Quand on s’appelle hiver qu’on est guitariste de blues, albinos presque nègre, mourir en été et en Suisse de surcroît, c’est ballot… L’idole de mon adolescence rock, il partageait le podium avec d’autres guitar heroes : Jimmy Page, Ted Nugent, Ritchie Blackmore, mais lui il  avait un truc en plus, une tronche, un voix rauque presque gueularde et ce doigté quasi mécanique… Le 17 juillet, jour funeste, Johnny Winter mourut. Un coup derrière la cravate, moi qui en vieillissant ne pleure plus qu’à l’évocation de la Shoah, à l’écoute des vieilles chansons d’une  infinie tristesse qu’écoutait ma grand-mère Golda en pleurant, ressassant son grand fils mort là-bas à Pitchipoï; eh bien j’ai pleuré. Non pas sur mon adolescence, l’adolescence est la pire période de la vie, quoi qu’en dise Paul Nizan.

J’ai suivi, de loin c’est vrai, la carrière de ce presque nègre devenu aveugle, qui, ces dernières années arrivait sur scène dans les bras de son batteur comme un bébé de 40 kilos tout mouillé, osseux et tatoué sous son chapeau texan, ses longs cheveux blancs filasse et un éternel sourire vague aux lèvres. Puis, assis sur une chaise, on lui donnait son étrange guitare et Johnny tricotait, répétant les mêmes histoires depuis cinquante ans comme le blues lui-même et c’est pour cela qu’il est éternel le blues… À chaque passage de la légende encore vivante dans ma région élargie, (et bientôt accouplée à de parfaits étrangers comme ces fabricants de vins à bulles), je me jurais d’aller le voir et de l’entendre avant qu’il ne soit trop tard, ça y est il est trop tard j’ai loupé le rendez-vous, je le retrouverai sans doute au paradis s’il existe, qui sait?…

Il n’a sans doute rien inventé, ni révolutionné la guitare, n’est pas Wes Montgomery qui veut, et d’ailleurs nulle ne fut jamais son intention, il côtoya the Genius himself, un dynamiteur lui, Jimi Hendrix puis flirta avec le hard-rock (« Johnny Winter and live » un disque qui tournait en boucle chez mon pote Bruno avec Deep Purpleà. Il revint aux sources, adouba Muddy Waters, renoua avec la slide guitar, un petit bonhomme de chemin en dehors des modes: un blues maniéré à sa manière avec des phrases types répétées à l’infini comme un mantra, comme un message évident et simple.

Johnny Winter est parti au ciel, les antisémites sont dans les rues et je ne me sens pas très bien tout à coup…

 

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Michel Kessler
est bouquiniste.est bouquiniste.
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