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Nos jolies colonies de vacances

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vacances tourisme ete

On a dénombré, pour l’année 2012, plus d’un milliard de touristes, c’est-à-dire des flux seize fois plus importants que les flux migratoires Sud-Nord et cinq fois plus importants que le nombre total de migrants dans le monde en 2011. Le nombre de touristes a tout simplement été multiplié par 37 de 1950 à 2010. Bien sûr, les flux touristiques restent pendulaires et n’impliquent pas une installation de longue durée dans le pays d’accueil, comme c’est le cas pour les migrations économiques, mais si les touristes ne s’installent pas dans les pays qu’ils visitent, ils peuvent néanmoins en modifier très profondément les us et coutumes, voire toute la structure socio-économique. Tout dépend en réalité, non pas tellement du taux de fréquentation mais du décalage qui s’instaure entre les touristes et les habitants des pays visités. Comme le note  le géographe Mimoun Hillali : « L’influence négative du tourisme est assez importante lorsque le complexe de supériorité véhiculé par le visiteur trouve, malheureusement, un écho fécond dans l’imaginaire local hanté par un soupçon de sentiment d’infériorité. »[1. Mimoun Hillali. Le tourisme international vu du sud. Presses de l’Université du Québec. 2003.] Et avec un milliard de visiteurs en 2011, l’activité touristique se transforme en véritable occupation de territoire…

Les facteurs explicatifs sont connus : le perfectionnement constant des moyens de transport et l’augmentation du pouvoir d’achat au cours des Trente glorieuses pour les pays de l’OCDE ont bien sûr favorisé l’essor phénoménal de l’activité touristique mais il faut ajouter que la dérégulation du trafic aérien et la libéralisation des tarifs, réalisée complètement aux Etats-Unis à partir de 1978, a entraîné une concurrence sauvage et un abaissement des prix favorables aux destinations plus lointaines. À cela s’est ajoutée la multiplication plus récente des compagnies low-cost, capables désormais de proposer des tarifs attractifs sur les circuits internationaux et les longues distances. Même pour une activité aussi dépendante de la conjoncture politique et économique que le tourisme, les attentats du 11 septembre et la crise de 2007 n’ont engendré qu’un ralentissement très relatif. L’activité touristique a pris une telle ampleur qu’elle influe bien plus directement elle-même sur la géopolitique et l’économie mondiale.

Le géographe Jean-Michel Hoerner distingue six ordres de distance, du quartier où l’on réside jusqu’aux destinations distantes de plusieurs dizaines de milliers de kilomètres, et rappelle qu’il y a cinquante ans, les trois quart de la population ne franchissaient pas le quatrième ordre, c’est-à-dire quelques dizaines de kilomètres. Aujourd’hui, plus de la moitié de la population a accès au sixième ordre de distance (les destinations les plus lointaines) et le taux de départ en France avoisine les 80%. Avant, le voyage, c’était l’aventure. Maintenant, on appelle ça du tourisme. La croissance démesurée des moyens techniques a permis de franchir d’un trait de quelques décades tous ces ordres de distances et permettent de projeter un cadre à plus de dix-mille kilomètres de son pavillon de banlieue.

Le problème est que ces flux énormes de touristes envahissent quelquefois des territoires en crise profonde. Même si, à plus d’un titre, le tourisme occidental représente une manne financière, les populations locales sont aussi confrontées au différentiel économique énorme qui sépare le niveau de vie de la classe moyenne d’un pays développé et le leur. Or, le monde est envahi par les classes moyennes qui concentre 60% de la capitalisation boursière et pas moins de 26% de l’épargne mondiale. En ces temps de crise financière, on insiste volontiers sur le gouffre qui séparent les très riches du reste de la population mais pour les ressortissants des pays en développement qui accueillent des masses de plus en plus importantes de touristes, il est finalement bien pire de se trouver confronté au touriste occidental moyen qu’à quelques richissime dilettante dont l’insolente opulence  éblouit ou choque tout autant au nord qu’au sud. « Rien n’est plus injuste, écrit Jean-Michel Hoerner, que de se confronter avec la même classe sociale que la sienne et de comprendre que ce sont souvent des apparences qui créent le maître et le serviteur »[2. Jean-Michel Hoerner. Géopolitique du tourisme. p. 12.] L’attitude adoptée par ces visiteurs ne contribue bien souvent pas à améliorer les relations avec les populations locales :

Les touristes sont, en quelque sorte, des colons d’un nouveau style, dans la mesure où, non seulement l’industrie touristique internationale investit massivement dans les pays du Sud, aux côtés d’ailleurs des professionnels nationaux, mais où le Nord exporte également ses clientèles. Dans ses conditions, le Sud, comme on l’a dit, devient une sorte d’éden pour les touristes du Nord qui considèrent que leurs dépenses exigent le meilleur service possible, voire que les populations visitées sont à leur dévotion, et qu’elles leur seraient même redevables car ils sont des consommateurs qui ont payé.[1]

Le développement récent du « tourisme durable » ou « équitable » et les modes nouveaux de fonctionnement touristique a beau apporter aux yeux de ceux qui les pratiquent une plus-value morale certaine à leur voyage, il n’en reste que des régions entières se voient réduites à de vastes terrains de jeux, de découvertes, de loisirs et de plaisirs qu’ils soient présentés ou pas comme équitables. Le tourisme, durable ou pas, dans un contexte géopolitique marqué par un rejet de ce qui est interprété comme la domination culturelle et économique du nord, a remplacé la guerre au pays de la tyrannie douce. « Le voisin hostile apparaît comme touriste, et le touriste devient une figure du mal. A partir de là, il faut repenser tous les concepts européens du passage entre l’état naturel et l’état civilisé, (c’est-à-dire) le remplacement de la guerre. »[3. Peter Sloterdijk, in Alain Finkielkraut et Peter Sloterdijk. Les battements du monde. Paris. Pauvert/Fayard. 2003.]

C’est à propos des Américains, traumatisés par les événements du 11 septembre que Peter Sloterdijk écrivait ces quelques lignes, mais elles peuvent s’appliquer à ces destinations de plus en plus en vogue que sont devenus, pour le tourisme de masse, depuis une quinzaine d’années, les pays émergents et en développement. A côté des conflits internes et des troubles civils qui ont en partie remplacé les affrontements classiques et à plus grande échelle, le tourisme représente un nouvel exemple de guerre contre laquelle la riposte s’est développée sous la forme des attentats, comme celui de Louxor en 1997, celui de Bali en 2002 ou les plus récents attentats de Marrakech en 2011. Les millions de touristes qui vont visiter chaque année l’Asie, partent attraper des coups de soleil au Moyen-Orient ou vont faire des safaris en Afrique se sont d’ailleurs acclimatés à cette menace constante à laquelle leur intrusion expose leur personne et ils n’ont pas conscience d’être les agents d’une confrontation, non plus seulement touristique mais géopolitique, des cultures. Plus que jamais, le tourisme reste, comme l’écrivait Jean Mistler, « l’industrie qui consiste à transporter des gens qui seraient mieux chez eux dans des endroits qui seraient mieux sans eux. » La multiplication des conflits et les diverses menaces qui pèsent sur eux ne semblent cependant pas décourager les amateurs d’exotisme lointain, voire de tourisme extrême, bien au contraire. Les tour-opérateurs proposent désormais de visiter les favelas de Rio ou de Sao Paulo et le gouvernement a autorisé de guerre lasse il y a quelques années les visites à Pripiat, le village abandonné témoin de la catastrophe de Tchernobyl ou les niveaux de radioactivité peuvent encore être soixante-dix fois plus élevés que le seuil de sécurité. Comme le remarquait l’écrivain et humoriste Sam Ewing, « Les touristes veulent toujours aller là où il n’y en a pas. » La nature humaine profite toujours autant à l’industrie touristique.

 

Petits luxes, humour et fulgurances

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jean jacques schuhl obsessions

La première fois que nous avons lu des nouvelles de Jean-Jacques Schuhl, c’était dans Vanity Fair, avec des illustrations de Pierre Le-Tan, et dans Lui. On n’est pas prêt d’oublier ce numéro de Lui. Il y avait Schuhl au sommaire et, en couverture, Kate Moss shootée par Terry Richardson dans une pose inspirée d’Aslan, qui venait de mourir.
On n’a pas oublié notre lecture des textes de Schuhl. Leur charme était entêtant. On a pensé au regretté Frédéric Berthet. Nous avons relu plusieurs fois chaque nouvelle : « Un dernier amour d’Andy Warhol », « Une robe de chambre postmoderne » et, notre préférée, « La cravache ». On y croisait des filles anglaises au teint pâle, Fred Hugues, le fantôme de Valérie Solanas et une femme en dessous chics et à quatre pattes qui annonçait : « Je suis un cheval. »

Obsessions est ainsi venu s’ajouter à notre bibliothèque schuhlienne, à côté de Rose Poussière, Télex n°1, Ingrid Caven – prix Goncourt 2000 – et Entrée des fantômes.
Nous y avons retrouvé les nouvelles déjà lues, des textes parus dans Libération et des inédits. À chaque fois, de minuscules changements avaient été opérés entre ce que nous connaissions et ce qui avait été imprimé. La Schuhl’s touch est là : le souci du détail. Le détail, il le trouve dans les pages des journaux, dans des photos découpées, dans des poèmes oubliés. Le nom d’une rue, la couleur d’une veste ou la grande bouche rouge de Paloma Picasso, par exemple. Son affaire, c’est le temps perdu. Il le remonte à sa guise, ciselant la légèreté de chaque phrase. Quand Jean Eustache, Jacques Rigaut, Helmut Berger ou Jean-Luc Godard passent entre les lignes, il s’agit de ne pas peser. Schuhl, justement, se déplace dans ses histoires tel un danseur étoile. Son style chaloupé, d’une élégance folle, s’envole brusquement, offrant des moments de grâce, comme cette fusée, sur fond de « Fly me to the moon » : « La fille a un fond de teint blafard, des cheveux blonds de film noir. »

Schuhl n’est pas précieux, parce qu’il est rare -cinq livres en quarante ans. Il est précieux, parce qu’il écrit comme personne : petits luxes, humour et fulgurances. Obsessions sera la mélodie de notre été, à lire et siffloter à l’ombre d’une terrasse, au bar d’un hôtel ou en plein soleil.

Jean-Jacques Schuhl, Obsessions, Gallimard.

*Photo : SIMON ISABELLE/SIPA. 00411874_000002.

Noguez, l’érudition heureuse

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dominique noguez aphorismes

Il existe une érudition heureuse et Dominique Noguez est son prophète. Voilà un écrivain qui nous enchante depuis longtemps par son gai savoir jamais didactique et son humour poli, discrètement désespéré, bien éloigné de ce ricanement contemporain si répandu qui cache trop souvent des crispations haineuses. Lisez, par exemple, pour vous en convaincre, La véritable origine des plus beaux aphorismes. C’est une lecture d’été idéale. On ne vous garantit pas que ce court manuel maintiendra votre serviette sur la plage mais il y a de fortes chances que vous le feuilletiez encore quand l’automne sera venu car ce livre a pour vocation de devenir ce qu’on appelait jadis un vade-mecum. Un peu plus de quatre-vingt citations sont examinées, expliquées, traquées serait-on tenté de dire, par un Noguez détective pour qui la citation est une affaire trop sérieuse pour être laissée à ces citeurs (ou citateurs) inconséquents qui veulent briller en société et multiplient les contresens ou les approximations.

Trouver l’origine exacte d’une citation n’est pas une manie universitaire, c’est, nous dit Noguez, aider le lecteur « à pousser ses investigations, à faire de quelques mots un tremplin pour plonger dans un océan inconnu et merveilleux, pour, comme on dit se cultiver-mais pas seulement : pour penser aussi, et, qui sait, pour changer sa façon de penser. »

D’autant plus, comme c’est le parti pris ici, quand la citation a la forme de l’aphorisme, c’est à dire d’une arme de précision qui flirte toujours un peu avec le paradoxe et qui utilise comme ligne de mire le deuxième degré, ce deuxième degré dont on a l’impression, par les temps qui courent, qu’il n’est plus compris de grand monde. Prenons par exemple cette phrase de Térence qui était apparue à Montaigne lui-même comme le résumé le plus parfait de la philosophie humaniste au point qu’il l’avait inscrite sur les poutres de sa célèbre bibliothèque : « Je suis homme : rien de ce qui n’est humain ne m’est étranger. » Ce n’est pourtant à l’origine, nous explique Noguez que la réplique vexée et maladroite d’un personnage  de comédie à qui on a surtout demandé de se mêler de ses affaires…

Au menu, on trouvera d’ailleurs beaucoup d’Anciens, Hésiode, Plaute, Pline l’Ancien ou encore Martial dont Noguez a traduit naguère les épigrammes hautement pornographiques, mais aussi des classiques, des grands romanciers du XIXème, des esprits acérés fin de siècle comme Jules Renard ou Laurent Tailhade ou même des contemporains inattendus tel le metteur en scène Sam Karmann qui, dans La vérité ou presque, un film de 2007, fait dire à un de ses personnages « On peut s’aimer pour toujours mais pas tout le temps ». Commentaire de Noguez qui sait aller au-delà l’apparente banalité de la phrase : « Elle est remarquable, car elle mêle deux temporalités : celle des grands serments, celle de Tristan et Yseult ou de Roméo et Juliette, et celle de la petite vie quotidienne. Celle de l’absolu et du relatif. Celle du continu et des pointillés. Celle du ‘ Jusqu’à la mort’ et celle du ‘ N’oublie pas qu’on se lève demain matin.’»

Pour ma part, je suis particulièrement reconnaissant à Noguez de faire une place à Scutenaire, surréaliste belge et aimable anarchiste trop méconnu dont l’œuvre est uniquement composée d’Inscriptions où l’on trouve cet aphorisme mémorable « C’est mon opinion ; et je ne la partage pas » qui m’a toujours semblé une devise idéale pour Causeur.

La véritable origine des plus beaux aphorismes, Dominique Noguez, Payot.

On signalera également de Dominique Noguez la réédition de Comment rater complètement sa vie en onze leçons. (Rivages/Poche)

*Photo :  ANDERSEN/SIPA. 00357711_000001.

Punk not de gauche

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punk johnny rotten

Parce qu’il écoute le Clash et qu’il est progressisteMatthieu Pigasse, énarque et banquier, passe pour un punk aux yeux de nombreux journalistes. Parce qu’elles font de la provoc’ à deux balles et qu’elles se revendiquent féministes, les Pussy Riot sont également présentées comme des punks. Cet étiquetage semble fort convenu: en effet, les punks étaient-ils vraiment progressistes?

À la Cité de la Musique, à Paris, une exposition proposait l’automne dernier de découvrir le mouvement punk à travers les inévitables Sex Pistols et Clash, mais également, pourquoi pas, le collectif Bazooka. En fait, la musique semblait passer au second plan car le commissaire de l’exposition, Éric de Chassey, avait choisi d’insister d’abord sur l’impact visuel du punk. Mais il n’en négligeait pas la portée politique, et c’est là qu’on a envie de se marrer: selon lui, le punk « est un des grands mouvements qui ont porté cette idée de transformer le monde« . Rien que ça. Dans le catalogue de l’exposition, objet dispensable, Éric de Chassey précisa sa pensée dans un texte appelé Bazooka, pistolets et autres armes visuelles[1. Europunk : une révolution artistique en Europe (1976-1980), sous la direction d’Eric de Chassey, Drago, 2013, 309 pages.]:

« Il faut attendre 1977-1978 pour qu’une imagerie punk solidement engagée à l’extrême-gauche puisse devenir visuellement explicite, dans un contexte où la question de l’appartenance aux classes populaires est depuis l’origine un élément fort de l’identité punk, du moins au Royaume-Uni. C’est ainsi que le Clash, dont les morceaux emblématiques comme « White Riot » ou « I’m So Bored With The USA » avaient dès 1976 un contenu explicitement politique, se met à les accompagner d’images de batailles de rue (sur la pochette du premier album ou en fond de scène des concerts), à arborer des slogans revendicatifs ou des logos emblématiques« .

Ainsi, le Clash, c’est le prolétariat et l’ancrage à gauche. Un symbole que des petits bourgeois en manque de révolte se sont vite appropriés, à l’instar d’un Matthieu Pigasse qui se croit obligé, sans doute soucieux de se distinguer de la bourgeoisie dont il est issu, d’évoquer le Clash dès qu’il est interviewé. Dans un texte publié en 2010 dans le magazine Challenge, plutôt que parler de ses activités au sein de la Banque Lazard, il nous parlait du premier album éponyme de Clash, paru en avril 1977:

« D’abord le nom, Clash, qui sonnait comme une révolte, un affrontement, une rupture. Puis le premier morceau, Janie Jones, dont l’introduction a été classée par Nick Hornby dans son roman-culte High Fidelityparmi les meilleures de tous les temps. J’ai été emporté par un déferlement. Le rythme furieux, la voix butée, la guitare jouée au couteau, le son brut: un choc absolu. Tout l’album était au même niveau d’intensité. Hate & WarWhite RiotPolice & Thieves: les titres des chansons sonnaient comme autant de déclarations de guerre. Les textes – que j’ai découverts plus tard en achetant les partitions à Coutances – évoquaient l’Angleterre industrielle du début de l’ère Thatcher: White Riot, par exemple, décrivait les émeutes raciales ayant suivi le carnaval de Notting Hill en 1976« .

Manque de chance pour Matthieu Pigasse, qui, rappelons-le, est énarque, Margaret Thatcher n’est devenue Premier ministre qu’en mai 1979: le travailliste James Callaghan occupait encore le 10 Downing Street au moment où le Clash publiait son premier album. Le mythe du mouvement punk qui se développe à gauche en réponse à la politique de Margaret Thatcher ne tient donc pas: seul un bobo peut y croire. Mais c’est révélateur: la gauche n’a-t-elle pas toujours essayé d’avoir le monopole de la contre-culture?

Le Clash fut probablement le groupe emblématique de ma génération. Au lycée, on s’échangeait les albums, on les commentait. Les adolescents que nous étions ne voulaient pas voir que tout cela n’était qu’une farce: en écoutant le Clash, nous avions l’impression d’être des rebelles. Certes, avec le temps, la musique évoluait plutôt mal, influencée par le hip-hop new-yorkais, et il ne restait que des poses. Car le Clash, c’était du « trotskommercial qui se la pète« , pour reprendre une formule de Basile de Koch. Et cela n’avait plus grand chose à voir avec le punk. Comme nombre d’artistes engagés, professionnels de la révolte et autres défenseurs des opprimés, Joe Strummer n’était pas le prolétaire que l’on imaginait: il s’appelait en réalité John Mellor et son père était diplomate. Mais il chantait qu’il était le fils d’un braqueur de banques et se déguisait volontiers en guérillero ou terroriste d’extrême-gauche. En avril 1978, lors de la campagne Rock Against Racism, il portait sur scène un t-shirt en l’honneur de la Fraction Armée Rouge et des Brigades Rouges. En 1980, le triple album Sandinista! était dédié, comme son nom l’indique, à la Révolution nicaraguayenne. Depuis leur premier album et “So Bored With The USA”, les Clash n’en finissaient d’ailleurs pas de crier leur dégoût des États-Unis; pourtant, dès qu’ils en eurent l’occasion, ils firent la tournée des grands stades américains, en première partie des Who.

Aux yeux de la presse, la crédibilité du Clash reposait sur le fait qu’il était, comme l’écrivait Alain Pacadis en 1977 dans son compte rendu du festival punk de Mont-de-Marsan, «le seul groupe radical et politisé de la New Wave». Joe Strummer jouait les durs et chantait “White Riot” en référence aux émeutes raciales qui avaient éclaté en 1976 durant le Carnaval de Notting Hill. Certains n’étaient pas dupes, comme les Mekons, de Leeds, qui publièrent en janvier 1978 un premier single tout en ironie qui s’intitulait “Never Been In A Riot”[2. The MEKONS. Never Been In A Riot / 32 Weeks, Heart and Soul.  January 20, 1978 – 7″ on Fast Product, UK [FAST 1]. Déjà, la seconde édition du festival de Mont-de-Marsan en août 1977 avait été l’occasion de mesurer les dissensions au sein du mouvement punk. Le Clash, absent en 1976, avait été imposé par CBS comme tête d’affiche. Les Damned, déjà présents lors de la première édition, les précédèrent sur scène et livrèrent un concert, impressionnant de hargne et de chaos, que Francis Dordor compara dans Best à une «météorite culturelle» mais aussi à un «show catastrophe». Le chanteur Dave Vanian valdinguait dans le public et, sur «Neat Neat Neat», Rat Scabies mettait le feu à sa batterie, provoquant la panique chez les pompiers. La rivalité qui opposait le Clash aux Damned obligea les hommes de Joe Strummer à se surpasser et à donner l’un de leurs meilleurs concerts, quoique perturbé par les facéties de Captain Sensible, alors bassiste des Damned, qui jeta des boules puantes sur scène et débrancha les amplis. Comme on peut l’entendre sur cet enregistrement, la plaisanterie n’était pas du goût de Joe Strummer qui accusa les Damned d’être jaloux. Ces chamailleries étaient révélatrices: d’un côté, on avait des bouffons qui en grattaient pour le chaos et de l’autre, des gens sérieux qui, n’est-ce pas, avaient un discours politique. Mais on préférera toujours les Damned, premier groupe punk anglais à publier un single, New Rose, puis un album, l’extraordinaire Damned Damned Damned, enregistré en dix jours sous la houlette de Nick Lowe. À l’inverse des Clash, c’étaient de vrais prolos: avant de fonder le groupe, Rat Scabies et Captain Sensible gagnaient leur vie en récurant les chiottes du Croydon Fairfield Hall. Sans doute parce qu’ils étaient issus de la classe ouvrière, et que, dans le marasme économique de l’époque, ils s’étaient sentis trahis par les politiciens, ils n’étaient pas engagés: vaguement anarchistes, ils méprisaient justement les postures politiques à deux sous.

En 1979, le sociologue britannique Dick Hebdige publia Subculture -The Meaning of Style[3. Dick Hebdige. Sous-culture, Le sens du style, Paris, Zones, 2008, 156 pages.], un excellent petit bouquin, devenu aujourd’hui un classique, parfois plagié par des chercheurs du CNRS. Pour Dick Hebdige, qui essayait de comprendre comment plusieurs sous-cultures s’étaient superposées en Grande-Bretagne depuis la Seconde guerre mondiale, le mouvement punk était une résistance à un contexte:

De même, les punks ne se contentaient pas de répondre directement à la montée du chômage, au brouillage des repères moraux, au retour de la pauvreté, à la crise économique, etc. Ils s’employaient en fait à dramatiser le fameux «déclin britannique» en construisant un langage d’une pertinence incontournable et d’un prosaïsme radical (d’où les jurons, les références aux «gros hippies», les haillons, les poses lumpen) qui contrastait avec la rhétorique ampoulée de l’establishment rock. Les punks récupéraient le discours de la crise qui saturait les ondes et les éditos de l’époque et le reproduisaient sous une forme tangible (et ostentatoire). Dans l’atmosphère angoissante et apocalyptique de la fin des années 1970 –avec son chômage de masse et les bouffées de violence inquiétante du carnaval de Notting Hill, de Grunwick, de Lewisham et de Ladywood, les punks visaient juste quand ils se présentaient au public comme des «dégénérés», comme des acteurs du spectacle sensationnaliste de la décadence qui reflétait la triste condition de la Grande-Bretagne. Les divers répertoires stylistiques adoptés par les punks exprimaient sans aucun doute des sentiments authentiques d’agressivité, de frustration et d’angoisse. Mais ces énoncés sinistres, aussi bizarre que soit leur construction, étaient proférés dans un langage parfaitement accessible, le langage de la vie quotidienne. Ce qui explique en premier lieu la pertinence des métaphores punks, tant du point de vue de leurs fans que de celui de leurs critiques, et, en deuxième lieu, le succès de la sous-culture punk en tant que spectacle, sa capacité d’agir comme symptôme de toute une gamme de problèmes contemporains.

Dick Hebdige montra également que le mouvement punk s’était construit en réaction à l’immigration africaine et antillaise: l’esthétique punk pouvait être perçue comme la «traduction» blanche d’une «ethnicité» noire[4. Plus récemment, cette idée d’une ethnicisation des Blancs a été développée par le géographe Christophe Gouilly dans Fractures françaises (Flammarion, 2013).]. En effet, et on avait déjà pu l’observer à Détroit en 1967, les jeunes Blancs, lorsqu’ils avaient le sentiment de devenir étrangers chez eux, singeaient les Noirs et s’inventaient une identité ethnique pour ne pas être en reste:

Cette ethnicité blanche parallèle s’exprimait de façon contradictoire. D’un côté, elle arborait les emblèmes traditionnels de l’identité britannique (la Reine, l’Union Jack), même si c’était de façon iconoclaste. Son caractère «autochtone» était parfaitement reconnaissable, lié qu’il était à une territorialité et à un langage urbains typiquement britanniques. Et pourtant, simultanément, elle incarnait une certaine déterritorialisation, l’abstraction des taudis ouvriers, des HLM anonymes et des queues déshumanisantes à la porte des agences pour l’emploi. Elle était faite de vide, de mutisme et de déracinement. De ce point de vue, la sous-culture punk était complètement différente des styles antillais qu’elle cherchait à imiter. Alors que, grâce au reggae, les jeunes Noirs métropolitains pouvaient se projeter «au-delà de l’horizon», dans un ailleurs imaginaire (l’Afrique, les Antilles), les punks étaient prisonniers du présent, indéfectiblement liés à une Grande-Bretagne apparemment privée d’avenir.

Les punks étaient désabusés: ils ne gobaient pas les discours idéologiques et les promesses de révolution. C’étaient des prolos qui avaient finalement compris qu’il n’y avait point de salut à gauche. Ils vomissaient la modernité que leur avaient léguée leurs parents et n’envisageaient aucun avenir. N’en déplaise à Matthieu Pigasse ou Éric de Chassey, de tels types, qui éructaient «No Future», ne pouvaient pas être progressistes. Comment croire au progrès quand on ne croit pas en l’avenir? Les punks n’avaient pas envie de transformer le monde. Ils préféraient entortiller la pensée dominante. Provocation, collages, inversion ou détournement du sens des choses: Greil Marcus voyait en eux les lointains héritiers du dadaïsme[5. Greil Marcus. Lipstick Traces, une histoire secrète du vingtième siècle, Paris, Folio, 1998, 604 pages.]:. Mais ils aimaient surtout qu’on leur crache dessus. Alors ils arboraient des croix gammées pour le seul plaisir d’être détestés. Les Damned avait choisi leur nom d’après le film de Luchino Visconti. Quant aux Stranglers, après que leur bassiste, Jean-Jacques Burnel, avait cassé la gueule à un critique du magazine Sounds, ils étaient présentés par les journalistes comme brutaux, fascistes, racistes ou encore misogynes. Des anti-Clash, en quelque sorte. C’était oublier que le mouvement punk était une comédie, une contre-culture monstrueuse qui parodiait les contre-cultures et qui produisait avant tout du bruit. Johnny Rotten ne braillait-il pas qu’ils étaient «si joliment, oh, si joliment vi-des»? Même s’ils enregistraient des disques magnifiques, les Damned assumaient parfaitement que le rock’n’roll fût une escroquerie et, lors de leurs concerts, Captain Sensible avait pris l’habitude de brocarder le public[6. Carol Clerk. The light at the end of the tunnel, London, Omnibus Press, 1987, 96 pages. On peut lire notamment cette déclaration de Captain Sensible: “The Damned were unhip because we said things like “Give us the cash, I want a truckload of it.” At the time, they were all lying, the others. We were so brutally honest. I really thought there was a philosophy involved. The Damned expressed it best. Some groups were saying all the answers to the world’s problems are this way or that way and the Damned  were just saying “Politics aren’t going to solve your problems”. No matter what system you live under, there’s always going to be someone at the bottom of the piles”. Ajoutons qu’en 1982, sur un single aussi mémorable qu’hilarant, les Damned s’en donnaient à coeur joie et chantaient « Lovely Money« .] : « Achetez nos disques, bande de bâtards, on veut votre fric« ! Car, contrairement à ce que les gauchistes peuvent raconter, le mouvement punk n’a jamais été une critique de la société de consommation. Depuis Viviane Westwood et Malcom McLaren, les punks ont en effet toujours cherché à vendre ce qu’ils bricolaient. Aussi le punk est-il beaucoup plus proche du libéralisme qu’on ne l’imagine: en opposition à l’avachissement des hippies, le dogme du “Do It Yourself” n’était-il pas l’expression de l’esprit d’entreprise? Les Damned publièrent leurs premiers disques chez Stiff records, un label indépendant, alors que le Clash ou les Sex Pistols n’eurent aucun scrupule et s’empressèrent de signer avec des multinationales, respectivement CBS et EMI. Aujourd’hui, après quatre décennies d’anarchie et de chaos, les Damned, fidèles au “Do It Yourself”, continuent à sortir des disques sur des labels confidentiels. Ainsi, l’an dernier, Captain Sensible et Paul Gray ont autoproduit chez Easy Action un album, A Postcard From Britain, où ils se demandent ce qu’est devenue la Grande-Bretagne d’antan. Il ne manquerait plus que cela: les vieux punks seraient-ils donc des réacs?

 *Photo : AP/SIPA. AP20407866_000001. 

Petites bouchées froides

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hammam sousse aymen hacen Vendredi 25 juillet 2014-27 ramadan 1435 À Hammam-Sousse. Il est 4h 45. Sans doute nul n’est-il prophète en son pays, mais tout le monde a le droit d’être reconnu, apprécié et aimé — dans son pays — pour ce qui le caractérise, pour ce qui le distingue, pour ce qui fait qu’il puisse lui aussi apporter sa pierre à l’édifice à construire ou en cours de construction. Je ne suis pas progressiste pour rien. Je crois les gens, les idées, les institutions et le monde perfectibles. En cherchant sur la Toile la citation exacte de Gramsci, parce que je suis absolument certain que les deux volumes que j’ai de lui ne la contiennent pas — aussi bien Guerre de mouvement et guerre de position, paru en 2011 aux éditions de La Fabrique d’après un choix et avec une présentation de Razmig Keucheyan, que Pourquoi je hais l’indifférence, publié en 2012, dans la très belle traduction et avec la superbe préface de Martin Rueff —, j’ai trouvé sur un site québécois plusieurs volumes contenant divers textes et des lettres choisies. Je ne sais pas si j’ai le droit d’employer un tel mot pour exprimer aussi bien mon bonheur que l’enthousiasme qui me caractérise, mais cette mise à sac est littéralement jouissive, si bien que la nuit dernière a été plus courte qu’il ne le fallait, en dépit du déplacement à venir pour Hammam-Sousse et de la rencontre escomptée. J’avoue que le passage qui suit, tiré d’une lettre de Gramsci à son frère Carlo datée du 19 décembre 1929, m’a bouleversé. Vous me comprendrez quand vous comparerez ces phrases passe-partout tenant lieu de fast-food (« Je suis pessimiste par l’intelligence, mais optimiste par la volonté ») à l’intégralité du passage : « Il me semble que dans de telles conditions, qui se sont prolongées pendant des années, avec de telles expériences psychologiques, l’homme devrait avoir atteint le plus haut degré de la sérénité stoïque, et acquis la conviction profonde que l’homme a en lui-même la source de ses forces morales, que tout dépend de lui, de son énergie, de sa volonté, de la cohérence inébranlable des fins qu’il se propose et des moyens qu’il met en œuvre pour les réaliser — de façon à ne plus jamais désespérer et à ne plus tomber dans ces états d’esprit communs et vulgaires qu’on appelle pessimisme et optimisme. Mon état d’âme fait la synthèse de ces deux sentiments et les dépasse : je suis pessimiste par l’intelligence, mais optimiste par la volonté. Je pense, en toute circonstance, à la pire hypothèse, pour mettre en branle toutes mes réserves de volonté et être capable d’abattre l’obstacle. Je ne me suis jamais fait d’illusions et n’ai jamais eu de désillusions. En particulier je me suis toujours armé d’une patience illimitée, non passive, inerte, mais animée de persévérance. — Bien sûr, il existe aujourd’hui une crise morale très grave, mais il y en a eu dans le passé de bien plus graves encore et il y a une différence entre aujourd’hui et le passé […]. »   N’est-ce pas que la différence est nette ? Entre le torchon et la serviette, le bon grain et l’ivraie, il est des immenses contrées. En relevant cela, je m’aperçois que c’est tout ce que la culture ambiante, celle dite de consommation, veut et exige en fin de compte : imposer le florilège, l’anthologie, le bon mot, le choix, les mélanges, dans le but de procurer à tous et à chacun — donc à personne — une quelconque satisfaction. Est-ce cependant contre cela que Cioran s’insurgeait dans De l’inconvénient d’être né, quand il formulait ce vœu : « “La vie ne semble un bien qu’à l’insensé”, se plaisait à dire, il y a vingt-trois siècles, Hégésias, philosophe cyrénaïque, dont il ne reste à peu près que ce propos… S’il y a une œuvre qu’on aimerait réinventer, c’est bien la sienne » ?   N’est-ce pas problématique ? N’y a-t-il pas là de quoi nourrir une problématique ? Un auteur de fragments, fragmentaire, à fragments cherchant à ou rêvant de « réinventer » une « œuvre » perdue ? Comment réconcilier le fragmentaire avec le besoin, semble-t-il, tenace de faire œuvre ?  Le fragment, le fragmentaire comme opéra, au sens premier du terme, celui d’opera latine, donc d’œuvre ou d’Œuvre ? Je voudrais par ailleurs dire, ne serait-ce que par parenthèse, que je trouve extraordinaire la présence de Gramsci et de Cioran cités, appréciés, commentés dans le même contexte. Le jeune Hatem, qui m’a très bien présenté à la Commune de Hammam-Sousse, même si, selon les trop exigeants Ridha Hacen et Hamdi Djedidi, je méritais mieux — bien que je ne sois pas d’accord, un jeune comme lui devant être aidé et soutenu afin d’y prendre de la graine en mettant la main à la pâte et en malaxant jusqu’à l’épuisement  —, donc le jeune Hatem m’a interrogé non sans insistance sur les raisons de ma passion pour Cioran. Oui, cela saute aux yeux : je n’ai presque rien en commun avec cet enfant terrible des Carpates. Sans doute. Peut-être bien. Mais non somme toute, n’avoir rien en commun avec un auteur, par là même avec quelqu’un et pouvoir ainsi dialoguer et vivre avec lui, le suivre et le diffuser, l’aimer et le faire aimer, etc., etc., etc., est le signe même que la différence est amour, que la différence est un épanouissement, que l’optimisme et le pessimisme ne sont que des catégories, des postures et qu’il faut les dépasser comme je l’ai relevé à propos de Cioran dans mon étude sur le gai désespoir, merveilleuse trouvaille que nous devons à Cioran lui-même. Hamdi Djedidi, jeune généraliste dont il me faut brosser le portrait, me dit que la rencontre a été une réussite et que, égal à moi-même, j’ai su « lui donner le sourire, l’intelligence et l’espoir » qui me caractérisent à ses yeux, lui qui me connaît depuis plus de vingt ans, vu que nous avons été ensemble chez les scouts. Ce qu’il me dit m’émeut d’autant plus qu’il me rappelle ce vœu de feu Mohamed al-Maghout : (يا رب امنحني أرجل العنكبوت لأتعلق أنا وكل أطفال الشرق بسقف الوطن حتى تمر هذه المرحلة) : « Dieu, accordez-moi des pattes d’araignée pour que je m’agrippe ainsi que tous les enfants d’Orient au toit de la patrie jusqu’à ce que cette étape passe. » — Sans doute cela n’est-il qu’un vœu pieux, mais nous devons toutes et tous y croire, même si pour dire l’espoir nous devons passer par le gai désespoir.

English bashing

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angleterre ecole morale

Lu dans la presse déchaînée :

« Luke Atkinson, aujourd’hui âgé de 25 ans, avait 23 ans quand il eut une relation sexuelle avec son élève de 17 ans. Sa chute a commencé un samedi soir, en juin 2012, quand il a rencontré son élève dans la boîte de nuit « The Priory nightclub » à Doncaster, une ville britannique située dans le Yorkshire du Sud.

« Il l’a emmenée dans une chambre d’hôtel où ils ont eu une relation sexuelle. Un comportement pénalement répréhensible pour le jeune professeur qui a été licencié après un conseil disciplinaire de son école, la Balby Carr School. La jeune fille, maintenant âgée de 19 ans, a témoigné – à regret – contre lui, mais a refusé de le poursuivre.

« A l’audience, Luke Atkinson n’a pas reconnu avoir emmené la jeune fille à l’hôtel, mais les images enregistrées par le système de télésurveillance l’ont confondu. Le jeune homme, qui n’a pas coopéré avec les enquêteurs, a été banni à vie de l’enseignement par le secrétaire d’Etat à l’Education, Michael Gove. »

Alors, bon, je sais, no zob in job, etc.
À voir la photo du jeune homme, il était vraiment jeune — et comme je n’ai pas de photo de la jeune fille, je peux supposer, vu la moyenne des filles en boîte à 17 ans, qu’elle ne faisait plus exactement bébé.
D’accord, c’était son prof, les élèves sont sacré(e)s, bla-bla-bla.
Mais si l’on commence à poursuivre tous les un-peu-plus de 18 ans qui sortent avec des un-peu-moins de 18 ans de l’un ou l’autre sexe…
Et si l’on extermine tous les jeunes profs, hommes ou femmes, qui ont eu une liaison avec un(e) élève, déjà que l’on a du mal à recruter, ce sera le grand dépeuplement. Si l’on descend jusqu’à l’intention, où commence le péché, d’après certains, nous n’aurons plus personne.
Rappelez-vous l’affaire Russier (que j’ai connue, figurez-vous, je suis un très vieux Marseillais et mon père avait fait ses études avec elle). Même Pompidou a paru regretter l’abominable acharnement judiciaire (et celui des parents Rossi, tous deux communistes, tous deux enseignants à la fac d’Aix), qui a entraîné son suicide. Tout le monde se souvient de cette extraordinaire conférence de presse.

« On n’arrête pas le progrès », a dit l’ami Pedro en rapprochant ces deux faits divers.

Une mienne collègue (elle avait dans les 25 ans, à l’époque) était tombée amoureuse, il y a maintenant plus de quinze ans, d’une élève de 16 ans — alors même qu’elle était ou se croyait strictement hétéro — mais qui peut jurer ? Eros est un dieu farceur, et cruel. Même procès de Moscou — on l’a maintenue en exercice, mais en l’obligeant à changer de poste et de région. Je l’ai connue un peu plus tard : elle n’allait pas très bien. On ne dira jamais assez que dans les relations entre un adulte et un jeune, c’est le plus souvent l’adulte qui souffre le plus.
Quant à la limite d’âge, c’est encore une autre histoire.

Mais je voudrais revenir sur l’aspect strictement anglo-saxon de cette histoire monstrueuse.
En Grande-Bretagne, depuis 1275, l’âge minimal pour avoir une relation sexuelle, chez les filles (je reviendrai sur les garçons un peu plus tard) était 12 ans. « It shall be deemed illegal to ravage a maiden who is not of age » — j’aime bien le « ravage », il y a des faux-amis qui en disent long. Il fallut attendre 1875 pour que le Parlement, inquiet du nombre de quasi enfants vendues dans les bordels, remonte cet âge pré-pubertaire à… 13 ans. 1875 ! Mais cela ne faisait jamais qu’une dizaine d’années que ce même Parlement avait supprimé la peine de mort pour sodomie — si ! Les derniers pendus pour cet acte l’avaient été vers 1835 — oui ! Les inventeurs du libéralisme sont de grands libéraux.
Pour la petite histoire, au cours des mêmes séances historiques, le folklore britannique prétend que la Reine Victoria se serait opposée à un amendement sur le criminalisation du lesbianisme parce qu’elle ne pouvait croire à l’existence d’une telle perversion. Mais la réalité des faits, c’est que les parlementaires n’ont pas voulu en parler de peur de donner des idées aux femmes.
Les Anglaises sont-elles stupides au point d’avoir besoin du Parlement pour avoir des idées sur comment se faire plaisir ? Cela m’étonnerait, pour un pays suspecté d’avoir 25% d’homos par Edith Cresson (si quelqu’un ne se rappelle pas cette affirmation sidérante, tout est ).

Sur ce, enter William Thomas Stead.
Cet honnête garçon (1849-1912 — il est mort dans le naufrage duTitanic, il y a donc une justice, parfois) est un journaliste, inventeur de la presse de caniveau anglaise. À une époque où les suffragettes commençaient à faire parler d’elles, il a enfourché, si je puis dire, la question du droit des femmes à disposer d’elles mêmes, et s’est procuré une gamine dans un bordel londonien, Eliza Armstrong, qu’il a droguée (comme le héros de Kawabata dans les Belles endormies — un ouvrage de pédophilie écrit par un prix Nobel, mais où va-t-on, madame Michu ?), et qu’il a fait transporter sur le Continent (les Français, a-t-il affirmé, viennent chez nous se fournir en belles pucelles pour alimenter leurs vices — oh comme c’est vilain).

« Having heard during his investigations that unscrupulous parents were willing to sell their own children into prostitution, Stead sent his agent, reformed prostitute Rebecca Jarrett, into Marylebone to purchase a child, to show to how easily young girls could be procured. The child procured was Eliza Armstrong, allegedly sold to Jarrett by her own mother for just £5. Though never physically harmed, Eliza was nonetheless put through the motions of what a real child victim would have had to experience, including being « certified » a virgin by an abortionist midwife and being taken to a brothel where she was drugged with chloroform. She was then packed off to France under the care of the Salvation Army, leaving Stead to re-invent her as Lily in the Pall Mall Gazette. »

Puis il s’est fendu, sous le titre général The Maiden Tribute of Modern Babylon, d’une série d’articles sensationnels dans la Pall Mall Gazette dont je ne saurais trop recommander la lecture, tant ils excitent les passions que l’honnête Stead affirme combattre.

Tout comme la peine de mort, au témoignage fascinant de Thackeray, provoque au meurtre bien plus qu’elle en dissuade.

Je vois d’ici les honnêtes bourgeois de cette ère victorienne tout émoustillés par la lecture des articles de Stead. Ce qui caractérise le plus évidemment les ères de pudibonderie (la période victorienne, ou la nôtre), c’est la montée de l’hypocrisie parallèlement à l’ostentation de la vertu. Et certaines féministes (les leaders féministes de l’époque ont soutenu ardemment Stead) font chorus avec ce double mouvement : à tel point que derrière la plupart des vocifératrices (il y a peu d’hommes dans ces chœurs de fausses vierges, sans doute répugnent-ils à lapider les femmes adultères qui font leur ordinaire), je flaire souvent les désirs étouffés et le double langage. « Toute fille de joie en séchant devient prude » — ce n’est pas moi qui le dis, c’est Hugo-hélas…

J’ai une grande indulgence pour les fautes des autres, contrairement à celles et ceux qui n’en ont que pour les leurs, au point de les oublier, parfois. Telle qui lyncherait un collègue coupable d’une passion mineure, si je puis dire, n’a pas forcément les braies bien nettes.

Pour en revenir aux Anglais… Ils virent à jamais un honnête prof qui dans une boîte un soir s’est rapproché d’une gamine qui n’avait pas froid aux yeux — et qui ne regrette rien, et ne porte pas plainte. Mais dans le même temps, ils feignent de s’apercevoir soudain que leurs vedettes ont des penchants bizarres — comme si cela avait pu passer inaperçu, des décennies durant, dans ce milieu de serre chaude qu’on appelle les médias ou la politique !
« Angleterre, terre des princesses, du thé et de l’abominable camouflage de la pédophilie » : ce n’est pas moi qui lance cette invective, c’est Time Magazine.
Alors, la prochaine fois que vous aurez à juger d’une « affaire » entre prof et élève, surtout si ladite / ledit élève est largement majeur(e) du point de vue sexuel, réfléchissez-y à deux fois, et faites un peu votre examen de conscience.

*Photo : hkvam.

Toulouse : Airbus et cassoulet

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Place du Capitole occitane

« Ici, c’est le Capitole, pas la capitale ! »: Jean-Marc, le truculent kiosquier de la place Saint-Pierre, a parfois l’humour plus inspiré. À Toulouse, comme partout en France, le parigoscepticisme s’exhibe fièrement. Ce jour-là, pourtant, le centre-ville offre un ballet urbain bien connu des bobos parisiens : les chars de la Gay Pride croisent la manif Vegan. Nous sommes au milieu du mois de mai, c’est vendredi. Ce week-end, il fera chaud. Le soir approche, des jeunes, beaucoup de jeunes, commencent à affluer dans les rues. Toulouse est la quatrième ville étudiante de France. Passé 22 heures, les fêtards ont envahi les bars de la ville. Sur les quais de la Garonne, des cris éclatent dans les vapeurs d’alcool. Demain matin, la jeunesse noctambule aura regagné son lit, les marchés seront bondés, et les anciens boiront leur café en terrasse, tranquilles.

La réalité ressemble souvent aux clichés. « Chez nous, on prend son temps. Tout y est plus lent qu’au nord, et c’est très bien comme ça ! », affirme l’écrivain Christian Authier. Culturellement, il situe sa ville entre Bordeaux et Marseille : « Comme la première, sa bourgeoisie reste imprégnée de ses origines rurales. Mais Toulouse reçoit l’influence méditerranéenne de la seconde. » D’ici, c’est vrai, Paris est loin − cinq heures trente en train. Coincée entre le Massif central et les Pyrénées, Toulouse aime se voir rebelle en son miroir.

Un tour rapide dans la ville suffit pour constater que l’identité est très tendance. Avec la vogue du bilinguisme, stations de métro et noms de rues s’affichent en français et en occitan. L’antenne locale de France 3 diffuse même, chaque soir, un JT en occitan de quinze minutes. Un sacre bien mérité pour Patrick Sauzet, qui enseigne la langue à l’université du Mirail : « Notre histoire constitue un grand moment culturel de l’humanité. » Un brin exalté, il évoque le Félibrige, nom donné au cénacle de poètes provençaux regroupés autour de Frédéric Mistral, prix Nobel de littérature en 1904.

Depuis une trentaine d’années, ce retour aux sources réelles ou supposées se manifeste par la multiplication des calandretas, écoles où l’on enseigne indifféremment en français et en occitan. Vers la fin du XIXe siècle et jusque dans les années 1950, la langue d’oc était bannie de l’enseignement public. Jean-Marie, propriétaire d’une petite librairie occitane, se souvient que son grand-père avait interdiction de l’employer à l’école. Il ajoute que, quand il était lui-même petit garçon, l’occitan était encore considéré comme une « langue de sauvages ». Aujourd’hui, les calandretas affichent souvent complet. Pour le Toulousain Louis Aliot, numéro deux du Front national et conseiller régional Languedoc-Roussillon,  leur réussite, comme celles des calandretas catalanes qui s’implantent dans sa Perpignan d’adoption, a une explication pragmatique : « En réalité, l’identité occitane est quasiment morte : ces revendications marginales n’ont rien à voir avec celles des Bretons ou des Catalans, qui s’appuient sur une culture encore vivace. Les parents inscrivent leurs enfants dans les calandretas pour éviter de les inscrire dans l’enseignement public à forte population immigrée. Ainsi l’occitan et le catalan occupent la place laissée par l’École de la République, qui n’enseigne même plus correctement le français.  » Patrick Bianchini, directeur de l’une des calandretas toulousaines, persiste pourtant à attribuer son succès à une « quête d’identité ». Curieux, alors que la plupart des élèves, précise-t-il, sont issus de familles « venues d’ailleurs»... Il est vrai qu’« ailleurs » commence à la région voisine…. [access capability= »lire_inedits »]

Soyons honnête : les indépendantistes, les vrais, les durs, sont ultra-minoritaires. La passion pour le retour aux racines occitanes agace nombre de Toulousains. Pour l’écrivain Alain Monnier, le double affichage français-occitan est un « gadget politicien ». Acerbe, il ajoute : «  Le précédent conseil municipal a cru bon de traduire le nom de Jean Jaurès en occitan… « Juan Jaurès »… Pourquoi pas « John Jaurès » ? » Louis Aliot parle, lui, de « marketing culturel pour faire plaisir aux touristes ».

Cette mode identitaire, colorée par la fibre gauchiste de la « ville rose », se traduit par les critiques adressées à la politique culturelle de la mairie, accusée de réduire à la portion congrue les artistes et arts locaux. Cette année, une pétition a circulé pour dénoncer la faible représentation des écrivains du cru au Marathon des mots, l’une des inventions festives destinées à rajeunir l’image de la ville. Le directeur du cinéma Utopia, haut lieu de la culture alternative locale toulousaine, brocarde le Festival international d’art qui a lieu au même moment : « Ce sont des trucs de Parisiens qui veulent nous délocaliser leurs machins culturels. On est des ploucs nous, tu sais… » L’organisateur du Festival est pourtant toulousain…

Ironiquement, c’est sans doute la décentralisation économique réalisée par de Gaulle, à partir de 1964, qui a pavé la voie de ces affirmations régionalistes. Météo France installe son siège à Toulouse, la Caravelle puis le Concorde sortent des ateliers toulousains de Sud-Aviation. Entrée de plain-pied dans les Trente Glorieuses, Toulouse peut prétendre au leadership. Elle est la capitale française de l’aéronautique. Avec la naissance d’Airbus, elle en devient un pôle européen majeur. Airbus, c’est l’« assurance-vie » de la région : 55 000 emplois directs et indirects dépendent de l’avionneur. Ses achats soutiennent l’ensemble des PME de la région.

De quoi nourrir désormais les fantasmes d’indépendance. Quand la France déprime, « Toulouse l’européenne », comme le titrait récemment un mensuel local, rêve de prendre le large. Le président (socialiste) de la région Midi-Pyrénées, Martin Malvy, prétend  traiter directement avec ses partenaires européens. « Ils veulent faire éclater la France car ils ne croient plus à l’État-nation »,  commente Louis Aliot. Quant aux militants occitanistes, ils ont compris le parti qu’ils pouvaient tirer de cette relation privilégiée avec l’Europe. Tout comme les Écossais, Basques et Catalans,

On connaît la bienveillance des autorités européennes à l’égard des diverses revendications et demandes identitaires susceptibles de miner l’antique suprématie des États et d’éliminer de fâcheux intermédiaires entre les peuples et le marché mondialisé. Cependant, ne vous réjouissez pas trop vite, amis régionalistes, indépendantistes, antiparisiens, que sais-je encore! L’UE ne peut pas encore scier les branches nationales sur lesquelles elle est assise. Aussi a-t-elle récemment fait savoir aux indépendantistes catalans que, s’ils obtenaient l’indépendance de la Catalogne, celle-ci serait aussitôt exclue de l’Union. Battez tambourins, pleurez pipeaux gascons ! Toulouse semble condamnée à rester assise à la table française pendant quelques années encore.

Reste à comprendre pourquoi une ville qui s’enorgueillit – et à juste titre – de sa réussite économique et de son art de vivre semble si soucieuse de préserver son identité. Est-ce justement parce qu’elle accueille, en particulier grâce à Airbus, des populations venues de toute l’Europe, ou plutôt par besoin de contrer d’autres formes de revendications identitaires ? Comme d’autres villes en France, Toulouse connaît depuis plusieurs décennies une intensification continue des flux migratoires en provenance de l’autre rive de la Méditerranée. Dans certains quartiers, les drapeaux algériens accrochés aux fenêtres font bon ménage avec les  drapeaux occitans. Ces dernières années, de nombreuses mosquées ont été construites, et l’on soupçonne que le salafisme a ses entrées dans certaines d’entre elles.

Il faut creuser un peu pour s’en apercevoir : derrière la légende rose de Toulouse l’aérospatiale et l’européenne, la ville est sujette à un véritable éclatement identitaire et social. Certes, occitanistes pur jus, cadres européens et immigrés musulmans vivent ensemble, mais séparément. « Une caste bourgeoise socialement consanguine possède l’intégralité des vieilles habitations, et les travailleurs européens, débarqués depuis une quinzaine d’années, vivent exclusivement à l’ouest de la ville, au plus près des ateliers d’assemblage aéronautique », constate Christian Authier, qui s’inquiète de l’incapacité de Toulouse à assimiler les nouveaux arrivants, contrairement à ce qu’elle sut faire avec les enfants des réfugiés espagnols, arrivés dans les années 1930 pour fuir le franquisme.

Les militants des identités locales ont une solution toute trouvée. Pour intégrer des populations du monde entier, il suffit de tirer un trait sur tout ce qui se dit national : à Toulouse, il ne doit plus y avoir de Français, seulement des Toulousains ! Dans son essai Je n’ai pas toujours eu une certaine idée de la France, Claude Sicre, musicien et figure locale du militantisme occitan, affirme que la culture nationale est un « mythe » et que l’avenir, c’est « l’entité politique Europe, qui sera forcément linguistico-culturellement plurielle ». Il ironise sur le «  folklore parisien » qui voudrait s’imposer comme « folklore français anti-folklorique » sur l’ensemble du territoire. La crise de l’intégration est, selon lui, imputable aux prétentions hégémoniques de cet « anti-folklore ». Seul un retour aux cultures locales serait à même de détourner les immigrés de « folklores venus d’ailleurs ». Point de vue partagé par le professeur d’occitan Patrick Sauzet : « De plus en plus d’immigrés maghrébins se mettent à l’occitan, c’est la meilleure preuve d’intégration. » Patrick Bianchini, le directeur de calandretas, fait chorus pour se féliciter de cette intégration « à la toulousaine ». En somme, la grande réconciliation de tous les Français pourrait enfin avoir lieu loin de la capitale, c’est-à-dire, en l’occurrence, loin de la France. Au-delà des modes et des humeurs, il est permis de douter que Toulouse réglera ses problèmes identitaires en dehors du cadre national. Les accès régionalistes sont l’un des symptômes de la maladie qui frappe à des degrés divers tous les peuples européens ; certainement  pas son remède.  [/access]

 

* Photo : Wikimedia commons

 

LCI : premier épisode de la chute de l’empire TF1

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La décision du CSA de refuser la candidature de LCI peut apparaître choquante pour ses salariés et certains de ses téléspectateurs. Il faut dire « certains » car cantonnée à la TV payante, LCI malgré la qualité de ses programmes, ne réunissait que 13 000 spectateurs par tranche d’un quart d’heure !

Mais comme le confirme Xavier Couture, l’ancien directeur général de TF1, sur Twitter, il y a un responsable et un seul : Patrick Le Lay, qui a par deux fois refusé de déposer la candidature de LCI à la TNT à une époque où BFM n’existait pas et où sa candidature aurait été acceptée. Comme il avait refusé de développer le bouquet satellite TPS. Le Lay qui ne comprenait de la TV que son pouvoir d’assujettissement des masses (« je vends du temps de cerveau disponible »…) sur des réseaux analogiques « à la papa » n’avait absolument rien compris à l’évolution de la TV vers le multimédia et la diversifications des modes d’accès par satellite, par la TNT, par internet, par le multi-écran. Il avait cinquante ans de retard. Résultat : TF1 est passée de 40% d’audience à 20% et LCI va disparaître.

Au seul actif de Le Lay : la création de TV Breizh ! Chaîne communautaire bretonne qui ne passe que des séries américaines vieilles de trente ans !

Son sectarisme bretonnisant (il se vantait de ne pas voter et de ne pas se reconnaître dans l’Etat et le gouvernement français) et son incapacité à penser une télévision moderne n’avaient pas de limites. Ils viennent d’en trouver une avec le premier épisode de la chute de l’empire TF1.

Israël/Gaza : les lunettes de l’aveuglement

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hollande gaza plenel israel

On ne mesure sans doute pas à sa juste valeur la conséquence de ce fait géopolitique majeur que fut le changement de lunettes de François Hollande, début juillet. Si l’affaire a d’abord ébranlé la communauté des opticiens hexagonaux, obnubilés par le fait que le chef de l’Etat ait pu faire les yeux doux à un lunettier danois plutôt que Français, elle a occulté pendant quelque temps l’étrange illusion collective engendrée par la valse des montures sur le nez présidentiel.

On savait déjà François Hollande sujet à un phénomène optique embarrassant depuis le début de son mandat, ne parvenant pas, en dépit de tous ses efforts, à imposer plus que quelques secondes dans l’esprit de ses interlocuteurs l’image stable et bien définie d’un véritable chef de l’Etat. Peut-être le régime qu’il s’était imposé durant la campagne présidentielle fut-il trop drastique pour que François Hollande disparaisse ainsi à la vue de tous ? En dépit d’une reprise de poids substantielle et précipitée, les mois ont néanmoins passé sans que le nouveau président semble acquérir plus de consistance et de stature dans ses habits présidentiels. On ne conservait de lui que le souvenir d’une silhouette floue en scooter ou d’une ombre glissant furtivement entre deux courbes du chômage ascendantes et quelques manifestations monstres. Et puis François Hollande décida de changer de lunettes.

Le parallaxe avec le film d’Emmanuel Carrère s’impose. Dans La moustache, Marc, le personnage principal, décide de raser la moustache qu’il a toujours portée, pour faire une surprise à sa femme. Problème : celle-ci ne se rappelle même plus qu’il ait jamais porté la moustache, tout comme les parents et les amis, cette situation plongeant bientôt Marc dans le désarroi et la paranoïa. De la même manière, personne ne semble bien se rappeler qui était François Hollande avant qu’il chausse ses nouvelles lunettes. Dans Le Monde, l’éditorialiste Françoise Fressoz est victime, après l’allocution du 14 juillet, d’une grave crise hallucinatoire et nous décrit un Hollande gaullien, « empreint de gravité et confiant, mobilisateur, au-dessus de la mêlée, soucieux de laisser une« trace » dans l’histoire. » Quelques lignes plus loin, la crise s’annonce plus sévère, sans que l’on sache si les binocles enchantées transforment François Hollande en Saint Louis ou Salomon : « Ce 14 juillet, à presque mi-mandat, François Hollande est devenu le roi. Un roi bienveillant qui veut bien écouter les uns et les autres mais qui tranchera in fine. »

François Fressoz n’a pas été la seule victime des lunettes. Sur le site de Médiapart, Edwy Plenel se fend d’une longue lettre accusant François Hollande d’égarer la France dans une politique outrancièrement pro-israélienne. L’ancien directeur de la rédaction du Monde paraît soudain se réveiller d’un long sommeil, comme la Belle au Bois Dormant, pour constater que la politique de François Hollande ne correspond plus à ses attentes : « Bref, votre position tourne le dos à ce que la France officielle, sous la présidence de Jacques Chirac, avait su construire et affirmer, dans l’autonomie de sa diplomatie, face à l’aveuglement nord-américain. » Les lunettes de Hollande ont-elles troublé la vue du responsable de Médiapart pour qu’il en vienne à regretter que François Hollande ne soit pas assez gaulliste ? Pour preuve, ce sont les traits d’un autre dirigeant socialiste qu’Edwy Plenel voit apparaître sous les lunettes du président : ceux de Guy Mollet qui partageait avec Hollande le goût des montures noires et des interventions étrangères. On pourrait rassurer cependant Edwy Plenel : François Hollande n’a pour le moment pas manifesté de velléité d’envoyer les paras sur le canal de Suez ou la bande de Gaza. Tout au plus s’inscrit-il dans la lignée d’un autre François, Mitterrand celui-là, « l’ami d’Israël » qui déclarait en 1982, rappelle Jacques Attali : « Comment l’OLP, par exemple, qui parle au nom des combattants, peut-elle espérer s’asseoir à la table des négociations tant qu’elle déniera le principal à Israël, qui est le droit d’exister et les moyens de la sécurité? » Peut-être est-il enfin temps pour Edwy Plenel de prendre sa carte au RPR ? Ou faudra-t-il attendre et espérer que François Hollande réussisse à convaincre les Israéliens de reconnaître le Hamas comme un interlocuteur et le Hamas de reconnaître l’existence et le droit à la sécurité d’Israël, comme Mitterrand était parvenu à le faire à Camp David avec l’OLP en 1993 ? La première option semble pour le moment la plus réaliste.

Mais Edwy Plenel lui-même devrait peut-être penser à chausser des lunettes qui modifieraient un peu sa vision du monde. « Mollet n’était ni un imbécile ni un incompétent. Il était simplement aveugle au monde et aux autres. » Le tiers-mondisme et l’internationalisme de Plenel lui bandent peut-être quelque peu les yeux. Si l’on peut regretter l’entêtement israélien « à ne pas reconnaître le fait palestinien » et déplorer l’influence conjointe et nuisible, « celle du duo infernal que jouent Likoud et Hamas, l’un et l’autre se légitimant dans la ruine des efforts de paix », il est tout de même difficile de ne justifier, comme Plenel semble le faire, l’entêtement belliqueux du Hamas que par la seule obstination guerrière d’Israël. L’Etat hébreu, qui n’est pas une victime absolue, tant s’en s’en faut, peut légitimement s’inquiéter de voir ses plus grandes villes à portée des roquettes du Hamas,. Pour Israël, il n’y a ni solution militaire, car il paraît très improbable que le désarmement du Hamas et la destruction des fameux tunnels soient obtenus au cours de cette opération militaire, ni issue diplomatique puisqu’en regard du droit international c’est l’Etat israélien qui apparaît comme l’agresseur d’une communauté de 1,8 million de civils qui ne possède ni gouvernement reconnu ni armée officielle. L’Etat d’Israël est donc bien prisonnier d’un conflit qui dresse chaque jour un peu plus l’opinion internationale contre lui, à mesure que le nombre des victimes civiles augmente. Il paraît presque impossible d’ailleurs d’éviter de nouveaux bains de sang parmi les civils. Non seulement parce que Gaza est l’une des régions les plus densément peuplée au monde mais aussi en raison des efforts du Hamas pour imposer une mobilisation importante de la société gazaouie sur le plan militaire. Edwy Plenel devrait donc réajuster un peu ses lunettes idéologiques et abandonner la lecture de Stéphane Hessel pour examiner sans pathos la situation au Proche-Orient : il existe certes une dissymétrie militaire en faveur d’Israël mais, en termes médiatiques, la dissymétrie joue dans l’autre sens et le Hamas sait utiliser avec beaucoup de ruse celle-ci à son profit en amenant Israël à s’engouffrer dans un tunnel sans issue.

Il y a enfin un autre point à propos duquel Edwy Plenel devrait peut-être réajuster ses lunettes idéologiques : la nature de « l’antisionisme » s’exprimant à l’occasion des manifestations pro-palestiniennes. Le président de Médiapart s’insurge que l’on puisse assimiler antisionisme et antisémitisme, solidarité avec la Palestine et haine des juifs en France. L’attention serait peut-être juste dans un monde idéal mais, dans la réalité, il est difficile de ne vouloir ni voir ni entendre les slogans ultra-radicaux qui sont proclamés et brandis à chaque manifestation, prenant pour cible aussi bien « l’ennemi sioniste », que le complotisme en vogue voit implanté partout, aussi bien que la France elle-même, cible d’un ressentiment nihiliste d’une partie des manifestants. « Assimiler l’ensemble des manifestations de solidarité avec la Palestine à une résurgence de l’antisémitisme, c’est se faire le relais docile de la propagande d’État israélienne, proclame Penel. » Peut-être. Mais le nier revient à se voiler complètement la face au vu de la tournure systématiquement prise par les dernières manifestations de soutien à la Palestine. Comme le rappelle Antoine Menusier dans son reportage sur la manifestation du 26 juillet : « Les organisateurs de la manifestation (le NPA, les Indigènes de la République, Palestinian Youth Movement…) ont un mal fou à trier le bon grain de l’ivraie. […] Si les organisateurs de la manifestation interdite du 26 condamnent la paire Dieudonné-Soral au nom de la lutte contre l’extrême droite, ils ne peuvent que contempler les dégâts que cette idéologie qui entend faire le « pont » entre le Front national et l’islam, a causés chez une partie de la jeunesse, singulièrement dans les banlieues. »

Plenel croit bon de rappeler que la manifestation du « Jour de colère » fut, elle, autorisée et donna lieu à des débordements antisémites particulièrement visibles. Il n’était sans doute pas présent pour voir que la jeunesse des banlieues « en quête d’idéal » qu’il évoque dans sa lettre à François Hollande était déjà présente ce jour-là dans les rues de la capitale pour dénoncer pêle-mêle le « pouvoir des juifs et des sionistes. » Peut-être est-il incapable de réaliser qu’à travers cette radicalisation « la France plurielle, vivant diversement ses appartenances et ses héritages » exprime à son tour « la peur et l’ignorance » et « s’enferme dans le communautarisme religieux » que ses lunettes doctrinales l’empêchent de voir ?

*Photo : DUVIGNAU-POOL/SIPA. 00650481_000011.

Petites bouchées froides

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ennahda tunisie gramsci

Jeudi 24 juillet 2014-26 ramadan 1435

Cela fait dix ans jour pour jour que ma tante maternelle Rachida n’est plus. Je m’en souviens comme si c’était hier. Dix ans déjà. Et dire qu’il y a dix ans, nous nous étonnions que dix ans auparavant son époux, oncle Hédi, soit décédé à un jour près, soit le 25 juillet 1994.

La question de Luis Jorge Jalfen et la réponse de Cioran me rappellent toutes les deux la célèbre et néanmoins mystérieuse interrogation de Hölderlin, « Pourquoi, dans ce temps d’ombre misérable, des poètes ? » :

Alors, dans un fracas de foudre, ils surgiront. Mais jusqu’au jour de leur venue,

Le sommeil souvent me paraît moins lourd que cette veille

Sans compagnon, cette fiévreuse attente… Ah ! que dire encor ? Que faire ?

Je ne sais plus, — et pourquoi, dans ce temps d’ombre misérable, des poètes ?

Mais ils sont, nous dis-tu, pareils aux saints prêtres du dieu des vignes,

Vaguant de terre en terre au long de la nuit sainte.[1. Friedrich Hölderlin, « Le Pain et le Vin », in Élégies, trad. par Philippe Jaccottet, François Fédier, Gustave Roud et Michel Deguy, in Œuvres, éd. publiée sous la direction de Philippe Jaccottet, Paris, Gallimard, coll. « Pléiade », 1967, p. 813.]

Qui aurait une réponse satisfaisante à une question pareille ? Personne, je crois… Pour ma part, non que je n’en aie point, je préfère seulement vivre en poète, habiter le monde en poète, me battre en poète, quitte à mourir — toujours en poète. Nul besoin de répondre à cette question ou à tant d’autres qui se posent et s’imposent à tout instant. Vivre et habiter le monde suffisent, même si certaines nouvelles sont décourageantes et atrocement affligeantes. Est-il normal que vingt partis aient signé mardi matin, à l’Hôtel de ville de Tunis, à la Kasbah, en présence du président de la république provisoire, Moncef Marzouki, et celui de l’Assemblée Nationale Constituante, Mustapha Ben Jaafar, ainsi que de nombreux chefs de missions diplomatiques, une « Charte d’honneur » en vue des élections à venir ? Qu’est-ce à dire ? Et surtout à quoi bon ? Le texte n’ayant pas été divulgué, nous soupçonnons toutefois les clauses de ladite charte. Ce serait en somme un mensonge sur l’honneur, les dés étant pipés et les cartes truquées d’entrée de jeu. C’est que les deux gros légumes, Ennahdha et Nidaa Tounès, feront feu de tout bois et se donneront tous les moyens pour l’emporter. Il n’y aura pas de fair-play. C’est impossible. Ni les islamistes ni les nouvelles recrues de l’ancien régime venues prêter main forte à Nidaa Tounès ne croient en la démocratie. Soyons francs et avouons que les partis qui joueront la carte de l’honnêteté et de la transparence le feront par manque de moyens ou par naïveté donc inexpérience politique. Ces partis sont les agneaux qui de leur propre gré se livrent aux loups.

Par ailleurs, que le parti auquel j’appartiens, pour lequel je compte et voter et faire campagne ait signé ne m’étonne guère. Nous allons à une nouvelle débandade, puisque non seulement nous n’avons pas décidé de nous présenter seuls et par là même d’aller à la rencontre de notre destin, mais encore nous n’avons pas tranché quant à nos véritables alliés étant partagés entre Nidaa Tounès dans le cadre de l’Union pour la Tunisie et le Front populaire dans le cadre de notre appartenance historique et même pratique à la famille de la gauche tunisienne. Je ne suis évidemment pas d’accord avec ce sentiment ou position, car l’admettre revient à considérer que nous sommes partagés entre des tendances qui s’opposent et se contredisent. Comme je l’ai exprimé dans un éditorial de la revue Alfikrya[2. Cf. « Pour un Front contre l’Ignorance et l’Oubli », in Alfikrya, n°9, mai-juin 2013, p. 2-3.] et dans Hymne national, il faut croire qu’un front uni et unique allant de la droite destourienne à l’extrême gauche révolutionnaire, en passant par toutes les tendances et nuances que nous connaissons en Tunisie, est aussi possible que nécessaire. Ces divisions, ces scissions, ces divergences font l’affaire de la droite la plus extrême, de la droite religieuse et théocratique.

C’est de telles petites bouchées froides que nous allons nous contenter. Des petites bouchées froides de l’ignorance à celles des assassinats. Des petites bouchées froides de la haine à celles des trahisons à répétition. Des petites bouchées froides des accusations en tous genres à celles des velléités masquées et présentées comme des actes de bravoure. Des petites bouchées froides à l’image de ces temps de crise dont Gramsci a défini la teneur : « La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés. Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. »

Ne possédant pas les cinq volumes de Cahiers de prison de Gramsci, je ne suis malheureusement pas sûr de cette citation. Je pense toutefois que la métaphore des monstres surgissant de ce clair-obscur est pertinente et heureuse. Pertinence et bonheur qui doivent nous accompagner dans notre quête, dans notre combat et dans l’art de vivre dont nous devons distiller l’essence pour lutter contre tous ces fous fanatiques semeurs de corruption et de mort. À ce titre, cet aphorisme de René Char est un véritable viatique : « Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. À te regarder, ils s’habitueront.»[3. René Char, Rougeur des matinaux, § III, Les Matinaux, in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. « Pléiade », 1983, p. 329.]

Nos jolies colonies de vacances

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vacances tourisme ete

vacances tourisme ete

On a dénombré, pour l’année 2012, plus d’un milliard de touristes, c’est-à-dire des flux seize fois plus importants que les flux migratoires Sud-Nord et cinq fois plus importants que le nombre total de migrants dans le monde en 2011. Le nombre de touristes a tout simplement été multiplié par 37 de 1950 à 2010. Bien sûr, les flux touristiques restent pendulaires et n’impliquent pas une installation de longue durée dans le pays d’accueil, comme c’est le cas pour les migrations économiques, mais si les touristes ne s’installent pas dans les pays qu’ils visitent, ils peuvent néanmoins en modifier très profondément les us et coutumes, voire toute la structure socio-économique. Tout dépend en réalité, non pas tellement du taux de fréquentation mais du décalage qui s’instaure entre les touristes et les habitants des pays visités. Comme le note  le géographe Mimoun Hillali : « L’influence négative du tourisme est assez importante lorsque le complexe de supériorité véhiculé par le visiteur trouve, malheureusement, un écho fécond dans l’imaginaire local hanté par un soupçon de sentiment d’infériorité. »[1. Mimoun Hillali. Le tourisme international vu du sud. Presses de l’Université du Québec. 2003.] Et avec un milliard de visiteurs en 2011, l’activité touristique se transforme en véritable occupation de territoire…

Les facteurs explicatifs sont connus : le perfectionnement constant des moyens de transport et l’augmentation du pouvoir d’achat au cours des Trente glorieuses pour les pays de l’OCDE ont bien sûr favorisé l’essor phénoménal de l’activité touristique mais il faut ajouter que la dérégulation du trafic aérien et la libéralisation des tarifs, réalisée complètement aux Etats-Unis à partir de 1978, a entraîné une concurrence sauvage et un abaissement des prix favorables aux destinations plus lointaines. À cela s’est ajoutée la multiplication plus récente des compagnies low-cost, capables désormais de proposer des tarifs attractifs sur les circuits internationaux et les longues distances. Même pour une activité aussi dépendante de la conjoncture politique et économique que le tourisme, les attentats du 11 septembre et la crise de 2007 n’ont engendré qu’un ralentissement très relatif. L’activité touristique a pris une telle ampleur qu’elle influe bien plus directement elle-même sur la géopolitique et l’économie mondiale.

Le géographe Jean-Michel Hoerner distingue six ordres de distance, du quartier où l’on réside jusqu’aux destinations distantes de plusieurs dizaines de milliers de kilomètres, et rappelle qu’il y a cinquante ans, les trois quart de la population ne franchissaient pas le quatrième ordre, c’est-à-dire quelques dizaines de kilomètres. Aujourd’hui, plus de la moitié de la population a accès au sixième ordre de distance (les destinations les plus lointaines) et le taux de départ en France avoisine les 80%. Avant, le voyage, c’était l’aventure. Maintenant, on appelle ça du tourisme. La croissance démesurée des moyens techniques a permis de franchir d’un trait de quelques décades tous ces ordres de distances et permettent de projeter un cadre à plus de dix-mille kilomètres de son pavillon de banlieue.

Le problème est que ces flux énormes de touristes envahissent quelquefois des territoires en crise profonde. Même si, à plus d’un titre, le tourisme occidental représente une manne financière, les populations locales sont aussi confrontées au différentiel économique énorme qui sépare le niveau de vie de la classe moyenne d’un pays développé et le leur. Or, le monde est envahi par les classes moyennes qui concentre 60% de la capitalisation boursière et pas moins de 26% de l’épargne mondiale. En ces temps de crise financière, on insiste volontiers sur le gouffre qui séparent les très riches du reste de la population mais pour les ressortissants des pays en développement qui accueillent des masses de plus en plus importantes de touristes, il est finalement bien pire de se trouver confronté au touriste occidental moyen qu’à quelques richissime dilettante dont l’insolente opulence  éblouit ou choque tout autant au nord qu’au sud. « Rien n’est plus injuste, écrit Jean-Michel Hoerner, que de se confronter avec la même classe sociale que la sienne et de comprendre que ce sont souvent des apparences qui créent le maître et le serviteur »[2. Jean-Michel Hoerner. Géopolitique du tourisme. p. 12.] L’attitude adoptée par ces visiteurs ne contribue bien souvent pas à améliorer les relations avec les populations locales :

Les touristes sont, en quelque sorte, des colons d’un nouveau style, dans la mesure où, non seulement l’industrie touristique internationale investit massivement dans les pays du Sud, aux côtés d’ailleurs des professionnels nationaux, mais où le Nord exporte également ses clientèles. Dans ses conditions, le Sud, comme on l’a dit, devient une sorte d’éden pour les touristes du Nord qui considèrent que leurs dépenses exigent le meilleur service possible, voire que les populations visitées sont à leur dévotion, et qu’elles leur seraient même redevables car ils sont des consommateurs qui ont payé.[1]

Le développement récent du « tourisme durable » ou « équitable » et les modes nouveaux de fonctionnement touristique a beau apporter aux yeux de ceux qui les pratiquent une plus-value morale certaine à leur voyage, il n’en reste que des régions entières se voient réduites à de vastes terrains de jeux, de découvertes, de loisirs et de plaisirs qu’ils soient présentés ou pas comme équitables. Le tourisme, durable ou pas, dans un contexte géopolitique marqué par un rejet de ce qui est interprété comme la domination culturelle et économique du nord, a remplacé la guerre au pays de la tyrannie douce. « Le voisin hostile apparaît comme touriste, et le touriste devient une figure du mal. A partir de là, il faut repenser tous les concepts européens du passage entre l’état naturel et l’état civilisé, (c’est-à-dire) le remplacement de la guerre. »[3. Peter Sloterdijk, in Alain Finkielkraut et Peter Sloterdijk. Les battements du monde. Paris. Pauvert/Fayard. 2003.]

C’est à propos des Américains, traumatisés par les événements du 11 septembre que Peter Sloterdijk écrivait ces quelques lignes, mais elles peuvent s’appliquer à ces destinations de plus en plus en vogue que sont devenus, pour le tourisme de masse, depuis une quinzaine d’années, les pays émergents et en développement. A côté des conflits internes et des troubles civils qui ont en partie remplacé les affrontements classiques et à plus grande échelle, le tourisme représente un nouvel exemple de guerre contre laquelle la riposte s’est développée sous la forme des attentats, comme celui de Louxor en 1997, celui de Bali en 2002 ou les plus récents attentats de Marrakech en 2011. Les millions de touristes qui vont visiter chaque année l’Asie, partent attraper des coups de soleil au Moyen-Orient ou vont faire des safaris en Afrique se sont d’ailleurs acclimatés à cette menace constante à laquelle leur intrusion expose leur personne et ils n’ont pas conscience d’être les agents d’une confrontation, non plus seulement touristique mais géopolitique, des cultures. Plus que jamais, le tourisme reste, comme l’écrivait Jean Mistler, « l’industrie qui consiste à transporter des gens qui seraient mieux chez eux dans des endroits qui seraient mieux sans eux. » La multiplication des conflits et les diverses menaces qui pèsent sur eux ne semblent cependant pas décourager les amateurs d’exotisme lointain, voire de tourisme extrême, bien au contraire. Les tour-opérateurs proposent désormais de visiter les favelas de Rio ou de Sao Paulo et le gouvernement a autorisé de guerre lasse il y a quelques années les visites à Pripiat, le village abandonné témoin de la catastrophe de Tchernobyl ou les niveaux de radioactivité peuvent encore être soixante-dix fois plus élevés que le seuil de sécurité. Comme le remarquait l’écrivain et humoriste Sam Ewing, « Les touristes veulent toujours aller là où il n’y en a pas. » La nature humaine profite toujours autant à l’industrie touristique.

 

Petits luxes, humour et fulgurances

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jean jacques schuhl obsessions

jean jacques schuhl obsessions

La première fois que nous avons lu des nouvelles de Jean-Jacques Schuhl, c’était dans Vanity Fair, avec des illustrations de Pierre Le-Tan, et dans Lui. On n’est pas prêt d’oublier ce numéro de Lui. Il y avait Schuhl au sommaire et, en couverture, Kate Moss shootée par Terry Richardson dans une pose inspirée d’Aslan, qui venait de mourir.
On n’a pas oublié notre lecture des textes de Schuhl. Leur charme était entêtant. On a pensé au regretté Frédéric Berthet. Nous avons relu plusieurs fois chaque nouvelle : « Un dernier amour d’Andy Warhol », « Une robe de chambre postmoderne » et, notre préférée, « La cravache ». On y croisait des filles anglaises au teint pâle, Fred Hugues, le fantôme de Valérie Solanas et une femme en dessous chics et à quatre pattes qui annonçait : « Je suis un cheval. »

Obsessions est ainsi venu s’ajouter à notre bibliothèque schuhlienne, à côté de Rose Poussière, Télex n°1, Ingrid Caven – prix Goncourt 2000 – et Entrée des fantômes.
Nous y avons retrouvé les nouvelles déjà lues, des textes parus dans Libération et des inédits. À chaque fois, de minuscules changements avaient été opérés entre ce que nous connaissions et ce qui avait été imprimé. La Schuhl’s touch est là : le souci du détail. Le détail, il le trouve dans les pages des journaux, dans des photos découpées, dans des poèmes oubliés. Le nom d’une rue, la couleur d’une veste ou la grande bouche rouge de Paloma Picasso, par exemple. Son affaire, c’est le temps perdu. Il le remonte à sa guise, ciselant la légèreté de chaque phrase. Quand Jean Eustache, Jacques Rigaut, Helmut Berger ou Jean-Luc Godard passent entre les lignes, il s’agit de ne pas peser. Schuhl, justement, se déplace dans ses histoires tel un danseur étoile. Son style chaloupé, d’une élégance folle, s’envole brusquement, offrant des moments de grâce, comme cette fusée, sur fond de « Fly me to the moon » : « La fille a un fond de teint blafard, des cheveux blonds de film noir. »

Schuhl n’est pas précieux, parce qu’il est rare -cinq livres en quarante ans. Il est précieux, parce qu’il écrit comme personne : petits luxes, humour et fulgurances. Obsessions sera la mélodie de notre été, à lire et siffloter à l’ombre d’une terrasse, au bar d’un hôtel ou en plein soleil.

Jean-Jacques Schuhl, Obsessions, Gallimard.

*Photo : SIMON ISABELLE/SIPA. 00411874_000002.

Noguez, l’érudition heureuse

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dominique noguez aphorismes

dominique noguez aphorismes

Il existe une érudition heureuse et Dominique Noguez est son prophète. Voilà un écrivain qui nous enchante depuis longtemps par son gai savoir jamais didactique et son humour poli, discrètement désespéré, bien éloigné de ce ricanement contemporain si répandu qui cache trop souvent des crispations haineuses. Lisez, par exemple, pour vous en convaincre, La véritable origine des plus beaux aphorismes. C’est une lecture d’été idéale. On ne vous garantit pas que ce court manuel maintiendra votre serviette sur la plage mais il y a de fortes chances que vous le feuilletiez encore quand l’automne sera venu car ce livre a pour vocation de devenir ce qu’on appelait jadis un vade-mecum. Un peu plus de quatre-vingt citations sont examinées, expliquées, traquées serait-on tenté de dire, par un Noguez détective pour qui la citation est une affaire trop sérieuse pour être laissée à ces citeurs (ou citateurs) inconséquents qui veulent briller en société et multiplient les contresens ou les approximations.

Trouver l’origine exacte d’une citation n’est pas une manie universitaire, c’est, nous dit Noguez, aider le lecteur « à pousser ses investigations, à faire de quelques mots un tremplin pour plonger dans un océan inconnu et merveilleux, pour, comme on dit se cultiver-mais pas seulement : pour penser aussi, et, qui sait, pour changer sa façon de penser. »

D’autant plus, comme c’est le parti pris ici, quand la citation a la forme de l’aphorisme, c’est à dire d’une arme de précision qui flirte toujours un peu avec le paradoxe et qui utilise comme ligne de mire le deuxième degré, ce deuxième degré dont on a l’impression, par les temps qui courent, qu’il n’est plus compris de grand monde. Prenons par exemple cette phrase de Térence qui était apparue à Montaigne lui-même comme le résumé le plus parfait de la philosophie humaniste au point qu’il l’avait inscrite sur les poutres de sa célèbre bibliothèque : « Je suis homme : rien de ce qui n’est humain ne m’est étranger. » Ce n’est pourtant à l’origine, nous explique Noguez que la réplique vexée et maladroite d’un personnage  de comédie à qui on a surtout demandé de se mêler de ses affaires…

Au menu, on trouvera d’ailleurs beaucoup d’Anciens, Hésiode, Plaute, Pline l’Ancien ou encore Martial dont Noguez a traduit naguère les épigrammes hautement pornographiques, mais aussi des classiques, des grands romanciers du XIXème, des esprits acérés fin de siècle comme Jules Renard ou Laurent Tailhade ou même des contemporains inattendus tel le metteur en scène Sam Karmann qui, dans La vérité ou presque, un film de 2007, fait dire à un de ses personnages « On peut s’aimer pour toujours mais pas tout le temps ». Commentaire de Noguez qui sait aller au-delà l’apparente banalité de la phrase : « Elle est remarquable, car elle mêle deux temporalités : celle des grands serments, celle de Tristan et Yseult ou de Roméo et Juliette, et celle de la petite vie quotidienne. Celle de l’absolu et du relatif. Celle du continu et des pointillés. Celle du ‘ Jusqu’à la mort’ et celle du ‘ N’oublie pas qu’on se lève demain matin.’»

Pour ma part, je suis particulièrement reconnaissant à Noguez de faire une place à Scutenaire, surréaliste belge et aimable anarchiste trop méconnu dont l’œuvre est uniquement composée d’Inscriptions où l’on trouve cet aphorisme mémorable « C’est mon opinion ; et je ne la partage pas » qui m’a toujours semblé une devise idéale pour Causeur.

La véritable origine des plus beaux aphorismes, Dominique Noguez, Payot.

On signalera également de Dominique Noguez la réédition de Comment rater complètement sa vie en onze leçons. (Rivages/Poche)

*Photo :  ANDERSEN/SIPA. 00357711_000001.

Punk not de gauche

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punk johnny rotten

punk johnny rotten

Parce qu’il écoute le Clash et qu’il est progressisteMatthieu Pigasse, énarque et banquier, passe pour un punk aux yeux de nombreux journalistes. Parce qu’elles font de la provoc’ à deux balles et qu’elles se revendiquent féministes, les Pussy Riot sont également présentées comme des punks. Cet étiquetage semble fort convenu: en effet, les punks étaient-ils vraiment progressistes?

À la Cité de la Musique, à Paris, une exposition proposait l’automne dernier de découvrir le mouvement punk à travers les inévitables Sex Pistols et Clash, mais également, pourquoi pas, le collectif Bazooka. En fait, la musique semblait passer au second plan car le commissaire de l’exposition, Éric de Chassey, avait choisi d’insister d’abord sur l’impact visuel du punk. Mais il n’en négligeait pas la portée politique, et c’est là qu’on a envie de se marrer: selon lui, le punk « est un des grands mouvements qui ont porté cette idée de transformer le monde« . Rien que ça. Dans le catalogue de l’exposition, objet dispensable, Éric de Chassey précisa sa pensée dans un texte appelé Bazooka, pistolets et autres armes visuelles[1. Europunk : une révolution artistique en Europe (1976-1980), sous la direction d’Eric de Chassey, Drago, 2013, 309 pages.]:

« Il faut attendre 1977-1978 pour qu’une imagerie punk solidement engagée à l’extrême-gauche puisse devenir visuellement explicite, dans un contexte où la question de l’appartenance aux classes populaires est depuis l’origine un élément fort de l’identité punk, du moins au Royaume-Uni. C’est ainsi que le Clash, dont les morceaux emblématiques comme « White Riot » ou « I’m So Bored With The USA » avaient dès 1976 un contenu explicitement politique, se met à les accompagner d’images de batailles de rue (sur la pochette du premier album ou en fond de scène des concerts), à arborer des slogans revendicatifs ou des logos emblématiques« .

Ainsi, le Clash, c’est le prolétariat et l’ancrage à gauche. Un symbole que des petits bourgeois en manque de révolte se sont vite appropriés, à l’instar d’un Matthieu Pigasse qui se croit obligé, sans doute soucieux de se distinguer de la bourgeoisie dont il est issu, d’évoquer le Clash dès qu’il est interviewé. Dans un texte publié en 2010 dans le magazine Challenge, plutôt que parler de ses activités au sein de la Banque Lazard, il nous parlait du premier album éponyme de Clash, paru en avril 1977:

« D’abord le nom, Clash, qui sonnait comme une révolte, un affrontement, une rupture. Puis le premier morceau, Janie Jones, dont l’introduction a été classée par Nick Hornby dans son roman-culte High Fidelityparmi les meilleures de tous les temps. J’ai été emporté par un déferlement. Le rythme furieux, la voix butée, la guitare jouée au couteau, le son brut: un choc absolu. Tout l’album était au même niveau d’intensité. Hate & WarWhite RiotPolice & Thieves: les titres des chansons sonnaient comme autant de déclarations de guerre. Les textes – que j’ai découverts plus tard en achetant les partitions à Coutances – évoquaient l’Angleterre industrielle du début de l’ère Thatcher: White Riot, par exemple, décrivait les émeutes raciales ayant suivi le carnaval de Notting Hill en 1976« .

Manque de chance pour Matthieu Pigasse, qui, rappelons-le, est énarque, Margaret Thatcher n’est devenue Premier ministre qu’en mai 1979: le travailliste James Callaghan occupait encore le 10 Downing Street au moment où le Clash publiait son premier album. Le mythe du mouvement punk qui se développe à gauche en réponse à la politique de Margaret Thatcher ne tient donc pas: seul un bobo peut y croire. Mais c’est révélateur: la gauche n’a-t-elle pas toujours essayé d’avoir le monopole de la contre-culture?

Le Clash fut probablement le groupe emblématique de ma génération. Au lycée, on s’échangeait les albums, on les commentait. Les adolescents que nous étions ne voulaient pas voir que tout cela n’était qu’une farce: en écoutant le Clash, nous avions l’impression d’être des rebelles. Certes, avec le temps, la musique évoluait plutôt mal, influencée par le hip-hop new-yorkais, et il ne restait que des poses. Car le Clash, c’était du « trotskommercial qui se la pète« , pour reprendre une formule de Basile de Koch. Et cela n’avait plus grand chose à voir avec le punk. Comme nombre d’artistes engagés, professionnels de la révolte et autres défenseurs des opprimés, Joe Strummer n’était pas le prolétaire que l’on imaginait: il s’appelait en réalité John Mellor et son père était diplomate. Mais il chantait qu’il était le fils d’un braqueur de banques et se déguisait volontiers en guérillero ou terroriste d’extrême-gauche. En avril 1978, lors de la campagne Rock Against Racism, il portait sur scène un t-shirt en l’honneur de la Fraction Armée Rouge et des Brigades Rouges. En 1980, le triple album Sandinista! était dédié, comme son nom l’indique, à la Révolution nicaraguayenne. Depuis leur premier album et “So Bored With The USA”, les Clash n’en finissaient d’ailleurs pas de crier leur dégoût des États-Unis; pourtant, dès qu’ils en eurent l’occasion, ils firent la tournée des grands stades américains, en première partie des Who.

Aux yeux de la presse, la crédibilité du Clash reposait sur le fait qu’il était, comme l’écrivait Alain Pacadis en 1977 dans son compte rendu du festival punk de Mont-de-Marsan, «le seul groupe radical et politisé de la New Wave». Joe Strummer jouait les durs et chantait “White Riot” en référence aux émeutes raciales qui avaient éclaté en 1976 durant le Carnaval de Notting Hill. Certains n’étaient pas dupes, comme les Mekons, de Leeds, qui publièrent en janvier 1978 un premier single tout en ironie qui s’intitulait “Never Been In A Riot”[2. The MEKONS. Never Been In A Riot / 32 Weeks, Heart and Soul.  January 20, 1978 – 7″ on Fast Product, UK [FAST 1]. Déjà, la seconde édition du festival de Mont-de-Marsan en août 1977 avait été l’occasion de mesurer les dissensions au sein du mouvement punk. Le Clash, absent en 1976, avait été imposé par CBS comme tête d’affiche. Les Damned, déjà présents lors de la première édition, les précédèrent sur scène et livrèrent un concert, impressionnant de hargne et de chaos, que Francis Dordor compara dans Best à une «météorite culturelle» mais aussi à un «show catastrophe». Le chanteur Dave Vanian valdinguait dans le public et, sur «Neat Neat Neat», Rat Scabies mettait le feu à sa batterie, provoquant la panique chez les pompiers. La rivalité qui opposait le Clash aux Damned obligea les hommes de Joe Strummer à se surpasser et à donner l’un de leurs meilleurs concerts, quoique perturbé par les facéties de Captain Sensible, alors bassiste des Damned, qui jeta des boules puantes sur scène et débrancha les amplis. Comme on peut l’entendre sur cet enregistrement, la plaisanterie n’était pas du goût de Joe Strummer qui accusa les Damned d’être jaloux. Ces chamailleries étaient révélatrices: d’un côté, on avait des bouffons qui en grattaient pour le chaos et de l’autre, des gens sérieux qui, n’est-ce pas, avaient un discours politique. Mais on préférera toujours les Damned, premier groupe punk anglais à publier un single, New Rose, puis un album, l’extraordinaire Damned Damned Damned, enregistré en dix jours sous la houlette de Nick Lowe. À l’inverse des Clash, c’étaient de vrais prolos: avant de fonder le groupe, Rat Scabies et Captain Sensible gagnaient leur vie en récurant les chiottes du Croydon Fairfield Hall. Sans doute parce qu’ils étaient issus de la classe ouvrière, et que, dans le marasme économique de l’époque, ils s’étaient sentis trahis par les politiciens, ils n’étaient pas engagés: vaguement anarchistes, ils méprisaient justement les postures politiques à deux sous.

En 1979, le sociologue britannique Dick Hebdige publia Subculture -The Meaning of Style[3. Dick Hebdige. Sous-culture, Le sens du style, Paris, Zones, 2008, 156 pages.], un excellent petit bouquin, devenu aujourd’hui un classique, parfois plagié par des chercheurs du CNRS. Pour Dick Hebdige, qui essayait de comprendre comment plusieurs sous-cultures s’étaient superposées en Grande-Bretagne depuis la Seconde guerre mondiale, le mouvement punk était une résistance à un contexte:

De même, les punks ne se contentaient pas de répondre directement à la montée du chômage, au brouillage des repères moraux, au retour de la pauvreté, à la crise économique, etc. Ils s’employaient en fait à dramatiser le fameux «déclin britannique» en construisant un langage d’une pertinence incontournable et d’un prosaïsme radical (d’où les jurons, les références aux «gros hippies», les haillons, les poses lumpen) qui contrastait avec la rhétorique ampoulée de l’establishment rock. Les punks récupéraient le discours de la crise qui saturait les ondes et les éditos de l’époque et le reproduisaient sous une forme tangible (et ostentatoire). Dans l’atmosphère angoissante et apocalyptique de la fin des années 1970 –avec son chômage de masse et les bouffées de violence inquiétante du carnaval de Notting Hill, de Grunwick, de Lewisham et de Ladywood, les punks visaient juste quand ils se présentaient au public comme des «dégénérés», comme des acteurs du spectacle sensationnaliste de la décadence qui reflétait la triste condition de la Grande-Bretagne. Les divers répertoires stylistiques adoptés par les punks exprimaient sans aucun doute des sentiments authentiques d’agressivité, de frustration et d’angoisse. Mais ces énoncés sinistres, aussi bizarre que soit leur construction, étaient proférés dans un langage parfaitement accessible, le langage de la vie quotidienne. Ce qui explique en premier lieu la pertinence des métaphores punks, tant du point de vue de leurs fans que de celui de leurs critiques, et, en deuxième lieu, le succès de la sous-culture punk en tant que spectacle, sa capacité d’agir comme symptôme de toute une gamme de problèmes contemporains.

Dick Hebdige montra également que le mouvement punk s’était construit en réaction à l’immigration africaine et antillaise: l’esthétique punk pouvait être perçue comme la «traduction» blanche d’une «ethnicité» noire[4. Plus récemment, cette idée d’une ethnicisation des Blancs a été développée par le géographe Christophe Gouilly dans Fractures françaises (Flammarion, 2013).]. En effet, et on avait déjà pu l’observer à Détroit en 1967, les jeunes Blancs, lorsqu’ils avaient le sentiment de devenir étrangers chez eux, singeaient les Noirs et s’inventaient une identité ethnique pour ne pas être en reste:

Cette ethnicité blanche parallèle s’exprimait de façon contradictoire. D’un côté, elle arborait les emblèmes traditionnels de l’identité britannique (la Reine, l’Union Jack), même si c’était de façon iconoclaste. Son caractère «autochtone» était parfaitement reconnaissable, lié qu’il était à une territorialité et à un langage urbains typiquement britanniques. Et pourtant, simultanément, elle incarnait une certaine déterritorialisation, l’abstraction des taudis ouvriers, des HLM anonymes et des queues déshumanisantes à la porte des agences pour l’emploi. Elle était faite de vide, de mutisme et de déracinement. De ce point de vue, la sous-culture punk était complètement différente des styles antillais qu’elle cherchait à imiter. Alors que, grâce au reggae, les jeunes Noirs métropolitains pouvaient se projeter «au-delà de l’horizon», dans un ailleurs imaginaire (l’Afrique, les Antilles), les punks étaient prisonniers du présent, indéfectiblement liés à une Grande-Bretagne apparemment privée d’avenir.

Les punks étaient désabusés: ils ne gobaient pas les discours idéologiques et les promesses de révolution. C’étaient des prolos qui avaient finalement compris qu’il n’y avait point de salut à gauche. Ils vomissaient la modernité que leur avaient léguée leurs parents et n’envisageaient aucun avenir. N’en déplaise à Matthieu Pigasse ou Éric de Chassey, de tels types, qui éructaient «No Future», ne pouvaient pas être progressistes. Comment croire au progrès quand on ne croit pas en l’avenir? Les punks n’avaient pas envie de transformer le monde. Ils préféraient entortiller la pensée dominante. Provocation, collages, inversion ou détournement du sens des choses: Greil Marcus voyait en eux les lointains héritiers du dadaïsme[5. Greil Marcus. Lipstick Traces, une histoire secrète du vingtième siècle, Paris, Folio, 1998, 604 pages.]:. Mais ils aimaient surtout qu’on leur crache dessus. Alors ils arboraient des croix gammées pour le seul plaisir d’être détestés. Les Damned avait choisi leur nom d’après le film de Luchino Visconti. Quant aux Stranglers, après que leur bassiste, Jean-Jacques Burnel, avait cassé la gueule à un critique du magazine Sounds, ils étaient présentés par les journalistes comme brutaux, fascistes, racistes ou encore misogynes. Des anti-Clash, en quelque sorte. C’était oublier que le mouvement punk était une comédie, une contre-culture monstrueuse qui parodiait les contre-cultures et qui produisait avant tout du bruit. Johnny Rotten ne braillait-il pas qu’ils étaient «si joliment, oh, si joliment vi-des»? Même s’ils enregistraient des disques magnifiques, les Damned assumaient parfaitement que le rock’n’roll fût une escroquerie et, lors de leurs concerts, Captain Sensible avait pris l’habitude de brocarder le public[6. Carol Clerk. The light at the end of the tunnel, London, Omnibus Press, 1987, 96 pages. On peut lire notamment cette déclaration de Captain Sensible: “The Damned were unhip because we said things like “Give us the cash, I want a truckload of it.” At the time, they were all lying, the others. We were so brutally honest. I really thought there was a philosophy involved. The Damned expressed it best. Some groups were saying all the answers to the world’s problems are this way or that way and the Damned  were just saying “Politics aren’t going to solve your problems”. No matter what system you live under, there’s always going to be someone at the bottom of the piles”. Ajoutons qu’en 1982, sur un single aussi mémorable qu’hilarant, les Damned s’en donnaient à coeur joie et chantaient « Lovely Money« .] : « Achetez nos disques, bande de bâtards, on veut votre fric« ! Car, contrairement à ce que les gauchistes peuvent raconter, le mouvement punk n’a jamais été une critique de la société de consommation. Depuis Viviane Westwood et Malcom McLaren, les punks ont en effet toujours cherché à vendre ce qu’ils bricolaient. Aussi le punk est-il beaucoup plus proche du libéralisme qu’on ne l’imagine: en opposition à l’avachissement des hippies, le dogme du “Do It Yourself” n’était-il pas l’expression de l’esprit d’entreprise? Les Damned publièrent leurs premiers disques chez Stiff records, un label indépendant, alors que le Clash ou les Sex Pistols n’eurent aucun scrupule et s’empressèrent de signer avec des multinationales, respectivement CBS et EMI. Aujourd’hui, après quatre décennies d’anarchie et de chaos, les Damned, fidèles au “Do It Yourself”, continuent à sortir des disques sur des labels confidentiels. Ainsi, l’an dernier, Captain Sensible et Paul Gray ont autoproduit chez Easy Action un album, A Postcard From Britain, où ils se demandent ce qu’est devenue la Grande-Bretagne d’antan. Il ne manquerait plus que cela: les vieux punks seraient-ils donc des réacs?

 *Photo : AP/SIPA. AP20407866_000001. 

Petites bouchées froides

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hammam sousse aymen hacen

hammam sousse aymen hacen Vendredi 25 juillet 2014-27 ramadan 1435 À Hammam-Sousse. Il est 4h 45. Sans doute nul n’est-il prophète en son pays, mais tout le monde a le droit d’être reconnu, apprécié et aimé — dans son pays — pour ce qui le caractérise, pour ce qui le distingue, pour ce qui fait qu’il puisse lui aussi apporter sa pierre à l’édifice à construire ou en cours de construction. Je ne suis pas progressiste pour rien. Je crois les gens, les idées, les institutions et le monde perfectibles. En cherchant sur la Toile la citation exacte de Gramsci, parce que je suis absolument certain que les deux volumes que j’ai de lui ne la contiennent pas — aussi bien Guerre de mouvement et guerre de position, paru en 2011 aux éditions de La Fabrique d’après un choix et avec une présentation de Razmig Keucheyan, que Pourquoi je hais l’indifférence, publié en 2012, dans la très belle traduction et avec la superbe préface de Martin Rueff —, j’ai trouvé sur un site québécois plusieurs volumes contenant divers textes et des lettres choisies. Je ne sais pas si j’ai le droit d’employer un tel mot pour exprimer aussi bien mon bonheur que l’enthousiasme qui me caractérise, mais cette mise à sac est littéralement jouissive, si bien que la nuit dernière a été plus courte qu’il ne le fallait, en dépit du déplacement à venir pour Hammam-Sousse et de la rencontre escomptée. J’avoue que le passage qui suit, tiré d’une lettre de Gramsci à son frère Carlo datée du 19 décembre 1929, m’a bouleversé. Vous me comprendrez quand vous comparerez ces phrases passe-partout tenant lieu de fast-food (« Je suis pessimiste par l’intelligence, mais optimiste par la volonté ») à l’intégralité du passage : « Il me semble que dans de telles conditions, qui se sont prolongées pendant des années, avec de telles expériences psychologiques, l’homme devrait avoir atteint le plus haut degré de la sérénité stoïque, et acquis la conviction profonde que l’homme a en lui-même la source de ses forces morales, que tout dépend de lui, de son énergie, de sa volonté, de la cohérence inébranlable des fins qu’il se propose et des moyens qu’il met en œuvre pour les réaliser — de façon à ne plus jamais désespérer et à ne plus tomber dans ces états d’esprit communs et vulgaires qu’on appelle pessimisme et optimisme. Mon état d’âme fait la synthèse de ces deux sentiments et les dépasse : je suis pessimiste par l’intelligence, mais optimiste par la volonté. Je pense, en toute circonstance, à la pire hypothèse, pour mettre en branle toutes mes réserves de volonté et être capable d’abattre l’obstacle. Je ne me suis jamais fait d’illusions et n’ai jamais eu de désillusions. En particulier je me suis toujours armé d’une patience illimitée, non passive, inerte, mais animée de persévérance. — Bien sûr, il existe aujourd’hui une crise morale très grave, mais il y en a eu dans le passé de bien plus graves encore et il y a une différence entre aujourd’hui et le passé […]. »   N’est-ce pas que la différence est nette ? Entre le torchon et la serviette, le bon grain et l’ivraie, il est des immenses contrées. En relevant cela, je m’aperçois que c’est tout ce que la culture ambiante, celle dite de consommation, veut et exige en fin de compte : imposer le florilège, l’anthologie, le bon mot, le choix, les mélanges, dans le but de procurer à tous et à chacun — donc à personne — une quelconque satisfaction. Est-ce cependant contre cela que Cioran s’insurgeait dans De l’inconvénient d’être né, quand il formulait ce vœu : « “La vie ne semble un bien qu’à l’insensé”, se plaisait à dire, il y a vingt-trois siècles, Hégésias, philosophe cyrénaïque, dont il ne reste à peu près que ce propos… S’il y a une œuvre qu’on aimerait réinventer, c’est bien la sienne » ?   N’est-ce pas problématique ? N’y a-t-il pas là de quoi nourrir une problématique ? Un auteur de fragments, fragmentaire, à fragments cherchant à ou rêvant de « réinventer » une « œuvre » perdue ? Comment réconcilier le fragmentaire avec le besoin, semble-t-il, tenace de faire œuvre ?  Le fragment, le fragmentaire comme opéra, au sens premier du terme, celui d’opera latine, donc d’œuvre ou d’Œuvre ? Je voudrais par ailleurs dire, ne serait-ce que par parenthèse, que je trouve extraordinaire la présence de Gramsci et de Cioran cités, appréciés, commentés dans le même contexte. Le jeune Hatem, qui m’a très bien présenté à la Commune de Hammam-Sousse, même si, selon les trop exigeants Ridha Hacen et Hamdi Djedidi, je méritais mieux — bien que je ne sois pas d’accord, un jeune comme lui devant être aidé et soutenu afin d’y prendre de la graine en mettant la main à la pâte et en malaxant jusqu’à l’épuisement  —, donc le jeune Hatem m’a interrogé non sans insistance sur les raisons de ma passion pour Cioran. Oui, cela saute aux yeux : je n’ai presque rien en commun avec cet enfant terrible des Carpates. Sans doute. Peut-être bien. Mais non somme toute, n’avoir rien en commun avec un auteur, par là même avec quelqu’un et pouvoir ainsi dialoguer et vivre avec lui, le suivre et le diffuser, l’aimer et le faire aimer, etc., etc., etc., est le signe même que la différence est amour, que la différence est un épanouissement, que l’optimisme et le pessimisme ne sont que des catégories, des postures et qu’il faut les dépasser comme je l’ai relevé à propos de Cioran dans mon étude sur le gai désespoir, merveilleuse trouvaille que nous devons à Cioran lui-même. Hamdi Djedidi, jeune généraliste dont il me faut brosser le portrait, me dit que la rencontre a été une réussite et que, égal à moi-même, j’ai su « lui donner le sourire, l’intelligence et l’espoir » qui me caractérisent à ses yeux, lui qui me connaît depuis plus de vingt ans, vu que nous avons été ensemble chez les scouts. Ce qu’il me dit m’émeut d’autant plus qu’il me rappelle ce vœu de feu Mohamed al-Maghout : (يا رب امنحني أرجل العنكبوت لأتعلق أنا وكل أطفال الشرق بسقف الوطن حتى تمر هذه المرحلة) : « Dieu, accordez-moi des pattes d’araignée pour que je m’agrippe ainsi que tous les enfants d’Orient au toit de la patrie jusqu’à ce que cette étape passe. » — Sans doute cela n’est-il qu’un vœu pieux, mais nous devons toutes et tous y croire, même si pour dire l’espoir nous devons passer par le gai désespoir.

English bashing

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angleterre ecole morale

angleterre ecole morale

Lu dans la presse déchaînée :

« Luke Atkinson, aujourd’hui âgé de 25 ans, avait 23 ans quand il eut une relation sexuelle avec son élève de 17 ans. Sa chute a commencé un samedi soir, en juin 2012, quand il a rencontré son élève dans la boîte de nuit « The Priory nightclub » à Doncaster, une ville britannique située dans le Yorkshire du Sud.

« Il l’a emmenée dans une chambre d’hôtel où ils ont eu une relation sexuelle. Un comportement pénalement répréhensible pour le jeune professeur qui a été licencié après un conseil disciplinaire de son école, la Balby Carr School. La jeune fille, maintenant âgée de 19 ans, a témoigné – à regret – contre lui, mais a refusé de le poursuivre.

« A l’audience, Luke Atkinson n’a pas reconnu avoir emmené la jeune fille à l’hôtel, mais les images enregistrées par le système de télésurveillance l’ont confondu. Le jeune homme, qui n’a pas coopéré avec les enquêteurs, a été banni à vie de l’enseignement par le secrétaire d’Etat à l’Education, Michael Gove. »

Alors, bon, je sais, no zob in job, etc.
À voir la photo du jeune homme, il était vraiment jeune — et comme je n’ai pas de photo de la jeune fille, je peux supposer, vu la moyenne des filles en boîte à 17 ans, qu’elle ne faisait plus exactement bébé.
D’accord, c’était son prof, les élèves sont sacré(e)s, bla-bla-bla.
Mais si l’on commence à poursuivre tous les un-peu-plus de 18 ans qui sortent avec des un-peu-moins de 18 ans de l’un ou l’autre sexe…
Et si l’on extermine tous les jeunes profs, hommes ou femmes, qui ont eu une liaison avec un(e) élève, déjà que l’on a du mal à recruter, ce sera le grand dépeuplement. Si l’on descend jusqu’à l’intention, où commence le péché, d’après certains, nous n’aurons plus personne.
Rappelez-vous l’affaire Russier (que j’ai connue, figurez-vous, je suis un très vieux Marseillais et mon père avait fait ses études avec elle). Même Pompidou a paru regretter l’abominable acharnement judiciaire (et celui des parents Rossi, tous deux communistes, tous deux enseignants à la fac d’Aix), qui a entraîné son suicide. Tout le monde se souvient de cette extraordinaire conférence de presse.

« On n’arrête pas le progrès », a dit l’ami Pedro en rapprochant ces deux faits divers.

Une mienne collègue (elle avait dans les 25 ans, à l’époque) était tombée amoureuse, il y a maintenant plus de quinze ans, d’une élève de 16 ans — alors même qu’elle était ou se croyait strictement hétéro — mais qui peut jurer ? Eros est un dieu farceur, et cruel. Même procès de Moscou — on l’a maintenue en exercice, mais en l’obligeant à changer de poste et de région. Je l’ai connue un peu plus tard : elle n’allait pas très bien. On ne dira jamais assez que dans les relations entre un adulte et un jeune, c’est le plus souvent l’adulte qui souffre le plus.
Quant à la limite d’âge, c’est encore une autre histoire.

Mais je voudrais revenir sur l’aspect strictement anglo-saxon de cette histoire monstrueuse.
En Grande-Bretagne, depuis 1275, l’âge minimal pour avoir une relation sexuelle, chez les filles (je reviendrai sur les garçons un peu plus tard) était 12 ans. « It shall be deemed illegal to ravage a maiden who is not of age » — j’aime bien le « ravage », il y a des faux-amis qui en disent long. Il fallut attendre 1875 pour que le Parlement, inquiet du nombre de quasi enfants vendues dans les bordels, remonte cet âge pré-pubertaire à… 13 ans. 1875 ! Mais cela ne faisait jamais qu’une dizaine d’années que ce même Parlement avait supprimé la peine de mort pour sodomie — si ! Les derniers pendus pour cet acte l’avaient été vers 1835 — oui ! Les inventeurs du libéralisme sont de grands libéraux.
Pour la petite histoire, au cours des mêmes séances historiques, le folklore britannique prétend que la Reine Victoria se serait opposée à un amendement sur le criminalisation du lesbianisme parce qu’elle ne pouvait croire à l’existence d’une telle perversion. Mais la réalité des faits, c’est que les parlementaires n’ont pas voulu en parler de peur de donner des idées aux femmes.
Les Anglaises sont-elles stupides au point d’avoir besoin du Parlement pour avoir des idées sur comment se faire plaisir ? Cela m’étonnerait, pour un pays suspecté d’avoir 25% d’homos par Edith Cresson (si quelqu’un ne se rappelle pas cette affirmation sidérante, tout est ).

Sur ce, enter William Thomas Stead.
Cet honnête garçon (1849-1912 — il est mort dans le naufrage duTitanic, il y a donc une justice, parfois) est un journaliste, inventeur de la presse de caniveau anglaise. À une époque où les suffragettes commençaient à faire parler d’elles, il a enfourché, si je puis dire, la question du droit des femmes à disposer d’elles mêmes, et s’est procuré une gamine dans un bordel londonien, Eliza Armstrong, qu’il a droguée (comme le héros de Kawabata dans les Belles endormies — un ouvrage de pédophilie écrit par un prix Nobel, mais où va-t-on, madame Michu ?), et qu’il a fait transporter sur le Continent (les Français, a-t-il affirmé, viennent chez nous se fournir en belles pucelles pour alimenter leurs vices — oh comme c’est vilain).

« Having heard during his investigations that unscrupulous parents were willing to sell their own children into prostitution, Stead sent his agent, reformed prostitute Rebecca Jarrett, into Marylebone to purchase a child, to show to how easily young girls could be procured. The child procured was Eliza Armstrong, allegedly sold to Jarrett by her own mother for just £5. Though never physically harmed, Eliza was nonetheless put through the motions of what a real child victim would have had to experience, including being « certified » a virgin by an abortionist midwife and being taken to a brothel where she was drugged with chloroform. She was then packed off to France under the care of the Salvation Army, leaving Stead to re-invent her as Lily in the Pall Mall Gazette. »

Puis il s’est fendu, sous le titre général The Maiden Tribute of Modern Babylon, d’une série d’articles sensationnels dans la Pall Mall Gazette dont je ne saurais trop recommander la lecture, tant ils excitent les passions que l’honnête Stead affirme combattre.

Tout comme la peine de mort, au témoignage fascinant de Thackeray, provoque au meurtre bien plus qu’elle en dissuade.

Je vois d’ici les honnêtes bourgeois de cette ère victorienne tout émoustillés par la lecture des articles de Stead. Ce qui caractérise le plus évidemment les ères de pudibonderie (la période victorienne, ou la nôtre), c’est la montée de l’hypocrisie parallèlement à l’ostentation de la vertu. Et certaines féministes (les leaders féministes de l’époque ont soutenu ardemment Stead) font chorus avec ce double mouvement : à tel point que derrière la plupart des vocifératrices (il y a peu d’hommes dans ces chœurs de fausses vierges, sans doute répugnent-ils à lapider les femmes adultères qui font leur ordinaire), je flaire souvent les désirs étouffés et le double langage. « Toute fille de joie en séchant devient prude » — ce n’est pas moi qui le dis, c’est Hugo-hélas…

J’ai une grande indulgence pour les fautes des autres, contrairement à celles et ceux qui n’en ont que pour les leurs, au point de les oublier, parfois. Telle qui lyncherait un collègue coupable d’une passion mineure, si je puis dire, n’a pas forcément les braies bien nettes.

Pour en revenir aux Anglais… Ils virent à jamais un honnête prof qui dans une boîte un soir s’est rapproché d’une gamine qui n’avait pas froid aux yeux — et qui ne regrette rien, et ne porte pas plainte. Mais dans le même temps, ils feignent de s’apercevoir soudain que leurs vedettes ont des penchants bizarres — comme si cela avait pu passer inaperçu, des décennies durant, dans ce milieu de serre chaude qu’on appelle les médias ou la politique !
« Angleterre, terre des princesses, du thé et de l’abominable camouflage de la pédophilie » : ce n’est pas moi qui lance cette invective, c’est Time Magazine.
Alors, la prochaine fois que vous aurez à juger d’une « affaire » entre prof et élève, surtout si ladite / ledit élève est largement majeur(e) du point de vue sexuel, réfléchissez-y à deux fois, et faites un peu votre examen de conscience.

*Photo : hkvam.

Toulouse : Airbus et cassoulet

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Place du Capitole occitane

Place du Capitole occitane

« Ici, c’est le Capitole, pas la capitale ! »: Jean-Marc, le truculent kiosquier de la place Saint-Pierre, a parfois l’humour plus inspiré. À Toulouse, comme partout en France, le parigoscepticisme s’exhibe fièrement. Ce jour-là, pourtant, le centre-ville offre un ballet urbain bien connu des bobos parisiens : les chars de la Gay Pride croisent la manif Vegan. Nous sommes au milieu du mois de mai, c’est vendredi. Ce week-end, il fera chaud. Le soir approche, des jeunes, beaucoup de jeunes, commencent à affluer dans les rues. Toulouse est la quatrième ville étudiante de France. Passé 22 heures, les fêtards ont envahi les bars de la ville. Sur les quais de la Garonne, des cris éclatent dans les vapeurs d’alcool. Demain matin, la jeunesse noctambule aura regagné son lit, les marchés seront bondés, et les anciens boiront leur café en terrasse, tranquilles.

La réalité ressemble souvent aux clichés. « Chez nous, on prend son temps. Tout y est plus lent qu’au nord, et c’est très bien comme ça ! », affirme l’écrivain Christian Authier. Culturellement, il situe sa ville entre Bordeaux et Marseille : « Comme la première, sa bourgeoisie reste imprégnée de ses origines rurales. Mais Toulouse reçoit l’influence méditerranéenne de la seconde. » D’ici, c’est vrai, Paris est loin − cinq heures trente en train. Coincée entre le Massif central et les Pyrénées, Toulouse aime se voir rebelle en son miroir.

Un tour rapide dans la ville suffit pour constater que l’identité est très tendance. Avec la vogue du bilinguisme, stations de métro et noms de rues s’affichent en français et en occitan. L’antenne locale de France 3 diffuse même, chaque soir, un JT en occitan de quinze minutes. Un sacre bien mérité pour Patrick Sauzet, qui enseigne la langue à l’université du Mirail : « Notre histoire constitue un grand moment culturel de l’humanité. » Un brin exalté, il évoque le Félibrige, nom donné au cénacle de poètes provençaux regroupés autour de Frédéric Mistral, prix Nobel de littérature en 1904.

Depuis une trentaine d’années, ce retour aux sources réelles ou supposées se manifeste par la multiplication des calandretas, écoles où l’on enseigne indifféremment en français et en occitan. Vers la fin du XIXe siècle et jusque dans les années 1950, la langue d’oc était bannie de l’enseignement public. Jean-Marie, propriétaire d’une petite librairie occitane, se souvient que son grand-père avait interdiction de l’employer à l’école. Il ajoute que, quand il était lui-même petit garçon, l’occitan était encore considéré comme une « langue de sauvages ». Aujourd’hui, les calandretas affichent souvent complet. Pour le Toulousain Louis Aliot, numéro deux du Front national et conseiller régional Languedoc-Roussillon,  leur réussite, comme celles des calandretas catalanes qui s’implantent dans sa Perpignan d’adoption, a une explication pragmatique : « En réalité, l’identité occitane est quasiment morte : ces revendications marginales n’ont rien à voir avec celles des Bretons ou des Catalans, qui s’appuient sur une culture encore vivace. Les parents inscrivent leurs enfants dans les calandretas pour éviter de les inscrire dans l’enseignement public à forte population immigrée. Ainsi l’occitan et le catalan occupent la place laissée par l’École de la République, qui n’enseigne même plus correctement le français.  » Patrick Bianchini, directeur de l’une des calandretas toulousaines, persiste pourtant à attribuer son succès à une « quête d’identité ». Curieux, alors que la plupart des élèves, précise-t-il, sont issus de familles « venues d’ailleurs»... Il est vrai qu’« ailleurs » commence à la région voisine…. [access capability= »lire_inedits »]

Soyons honnête : les indépendantistes, les vrais, les durs, sont ultra-minoritaires. La passion pour le retour aux racines occitanes agace nombre de Toulousains. Pour l’écrivain Alain Monnier, le double affichage français-occitan est un « gadget politicien ». Acerbe, il ajoute : «  Le précédent conseil municipal a cru bon de traduire le nom de Jean Jaurès en occitan… « Juan Jaurès »… Pourquoi pas « John Jaurès » ? » Louis Aliot parle, lui, de « marketing culturel pour faire plaisir aux touristes ».

Cette mode identitaire, colorée par la fibre gauchiste de la « ville rose », se traduit par les critiques adressées à la politique culturelle de la mairie, accusée de réduire à la portion congrue les artistes et arts locaux. Cette année, une pétition a circulé pour dénoncer la faible représentation des écrivains du cru au Marathon des mots, l’une des inventions festives destinées à rajeunir l’image de la ville. Le directeur du cinéma Utopia, haut lieu de la culture alternative locale toulousaine, brocarde le Festival international d’art qui a lieu au même moment : « Ce sont des trucs de Parisiens qui veulent nous délocaliser leurs machins culturels. On est des ploucs nous, tu sais… » L’organisateur du Festival est pourtant toulousain…

Ironiquement, c’est sans doute la décentralisation économique réalisée par de Gaulle, à partir de 1964, qui a pavé la voie de ces affirmations régionalistes. Météo France installe son siège à Toulouse, la Caravelle puis le Concorde sortent des ateliers toulousains de Sud-Aviation. Entrée de plain-pied dans les Trente Glorieuses, Toulouse peut prétendre au leadership. Elle est la capitale française de l’aéronautique. Avec la naissance d’Airbus, elle en devient un pôle européen majeur. Airbus, c’est l’« assurance-vie » de la région : 55 000 emplois directs et indirects dépendent de l’avionneur. Ses achats soutiennent l’ensemble des PME de la région.

De quoi nourrir désormais les fantasmes d’indépendance. Quand la France déprime, « Toulouse l’européenne », comme le titrait récemment un mensuel local, rêve de prendre le large. Le président (socialiste) de la région Midi-Pyrénées, Martin Malvy, prétend  traiter directement avec ses partenaires européens. « Ils veulent faire éclater la France car ils ne croient plus à l’État-nation »,  commente Louis Aliot. Quant aux militants occitanistes, ils ont compris le parti qu’ils pouvaient tirer de cette relation privilégiée avec l’Europe. Tout comme les Écossais, Basques et Catalans,

On connaît la bienveillance des autorités européennes à l’égard des diverses revendications et demandes identitaires susceptibles de miner l’antique suprématie des États et d’éliminer de fâcheux intermédiaires entre les peuples et le marché mondialisé. Cependant, ne vous réjouissez pas trop vite, amis régionalistes, indépendantistes, antiparisiens, que sais-je encore! L’UE ne peut pas encore scier les branches nationales sur lesquelles elle est assise. Aussi a-t-elle récemment fait savoir aux indépendantistes catalans que, s’ils obtenaient l’indépendance de la Catalogne, celle-ci serait aussitôt exclue de l’Union. Battez tambourins, pleurez pipeaux gascons ! Toulouse semble condamnée à rester assise à la table française pendant quelques années encore.

Reste à comprendre pourquoi une ville qui s’enorgueillit – et à juste titre – de sa réussite économique et de son art de vivre semble si soucieuse de préserver son identité. Est-ce justement parce qu’elle accueille, en particulier grâce à Airbus, des populations venues de toute l’Europe, ou plutôt par besoin de contrer d’autres formes de revendications identitaires ? Comme d’autres villes en France, Toulouse connaît depuis plusieurs décennies une intensification continue des flux migratoires en provenance de l’autre rive de la Méditerranée. Dans certains quartiers, les drapeaux algériens accrochés aux fenêtres font bon ménage avec les  drapeaux occitans. Ces dernières années, de nombreuses mosquées ont été construites, et l’on soupçonne que le salafisme a ses entrées dans certaines d’entre elles.

Il faut creuser un peu pour s’en apercevoir : derrière la légende rose de Toulouse l’aérospatiale et l’européenne, la ville est sujette à un véritable éclatement identitaire et social. Certes, occitanistes pur jus, cadres européens et immigrés musulmans vivent ensemble, mais séparément. « Une caste bourgeoise socialement consanguine possède l’intégralité des vieilles habitations, et les travailleurs européens, débarqués depuis une quinzaine d’années, vivent exclusivement à l’ouest de la ville, au plus près des ateliers d’assemblage aéronautique », constate Christian Authier, qui s’inquiète de l’incapacité de Toulouse à assimiler les nouveaux arrivants, contrairement à ce qu’elle sut faire avec les enfants des réfugiés espagnols, arrivés dans les années 1930 pour fuir le franquisme.

Les militants des identités locales ont une solution toute trouvée. Pour intégrer des populations du monde entier, il suffit de tirer un trait sur tout ce qui se dit national : à Toulouse, il ne doit plus y avoir de Français, seulement des Toulousains ! Dans son essai Je n’ai pas toujours eu une certaine idée de la France, Claude Sicre, musicien et figure locale du militantisme occitan, affirme que la culture nationale est un « mythe » et que l’avenir, c’est « l’entité politique Europe, qui sera forcément linguistico-culturellement plurielle ». Il ironise sur le «  folklore parisien » qui voudrait s’imposer comme « folklore français anti-folklorique » sur l’ensemble du territoire. La crise de l’intégration est, selon lui, imputable aux prétentions hégémoniques de cet « anti-folklore ». Seul un retour aux cultures locales serait à même de détourner les immigrés de « folklores venus d’ailleurs ». Point de vue partagé par le professeur d’occitan Patrick Sauzet : « De plus en plus d’immigrés maghrébins se mettent à l’occitan, c’est la meilleure preuve d’intégration. » Patrick Bianchini, le directeur de calandretas, fait chorus pour se féliciter de cette intégration « à la toulousaine ». En somme, la grande réconciliation de tous les Français pourrait enfin avoir lieu loin de la capitale, c’est-à-dire, en l’occurrence, loin de la France. Au-delà des modes et des humeurs, il est permis de douter que Toulouse réglera ses problèmes identitaires en dehors du cadre national. Les accès régionalistes sont l’un des symptômes de la maladie qui frappe à des degrés divers tous les peuples européens ; certainement  pas son remède.  [/access]

 

* Photo : Wikimedia commons

 

LCI : premier épisode de la chute de l’empire TF1

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La décision du CSA de refuser la candidature de LCI peut apparaître choquante pour ses salariés et certains de ses téléspectateurs. Il faut dire « certains » car cantonnée à la TV payante, LCI malgré la qualité de ses programmes, ne réunissait que 13 000 spectateurs par tranche d’un quart d’heure !

Mais comme le confirme Xavier Couture, l’ancien directeur général de TF1, sur Twitter, il y a un responsable et un seul : Patrick Le Lay, qui a par deux fois refusé de déposer la candidature de LCI à la TNT à une époque où BFM n’existait pas et où sa candidature aurait été acceptée. Comme il avait refusé de développer le bouquet satellite TPS. Le Lay qui ne comprenait de la TV que son pouvoir d’assujettissement des masses (« je vends du temps de cerveau disponible »…) sur des réseaux analogiques « à la papa » n’avait absolument rien compris à l’évolution de la TV vers le multimédia et la diversifications des modes d’accès par satellite, par la TNT, par internet, par le multi-écran. Il avait cinquante ans de retard. Résultat : TF1 est passée de 40% d’audience à 20% et LCI va disparaître.

Au seul actif de Le Lay : la création de TV Breizh ! Chaîne communautaire bretonne qui ne passe que des séries américaines vieilles de trente ans !

Son sectarisme bretonnisant (il se vantait de ne pas voter et de ne pas se reconnaître dans l’Etat et le gouvernement français) et son incapacité à penser une télévision moderne n’avaient pas de limites. Ils viennent d’en trouver une avec le premier épisode de la chute de l’empire TF1.

Israël/Gaza : les lunettes de l’aveuglement

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hollande gaza plenel israel

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On ne mesure sans doute pas à sa juste valeur la conséquence de ce fait géopolitique majeur que fut le changement de lunettes de François Hollande, début juillet. Si l’affaire a d’abord ébranlé la communauté des opticiens hexagonaux, obnubilés par le fait que le chef de l’Etat ait pu faire les yeux doux à un lunettier danois plutôt que Français, elle a occulté pendant quelque temps l’étrange illusion collective engendrée par la valse des montures sur le nez présidentiel.

On savait déjà François Hollande sujet à un phénomène optique embarrassant depuis le début de son mandat, ne parvenant pas, en dépit de tous ses efforts, à imposer plus que quelques secondes dans l’esprit de ses interlocuteurs l’image stable et bien définie d’un véritable chef de l’Etat. Peut-être le régime qu’il s’était imposé durant la campagne présidentielle fut-il trop drastique pour que François Hollande disparaisse ainsi à la vue de tous ? En dépit d’une reprise de poids substantielle et précipitée, les mois ont néanmoins passé sans que le nouveau président semble acquérir plus de consistance et de stature dans ses habits présidentiels. On ne conservait de lui que le souvenir d’une silhouette floue en scooter ou d’une ombre glissant furtivement entre deux courbes du chômage ascendantes et quelques manifestations monstres. Et puis François Hollande décida de changer de lunettes.

Le parallaxe avec le film d’Emmanuel Carrère s’impose. Dans La moustache, Marc, le personnage principal, décide de raser la moustache qu’il a toujours portée, pour faire une surprise à sa femme. Problème : celle-ci ne se rappelle même plus qu’il ait jamais porté la moustache, tout comme les parents et les amis, cette situation plongeant bientôt Marc dans le désarroi et la paranoïa. De la même manière, personne ne semble bien se rappeler qui était François Hollande avant qu’il chausse ses nouvelles lunettes. Dans Le Monde, l’éditorialiste Françoise Fressoz est victime, après l’allocution du 14 juillet, d’une grave crise hallucinatoire et nous décrit un Hollande gaullien, « empreint de gravité et confiant, mobilisateur, au-dessus de la mêlée, soucieux de laisser une« trace » dans l’histoire. » Quelques lignes plus loin, la crise s’annonce plus sévère, sans que l’on sache si les binocles enchantées transforment François Hollande en Saint Louis ou Salomon : « Ce 14 juillet, à presque mi-mandat, François Hollande est devenu le roi. Un roi bienveillant qui veut bien écouter les uns et les autres mais qui tranchera in fine. »

François Fressoz n’a pas été la seule victime des lunettes. Sur le site de Médiapart, Edwy Plenel se fend d’une longue lettre accusant François Hollande d’égarer la France dans une politique outrancièrement pro-israélienne. L’ancien directeur de la rédaction du Monde paraît soudain se réveiller d’un long sommeil, comme la Belle au Bois Dormant, pour constater que la politique de François Hollande ne correspond plus à ses attentes : « Bref, votre position tourne le dos à ce que la France officielle, sous la présidence de Jacques Chirac, avait su construire et affirmer, dans l’autonomie de sa diplomatie, face à l’aveuglement nord-américain. » Les lunettes de Hollande ont-elles troublé la vue du responsable de Médiapart pour qu’il en vienne à regretter que François Hollande ne soit pas assez gaulliste ? Pour preuve, ce sont les traits d’un autre dirigeant socialiste qu’Edwy Plenel voit apparaître sous les lunettes du président : ceux de Guy Mollet qui partageait avec Hollande le goût des montures noires et des interventions étrangères. On pourrait rassurer cependant Edwy Plenel : François Hollande n’a pour le moment pas manifesté de velléité d’envoyer les paras sur le canal de Suez ou la bande de Gaza. Tout au plus s’inscrit-il dans la lignée d’un autre François, Mitterrand celui-là, « l’ami d’Israël » qui déclarait en 1982, rappelle Jacques Attali : « Comment l’OLP, par exemple, qui parle au nom des combattants, peut-elle espérer s’asseoir à la table des négociations tant qu’elle déniera le principal à Israël, qui est le droit d’exister et les moyens de la sécurité? » Peut-être est-il enfin temps pour Edwy Plenel de prendre sa carte au RPR ? Ou faudra-t-il attendre et espérer que François Hollande réussisse à convaincre les Israéliens de reconnaître le Hamas comme un interlocuteur et le Hamas de reconnaître l’existence et le droit à la sécurité d’Israël, comme Mitterrand était parvenu à le faire à Camp David avec l’OLP en 1993 ? La première option semble pour le moment la plus réaliste.

Mais Edwy Plenel lui-même devrait peut-être penser à chausser des lunettes qui modifieraient un peu sa vision du monde. « Mollet n’était ni un imbécile ni un incompétent. Il était simplement aveugle au monde et aux autres. » Le tiers-mondisme et l’internationalisme de Plenel lui bandent peut-être quelque peu les yeux. Si l’on peut regretter l’entêtement israélien « à ne pas reconnaître le fait palestinien » et déplorer l’influence conjointe et nuisible, « celle du duo infernal que jouent Likoud et Hamas, l’un et l’autre se légitimant dans la ruine des efforts de paix », il est tout de même difficile de ne justifier, comme Plenel semble le faire, l’entêtement belliqueux du Hamas que par la seule obstination guerrière d’Israël. L’Etat hébreu, qui n’est pas une victime absolue, tant s’en s’en faut, peut légitimement s’inquiéter de voir ses plus grandes villes à portée des roquettes du Hamas,. Pour Israël, il n’y a ni solution militaire, car il paraît très improbable que le désarmement du Hamas et la destruction des fameux tunnels soient obtenus au cours de cette opération militaire, ni issue diplomatique puisqu’en regard du droit international c’est l’Etat israélien qui apparaît comme l’agresseur d’une communauté de 1,8 million de civils qui ne possède ni gouvernement reconnu ni armée officielle. L’Etat d’Israël est donc bien prisonnier d’un conflit qui dresse chaque jour un peu plus l’opinion internationale contre lui, à mesure que le nombre des victimes civiles augmente. Il paraît presque impossible d’ailleurs d’éviter de nouveaux bains de sang parmi les civils. Non seulement parce que Gaza est l’une des régions les plus densément peuplée au monde mais aussi en raison des efforts du Hamas pour imposer une mobilisation importante de la société gazaouie sur le plan militaire. Edwy Plenel devrait donc réajuster un peu ses lunettes idéologiques et abandonner la lecture de Stéphane Hessel pour examiner sans pathos la situation au Proche-Orient : il existe certes une dissymétrie militaire en faveur d’Israël mais, en termes médiatiques, la dissymétrie joue dans l’autre sens et le Hamas sait utiliser avec beaucoup de ruse celle-ci à son profit en amenant Israël à s’engouffrer dans un tunnel sans issue.

Il y a enfin un autre point à propos duquel Edwy Plenel devrait peut-être réajuster ses lunettes idéologiques : la nature de « l’antisionisme » s’exprimant à l’occasion des manifestations pro-palestiniennes. Le président de Médiapart s’insurge que l’on puisse assimiler antisionisme et antisémitisme, solidarité avec la Palestine et haine des juifs en France. L’attention serait peut-être juste dans un monde idéal mais, dans la réalité, il est difficile de ne vouloir ni voir ni entendre les slogans ultra-radicaux qui sont proclamés et brandis à chaque manifestation, prenant pour cible aussi bien « l’ennemi sioniste », que le complotisme en vogue voit implanté partout, aussi bien que la France elle-même, cible d’un ressentiment nihiliste d’une partie des manifestants. « Assimiler l’ensemble des manifestations de solidarité avec la Palestine à une résurgence de l’antisémitisme, c’est se faire le relais docile de la propagande d’État israélienne, proclame Penel. » Peut-être. Mais le nier revient à se voiler complètement la face au vu de la tournure systématiquement prise par les dernières manifestations de soutien à la Palestine. Comme le rappelle Antoine Menusier dans son reportage sur la manifestation du 26 juillet : « Les organisateurs de la manifestation (le NPA, les Indigènes de la République, Palestinian Youth Movement…) ont un mal fou à trier le bon grain de l’ivraie. […] Si les organisateurs de la manifestation interdite du 26 condamnent la paire Dieudonné-Soral au nom de la lutte contre l’extrême droite, ils ne peuvent que contempler les dégâts que cette idéologie qui entend faire le « pont » entre le Front national et l’islam, a causés chez une partie de la jeunesse, singulièrement dans les banlieues. »

Plenel croit bon de rappeler que la manifestation du « Jour de colère » fut, elle, autorisée et donna lieu à des débordements antisémites particulièrement visibles. Il n’était sans doute pas présent pour voir que la jeunesse des banlieues « en quête d’idéal » qu’il évoque dans sa lettre à François Hollande était déjà présente ce jour-là dans les rues de la capitale pour dénoncer pêle-mêle le « pouvoir des juifs et des sionistes. » Peut-être est-il incapable de réaliser qu’à travers cette radicalisation « la France plurielle, vivant diversement ses appartenances et ses héritages » exprime à son tour « la peur et l’ignorance » et « s’enferme dans le communautarisme religieux » que ses lunettes doctrinales l’empêchent de voir ?

*Photo : DUVIGNAU-POOL/SIPA. 00650481_000011.

Petites bouchées froides

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ennahda tunisie gramsci

ennahda tunisie gramsci

Jeudi 24 juillet 2014-26 ramadan 1435

Cela fait dix ans jour pour jour que ma tante maternelle Rachida n’est plus. Je m’en souviens comme si c’était hier. Dix ans déjà. Et dire qu’il y a dix ans, nous nous étonnions que dix ans auparavant son époux, oncle Hédi, soit décédé à un jour près, soit le 25 juillet 1994.

La question de Luis Jorge Jalfen et la réponse de Cioran me rappellent toutes les deux la célèbre et néanmoins mystérieuse interrogation de Hölderlin, « Pourquoi, dans ce temps d’ombre misérable, des poètes ? » :

Alors, dans un fracas de foudre, ils surgiront. Mais jusqu’au jour de leur venue,

Le sommeil souvent me paraît moins lourd que cette veille

Sans compagnon, cette fiévreuse attente… Ah ! que dire encor ? Que faire ?

Je ne sais plus, — et pourquoi, dans ce temps d’ombre misérable, des poètes ?

Mais ils sont, nous dis-tu, pareils aux saints prêtres du dieu des vignes,

Vaguant de terre en terre au long de la nuit sainte.[1. Friedrich Hölderlin, « Le Pain et le Vin », in Élégies, trad. par Philippe Jaccottet, François Fédier, Gustave Roud et Michel Deguy, in Œuvres, éd. publiée sous la direction de Philippe Jaccottet, Paris, Gallimard, coll. « Pléiade », 1967, p. 813.]

Qui aurait une réponse satisfaisante à une question pareille ? Personne, je crois… Pour ma part, non que je n’en aie point, je préfère seulement vivre en poète, habiter le monde en poète, me battre en poète, quitte à mourir — toujours en poète. Nul besoin de répondre à cette question ou à tant d’autres qui se posent et s’imposent à tout instant. Vivre et habiter le monde suffisent, même si certaines nouvelles sont décourageantes et atrocement affligeantes. Est-il normal que vingt partis aient signé mardi matin, à l’Hôtel de ville de Tunis, à la Kasbah, en présence du président de la république provisoire, Moncef Marzouki, et celui de l’Assemblée Nationale Constituante, Mustapha Ben Jaafar, ainsi que de nombreux chefs de missions diplomatiques, une « Charte d’honneur » en vue des élections à venir ? Qu’est-ce à dire ? Et surtout à quoi bon ? Le texte n’ayant pas été divulgué, nous soupçonnons toutefois les clauses de ladite charte. Ce serait en somme un mensonge sur l’honneur, les dés étant pipés et les cartes truquées d’entrée de jeu. C’est que les deux gros légumes, Ennahdha et Nidaa Tounès, feront feu de tout bois et se donneront tous les moyens pour l’emporter. Il n’y aura pas de fair-play. C’est impossible. Ni les islamistes ni les nouvelles recrues de l’ancien régime venues prêter main forte à Nidaa Tounès ne croient en la démocratie. Soyons francs et avouons que les partis qui joueront la carte de l’honnêteté et de la transparence le feront par manque de moyens ou par naïveté donc inexpérience politique. Ces partis sont les agneaux qui de leur propre gré se livrent aux loups.

Par ailleurs, que le parti auquel j’appartiens, pour lequel je compte et voter et faire campagne ait signé ne m’étonne guère. Nous allons à une nouvelle débandade, puisque non seulement nous n’avons pas décidé de nous présenter seuls et par là même d’aller à la rencontre de notre destin, mais encore nous n’avons pas tranché quant à nos véritables alliés étant partagés entre Nidaa Tounès dans le cadre de l’Union pour la Tunisie et le Front populaire dans le cadre de notre appartenance historique et même pratique à la famille de la gauche tunisienne. Je ne suis évidemment pas d’accord avec ce sentiment ou position, car l’admettre revient à considérer que nous sommes partagés entre des tendances qui s’opposent et se contredisent. Comme je l’ai exprimé dans un éditorial de la revue Alfikrya[2. Cf. « Pour un Front contre l’Ignorance et l’Oubli », in Alfikrya, n°9, mai-juin 2013, p. 2-3.] et dans Hymne national, il faut croire qu’un front uni et unique allant de la droite destourienne à l’extrême gauche révolutionnaire, en passant par toutes les tendances et nuances que nous connaissons en Tunisie, est aussi possible que nécessaire. Ces divisions, ces scissions, ces divergences font l’affaire de la droite la plus extrême, de la droite religieuse et théocratique.

C’est de telles petites bouchées froides que nous allons nous contenter. Des petites bouchées froides de l’ignorance à celles des assassinats. Des petites bouchées froides de la haine à celles des trahisons à répétition. Des petites bouchées froides des accusations en tous genres à celles des velléités masquées et présentées comme des actes de bravoure. Des petites bouchées froides à l’image de ces temps de crise dont Gramsci a défini la teneur : « La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés. Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. »

Ne possédant pas les cinq volumes de Cahiers de prison de Gramsci, je ne suis malheureusement pas sûr de cette citation. Je pense toutefois que la métaphore des monstres surgissant de ce clair-obscur est pertinente et heureuse. Pertinence et bonheur qui doivent nous accompagner dans notre quête, dans notre combat et dans l’art de vivre dont nous devons distiller l’essence pour lutter contre tous ces fous fanatiques semeurs de corruption et de mort. À ce titre, cet aphorisme de René Char est un véritable viatique : « Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. À te regarder, ils s’habitueront.»[3. René Char, Rougeur des matinaux, § III, Les Matinaux, in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. « Pléiade », 1983, p. 329.]