Wikipédia, doit son nom à une « petite plante à fleurs jaune pâle ou blanchâtres nervée de violet, et qui poussait dans les décombres, la roquette ». En consultant les vidéos qui ne tardent pas à fleurir sur le web dès le soir-même, je suis atterré : toutes les chaises et les tables des cafés où je traîne si souvent, les poubelles aussi, ont été utilisées comme projectiles par les guérilleros urbains. Il y aurait eu plusieurs blessés. Un ami qui a filmé l’affrontement depuis sa fenêtre me l’assure : la synagogue a été prise d’assaut, et cinquante manifestants de plus auraient pu faire virer l’échauffourée au drame. « Vu le peu de forces de l’ordre en présence, il aurait pu y avoir un ou deux morts », me dit-il.

Le lendemain, c’est le choc : en découvrant les images de la manifestation, je réalise à quel point cette effrayante explosion de violence était prévisible. Parmi la foule de 7000 personnes, presque toutes d’origine arabe, qui ont défilé de Barbès jusqu’à la place de la Bastille, certains portaient des roquettes en carton-pâte. Pas des petites plantes à fleurs pales. Des armes de guerre, régulièrement utilisées par les terroristes islamistes du Hamas ciblant les populations civiles de Tel-Aviv ou d’autres villes. Sur l’une de ces imitations, un manifestant avait dessiné un drapeau israélien, en remplaçant l’étoile de David par une croix gammée. Et le cortège scandait : « Israël, assassin ! Hollande, complice ! » Le président français traité de collabo d’un régime néo-nazi, rien que ça…

L’an dernier à la même époque, des milliers de CRS et de gendarmes mobiles étaient mobilisés, partout en France, pour interpeller toute personne portant un drapeau ou un sweat-shirt rose orné d’un logo représentant un père, une mère et leurs enfants. Pas une roquette à svastika. Un étudiant propret qui tentait de leur échapper avait écopé d’une peine de prison ferme, pour avoir renversé quelques tables en se réfugiant dans un restaurant. A l’automne, un autre s’était fait embarquer pour avoir collé sur sa voiture une affiche « Hollande, démission ! ». Comment est-il possible que l’ancien ministre de l’intérieur, aujourd’hui Premier ministre, soit capable d’étouffer toute opposition à une loi « sociétale », mais pas d’assurer la sécurité de mon quartier, qui est aussi le sien ?

La rue de la Roquette porte bien son nom. J’y ai croisé Manuel Valls récemment, sorti au restaurant avec femme et enfants. Le samedi soir, on y croise plutôt des banlieusards en jogging qui viennent y agresser à trois ou quatre n’importe qui pour s’occuper. Ce dimanche, on y croisait aussi des roquettes en papier mâché symboliquement destinées à des civils étrangers, et l’on y assistait à l’attaque d’un lieu de culte français. Espérons qu’une petite plante à fleurs jaune pâle ou blanchâtres pourra refleurir un de ces jours sur ses trottoirs jonchés de décombres. Quand je bois une pinte en terrasse, je souhaite simplement avoir droit à la sécurité et à la tranquillité que la loi de mon pays me promet.

*Photo: JOBARD/SIPA.00449224_000006

Petites bouchées froides

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nietzshe cioran ramadan

« Quiconque parmi vous aura pris connaissance de ce mois devra commencer le jeûne, est-il dit dans le saint Coran. Quant à moi, j’ai cette année décidé d’observer le ramadan pour arrêter de fumer. Vu ce qui se passe chez nous, je me demande si je vais y arriver… », avais-je écrit le vendredi 19 juillet 2013.

J’ai tenu l’année dernière un journal dans le but d’arrêter de fumer. Depuis, je n’ai plus touché à une cigarette. À quoi bon, me dis-je, chaque fois que l’envie ou la tentation se font sentir. En revanche, beaucoup de choses ont évolué — en mal cela va de soi : mes inquiétudes exprimées quant à l’installation d’une nouvelle oligarchie théocratique se sont avérées fondées. Nous sommes plus que jamais dans le « cause toujours » des pseudo-démocraties, quand le « ferme ta gueule » des vraies dictatures ne se fait pas entendre à coup de balles réelles et d’assassinats. Cela dit, je me bats, encore et toujours, donc je suis, donc nous sommes — sûrement.

Cette année, c’est pour atteindre un autre objectif que je tiens un nouveau journal du ramadan. Toujours poussé par l’irréductible M.-D. S., initiales énigmatiques d’un ami aussi réel que tenace, si bien que, là, à l’heure où j’écris ces mots, nous sommes fâchés, mais les jours à venir vous en appondront plus. Il en va de même pour le titre de ce nouveau journal et pour l’épigraphe, puisée dans l’œuvre de Nietzsche. Drôle de référence, n’est-ce pas, pour quelqu’un qui va observer le ramadan. Mais tout s’explique par ceci : « On me demandera pourquoi en fait j’ai raconté toutes ces choses insignifiantes et que de coutume on juge indifférentes ; par là on pourrait dire que je me fais tort, a fortiori si je suis destiné à défendre de grandes tâches. Réponses : ces choses insignifiantes — alimentation, lieu, climat, délassement, toute la casuistique de l’égoïsme — sont incroyablement plus importantes que tout ce que l’on a tenu jusqu’ici pour important. C’est là précisément qu’on doit commencer à changer de méthode. » (Ecce Homo)

D’ailleurs, le journal du ramadan 2013, publié en février dernier, porte un titre nietzschéen, Casuistique de l’égoïsme

Nous ne croyons plus que la vérité demeure vérité si on lui enlève son voile ; nous avons assez vécu pour écrire cela. C’est aujourd’hui pour nous affaire de convenance de ne pas vouloir tout voir nu, de ne pas vouloir assister à toutes choses, de ne pas vouloir tout comprendre et « savoir ». « Est-il vrai que le bon Dieu est présent partout, demanda une petite fille à sa mère, moi, je trouve cela inconvenant. » — Un mot de philosophe !

Friedrich Nietzsche, Le Gai savoir

 

Vendredi 27 juin 2014-29 cha’abâne 1435

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis que j’ai clos mon dernier journal du ramadan. L’objectif consistait certes à arrêter de fumer et je peux dire en toute modestie que j’ai assuré. Comme je n’ai pas l’angoisse de la page blanche et comme je ne suis pas un diariste accompli, j’ai depuis le ramadan dernier travaillé à plusieurs textes et projets. Je ne ferai pas tout de suite un état des lieux, les jours d’écriture à venir s’en chargeront sûrement, mais si cette année j’ai encore décidé de tenir un journal, c’est pour une autre cause, dans un autre but : je dois me convaincre de terminer ma thèse abandonnée depuis mon retour en Tunisie en 2008. Et je dois d’autant plus le faire que M.-D. S., qui vient de réussir au concours d’agrégation, m’y exhorte avec force, comme il l’avait fait l’année dernière pour le sevrage tabagique.

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, dis-je, mais certaines vieilles mauvaises habitudes subsistent crânement. Comme c’était « la nuit du doute », nous avons eu de nouveau droit au rituel coutumier de l’observation du croissant de lune annonçant le saint mois. Le mufti, quant à lui, a fait son apparition pour nous annoncer que demain samedi 28 juin 2014 sera le 30 cha’abâne 1435, et non le 1er ramadan… On en est encore là, à ce point de voir, entrevoir, apercevoir à l’œil nu, tandis que certains, grâce à la technologie la plus avancée, ont le nez dans les étoiles et, occasionnellement, chez nous, dans nos tripes, s’ils le souhaitent…

Ayant écrit ce qui précède, je me suis souvenu d’un vers du grand poète Al-Mutanabbî, dont le second hémistiche est souvent cité seul à tort ou par ignorance, car on ne peut apprécier la chute sans la première partie, actuelle, on ne peut plus actuelle :

أغايةُ الدينِ أن تحفـوا شواربكم      يا أمةً ضحكت من جهلها الأممُ

Se préoccuper des moustaches est-ce donc le but de la religion

Ô nation qui, par son ignorance, est devenue la risée des autres nations ![1. Sauf indication contraire, toutes les traductions de l’arabe vers le français sont de l’auteur. (N.D.A)]

Comment ne pas avoir, ne pas être saisi par un haut-le-corps lorsqu’on sait que la terre d’Al-Mutanabbî est aujourd’hui souillée, profanée même par les adeptes des barbes longues, des égorgements, du mariage (ou viol ?) imposé à des filles âgées de neuf ans, somme toute profanée par l’islam des assassins ?

C’est que nous sommes loin du compte et, si beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, les choses, certaines d’entre elles du moins, ont empiré. Je pense que, si je ne puis y remédier, je dois les révéler.

Samedi 28 juin 2014-30 cha’abâne 1435 

Le Nietzsche d’Ainsi parlait Zarathoustra est impossible. Il est aussi lumineux qu’obscur, voire obscurantiste. Dangereux comme un prophète, ou un poète convaincu de son génie. Philosophe, non ! Finie, tarie la philosophie ! Place aux errements ! Comme suit : « Celui qui connaît le lecteur ne fait plus rien pour le lecteur. Encore un siècle de lecteurs — et l’esprit même sentira mauvais. Que chacun ait le droit d’apprendre à lire, cela gâte à la longue, non seulement l’écriture, mais encore la pensée. Jadis l’esprit était Dieu, puis il devint homme, maintenant il s’est fait populace. » C’est certes beau et profond. Il y a du vrai dans cela, mais c’est excessif et outrecuidant, car s’en prendre ainsi à son lecteur est contre-productif, à moins que l’on cherche à faire peur — tel un terroriste — et à débarrasser le plancher en vue d’une solitude rêvée ou méritée. À mon sens, personne n’y aspire, encore moins Nietzsche qui, comme tout génie digne de ce nom, était avide de reconnaissance.

Par ailleurs, que Nietzsche se permette de dire que « l’esprit était Dieu », cela trace sur mon visage un rictus d’angoisse qui n’est rien d’autre que le reflet de ce que je ressens comme une entaille me déchirant le cœur. N’avait-il pas tué ledit Dieu dans Le Gai savoir et au début de Zarathoustra ? Pourquoi revenir dessus ? Oui, Nietzsche n’est pas systématique et peut se permettre des paradoxes ou des contradictions, et Cioran l’a relevé à son propos : « Rien de plus irritant que ces ouvrages où l’on coordonne les idées touffues d’un esprit qui a visé à tout, sauf au système. À quoi sert de donner un semblant de cohérence à celles de Nietzsche, sous prétexte qu’elles tournent autour d’un motif central ? Nietzsche est une somme d’attitudes, et c’est le rabaisser que de rechercher en lui une volonté d’ordre, un souci d’unité. Captif de ses humeurs, il en a enregistré les variations. Sa philosophie, méditation sur ses caprices, les érudits veulent à tort y démêler des constantes qu’elle refuse.»[2. Cioran, « Le commerce des mystiques », in La Tentation d’exister, Œuvres, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, 2011, p. 367.]

En défendant son idole de toujours, l’auteur de La Tentation d’exister (1956) ne fait que prêcher pour sa propre cathédrale et par là même se prémunir contre les mêmes reproches ou griefs, sans parler de certaines critiques dont le bien-fondé est irréprochable. À l’instar de la jeunesse antisémite, hitlérienne et légionnaire du « Job du XXe siècle ».

Je l’avoue : je compte me lâcher ici, question que « la thèse » en soit une, froide, glaciale même, et afin de ne pas se laisser prendre par la tentation monographique. Cela sera dur pour « le sang chaud » que je suis, mais je vais devoir m’y résigner… À suivre.

Je viens d’apprendre que le joueur uruguayen Luis Suarez a été accueilli à Montevideo par le président de la République en personne. Le « mordeur du Mondial », comme j’aime à l’appeler désormais, a été pénalisé par la FIFA pour avoir enfoncé ses crocs dans l’épaule de l’Italien Giorgio Chiellini. Il semble que cela soit une récidive ! Tant d’honneurs pour un crâne vide, même si ce joueur en a dans les chaussettes ! Cela dit, et c’est un fanatique du football qui parle, il ne faut idéaliser personne, pas mêmes celles qui sont le plus en vue, les plus vues. Une certaine distance critique s’impose. Je dois apprendre le détachement et le cultiver à mon tour. Aucun écrivain, philosophe ou artiste n’y aurait eu droit. Susana Soca, sans doute l’une des dames les plus impressionnantes du siècle passé, pour avoir été l’égérie de Michaux, Caillois, Cioran, Nicolas de Staël et j’en passe, doit — non pas se retourner dans sa tombe, elle, l’Uruguayenne morte dans un crash d’avion sur le tarmac de Rio de Janeiro un certain 11 janvier 1959 — se sentir dans un éternel enfer d’ignorance… Je suis à ce titre ravi de lui avoir consacré une étude qui a été saluée et maintes fois rééditée, sachant que peu de personnes le savaient, y compris les deux éditeurs officiels de Cioran (en Pléiade s’il vous plaît !), lesquels en ignoraient tout d’elle lors de nos deux premières rencontres en 2005 et 2006. C’est que le texte « Elle n’était pas d’ici », repris dans Exercices d’admiration (1986), était un hommage à Susana Soca, dont le grand Jorge Luis Borges disait :

Susana Soca

 

Avec un amour indolent elle observait
Les couleurs éparses du soir. Il lui plaisait
De se perdre dans la complexe mélodie
Mais aussi dans la vie singulière des vers.
Ce sont les gris et non le rouge élémentaire
Qui ont tissé les fils d’un destin délicat
Habitué au discerner et exercé
À toutes les hésitations et aux nuances.
N’osant jamais s’aventurer dans le perplexe
Labyrinthe, du dehors elle contemplait
Les formes, l’agitation et le tumulte,
Toute pareille à cette autre dame au miroir.
Des dieux qui séjournent au-delà des prières
L’abandonnèrent à cet autre tigre, le Feu.[3. Jorge Luis Borges, « Susana Soca », L’Auteur, Œuvres complètes, t. II, éd. de Jean Pierre Bernès, trad. de l’espagnol par Jean Pierre Bernès, Roger Caillois, Claude Esteban, Nestor Ibarra et Françoise Rosset, avec une préface de l’auteur, Paris, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1999, p. 35.]

Je combattrai l’ignorance — qui rime avec arrogance — là où elle se trouve. Je ne vais pas me rétracter quant à ma gêne par rapport à Nietzsche, même si j’ai tant à dire concernant ce que j’ai vu et vécu ces derniers jours dans « une grande école », la mienne, la nôtre, qui est en train de passer l’arme à gauche… C’est que cette « école prétendue normale et dite supérieure » a sa raison d’être, sans quoi les écoles coraniques et les talibans se traceront des autoroutes dans le corps déjà saignant du Pays…

*Photo : SPDP.

La leçon de Nadine

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nadine gordimer afrique sud

On ne peut pas tout lire, et c’est bien dommage. Ainsi dois-je confesser n’avoir jamais ouvert un livre de Nadine Gordimer, la grande dame des lettres sud-africaines, morte dimanche dernier à 90 ans. J’aurais pu, pourtant : j’avais souvent croisé son nom pour des raisons plus politiques que littéraires, notamment au moment des grandes manifs anti-apartheid organisées par le PCF dans les années 80, quand un coopérant  français, Pierre-André Albertini, Haut-Normand comme moi,  avait été emprisonné en Afrique du Sud pour avoir aidé l’ANC. Mais, dois-je le préciser, je n’ai jamais confondu le talent d’un écrivain et ses engagements et je suis d’un laxisme scandaleux aux frontières de ma bibliothèque, véritable espace Schengen littéraire, puisque je laisse s’y réfugier des romanciers collabos, des surréalistes trotskystes, des cryptofascistes italiens, d’anciens terroristes et même des pédophiles russes qui écrivent en américain. C’est vous dire si, en la matière, je ne me fie qu’aux impulsions de mes goûts. Donc, le fait que Nadine Gordimer ait été une combattante inlassable d’un régime raciste ne suffisait pas à priori à en faire un grand écrivain et je me méfie du politiquement correct qui consiste à trouver bons ceux qui adoptent les bonnes causes. Mais je crois pourtant que je vais tout de même la lire, Nadine Gordimer, après avoir découvert les deux pages nécrologiques que lui a consacrées Libé et notamment la reprise d’un portrait  de 2002 sous la plume de Natalie Levisales.

Bien sûr, j’ai souri d’aise en découvrant Nadine Gordimer, à l’époque âgée de 79 ans,d’une élégance parfaite dans le genre broussarde chic, prendre son whisky vespéral en déclarant : « Je suis une gauchiste, et membre de l’ANC » tout en complétant par un délicieux : «Le marxisme est encore utilisable. » Mais encore une fois, ce n’est pas cela qui m’a donné envie de la lire, mais bien plutôt la définition qu’elle donne du métier d’écrivain, et qui me semble une des plus justes qui soit : « Les vrais écrivains sont androgynes. Je suis une femme dans mon corps et mes préférences sexuelles. Mais en tant qu’écrivain, je peux avoir n’importe quel âge et n’importe quel sexe. Pour moi, l ‘écrivain qui a écrit le plus intimement du point de vue d’une femme, c’est Joyce, dans le soliloque de Molly Bloom. ». Elle a évidemment tout compris : les vrais écrivains sont ceux qui refusent toutes les assignations de sexe, de genre (y compris de genre littéraire), toutes les convocations idéologiques, non pas forcément dans leur vie, mais au moment même où ils écrivent. C’est pour ça, en général qu’on les déteste, qu’on les fusille, qu’on les embastille, qu’on les estrapade. On invoque pour les martyriser ou les silencier des prétextes politiques, souvent, ou moraux, parfois : Brasillach est fusillé parce que c’est un salaud qui balance des enfants juifs  – ce qui est vrai – et Flaubert  est condamné par le procureur Pinard parce qu’il est obscène – ce qui est faux. Mais à la limite, quelle importance ! La vraie raison est ailleurs.

Les grands écrivains ne s’y trompent pas  : ce que toute une société ne leur pardonne pas, c’est cette possibilité d’identités multiples, vécues plus intensément que personne ne les vivra jamais. Ne pas comprendre autrement, par exemple, le « Madame Bovary, c’est moi ! » de Flaubert ou Céline dans la préface à une réédition du Voyage : « Vous me direz : mais c’est pas le Voyage ! Vos crimes là que vous en crevez, c’est rien à faire ! c’est votre malédiction vous-même ! votre Bagatelles ! vos ignominies pataquès ! votre scélératesse imageuse, bouffonneuse ! La justice vous arquinque ? Zigoto ! Ah mille grâces ! mille grâces ! (…) C’est pour le Voyage qu’on me cherche ! Sous la hache, je l’hurle ! c’est le compte entre moi et « Eux » ! au tout profond… pas racontable… On est en pétard de Mystique ! Quelle histoire ! » Ça rend fou, ce dernier espace d’une liberté totale, et ça rendra de plus en plus fou à une époque de quadrillage généralisé accru, de vie unidimensionnelle obligatoire, d’évasion dépressive dans le virtuel. L’écrivain, lui, sans rien demander à personne devient comme disait Apollinaire « l’enchanteur qui sait varier ses métamorphoses ». Et pire que tout, il le devient sans avoir besoin de machines compliquées dans un monde où l’on ne révère plus que la technique et dans la solitude alors qu’il faut désormais appartenir à une tribu et surtout rester joignable, au garde-à-vous de toutes les sollicitations familiales, professionnelles, amoureuses. Lire Nadine Gordimer, donc, ne serait-ce que pour la remercier de ce salutaire rappel et surtout parce qu’un écrivain qui a compris ça ne peut-être qu’un grand écrivain.

*Photo : ANDERSEN ULF/SIPA. SIPAUSA30064289_000003. 

On ne peut pas gouverner sans dire la vérité

bayrou merkel ue allemagne

Causeur : La société française est bloquée en haut mais on peut la débloquer en bas : c’est ce que vous avez déclaré en substance au lendemain des élections municipales. Pourquoi y a-t-il blocage au sommet alors même que notre histoire et nos institutions confèrent une puissance considérable au pouvoir central ? 

François Bayrou: Cette puissance est impuissante. Pendant deux ans, François Hollande et le Parti socialiste ont été majoritaires à tous les étages, de l’Elysée aux municipalités. Et quelle est leur capacité d’action ? Nulle. Vous connaissez ces rêves ou plutôt ces cauchemars dans lesquels on court de toutes ses forces sans jamais avancer. Le pouvoir, depuis des années, est dans la même situation. Il proclame, il affirme mais il ne peut agir.

Et que signifierait « agir » en l’occurrence ?

Que la décision politique ait des conséquences directes et rapides dans la vie réelle. C’est cela qui n’existe plus. Notre société s’est laissée engluer dans la complexification croissante des administrations, des centres de décision et des normes multiples. Si vous ajoutez l’impatience due à la médiatisation en continu, vous obtenez une situation dans laquelle les commandes reliant l’État central à la société réelle ne répondent plus. Si vous y ajoutez les déclarations purement démagogiques tenues au moment des élections, les citoyens ont non seulement l’impression, mais la certitude que le pouvoir politique est mensonger en ce qu’il n’est ni du vrai, ni du réel.

Vous avez parlé de médiatisation. L’impotence du pouvoir tient-elle à sa soumission au pouvoir médiatique ?[access capability= »lire_inedits »]

Ne soyons pas comme ceux qui, au XVIème siècle, s’inquiétaient parce que la diffusion de l’imprimerie allait priver les clercs de leur privilège d’autorité. La médiatisation, c’est un fait acquis ! L’existence du cadre médiatique est une chose aussi indiscutable que la pression atmosphérique. Mais il n’y a aucune obligation de soumission. Aucune. On peut s’affranchir des bornes et des convenances. Cela m’est arrivé, souvent, et on n’en meurt pas. Non, le nœud du problème est institutionnel. Deux partis concentrent à eux seuls la totalité du pouvoir. Et l’élection présidentielle, c’est tout ou rien. Donc, il faut gagner, quel que soit le prix à payer. L’idée destructrice que la fin justifie les moyens est fille de nos institutions !

Mais peut-être voulons nous qu’on nous embobine. François Hollande n’aurait peut-être pas été élu s’il avait dit: « Écoutez, le chômage ne va pas s’inverser dans les premières années, vous allez en baver. »

Lorsque Jean Peyrelevade m’a rejoint, il a déclaré : « Je ne sais pas si on peut être élu en disant la vérité, mais je sais qu’on ne peut pas gouverner sans l’avoir dite. » C’est exactement ce que je pense. Dans les moments décisifs de l’histoire, il revient aux peuples d’accoucher eux-mêmes de leur destin. C’est l’heure de vérité, qui revient deux ou trois fois par siècle. Nous sommes à l’un de ces rendez-vous.

Oui, et en mai 1958, « prendre son destin en main » a consisté à faire appel à un homme devenu providentiel par la grâce d’un mensonge – « Je vous ai compris ! »

Historiquement, cette phrase n’a été prononcée qu’après le retour de de Gaulle. Il demeure, c’est vrai, qu’a été créée là une blessure profonde pour une partie de la société française. Peut-être, la situation était-elle à ce point inextricable qu’il n’y avait aucun autre moyen de sortir de l’impasse…Aujourd’hui, ce n’est pas le cas.

Vous vous voyez en De Gaulle ?

Ne me croyez pas mégalo ! On a moins besoin de génie que de bon sens et d’esprit pratique. De Gaulle, comme Napoléon -le Napoléon de la paix, pas celui de la guerre-, leur mérite historique tient à ce qu’ils ne s’enferment pas dans l’abstraction. J’ai beaucoup d’admiration pour Napoléon. Il est venu à Pau vingt-quatre heures, peut-être même un peu moins, et il a dit : « Là, on va construire une église, ici un théâtre, là-bas on va percer un boulevard. » Et puis il est parti. Et les bâtiments existent toujours ! De même, quand il bâtit le système administratif, ou le code civil, il le fait en pensant le concret. Et c’est cela qui force l’admiration. Nos « élites » d’aujourd’hui sont des esprits certes brillants mais totalement abstraits. Ce qui nous manque, ce sont des architectes qui sachent aussi mettre la main à la pâte.

Mais ces élites sont les héritiers de ce système administratif napoléonien dont la pérennité devrait pallier, au moins partiellement, les défaillances de l’exécutif.

 C’est cela qui s’est perdu. Le premier réflexe de l’administration, aujourd’hui, n’est pas de trouver des solutions pratiques. L’État est devenu autobloquant. Et c’est pourquoi je demande une réflexion sur la formation des cadres de l’État. Je plaide pour un recrutement des hauts fonctionnaires plus tard dans leur vie, avec d’autres expériences que la seule expérience d’un concours réussi à vingt ans. Comme l’armée le fait avec l’école de guerre. Cela évitera de surcroît que l’ENA, école d’administration publique, ne devienne en fait une école de sélection pour les cadres dirigeants du privé !

Le scrutin majoritaire a précisément été choisi pour conjurer l’immobilisme de la IVè en garantissant à l’exécutif, en même temps qu’une majorité, des capacités d’agir. Il semble que cela ne marche pas. Mais cela marcherait-il mieux avec le scrutin proportionnel que vous appelez de vos vœux ?

Il faut changer notre loi électorale pour obtenir une Assemblée légitime ! Aujourd’hui les deux partis gouvernementaux, avec leurs satellites, trustent 95 % de la représentation, alors que leurs deux scores additionnés n’ont pas atteint 35 % au scrutin européen. Si l’on n’introduit pas une part de représentation proportionnelle, comme en Allemagne, en Espagne ou en Italie, au moins une part, pour que tous les courants qui pèsent en France puissent s’exprimer au Parlement, il n’y a plus de légitimité de la représentation. Et c’est le seul moyen de voir naître des majorités trans-partisanes. Il faudra aussi montrer que les sacrifices sont partagés en s’attaquant aux privilèges qui ne sont plus de saison. À quoi sert-il d’avoir 600 députés, 350 sénateurs, un Conseil économique et social, tout cela très coûteux, inaudible et s’épuisant en discussions stériles ?

Même avec la meilleure administration du monde, le pouvoir exécutif ne serait-il pas entravé par les prérogatives de l’Union européenne ?

Je demande que l’on ne confonde pas le projet européen avec sa forme institutionnelle actuelle. Le projet européen est purement et simplement vital. Les institutions peuvent et sans doute doivent être changées. Après tout, nous sommes nombreux à critiquer sévèrement les institutions françaises, pourtant personne ne soutient qu’il faut sortir de la France !

Mais nous parlons bien de l’Europe telle qu’elle existe, pas de l’idée idéale de l’Europe…Quoi qu’il en soit, puisque votre singularité est peut-être d’être à la fois « souverainiste » et européen, comment devraient, selon vous, s’articuler les deux niveaux ?  Quelle place pour les nations dans le « projet européen » ?

Personne ne peut être plus Français que je le suis par vocation, par choix, par histoire, par amour de notre langue et de notre littérature. Mais les nations solitaires ne peuvent plus changer le cours de l’Histoire. L’Europe, c’est une famille de nations au sein d’une même civilisation. Dans le Béarn traditionnel, la coutume du « voisinage », le « vesiatje », un ensemble de droits et de devoirs très codifiés, de solidarités concrètes qu’on se doit entre voisins, est la forme la plus importante de la vie en commun. Ce devrait être aussi le cas de la solidarité entre pays européens. Nous ne sommes plus, Français, Allemands, Italiens, Espagnols, Belges, des étrangers les uns pour les autres. Nous appartenons à la même famille européenne.

Pardon, mais on peut se sentir plus proche d’un Américain que d’un Polonais…

Individuellement oui, bien sûr ! D’une Chinoise ou d’un Brésilien aussi ! Mais comme nation, ce n’est pas la même chose ! Regardez ce qu’ont fait les Polonais dans les années 1980 – de Solidarnosc à Jean-Paul II : ils ont été dans un moment crucial de l’histoire ceux qui défendaient nos valeurs sur notre sol ! Vous n’êtes pas américains, vous êtes européens.

Peut-être, mais admettez, de votre côté, que la politique actuelle de l’Union n’incite guère à aimer l’Europe.

Dans sa forme politique actuelle, l’Europe est totalement insatisfaisante parce qu’elle est illisible. À l’origine de cette insuffisance, il y eut une nécessité historique : au lendemain de la Seconde guerre mondiale, proposer aux Français un projet de communauté avec les Allemands, c’était purement et simplement impossible : les peuples qui venaient de vivre une atroce guerre de trente ans les uns contre les autres, ne l’auraient jamais accepté. Jean Monnet a résolu le problème en travaillant le plus possible à l’abri des opinions.

Autrement dit, il a menti aux peuples pour faire progresser une idée qu’il pensait bonne pour eux. N’avez-vous pas dit que le mensonge détruisait la politique ?

Il ne s’agissait nullement d’un mensonge. Monnet avait l’assentiment des gouvernements nationaux légitime. Des traités de plein exercice étaient signés et ratifiés. Mais l’essentiel du travail ne se faisait pas sous le feu des projecteurs. Les dirigeants nationaux étaient contents de la méthode, car elle leur garantissait que nul ne leur disputerait la vedette politique. La méthode n’est plus valide dès l’instant qu’on doit trancher de débats essentiels dont dépend le destin des peuples. Résultat, l’absence totale de débats transparents prive les décisions européennes de légitimité ! Or ce n’est pas une fatalité. Si, en 2003, juste avant le déclenchement de la guerre en Irak, le débat entre Jacques Chirac, légitimement opposé au conflit, et Blair, Barroso, et Berlusconi, favorables à l’intervention, avait été public et télévisé, vous auriez vu des manifestations à Rome et à Madrid pour soutenir la position de Chirac. L’opinion publique européenne aurait été créée. On gagnerait beaucoup à avoir une Europe enfin politique débattant en public. Dans le cadre actuel, diplomatique et donc opaque, je ne suis même pas capable de savoir quelles sont les positions défendues par François Hollande et Angela Merkel au sein des institutions européennes ![/access]

à suivre…

*Photo: Hannah

Jugement de Cayenne: comparaison n’est pas raison

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Apparemment, dans la France nouvelle, selon que vous serez noir ou blanc, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. Plus précisément, selon que vous serez mulâtresse ou blonde, vous serez jugée à des enseignes différentes. Il n’a échappé à personne que la bêtasse ancienne candidate du Front national à Rethel, depuis exclue du parti, vient d’être condamnée, à Cayenne, à neuf mois ferme. Notons que la coupable du nord-est, que tous les commis d’office avaient refusé de défendre, n’avait même pas les moyens de se rendre au tribunal guyanais. Les bagnards, au moins, on leur payait le voyage, à l’époque.

Mais, au-delà de l’apparente iniquité du procès, qui opposait à une petite commerçante de la France oubliée le parti du ministre de la Justice en exercice, laquelle est par ailleurs connue pour ses projets de loi anti-répressifs[1. Procès qui n’est pas sans rappeler dans la disproportion des forces celui que remporta la bourgeoise Rokhaya Diallo contre « Samir », travailleur handicapé et bègue qui avait appelé au viol de la fondatrice des Indivisibles sur Twitter.]  , on peut se poser quelques questions sur la tolérance à l’injure dans ce pays.

J’imagine qu’il ne doit pas être agréable d’être comparé à un singe. Mais l’est-il plus de l’être à un étron ? C’est pourtant à quoi Laurent Ruquier, reprenant un délicat dessin de Charlie Hebdo, avait identifié Marine Le Pen à la télévision. Et pour quoi il a été relaxé. De plus, s’il s’agit de juger la diffusion de la parole haineuse, quel média est le plus performant, d’une émission de très grande écoute sur une chaîne nationale, ou du blog obscur d’une candidate inconnue ? Mais c’est Charlie Hebdo qui en est l’auteur, et comme chacun sait, la mention satirique en haut du magazine confère tous les droits. On ne saurait trop conseiller aux journalistes de Minute, avant qu’ils consacrent leur prochaine Une à la sempiternelle Taubira, d’apposer le mot sur la couv. Fini les ennuis.

Mais en l’occurrence, objectera-t-on, il s’agissait d’une impétrante aux fonctions politiques, que le sérieux de la tâche qu’elle souhaitait exercer aurait dû retenir. Certainement. On espère donc que Jean Bourdeau, attaché parlementaire PS du sénateur Jean-Pierre Michel, qui avait traité Marion Le Pen de « conne » et de « salope » sur Twitter et qui affirmait ne certainement pas le regretter, goûtera aussi aux neuf mois fermes désormais de rigueur dans la France régénérée.

À moins qu’il se trouve quelque historien de haut vol et citoyen pour démontrer que Marion Le Pen est responsable de la Shoah, de Fachoda, de la peste noire et de l’éruption du Vésuve. Et comme l’on sait, dans la République, pas de dignité pour les ennemis de la dignité.

Oui au jihad à la française!

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gaza jihad manif roquette

gaza jihad manif roquette

Il aurait été de bonne guerre que la racaille judéophobe et salafisante finisse sa manifestation pro-palestinienne du 14 juillet sous les fenêtres de l’ambassade israélienne en hurlant « Israël assassin » comme au bon vieux temps de Stéphane Hessel. Au lieu des indignés menaçants, nous avons vu des casseurs armés et enragés, qui auraient pu figurer dans un clip du groupe de rap Sexion d’assaut, attaquer la synagogue de la rue de la Roquette au cocktail Molotov.

J’étais déjà affligé par l’émergence de ce salafisme des banlieues qu’annonçait Askolovitch, à la française : charia modérée, jihad spirituel et respect de la loi, revendications françaises et barbes sur tuniques identiques à d’autres portées par ceux qui nous promettent mille morts et mettent leur monde à feu et à sang, et le nôtre parfois. La réalité dépasse toutes nos désespérances. Un salafisme nouveau, combattant et décomplexé me fait regretter l’obscurantisme d’Asko. Enfin celui décrit par Askolovitch, vous l’aurez compris. De nouveaux Mohamed Merah ou Mehdi Nemmouche sont à craindre. Les spécialistes n’expriment que des inquiétudes et les rares bonnes nouvelles en cachent de bien mauvaises : les centaines de jeunes ou de familles qui ont quitté la France sans indemnités de départ pour combattre en Syrie pourraient bien revenir, armés de mauvaises intentions et de recettes explosives.

Nous avons un problème. Même ceux qui hier, craignaient surtout l’amalgamisme, ceux qui dénonçaient l’islamophobie, les fantasmes et la paranoïa concèdent que nous avons un problème, et une question brûlante : qu’allons-nous en faire ? Qu’allons-nous faire de cette jeunesse française qui rejette son pays et rejoint idéologiquement ou physiquement nos ennemis déclarés ? Voulons-nous, avec le ministre de l’Intérieur, demander l’aide des familles et nous entendre répondre par Abderrahmane Dahmane, qui préside l’association Conseil des démocrates musulmans de France, « Il n’y a pas d’indicateur dans la communauté. La police n’a qu’à faire son travail »? Voulons-nous vraiment récupérer ceux qui nous ont pourri la vie par la délinquance et qui la menacent à présent par le terrorisme ?

En attendant qu’une majorité de Français puisse répondre « non » à toutes ces questions, j’ai réfléchi à des réponses et à des solutions concrètes. Je suis prêt, si le chef de l’état m’appelait pour me demander quoi faire, à mettre mes propositions au service de la France. Je commencerai par financer une filière jihadiste à destination de la Syrie, au départ de mon département (j’habite à deux pas de Brétigny où les blessés et les secouristes se font dépouiller par les autochtones quand les trains déraillent), car j’ai à cœur d’expurger mon environnement proche des délinquants qui y pullulent. Evidemment, comme je suis philanthrope, je ne les lâcherai pas en pleine nature mais les livrerai dès leur arrivée, aux amis de Bachar (quand j’écris son nom, je vois un éléphant, à cause du nom ou des oreilles, va savoir) qui ne les recevront pas en grande pompe mais avec des fusils à pompe, ce qui est mieux que rien.

Pour en faire venir d’autres, j’écrirai à leurs nombreux cousins de fausses lettres que je ferai traduire en français racaille par un survivant de l’expédition en le torturant (on ne fait pas d’omelette sans arracher des couilles), pour les inviter à venir prendre part à la guerre sainte, par le viol et le meurtre d’infidèles. « Eh Mouloud, ici, ça déchire trop sa race, les sœurs sucent comme sur Canal +, on a des guns de oufs et on peut niquer tous les koufars qu’on veut,  (Je reprends le français littéraire qui revient au galop) sans être embarrassés par les tracasseries administratives de l’institution judiciaire française ». « Ne m’en parle pas Rachid, mon frère a encore son bracelet électronique et moi, j’ai eu deux rappels à la loi le mois dernier. La France crève de sa paperasse, je le disais encore hier à l’assistante sociale : pas moyen de toucher une allocation sans remplir un formulaire, alors qu’on sait tout juste écrire « mort aux juifs ». Si ce n’est pas de la discrimination, je me demande ce que c’est. J’appelle le défenseur des droits et je fais ma valise. Il fait beau ? Je prends mon bermuda ?»

En réalité, une mise de départ suffira à amorcer la pompe à racailles islamisées et sanguinaires. Les lettres truquées des uns, morts, attireront les autres aussi sûrement que le joueur de flûte de Hamelin dans le conte des frères Grimm. Et des informateurs appointés n’auront plus qu’à mettre en relation ces engagés dans les brigades internationales de l’Oumma avec les autorités du pays d’accueil pour réduire chez nous la pénurie de logements, le déficit de l’assurance maladie, la courbe du chômage, l’encombrement de la justice, la surpopulation carcérale, les chiffres de la criminalité, la montée de l’antisémitisme, l’effondrement du niveau scolaire et j’en passe. Les disparitions massives finiront par inquiéter ceux de nos compatriotes qui se soucient du sort de leurs coreligionnaires et nous verrons peut être les Indigènes de la République ou les amis des Frères musulmans envoyer des observateurs qui ne manqueront pas de subir le même sort que ces jeunes stigmatisés et discriminés chez nous et éliminés là-bas. Ainsi, un cercle vertueux pourra se mettre à tourner pour nous débarrasser de ceux qui se déclarent nos ennemis sans que nos belles âmes n’aient à se salir les mains. On peut toujours rêver.

Mais mon plan comporte une faille, et de taille. Seul, je ne pourrai vider le pays de tous ces indésirables. Il faudra rendre l’opération « financement de filières djihadistes » accessible  à tous les citoyens volontaires, et déductible des impôts car d’intérêt général. Un petit obstacle d’ordre juridique devra être réglé. Je crois savoir que la loi permet la déchéance de la nationalité pour les auteurs d’actes terroristes mais empêche les Etats de laisser des individus dans des statuts d’apatrides. Il faudra alors reprendre des relations diplomatiques avec le régime de Bachar (sans trompe) et prier son gouvernement de bien vouloir élever nos ressortissants indésirables et expulsés au rang de citoyens syriens pour qu’ils soient accueillis et redirigés vers les vierges d’Allah qu’ils méritent. Je suis volontaire pour  composer leur oraison funèbre. Qu’on ne me remercie pas, c’est de bon cœur. Après tout, ils sont Français. Comme vous et moi.

*Photo : SEVGI/SIPA. 00688396_000008. 

Petites bouchées froides

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cioran coupe monde blanchot

cioran coupe monde tunisie

Dimanche 29 juin 2014-1er ramadan 1435

1h55. À peine une heure et quart avant le début du jeûne dont la rupture aura lieu à, tenez-vous bien, 19h45. Cela fera donc plus de seize heures de jeûne. Seize heures sans boire ni manger surtout. Un véritable calvaire auquel je me plie, ni par foi ni par hypocrisie, mais par communisme ! Sans doute cette raison ne sera-t-elle jamais prise au sérieux, non pas parce qu’elle ne colle pas, mais parce qu’on méprise le communisme et lui flanque des attributs qui lui sont complètement étrangers. À ce titre, la vidéo réalisée par l’ami Roland Jaccard à Paris le 10 février dernier est des plus éloquentes. Intitulée « Aymen Hacen, écrivain tunisien et communiste au Flore… », elle a littéralement cartonné sur Facebook, si bien que Roland m’a récompensé en m’offrant les Œuvres de Jaccottet en Pléiade ! Que cela ait cartonné, cela montre qu’on n’a rien compris à la chose… J’ai en tête Dionys Mascolo, qui ouvre mon journal de l’année dernière, et Blanchot, lui, encore et toujours, qui écrit dans L’Entretien infini : « Écrire en ce sens (en cette direction où il n’est pas possible, seul, de se maintenir, ni même sous le nom de tous, sans des tâtonnements, des relâchements, des tours et des détours dont les textes ici mis ensemble portent trace, et c’est, je crois leur intérêt), suppose un changement radical d’époque — la mort même, l’interruption — ou, pour parler hyperboliquement, “la fin de l’histoire”, et, par là, passe par l’avènement du communisme, reconnu comme l’affirmation ultime, le communisme étant toujours encore au-delà du communisme. Écrire devient alors une responsabilité terrible. »

Peut-être ce que j’appelle communisme, à la suite de Mascolo et de Blanchot, est-il la jonction entre la poétique, la politique et l’écriture en tant que viatique…

Le Brésil a galéré face au Chili. Une victoire des plus hasardeuses, vu que le pays organisateur a été tenu en échec par les très solides et talentueux Chiliens qui ne se sont pliés que suite à une séance de tirs au but. Nous avons été nombreuses et nombreux à encourager le Chili, allant jusqu’à invoquer Allende et Neruda ! Cela dit, avec quelques heures de recul, je me dis que c’est mieux ainsi, une défaite du Brésil aurait été des plus catastrophiques pour ce Mondial dont l’organisation reste entachée de scandales et de sang…

La Colombie, quant à elle, s’est aisément qualifiée en battant l’Uruguay par deux buts à zéro. L’absence de Suarez a été visible, dans la mesure où Diego Forlán, élu meilleur joueur du Mondial 2010 en Afrique du Sud, n’est que l’ombre de lui-même. Je pense que la Colombie battra vendredi le Brésil en quart de finale. À suivre…

Cette après-midi et ce soir deux matches. À 17h, un vrai choc entre la Hollande et le Mexique. Je m’en lèche déjà les babines ! À 21h, un match moins intéressant opposera la révélation de ce Mondial, le Costa Rica, à une équipe franchement modeste et qualifiée par hasard, la Grèce. À suivre également, parce que le foot est beau et bizarre comme la vie…

Réveil à 15h45. Une seule idée en tête : revoir le rapport que Cioran entretenait avec certains écrivains de sa génération, car s’il était ami avec Samuel Beckett, Henri Michaux, Roger Caillois, Armel Guerne, Saint-John Perse, Alain Bosquet, Mircea Eliade et Eugène Ionesco, on ne peut pas en dire autant de quelques autres à l’instar de Maurice Blanchot, Roland Barthes ou Georges Perros… Cioran vs Blanchot et/ou Cioran vs Barthes et/ ou Cioran vs Perros, à creuser, à développer, à analyser, non pas à la lumière du biographique et des humeurs personnelles de l’homme (pour ne pas sombrer dans l’anecdotique…), mais pour dégager le « système » présidant à cette prose cioranienne, laquelle prose gagne en virulence quand il est question de ces noms… Je m’explique : dans ses Œuvres, Cioran ne trace le nom de Blanchot qu’à une seule reprise dans un texte consacré à Roger Caillois. Il s’agit donc d’un hapax, néanmoins il est question de lui à plusieurs reprises dans les Cahiers. La note des Œuvres et toutes celles des Cahiers sont critiques, voire péjoratives, comme celle qui, comparaison n’est pas raison, oppose Blanchot à Caillois : « On ne peut s’empêcher de songer ici à une démarche tout opposée, à celle d’un Maurice Blanchot par exemple, qui dans l’analyse du fait littéraire, a apporté, poussée jusqu’à l’héroïsme ou jusqu’à l’asphyxie, la superstition de la profondeur, de la rumination, qui cumule les avantages du vague et du gouffre. » (in Œuvres, p. 1211.)

Dans les Cahiers, Cioran écrit : « J’explique à Edern Hallier que lire Blanchot, c’est intéressant pour la sensation de se noyer qu’on a toujours, qu’on lise n’importe quoi de lui. À partir d’un certain moment on perd pied, puis on coule sans aucune sensation de vertige, sans non plus l’effroi de l’abîme, puisqu’il ne s’agit que d’un moment inintelligible du texte, où l’on tourne en rond comme dans un tourbillon fade ; — puis on remonte à la surface, on nage, on comprend de nouveau ; après un certain temps, assez bref, on se noie derechef, et ainsi de suite. La faute en est à l’auteur, esprit profond mais fêlé, c’est-à-dire incapable de distinguer entre la pensée et le néant de pensée ; chez lui souvent l’esprit tourne à vide, sans qu’il s’en rende compte. » (p. 454)

« Le style triste — genre M. Blanchot. Pensée insaisissable, prose parfaite et incolore. » (p. 511)

« Blanchot. Il a le génie de tout obscurcir. Le critique le moins lumineux qui soit. Si on veut s’embrouiller les idées sur une œuvre, on n’a qu’à lire le commentaire qu’il en a fait. […] Le rôle d’un critique est de rendre intelligible une œuvre obscure ou volontairement obscure. Le critique doit être plus clair que l’auteur ; à quoi bon lire un commentaire plus difficile que l’œuvre qu’il commente ? (Blanchot est le critique le plus profond et le plus exaspérant que je connaisse.) » (p. 544)

« J’ai appris à taper en me servant du Dernier Homme de Blanchot. La raison en est simple. Le livre est admirablement écrit, chaque phrase est splendide en elle-même, mais ne signifie rien. Il n’y a pas de sens qui vous accroche, qui vous arrête. Il n’y a que des mots. Texte idéal pour tâtonner sur le clavier de la machine. Cet écrivain vide est quand même un des plus profonds d’aujourd’hui. Profond à cause de ce qu’il entrevoit plutôt que de ce qu’il exprime. C’est l’hermétisme élégant; ou plutôt de la rhétorique sans éloquence. Un phraseur énigmatique. Quelqu’un, un journaliste, l’avait bien dit un jour : un bavard. » (p. 622)

À fouiller… À suivre…

18h40. Le Mexique mène par un but à zéro face aux Pays-Bas. Il reste encore dix minutes à jouer. Ça sent mauvais pour Robben, Van Persie, et Cie !

18h47. Wesley Snejder égalise de la plus belle des manières : suite à un nouveau corner des Pays-Bas, Robben centre au second poteau, Huntelaar passe parfaitement en retrait vers Sneijder qui décoche une demi-volée de l’extérieur du pied droit à seize mètres du goal ! Et BUUUT ! Les Pays-Bas sortent la tête de l’eau quelques secondes plus tard, grâce à un penalty justement accordé à Arjen Robben, lequel est transformé par Huntelaar qui a remplacé Van Persie à la 76e minute !

Petit entretien téléphonique avec M.-D. S. Cela fait à peine quatre jours qu’il est agrégé et le voilà déjà en train de penser à un éventuel mastère de recherche et/ou thèse de doctorat. Ce garçon est un oiseau rare et, sans hésitation aucune, dans le monde de ténèbres où nous vivons, je peux l’assimiler sans exagération à une bougie. Ainsi, après avoir consacré un brillant mémoire de fin d’études à l’ENS de Tunis à L’Espèce humaine de Robert Antelme, il compte poursuivre ses travaux en allant à la rencontre de Maurice Blanchot. En lui parlant, j’entendis l’appel à la prière… Je n’en revenais pas et lui posai la question. La première journée s’est très vite passée entre le foot à la télé, Facebook, ces pages et la thèse. Mais, avant de terminer la communication pour aller rompre le jeûne, M.-D. S. me dit, non sans confiance : « C’est drôle que toi le communiste travailles sur un auteur de droite, voire d’extrême-droite, et que moi, qui suis quand même de droite, précisément un anarchiste de droite, je m’intéresse à deux communistes, Antelme et Blanchot… — C’est pour cela que nous sommes amis et que nous faisons bon ménage, lui répondis-je ! »

Le Costa Rica a fini par battre la Grèce après un match des plus fous. Les premiers ayant logiquement dominé et ouvert la marque, se sont vus priver d’un joueur exclu après avoir obtenu un deuxième carton jaune, ce qui a permis aux Grecs de revenir au score. Ces derniers auraient pu doubler la marque et mettre à terre le Costa Rica, n’eût été un gardien d’une agilité et d’une présence d’esprit inouïes. Aussi, suite aux matches disputés hier et d’aujourd’hui, le Brésil affrontera-t-il en quart de finale la Colombie vendredi prochain et les Pays-Bas le Costa Rica samedi. Demain est un grand jour avec deux face-à-face des plus attendus : le Nigéria viendra se mesurer à la France, mon équipe de prédilection, alors que l’Algérie tentera d’entrer dans l’histoire en tentant de s’imposer devant une équipe d’Allemagne au plus haut de son art.

*Photo : OZKOK/SIPA. 00170537_000002. 

Nous ne sommes pas loin de la rupture

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francois bayrou regions pau

francois bayrou regions pau

On sait au moins que, sur le plan  de l’organisation territoriale, Hollande a fait un pas vers Merkel puisque le projet de réforme territoriale divise la France en grandes régions semblables aux Länder allemands. Faut-il, selon vous, donner plus de consistance et de poids politique aux régions ?

La réalité historique de la France est très différente de la réalité historique de l’Allemagne. La réalité de l’Allemagne est fédérale, les régions en sont la base. L’identité de la France au contraire passe d’abord par son unité. C’est vrai aussi dans l’univers médiatique. Le journal fédérateur, c’est le 20 heures des grandes chaînes nationales. Je suis un républicain qui aime l’idée d’unité d’un peuple, d’une nation, de son histoire, de son identité. Je considère la division entretenue au sein de la communauté nationale comme le pire des poisons. Cette unité se conjugue, spécialement pour moi, avec des cultures et des identités locales assumées, mais la France est une nation qui rassemble et fédère, pas un puzzle de « chacun pour soi » !

Sauf que son unité, justement, est incarnée par l’Etat central. Quand celui-ci manque à ses missions, qu’il perd en légitimité, quand « Paris » n’inspire plus que de la méfiance, qu’advient-il de l’unité républicaine ?

Quand l’État manque à sa mission d’être l’armature du pays, quand il se perd dans les sables mouvants de l’impuissance ou de l’asthénie, la France est mal. C’est donc le moment de reconstruire ce qui doit l’être.

Compte tenu de tout cela, dessinez-nous un Etat, cher François Bayrou.  Entre les régions, les départements, les intercommunalités et les villes, le tout couronné par l’Etat, comment concilier les intérêts de chaque couche du mille-feuille territorial ?[access capability= »lire_inedits »]

Je propose la fusion des départements avec les régions pour créer un échelon compétent en termes d’aménagement du territoire. Laissons à la ville et à l’intercommunalité la responsabilité des problèmes de la vie quotidienne, de l’école primaire, du social, de la culture et de l’économie locale. Et que l’État soit réellement en charge de la sécurité intérieure et extérieure, de la bonne administration du patrimoine national et de la mission de transmission aux enfants d’une culture commune et des moyens de leur autonomie.

Aujourd’hui, comment les collectivités locales travaillent-elles avec Paris, c’est-à-dire l’Etat ?

Ce dialogue est pagailleux, insuffisant, la décentralisation est désordonnée, les centres de décision se chevauchent. C’est dire si, en prenant la question d’une nouvelle carte territoriale par un découpage arbitraire sans réelle logique ni légitimité, on se trompe de méthode. On ajoute de la confusion au lieu d’imposer de la clarté. La question n’est pas celle de la carte des régions, c’est celle de la simplification dans la répartition des compétences.

Au niveau le plus local, en tant que maire de Pau, quelle est votre conception de l’action politique ?

Une ville peut changer les choses de la vie. À cette échelle de proximité, d’échange, on peut trouver des solutions concrètes et rapides. En trois mois à Pau auront changé les rythmes scolaires, le plan de circulation, la propreté, l’organisation de l’administration. Bientôt la vie culturelle rejoindra le meilleur niveau, l’intégration des chercheurs dans la vie de la cité ou la mise en valeur des entrepreneurs deviendront un élément d’identité de la ville. Et tout cela dans le concret et sans retard. Pour moi, l’action politique locale doit être imaginative et exemplaire. Et chacun des citoyens a droit à la parole sur ses questions ou ses difficultés, droit d’être entendu directement par le maire, sans intermédiaire. Chez nous, c’est tous les vendredis soirs.

Et de quoi vous parlent-ils ?

De la propreté, de la sécurité, des SDF, des feux rouges mal placés, des excès de vitesse qui les embêtent, du fait qu’on ne puisse pas dormir la fenêtre ouverte, du niveau des impôts ! Ils parlent de leur vie, et c’est digne. Pour les rendez-vous individuels organisés tous les jours à la mairie, il est plutôt question d’emploi. Tout est dirigé vers l’action, car je veux qu’on sorte de l’idée qu’une élection ne change rien. J’entends bien démontrer au niveau local qu’on peut rapprocher la décision et l’action.

Certes, mais la fiscalité des Palois, ne se décide pas à Pau… La politique éducative non plus…

La fiscalité générale non, mais l’éducation peut-être que oui ! Nous avons décidé d’offrir des études dirigées tous les jours à tous les enfants du primaire. Vous me direz que ce sont de petites choses. Pour moi non. Ce sont des éléments de la vie qui peuvent contribuer à délivrer les citoyens du sentiment de lassitude infinie qu’ont installé des années d’impuissance politique.

Quoi qu’il pense de leurs politiques, le citoyen identifie sa ville et son département. Mais la région existe-t-elle pour le pays réel ?

Pour l’instant, c’est une échelle qui n’existe pas vraiment. Personne ne connaît ses élus régionaux, pas même moi ! Dans ces conditions, ceux-ci n’ont pas de comptes à rendre aux citoyens, ce qui arrange bien les présidents de région. Il faut que cela change. La fusion que je propose entre conseils régionaux et généraux doit permettre de mettre toutes les questions d’aménagement du territoire et de stratégie économique locale entre les mains d’élus identifiés, connus de leurs concitoyens. En même temps, les grands courants d’opinion pourront être associés à la gestion régionale.

À une époque où on ne sait plus très bien ce que c’est que d’être français, est-il si urgent d’expliquer ce qu’est être Palois ou Béarnais ?

Bien sûr ! Vous commettez une énorme erreur philosophique qui conduit à une névrose en voulant à toute force que chacun d’entre nous soit enfermé dans une seule identité. Or la plupart des êtres humains ont en eux plusieurs identités. Ils ont leur citoyenneté nationale, leur identité régionale ou d’origine et ils ont bien le droit de les faire vivre ensemble ! Si vous soutenez que l’identité est forcément exclusive, qu’il faut être l’un ou l’autre, Breton ou Français, mais qu’on ne peut pas être les deux, vous créez des névroses personnelles et des guerres civiles. Comme disait Simone Weil, un des principaux de nos devoirs envers l’être humain, c’est de lui permettre d’assumer sa ou ses identités,

Nul ne nie la pluralité des identités. Mais ce n’est peut-être pas le moment de relativiser l’identité nationale…

Pour un Français, l’identité nationale est plus importante que pour un citoyen du Royaume-Uni ou un Allemand. C’est notre héritage. Et c’est précisément pourquoi notre identité nationale est un lieu d’intégration. J’ai été frappé, pendant la coupe du monde, du nombre de supporteurs algériens d’origine qui le soir de l’échec de leur équipe disaient tous : « maintenant on soutient la France ! » Ce n’est donc pas le moment d’affaiblir notre identité. Mais il faut refuser de l’hystériser, de la crisper. Il faut la prendre par le haut : notre langue, notre culture, notre histoire. Tout cela est facile dès l’instant qu’on est bien dans sa peau de Français et de républicain.

Si l’on en juge par les résultats des européennes, une frange importante d’électeurs souffre d’un manque de considération.  La carte du vote FN donne ainsi l’impression que Paris – comme centre symbolique du pouvoir – et les provinces sont deux mondes qui s’éloignent. Partagez-vous cette intuition ?

Parfaitement. Mettez-vous à la place d’un citoyen de Pau. Qu’est-ce qu’il voit ? Il allume son poste de télévision, il appuie sur la télécommande, il tombe sur BFM, sur i>Télé et c’est toujours la salle des Quatre Colonnes… Il entend des mots totalement décalés par rapport à sa propre vie. Imaginez les agriculteurs de ma région qui, pour la plupart d’entre eux, n’arrivent pas à gagner le SMIC, entendant qu’à la télévision : « Cette année, le revenu des agriculteurs a augmenté de 30% ». Ça les rend fous. Et quand François Hollande annonce que « la courbe de l’emploi se redressera avant la fin de l’année » imaginez ce qu’on pense dans les quartiers où le taux de chômage est à 30 ou 40 %…

Que vous inspire la démarche de Christian Troadec, maire divers gauche de Carhaix qui a soutenu votre candidature en 2007, et conduit le mouvement des Bonnets rouges cette année ?

Je serais content de parler avec lui. Sa démarche est un symptôme ! On est dans une société dont le degré de déstabilisation et de surdité atteint des sommets. Les Bonnets rouges ont le sentiment que leur vie leur échappe. Ils ressentent confusément un besoin d’identité, de pouvoir légitime et efficace. Je ne peux pas les stigmatiser ni refuser de les entendre.

Éprouve-t-on le même sentiment de défiance à Pau ?

L’indignation est générale, même si elle a parfois des moments de calme entre deux pointes : la fièvre n’est pas à 42° tous les jours… Grosso modo, les gens d’ici pensent qu’à Paris, dans les cercles de pouvoir, on se perd dans des jeux sans intérêt et sans considération pour la vie réelle. Un jour, un mouvement se lèvera parce que notre société n’est pas démocratique. Renzi en Italie vient au moins de montrer qu’on peut récréer la confiance. Je ne suis pas sûr que ses solutions soient les bonnes, mais sur le plan symbolique c’est très fort. Alors bien sûr, ça ne va pas rétablir les finances publiques de l’Italie, mais c’est essentiel ! Une vague semblable secouera la France, parce notre peuple ne va pas rester éternellement dans la frustration. Les deux partis seront placés devant leurs insuffisances. Nous ne sommes plus très loin de la rupture ![/access]

Retrouvez la première partie de l’entretien ici.

*Photo: Hannah

Commission Juncker : les ennuis commencent

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juncker commission guigou moscovici

Mardi après-midi, Jean-Claude Juncker, candidat désigné par les chefs d’Etat pour former le collège de la Commission européenne, a été confirmé dans son rôle par le scrutin  auquel les députés européens étaient invités à prendre part.

Si les tractations du luxembourgeois ces derniers jours ont donné lieu à des supputations sur ses difficultés supposées à dégager une majorité absolue lors du vote (il lui était nécessaire de réunir sur son nom 376 voix sur les 751 que comptent l’hémicycle, l’obligeant à rassembler au-delà de la coalition dont il était candidat), le scrutin n’a finalement pas réservé de surprise.

Il incombe désormais à M. Juncker de désigner les commissaires européens l’accompagnant dans sa mission, sur proposition des dirigeants des Etats-membres. Au nombre de 27 (un représentant par pays) en plus de Juncker, ces commissaires ont la charge des différents portefeuilles européens. La France, qui tient à obtenir un portefeuille important s’est trouvée un allié potentiel avec… la cause féministe. Rassurez-vous, les Femen et autres Osez le féminisme n’ont rien à voir là-dedans. Mais tout de même.

Ainsi Androulla Vassiliou, commissaire à l’éducation depuis 2010 a annoncé avoir écrit une missive, conjointement avec ses huit collègues féminines, pour exiger que dix femmes (au minimum, cela va sans dire) soient nommées au côté de Jean-Claude Juncker, expliquant en sus que ses consoeurs et elle-même «sont très inquiètes que la prochaine Commission ne compte pas suffisamment de femmes». Soit.

Etant bien incapable de déterminer si les femmes subissent ou non des faits de discrimination, et tendant moi aussi, bonne âme, vers l’égalité, cela ne me choque pas. Ce qui m’étonne plus, c’est la volonté, bien connue en France, de décréter l’égalité sans justification particulière. Le fameux « égalitarisme » heureux et obligatoire dont les thuriféraires feignent d’ignorer les dérives, puisqu’ouvrant la voie à d’autres revendications de ce type, de plus en plus absurdes voire dangereuses pour la démocratie. On constate par ailleurs que la Commission est un peu en retard, la poursuite du dessein égalitaire ne passant pas (encore) par la parité absolue. Une femme de plus exigée à la Commission, l’ambition est maigre, concédons le. Step by step (Europe oblige). Mais enfin, passons.

La tâche est plus ardue qu’il n’y parait, la plupart des Etats membres n’ayant désigné que des postulants masculins. Charge donc à Jean-Claude Juncker de respecter un difficile équilibre dans l’attribution des portefeuilles-clés en ménageant parité sexuelle et équilibre entre petits et grands états.

Vous aurez sûrement deviné pourquoi ce lobby féministe pourrait converger avec les intérêts français. En effet, si Jean-Marc Ayrault (si, si, souvenez-vous) et surtout Pierre Moscovici sont candidats à l’attribution d’un portefeuille, Elisabeth Guigou (toujours à la pointe sur le sujet) et Pervenche Berès le sont aussi. Cette dernière s’engouffre dans la brèche féministe « La France n’a pas eu de femme commissaire européenne depuis le départ d’Édith Cresson en 1999 et que depuis l’ensemble des grands États membres ont eu des candidates commissaires qui ont parfaitement exercé leur responsabilité donc je pense qu’il y a une question qui se pose sur l’identité du commissaire français » tonne la parlementaire européenne. Si «l’intérêt de la France est d’avoir un poste économique» comme le rappelle l’Elysée, certaines voix au gouvernement s’interrogeraient sur la pertinence d’un Pierre Moscovici, tout juste débarqué de Bercy, à donner des leçons de bonne tenue économique à son successeur sous l’égide continentale. Ainsi, l’énergie et les transports seraient peut-être plus facilement atteignables, alors même que Pervenche Berès est la candidate toute désignée sur la question énergétique. Ironie de l’histoire, elle expliquait mardi dans une tribune pour Le Huffington Post qu’elle ne voterait pas, à l’instar d’un certain nombre de ses collègues socialistes de l’hémicycle, pour Jean-Claude Juncker. « Pour nous, même s’il est un candidat pro-européen, il ne nous est pas possible, aujourd’hui, de voter en faveur de Monsieur Juncker » jurait-elle dans son texte. Des déclarations qui ont semble-t-il bénéficié à Elisabeth Guigou, laquelle s’appuie sur le même argument féministe pour espérer coiffer Moscovici sur le poteau, alors même que la position d’ultra-favori du député du Doubs s’est confirmée ces dernières heures, avec l’espoir pour Hollande d’obtenir le portefeuille économique, que Guigou brigue également. Des négociations de couloir qui seraient sans intérêt si l’influence diplomatique de notre pays n’était pas sur le déclin, notamment sur la scène européenne. De quoi observer attentivement la décision de François Hollande : faire sien les vœux de parité ou prendre le risque de désigner le favori Moscovici.

*Photo : Christian Lutz/AP/SIPA. AP21597729_000002. 

Islamistes, un mot tabou?

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Inutile de prétendre et de répéter que les manifestations pro-Gaza qui se terminent en violences contre les synagogues n’ont rien à voir avec le conflit du Moyen-Orient.

Ce qui doit être interdit, ce n’est pas l’importation des conflits, c’est la guerre civile menée par les, par les…? par les… comment dire?

Voici le mot qu’on ne trouve ni dans les meilleurs discours de Hollande, de Manuel Valls ou du grands rabbin Korsia.
Ces manifestations sont le fait d’islamistes. Les islamistes sont antisionistes parce qu’ils sont anti-juifs et qu’ils ne supportent pas que des Juifs soient maîtres d’un État sur le sol de l’Islam.
Il y a eu un roi d’Angleterre qui était bègue, et qui est parvenu à force d’exercices à prononcer un magnifique discours de temps de guerre.

Que nos responsables suivent son exemple. Qu’ils s’exercent à dire et à écrire le mot islamistes, quand c’est le mot qui s’impose.

Ce ne sera pas peine perdue. Islamistes est un mot qui a de l’avenir.

Rue de la Roquette, la bien nommée

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manifestation israel palestine

manifestation israel palestine

Le conflit israélo-palestinien n’est pas mon problème. En tant que citoyen français, je n’ai jamais été impliqué dans cette guerre sans fin, mon pays n’y ayant jamais été engagé militairement. L’antisémitisme lui-même ne devrait pas être mon problème. Je n’appartiens pas à ce peuple, que je connais presque exclusivement à travers la Bible des chrétiens, et mon éducation fait que je n’admettrai jamais qu’une race soit considérée comme inférieure à une autre. Mes problèmes sont sans doute des « problèmes de riche », comme on dit : la sécurité et la tranquillité, composantes de « l’ordre public » que l’Etat est censé me garantir. Or dimanche dernier, en me promenant dans mon quartier, j’ai pu constater à quel point ma tranquillité et ma sécurité dépendaient de ces problèmes qui me sont étrangers.

Rue de la Roquette, en début d’après-midi, un frisson de malaise me parcourt la colonne vertébrale en croisant une bande de costauds à l’air patibulaire. A première vue, leur look mi-racaille mi-hooligan ne me permet pas de les identifier, mais ils font peur. Leurs regards noirs me dissuadent de m’attarder. Comme j’aperçois une fourgonnette de police, je me dis qu’il pourrait s’agir de flics de la BAC, ces « cow boys » en civil parfois difficiles à distinguer des voyous qu’ils interpellent de façon notoirement musclée. Sauf qu’ils portent rarement des casques de moto, des gants de combat… ou des kippas. En apercevant dans un coin de mon champ de vision la plaque « Ecole Levinas », je comprends : ces mastards nerveux sont les fameux gros bras de la communauté juive, probablement la LDJ.

Je demande ce qui se passe et un maître-chien très tendu m’explique rapidement : « On protège la communauté, parce qu’une autre a déjà été attaquée, et qu’on nous a dit qu’ils comptaient passer par ici… » Inutile de préciser qui « ils » sont. J’en déduis qu’une manifestation anti-Israël doit avoir lieu, suite aux frappes sur la bande de Gaza dont tous les journaux parlent ces jours-ci. En rentrant chez moi, alors que Google Actualités confirme mon intuition, j’entends par la fenêtre des hurlements inquiétants. Puis des sirènes, et des explosions. Et ainsi de suite. Apparemment, le service de sécurité de la synagogue était bien renseigné. Mieux que la police en tout cas. Je n’ai vu en passant qu’une petite poignée d’agents dispersés dans la rue, même pas un cordon de CRS en rang d’oignon devant l’entrée du bâtiment.

La rue de la Roquette, m’apprend Wikipédia, doit son nom à une « petite plante à fleurs jaune pâle ou blanchâtres nervée de violet, et qui poussait dans les décombres, la roquette ». En consultant les vidéos qui ne tardent pas à fleurir sur le web dès le soir-même, je suis atterré : toutes les chaises et les tables des cafés où je traîne si souvent, les poubelles aussi, ont été utilisées comme projectiles par les guérilleros urbains. Il y aurait eu plusieurs blessés. Un ami qui a filmé l’affrontement depuis sa fenêtre me l’assure : la synagogue a été prise d’assaut, et cinquante manifestants de plus auraient pu faire virer l’échauffourée au drame. « Vu le peu de forces de l’ordre en présence, il aurait pu y avoir un ou deux morts », me dit-il.

Le lendemain, c’est le choc : en découvrant les images de la manifestation, je réalise à quel point cette effrayante explosion de violence était prévisible. Parmi la foule de 7000 personnes, presque toutes d’origine arabe, qui ont défilé de Barbès jusqu’à la place de la Bastille, certains portaient des roquettes en carton-pâte. Pas des petites plantes à fleurs pales. Des armes de guerre, régulièrement utilisées par les terroristes islamistes du Hamas ciblant les populations civiles de Tel-Aviv ou d’autres villes. Sur l’une de ces imitations, un manifestant avait dessiné un drapeau israélien, en remplaçant l’étoile de David par une croix gammée. Et le cortège scandait : « Israël, assassin ! Hollande, complice ! » Le président français traité de collabo d’un régime néo-nazi, rien que ça…

L’an dernier à la même époque, des milliers de CRS et de gendarmes mobiles étaient mobilisés, partout en France, pour interpeller toute personne portant un drapeau ou un sweat-shirt rose orné d’un logo représentant un père, une mère et leurs enfants. Pas une roquette à svastika. Un étudiant propret qui tentait de leur échapper avait écopé d’une peine de prison ferme, pour avoir renversé quelques tables en se réfugiant dans un restaurant. A l’automne, un autre s’était fait embarquer pour avoir collé sur sa voiture une affiche « Hollande, démission ! ». Comment est-il possible que l’ancien ministre de l’intérieur, aujourd’hui Premier ministre, soit capable d’étouffer toute opposition à une loi « sociétale », mais pas d’assurer la sécurité de mon quartier, qui est aussi le sien ?

La rue de la Roquette porte bien son nom. J’y ai croisé Manuel Valls récemment, sorti au restaurant avec femme et enfants. Le samedi soir, on y croise plutôt des banlieusards en jogging qui viennent y agresser à trois ou quatre n’importe qui pour s’occuper. Ce dimanche, on y croisait aussi des roquettes en papier mâché symboliquement destinées à des civils étrangers, et l’on y assistait à l’attaque d’un lieu de culte français. Espérons qu’une petite plante à fleurs jaune pâle ou blanchâtres pourra refleurir un de ces jours sur ses trottoirs jonchés de décombres. Quand je bois une pinte en terrasse, je souhaite simplement avoir droit à la sécurité et à la tranquillité que la loi de mon pays me promet.

*Photo: JOBARD/SIPA.00449224_000006

Petites bouchées froides

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nietzshe cioran ramadan

nietzshe cioran ramadan

« Quiconque parmi vous aura pris connaissance de ce mois devra commencer le jeûne, est-il dit dans le saint Coran. Quant à moi, j’ai cette année décidé d’observer le ramadan pour arrêter de fumer. Vu ce qui se passe chez nous, je me demande si je vais y arriver… », avais-je écrit le vendredi 19 juillet 2013.

J’ai tenu l’année dernière un journal dans le but d’arrêter de fumer. Depuis, je n’ai plus touché à une cigarette. À quoi bon, me dis-je, chaque fois que l’envie ou la tentation se font sentir. En revanche, beaucoup de choses ont évolué — en mal cela va de soi : mes inquiétudes exprimées quant à l’installation d’une nouvelle oligarchie théocratique se sont avérées fondées. Nous sommes plus que jamais dans le « cause toujours » des pseudo-démocraties, quand le « ferme ta gueule » des vraies dictatures ne se fait pas entendre à coup de balles réelles et d’assassinats. Cela dit, je me bats, encore et toujours, donc je suis, donc nous sommes — sûrement.

Cette année, c’est pour atteindre un autre objectif que je tiens un nouveau journal du ramadan. Toujours poussé par l’irréductible M.-D. S., initiales énigmatiques d’un ami aussi réel que tenace, si bien que, là, à l’heure où j’écris ces mots, nous sommes fâchés, mais les jours à venir vous en appondront plus. Il en va de même pour le titre de ce nouveau journal et pour l’épigraphe, puisée dans l’œuvre de Nietzsche. Drôle de référence, n’est-ce pas, pour quelqu’un qui va observer le ramadan. Mais tout s’explique par ceci : « On me demandera pourquoi en fait j’ai raconté toutes ces choses insignifiantes et que de coutume on juge indifférentes ; par là on pourrait dire que je me fais tort, a fortiori si je suis destiné à défendre de grandes tâches. Réponses : ces choses insignifiantes — alimentation, lieu, climat, délassement, toute la casuistique de l’égoïsme — sont incroyablement plus importantes que tout ce que l’on a tenu jusqu’ici pour important. C’est là précisément qu’on doit commencer à changer de méthode. » (Ecce Homo)

D’ailleurs, le journal du ramadan 2013, publié en février dernier, porte un titre nietzschéen, Casuistique de l’égoïsme

Nous ne croyons plus que la vérité demeure vérité si on lui enlève son voile ; nous avons assez vécu pour écrire cela. C’est aujourd’hui pour nous affaire de convenance de ne pas vouloir tout voir nu, de ne pas vouloir assister à toutes choses, de ne pas vouloir tout comprendre et « savoir ». « Est-il vrai que le bon Dieu est présent partout, demanda une petite fille à sa mère, moi, je trouve cela inconvenant. » — Un mot de philosophe !

Friedrich Nietzsche, Le Gai savoir

 

Vendredi 27 juin 2014-29 cha’abâne 1435

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis que j’ai clos mon dernier journal du ramadan. L’objectif consistait certes à arrêter de fumer et je peux dire en toute modestie que j’ai assuré. Comme je n’ai pas l’angoisse de la page blanche et comme je ne suis pas un diariste accompli, j’ai depuis le ramadan dernier travaillé à plusieurs textes et projets. Je ne ferai pas tout de suite un état des lieux, les jours d’écriture à venir s’en chargeront sûrement, mais si cette année j’ai encore décidé de tenir un journal, c’est pour une autre cause, dans un autre but : je dois me convaincre de terminer ma thèse abandonnée depuis mon retour en Tunisie en 2008. Et je dois d’autant plus le faire que M.-D. S., qui vient de réussir au concours d’agrégation, m’y exhorte avec force, comme il l’avait fait l’année dernière pour le sevrage tabagique.

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, dis-je, mais certaines vieilles mauvaises habitudes subsistent crânement. Comme c’était « la nuit du doute », nous avons eu de nouveau droit au rituel coutumier de l’observation du croissant de lune annonçant le saint mois. Le mufti, quant à lui, a fait son apparition pour nous annoncer que demain samedi 28 juin 2014 sera le 30 cha’abâne 1435, et non le 1er ramadan… On en est encore là, à ce point de voir, entrevoir, apercevoir à l’œil nu, tandis que certains, grâce à la technologie la plus avancée, ont le nez dans les étoiles et, occasionnellement, chez nous, dans nos tripes, s’ils le souhaitent…

Ayant écrit ce qui précède, je me suis souvenu d’un vers du grand poète Al-Mutanabbî, dont le second hémistiche est souvent cité seul à tort ou par ignorance, car on ne peut apprécier la chute sans la première partie, actuelle, on ne peut plus actuelle :

أغايةُ الدينِ أن تحفـوا شواربكم      يا أمةً ضحكت من جهلها الأممُ

Se préoccuper des moustaches est-ce donc le but de la religion

Ô nation qui, par son ignorance, est devenue la risée des autres nations ![1. Sauf indication contraire, toutes les traductions de l’arabe vers le français sont de l’auteur. (N.D.A)]

Comment ne pas avoir, ne pas être saisi par un haut-le-corps lorsqu’on sait que la terre d’Al-Mutanabbî est aujourd’hui souillée, profanée même par les adeptes des barbes longues, des égorgements, du mariage (ou viol ?) imposé à des filles âgées de neuf ans, somme toute profanée par l’islam des assassins ?

C’est que nous sommes loin du compte et, si beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, les choses, certaines d’entre elles du moins, ont empiré. Je pense que, si je ne puis y remédier, je dois les révéler.

Samedi 28 juin 2014-30 cha’abâne 1435 

Le Nietzsche d’Ainsi parlait Zarathoustra est impossible. Il est aussi lumineux qu’obscur, voire obscurantiste. Dangereux comme un prophète, ou un poète convaincu de son génie. Philosophe, non ! Finie, tarie la philosophie ! Place aux errements ! Comme suit : « Celui qui connaît le lecteur ne fait plus rien pour le lecteur. Encore un siècle de lecteurs — et l’esprit même sentira mauvais. Que chacun ait le droit d’apprendre à lire, cela gâte à la longue, non seulement l’écriture, mais encore la pensée. Jadis l’esprit était Dieu, puis il devint homme, maintenant il s’est fait populace. » C’est certes beau et profond. Il y a du vrai dans cela, mais c’est excessif et outrecuidant, car s’en prendre ainsi à son lecteur est contre-productif, à moins que l’on cherche à faire peur — tel un terroriste — et à débarrasser le plancher en vue d’une solitude rêvée ou méritée. À mon sens, personne n’y aspire, encore moins Nietzsche qui, comme tout génie digne de ce nom, était avide de reconnaissance.

Par ailleurs, que Nietzsche se permette de dire que « l’esprit était Dieu », cela trace sur mon visage un rictus d’angoisse qui n’est rien d’autre que le reflet de ce que je ressens comme une entaille me déchirant le cœur. N’avait-il pas tué ledit Dieu dans Le Gai savoir et au début de Zarathoustra ? Pourquoi revenir dessus ? Oui, Nietzsche n’est pas systématique et peut se permettre des paradoxes ou des contradictions, et Cioran l’a relevé à son propos : « Rien de plus irritant que ces ouvrages où l’on coordonne les idées touffues d’un esprit qui a visé à tout, sauf au système. À quoi sert de donner un semblant de cohérence à celles de Nietzsche, sous prétexte qu’elles tournent autour d’un motif central ? Nietzsche est une somme d’attitudes, et c’est le rabaisser que de rechercher en lui une volonté d’ordre, un souci d’unité. Captif de ses humeurs, il en a enregistré les variations. Sa philosophie, méditation sur ses caprices, les érudits veulent à tort y démêler des constantes qu’elle refuse.»[2. Cioran, « Le commerce des mystiques », in La Tentation d’exister, Œuvres, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, 2011, p. 367.]

En défendant son idole de toujours, l’auteur de La Tentation d’exister (1956) ne fait que prêcher pour sa propre cathédrale et par là même se prémunir contre les mêmes reproches ou griefs, sans parler de certaines critiques dont le bien-fondé est irréprochable. À l’instar de la jeunesse antisémite, hitlérienne et légionnaire du « Job du XXe siècle ».

Je l’avoue : je compte me lâcher ici, question que « la thèse » en soit une, froide, glaciale même, et afin de ne pas se laisser prendre par la tentation monographique. Cela sera dur pour « le sang chaud » que je suis, mais je vais devoir m’y résigner… À suivre.

Je viens d’apprendre que le joueur uruguayen Luis Suarez a été accueilli à Montevideo par le président de la République en personne. Le « mordeur du Mondial », comme j’aime à l’appeler désormais, a été pénalisé par la FIFA pour avoir enfoncé ses crocs dans l’épaule de l’Italien Giorgio Chiellini. Il semble que cela soit une récidive ! Tant d’honneurs pour un crâne vide, même si ce joueur en a dans les chaussettes ! Cela dit, et c’est un fanatique du football qui parle, il ne faut idéaliser personne, pas mêmes celles qui sont le plus en vue, les plus vues. Une certaine distance critique s’impose. Je dois apprendre le détachement et le cultiver à mon tour. Aucun écrivain, philosophe ou artiste n’y aurait eu droit. Susana Soca, sans doute l’une des dames les plus impressionnantes du siècle passé, pour avoir été l’égérie de Michaux, Caillois, Cioran, Nicolas de Staël et j’en passe, doit — non pas se retourner dans sa tombe, elle, l’Uruguayenne morte dans un crash d’avion sur le tarmac de Rio de Janeiro un certain 11 janvier 1959 — se sentir dans un éternel enfer d’ignorance… Je suis à ce titre ravi de lui avoir consacré une étude qui a été saluée et maintes fois rééditée, sachant que peu de personnes le savaient, y compris les deux éditeurs officiels de Cioran (en Pléiade s’il vous plaît !), lesquels en ignoraient tout d’elle lors de nos deux premières rencontres en 2005 et 2006. C’est que le texte « Elle n’était pas d’ici », repris dans Exercices d’admiration (1986), était un hommage à Susana Soca, dont le grand Jorge Luis Borges disait :

Susana Soca

 

Avec un amour indolent elle observait
Les couleurs éparses du soir. Il lui plaisait
De se perdre dans la complexe mélodie
Mais aussi dans la vie singulière des vers.
Ce sont les gris et non le rouge élémentaire
Qui ont tissé les fils d’un destin délicat
Habitué au discerner et exercé
À toutes les hésitations et aux nuances.
N’osant jamais s’aventurer dans le perplexe
Labyrinthe, du dehors elle contemplait
Les formes, l’agitation et le tumulte,
Toute pareille à cette autre dame au miroir.
Des dieux qui séjournent au-delà des prières
L’abandonnèrent à cet autre tigre, le Feu.[3. Jorge Luis Borges, « Susana Soca », L’Auteur, Œuvres complètes, t. II, éd. de Jean Pierre Bernès, trad. de l’espagnol par Jean Pierre Bernès, Roger Caillois, Claude Esteban, Nestor Ibarra et Françoise Rosset, avec une préface de l’auteur, Paris, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1999, p. 35.]

Je combattrai l’ignorance — qui rime avec arrogance — là où elle se trouve. Je ne vais pas me rétracter quant à ma gêne par rapport à Nietzsche, même si j’ai tant à dire concernant ce que j’ai vu et vécu ces derniers jours dans « une grande école », la mienne, la nôtre, qui est en train de passer l’arme à gauche… C’est que cette « école prétendue normale et dite supérieure » a sa raison d’être, sans quoi les écoles coraniques et les talibans se traceront des autoroutes dans le corps déjà saignant du Pays…

*Photo : SPDP.

La leçon de Nadine

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nadine gordimer afrique sud

nadine gordimer afrique sud

On ne peut pas tout lire, et c’est bien dommage. Ainsi dois-je confesser n’avoir jamais ouvert un livre de Nadine Gordimer, la grande dame des lettres sud-africaines, morte dimanche dernier à 90 ans. J’aurais pu, pourtant : j’avais souvent croisé son nom pour des raisons plus politiques que littéraires, notamment au moment des grandes manifs anti-apartheid organisées par le PCF dans les années 80, quand un coopérant  français, Pierre-André Albertini, Haut-Normand comme moi,  avait été emprisonné en Afrique du Sud pour avoir aidé l’ANC. Mais, dois-je le préciser, je n’ai jamais confondu le talent d’un écrivain et ses engagements et je suis d’un laxisme scandaleux aux frontières de ma bibliothèque, véritable espace Schengen littéraire, puisque je laisse s’y réfugier des romanciers collabos, des surréalistes trotskystes, des cryptofascistes italiens, d’anciens terroristes et même des pédophiles russes qui écrivent en américain. C’est vous dire si, en la matière, je ne me fie qu’aux impulsions de mes goûts. Donc, le fait que Nadine Gordimer ait été une combattante inlassable d’un régime raciste ne suffisait pas à priori à en faire un grand écrivain et je me méfie du politiquement correct qui consiste à trouver bons ceux qui adoptent les bonnes causes. Mais je crois pourtant que je vais tout de même la lire, Nadine Gordimer, après avoir découvert les deux pages nécrologiques que lui a consacrées Libé et notamment la reprise d’un portrait  de 2002 sous la plume de Natalie Levisales.

Bien sûr, j’ai souri d’aise en découvrant Nadine Gordimer, à l’époque âgée de 79 ans,d’une élégance parfaite dans le genre broussarde chic, prendre son whisky vespéral en déclarant : « Je suis une gauchiste, et membre de l’ANC » tout en complétant par un délicieux : «Le marxisme est encore utilisable. » Mais encore une fois, ce n’est pas cela qui m’a donné envie de la lire, mais bien plutôt la définition qu’elle donne du métier d’écrivain, et qui me semble une des plus justes qui soit : « Les vrais écrivains sont androgynes. Je suis une femme dans mon corps et mes préférences sexuelles. Mais en tant qu’écrivain, je peux avoir n’importe quel âge et n’importe quel sexe. Pour moi, l ‘écrivain qui a écrit le plus intimement du point de vue d’une femme, c’est Joyce, dans le soliloque de Molly Bloom. ». Elle a évidemment tout compris : les vrais écrivains sont ceux qui refusent toutes les assignations de sexe, de genre (y compris de genre littéraire), toutes les convocations idéologiques, non pas forcément dans leur vie, mais au moment même où ils écrivent. C’est pour ça, en général qu’on les déteste, qu’on les fusille, qu’on les embastille, qu’on les estrapade. On invoque pour les martyriser ou les silencier des prétextes politiques, souvent, ou moraux, parfois : Brasillach est fusillé parce que c’est un salaud qui balance des enfants juifs  – ce qui est vrai – et Flaubert  est condamné par le procureur Pinard parce qu’il est obscène – ce qui est faux. Mais à la limite, quelle importance ! La vraie raison est ailleurs.

Les grands écrivains ne s’y trompent pas  : ce que toute une société ne leur pardonne pas, c’est cette possibilité d’identités multiples, vécues plus intensément que personne ne les vivra jamais. Ne pas comprendre autrement, par exemple, le « Madame Bovary, c’est moi ! » de Flaubert ou Céline dans la préface à une réédition du Voyage : « Vous me direz : mais c’est pas le Voyage ! Vos crimes là que vous en crevez, c’est rien à faire ! c’est votre malédiction vous-même ! votre Bagatelles ! vos ignominies pataquès ! votre scélératesse imageuse, bouffonneuse ! La justice vous arquinque ? Zigoto ! Ah mille grâces ! mille grâces ! (…) C’est pour le Voyage qu’on me cherche ! Sous la hache, je l’hurle ! c’est le compte entre moi et « Eux » ! au tout profond… pas racontable… On est en pétard de Mystique ! Quelle histoire ! » Ça rend fou, ce dernier espace d’une liberté totale, et ça rendra de plus en plus fou à une époque de quadrillage généralisé accru, de vie unidimensionnelle obligatoire, d’évasion dépressive dans le virtuel. L’écrivain, lui, sans rien demander à personne devient comme disait Apollinaire « l’enchanteur qui sait varier ses métamorphoses ». Et pire que tout, il le devient sans avoir besoin de machines compliquées dans un monde où l’on ne révère plus que la technique et dans la solitude alors qu’il faut désormais appartenir à une tribu et surtout rester joignable, au garde-à-vous de toutes les sollicitations familiales, professionnelles, amoureuses. Lire Nadine Gordimer, donc, ne serait-ce que pour la remercier de ce salutaire rappel et surtout parce qu’un écrivain qui a compris ça ne peut-être qu’un grand écrivain.

*Photo : ANDERSEN ULF/SIPA. SIPAUSA30064289_000003. 

On ne peut pas gouverner sans dire la vérité

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bayrou merkel ue allemagne

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Causeur : La société française est bloquée en haut mais on peut la débloquer en bas : c’est ce que vous avez déclaré en substance au lendemain des élections municipales. Pourquoi y a-t-il blocage au sommet alors même que notre histoire et nos institutions confèrent une puissance considérable au pouvoir central ? 

François Bayrou: Cette puissance est impuissante. Pendant deux ans, François Hollande et le Parti socialiste ont été majoritaires à tous les étages, de l’Elysée aux municipalités. Et quelle est leur capacité d’action ? Nulle. Vous connaissez ces rêves ou plutôt ces cauchemars dans lesquels on court de toutes ses forces sans jamais avancer. Le pouvoir, depuis des années, est dans la même situation. Il proclame, il affirme mais il ne peut agir.

Et que signifierait « agir » en l’occurrence ?

Que la décision politique ait des conséquences directes et rapides dans la vie réelle. C’est cela qui n’existe plus. Notre société s’est laissée engluer dans la complexification croissante des administrations, des centres de décision et des normes multiples. Si vous ajoutez l’impatience due à la médiatisation en continu, vous obtenez une situation dans laquelle les commandes reliant l’État central à la société réelle ne répondent plus. Si vous y ajoutez les déclarations purement démagogiques tenues au moment des élections, les citoyens ont non seulement l’impression, mais la certitude que le pouvoir politique est mensonger en ce qu’il n’est ni du vrai, ni du réel.

Vous avez parlé de médiatisation. L’impotence du pouvoir tient-elle à sa soumission au pouvoir médiatique ?[access capability= »lire_inedits »]

Ne soyons pas comme ceux qui, au XVIème siècle, s’inquiétaient parce que la diffusion de l’imprimerie allait priver les clercs de leur privilège d’autorité. La médiatisation, c’est un fait acquis ! L’existence du cadre médiatique est une chose aussi indiscutable que la pression atmosphérique. Mais il n’y a aucune obligation de soumission. Aucune. On peut s’affranchir des bornes et des convenances. Cela m’est arrivé, souvent, et on n’en meurt pas. Non, le nœud du problème est institutionnel. Deux partis concentrent à eux seuls la totalité du pouvoir. Et l’élection présidentielle, c’est tout ou rien. Donc, il faut gagner, quel que soit le prix à payer. L’idée destructrice que la fin justifie les moyens est fille de nos institutions !

Mais peut-être voulons nous qu’on nous embobine. François Hollande n’aurait peut-être pas été élu s’il avait dit: « Écoutez, le chômage ne va pas s’inverser dans les premières années, vous allez en baver. »

Lorsque Jean Peyrelevade m’a rejoint, il a déclaré : « Je ne sais pas si on peut être élu en disant la vérité, mais je sais qu’on ne peut pas gouverner sans l’avoir dite. » C’est exactement ce que je pense. Dans les moments décisifs de l’histoire, il revient aux peuples d’accoucher eux-mêmes de leur destin. C’est l’heure de vérité, qui revient deux ou trois fois par siècle. Nous sommes à l’un de ces rendez-vous.

Oui, et en mai 1958, « prendre son destin en main » a consisté à faire appel à un homme devenu providentiel par la grâce d’un mensonge – « Je vous ai compris ! »

Historiquement, cette phrase n’a été prononcée qu’après le retour de de Gaulle. Il demeure, c’est vrai, qu’a été créée là une blessure profonde pour une partie de la société française. Peut-être, la situation était-elle à ce point inextricable qu’il n’y avait aucun autre moyen de sortir de l’impasse…Aujourd’hui, ce n’est pas le cas.

Vous vous voyez en De Gaulle ?

Ne me croyez pas mégalo ! On a moins besoin de génie que de bon sens et d’esprit pratique. De Gaulle, comme Napoléon -le Napoléon de la paix, pas celui de la guerre-, leur mérite historique tient à ce qu’ils ne s’enferment pas dans l’abstraction. J’ai beaucoup d’admiration pour Napoléon. Il est venu à Pau vingt-quatre heures, peut-être même un peu moins, et il a dit : « Là, on va construire une église, ici un théâtre, là-bas on va percer un boulevard. » Et puis il est parti. Et les bâtiments existent toujours ! De même, quand il bâtit le système administratif, ou le code civil, il le fait en pensant le concret. Et c’est cela qui force l’admiration. Nos « élites » d’aujourd’hui sont des esprits certes brillants mais totalement abstraits. Ce qui nous manque, ce sont des architectes qui sachent aussi mettre la main à la pâte.

Mais ces élites sont les héritiers de ce système administratif napoléonien dont la pérennité devrait pallier, au moins partiellement, les défaillances de l’exécutif.

 C’est cela qui s’est perdu. Le premier réflexe de l’administration, aujourd’hui, n’est pas de trouver des solutions pratiques. L’État est devenu autobloquant. Et c’est pourquoi je demande une réflexion sur la formation des cadres de l’État. Je plaide pour un recrutement des hauts fonctionnaires plus tard dans leur vie, avec d’autres expériences que la seule expérience d’un concours réussi à vingt ans. Comme l’armée le fait avec l’école de guerre. Cela évitera de surcroît que l’ENA, école d’administration publique, ne devienne en fait une école de sélection pour les cadres dirigeants du privé !

Le scrutin majoritaire a précisément été choisi pour conjurer l’immobilisme de la IVè en garantissant à l’exécutif, en même temps qu’une majorité, des capacités d’agir. Il semble que cela ne marche pas. Mais cela marcherait-il mieux avec le scrutin proportionnel que vous appelez de vos vœux ?

Il faut changer notre loi électorale pour obtenir une Assemblée légitime ! Aujourd’hui les deux partis gouvernementaux, avec leurs satellites, trustent 95 % de la représentation, alors que leurs deux scores additionnés n’ont pas atteint 35 % au scrutin européen. Si l’on n’introduit pas une part de représentation proportionnelle, comme en Allemagne, en Espagne ou en Italie, au moins une part, pour que tous les courants qui pèsent en France puissent s’exprimer au Parlement, il n’y a plus de légitimité de la représentation. Et c’est le seul moyen de voir naître des majorités trans-partisanes. Il faudra aussi montrer que les sacrifices sont partagés en s’attaquant aux privilèges qui ne sont plus de saison. À quoi sert-il d’avoir 600 députés, 350 sénateurs, un Conseil économique et social, tout cela très coûteux, inaudible et s’épuisant en discussions stériles ?

Même avec la meilleure administration du monde, le pouvoir exécutif ne serait-il pas entravé par les prérogatives de l’Union européenne ?

Je demande que l’on ne confonde pas le projet européen avec sa forme institutionnelle actuelle. Le projet européen est purement et simplement vital. Les institutions peuvent et sans doute doivent être changées. Après tout, nous sommes nombreux à critiquer sévèrement les institutions françaises, pourtant personne ne soutient qu’il faut sortir de la France !

Mais nous parlons bien de l’Europe telle qu’elle existe, pas de l’idée idéale de l’Europe…Quoi qu’il en soit, puisque votre singularité est peut-être d’être à la fois « souverainiste » et européen, comment devraient, selon vous, s’articuler les deux niveaux ?  Quelle place pour les nations dans le « projet européen » ?

Personne ne peut être plus Français que je le suis par vocation, par choix, par histoire, par amour de notre langue et de notre littérature. Mais les nations solitaires ne peuvent plus changer le cours de l’Histoire. L’Europe, c’est une famille de nations au sein d’une même civilisation. Dans le Béarn traditionnel, la coutume du « voisinage », le « vesiatje », un ensemble de droits et de devoirs très codifiés, de solidarités concrètes qu’on se doit entre voisins, est la forme la plus importante de la vie en commun. Ce devrait être aussi le cas de la solidarité entre pays européens. Nous ne sommes plus, Français, Allemands, Italiens, Espagnols, Belges, des étrangers les uns pour les autres. Nous appartenons à la même famille européenne.

Pardon, mais on peut se sentir plus proche d’un Américain que d’un Polonais…

Individuellement oui, bien sûr ! D’une Chinoise ou d’un Brésilien aussi ! Mais comme nation, ce n’est pas la même chose ! Regardez ce qu’ont fait les Polonais dans les années 1980 – de Solidarnosc à Jean-Paul II : ils ont été dans un moment crucial de l’histoire ceux qui défendaient nos valeurs sur notre sol ! Vous n’êtes pas américains, vous êtes européens.

Peut-être, mais admettez, de votre côté, que la politique actuelle de l’Union n’incite guère à aimer l’Europe.

Dans sa forme politique actuelle, l’Europe est totalement insatisfaisante parce qu’elle est illisible. À l’origine de cette insuffisance, il y eut une nécessité historique : au lendemain de la Seconde guerre mondiale, proposer aux Français un projet de communauté avec les Allemands, c’était purement et simplement impossible : les peuples qui venaient de vivre une atroce guerre de trente ans les uns contre les autres, ne l’auraient jamais accepté. Jean Monnet a résolu le problème en travaillant le plus possible à l’abri des opinions.

Autrement dit, il a menti aux peuples pour faire progresser une idée qu’il pensait bonne pour eux. N’avez-vous pas dit que le mensonge détruisait la politique ?

Il ne s’agissait nullement d’un mensonge. Monnet avait l’assentiment des gouvernements nationaux légitime. Des traités de plein exercice étaient signés et ratifiés. Mais l’essentiel du travail ne se faisait pas sous le feu des projecteurs. Les dirigeants nationaux étaient contents de la méthode, car elle leur garantissait que nul ne leur disputerait la vedette politique. La méthode n’est plus valide dès l’instant qu’on doit trancher de débats essentiels dont dépend le destin des peuples. Résultat, l’absence totale de débats transparents prive les décisions européennes de légitimité ! Or ce n’est pas une fatalité. Si, en 2003, juste avant le déclenchement de la guerre en Irak, le débat entre Jacques Chirac, légitimement opposé au conflit, et Blair, Barroso, et Berlusconi, favorables à l’intervention, avait été public et télévisé, vous auriez vu des manifestations à Rome et à Madrid pour soutenir la position de Chirac. L’opinion publique européenne aurait été créée. On gagnerait beaucoup à avoir une Europe enfin politique débattant en public. Dans le cadre actuel, diplomatique et donc opaque, je ne suis même pas capable de savoir quelles sont les positions défendues par François Hollande et Angela Merkel au sein des institutions européennes ![/access]

à suivre…

*Photo: Hannah