Petites bouchées froides

Petites bouchées froides

cioran delon fossey jaccard

Vendredi 11 juillet 2014-13 ramadan 1435

Roland Jaccard m’écrit : « Je trouve ce Journal excellent à une réserve près : trop de foot. La dramaturgie de ce sport (que j’ai pratiqué à Lausanne dans l’équipe des juniors) se démode vite et surtout s’oublie. En revanche, tes réflexions sur Blanchot et Cioran resteront. Tes échanges assez vifs avec qui tu sais donnent plus de piquant à ton texte que les buts marqués par telle ou telle équipe. » Voilà qui me revigore et qui donne du sens à ce que je fais, même si l’écriture en soi est la principale source de satisfaction.

4h 35. Un mot de Deleuze à Mascolo — le mot « secret » — à propos, justement, de ce qui nous manque et de ce dont hier j’ai déploré l’absence, la mémoire, puisque Mascolo a écrit un superbe livre, Autour d’un effort de mémoire, pour répondre à une lettre que lui a adressée Robert Antelme en juin 1945, après son retour du camp de Dachau. Ainsi, à partir d’un sentiment lié ou dû à une lecture, peut-être né d’elle, du moins suscité par elle, Deleuze emploie le mot « secret », pour, non pas remuer le couteau dans une plaie encore béante, mais s’interroger, encore et toujours, sur sa propre pensée, sur son aptitude à penser, sur la manière dont on peut penser la pensée, en général, mais aussi et peut-être précisément à partir de cette question posée après coup par Deleuze : « Comment l’ami, sans rien perdre de sa singularité, peut-il s’inscrire comme condition de la pensée ? » (Deux régimes de fous, p. 310) — Question à laquelle répondent ces mots de Hölderlin cité par Mascolo dans la traduction de Blanchot : « La vie de l’esprit entre amis, la pensée qui se forme dans l’échange de parole, par écrit ou de vive voix, sont nécessaires à ceux qui cherchent. Hors cela, nous sommes pour nous-mêmes sans pensée. »

5h 25. Je peux désormais me livrer heureux à Morphée.

15h 10. Je me suis réveillé pour regarder Des chiffres et des lettres.

Reçu plusieurs courriers électroniques. Trois nouvelles, dont deux bonnes et une littéralement dramatique. Commençons par celle-ci : Sid’Ahmed [Gasmi][1. Professeur des Universités à la retraite, Ahmed Gasmi est traductologue et comparatiste. Auteur de travaux universitaires et de traductions, il a publié fin 2009, aux éditions Rouge Inside (Lyon, France), une version française du roman de l’Égyptien Sabri Moussa, Fasâd al-amkina, sous le titre de Les Semeurs de corruption.], mon professeur, ami et mentor (si j’ose dire), m’annonce qu’on a diagnostiqué chez lui les symptômes de la maladie de Parkinson. C’est d’autant plus triste que cet homme, qui est si indépendant, si lucide, si entier, risque de se trouver dans un besoin certain d’assistance. Sommes-nous à ce point victimes de nous-mêmes, de nos codes sociaux, de nos origines ? Sid’Ahmed, qui a fêté en mars dernier son soixante-dixième anniversaire, a toujours refusé le mariage et par là même la procréation, même s’il a aidé tant d’autres personnes dans le besoin d’élever moralement et matériellement leurs enfants. Je l’ai appelé pour lui témoigner mon amour et profond attachement. Je compte aller le voir à Sousse mardi prochain. Nous prendrons des bains de mer, nous discuterons et essayerons de barrer la route à la maladie par l’intelligence et l’amour.

Daoud B. me dit que ses supérieurs (sûrement Élisabeth Lévy) sont d’accord pour une publication de mon journal — ce journal — en feuilleton dans Causeur. Je lui ai sans trop tarder envoyé le texte pour qu’il juge sur pièces. J’espère que ces pages intéresseront la Rédaction, car c’est de cela qu’il s’agit : cela doit rentrer dans la ligne éditoriale. Et tout le reste est littérature !

Ma grande amie Hanen A., qui a consacré fin juin dernier un très bel article à Casuistique de l’égoïsme sur le site de La Plume francophone, m’a adressé sept questions en vue d’un entretien, à paraître sur le même portail. Les questions sont belles, pertinentes et par conséquent exigeantes, ce qui va me demander du boulot. Mais ce sera un pur moment de plaisir…

Lu par hasard un poème de l’aède syrien Omar Abou Richa (1910-1990). Le poème est de facture classique, composé de distiques rimés, mais le thème est extrêmement moderne, à savoir la remise en question de l’ignorance et de l’arrogance arabes, notamment ce vers que je traduis ainsi :

لا يُلام الذئبُ في عدوانه                 إن يكُ الراعي عدوَّ الغنم ِ

Le loup ne peut être blâmé d’être glouton

Si le berger est l’ennemi des moutons

Sorti en famille, précisément avec mon épouse, Salma, sa petite sœur, Amina alias Minou, qui est professeur de théâtre dans un collège au Kef, et la princesse Alma. Sur la corniche de Hammamet. Des vendeurs ambulants dont les capitaux respectifs ne dépassent pas les 50 dinars tunisiens. Je m’arrête pour acheter deux bâtons de maïs grillé, question de faire goûter cela à Miss Alma. Sur les trois qui en proposent, je choisis celui qui vient d’allumer son petit brasier. À peine a-t-il commencé à griller les bâtons que deux policiers sont arrivés. L’un en uniforme et l’autre en civil. Sans presque rien dire, ils ont embarqué le sac contenant les bâtons de maïs et le policier en uniforme (deux étoiles sur les épaules), dit d’une voix ferme : « Éteins et rejoins-nous ! », comme si personne n’était là… Le comble, c’est que seul ce vendeur-là a été visé et pas la dizaine d’autres. Pourquoi donc ? Allez savoir, c’est le règne de l’arbitraire. J’avoue que je les ai suivis machinalement et discuté avec eux après avoir, non seulement décliné mon identité, mais encore présenté ma carte d’identité nationale. Sans doute ma fonction d’enseignant universitaire a-t-elle joué en ma faveur, mais mes mots ont déplu… Il ne s’agit plus de plaire, il faut défaire l’arbitraire.

Samedi 12 juillet 2014-14 ramadan 1435

4h 15. J’ai répondu aux questions de Hanen. Elle semble être satisfaite de notre entretien qu’elle a décidé d’intituler, d’après une phrase puisée dans ma toute première réponse : « J’ai toujours considéré la langue française comme une amante ».

M.-D. S. ne m’a pas répondu depuis son départ précipité la semaine dernière. Est-ce la rupture ? J’espère que cela ne sera pas le cas. Ça serait vraiment bête. Je vais tout de suite lui envoyer ces pages avec ces derniers mots écrits. Advienne que pourra ! Car s’il est insensible à ma sincérité, à mon amitié, à ma fraternité, je serai amené à croire qu’il n’est point d’espoir ni d’amitié ni quoi que ce soit de possible dans ce pays. Je n’exagère pas. Qu’un oiseau que l’on croit rare s’avère être un autre coucou, alors…

… Alors j’ai cherché, trouvé et visionné Adieu l’ami, avec Alain Delon et Charles Bronson. Un régal. Quelques répliques ont vite pris place dans ma mémoire, comme celle-ci où, Dominique Austerlitz alias « Waterloo », interprétée par Brigitte Fossey, voulant empêcher Dino Barran (Alain Delon) de partir, lui dit : « N’y allons pas, je t’en supplie, n’y allons pas ! On partira loin, n’importe où… Je sais faire cuire les spaghettis, je te laisserai finir les cigares de papa, je t’aime, je t’aime, je passerai mes examens, je lirai Proust, je te parlerai à la troisième personne, j’apprendrai à bien faire l’amour… Mais je t’en supplie, n’y allons pas ! » Ou encore cette phrase dans la bouche de Delon à l’adresse de l’inspecteur Meloutis (Bernard Fresson) : « Tu m’avais dit jusqu’à minuit. Tu sais comment on appelle quelqu’un qui ne tient pas sa parole ? — Un danseur ! »

Mais ce bref dialogue entre les deux protagonistes est des plus beaux que je connaisse, lequel a lieu au comptoir d’un bistrot autour d’une bouteille de rouge et de deux canons :

— Dino Barran (Alain Delon) : T’as une parole ?

— Franz Popp (Charles Bronson) : Non !

— Alors, donne-la-moi !

21h 17. Petite finale déjà pliée entre le Brésil et les Pays-Bas, vu que ceux-ci mènent déjà par deux buts à zéro. Le Brésil vit un innommable cauchemar.

Courrier électronique de Daoud dans lequel il m’annonce qu’il compte publier le journal en feuilleton à partir de lundi. Je suis aux anges. Première réaction : j’annonce la bonne nouvelle à Roland grâce à qui tout cela a lieu. De même, j’écris à la demande de Daoud un petit texte en guise d’introduction, afin que les lecteurs de Causeur et tous ceux qui daigneront m’accueillir dans leur amitié ne se sentent pas dépaysés ou en terre inconnue.


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est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages. Poète, prosateur, essayiste, traducteur et chroniqueur littéraire, il enseigne la langue, la civilisation et la littérature françaises à l’École Normale Supérieure de Tunis.

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