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Petites bouchées froides

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allemagne bresil tunisie

Dimanche 6 juillet 2014- 8 ramadan 1435

Retour à Hammamet. Dans le nouveau cahier noir, réservé à la fois aux ébauches de Tunisité et à ma traduction en cours de J’ai juré sur la victoire du soleil de Mokhtar Loghmani (1952-1977), j’ai entamé mon texte d’hommage à feu Pirotte. J’ai également traduit quelques perles recueillies de la bouche de Boj, à qui j’ai apporté une copie de ma diatribe contre Ramadan, et qui me dit à ce propos : « J’espère que tu seras compris. — Et si ce n’est pas le cas, lui ai-je demandé ? — Qu’ils aillent… ! » Ou encore : « Ça a commencé à lire ! — À lire quoi ? Qui ça ? — Entends, à la mosquée ça a commencé à lire le Coran en attendant l’appel à la prière. Écris pendant que ça lit ! »

Rien à dire, Boj est un trésor !

Moult réactions quant à mon premier texte publié dans Causeur. Pas assez de recul pour en parler ici. J’ai juste eu quelques échanges sur Facebook avec des amis. Seule M. R., que je respectais pour son engagement en faveur de la cause palestinienne, a pris sur mon mur la défense de Tariq Ramadan. Suite à un petit échange, elle a commencé par m’effacer de sa liste d’amis. N’étant pas couard, je lui ai adressé un message pour lui dire qu’elle a tort et que cela ne se fait pas. Sa réponse est des plus absurdes. J’en déduis que, franco-allemande d’un certain âge, son engouement pour la Palestine a un autre nom, un nom dissimulé… C’est tout bonnement d’antisémitisme qu’il s’agit. Je le lui ai donc exprimé et elle m’a bloqué définitivement. Bon débarras, me dis-je, parce que cette personne qui a écrit les mots « Je suis fière de toi mon fils » à la lecture du poème qui suit, est une menteuse dangereuse :

L’enfant lui est libre ou disons-le libéré

Nul n’en sait rien ni de ses parents ni des siens

L’on dit que la mort les a bien secourus

L’on dit que l’enfant a refusé de mourir

L’on dit qu’il n’a pas daigné porter son étoile

Jaune de Juif rouge de communiste vivant

Malgré les couleurs de l’opprobre de la haine

Car en ce monde peuplé de fous tous les sages

Sont poètes tous les poètes oui des Juifs

Car en ce monde tous les rebelles sont poètes

[à lire PWET et pas PO-ET-TE pour cause

de joli de viril de pur alexandrin]

— Juif ou Palestinien tels Celan et Darwich

Me revient à l’instant une phrase de L’Antéchrist où, une fois de plus, j’abonde dans le sens de Nietzsche qui écrit : « Un antisémite ne devient nullement plus respectable du fait qu’il ment au nom d’un principe. » (§55)

Lundi 7 juillet 2014-9 ramadan 1435 

À Tunis. Deux beaux entretiens : l’un avec Rosa de l’Institut Français de Tunisie, l’autre avec le poète Moncef Mezghanni qui part la semaine prochaine à Lodève pour prendre part au Festival de poésie. À cette occasion paraît ma traduction d’un choix significatif de son œuvre poétique, sous le titre de Le merle de la ville captive, aux éditions Fédérop.

Cela fait longtemps que je devais voir Rosa et m’entretenir avec elle au sujet de mes différentes activités. Il vaut mieux tard que jamais, la rencontre ayant été très chaleureuse, positive, sans incompréhensions, sans zones d’ombre et surtout sans cette afféterie que Rosa semble détester autant que moi. Nous avons donc fait le tour de tous les sujets qui nous préoccupent tous les deux. Nous nous sommes quittés avec la promesse de faire un saut à Sousse, ville qu’elle n’a visité que deux fois, mais dont elle garde un bien vivant souvenir. Il y a de quoi, lui dis-je, Sousse étant différent de Tunis et des autres grandes villes du pays, car Sousse est propre, lumineux et travailleur. Elle le pense aussi. Ce n’est sûrement pas du « régionalisme » de ma part. (Allez-y, vous qui en doutez et vous me donnerez raison !)

C’est le festival des invitations pour la Professeure qui, après les festivités pour l’Indépendance Day, décline l’invitation à la réception du 14 juillet : « seule l’ambassade de france exige sur ses cartons d’invitation adressés aux “indigènes” comme moi une tenue correcte. C’est pour ça que je n’y vais jamais et je réponds par correction que je n’ai pas de tenue correcte. [sic] » Oui, la fatuité de cette dame est des plus insupportables. Ce qui est sûr, c’est qu’elle vise un poste. Spécialiste des médias, elle pense qu’elle peut y arriver via Facebook et les réseaux sociaux. Sans doute cet appât s’avérera-t-il efficace avec un certain nombre de personnes, mais de là à en faire une stratégie de campagne, franchement, j’en doute fort.

Reçu de sérieuses menaces de mort d’un Marocain vivant à Lyon, qui a une tête de brebis capable à tout instant de se transformer en hydre de Lerne ! Tout est dans les yeux troubles, agressifs, menaçants, vindicatifs. Je ne me suis pas tu. Je lui ai non seulement répondu violemment, mais encore j’ai tout divulgué sur Facebook. Il faut mettre à nu ces apprentis assassins, leurs paroles et leur violence étant des plus dangereuses. De ce fait, ce qu’Amina Sboui, la Femen tunisienne affirme vécu hier au cœur de Paris, Place de Clichy, est des plus alarmants : elle aurait été prise à parti par cinq salafistes et tondue… Oui, on lui aurait tondu les cheveux et les sourcils. Un message des plus significatifs car il n’est pas sans rappeler ce qui s’est passé au lendemain de la dernière Grande guerre.

Mardi 8 juillet 2014-10 ramadan 1435

Bien dormi. Je m’attendais à me réveiller malade, la climatisation du café où je me suis entretenu hier avec Si Moncef m’ayant semblé déréglée. Hélas, la clim’ est l’un de mes pires ennemis… D’ailleurs, l’une des raisons pour lesquelles j’ai pris la décision d’arrêter de fumer est les deux bronchites dont j’ai été victime en mai et juin 2013. Là, je sens et sais que je vais mieux depuis que j’ai mis fin à cet atroce concubinage !

17h45. Convaincu de la victoire de l’Allemagne ce soir contre le Brésil. Je ne sais pas trop pourquoi, même si la Mannschaft me semble objectivement supérieure à son homologue brésilienne qui se voit privée des services de son buteur et star Neymar, ainsi que de son capitaine Thiago Silva. Mais le ballon est rond et vivement le spectacle à venir.

À la plage avec Alma. L’eau est parfaite, limpide, lacrymale, suis-je tenté de dire ! Mais l’air est frais à la sortie. D’où les « bedda ! bedda ! bedda ! » d’Alma… « Froid ! Froid ! Froid ! »

21h12. L’Allemagne vient d’ouvrir la marque. Le Brésil a bien commencé le match, mais la Mannschaft ne se laisse pas impressionner, encore moins intimider. Les Brésiliens vont galérer car les Allemands vont miser sur des contre-attaques chirurgicales qui leur permettront de doubler, voire de tripler la marque. À suivre…

21h22. Deuxième but allemand inscrit par Klose. Je l’avais bien dit. Passons… Pas de sixième étoile pour le Brésil.

21h24. Troisième but allemand avec en perspective une possible quatrième coupe du monde. Non, non, non et un quatrième par Kroos et un cinquième par Khedira à la 29e. C’est terrible, c’est un massacre…

Beaucoup de messages de soutien suite aux menaces reçues. Certains sont empreints d’une chaleur et d’un degré de conviction émouvants. Mais, sous un pseudonyme aussi hideux que ridicule, Polémon de Otio, l’écrivain et philosophe Frédéric Schiffter — dont je n’ai rien lu mais que je tenais en estime du fait de sa très grande camaraderie avec Clément Rosset, l’ami Jaccard, feu Michel Polac —, n’arrête pas de minimiser les mots employés par les assassins en herbe et jusqu’à leurs menaces. Mélangeant cynisme et nihilisme, Schiffter rejette tout d’un revers de main, rien ne trouvant grâce à ses yeux, lui qui, comme tout l’indique, cherche toujours à avoir le dernier mot. Avant que cela ne se gâté entre nous, et dès que Roland m’a dévoilé sa véritable identité, je lui ai adressé un message dimanche pour lui demander de m’adresser quelques-uns de ses livres en vue d’un entretien. Telle a été sa réponse : « Nos livres ne valent pas les vôtres. Vous êtes du côté de l’éveil et de la proposition, nous du côté du doute et de l’impasse. » Je sais que nous sommes inconciliables, mais je lui écris ce message qui restera lettre morte : « Certes, mais organisons, sous la tente de l’amitié, un échange entre nos mondes antagoniques ! »

22h35. L’Allemagne mène par 7 buts à zéro. Une humiliation inouïe ! La gueule de bois des Brésiliens au schnaps allemand aura des conséquences mondiales. Peut-être cela pétera-t-il au Brésil et une Révolution, une vraie, suivra-t-elle…

Après des parties de Des chiffres et des lettres sur Internet, je vais plonger dans une nouvelle acquisition qui a l’air passionnante, Deux régimes de fous Textes et entretiens 1975-1995, de Gilles Deleuze.

*Photo : Francois Xavier Marit/AP/SIPA. AP21594618_000066. 

De Gaulle, reviens, nous sommes devenus fous!

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degaulle barbes gaza

1. Je regrette l’époque où la France avait encore une diplomatie qui lui aurait permis de faire s’asseoir Israël, le Hamas, l’Autorité Palestinienne, les USA et un ou deux pays arabes autour d’une même table dans une de nos grandes demeures de la République, légèrement excentrée, qui sont souvent des châteaux, histoire de donner sa chance à un processus de paix. À Rambouillet, à Champs-sur-Marne ou à Marly-le-Roy. Les accords de Marly-le-Roy, ça aurait quand même eu quelque chose d’un peu mois mortifère que cet été de tous les dangers. Mais la France, depuis son alignement méthodique sur l’Europe, elle-même alignée sur les USA, depuis Sarkozy l’Américain et Hollande l’homme qui voulait aller bombarder Damas tout seul,  n’a plus de « politique arabe » comme on disait, avant… Aucune voix originale, c’est à dire héritée du gaullisme, à faire entendre en ces jours qui sentent la poudre et le sang. Mais ça va faire plus de dix ans, ça, de toute façon. Au moins depuis le discours de Villepin à l’ONU

2. Je regrette que l’on ne pense pas plus, au hasard et dans le désordre, aux communistes israéliens, aux gays ou aux ivrognes gazaouis, aux féministes palestiniennes, aux manifestants pacifistes de Tel-Aviv, bref aux derniers civils, à ceux qui- consciemment ou non – refusent d’enfiler un treillis mental. Il faudrait leur dire qu’on les aime, ces bisounours admirables.

3. Je regrette l’époque où un président, un Premier ministre  et un ministre de l’Intérieur n’interdisaient pas des manifestations dans un mélange de lâcheté et de cynisme, de machiavélisme à la petite semaine et de trouille devant un communautarisme qui n’a rien d’irréversible pour peu qu’on donne à tous l’impression de vivre dans le même pays, aussi bien sur le plan des valeurs que sur le plan économique. Faire passer une manifestation « propalestinienne » par Barbès et Château-Rouge… Autant que les CRS fournissent directement les cocktails Molotov aux manifestants.

4. Je regrette que la gauche de la gauche, comme on dit, ayant fait du Palestinien la figure ultime du damné de la terre alors qu’il n’en est qu’une parmi tant d’autres, accepte de manifester en compagnie de femmes voilées, voire de barbus abrutis qui comparent nazis et israéliens. La religion, opium du peuple, soupir de la créature accablée par le malheur, ça ne vous dit rien les gars ? Il n’est tout de même pas si compliqué de manifester pour « La paix, maintenant », de critiquer la violence de la riposte de  Tsahal sans pour autant frayer avec la lie antisémite qui commence à prospérer dans les banlieues où quelques salopards religieux aident toute une jeunesse à se tromper de colère.

5.  Je regrette qu’un Premier ministre comme Valls, alors que la France aurait plus que jamais besoin de se voir un peu plus belle qu’elle n’est, pour tenir le choc contre cette importation sauvage du conflit israélo-palestinien, en rajoute dans l’automutilation repentante lors du discours sur le 72ème anniversaire de la Rafle du Vel d’Hiv avec un retentissant : « Oui, la France était à Vichy ».  Eh bien non, la France n’était pas à Vichy, monsieur Valls, la France n’est pas comptables des crapuleries d’une collaboration avec le nazisme dans sa grande lutte contre le « complot judéobolchévique » Oh, et puis quelqu’un expliquerait ça beaucoup mieux que moi à Valls, quelqu’un qui a écrit : « Le 17 juin 1940 disparaissait à Bordeaux le dernier gouvernement régulier de la France. L’équipe mixte du défaitisme et de la trahison s’emparait du pouvoir dans un pronunciamento de panique. Une clique de politiciens tarés, d’affairistes sans honneur, de fonctionnaires arrivistes et de mauvais généraux se ruait à l’usurpation en même temps qu’à la servitude. Un vieillard de 84 ans, triste enveloppe d’une gloire passée, était hissé sur le pavois de la défaite pour endosser la capitulation et tromper le peuple stupéfait. » C’est  de Charles de Gaulle. C’est le discours prononcé pour le premier anniversaire de la France Libre, le 18 Juin 1941. Il manque, là, De Gaulle. Vraiment.

*Photo :  LICHTFELD EREZ/SIPA. 00688822_000009. 

Commentaire à chaud après l’émeute antisémite de Sarcelles

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Jusqu’à présent, nous n’avions vu agir que des tueurs individuels. Quand nous apprenions que des individus de chez nous allaient mener une guerre sainte, c’était ailleurs.

En ce mois de juillet 2014, pour la première fois, des agressions islamistes ont eu lieu en groupes organisés. Les synagogues et les Juifs ne resteront pas longtemps les seules cibles de l’islamisme radical en France. La preuve est déjà sous les yeux du monde : les chrétiens de Mossoul, en Irak, sont menacés de mort s’ils ne se soumettent pas à l’Islam le plus primitif.

Notre problème est le soutien latent de la part de leur milieu dont ces ennemis de l’intérieur bénéficient. Aussi réduit que soit leur pourcentage dans la population d’origine arabo-musulmane, on sait que ces terroristes s’y sentent comme des poissons dans l’eau.

La mère du soldat français assassiné par Mohamed Merah en a fait l’expérience, en parlant avec les jeunes des cités, et personne n’a pu la contredire et la rassurer.

La société française est à un carrefour. Ou elle s’accoutume à ces violences anti-juives, et laisse monter un climat de guerre sainte menée contre elle, sur son sol, par la frange la plus agressive d’une partie de sa population, ou elle répond sans inhibition pour se défendre, par la répression et en faisant ce qu’elle peut pour intégrer sa composante d’origine arabe et musulmane  aux principes et aux valeurs démocratiques de son pays d’accueil.

Le choix doit lui être proposé sans bœuf sur la langue.

La terreur islamiste est un problème mondial, et elle peut prendre pied dans les États démocratiques d’Europe à forte composante musulmane.

Le défi est d’y répondre avec la même force et la même détermination qu’envers une agression extérieure.

C’est un défi nouveau : ni les fascistes des années trente, ni les terroristes d’extrême gauche des années 70 ne provenaient d’une partie aussi nombreuse de la population. La répression sans faiblesse de l’État contre les Brigades rouges en Italie, contre la Fraction armée rouge en Allemagne fédérale, ou contre les autonomes en France, ne prenait pas à rebrousse-poil une part importante des peuples concernés.

Si les musulmans démocrates s’engagent, enfin, dans cette guerre contre leurs rejetons terroristes, tout le monde s’en sortira gagnant. Il y va de l’avenir de la France, et de l’avenir des musulmans de France.

Les responsables politiques devront être jugés sur leur détermination.

Dès maintenant, on peut au moins dire : « Chapeau à Hollande, et chapeau VaIls ».

 

Christophe Guilluy : «60 % d’exclus»

christophe guilluy regions

Causeur. Du projet gaulliste de régionalisation en 1969 à la réforme territoriale de François Hollande en passant par les lois Deferre de 1982, quel bilan tirez-vous des quatre décennies de décentralisation ?

Christophe Guilluy. La question des institutions – nationales ou locales – est si souvent l’objet de récupérations politiques qu’elle ne permet pas de débats de fond. Le dernier projet de réforme territoriale est arrivé juste après les européennes, comme si le redécoupage de la France en grandes régions allait répondre aux difficultés sociales et culturelles du pays. Cette opération de diversion n’a pas de sens ! Malgré quarante ans de décentralisation, la distance entre les citoyens et les institutions, entre le peuple et les élites est restée la même, car on ne fait que substituer un jacobinisme régional à un jacobinisme étatique.

L’application de la réforme Hollande-Valls ne permettrait-elle pas, cependant, de réduire les inégalités entre les territoires, qui renforcent ce sentiment d’éloignement ?

Bien au contraire !  La réforme Valls structure la France autour des grandes métropoles (Paris, Lyon, Bordeaux, Toulouse, etc.) et des grandes régions, dirigées par les cadors de la politique française, aux dépens des territoires les plus fragiles socialement et économiquement. Les zones  économiquement les plus fortes seront mieux dotées en pouvoir politique que les territoires de la « France périphérique », des espaces ruraux, des petites villes et de certaines villes moyennes : avec l’élimination des départements, c’est la France des invisibles qui va être éliminée au niveau institutionnel ! La logique aurait voulu au contraire qu’on renforce cette France oubliée pour réduire sa fragilité économique et sociale.

Les départements et les conseils généraux sont-ils vraiment indispensables ?

Oui, et ils le sont d’autant plus là où la question sociale prend de l’importance.[access capability= »lire_inedits »] Il n’y a qu’à observer la carte de l’abstention, parfaitement calquée sur la France périphérique. Sur ces territoires délaissés, les départements sont pratiquement les seules institutions qui tiennent encore debout : ils constituent la seule visibilité institutionnelle et politique de certaines populations. Aujourd’hui encore, on écoute un président de Conseil général. Qui s’intéressera à ce que dira un président d’intercommunalité ! Ce n’est donc pas un hasard si les élites ironisent sur l’attachement de beaucoup de gens à des institutions désuètes : elles aimeraient bien voir disparaître et les gens et les institutions !

En attendant, cette réforme n’en redistribue pas moins les cartes du jeu politique. Aussi suscite-t-elle un débat qui est moins une bataille droite/gauche qu’un affrontement entre métropoles riches et France périphérique, notamment celles des départements ruraux…

Exactement. Le discours des élus socialistes des départements ruraux avec lesquels je travaille se situe aux antipodes des positions du PS parisien. Ils savent que le modèle métropolitain mondialisé qui est celui de la réforme Valls ne s’applique pas à leurs territoires. Il est absurde de croire que des territoires comme le fin fond de la Nièvre vont irriguer les grandes métropoles en main-d’œuvre. Lorsque les élus locaux réfléchissent au maillage économique de leurs territoires, à la différence de l’Élysée et de Matignon, ils partent du bas, des territoires et des populations,  et non pas des besoins des métropoles. Le contre-modèle qu’ils essaient d’inventer s’inspire de la réalité économique et sociale sur le terrain. La guerre politique entre la France d’en haut et la France d’en bas a déjà commencé. Je ne sais pas quelle forme elle prendra,  ni quel mouvement la portera, mais elle traverse les grands partis. Dans les territoires périphériques, la radicalité monte très fortement.

Le mouvement des Bonnets rouges est-il symptomatique de cette radicalité croissante ?

C’est un bon exemple. Le mouvement des Bonnets rouges n’est pas parti des grandes villes de l’ouest, comme Rennes ou Nantes, mais de la Bretagne intérieure. Sa géographie est parfaitement calquée sur la carte de France des fragilités économiques et traduit une certaine tendance à l’immobilisme résidentiel. Quand vous perdez un emploi en Bretagne intérieure, vous n’avez pas les moyens de vous installer à Rennes ou à Nantes en vendant votre maison. Cette perte de mobilité explique largement la radicalité sociale, notamment chez les jeunes. Avant, en période de crise, les régions touchées par les fermetures d’usine voyaient partir les jeunes vers les grandes villes. C’est de moins en moins vrai aujourd’hui. Les élites sociales bretonnes ont pris ce phénomène en compte et cela a donné les Bonnets rouges.

Cela signifie-t-il que, dans ce conflit entre Paris et la France périphérique, la lutte des classes est dépassée ?

Absolument, puisque le patron et l’ouvrier participent côte à côte à ce mouvement. Tous deux ont compris que la France périphérique, qui rassemble 60% de la population, restait à l’écart du dynamisme des grandes métropoles, ce qui pose un vrai problème d’intégration économique, culturel et identitaire pour les espaces concernés. À Paris, le ministère de la Ville a récemment publié une nouvelle « carte de la pauvreté » qui révèle un début de prise de conscience. L’État semble vouloir en finir avec une politique tournée exclusivement vers les grands ensembles urbains où se concentrent les populations immigrées. Quand on regarde de près les points d’inégalités sur la carte, on retrouve toutes les petites villes où le FN a fait d’excellents résultats. Pour le dire vite, on va peut-être enfin intégrer les « petits Blancs » à la politique de la ville. Mais il faudra attendre pour observer des effets concrets dans la vie des gens.

Les nouvelles fractures françaises n’opposent donc plus l’ouvrier au patron, mais le « petit Blanc » aux immigrés ?

Ce clivage existe mais il ne dit pas tout car l’essentiel, c’est en réalité le degré de mobilité géographique. Le principal clivage oppose aujourd’hui  nomades et sédentaires. Si l’on dessine la carte des mobilités sociales et résidentielles, on distingue une France hyper-mobile −  grosso modo les métropoles dans lesquelles se concentrent cadres et immigrés − et tous les autres espaces qui forment la « France des sédentaires ». Parmi les sédentaires, on trouvera  les membres des élites locales, mais surtout une majorité des catégories populaires. À l’avenir, cette dimension culturelle ne fera que s’accroître, car on migrera de moins en moins. Je crois que la figure du nomade, y compris de l’immigré, va s’effacer en France et dans le monde. Le sédentaire incarnera de plus en plus la réalité anthropologique.

Quelle serait l’échelle institutionnelle pertinente pour répondre à cette re-sédentarisation des Français ?

La question de l’échelle me semble accessoire. Il faut être pragmatique et chercher l’efficacité économique et sociale : une région peut être pertinente dans un contexte et  totalement inopérante dans un autre. Par exemple, cela me paraîtrait assez cohérent que la métropole du Grand Paris corresponde à la région Île-de-France. On a là une métropole à l’échelle de la région. Si Jean-Paul Huchon détenait un vrai pouvoir politique, il rebaptiserait la région Île-de-France « Paris-Métropole ». En revanche, si vous prenez Lyon-Métropole et la région Rhône-Alpes, le problème se pose différemment : c’est un cas typique de région vidée de sa substance économique par une métropole. Dans ce cas précis, mieux vaudrait fusionner le département du Rhône et la métropole lyonnaise puisque celle-ci est à l’échelle du département.

Pour encore plus d’équité entre les territoires, faut-il aller plus loin et en finir avec les grandes métropoles, comme Paris ou Lyon, qui concentrent la richesse ?

Non, ce serait stupide de vouloir se débarrasser de zones qui créent les deux tiers du PIB français ! Paris, Lyon, Toulouse et quelques autres font fonctionner le pays. Renforçons plutôt les métropoles pour en faire des territoires performants à l’échelle mondiale. Dans le même temps, nous devrions essayer d’inventer un modèle politique fort pour les autres territoires qui ne peuvent pas être de simples « annexes » des métropoles, quitte à renforcer les compétences des départements. Il faut renforcer − et non pas supprimer − les institutions existantes pour penser le développement de ces territoires.  Et s’il faut atteindre une masse critique pour peser à l’échelle mondiale, il n’y a qu’à regrouper les 22 régions en une seule qu’on appellera « France » ![/access]

*Photo : Hannah.

Au nom de l’antisionisme…

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barbes gaza sarcelles

Une fois de plus, le conflit israélo-palestinien s’invite dans la politique française. Alors que l’opération terrestre de Tsahal se poursuit à Gaza, les incidents se multiplient dans l’hexagone à l’occasion des manifestations pro-palestiniennes. Au nom de l’antisionisme, on assiège les synagogues sans se contenter de mimer des quenelles mais en faisant le coup de poing.

Les bombardements israéliens à Gaza on fait près de trois cent morts jusqu’à présent, selon les chiffres relayés par les grands médias. L’Etat juif mène une politique qu’il justifie au nom de sa sécurité mais que l’on peut trouver tout simplement suicidaire à long terme, en plus d’être particulièrement coûteuse en vies humaines. On peut aussi pointer du doigt, à l’inverse, les responsabilités du Hamas qui a refusé la proposition égyptienne de cessez-le-feu, démontrant de plus en plus clairement que ses seules possibilités d’existence résident dans la guerre et la poursuite de la guerre.

Mais ce ne sont pas d’Israël et de Gaza dont parlent les manifestations pro-palestiniennes en France, comme celle que les autorités ont vainement tenté d’interdire à Paris ce week-end, mais du climat délétère engendré par un communautarisme obsessionnel que tous les dénis de réel ne sauraient masquer. Au nom de l’antisionisme, samedi, les manifestants pro-palestiniens se sont attaqués à la synagogue de la rue de la Roquette la semaine dernière et ils ont transformé Barbès en champ de bataille en dépit des mises en garde d’un gouvernement dont on ne sait s’il pèche par impuissance, aveuglement ou calcul. Un article du Monde relate les faits avec cet angélisme qui est devenu la marque de fabrique de tous les amis du désastre : « Rémi, 26 ans, est venu en voisin. Sensibilisé à la cause, il se dit un peu perturbé par ces slogans religieux mais précise qu’ils restent minoritaires. A la manifestation de dimanche dernier il dit n’avoir entendu aucune phrase antisémite : «  De toute façon la régulation se fait automatiquement, les gens ne laisseraient pas faire ça. » La présence du NPA dans le cortège le rassure : « Ça agit comme un parapluie politique. Il y a des associations aussi. »

On a vu de quelle manière le « parapluie politique » a servi hier. On voit encore comment la « régulation automatique » a fonctionné ce samedi : un quartier mis à sac et des scènes d’émeutes qui se sont poursuivis jusque tard dans la soirée, l’article ne dit pas si tous les voisins du brave Rémi ont été aussi « sensibilisés » que lui à l’occasion de cette démonstration de force. On a pu voir aussi à Sarcelles s’organiser hier, dans un souci de conciliation sans doute, une manifestation de soutien aux Palestiniens devant la gare de Garges-Sarcelles (Val-d’Oise) et un rassemblement pro-israélien organisé simultanément et au même endroit par la Ligue de défense juive (LDJ). En dépit de l’interdiction des deux manifestations, de nouveaux affrontements n’ont pas manqué de se produire entre forces de l’ordre et manifestants ayant sans doute un peu trop forcé sur la sensibilisation.

Près de trois cent morts depuis le début du bras de fer entre Israël et le Hamas, c’est une tragédie, pas un alibi. C’est pourtant ce à quoi se réduit en France le conflit israélo-palestinien, devenu prétexte, pour la collection d’excités qui ont déferlé à Bastille ou à Barbès, à faire étalage de leur envie d’en découdre avec le pays dans lequel ils vivent, au nom d’une fraternité fantasmée avec un peuple dont ils ignorent tout. La colère des imbéciles envahira le monde, prophétisait le visionnaire Bernanos. Elle a envahi à nouveau les rues de Paris ce samedi. Cette colère-là n’a rien à voir avec Gaza. Elle révèle simplement le malaise profond que le sociologue Paul Yonnet évoquait il y a vingt ans déjà dans un ouvrage[1. Paul Yonnet. Voyage au centre du malaise français. Gallimard. 1990.] qui lui avait valu la vindicte de tous les prophètes autoproclamés de la religion du multikulti. Et les imbéciles en colère crachent aujourd’hui avec joie au visage des imbéciles qui ont institué la culture de la repentance et la condescendance antiraciste en religion d’Etat. Si Stéphane Hessel était encore de ce monde, contemplerait-il encore avec bienveillance ces « indignés » qui basculent aujourd’hui avec ferveur dans le romantisme djhadiste ?

Le plus triste peut-être est que le tiers-mondisme à la sauce 2014, qui se réinvente avec l’obsession antisioniste, ignore toujours avec autant de ferveur le monde qui l’entoure. Il ne s’agit même pas tant de la compassion sélective, qui fait oublier les 270 personnes exécutées en une journée par l’EIIL en Syrie ou les chrétiens d’Irak qui fuient les massacres et les persécutions à Mossoul, que d’aveuglement géopolitique.

Tandis que la politique mondiale ne se lit en France qu’à travers le prisme du conflit israélo-palestinien, un avion de ligne civil avec 298 passagers à son bord est abattu en Ukraine et l’Europe, prise en tenaille entre les angoisses stratégiques américaines et le réveil russe, redécouvre avec un peu d’incrédulité qu’elle possède des frontières. Le violent conflit qui redémarre au Proche-Orient, sans qu’il semble possible d’y trouver une issue, semble cependant focaliser une fois de plus toutes les passions et rejeter les Français dans cette passion de la guerre civile par procuration, cette fois largement aggravée par les tensions ethniques dont les responsables politiques et les grands médias sont forcés de constater la réalité : celle d’une partie de la jeunesse immigrée qui fait sécession et rejette de plus en plus violemment les douces promesses du vivre-ensemble. Entre la montée en puissance du djihadisme français et l’onde de choc provoquée par l’intervention israélienne à Gaza, le réveil est terrible pour une classe politique qui a entretenu par complaisance et stratégie électoraliste les tensions qui se muent peu à peu en conflits ouverts.

La France, éternellement empêtrée dans ses élans universels, quelquefois pour le meilleur et aujourd’hui surtout pour le pire, impuissante ou seulement peu désireuse de réaffirmer et de protéger sa singularité culturelle, ne semble plus capable de se préserver des rancœurs communautaristes qui n’ont d’autre issue que la guerre de tous contre tous.

*Photo :  Thibault Camus/AP/SIPA. AP21599761_0000010. 

Petites bouchées froides

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morsi freres musulmans ramadan

Jeudi 3 juillet 2014-5 ramadan 1435

5h35. Le hasard m’a mis devant ces deux phrases de Kostas Axelos : « Quelque part et quoi qu’il se passe, nous ne cessons d’“être” des étrangers. Sans qu’il y ait une vraie patrie dont nous serions éloignés ou exilés. » (in Réponses énigmatiques, Paris, Minuit, 2005, p. 37-38.)

Ce n’est pas la première fois que je rencontre ce nom, ce nom musical, ce nom qui chante, ce nom qui a bu le soleil jusqu’à l’ivresse au point de s’exiler volontairement à Paris. Kostas Axelos, directeur de la revue Arguments chez Minuit, puis de la collection portant le même nom, a été l’éditeur de quelques-uns de mes penseurs de prédilection, Jaspers, Marcuse, Bataille et Blanchot.

Alma est une séductrice-née. Lorsqu’elle a rencontré M.-D. S., elle a minaudé à coup de larmes et de petits gémissements, enfonçant la tête dans l’épaule de sa maman et refusant de tourner le regard en sa direction. Après la rupture du jeûne, je suis allé la chercher et là, miracle, elle lui a fait des bisous et, pendant un quart d’heure, elle a fait semblant d’être sage comme une image, après quoi, bas les masques, et place aux matouseries !

Travaillé avec M.-D. S. jusqu’à huit heures du matin. Rythme fou fait de sauts, de gambades, de désaccords et d’harmonie… Reprise du travail au réveil, même s’il a dormi moins que moi. Mais, moi, je jeûne ! L’excuse !

Dans les Cahiers de Cioran, je tombe sur cette note : « 3 juillet [1965]. Suicide d’Henry Magnan. Je l’avais vu il y a huit jours. Un être exquis et assommant, comme on n’en trouve que parmi les alcooliques. La boisson rehaussait ses qualités et ses défauts. Au point où il en était, il n’avait pas d’autre issue. »

Je savais que Magnan était le journaliste qui avait découvert Gainsbourg. Qui s’en souvient aujourd’hui ? Beaucoup sûrement, mais pas assez… Cela fait un an aujourd’hui que le Maréchal Sissi et l’armée égyptienne ont débarrassé le pays de ce fléau nommé Morsi. Les frères assassins ont dû gesticuler, mais en vain. C’est tant mieux ainsi, les islamistes n’étant pas dignes de la démocratie, qu’ils utilisent pour arriver au pouvoir et qu’ils abolissent par la suite. Regardez ce qui se passe en Palestine depuis que le Hamas est à la tête du pays… Le peuple palestinien souffre, tandis que les officiels profitent. Le sur-place tue les uns et fait l’affaire des autres. Il faut que ça change, mais comment ?

Vendredi 4 juillet 2014-6 ramadan 1435

J’ignore ce qui s’est passé, à quel moment cela a eu lieu ni comment le dialogue a pris court et s’est transformé en engueulade. Je ne comprends pas. M.-D. S était fatigué et de mauvaise humeur, et moi allergique à un certain nombre de sujets, notamment le moralisme de pacotille que l’on peut tenir, que l’on croit tenir impunément parce qu’on est tout simplement en Tunisie et que l’on pense savoir ce que les autres ignorent, ou parce que l’on se croit plus avisé ou futé ou malin que les autres… Je ne dis pas les choses à mi-mots. Moi-même, je cherche à comprendre, je tâtonne et cela se lit… J’y verrai sûrement plus clair dans les jours à venir.

18h20. C’est la deuxième période du match entre les Bleus et l’Allemagne. Ces derniers mènent par un but à zéro, but marqué à la 12e minute de la première mi-temps. Je ne sens pas cette partie. J’ai comme un mauvais pressentiment.

Pressentiment légitime. Défaite de la France. Je suis triste, si triste que, sans y croire, je note : « À chaque jour suffit sa peine », vu que la journée a mal commencé. P… d’Independance Day ! — Il faut bien, selon la logique ambiante, se rabattre sur quelqu’un et dire que c’est de sa faute…

Lu sur Facebook : « Monsieur l’ambassadeur des USA à Tunis désolée de décliner votre invitation à l’occasion du 4 juillet car je n’ai pas le Coeur à déguster les petits fours de votre buffet payés sur le compte des 3 milliards exigés par votre état en dédommagement des dégâts causés par les salafistes à votre ambassade, ces salafistes créés par votre état qui a fabriqué Oussama ben Laden. Cette somme sera déduite de nos écoles et hôpitaux publics c’est à dire aux pauvres de mon pays. À bon entendeur salut. Pr. S* c* [sic] »

Cela va de soi, les excités et les thuriféraires ont applaudi des deux mains, louant le courage, la dignité et jusqu’à « la virilité féminine » de la dame. Certes… Mais je voudrais placer un bémol : pourquoi Son Excellence a-t-il invité ou fait inviter cette dame, lui qui a le fichier le plus complet du pays en matière de pro et d’antiaméricains ? C’est que la dame était une habituée des festivités de l’Independance Day et si elle a aujourd’hui changé d’avis, ne croyez surtout pas que c’est par calcul, afféterie ou machiavélisme, en vue des élections à venir…

Henri Roorda, que j’ai découvert il y a un an grâce à Ma vie et autres trahisons de l’ami Jaccard, écrit pour mon plus grand plaisir : « C’EST évident : le Grand Mécanicien n’a pas construit ma petite machine intérieure avec beaucoup de soin. Il a oublié d’y mettre le régulateur. Cela explique les mouvements désordonnés de mon âme. Il m’était impossible de ressembler à ces êtres prudents, patients et prévoyants qui dès l’âge de vingt ans font des provisions pour leurs vieux jours. Pour moi, la vie normale c’est la vie joyeuse. L’individu déraisonnable que je suis ne veut pas tenir compte de toutes les données du grand problème. Je n’étais pas fait pour vivre dans un monde où l’on doit consacrer sa jeunesse à la préparation de sa vieillesse. » — Contrairement à cette dame, je ne dirai pas « à bon entendeur salut », mais À MAUVAIS ENTENDEUR, LA GUERRE !

Samedi 5 juillet 2014-7 ramadan 1435

À Hammam-Sousse. Ce qui m’étonne chaque fois que je revois des connaissances ou de vieux amis perdus de vue depuis quelque temps, c’est la chaleur de leur accueil et leur aptitude à avoir de mes nouvelles. C’est drôle et bizarre, mais ils s’intéressent à moi, à ce que je fais dans la vie. Il en est même qui comprennent le fait que j’aie quitté Hammam-Sousse pour Hammamet louant mon « sacrifice » pour que la petite, Alma, profite de ses grands-parents maternels. Par les temps qui courent, tout le monde se méfie des crèches, garderies et jardins d’enfants. Il y a eu des tas d’histoires moches depuis 2011. Cela ne veut pas dire que tout allait bien avant où tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, mais il s’est passé quelque chose d’étrange : une sorte de fracture liée aux événements de décembre 2010-janvier 2011, surtout au départ de Ben Ali et à la démystification de son pouvoir. Même la notion d’État s’est trouvée menacée, notamment depuis que les islamistes et leurs alliés ont pris le pouvoir suite aux élections du 23 octobre 2011, favorisant le clanisme, le tribalisme, la théocratie et une volonté réelle de bédouiniser le pays.

En discutant avec Boj, j’ai tenté cette traduction d’un proverbe local : « Vends la demeure de ton père et du père d’autrui achète la demeure. »  Proverbe qui résume à peu près ma situation et mon départ de Hammam-Sousse pour Hammamet. Un ami, mais je ne me rappelle plus qui, m’a un jour dit : « Tu n’as pas perdu au change, tu as quitté un hammam au singulier pour le pluriel, hammamet ! » Drôle et juste en même temps.

Causeur a publié sur son site Internet ma diatribe contre Tariq Ramadan. C’est l’ami Jaccard qui avait attiré mon attention sur le statut publié par ce barbu en trois pièces. En deux heures, la veille de mon départ pour Hammam-Sousse où je voulais prendre quelques jours de repos en compagnie de Boj, j’ai écrit un texte au vitriol. Je savais que j’allais encourir des reproches et que proposer un tel article à une telle publication pourrait être interprété de diverses manières. Mais j’assume mes responsabilités, parce que je pense fermement ce que j’ai écrit, dont voici la chute : « Sachez-le : les Merah et les Nemmouche tueront encore et toujours tant que les Ramadan ne rendront pas de comptes. Le Professeur Mohamed Talbi l’avait dit à M. Ramadan à Tunis : “Vous êtes un islamiste !” Cela signifie qu’il est un semeur de corruption. Moi, je ne parlerai pas au nom de l’islam contre l’islamisme. Cette cause n’est pas la mienne et je n’y crois pas. Moi, je parlerai au nom de l’Humanité envers et contre le droit-de-l’hommisme, afin de séparer le bon grain de l’ivraie et d’en finir avec l’islamisme et tant d’autres maladies qui doivent être, comme la peste, le choléra et j’en passe, combattues par le glaive et la plume. Il est temps de revenir à Voltaire et aux Lumières. Il est temps d’écraser l’infâme ! »

À ceux qui me taxeront d’islamophobie, je réponds fièrement ceci : « Moi, je sais ce qu’il y a dans mon Coran ! » J’avoue toutefois que je suis un islamismophobe. Nuance…

La Belgique, qui n’a pas démérité, a été battue par l’Argentine par un but à zéro, but marqué à la 7e minute par Gonzalo Higuaín. Messi aurait pu doubler la marque dans le temps additionnel, mais il a buté sur un mur nommé Thibaut Courtois, le portier de l’Atlético de Madrid devant lequel il a galéré la saison passée. La Hollande, quant à elle, n’a pu en venir à bout d’une superbe formation costaricienne qu’aux tirs au but, grâce notamment au gardien de rechange introduit à la 118e minute. Ce dernier a arrêté deux tirs, ce qui montre que les Hollandais en ont dans les chaussettes et dans la tête, vu que c’est un sacré coup risqué. Les demi-finales s’annoncent chaudes : mardi, le Brésil affrontera l’Allemagne, tandis que l’Argentine se mesurera à la Hollande mercredi.

Détail de taille : Neymar est forfait pour la fin du Mondial. Blessé à la fin du match contre la Colombie, victime d’une fracture au niveau de la 3e vertèbre, il ne sera certes pas opéré mais devra porter une ceinture en vue de limiter ses mouvements… La fébrile formation brésilienne devra affronter la très solide Mannschaft sans sa star. Je pense que les Allemands ont plus de chances de succès que les locaux, mais sait-on jamais ? L’absence de Neymar pourrait s’avérer positive et amènerait les Brésiliens à chercher à se surpasser. Tout est possible, et c’est incontestablement le charme et la magie du football.

*Photo : Jonathan Rachad.

Rio répond toujours

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theorie rio lapaque

Comme Julien Gracq, dans La forme d’une ville, recommandait, à propos de Venise, de ne visiter les belles maisons que lorsqu’on y avait des amis, et les cathédrales, uniquement pour y assister à l’office, Sébastien Lapaque, dans sa Théorie de Rio de Janeiro, prévient : «   Il n’y a qu’un seul monument à visiter au Brésil, c’est son peuple ». Et c’est ainsi que démarre une promenade légère dans ce pays qui seul sait allier « culture érudite et culture populaire », où « le visible et l’invisible n’ont jamais été séparés » ; une promenade  qui, pour l’auteur, doit s’entendre au sens philosophique d’un ensemble d’idées organisées et au sens figuré d’un long défilé, d’un interminable cortège.  « Ce sera donc, avertit-il encore une fois, une suite carioca, une bacchanale brésilienne, un carnaval coloré. Mais également un guide pratique, littéraire, historique, sentimental […] ».

En nous invitant à plonger dans l’estomac de Rio comme « Jonas dans celui de la baleine », Sébastien Lapaque nous enjoint à regarder le monde sous un angle qui échappe au tourisme de masse, aux images numérisées, au capitalisme festif. Exit, donc, le guide de poche de Rio distribué à l’aéroport, avec ses dizaines d’icônes jetées sur le plan coloré de la grande ville. Exit les lieux dédiés à l’entertainment avec les kiosques de plages, les rues piétonnes, les marchés de plein air et les centres commerciaux. Place à « la seule grande ville de l’univers où le seul fait même d’exister est un véritable bonheur », comme se plaisait à le répéter Blaise Cendrars qui, à trois reprises, visita le Brésil. Et pour la pénétrer, il n’y a pas mille moyens : « Une ville est un organisme vivant dont on doit effleurer la peau, caresser les veines, toucher les organes vitaux, en s’immisçant à l’intérieur avec toujours plus d’audace ».

Oui, mais plus encore ? Il faut, nous assène un narrateur qui se confond sans aucun doute avec l’auteur, assister à la messe de dix heures à la cathédrale São Sebastião même si l’architecture peut troubler. Il faut embarquer vers l’île de Paquetá, en faire le tour à pied et subitement se soumettre au bonheur : « Le ciel bleu, le soleil, le chant des oiseaux, la quiétude de l’île aux fleurs ». Il faut écumer les botequim, ces gargotes aux murs carrelés qui proposent filé de mango, linguica calabresa, carne de porco, bife milanesa, contra-filé com fritas, le tout sur fond de rediffusions de matchs de football. Il faut s’étonner du nombre de statues « dans tous les quartiers, à tous les coins de rue, dédiées à des hommes et des femmes connus et inconnus » et essayer d’égrener les noms : Miguel Couto, Carvalho de Brito, Abraham Media, Eusébio de Oliveira. Il faut revoir le cabinet de lecture de la Bibliothèque nationale, prendre un bus jusqu’à Buzios pour aller saluer la statue de Brigitte Bardot érigée sur la plage, grimper dans la luxuriante forêt de Tijuca jusqu’au Belvédère chinois, se signer devant le Christ Rédempteur qui surplombe le Corcovado, se promener dans les jardins du Parque Lage, manger une assiette de mocoto, écouter le chorinho ou le sifflement des toucans. Dans tous ces lieux, il faudra encore « Errer, bader, lanterner, balocher, divaguer, dériver  […] Repartir, perdre son chemin, le chercher le retrouver […] Tarder, s’amuser, vagabonder […]  Marcher, circuler, vadrouiller».

Acceptez ces injonctions qui prennent la forme de prières, et la littérature ou l’art vous convoquent : Anatole France  qui fut le premier à avoir parlé d’optimisme à propos du Brésil ; Malraux et son discours à Brasilia sur le rôle de l’art ; Georges Bernanos durant son exil brésilien ; Stefan Zweig qui y trouva la mort ; Jean-Baptiste Debret qui dessina le drapeau du pays ; Blaise Cendras et Fernando Pessoa bien sûr ; et même le jésuite Antônio Viera, héros du droit des indiens qui justifiera pour toujours l’aspect polymorphe de cette ville intrinsèquement insaisissable en disant : « Dieu n’a pas fait le ciel en damier d’étoiles ».

Que reste-t-il, en définitive, à faire ? Lire et relire cette théorie qui ne peut que nous rendre disponible à l’esprit d’un lieu que ni le football, ni la prière, ne savent résumer.

Théorie de Rio de Janeiro, Sébastien Lapaque, Actes Sud.

*Photo : Leo Correa/AP/SIPA. AP21594896_000002. 

Petites bouchées froides

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pirotte ramadan tunisie

 Mardi 1er juillet 2014-3 ramadan 1435

3h55. Jacques Le Rider, dans le dernier numéro d’Alkemie, qui publie un dossier sur « Les mots », cite ces quelques phrases d’Hugo Von Hofmannsthal, lesquelles phrases me laissent perplexe : « Les gens sont las d’entendre parler. Ils ont un profond dégoût des mots. Car les mots se sont interposés devant les choses.  L’ouï-dire a absorbé  l’univers. […] Avec cette fatigue intérieure et la haine inactive à l’égard des mots naquit aussi le grand dégoût des convictions. Car les  convictions des gens ne sont rien  qu’enchaînement fantomatique de mots non sentis. » — C’est à l’image de ce qui se passe chez nous, où les mots ont été dépossédés de toute leur valeur et de tout leur poids à cause des mensonges qu’on leur a collés à la peau et jusqu’à l’étymologie, afin de satisfaire des intérêts des plus vils. Chez nous, les mots « peuple », « révolution », « dignité » doivent être redéfinis de toute urgence si l’on souhaite sauver ce qu’il reste à sauver.

Réveil à 13h10. Je me rends compte que j’ai rêvé de feu Sadok Morjène. Affolé, inquiet, j’appelle Béchir, son petit frère et mon meilleur ami. Comme cela fait deux jours que je ne lui ai pas parlé, il a cherché à me joindre la nuit dernière vers une heure et demie du matin, mais, le téléphone en mode silencieux tant qu’Alma dort, je ne m’en suis rendu compte que le jour point. Béchir, qui aura en octobre prochain 59 ans, souffre de troubles respiratoires et doit arrêter de fumer. L’année dernière, il a en même temps que moi essayé de tenir tête à la cigarette, mais il n’a pu résister qu’une semaine. Décidément, le sevrage est dur, surtout lorsqu’on s’y risque seul, sans suivi médical, sans vraie cure. Maintenant que j’ai arraché la page de ma vie de fumeur, je ne me la raconte pas trop, non seulement parce que je suis conscient de la dureté de la tâche, mais surtout parce que je me sais chanceux d’avoir pu écrire pour y parvenir. Écrire pour ou dans un but précis et y arriver, est incontestablement une chance.

Reçu un pli de mon amie Anna, attachée de presse à La Table Ronde, contenant Autres arpents et Une adolescence en Gueldre de Pirotte. Je l’appelle pour la remercier et lui annoncer quelques bonnes nouvelles concernant ce que nous avons fait et ce que nous envisageons de réaliser autour de l’œuvre de Pirotte. Je compte sérieusement finir ma traduction d’Absent de Bagdad (2007), œuvre aussi essentielle qu’actuelle, notamment avec ce qui se passe aujourd’hui en Iraq, la poésie en prose de Pirotte, le monologue du personnage, baptisé Müslüm, la lutte contre la haine, l’ignorance, le mensonge et les fausses valeurs faisant de ce roman une véritable épopée du XXIe siècle. Partageons ensemble la première page d’Absent de Bagdad, comme certains, Pirotte le premier, savent partager le pain et le vin :

« au début j’avais réussi à écrire quelques mots dans ma langue, ou plutôt les graver du bout de l’ongle sur un carton minuscule que j’avais trouvé dans le noir en tâtonnant, ils ont dit que j’avais écrit le nom d’Allah et que c’était de l’arabe, mais ils se trompaient, il n’y avait ni le nom d’Allah ni aucun mot d’arabe, c’était le prénom de ma fiancée turque, et d’autres mots griffonnés que j’ai oubliés après qu’ils m’eurent enchaîné les mains et les pieds, la main gauche au pied droit, la droite au pied gauche, et qu’ils m’eurent entouré le cou d’une laisse cloutée au moyen de laquelle ils me traînaient dans une galerie souterraine semée de tessons de bouteilles / je dois avoir perdu connaissance à un moment, je veux dire que j’ai fait un effort pour perdre connaissance, ce n’est pas la douleur qui me rendait inconscient, mais la lucidité / c’est un état tellement aigu, tellement inconcevable de lucidité que seuls y résistent les saints ou les prophètes et les martyrs qui en ont une perception exacte et minutieuse, une vision qui dit-on les transfigure / et c’est alors le ciel véritablement qui les pénètre, et moi, soudain, je voyais le ciel s’éclairer au cœur de ce médiocre enfer où j’étais plongé, c’est ainsi que je peux parler de ma lucidité sans prétendre me comparer aux martyrs qui rayonnent d’une foi, d’une certitude autrement prodigieuses que les miennes / mais au plus noir de cette détresse animale à laquelle je me trouvais réduit, une espèce de lumière humaine ou divine insistait avec une douceur tellement inattendue au fond de mon regard aveuglé / il y avait donc l’insistance de ce fragile et tenace filet de lumière comme le rappel ou la promesse d’une vie meilleure à laquelle j’avoue que je n’avais jamais cru sinon dans une enfance lointaine où circulaient des légendes, les nuits d’été, sous les étoiles, quand les bergers veillaient sur le grand silence du plateau / c’est ainsi que ma conscience s’évadait emportée par cette lucidité que ni la vie ni la mort ne pouvaient me ravir, et que ceux qui me torturaient ne connaîtraient jamais »

L’Argentine n’a pu venir à bout de la Suisse qu’à la 118e minute de jeu. But d’Angel Di Maria sur une superbe passe de Lionel Messi. Malgré cette défaite l’équipe helvète n’a pas du tout démérité. Ce soir, à 21h, la Belgique affronte les États-Unis. Le gagnant rencontrera l’Argentine samedi. J’avoue qu’en dépit de mon admiration pour le coach des Américains, Jürgen Klinsmann, dont le jeu a illuminé mon enfance et une partie de ma jeunesse, lui qui avec l’équipe nationale allemande a remporté la Coupe du monde en 1990 et la Coupe d’Europe en 1996, j’ai une préférence nette pour les Belges. C’est que, comme mon ami le poète, traducteur et universitaire Jacques Darras, je peux crier haut et fort : « Moi, j’aime la Belgique ! »

Mercredi 2 juillet 2014-4 ramadan 1435

On me raconte que deux policiers sont allés chercher noise à Elyès qui tient un café sur la plage de Hammam-Sousse, lui reprochant de servir « les Arabes ». Pour eux, seuls « les touristes » ont le droit de consommer au vu et au su de tout le monde, mais les autochtones, s’ils peuvent le faire, doivent néanmoins se mettre à l’abri des regards. N’est-ce pas le comble de l’hypocrisie, pour ne pas dire du fascisme ? C’est, à ma connaissance, la première fois que cela arrive, car même après la « Révolution » et sous « l’occupation nahdhaouie » en 2012 et 2013, personne n’a osé tenter un truc aussi gros. Je crois comprendre qu’il s’agit d’une manœuvre des sympathisants des islamistes au Ministère de l’Intérieur en vue de nous faire croire qu’Ennahdha n’est pas si mal que ça, que c’est pour ainsi dire un moindre mal… Une stratégie vieille comme le monde, qui risque de payer puisque les gens ont la mémoire courte.

Je me souviens d’un superbe passage où Jean Genet évoque « Les femmes de Djebel Hussein », camp palestinien situé au nord de la capitale jordanienne, Amman :

 

« H., vingt-deux ans, m’avait présenté à sa mère à Irbid. C’était l’époque du Ramadan et à peu près midi.

“— C’est un Français, pas seulement un Français, et non plus un chrétien, il ne croit pas en Dieu.”

Elle me regardait en souriant. Ses yeux étaient de plus en plus malicieux.

“ — Alors, puisqu’il ne croit pas en Dieu, il faut lui donner à manger.”

À son fils et à moi, elle prépara un déjeuner.

Elle ne mangea que le soir. » (in L’ennemi déclaré, 2010, p. 84-85.)

— Les mots de Genet sont si éloquents que l’on peut se résigner au silence et admettre qu’ils se passent de commentaire. Oui, mais je dois, nous devons tous, selon le mot d’ordre de Louis-René des Forêts, « dire et redire, redire autant de fois que la redite s’impose, tel est notre devoir qui use le meilleur de nos forces et ne prendra fin qu’avec elles. »

J’ai un peu tourné le dos à Cioran, même si je n’arrête pas de ruminer certaines idées, certains paradoxes, certaines problématiques. Chaque chose en son temps, n’est-ce pas ? Au niveau où j’en suis, je n’ai pas à me sentir pressé.

Les Belges l’ont emporté sur les États-Unis par deux buts à un. Une très belle partie parce que, malgré la domination des Diables rouges, les hommes de Klinsmann se sont montrés menaçants. Menés deux à zéro dès la première période des prolongations, ils ont réduit la marque et failli égaliser. Le football est un art, quand bien même mon copain l’essayiste et traducteur Michel Orcel penserait le contraire, lui qui m’a posté ce commentaire sur Facebook : « L’art du sport, c’est fini. Reste le Sport marchandisé, publicisé, commenté à l’infini, source de revenus effrayants et de prostitutions diverses, effrayante école de mercenariat… » Je n’avais pas cela en tête, mais mutatis mutandis j’aurais pu faire mienne cette merveilleuse phrase de Genet à propos des Palestiniens : « Ils ont le droit pour eux puisque je les aime. »

M.-D. S. est venu me rendre visite à Hammamet. Il me rend également les quelques quinze livres que je lui ai prêtés ces derniers temps. Cela va de Richard Millet (bien évidemment !) à Pirotte, en passant par Guerne et à Alain Chareyre-Mejan dont l’Essai sur la simplicité d’être est un vrai régal : « Seul et en écoutant des ritournelles, parce que la ritournelle est l’ivresse de la musique. Quand la situation demande une lucidité totale (comme celle du soldat Dufour de Léon Bloy) ; quand on a oublié trop longtemps de marier dans la vie — comme fait exactement le vin — “la science, le parfum, la poésie et l’incrédulité” dont parle Balzac dans La peau de chagrin. En juillet, sous les marronniers épatants des poèmes de Jean-Claude Pirotte, et cetera, et cetera. » Cette dernière phrase, inachevée, est à mes yeux une révélation. J’ignore si feu Pirotte connaissait Alain Chareyre-Mejan ou s’il avait lu ce texte, intitulé « Moments où il faut boire du vin », lequel est placé sous l’égide de saint Omar Khayyâm, mais je pense, je sais que Jean-Claude aurait aimé, adoré, jubilé, et cetera, et cetera !

*Photo : ANDERSEN/SIPA. 00317672_000003. 

La meilleure chose à faire à Paris: Disney

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La meilleure chose à faire à Paris ?  Disney. C’est pas moi qui le dis, c’est Anne Hidalgo.

« 1000 petits parisiens qui ne partent pas en vacances ont été invités pour la journée à Disneyland Paris » se vante Anne Hidalgo dans son tweet du jour. Franchement, pas de quoi faire la fière.

Je pensais que le rôle d’un élu était de promouvoir sa commune, pas de célébrer l’immense parc de jeux américain qui se trouve à sa périphérie. Mais peut-être Anne Hidalgo n’a-t-elle pas trouvé d’activités à son goût dans la ville-lumière. À croire que, finalement, les voies sur berges n’ont pas toutes les qualités imaginées. Comment ? Les animations sur les quais ne seraient pas au niveau des embouteillages créés et de la facture encaissée ?

« Il faut une bouffée d’oxygène pour ces jeunes urbains », me répondrez-vous. Certes, mais avec Disneyland, on est loin du compte. La mairie aurait pu prévoir une sortie champêtre, culturelle, quelque chose d’intéressant et de ludique à la fois.

Aller à Provins, en Seine et Marne, par exemple, ville médiévale entourée de champs fleuris.

Aller à Chamarande, dans l’Essonne. Le parc naturel qui entoure le château est ponctué d’ateliers, d’enclos animaliers, de ruisseaux et de rivières à traverser en barque.

Non, ce sera Mickey pour tous, hamburger-frites et musique de dingo. Une expérience dont la maire doit se faire une haute idée puisqu’elle récidive et twitte lors de l’inauguration d’une attraction nommée « Ratatouille » : le nouveau manège « marque bien les liens symboliques entre Paris et Disney ». À l’entendre,  la capitale française sort grandie de cette comparaison. Tout un poème.

Mais au fond, peut-être qu’elle a raison Anne Hidalgo, peut-être que Paris n’en vaut pas la peine. Le patrimoine culturel s’écroule, l’ambiance nocturne se meurt, la vie y est trop chère, devenue plus grise que rose.

Elle a raison, Anne Hidalgo, et il faudrait en parler aux responsables de la ville de Paris.

Petites bouchées froides

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allemagne bresil tunisie

allemagne bresil tunisie

Dimanche 6 juillet 2014- 8 ramadan 1435

Retour à Hammamet. Dans le nouveau cahier noir, réservé à la fois aux ébauches de Tunisité et à ma traduction en cours de J’ai juré sur la victoire du soleil de Mokhtar Loghmani (1952-1977), j’ai entamé mon texte d’hommage à feu Pirotte. J’ai également traduit quelques perles recueillies de la bouche de Boj, à qui j’ai apporté une copie de ma diatribe contre Ramadan, et qui me dit à ce propos : « J’espère que tu seras compris. — Et si ce n’est pas le cas, lui ai-je demandé ? — Qu’ils aillent… ! » Ou encore : « Ça a commencé à lire ! — À lire quoi ? Qui ça ? — Entends, à la mosquée ça a commencé à lire le Coran en attendant l’appel à la prière. Écris pendant que ça lit ! »

Rien à dire, Boj est un trésor !

Moult réactions quant à mon premier texte publié dans Causeur. Pas assez de recul pour en parler ici. J’ai juste eu quelques échanges sur Facebook avec des amis. Seule M. R., que je respectais pour son engagement en faveur de la cause palestinienne, a pris sur mon mur la défense de Tariq Ramadan. Suite à un petit échange, elle a commencé par m’effacer de sa liste d’amis. N’étant pas couard, je lui ai adressé un message pour lui dire qu’elle a tort et que cela ne se fait pas. Sa réponse est des plus absurdes. J’en déduis que, franco-allemande d’un certain âge, son engouement pour la Palestine a un autre nom, un nom dissimulé… C’est tout bonnement d’antisémitisme qu’il s’agit. Je le lui ai donc exprimé et elle m’a bloqué définitivement. Bon débarras, me dis-je, parce que cette personne qui a écrit les mots « Je suis fière de toi mon fils » à la lecture du poème qui suit, est une menteuse dangereuse :

L’enfant lui est libre ou disons-le libéré

Nul n’en sait rien ni de ses parents ni des siens

L’on dit que la mort les a bien secourus

L’on dit que l’enfant a refusé de mourir

L’on dit qu’il n’a pas daigné porter son étoile

Jaune de Juif rouge de communiste vivant

Malgré les couleurs de l’opprobre de la haine

Car en ce monde peuplé de fous tous les sages

Sont poètes tous les poètes oui des Juifs

Car en ce monde tous les rebelles sont poètes

[à lire PWET et pas PO-ET-TE pour cause

de joli de viril de pur alexandrin]

— Juif ou Palestinien tels Celan et Darwich

Me revient à l’instant une phrase de L’Antéchrist où, une fois de plus, j’abonde dans le sens de Nietzsche qui écrit : « Un antisémite ne devient nullement plus respectable du fait qu’il ment au nom d’un principe. » (§55)

Lundi 7 juillet 2014-9 ramadan 1435 

À Tunis. Deux beaux entretiens : l’un avec Rosa de l’Institut Français de Tunisie, l’autre avec le poète Moncef Mezghanni qui part la semaine prochaine à Lodève pour prendre part au Festival de poésie. À cette occasion paraît ma traduction d’un choix significatif de son œuvre poétique, sous le titre de Le merle de la ville captive, aux éditions Fédérop.

Cela fait longtemps que je devais voir Rosa et m’entretenir avec elle au sujet de mes différentes activités. Il vaut mieux tard que jamais, la rencontre ayant été très chaleureuse, positive, sans incompréhensions, sans zones d’ombre et surtout sans cette afféterie que Rosa semble détester autant que moi. Nous avons donc fait le tour de tous les sujets qui nous préoccupent tous les deux. Nous nous sommes quittés avec la promesse de faire un saut à Sousse, ville qu’elle n’a visité que deux fois, mais dont elle garde un bien vivant souvenir. Il y a de quoi, lui dis-je, Sousse étant différent de Tunis et des autres grandes villes du pays, car Sousse est propre, lumineux et travailleur. Elle le pense aussi. Ce n’est sûrement pas du « régionalisme » de ma part. (Allez-y, vous qui en doutez et vous me donnerez raison !)

C’est le festival des invitations pour la Professeure qui, après les festivités pour l’Indépendance Day, décline l’invitation à la réception du 14 juillet : « seule l’ambassade de france exige sur ses cartons d’invitation adressés aux “indigènes” comme moi une tenue correcte. C’est pour ça que je n’y vais jamais et je réponds par correction que je n’ai pas de tenue correcte. [sic] » Oui, la fatuité de cette dame est des plus insupportables. Ce qui est sûr, c’est qu’elle vise un poste. Spécialiste des médias, elle pense qu’elle peut y arriver via Facebook et les réseaux sociaux. Sans doute cet appât s’avérera-t-il efficace avec un certain nombre de personnes, mais de là à en faire une stratégie de campagne, franchement, j’en doute fort.

Reçu de sérieuses menaces de mort d’un Marocain vivant à Lyon, qui a une tête de brebis capable à tout instant de se transformer en hydre de Lerne ! Tout est dans les yeux troubles, agressifs, menaçants, vindicatifs. Je ne me suis pas tu. Je lui ai non seulement répondu violemment, mais encore j’ai tout divulgué sur Facebook. Il faut mettre à nu ces apprentis assassins, leurs paroles et leur violence étant des plus dangereuses. De ce fait, ce qu’Amina Sboui, la Femen tunisienne affirme vécu hier au cœur de Paris, Place de Clichy, est des plus alarmants : elle aurait été prise à parti par cinq salafistes et tondue… Oui, on lui aurait tondu les cheveux et les sourcils. Un message des plus significatifs car il n’est pas sans rappeler ce qui s’est passé au lendemain de la dernière Grande guerre.

Mardi 8 juillet 2014-10 ramadan 1435

Bien dormi. Je m’attendais à me réveiller malade, la climatisation du café où je me suis entretenu hier avec Si Moncef m’ayant semblé déréglée. Hélas, la clim’ est l’un de mes pires ennemis… D’ailleurs, l’une des raisons pour lesquelles j’ai pris la décision d’arrêter de fumer est les deux bronchites dont j’ai été victime en mai et juin 2013. Là, je sens et sais que je vais mieux depuis que j’ai mis fin à cet atroce concubinage !

17h45. Convaincu de la victoire de l’Allemagne ce soir contre le Brésil. Je ne sais pas trop pourquoi, même si la Mannschaft me semble objectivement supérieure à son homologue brésilienne qui se voit privée des services de son buteur et star Neymar, ainsi que de son capitaine Thiago Silva. Mais le ballon est rond et vivement le spectacle à venir.

À la plage avec Alma. L’eau est parfaite, limpide, lacrymale, suis-je tenté de dire ! Mais l’air est frais à la sortie. D’où les « bedda ! bedda ! bedda ! » d’Alma… « Froid ! Froid ! Froid ! »

21h12. L’Allemagne vient d’ouvrir la marque. Le Brésil a bien commencé le match, mais la Mannschaft ne se laisse pas impressionner, encore moins intimider. Les Brésiliens vont galérer car les Allemands vont miser sur des contre-attaques chirurgicales qui leur permettront de doubler, voire de tripler la marque. À suivre…

21h22. Deuxième but allemand inscrit par Klose. Je l’avais bien dit. Passons… Pas de sixième étoile pour le Brésil.

21h24. Troisième but allemand avec en perspective une possible quatrième coupe du monde. Non, non, non et un quatrième par Kroos et un cinquième par Khedira à la 29e. C’est terrible, c’est un massacre…

Beaucoup de messages de soutien suite aux menaces reçues. Certains sont empreints d’une chaleur et d’un degré de conviction émouvants. Mais, sous un pseudonyme aussi hideux que ridicule, Polémon de Otio, l’écrivain et philosophe Frédéric Schiffter — dont je n’ai rien lu mais que je tenais en estime du fait de sa très grande camaraderie avec Clément Rosset, l’ami Jaccard, feu Michel Polac —, n’arrête pas de minimiser les mots employés par les assassins en herbe et jusqu’à leurs menaces. Mélangeant cynisme et nihilisme, Schiffter rejette tout d’un revers de main, rien ne trouvant grâce à ses yeux, lui qui, comme tout l’indique, cherche toujours à avoir le dernier mot. Avant que cela ne se gâté entre nous, et dès que Roland m’a dévoilé sa véritable identité, je lui ai adressé un message dimanche pour lui demander de m’adresser quelques-uns de ses livres en vue d’un entretien. Telle a été sa réponse : « Nos livres ne valent pas les vôtres. Vous êtes du côté de l’éveil et de la proposition, nous du côté du doute et de l’impasse. » Je sais que nous sommes inconciliables, mais je lui écris ce message qui restera lettre morte : « Certes, mais organisons, sous la tente de l’amitié, un échange entre nos mondes antagoniques ! »

22h35. L’Allemagne mène par 7 buts à zéro. Une humiliation inouïe ! La gueule de bois des Brésiliens au schnaps allemand aura des conséquences mondiales. Peut-être cela pétera-t-il au Brésil et une Révolution, une vraie, suivra-t-elle…

Après des parties de Des chiffres et des lettres sur Internet, je vais plonger dans une nouvelle acquisition qui a l’air passionnante, Deux régimes de fous Textes et entretiens 1975-1995, de Gilles Deleuze.

*Photo : Francois Xavier Marit/AP/SIPA. AP21594618_000066. 

De Gaulle, reviens, nous sommes devenus fous!

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degaulle barbes gaza

degaulle barbes gaza

1. Je regrette l’époque où la France avait encore une diplomatie qui lui aurait permis de faire s’asseoir Israël, le Hamas, l’Autorité Palestinienne, les USA et un ou deux pays arabes autour d’une même table dans une de nos grandes demeures de la République, légèrement excentrée, qui sont souvent des châteaux, histoire de donner sa chance à un processus de paix. À Rambouillet, à Champs-sur-Marne ou à Marly-le-Roy. Les accords de Marly-le-Roy, ça aurait quand même eu quelque chose d’un peu mois mortifère que cet été de tous les dangers. Mais la France, depuis son alignement méthodique sur l’Europe, elle-même alignée sur les USA, depuis Sarkozy l’Américain et Hollande l’homme qui voulait aller bombarder Damas tout seul,  n’a plus de « politique arabe » comme on disait, avant… Aucune voix originale, c’est à dire héritée du gaullisme, à faire entendre en ces jours qui sentent la poudre et le sang. Mais ça va faire plus de dix ans, ça, de toute façon. Au moins depuis le discours de Villepin à l’ONU

2. Je regrette que l’on ne pense pas plus, au hasard et dans le désordre, aux communistes israéliens, aux gays ou aux ivrognes gazaouis, aux féministes palestiniennes, aux manifestants pacifistes de Tel-Aviv, bref aux derniers civils, à ceux qui- consciemment ou non – refusent d’enfiler un treillis mental. Il faudrait leur dire qu’on les aime, ces bisounours admirables.

3. Je regrette l’époque où un président, un Premier ministre  et un ministre de l’Intérieur n’interdisaient pas des manifestations dans un mélange de lâcheté et de cynisme, de machiavélisme à la petite semaine et de trouille devant un communautarisme qui n’a rien d’irréversible pour peu qu’on donne à tous l’impression de vivre dans le même pays, aussi bien sur le plan des valeurs que sur le plan économique. Faire passer une manifestation « propalestinienne » par Barbès et Château-Rouge… Autant que les CRS fournissent directement les cocktails Molotov aux manifestants.

4. Je regrette que la gauche de la gauche, comme on dit, ayant fait du Palestinien la figure ultime du damné de la terre alors qu’il n’en est qu’une parmi tant d’autres, accepte de manifester en compagnie de femmes voilées, voire de barbus abrutis qui comparent nazis et israéliens. La religion, opium du peuple, soupir de la créature accablée par le malheur, ça ne vous dit rien les gars ? Il n’est tout de même pas si compliqué de manifester pour « La paix, maintenant », de critiquer la violence de la riposte de  Tsahal sans pour autant frayer avec la lie antisémite qui commence à prospérer dans les banlieues où quelques salopards religieux aident toute une jeunesse à se tromper de colère.

5.  Je regrette qu’un Premier ministre comme Valls, alors que la France aurait plus que jamais besoin de se voir un peu plus belle qu’elle n’est, pour tenir le choc contre cette importation sauvage du conflit israélo-palestinien, en rajoute dans l’automutilation repentante lors du discours sur le 72ème anniversaire de la Rafle du Vel d’Hiv avec un retentissant : « Oui, la France était à Vichy ».  Eh bien non, la France n’était pas à Vichy, monsieur Valls, la France n’est pas comptables des crapuleries d’une collaboration avec le nazisme dans sa grande lutte contre le « complot judéobolchévique » Oh, et puis quelqu’un expliquerait ça beaucoup mieux que moi à Valls, quelqu’un qui a écrit : « Le 17 juin 1940 disparaissait à Bordeaux le dernier gouvernement régulier de la France. L’équipe mixte du défaitisme et de la trahison s’emparait du pouvoir dans un pronunciamento de panique. Une clique de politiciens tarés, d’affairistes sans honneur, de fonctionnaires arrivistes et de mauvais généraux se ruait à l’usurpation en même temps qu’à la servitude. Un vieillard de 84 ans, triste enveloppe d’une gloire passée, était hissé sur le pavois de la défaite pour endosser la capitulation et tromper le peuple stupéfait. » C’est  de Charles de Gaulle. C’est le discours prononcé pour le premier anniversaire de la France Libre, le 18 Juin 1941. Il manque, là, De Gaulle. Vraiment.

*Photo :  LICHTFELD EREZ/SIPA. 00688822_000009. 

Commentaire à chaud après l’émeute antisémite de Sarcelles

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Jusqu’à présent, nous n’avions vu agir que des tueurs individuels. Quand nous apprenions que des individus de chez nous allaient mener une guerre sainte, c’était ailleurs.

En ce mois de juillet 2014, pour la première fois, des agressions islamistes ont eu lieu en groupes organisés. Les synagogues et les Juifs ne resteront pas longtemps les seules cibles de l’islamisme radical en France. La preuve est déjà sous les yeux du monde : les chrétiens de Mossoul, en Irak, sont menacés de mort s’ils ne se soumettent pas à l’Islam le plus primitif.

Notre problème est le soutien latent de la part de leur milieu dont ces ennemis de l’intérieur bénéficient. Aussi réduit que soit leur pourcentage dans la population d’origine arabo-musulmane, on sait que ces terroristes s’y sentent comme des poissons dans l’eau.

La mère du soldat français assassiné par Mohamed Merah en a fait l’expérience, en parlant avec les jeunes des cités, et personne n’a pu la contredire et la rassurer.

La société française est à un carrefour. Ou elle s’accoutume à ces violences anti-juives, et laisse monter un climat de guerre sainte menée contre elle, sur son sol, par la frange la plus agressive d’une partie de sa population, ou elle répond sans inhibition pour se défendre, par la répression et en faisant ce qu’elle peut pour intégrer sa composante d’origine arabe et musulmane  aux principes et aux valeurs démocratiques de son pays d’accueil.

Le choix doit lui être proposé sans bœuf sur la langue.

La terreur islamiste est un problème mondial, et elle peut prendre pied dans les États démocratiques d’Europe à forte composante musulmane.

Le défi est d’y répondre avec la même force et la même détermination qu’envers une agression extérieure.

C’est un défi nouveau : ni les fascistes des années trente, ni les terroristes d’extrême gauche des années 70 ne provenaient d’une partie aussi nombreuse de la population. La répression sans faiblesse de l’État contre les Brigades rouges en Italie, contre la Fraction armée rouge en Allemagne fédérale, ou contre les autonomes en France, ne prenait pas à rebrousse-poil une part importante des peuples concernés.

Si les musulmans démocrates s’engagent, enfin, dans cette guerre contre leurs rejetons terroristes, tout le monde s’en sortira gagnant. Il y va de l’avenir de la France, et de l’avenir des musulmans de France.

Les responsables politiques devront être jugés sur leur détermination.

Dès maintenant, on peut au moins dire : « Chapeau à Hollande, et chapeau VaIls ».

 

Christophe Guilluy : «60 % d’exclus»

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christophe guilluy regions

christophe guilluy regions

Causeur. Du projet gaulliste de régionalisation en 1969 à la réforme territoriale de François Hollande en passant par les lois Deferre de 1982, quel bilan tirez-vous des quatre décennies de décentralisation ?

Christophe Guilluy. La question des institutions – nationales ou locales – est si souvent l’objet de récupérations politiques qu’elle ne permet pas de débats de fond. Le dernier projet de réforme territoriale est arrivé juste après les européennes, comme si le redécoupage de la France en grandes régions allait répondre aux difficultés sociales et culturelles du pays. Cette opération de diversion n’a pas de sens ! Malgré quarante ans de décentralisation, la distance entre les citoyens et les institutions, entre le peuple et les élites est restée la même, car on ne fait que substituer un jacobinisme régional à un jacobinisme étatique.

L’application de la réforme Hollande-Valls ne permettrait-elle pas, cependant, de réduire les inégalités entre les territoires, qui renforcent ce sentiment d’éloignement ?

Bien au contraire !  La réforme Valls structure la France autour des grandes métropoles (Paris, Lyon, Bordeaux, Toulouse, etc.) et des grandes régions, dirigées par les cadors de la politique française, aux dépens des territoires les plus fragiles socialement et économiquement. Les zones  économiquement les plus fortes seront mieux dotées en pouvoir politique que les territoires de la « France périphérique », des espaces ruraux, des petites villes et de certaines villes moyennes : avec l’élimination des départements, c’est la France des invisibles qui va être éliminée au niveau institutionnel ! La logique aurait voulu au contraire qu’on renforce cette France oubliée pour réduire sa fragilité économique et sociale.

Les départements et les conseils généraux sont-ils vraiment indispensables ?

Oui, et ils le sont d’autant plus là où la question sociale prend de l’importance.[access capability= »lire_inedits »] Il n’y a qu’à observer la carte de l’abstention, parfaitement calquée sur la France périphérique. Sur ces territoires délaissés, les départements sont pratiquement les seules institutions qui tiennent encore debout : ils constituent la seule visibilité institutionnelle et politique de certaines populations. Aujourd’hui encore, on écoute un président de Conseil général. Qui s’intéressera à ce que dira un président d’intercommunalité ! Ce n’est donc pas un hasard si les élites ironisent sur l’attachement de beaucoup de gens à des institutions désuètes : elles aimeraient bien voir disparaître et les gens et les institutions !

En attendant, cette réforme n’en redistribue pas moins les cartes du jeu politique. Aussi suscite-t-elle un débat qui est moins une bataille droite/gauche qu’un affrontement entre métropoles riches et France périphérique, notamment celles des départements ruraux…

Exactement. Le discours des élus socialistes des départements ruraux avec lesquels je travaille se situe aux antipodes des positions du PS parisien. Ils savent que le modèle métropolitain mondialisé qui est celui de la réforme Valls ne s’applique pas à leurs territoires. Il est absurde de croire que des territoires comme le fin fond de la Nièvre vont irriguer les grandes métropoles en main-d’œuvre. Lorsque les élus locaux réfléchissent au maillage économique de leurs territoires, à la différence de l’Élysée et de Matignon, ils partent du bas, des territoires et des populations,  et non pas des besoins des métropoles. Le contre-modèle qu’ils essaient d’inventer s’inspire de la réalité économique et sociale sur le terrain. La guerre politique entre la France d’en haut et la France d’en bas a déjà commencé. Je ne sais pas quelle forme elle prendra,  ni quel mouvement la portera, mais elle traverse les grands partis. Dans les territoires périphériques, la radicalité monte très fortement.

Le mouvement des Bonnets rouges est-il symptomatique de cette radicalité croissante ?

C’est un bon exemple. Le mouvement des Bonnets rouges n’est pas parti des grandes villes de l’ouest, comme Rennes ou Nantes, mais de la Bretagne intérieure. Sa géographie est parfaitement calquée sur la carte de France des fragilités économiques et traduit une certaine tendance à l’immobilisme résidentiel. Quand vous perdez un emploi en Bretagne intérieure, vous n’avez pas les moyens de vous installer à Rennes ou à Nantes en vendant votre maison. Cette perte de mobilité explique largement la radicalité sociale, notamment chez les jeunes. Avant, en période de crise, les régions touchées par les fermetures d’usine voyaient partir les jeunes vers les grandes villes. C’est de moins en moins vrai aujourd’hui. Les élites sociales bretonnes ont pris ce phénomène en compte et cela a donné les Bonnets rouges.

Cela signifie-t-il que, dans ce conflit entre Paris et la France périphérique, la lutte des classes est dépassée ?

Absolument, puisque le patron et l’ouvrier participent côte à côte à ce mouvement. Tous deux ont compris que la France périphérique, qui rassemble 60% de la population, restait à l’écart du dynamisme des grandes métropoles, ce qui pose un vrai problème d’intégration économique, culturel et identitaire pour les espaces concernés. À Paris, le ministère de la Ville a récemment publié une nouvelle « carte de la pauvreté » qui révèle un début de prise de conscience. L’État semble vouloir en finir avec une politique tournée exclusivement vers les grands ensembles urbains où se concentrent les populations immigrées. Quand on regarde de près les points d’inégalités sur la carte, on retrouve toutes les petites villes où le FN a fait d’excellents résultats. Pour le dire vite, on va peut-être enfin intégrer les « petits Blancs » à la politique de la ville. Mais il faudra attendre pour observer des effets concrets dans la vie des gens.

Les nouvelles fractures françaises n’opposent donc plus l’ouvrier au patron, mais le « petit Blanc » aux immigrés ?

Ce clivage existe mais il ne dit pas tout car l’essentiel, c’est en réalité le degré de mobilité géographique. Le principal clivage oppose aujourd’hui  nomades et sédentaires. Si l’on dessine la carte des mobilités sociales et résidentielles, on distingue une France hyper-mobile −  grosso modo les métropoles dans lesquelles se concentrent cadres et immigrés − et tous les autres espaces qui forment la « France des sédentaires ». Parmi les sédentaires, on trouvera  les membres des élites locales, mais surtout une majorité des catégories populaires. À l’avenir, cette dimension culturelle ne fera que s’accroître, car on migrera de moins en moins. Je crois que la figure du nomade, y compris de l’immigré, va s’effacer en France et dans le monde. Le sédentaire incarnera de plus en plus la réalité anthropologique.

Quelle serait l’échelle institutionnelle pertinente pour répondre à cette re-sédentarisation des Français ?

La question de l’échelle me semble accessoire. Il faut être pragmatique et chercher l’efficacité économique et sociale : une région peut être pertinente dans un contexte et  totalement inopérante dans un autre. Par exemple, cela me paraîtrait assez cohérent que la métropole du Grand Paris corresponde à la région Île-de-France. On a là une métropole à l’échelle de la région. Si Jean-Paul Huchon détenait un vrai pouvoir politique, il rebaptiserait la région Île-de-France « Paris-Métropole ». En revanche, si vous prenez Lyon-Métropole et la région Rhône-Alpes, le problème se pose différemment : c’est un cas typique de région vidée de sa substance économique par une métropole. Dans ce cas précis, mieux vaudrait fusionner le département du Rhône et la métropole lyonnaise puisque celle-ci est à l’échelle du département.

Pour encore plus d’équité entre les territoires, faut-il aller plus loin et en finir avec les grandes métropoles, comme Paris ou Lyon, qui concentrent la richesse ?

Non, ce serait stupide de vouloir se débarrasser de zones qui créent les deux tiers du PIB français ! Paris, Lyon, Toulouse et quelques autres font fonctionner le pays. Renforçons plutôt les métropoles pour en faire des territoires performants à l’échelle mondiale. Dans le même temps, nous devrions essayer d’inventer un modèle politique fort pour les autres territoires qui ne peuvent pas être de simples « annexes » des métropoles, quitte à renforcer les compétences des départements. Il faut renforcer − et non pas supprimer − les institutions existantes pour penser le développement de ces territoires.  Et s’il faut atteindre une masse critique pour peser à l’échelle mondiale, il n’y a qu’à regrouper les 22 régions en une seule qu’on appellera « France » ![/access]

*Photo : Hannah.

Au nom de l’antisionisme…

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barbes gaza sarcelles

barbes gaza sarcelles

Une fois de plus, le conflit israélo-palestinien s’invite dans la politique française. Alors que l’opération terrestre de Tsahal se poursuit à Gaza, les incidents se multiplient dans l’hexagone à l’occasion des manifestations pro-palestiniennes. Au nom de l’antisionisme, on assiège les synagogues sans se contenter de mimer des quenelles mais en faisant le coup de poing.

Les bombardements israéliens à Gaza on fait près de trois cent morts jusqu’à présent, selon les chiffres relayés par les grands médias. L’Etat juif mène une politique qu’il justifie au nom de sa sécurité mais que l’on peut trouver tout simplement suicidaire à long terme, en plus d’être particulièrement coûteuse en vies humaines. On peut aussi pointer du doigt, à l’inverse, les responsabilités du Hamas qui a refusé la proposition égyptienne de cessez-le-feu, démontrant de plus en plus clairement que ses seules possibilités d’existence résident dans la guerre et la poursuite de la guerre.

Mais ce ne sont pas d’Israël et de Gaza dont parlent les manifestations pro-palestiniennes en France, comme celle que les autorités ont vainement tenté d’interdire à Paris ce week-end, mais du climat délétère engendré par un communautarisme obsessionnel que tous les dénis de réel ne sauraient masquer. Au nom de l’antisionisme, samedi, les manifestants pro-palestiniens se sont attaqués à la synagogue de la rue de la Roquette la semaine dernière et ils ont transformé Barbès en champ de bataille en dépit des mises en garde d’un gouvernement dont on ne sait s’il pèche par impuissance, aveuglement ou calcul. Un article du Monde relate les faits avec cet angélisme qui est devenu la marque de fabrique de tous les amis du désastre : « Rémi, 26 ans, est venu en voisin. Sensibilisé à la cause, il se dit un peu perturbé par ces slogans religieux mais précise qu’ils restent minoritaires. A la manifestation de dimanche dernier il dit n’avoir entendu aucune phrase antisémite : «  De toute façon la régulation se fait automatiquement, les gens ne laisseraient pas faire ça. » La présence du NPA dans le cortège le rassure : « Ça agit comme un parapluie politique. Il y a des associations aussi. »

On a vu de quelle manière le « parapluie politique » a servi hier. On voit encore comment la « régulation automatique » a fonctionné ce samedi : un quartier mis à sac et des scènes d’émeutes qui se sont poursuivis jusque tard dans la soirée, l’article ne dit pas si tous les voisins du brave Rémi ont été aussi « sensibilisés » que lui à l’occasion de cette démonstration de force. On a pu voir aussi à Sarcelles s’organiser hier, dans un souci de conciliation sans doute, une manifestation de soutien aux Palestiniens devant la gare de Garges-Sarcelles (Val-d’Oise) et un rassemblement pro-israélien organisé simultanément et au même endroit par la Ligue de défense juive (LDJ). En dépit de l’interdiction des deux manifestations, de nouveaux affrontements n’ont pas manqué de se produire entre forces de l’ordre et manifestants ayant sans doute un peu trop forcé sur la sensibilisation.

Près de trois cent morts depuis le début du bras de fer entre Israël et le Hamas, c’est une tragédie, pas un alibi. C’est pourtant ce à quoi se réduit en France le conflit israélo-palestinien, devenu prétexte, pour la collection d’excités qui ont déferlé à Bastille ou à Barbès, à faire étalage de leur envie d’en découdre avec le pays dans lequel ils vivent, au nom d’une fraternité fantasmée avec un peuple dont ils ignorent tout. La colère des imbéciles envahira le monde, prophétisait le visionnaire Bernanos. Elle a envahi à nouveau les rues de Paris ce samedi. Cette colère-là n’a rien à voir avec Gaza. Elle révèle simplement le malaise profond que le sociologue Paul Yonnet évoquait il y a vingt ans déjà dans un ouvrage[1. Paul Yonnet. Voyage au centre du malaise français. Gallimard. 1990.] qui lui avait valu la vindicte de tous les prophètes autoproclamés de la religion du multikulti. Et les imbéciles en colère crachent aujourd’hui avec joie au visage des imbéciles qui ont institué la culture de la repentance et la condescendance antiraciste en religion d’Etat. Si Stéphane Hessel était encore de ce monde, contemplerait-il encore avec bienveillance ces « indignés » qui basculent aujourd’hui avec ferveur dans le romantisme djhadiste ?

Le plus triste peut-être est que le tiers-mondisme à la sauce 2014, qui se réinvente avec l’obsession antisioniste, ignore toujours avec autant de ferveur le monde qui l’entoure. Il ne s’agit même pas tant de la compassion sélective, qui fait oublier les 270 personnes exécutées en une journée par l’EIIL en Syrie ou les chrétiens d’Irak qui fuient les massacres et les persécutions à Mossoul, que d’aveuglement géopolitique.

Tandis que la politique mondiale ne se lit en France qu’à travers le prisme du conflit israélo-palestinien, un avion de ligne civil avec 298 passagers à son bord est abattu en Ukraine et l’Europe, prise en tenaille entre les angoisses stratégiques américaines et le réveil russe, redécouvre avec un peu d’incrédulité qu’elle possède des frontières. Le violent conflit qui redémarre au Proche-Orient, sans qu’il semble possible d’y trouver une issue, semble cependant focaliser une fois de plus toutes les passions et rejeter les Français dans cette passion de la guerre civile par procuration, cette fois largement aggravée par les tensions ethniques dont les responsables politiques et les grands médias sont forcés de constater la réalité : celle d’une partie de la jeunesse immigrée qui fait sécession et rejette de plus en plus violemment les douces promesses du vivre-ensemble. Entre la montée en puissance du djihadisme français et l’onde de choc provoquée par l’intervention israélienne à Gaza, le réveil est terrible pour une classe politique qui a entretenu par complaisance et stratégie électoraliste les tensions qui se muent peu à peu en conflits ouverts.

La France, éternellement empêtrée dans ses élans universels, quelquefois pour le meilleur et aujourd’hui surtout pour le pire, impuissante ou seulement peu désireuse de réaffirmer et de protéger sa singularité culturelle, ne semble plus capable de se préserver des rancœurs communautaristes qui n’ont d’autre issue que la guerre de tous contre tous.

*Photo :  Thibault Camus/AP/SIPA. AP21599761_0000010. 

Petites bouchées froides

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morsi freres musulmans ramadan

morsi freres musulmans ramadan

Jeudi 3 juillet 2014-5 ramadan 1435

5h35. Le hasard m’a mis devant ces deux phrases de Kostas Axelos : « Quelque part et quoi qu’il se passe, nous ne cessons d’“être” des étrangers. Sans qu’il y ait une vraie patrie dont nous serions éloignés ou exilés. » (in Réponses énigmatiques, Paris, Minuit, 2005, p. 37-38.)

Ce n’est pas la première fois que je rencontre ce nom, ce nom musical, ce nom qui chante, ce nom qui a bu le soleil jusqu’à l’ivresse au point de s’exiler volontairement à Paris. Kostas Axelos, directeur de la revue Arguments chez Minuit, puis de la collection portant le même nom, a été l’éditeur de quelques-uns de mes penseurs de prédilection, Jaspers, Marcuse, Bataille et Blanchot.

Alma est une séductrice-née. Lorsqu’elle a rencontré M.-D. S., elle a minaudé à coup de larmes et de petits gémissements, enfonçant la tête dans l’épaule de sa maman et refusant de tourner le regard en sa direction. Après la rupture du jeûne, je suis allé la chercher et là, miracle, elle lui a fait des bisous et, pendant un quart d’heure, elle a fait semblant d’être sage comme une image, après quoi, bas les masques, et place aux matouseries !

Travaillé avec M.-D. S. jusqu’à huit heures du matin. Rythme fou fait de sauts, de gambades, de désaccords et d’harmonie… Reprise du travail au réveil, même s’il a dormi moins que moi. Mais, moi, je jeûne ! L’excuse !

Dans les Cahiers de Cioran, je tombe sur cette note : « 3 juillet [1965]. Suicide d’Henry Magnan. Je l’avais vu il y a huit jours. Un être exquis et assommant, comme on n’en trouve que parmi les alcooliques. La boisson rehaussait ses qualités et ses défauts. Au point où il en était, il n’avait pas d’autre issue. »

Je savais que Magnan était le journaliste qui avait découvert Gainsbourg. Qui s’en souvient aujourd’hui ? Beaucoup sûrement, mais pas assez… Cela fait un an aujourd’hui que le Maréchal Sissi et l’armée égyptienne ont débarrassé le pays de ce fléau nommé Morsi. Les frères assassins ont dû gesticuler, mais en vain. C’est tant mieux ainsi, les islamistes n’étant pas dignes de la démocratie, qu’ils utilisent pour arriver au pouvoir et qu’ils abolissent par la suite. Regardez ce qui se passe en Palestine depuis que le Hamas est à la tête du pays… Le peuple palestinien souffre, tandis que les officiels profitent. Le sur-place tue les uns et fait l’affaire des autres. Il faut que ça change, mais comment ?

Vendredi 4 juillet 2014-6 ramadan 1435

J’ignore ce qui s’est passé, à quel moment cela a eu lieu ni comment le dialogue a pris court et s’est transformé en engueulade. Je ne comprends pas. M.-D. S était fatigué et de mauvaise humeur, et moi allergique à un certain nombre de sujets, notamment le moralisme de pacotille que l’on peut tenir, que l’on croit tenir impunément parce qu’on est tout simplement en Tunisie et que l’on pense savoir ce que les autres ignorent, ou parce que l’on se croit plus avisé ou futé ou malin que les autres… Je ne dis pas les choses à mi-mots. Moi-même, je cherche à comprendre, je tâtonne et cela se lit… J’y verrai sûrement plus clair dans les jours à venir.

18h20. C’est la deuxième période du match entre les Bleus et l’Allemagne. Ces derniers mènent par un but à zéro, but marqué à la 12e minute de la première mi-temps. Je ne sens pas cette partie. J’ai comme un mauvais pressentiment.

Pressentiment légitime. Défaite de la France. Je suis triste, si triste que, sans y croire, je note : « À chaque jour suffit sa peine », vu que la journée a mal commencé. P… d’Independance Day ! — Il faut bien, selon la logique ambiante, se rabattre sur quelqu’un et dire que c’est de sa faute…

Lu sur Facebook : « Monsieur l’ambassadeur des USA à Tunis désolée de décliner votre invitation à l’occasion du 4 juillet car je n’ai pas le Coeur à déguster les petits fours de votre buffet payés sur le compte des 3 milliards exigés par votre état en dédommagement des dégâts causés par les salafistes à votre ambassade, ces salafistes créés par votre état qui a fabriqué Oussama ben Laden. Cette somme sera déduite de nos écoles et hôpitaux publics c’est à dire aux pauvres de mon pays. À bon entendeur salut. Pr. S* c* [sic] »

Cela va de soi, les excités et les thuriféraires ont applaudi des deux mains, louant le courage, la dignité et jusqu’à « la virilité féminine » de la dame. Certes… Mais je voudrais placer un bémol : pourquoi Son Excellence a-t-il invité ou fait inviter cette dame, lui qui a le fichier le plus complet du pays en matière de pro et d’antiaméricains ? C’est que la dame était une habituée des festivités de l’Independance Day et si elle a aujourd’hui changé d’avis, ne croyez surtout pas que c’est par calcul, afféterie ou machiavélisme, en vue des élections à venir…

Henri Roorda, que j’ai découvert il y a un an grâce à Ma vie et autres trahisons de l’ami Jaccard, écrit pour mon plus grand plaisir : « C’EST évident : le Grand Mécanicien n’a pas construit ma petite machine intérieure avec beaucoup de soin. Il a oublié d’y mettre le régulateur. Cela explique les mouvements désordonnés de mon âme. Il m’était impossible de ressembler à ces êtres prudents, patients et prévoyants qui dès l’âge de vingt ans font des provisions pour leurs vieux jours. Pour moi, la vie normale c’est la vie joyeuse. L’individu déraisonnable que je suis ne veut pas tenir compte de toutes les données du grand problème. Je n’étais pas fait pour vivre dans un monde où l’on doit consacrer sa jeunesse à la préparation de sa vieillesse. » — Contrairement à cette dame, je ne dirai pas « à bon entendeur salut », mais À MAUVAIS ENTENDEUR, LA GUERRE !

Samedi 5 juillet 2014-7 ramadan 1435

À Hammam-Sousse. Ce qui m’étonne chaque fois que je revois des connaissances ou de vieux amis perdus de vue depuis quelque temps, c’est la chaleur de leur accueil et leur aptitude à avoir de mes nouvelles. C’est drôle et bizarre, mais ils s’intéressent à moi, à ce que je fais dans la vie. Il en est même qui comprennent le fait que j’aie quitté Hammam-Sousse pour Hammamet louant mon « sacrifice » pour que la petite, Alma, profite de ses grands-parents maternels. Par les temps qui courent, tout le monde se méfie des crèches, garderies et jardins d’enfants. Il y a eu des tas d’histoires moches depuis 2011. Cela ne veut pas dire que tout allait bien avant où tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, mais il s’est passé quelque chose d’étrange : une sorte de fracture liée aux événements de décembre 2010-janvier 2011, surtout au départ de Ben Ali et à la démystification de son pouvoir. Même la notion d’État s’est trouvée menacée, notamment depuis que les islamistes et leurs alliés ont pris le pouvoir suite aux élections du 23 octobre 2011, favorisant le clanisme, le tribalisme, la théocratie et une volonté réelle de bédouiniser le pays.

En discutant avec Boj, j’ai tenté cette traduction d’un proverbe local : « Vends la demeure de ton père et du père d’autrui achète la demeure. »  Proverbe qui résume à peu près ma situation et mon départ de Hammam-Sousse pour Hammamet. Un ami, mais je ne me rappelle plus qui, m’a un jour dit : « Tu n’as pas perdu au change, tu as quitté un hammam au singulier pour le pluriel, hammamet ! » Drôle et juste en même temps.

Causeur a publié sur son site Internet ma diatribe contre Tariq Ramadan. C’est l’ami Jaccard qui avait attiré mon attention sur le statut publié par ce barbu en trois pièces. En deux heures, la veille de mon départ pour Hammam-Sousse où je voulais prendre quelques jours de repos en compagnie de Boj, j’ai écrit un texte au vitriol. Je savais que j’allais encourir des reproches et que proposer un tel article à une telle publication pourrait être interprété de diverses manières. Mais j’assume mes responsabilités, parce que je pense fermement ce que j’ai écrit, dont voici la chute : « Sachez-le : les Merah et les Nemmouche tueront encore et toujours tant que les Ramadan ne rendront pas de comptes. Le Professeur Mohamed Talbi l’avait dit à M. Ramadan à Tunis : “Vous êtes un islamiste !” Cela signifie qu’il est un semeur de corruption. Moi, je ne parlerai pas au nom de l’islam contre l’islamisme. Cette cause n’est pas la mienne et je n’y crois pas. Moi, je parlerai au nom de l’Humanité envers et contre le droit-de-l’hommisme, afin de séparer le bon grain de l’ivraie et d’en finir avec l’islamisme et tant d’autres maladies qui doivent être, comme la peste, le choléra et j’en passe, combattues par le glaive et la plume. Il est temps de revenir à Voltaire et aux Lumières. Il est temps d’écraser l’infâme ! »

À ceux qui me taxeront d’islamophobie, je réponds fièrement ceci : « Moi, je sais ce qu’il y a dans mon Coran ! » J’avoue toutefois que je suis un islamismophobe. Nuance…

La Belgique, qui n’a pas démérité, a été battue par l’Argentine par un but à zéro, but marqué à la 7e minute par Gonzalo Higuaín. Messi aurait pu doubler la marque dans le temps additionnel, mais il a buté sur un mur nommé Thibaut Courtois, le portier de l’Atlético de Madrid devant lequel il a galéré la saison passée. La Hollande, quant à elle, n’a pu en venir à bout d’une superbe formation costaricienne qu’aux tirs au but, grâce notamment au gardien de rechange introduit à la 118e minute. Ce dernier a arrêté deux tirs, ce qui montre que les Hollandais en ont dans les chaussettes et dans la tête, vu que c’est un sacré coup risqué. Les demi-finales s’annoncent chaudes : mardi, le Brésil affrontera l’Allemagne, tandis que l’Argentine se mesurera à la Hollande mercredi.

Détail de taille : Neymar est forfait pour la fin du Mondial. Blessé à la fin du match contre la Colombie, victime d’une fracture au niveau de la 3e vertèbre, il ne sera certes pas opéré mais devra porter une ceinture en vue de limiter ses mouvements… La fébrile formation brésilienne devra affronter la très solide Mannschaft sans sa star. Je pense que les Allemands ont plus de chances de succès que les locaux, mais sait-on jamais ? L’absence de Neymar pourrait s’avérer positive et amènerait les Brésiliens à chercher à se surpasser. Tout est possible, et c’est incontestablement le charme et la magie du football.

*Photo : Jonathan Rachad.

Rio répond toujours

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theorie rio lapaque

theorie rio lapaque

Comme Julien Gracq, dans La forme d’une ville, recommandait, à propos de Venise, de ne visiter les belles maisons que lorsqu’on y avait des amis, et les cathédrales, uniquement pour y assister à l’office, Sébastien Lapaque, dans sa Théorie de Rio de Janeiro, prévient : «   Il n’y a qu’un seul monument à visiter au Brésil, c’est son peuple ». Et c’est ainsi que démarre une promenade légère dans ce pays qui seul sait allier « culture érudite et culture populaire », où « le visible et l’invisible n’ont jamais été séparés » ; une promenade  qui, pour l’auteur, doit s’entendre au sens philosophique d’un ensemble d’idées organisées et au sens figuré d’un long défilé, d’un interminable cortège.  « Ce sera donc, avertit-il encore une fois, une suite carioca, une bacchanale brésilienne, un carnaval coloré. Mais également un guide pratique, littéraire, historique, sentimental […] ».

En nous invitant à plonger dans l’estomac de Rio comme « Jonas dans celui de la baleine », Sébastien Lapaque nous enjoint à regarder le monde sous un angle qui échappe au tourisme de masse, aux images numérisées, au capitalisme festif. Exit, donc, le guide de poche de Rio distribué à l’aéroport, avec ses dizaines d’icônes jetées sur le plan coloré de la grande ville. Exit les lieux dédiés à l’entertainment avec les kiosques de plages, les rues piétonnes, les marchés de plein air et les centres commerciaux. Place à « la seule grande ville de l’univers où le seul fait même d’exister est un véritable bonheur », comme se plaisait à le répéter Blaise Cendrars qui, à trois reprises, visita le Brésil. Et pour la pénétrer, il n’y a pas mille moyens : « Une ville est un organisme vivant dont on doit effleurer la peau, caresser les veines, toucher les organes vitaux, en s’immisçant à l’intérieur avec toujours plus d’audace ».

Oui, mais plus encore ? Il faut, nous assène un narrateur qui se confond sans aucun doute avec l’auteur, assister à la messe de dix heures à la cathédrale São Sebastião même si l’architecture peut troubler. Il faut embarquer vers l’île de Paquetá, en faire le tour à pied et subitement se soumettre au bonheur : « Le ciel bleu, le soleil, le chant des oiseaux, la quiétude de l’île aux fleurs ». Il faut écumer les botequim, ces gargotes aux murs carrelés qui proposent filé de mango, linguica calabresa, carne de porco, bife milanesa, contra-filé com fritas, le tout sur fond de rediffusions de matchs de football. Il faut s’étonner du nombre de statues « dans tous les quartiers, à tous les coins de rue, dédiées à des hommes et des femmes connus et inconnus » et essayer d’égrener les noms : Miguel Couto, Carvalho de Brito, Abraham Media, Eusébio de Oliveira. Il faut revoir le cabinet de lecture de la Bibliothèque nationale, prendre un bus jusqu’à Buzios pour aller saluer la statue de Brigitte Bardot érigée sur la plage, grimper dans la luxuriante forêt de Tijuca jusqu’au Belvédère chinois, se signer devant le Christ Rédempteur qui surplombe le Corcovado, se promener dans les jardins du Parque Lage, manger une assiette de mocoto, écouter le chorinho ou le sifflement des toucans. Dans tous ces lieux, il faudra encore « Errer, bader, lanterner, balocher, divaguer, dériver  […] Repartir, perdre son chemin, le chercher le retrouver […] Tarder, s’amuser, vagabonder […]  Marcher, circuler, vadrouiller».

Acceptez ces injonctions qui prennent la forme de prières, et la littérature ou l’art vous convoquent : Anatole France  qui fut le premier à avoir parlé d’optimisme à propos du Brésil ; Malraux et son discours à Brasilia sur le rôle de l’art ; Georges Bernanos durant son exil brésilien ; Stefan Zweig qui y trouva la mort ; Jean-Baptiste Debret qui dessina le drapeau du pays ; Blaise Cendras et Fernando Pessoa bien sûr ; et même le jésuite Antônio Viera, héros du droit des indiens qui justifiera pour toujours l’aspect polymorphe de cette ville intrinsèquement insaisissable en disant : « Dieu n’a pas fait le ciel en damier d’étoiles ».

Que reste-t-il, en définitive, à faire ? Lire et relire cette théorie qui ne peut que nous rendre disponible à l’esprit d’un lieu que ni le football, ni la prière, ne savent résumer.

Théorie de Rio de Janeiro, Sébastien Lapaque, Actes Sud.

*Photo : Leo Correa/AP/SIPA. AP21594896_000002. 

Petites bouchées froides

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pirotte ramadan tunisie

pirotte ramadan tunisie

 Mardi 1er juillet 2014-3 ramadan 1435

3h55. Jacques Le Rider, dans le dernier numéro d’Alkemie, qui publie un dossier sur « Les mots », cite ces quelques phrases d’Hugo Von Hofmannsthal, lesquelles phrases me laissent perplexe : « Les gens sont las d’entendre parler. Ils ont un profond dégoût des mots. Car les mots se sont interposés devant les choses.  L’ouï-dire a absorbé  l’univers. […] Avec cette fatigue intérieure et la haine inactive à l’égard des mots naquit aussi le grand dégoût des convictions. Car les  convictions des gens ne sont rien  qu’enchaînement fantomatique de mots non sentis. » — C’est à l’image de ce qui se passe chez nous, où les mots ont été dépossédés de toute leur valeur et de tout leur poids à cause des mensonges qu’on leur a collés à la peau et jusqu’à l’étymologie, afin de satisfaire des intérêts des plus vils. Chez nous, les mots « peuple », « révolution », « dignité » doivent être redéfinis de toute urgence si l’on souhaite sauver ce qu’il reste à sauver.

Réveil à 13h10. Je me rends compte que j’ai rêvé de feu Sadok Morjène. Affolé, inquiet, j’appelle Béchir, son petit frère et mon meilleur ami. Comme cela fait deux jours que je ne lui ai pas parlé, il a cherché à me joindre la nuit dernière vers une heure et demie du matin, mais, le téléphone en mode silencieux tant qu’Alma dort, je ne m’en suis rendu compte que le jour point. Béchir, qui aura en octobre prochain 59 ans, souffre de troubles respiratoires et doit arrêter de fumer. L’année dernière, il a en même temps que moi essayé de tenir tête à la cigarette, mais il n’a pu résister qu’une semaine. Décidément, le sevrage est dur, surtout lorsqu’on s’y risque seul, sans suivi médical, sans vraie cure. Maintenant que j’ai arraché la page de ma vie de fumeur, je ne me la raconte pas trop, non seulement parce que je suis conscient de la dureté de la tâche, mais surtout parce que je me sais chanceux d’avoir pu écrire pour y parvenir. Écrire pour ou dans un but précis et y arriver, est incontestablement une chance.

Reçu un pli de mon amie Anna, attachée de presse à La Table Ronde, contenant Autres arpents et Une adolescence en Gueldre de Pirotte. Je l’appelle pour la remercier et lui annoncer quelques bonnes nouvelles concernant ce que nous avons fait et ce que nous envisageons de réaliser autour de l’œuvre de Pirotte. Je compte sérieusement finir ma traduction d’Absent de Bagdad (2007), œuvre aussi essentielle qu’actuelle, notamment avec ce qui se passe aujourd’hui en Iraq, la poésie en prose de Pirotte, le monologue du personnage, baptisé Müslüm, la lutte contre la haine, l’ignorance, le mensonge et les fausses valeurs faisant de ce roman une véritable épopée du XXIe siècle. Partageons ensemble la première page d’Absent de Bagdad, comme certains, Pirotte le premier, savent partager le pain et le vin :

« au début j’avais réussi à écrire quelques mots dans ma langue, ou plutôt les graver du bout de l’ongle sur un carton minuscule que j’avais trouvé dans le noir en tâtonnant, ils ont dit que j’avais écrit le nom d’Allah et que c’était de l’arabe, mais ils se trompaient, il n’y avait ni le nom d’Allah ni aucun mot d’arabe, c’était le prénom de ma fiancée turque, et d’autres mots griffonnés que j’ai oubliés après qu’ils m’eurent enchaîné les mains et les pieds, la main gauche au pied droit, la droite au pied gauche, et qu’ils m’eurent entouré le cou d’une laisse cloutée au moyen de laquelle ils me traînaient dans une galerie souterraine semée de tessons de bouteilles / je dois avoir perdu connaissance à un moment, je veux dire que j’ai fait un effort pour perdre connaissance, ce n’est pas la douleur qui me rendait inconscient, mais la lucidité / c’est un état tellement aigu, tellement inconcevable de lucidité que seuls y résistent les saints ou les prophètes et les martyrs qui en ont une perception exacte et minutieuse, une vision qui dit-on les transfigure / et c’est alors le ciel véritablement qui les pénètre, et moi, soudain, je voyais le ciel s’éclairer au cœur de ce médiocre enfer où j’étais plongé, c’est ainsi que je peux parler de ma lucidité sans prétendre me comparer aux martyrs qui rayonnent d’une foi, d’une certitude autrement prodigieuses que les miennes / mais au plus noir de cette détresse animale à laquelle je me trouvais réduit, une espèce de lumière humaine ou divine insistait avec une douceur tellement inattendue au fond de mon regard aveuglé / il y avait donc l’insistance de ce fragile et tenace filet de lumière comme le rappel ou la promesse d’une vie meilleure à laquelle j’avoue que je n’avais jamais cru sinon dans une enfance lointaine où circulaient des légendes, les nuits d’été, sous les étoiles, quand les bergers veillaient sur le grand silence du plateau / c’est ainsi que ma conscience s’évadait emportée par cette lucidité que ni la vie ni la mort ne pouvaient me ravir, et que ceux qui me torturaient ne connaîtraient jamais »

L’Argentine n’a pu venir à bout de la Suisse qu’à la 118e minute de jeu. But d’Angel Di Maria sur une superbe passe de Lionel Messi. Malgré cette défaite l’équipe helvète n’a pas du tout démérité. Ce soir, à 21h, la Belgique affronte les États-Unis. Le gagnant rencontrera l’Argentine samedi. J’avoue qu’en dépit de mon admiration pour le coach des Américains, Jürgen Klinsmann, dont le jeu a illuminé mon enfance et une partie de ma jeunesse, lui qui avec l’équipe nationale allemande a remporté la Coupe du monde en 1990 et la Coupe d’Europe en 1996, j’ai une préférence nette pour les Belges. C’est que, comme mon ami le poète, traducteur et universitaire Jacques Darras, je peux crier haut et fort : « Moi, j’aime la Belgique ! »

Mercredi 2 juillet 2014-4 ramadan 1435

On me raconte que deux policiers sont allés chercher noise à Elyès qui tient un café sur la plage de Hammam-Sousse, lui reprochant de servir « les Arabes ». Pour eux, seuls « les touristes » ont le droit de consommer au vu et au su de tout le monde, mais les autochtones, s’ils peuvent le faire, doivent néanmoins se mettre à l’abri des regards. N’est-ce pas le comble de l’hypocrisie, pour ne pas dire du fascisme ? C’est, à ma connaissance, la première fois que cela arrive, car même après la « Révolution » et sous « l’occupation nahdhaouie » en 2012 et 2013, personne n’a osé tenter un truc aussi gros. Je crois comprendre qu’il s’agit d’une manœuvre des sympathisants des islamistes au Ministère de l’Intérieur en vue de nous faire croire qu’Ennahdha n’est pas si mal que ça, que c’est pour ainsi dire un moindre mal… Une stratégie vieille comme le monde, qui risque de payer puisque les gens ont la mémoire courte.

Je me souviens d’un superbe passage où Jean Genet évoque « Les femmes de Djebel Hussein », camp palestinien situé au nord de la capitale jordanienne, Amman :

 

« H., vingt-deux ans, m’avait présenté à sa mère à Irbid. C’était l’époque du Ramadan et à peu près midi.

“— C’est un Français, pas seulement un Français, et non plus un chrétien, il ne croit pas en Dieu.”

Elle me regardait en souriant. Ses yeux étaient de plus en plus malicieux.

“ — Alors, puisqu’il ne croit pas en Dieu, il faut lui donner à manger.”

À son fils et à moi, elle prépara un déjeuner.

Elle ne mangea que le soir. » (in L’ennemi déclaré, 2010, p. 84-85.)

— Les mots de Genet sont si éloquents que l’on peut se résigner au silence et admettre qu’ils se passent de commentaire. Oui, mais je dois, nous devons tous, selon le mot d’ordre de Louis-René des Forêts, « dire et redire, redire autant de fois que la redite s’impose, tel est notre devoir qui use le meilleur de nos forces et ne prendra fin qu’avec elles. »

J’ai un peu tourné le dos à Cioran, même si je n’arrête pas de ruminer certaines idées, certains paradoxes, certaines problématiques. Chaque chose en son temps, n’est-ce pas ? Au niveau où j’en suis, je n’ai pas à me sentir pressé.

Les Belges l’ont emporté sur les États-Unis par deux buts à un. Une très belle partie parce que, malgré la domination des Diables rouges, les hommes de Klinsmann se sont montrés menaçants. Menés deux à zéro dès la première période des prolongations, ils ont réduit la marque et failli égaliser. Le football est un art, quand bien même mon copain l’essayiste et traducteur Michel Orcel penserait le contraire, lui qui m’a posté ce commentaire sur Facebook : « L’art du sport, c’est fini. Reste le Sport marchandisé, publicisé, commenté à l’infini, source de revenus effrayants et de prostitutions diverses, effrayante école de mercenariat… » Je n’avais pas cela en tête, mais mutatis mutandis j’aurais pu faire mienne cette merveilleuse phrase de Genet à propos des Palestiniens : « Ils ont le droit pour eux puisque je les aime. »

M.-D. S. est venu me rendre visite à Hammamet. Il me rend également les quelques quinze livres que je lui ai prêtés ces derniers temps. Cela va de Richard Millet (bien évidemment !) à Pirotte, en passant par Guerne et à Alain Chareyre-Mejan dont l’Essai sur la simplicité d’être est un vrai régal : « Seul et en écoutant des ritournelles, parce que la ritournelle est l’ivresse de la musique. Quand la situation demande une lucidité totale (comme celle du soldat Dufour de Léon Bloy) ; quand on a oublié trop longtemps de marier dans la vie — comme fait exactement le vin — “la science, le parfum, la poésie et l’incrédulité” dont parle Balzac dans La peau de chagrin. En juillet, sous les marronniers épatants des poèmes de Jean-Claude Pirotte, et cetera, et cetera. » Cette dernière phrase, inachevée, est à mes yeux une révélation. J’ignore si feu Pirotte connaissait Alain Chareyre-Mejan ou s’il avait lu ce texte, intitulé « Moments où il faut boire du vin », lequel est placé sous l’égide de saint Omar Khayyâm, mais je pense, je sais que Jean-Claude aurait aimé, adoré, jubilé, et cetera, et cetera !

*Photo : ANDERSEN/SIPA. 00317672_000003. 

La meilleure chose à faire à Paris: Disney

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La meilleure chose à faire à Paris ?  Disney. C’est pas moi qui le dis, c’est Anne Hidalgo.

« 1000 petits parisiens qui ne partent pas en vacances ont été invités pour la journée à Disneyland Paris » se vante Anne Hidalgo dans son tweet du jour. Franchement, pas de quoi faire la fière.

Je pensais que le rôle d’un élu était de promouvoir sa commune, pas de célébrer l’immense parc de jeux américain qui se trouve à sa périphérie. Mais peut-être Anne Hidalgo n’a-t-elle pas trouvé d’activités à son goût dans la ville-lumière. À croire que, finalement, les voies sur berges n’ont pas toutes les qualités imaginées. Comment ? Les animations sur les quais ne seraient pas au niveau des embouteillages créés et de la facture encaissée ?

« Il faut une bouffée d’oxygène pour ces jeunes urbains », me répondrez-vous. Certes, mais avec Disneyland, on est loin du compte. La mairie aurait pu prévoir une sortie champêtre, culturelle, quelque chose d’intéressant et de ludique à la fois.

Aller à Provins, en Seine et Marne, par exemple, ville médiévale entourée de champs fleuris.

Aller à Chamarande, dans l’Essonne. Le parc naturel qui entoure le château est ponctué d’ateliers, d’enclos animaliers, de ruisseaux et de rivières à traverser en barque.

Non, ce sera Mickey pour tous, hamburger-frites et musique de dingo. Une expérience dont la maire doit se faire une haute idée puisqu’elle récidive et twitte lors de l’inauguration d’une attraction nommée « Ratatouille » : le nouveau manège « marque bien les liens symboliques entre Paris et Disney ». À l’entendre,  la capitale française sort grandie de cette comparaison. Tout un poème.

Mais au fond, peut-être qu’elle a raison Anne Hidalgo, peut-être que Paris n’en vaut pas la peine. Le patrimoine culturel s’écroule, l’ambiance nocturne se meurt, la vie y est trop chère, devenue plus grise que rose.

Elle a raison, Anne Hidalgo, et il faudrait en parler aux responsables de la ville de Paris.