Accueil Site Page 2273

Fécondité, poil au nez

14

flaubert ecrivain bovary

On se rappelle l’adage : nulla die sine linea. Ecrire chaque jour. Ouais… Combien de « lignes » ?

George Sand écrivait chaque matin, six heures durant. Quarante pages par jour. D’une écriture fluide, quasiment sans ratures. Flaubert, qui est resté son grand copain, lui écrit un jour qu’il ne comprend pas comment elle fait. Lui, quand il a écrit deux lignes dans la journée, il est content — à ceci près qu’en général il les rature le lendemain. Les brouillons de Flaubert sont des œuvres d’art — dans le genre expressionnisme abstrait. Il est le Jackson Pollock de la plume.

Pourtant, le même Flaubert écrit à toute allure des lettres extraordinaires, chaque jour. Des pages et des pages. Sans ratures.

À peu près comme nous envoyons des SMS ou des mails. Parce que ces lettres ont pour lui le même statut — c’est de la parole figée, mais pas vraiment de l’écriture. D’ailleurs, là gît la différence entre manuscrit et tapuscrit, texte jeté sur la page ou texte imprimé. Le premier porte littéralement toutes les traces du corps du rédacteur (Flaubert s’en moquera dans un épisode fameux de Madame Bovary, quand Rodolphe rajoute quelques gouttes de l’eau des fleurs pour faire croire qu’il a pleuré en écrivant à Emma sa lettre d’adieu : il additionne du corps sur le corps, il n’hésite pas à surenchérir, il y aurait toute une histoire de la représentation des fluides corporels en littérature — ou ailleurs. Gustave m’a tuer.

Ce que j’écris ici (ou ailleurs — sur LePoint.fr par exemple), n’est pas vraiment « écrit » au sens qu’aurait pu donner au terme l’ermite de Croisset. Bien sûr, je rédige sur un clavier — mais si je le pouvais, je transcrirais tout cela à la main, pour bien marquer qu’il s’agit d’une forme spécifique, qui tient de la voix bien plus que de l’art. D’ailleurs, j’ai toujours été bien meilleur à l’oral qu’à l’écrit. Une dissertation n’est qu’un état intermédiaire entre l’écrit et l’oral, une sorte de conversation à distance, où tout se joue (dans toutes les matières, quand on y réfléchit un peu) sur les traces soigneusement mises en place de connivence culturelle : vous et moi, dit l’élève au correcteur, appartenons au même monde, je traite l’algèbre ou la littérature avec les mêmes clés que vous. On se réfère, on connote, on évoque. En aucun cas on ne doit glisser vers le génie personnel. D’ailleurs, le mot interdit par excellence, c’est Je — et c’est très bien ainsi. Imaginez que les copies débordent des manifestations sentimentalo-poétiques que les adolescents et les critiques littéraires du Monde prennent pour de l’originalité…

D’où mes hésitations (que certains, je l’ai bien vu, prennent pour des coquetteries) à livrer ici des fragments de ce qui pourrait être écrit plus qu’oral. Je ne suis bon (enfin, bon…) qu’à écrire des « petits pâtés », comme disait Voltaire (sauf que les siens, c’était Candide ou Zadig).

Enfin, revenons-en aux grands anciens : « Ne forçons point notre talent, nous ne ferions rien avec grâce ». Le problème, c’est qu’il en est de La Fontaine comme de Laclos ou de Flaubert : ils mettent la barre tellement haut qu’on ne se sent capable que de passer dessous.

*Photo : wikicommons.

Le droit au blasphème ne se négocie pas

347

samy naceri charlie hebdo

Monsieur,

Je vous ai entendu récemment sur un plateau de télévision face à Audrey Pulvar et je viens de lire l’entretien que vous avez accordé au magazine France Dimanche. Dans vos deux interventions, il était question des attentats qui ont endeuillé la France en ce début d’année.


Clash entre Samy Naceri et Audrey Pulvar dans l… par 20Minutes

C’est en tant que spectateur affligé du pourrissement médiatique que je me permets de m’adresser à vous sur un ton peu amène. Votre nom nous est à tous connu, ou peu s’en faut. Je ne suis pas certain que le quidam saurait énoncer de but en blanc les quatre ou cinq meilleures prestations que comporte votre filmographie. En tout cas, tout le monde a entendu parler de vos démêlés avec la justice car vous n’en êtes pas avare.
Et sauf votre respect, à chaque nouvel épisode, je me suis entendu dire : « Tiens, ils l’avaient relâché ? » C’est la raison pour laquelle, lorsque j’ai vu votre visage dans les médias ces derniers jours, j’ai été très surpris. Nos médias s’avèrent très doués lorsqu’il s’agit de rayer des mémoires des pans entiers de notre production culturelle, soit par l’omission volontaire, soit par la réprobation maniérée, fatalement déplacée de la part des hérauts de la libre expression. Force est de constater que vous n’êtes pas, et n’avez jamais été, victime de leur censure, bien au contraire. Tant mieux pour vous. Il faut dire qu’avec vos récents premiers pas au théâtre dans un rôle tenu avant vous par Al Pacino et ayant pour thèmes le racisme, l’exclusion et la tolérance en berne, vous mettiez toutes les chances de votre côté. Cependant, voyez-vous, certains, par leurs écrits ou prises de position, auront été moins veinards, soyez-en sûr.

Des gens comme Renaud Camus, Richard Millet,  ou Alain de Benoist ne se sont pas vus offrir de seconde chance, ni de troisième… ni de quinzième (hormis chez Frédéric Taddeï qui a dû rendre des comptes). En revanche, ils se sont vu infliger les estampilles repoussantes dont raffole notre époque, de « réac » à « facho » pour aboutir au désormais fameux « cerveau malade ». Certains d’entre eux n’ont même jamais été inquiétés par la justice de ce pays, d’autres sont devenus de véritables gourous du web à force d’en faire des criminels en puissance. Et vous qui l’avez été à maintes reprises dans les faits, vous voilà de nouveau à l’honneur. Comment ce fait-ce ? Quel est votre secret pour être sans cesse repêché ? Pourquoi bénéficiez-vous, vous qui êtes passés à l’acte avec une éblouissante constance, d’une clémence que l’on refuse à ceux que l’on soupçonne simplement de vouloir mal agir ou d’inviter à le faire ? Est-il à ce point toléré, aujourd’hui en France, de refaire surface dans les médias après avoir proféré menaces de mort, outrages à agent, injures diverses (certaines a priori « racistes »), s’être livré à de l’exhibitionnisme, à du harcèlement téléphonique, à des voies de fait, à la conduite sans permis, à des violences conjugales sous l’emprise de l’alcool, à des dégradations de biens privés, à des agressions à l’arme blanche (couteau ou cendrier volant…) ? N’y avait-il aucun jeune acteur à attendre sa chance pour le même rôle ? Était-il nécessaire que les médias vous fassent encore une telle publicité ? Certes, les gens que j’ai cités n’ambitionnent pas de se racheter une conduite par quelque rôle dans l’air du temps, à dessein de nous montrer que la société multiculturelle est une chance plus qu’un défi. Certes, certains de leurs propos heurtent fatalement, et ont même parfois vocation à le faire. Pour autant, on inflige à ceux-là – et je pense notamment à Richard Millet et Renaud Camus, lâchés par leurs éditeurs ou dénigrés par des auteurs ne souhaitant plus figurer dans le même catalogue – une mort sociale parce que leur pensée (vous savez, ce fruit de l’intelligence que l’on dénie aux esprits sulfureux) dérange les gens aux manettes. Ces derniers leur préfèrent nettement des bouffons du showbiz, inoffensifs politiquement, au garde à vous avec leur discours bêlant. Ces gens-là n’ont pas compris que les Français en ont marre qu’on leur dise que penser et qui écouter, qu’ils veulent juger sur pièces. Pour ce qui est de votre médiatisation, permettez-moi donc de vous dire qu’au regard de tout ceci, je la trouve déplacée, odieuse même. Sans parler de la mansuétude à laquelle vous avez droit systématiquement, comme si vous deviez être un symbole de la « diversité ». Ne voyez là aucune opinion préconçue de ma part, j’exerce tout bonnement mes droits de consommateur (quelle que puisse être, par ailleurs, la qualité de votre jeu au théâtre) et j’en veux au moins autant aux médias qui vous donnent la parole et contribuent à perpétuer votre nom dans les esprits qu’à vous-même. J’aimerais, pour conclure, dire quelques mots du beau discours dont vous nous avez gratifiés, cher Monsieur, aussi bien sur le plateau de cette émission dont je n’ai pas retenu le nom que dans les pages de France Dimanche. C’est vraiment la cerise sur le gâteau. Interrogé sur vos impressions après les attentats du mois de janvier, et après avoir déploré que le sang ait pu couler, voici ce que vous avez dit (sauf erreur) : « La liberté d’expression s’arrête là où elle dérange l’autre ».

Si l’on appliquait cela, sachez déjà que vous disparaitriez de la place publique. Puis vous avez enfoncé le clou : « Ces dessins ne doivent pas exister. C’est blasphématoire ! Je vous le répète, on ne touche pas aux religions ». En filigrane, et à la télévision notamment, c’est l’interdiction juridique du blasphème que vous prôniez. Il est heureux que l’on puisse dire cela en France. Il est légitime de s’interroger sur la bêtise de telles caricatures et, de fait, sachez qu’un certain nombre de Français – dont je suis – ne voient aucune intelligence dans ces dessins. Mais il doit être permis d’en rire aux éclats ; si bêtise il y a, celle-ci est un trait de l’espèce, donc un droit auquel ne peut s’opposer que le droit, tout aussi légitime, de la dénoncer. C’est en tout cas le point de vue atavique de la France qui est, je vous le rappelle, votre pays.

Et pour en revenir aux sulfureux dont je parlais plus haut, dont les sorties sont là aussi rarement dénuées de provocation, j’irai jusqu’à penser qu’il y a à la fois danger et inconséquence à ne pas les soumettre au même régime. On peut difficilement comprendre qu’un repris de justice multirécidiviste auteur de violences physiques vienne faire la promo de son nouveau produit et qu’un pamphlétaire ou un polémiste soumis aux mêmes lois que tout le monde soit à jamais condamné à expier ses péchés. D’autant plus que les médias qui jouent les bégueules sont voués à une mort prochaine face au refuge pour l’hétérodoxie qu’est devenu l’Internet.

La véritable histoire de Charlie Hebdo

7

Charlie Hebdo est un journal anti-musulman fondé à La Mecque en 670. Alors que l’islam se propage au même moment de manière pacifique, Charlie Hebdo affiche déjà une tonalité clairement belliqueuse : s’attaquer à la foi des musulmans eux-mêmes, lesquels n’ont d’autre issue que de riposter. Cette manière d’acculer les musulmans à la violence, bien connue des historiens sous l’appellation de Grande Acculade, correspond aux VII et VIIIème siècles de notre ère (encore que ce point soit contesté par certains historiens occidentaux, historiens dont la probité est évidemment suspecte). L’agressivité des satiristes génère une grande confusion, en conséquence de quoi les musulmans sont poussés les uns contre les autres. Pour dire les choses simplement, non seulement Charlie Hebdo est responsable des premières conquêtes de la péninsule arabique, mais il est responsable de l’éclatement de l’islam en une myriade de factions contraires.

Les historiens s’accordent pour désigner cette période violente de Seconde Acculade, laquelle aurait sans doute trouvé une solution heureuse si seulement les partisans du Prophète avaient eu la possibilité de régler leurs histoires en famille. Mais, avec la formation et l’essor économique de l’Occident, l’agression s’étend aux rapports économiques eux-mêmes. En effet, et comme l’a bien vu un philosophe marxiste comme Slavoj Zizek, l’islamisme serait incompréhensible sans le capitalisme. L’esclavage, pratique inconnue auparavant, pousse les jeunes dans la misère ; la liberté des moeurs, basée sur une compréhension insuffisante de la nécessaire soumission des femmes, désoriente les esprits. C’est cette période qu’accentue malheureusement un certain nombre de caricatures au goût fort contestable, que les historiens compétents qualifient de Troisième Acculade.

65 millions de Charlie?

106

je suis charlie hebdo

Les Pères Noël de la barbarie ont tué Charlie Hebdo, pour de vrai. Les enfants connaissent bien cette expression, eux qui savent encore distinguer le réel du simulacre. Ils ont tué le journal satirique en tirant à balles réelles, sur des corps réels, dans un monde bien réel. Ils ont tué Stéphane Charbonnier, explicitement visé par les deux inspirés, héros pour une certaine « jeunesse de France ». Mais aussi Jean Cabut et Georges Wolinski, les tauliers historiques du journal. Philippe Honoré, qui dessinait parfois de petits rébus littéraires – un mat, de l’eau et un plat délicieux. Et bien d’autres. Les rédacteurs du Charlie ne croyaient pas au paradis. Pour eux, c’est fini.

Mais non, ce n’est pas fini, puisque « Je suis Charlie ». Cette soudaine résurrection virtuelle a tout du film de zombies. Le réel de la mort aussitôt liquidé, le simulacre s’impose avec d’autant plus d’évidence que la raison de cette pandémie de « Je suis Charlie » est indiscutable. Non, sacrée. Facebook, Twitter et compagnie, contamination virale garantie. Comme le malin, en quelques heures, « Je suis Charlie » devient légion. Il s’affiche, se porte, se déclame au milieu d’autres « Je suis Charlie ». Tee-shirts, autocollants, panneaux JCDecaux. Johnny est Charlie, Schwarzie aussi. Imagine, ami lecteur, afin de bien réaliser l’étendue du désastre, la mort de ton papi. Souviens-toi… Renversé par un crétin bourré au point du jour, il allait chercher des cèpes. Il savait faire le vin de noix et les petits gâteaux secs. Alors que tu souffres mille peines, que tu te remémores des instants délicieux avec lui, tu vois surgir partout des « Je suis papi ». L’angoisse que ce doit être d’écouter Schwarzie te dire qu’il en est lui aussi.[access capability= »lire_inedits »] Tous ces égos qui trottent et qui s’entassent avec des panonceaux « Je suis ». Derrière, devant, au milieu, sur les fontaines, par grappes, en rondes, sur les arrêts de bus. Et le vin de noix et les petits gâteaux, tu sais les faire aussi ?

« Vous n’avez rien compris, tous ces gens savent bien qu’ils ne sont pas Charlie. Ils défendent une idée, la République, la laïcité, la liberté d’expression, la démocratie. C’est la France que les terroristes ont attaquée, c’est-à-dire chacun d’entre nous. Nous sommes tous Charlie ! » Mais en quoi, mon ami, le Charlie représente-t-il la France ? Par quel miracle ce petit journal bien déconnant pourrait-il représenter autre chose que lui-même. Ni dieu, ni maître, ni slogans. Ce qui est très bien ainsi. Jean Cabut et Georges Wolinski, les deux piliers, n’étaient pas des représentants de la France ou de la République. Ils dessinaient des bites et des chattes, des étrons et des culs, des politiques à poil et des beaufs en shorts, des papes sodomites et des prophètes explosifs. Ils blasphémaient. Ce qu’ils ont toujours fait, depuis des décennies, dans un État qui leur en donnait encore le droit.

 

« Je suis Charlie ». Le slogan pandémique « ex-termine » Charlie au sens étymologique, en lui refusant sa propre fin. C’est la deuxième mort de Charlie Hebdo, mort  par clonage virtuel cette fois, dissémination, récupération par voie de signes et de logos sans contenu. Reste, après cette grande lessive, un « Je suis » qui a perdu son cogito en route. La société JCDecaux peut donc proclamer « Je suis Charlie », elle ne prend pas trop de risques. Elle est Charlie, elle en est, elle en fait partie, elle s’accorde avec le défilé, dont il ne reste déjà plus que de lointains échos. « Liberté, Égalité, Fraternité ». Ou la mort pour Jean Cabut et les autres. Plus sérieuse aurait été cette phrase, moins fédératrice, moins javellisée : « En France, le blasphème contre le prophète de l’islam, blasphème comique ou pathétique, question de goût, est un droit, jusqu’à preuve du contraire. » Combien sont prêts à être les zélotes de cette idée-là ?

 

Charlie est mort deux fois. La première, le 7 janvier 2015. La seconde, par contamination planétaire d’un déni de réel : « Je suis Charlie ». Tu es Charlie ? Non, tu n’es pas Charlie, car ton existence ne dépend pas d’une loi datant de 1881. Sans le droit au blasphème contre les religions, l’islam en particulier, Charlie Hebdo disparaîtra. C’est ainsi, la négociation n’est pas possible. Le nombre d’abonnés ne changera rien au problème. Or, dans la société des égos, l’idée même d’un droit au blasphème est un curieux archaïsme qui doit disparaître face aux urgences du vivre-ensemble tout seul et de la tolérance pour la culture de l’inculture. La pression collective des émois du moi fera le reste. Lors d’une manifestation à Karachi par exemple, un égo boursouflé affirme sa singularité par un « Je suis Mahomet » iconoclaste. Cet hérétique rappelle à tous que le plus grand blasphème au xxie siècle n’est pas de se faire zombie ou de se prendre pour le prophète mais d’insulter le « Je suis », le moi tout-puissant, ce nouveau dieu sur terre. « Je suis Charlie », « Je suis Mahomet », « Je suis Anelka ». Si l’autoréférentialité sans objet nous terrorise, c’est qu’il existe plusieurs formes de terreur. Le « Moi » en est une.

J’ai le droit ! Ainsi parle encore l’égo, le voisin planétaire de l’hérétique « Je suis Mahomet ». Mais dans quel esprit et pour quelles fins ? Le philosophe allemand Nietzsche, dans un trait hautement blasphématoire pour les égolâtres, écrit : « Quand on connaît le lecteur, on ne fait plus rien pour le lecteur. Encore un siècle de lecteurs, et l’esprit lui-même sera devenu une puanteur. » (Ainsi parlait Zarathoustra. Lire et écrire). Être contraint de publier une nouvelle caricature du tabou laid, pour les lecteurs, pour la France, contre le terrorisme, pour ne pas céder, n’est-ce pas une autre forme de tragédie ? Un rébus d’Honoré – un A, une belle-fille et un T en anglais – ou un beauf de Cabu lisant le Coran en sirotant un mojito dans sa piscine auraient pris le lecteur de court. Mais l’égo ne cédera pas, jamais. L’égo ne lâche rien. L’égo t’emmerde. Il est sûr de son droit. Il est Charlie. Le sens de ce qu’il fait, la justesse de ses actions, la finesse de ses vues, l’humour enfin comptent peu au regard du « Je suis ». Athées, croyants, qu’importe si l’égo vaut Dieu. « Ceci n’est pas Charlie », aurait signé Magritte.

Vouloir combattre une armée de tueurs fanatisés avec du papier et un stylo est aussi vain que de chercher à ressusciter Charlie Hebdo avec un slogan. Rien n’est immortel, même si cela blesse l’égo. Rien n’est indestructible, même si cela dérange les zombies. Rien n’est interchangeable pour qui connaît le prix de la finitude humaine. Charlie Hebdo est mort deux fois et je n’y peux rien, ou si peu. Vladimir Jankélévitch faisait sienne cette formule tout en finesse mais peu fédératrice : « Excusez-moi du peu que je suis, mais je suis ce peu ». La prétention de l’égo, droit dans ses bottes, à être virtuellement ce qu’il n’est pas, n’en est qu’à ses débuts. Régis Debray ne me contredira pas, les fées clochettes de la monstruosité nous obligent à sortir du « tout à l’égo » et de ses caricatures.[/access]

*Image : Soleil.

Terrorisme : c’est la faute à la société…

102

despentes terrorisme islam

Après le magnifique élan de solidarité qui a parcouru le pays le 11 janvier, l’heure est venue, afin de justifier au mieux le « pas d’amalgame », de trouver des responsables à ces massacres.

Les assassins n’ont-ils pas déjà été trouvés et même abattus ? Non, si l’on en croit les nombreux experts en criminologie qui dispensent généreusement leur savoir sur la Toile ces dernières semaines. Car ces présumés assassins ne sont en réalité que les victimes de quelque chose qui les dépasse. Comme dans les bons polars, les assassins ne sont jamais ceux qu’on croit, ce serait trop évident, trop facile, la vérité est ailleurs.

Les vrais assassins, ce sont tour à tour la nation, les Français, les politiques, l’école, les hommes et leur masculinité, Le Pen, Sarkozy, la droite, les médias, Zemmour, Houellebecq, et peut-être même Les Buttes-Chaumont.
En revanche, qu’on se le dise une bonne fois pour toutes, l’Islam radical n’a rien à voir là-dedans et toute personne qui osera prétendre le contraire pourra sentir souffler le vent de la révolte et de l’indignation.

Car « s’affirmer dans la solidarité avec les victimes ne nous exemptera pas de la responsabilité collective de ce meurtre », nous expliquent quatre professeurs de Seine-Saint-Denis dans une tribune publiée dans Le Monde.

En effet, on le sait bien, la solidarité est nécessairement un peu factice, elle cache forcément quelque chose de plus inavouable, en l’occurrence, la honte d’être en partie responsable de ce meurtre. Les mêmes qui n’ont cessé de classer en « stigmatisation » et « islamophobie » tout article qui tentait d’alarmer un tant soit peu les populations sur certaines dérives identitaires ou une certaine radicalisation d’une partie de la population, viennent très gentiment nous faire la leçon en nous demandant d’adhérer sans rechigner à leur dogme misérabiliste.

En premier non-lieu, il s’agit de comprendre les auteurs de ces crimes. Selon Virginie Despentes, dans Les Inrocks, il y aurait une sorte de légitimité à la haine des terroristes car nous les aurions « méprisés, dominés, humiliés », et nous serions nés « convaincus de notre supériorité ». Elle distingue d’ailleurs, dans une réflexion pleine de nuance et de finesse, ceux« à qui on aurait confié les armes de la République » et le terroriste, « toi », à qui « on n’a confié que dalle ».

Que les terroristes aient pu éprouver ce sentiment d’humiliation ou de mépris, c’est possible mais qu’on valide ce ressentiment, qu’on se condamne en tant que société soi-disant raciste ou islamophobe, n’est-ce pas un peu insupportable ? Que les mêmes qui disent « pas d’amalgames, les Islamistes sont une minorité » ne se gênent jamais pour sous-entendre que « Les Français sont racistes », n’aurait-il pas quelque chose d’à la fois absurde et de révoltant ?

Pas le moins du monde : si je ne me reconnais nullement dans cette hostilité fantasmée, c’est tout simplement parce que je n’ai pas pris la peine de me mettre à la place de mes agresseurs. Kant nous incitait, pour ne pas faire de mal à autrui, à nous mettre à sa place mais cette philosophie est dépassée, il est beaucoup plus intéressant de se mettre à la place de l’agresseur, comme nous y invitent les professeurs de Seine-Saint-Denis, pour comprendre comment il aurait pu ne pas nous faire de mal, conseil, qui, donné aux jeunes filles, permettrait d’éviter bien des viols :

« Mais faisons l’effort d’un changement de point de vue, et tâchons de nous regarder comme nos élèves nous voient. Nous sommes bien habillés, bien coiffés, confortablement chaussés, ou alors très évidemment au-delà de ces contingences  matérielles qui font que nous ne bavons pas d’envie sur les objets de consommation qui font rêver nos élèves. »

Outre que le climat a sans doute grandement évolué depuis que j’ai quitté mon collège de Seine-Saint-Denis il y a six ans – car à l’époque, tous les élèves avaient le portable dernier cri, quels que soient les revenus de leurs parents, et le salaire des professeurs leur permettait encore de désirer ardemment certains objets de consommation – c’est la pertinence de l’argument qui me frappe. Comment ne pas être titillé par le terrorisme lorsqu’on ne peut pas tout posséder, lorsque la vie nous confronte à la frustration ? D’autant que certains ont parfois l’audace d’aller jusqu’à demander à ces élèves de faire des efforts, si l’on en juge par la remarque ironique de ces mêmes professeurs : « Quant à ceux qui viennent d’ailleurs et vivent parmi nous, qu’ils se taisent et obtempèrent. » Avouez que c’est un comble ! Il faudrait donc, lorsqu’on va habiter dans un pays étranger, se plier un tant soit peu aux règles et aux coutumes de la Nation ? Que de brimades et de privations ne faisons-nous pas subir à nos élèves !

Mais ce n’est pas tout. Non seulement les terroristes sont stigmatisés en tant que pauvres, en tant qu’étrangers mais en outre, on continue de les stigmatiser en tant que musulmans en leur demandant de se dissocier des attentats.

Pour Virginie Despentes, cela revient tout simplement à « taper sur les Arabes ». Passons rapidement sur l’amalgame entre Arabe et musulman et venons-en au cœur du problème. N’y a-t-il rien de plus abject, de plus scandaleux, pire, de plus « stigmatisant » que de demander à des musulmans de se dissocier d’un crime sous le prétexte fallacieux qu’il aurait été commis au nom de l’islam ?

Ne pouvait-on pas plutôt demander aux premiers concernés de s’en dissocier, c’est-à-dire les habitants des Buttes-Chaumont et les hommes, puisque tous les auteurs des attentats étaient, comme par hasard, de sexe masculin ?

Certes, il est fort possible qu’une poignée de catholiques n’eussent pas détesté qu’on leur donne la chance de pouvoir se dissocier de certains mouvements lors de la Manif pour tous et certains médias, qui crient au « pas d’amalgame », ne se sont pas toujours gênés pour mettre tous les catholiques dans le même sac.

Mais Virginie Despentes nous rappelle fort justement que quand on est « blanc », voire pire, « blond aux yeux clair », il faut quoi qu’il arrive se sentir coupable, et ce bien que cette vision soit directement issue d’un catholicisme déviant que Despentes condamne par ailleurs.

Maintenant qu’on a brillamment prouvé que les assassins étaient surtout des victimes, reste à trouver les vrais responsables de cette tuerie.

Pour l’hurluberlu qui anime la « Minute papillon » sur le Net, les premiers responsables sont tout trouvés : ce sont les journalistes de Charlie Hebdo eux-mêmes. Comment en est-il arrivé là ? Très simple, il suffit de mettre sur le même plan les caricatures de Charlie Hebdo et la drague agressive d’un mec bourré à la sortie d’une boîte de nuit (avouez qu’on peut difficilement faire plus fidèle, comme comparaison). D’une part, cela revient à dire que l’humour de Charlie ne s’amuse que de la provocation, ce qui est évidemment incontestable. D’autre part, cela permet de mettre sur le même plan la réaction du copain de la fille et celle des assassins de Charlie et de faire des journalistes les premiers responsables de la tuerie (il parle d’ailleurs de « premiers fautifs ») qui méprisent volontairement toutes les populations que ces dessins pourraient « attrister », pour reprendre ses termes.

Certes, il est très difficile de faire de l’humour sans choquer tout ou partie de la population et d’aucuns argueraient que la liberté d’expression ne se négocie pas, qu’il faut l’accepter tout entière ou ne pas l’accepter, que limiter la liberté d’expression parce que certains en seraient « attristés », pour reprendre l’expression de ce monsieur, est déjà liberticide.

Mais la tristesse de ces gens qui sont déjà stigmatisés n’est-elle pas un argument bien supérieur à ces grands discours sur la liberté d’expression ? Les journalistes de Charlie Hebdo ne devaient-ils pas finir par payer pour tout le mal qu’ils ont fait ?

S’il est avéré que les journalistes de Charlie Hebdo sont les premiers responsables du massacre, qui sont les deuxièmes ? C’est l’immense Virginie Despentes qui nous apporte la réponse. Pour elle, c’est une évidence, c’est « la violence des hommes » qui est responsable de ces attentats. Comment ne pas abonder dans son sens ?

Dommage simplement qu’elle ne voie pas un peu plus loin en constatant que c’est surtout la faute du péché originel et par conséquent, de Dieu, ça nous aiderait grandement à faire avancer le débat.
Que retirer de toutes ces belles pensées ? Laissons le mot de la fin aux professeurs du 93 : « Nous sommes aussi les parents de trois assassins » concluent, compassionnels, ces braves curés de l’Éducation nationale.

Si seulement on pouvait entendre les vrais parents de ces enfants dire cela. Ah, non, pardon, pas d’amalgame, ils n’y sont pour rien si l’école n’a pas réussi à faire de leurs enfants des citoyens dignes de ce nom.
Les auteurs de cet article ont, en tout cas, entièrement raison sur un point : il y a effectivement de quoi s’inquiéter d’une société qui attend tout des institutions et qui a même renoncé à la responsabilité individuelle.

Le brut et les truands

15

petrole iran russie usa

Comme si la compréhension du monde économique n’était pas assez compliquée comme ça, voilà que le prix du baril de pétrole s’est cassé la figure, passant de plus de 100 dollars à la veille de l’été à moins de 50 dollars au début de l’hiver. Et, comme à chaque fois, avec un air docte et satisfait, les docteurs Diafoirus chargés du commentaire nous livrent un « exercice de clairvoyance rétroactive ». C’était prévisible, nous disent-ils, puisqu’il s’agit d’une pure manifestation de la loi de l’offre et de la demande. En l’espèce, les ressources courantes disponibles en pétrole dépassant les besoins effectifs, les prix s’ajustent, certes de manière précipitée, mais on ne peut plus logique.

Le peak oil a manqué son rendez-vous, la reprise n’est pas ce qu’elle devrait être

Toutes les grandes entreprises du monde dont l’avenir dépend de la disponibilité du pétrole se sont préoccupées du peak oil, qui devrait voir s’inverser la courbe du stock de pétrole exploitable dans les entrailles du globe. Volkswagen, Michelin, BASF, Boeing, les compagnies aériennes et bien d’autres seraient acculés à une révision drastique de leur modèle économique si le pétrole entrait pour de bon dans l’ère de la rareté.

Or on n’a cessé de découvrir de nouveaux gisements de pétrole ou de gaz : au Moyen-Orient ; en Afrique (Angola, Mozambique, Algérie) ; en Amérique du Sud, où le Brésil, totalement dépendant de ses importations il y a quinze ans, est aujourd’hui autosuffisant ; en Australie ; dans la mer Caspienne ; en Russie, qui table sur les réserves potentiellement immenses de la mer de Kara. Enfin, aux États-Unis, qui se sont appuyés sur les ressources providentielles du gaz et du pétrole de schiste pour devenir indépendants de leurs fournisseurs du Golfe persique et redévelopper leur production chimique aux abords des gisements.

Or, de surcroît, et en dépit des cris d’alarme des écologistes, le recours au charbon pour la production d’énergie n’a pas faibli. Au contraire. Chine, Inde, Vietnam, Afrique du Sud, Australie n’ont pas ralenti leur production ; les États-Unis, qui disposent des plus grandes réserves au monde, ont accru la leur en exploitant le bassin du Wisconsin.[access capability= »lire_inedits »] Même la vertueuse Allemagne n’hésite pas, pour réduire le prix de son électricité, à substituer du charbon au gaz dans ses grandes centrales[1. Elle importe du charbon américain et remet en exploitation les ressources de la Ruhr.], quitte à accroître, toute honte bue, ses émissions de CO2 avec la complicité remarquable de ses Verts.

Pour autant, la demande émanant des économies consommatrices n’a pas explosé, comme beaucoup s’y attendaient. L’Europe connaît un marasme que les concepteurs de la monnaie unique n’avaient pas prévu. Les grands pays émergents, tels que le Brésil, voire l’Inde, ont fortement ralenti. La Chine, qui n’est plus émergente mais industrielle, importe moins d’énergie et de matières premières que prévu, soit que les chiffres de la croissance économique, encore importants, soient surestimés, soit que les efforts d’économie commencent à donner des effets. Quant aux États-Unis, dont la reprise économique ne fait pas l’ombre d’un doute, ils ne pèsent plus sur la demande mondiale, grâce à la forte hausse de leur production nationale.

À la simple lecture des faits, la thèse appuyée sur le jeu de l’offre et de la demande paraît crédible. Le marché aurait fixé de nouveaux prix. Il suffirait désormais de rechercher les conséquences durables de la nouvelle donne pétrolière sur les consommateurs et sur les producteurs.

Tout ça, c’est politique

Cela dit, gardons à l’esprit que la chute des prix du pétrole s’inscrit dans un contexte de conflits géopolitiques ouverts.

D’un côté, une sorte de nouvelle guerre froide a éclaté entre la Russie et les « Occidentaux » à l’occasion de la crise ukrainienne ; d’un autre côté, l’Iran et les « Occidentaux » sont engagés dans des négociations difficiles sur la capacité nucléaire dont Téhéran veut pouvoir disposer.

C’est ainsi que s’est infiltrée dans le débat la thèse, largement alimentée depuis Moscou et Téhéran, d’une guerre économique menée par les États-Unis pour casser les reins des économies russe et iranienne, avec la complicité des Saoudiens, ennemis jurés de leur grand voisin perse.

D’un strict point de vue technique, cette thèse tient debout. En refusant de réduire sa production, Riyad a ouvert la voie aux anticipations baissières des traders new-yorkais.

Pour qui connaît les relations étroites qui unissent Wall Street et Washington – qualifiées de « corridor » par un ancien directeur du FMI –, il est tout à fait logique d’imaginer une offensive économique organisée contre Moscou et Téhéran.

Il est certain que l’Iran et a fortiori la Russie dépendent à l’extrême du bon prix de leurs exportations de pétrole et de matières premières. Malgré la mauvaise gestion des mollahs et les faiblesses persistantes de l’économie russe, ces deux pays ont pu maintenir une prospérité relative tout au long des dix dernières années. La Russie affiche même des données économiques que pourraient lui envier les États-Unis et les éclopés européens : dette publique de 43 % du PIB, réserves de changes supérieures à 400 milliards de dollars. Mais Poutine sait l’économie russe vouée à une récession violente du fait de l’effondrement des prix du pétrole et d’un handicap structurel : la dette de ses entreprises. Or la chute des prix du pétrole a entraîné une baisse mécanique du rouble qui a doublé la charge réelle du service de la dette en dollars. Là est le bât qui blesse le plus pour l’économie russe, car ses grandes firmes, notamment d’hydrocarbures, paient aujourd’hui entre 30 et 50 milliards de dollars chaque trimestre.

Loi du marché ou opération ciblée ? Loin de se contredire, ces deux scénarios ont pu se combiner. Car les traders new-yorkais savent piloter l’évolution du prix du baril, par des achats à terme constamment orientés à la baisse. Cette opération a non seulement entraîné des dégâts collatéraux chez tous les grands pays producteurs, à commencer par une Arabie saoudite au lourd déficit budgétaire, mais aussi sinistré le secteur pétrolier américain. Jusqu’ici florissant, ce dernier doit réviser dans l’urgence tous ses plans d’investissement et d’embauche et suspendre les projets d’exploration et d’exploitation de nouveaux gisements, dont le coût d’exploitation excède les 50 dollars le baril[2. Comme en mer du Nord.]. Toute la question est de savoir quel est le coût du baril à l’extraction. Si les dernières techniques ont permis de ramener ce coût de 70 à 57 dollars, cela reste beaucoup trop onéreux pour des jeunes sociétés énergétiques s’étant endettées en émettant des junk bonds[3. Les émissions concernent 12 % du total du marché.] – emprunts sur le marché des obligations à haut rendement.

À moins d’une consolidation du prix du baril, le secteur des hydrocarbures issus du schiste est donc condamné à la faillite. Cela ne créerait pas une catastrophe à la Lehman Brothers mais provoquerait des dommages financiers (défaut de paiement sur la dette) et des blessures économiques en série : chute conjointe de la production, des investissements, de l’emploi et des revenus (l’industrie pétrolière paie bien, le salaire annuel moyen y est de cent mille dollars). Pas d’apocalypse économique à l’horizon, mais un dénouement qui ferait mauvais genre dans un monde où les incertitudes économiques se renforcent – la zone euro est en suspens, la croissance chinoise ralentit. À force de jouer avec l’or noir, nos amis américains pourraient finir par se brûler.[/access]

*Photo : Pixabay.

Seul comme un électeur UMP dans le Doubs

86

fn doubs ump moscovici

Moi, je n’aimerais pas être électeur UMP dans la 4ème circonscription du Doubs.  J’aime bien le Doubs, et même ce coin 6à du Doubs où la désindustrialisation a frappé avec une férocité les rare amis où j’ai pu croiser, au cours de mes pérégrinations d’écrivain itinérant, des gens plein de bonne volonté dans les librairies, les médiathèques et les MJC qui tentaient toujours de mobiliser des citoyens plus préoccupés par une survie immédiate que par l’émancipation et le luxe que peut représenter la culture quand, précisément, on n’a plus rien, ou presque.

C’était en novembre et comme les clichés reposent toujours sur un fond de vérité, sinon ils ne seraient pas des clichés, du côté de Valentigney, ces libraires, ces bibliothécaires ou ces animateurs étaient plutôt de gauche, voire très à gauche et craignaient, pour cette cette élection partielle, le score du Front national. Ils avaient évidemment raison. Il n’y a plus besoin d’être grand clerc pour savoir que dans des circonscriptions ouvrières laissées à l’abandon, les gens ne votent plus pour la gauche ni pour la droite mais pour le Front national. Il faut les comprendre, les gens, dans ces coins-là. Ils n’ont plus tellement envie de voter pour la gauche, parce que la gauche, elle les a laissé tomber.

Surtout que le PS, en plus, a pris la sale habitude d’envoyer dans ces coins-là des handicapés du suffrage universel, comme Pierre Moscovici, en se disant que là, même pour des sous-doués des campagnes électorales, c’est gagné d’avance. C’est un peu, si vous voulez, la logique qui a consisté à envoyer des écolos ou des socialistes tailler des croupières aux élus communistes dans l’ancienne ceinture rouge ; façon Dominique Voynet à Montreuil, et on a vu ce que ça a donné.

Si en plus, dans cette 4ème du Doubs, on ajoute que Moscovici est apparu avec le temps aux valeurs de la gauche ce que l’aspartam est au sucre candi, c’est sûr que ce n’était pas gagné pour le PS et que l’électeur UMP pouvait enfin espérer voir son candidat qualifié face au FN. En plus, l’électeur UMP, il avait les statistiques pour lui. Ca devenait une habitude de voir la gauche éliminée au premier tour. Pratiquement un carton plein à toutes les partielles. On allait voir ce qu’on allait voir, c’était presque in the pocket puisque la gauche, elle, toujours bonne fille un peu scoute, elle a régulièrement appelé au Front républicain sans barguigner même quand le candidat UMP est légèrement à droite de Tamerlan comme dans le sud de la France.

Mais ce qu’il n’avait pas prévu, l’électeur UMP, c’est qu’il avait un nouvel handicap et que ce nouvel handicap s’appelle Nicolas Sarkozy. Il a suffi que Nicolas Sarkozy revienne à la tête de l’UMP pour, primo, que la belle série de victoires aux partielles s’interrompe et secundo que l’électorat du PS se remobilise, lui qui avait pris l’habitude de rester chez lui en feuilletant mélancoliquement de vieux journaux de la période 1981-83 quand la gauche était de gauche.

Nicolas Sarkozy, comme tous les mauvais joueurs, explique que ce n’est pas de sa faute, que le candidat UMP était nul et chois par le triumvirat des ringards : Fillon, Juppé, Raffarin. En règle générale, rien n’est de la faute de Sarkozy, dans aucun domaine. On ne lui dit jamais rien, à cet homme. Et en tout cas, on ne lui a manifestement pas dit qu’il était toujours  aussi profondément diviseur au sein même de son camp puisqu’il a trouvé utile, après avoir dirigé le pays de revenir pour diriger un…parti. On ne lui a jamais dit, non plus, contrairement à une idée reçue médiatique, qu’il n’était pas très bon pour gagner des élections. À part les présidentielles de 2007, la carrière électorale de Sarkozy est une vaste Bérézina. Il a tout perdu, des européennes face à Pasqua, des présidentielles avec Balladur face à Chirac, des municipales,  des cantonales, des régionales, encore des européennes et pour finir les présidentielles de 2012 alors que les primaires socialistes avaient quand même désigné le plus mauvais candidat possible.

Et voilà que grâce à Sarkozy, l’électeur du Doubs se retrouve plongé vingt ans en arrière quand le principal souci de la droite était de se déterminer en fonction du FN. Peu doué pour la synthèse, Sarkozy s’est retrouvé avec une position tellement alambiquée, « ni ni mais oui mais non faut voir » qu’il a été mis en minorité dans son parti qu’il aurait pourtant dû diriger comme un seigneur et maitre alors qu’il en en est réduit à de pénibles combinazione avec des sensibilités irréconciliables entre lesquelles il refuse de choisir, contrairement à Juppé qui a clairement appelé à voter socialiste quitte à s’attirer les foudres de ces grands esprits et de ces parangons de vertu que sont Morano et Balkany.

Il a d’ailleurs bien fait, Juppé, puisque contrairement à Sarkozy, en cas de duel aux présidentielles contre Marine Le Pen, il attirerait les électeurs de droite et du centre mais aussi ceux de gauche qui se dérangeraient le cœur presque léger puisqu’ils verraient, enfin, clairement la différence entre l’UMP et le FN. Ce qui n’est plus évident, justement depuis que Sarkozy s’obstine à croire que parler comme le FN permet de réduire les scores du FN alors que tout prouve le contraire, et de manière de plus en plus flagrante.

 *Photo : Alain ROBERT/Apercu/SIPA . 00703433_000001.

Mondial de handball : le Qatar n’a pas tout perdu

9

Après avoir brillamment mis en échec le Qatar à domicile, l’équipe de France de handball a remporté dimanche son cinquième titre de champion du monde. En quelques années, les joueurs de Claude Onesta ont tout gagné, mais perdu un homme : Bertrand Roiné. Sacré champion du monde en 2011 avec les Bleus, ce natif du Maine-et-Loire a joué les trouble-fête en bataillant aux côtés des adversaires qataris de la France. Sa carrière tricolore terminée, Roiné a en effet tout bonnement tourné casaque pour se donner au Qatar.

On comprend mieux la difficulté des locaux à s’identifier à l’équipe nationale du Qatar, aussi qatarie que le PSG. Seul le capital est bordeaux et blanc, les couleurs de l’émirat. Le sélectionneur, Valero Rivera, champion du monde en 2013 avec l’Espagne, a fait ses emplettes dans le monde entier: Espagne, Cuba, Bosnie, France, Serbie, Tunisie et même… Qatar. Bref, on ne sait si ce sont les « vamos Qatar » du public, la complaisance de l’arbitrage ou le niveau de l’équipe qui a emmené le pays hôte en finale.

On pensait avoir touché le fond avec ce championnat du monde du fric : supporteurs européens sélectionnés et payés pour remplir les salles vides de Doha, un match d’ouverture où les quelques qataris s’en vont à la mi-temps. Mais notre Judas du hand en a remis une couche en se confiant au journaliste du Monde, Henri Seckel : il avoue timidement ne pas se sentir qatari et simplement se consacrer à la compétition internationale. C’est beau une telle passion du sport ! « Je prends souvent cet exemple, avoue le handballeur sans frontières : vous travaillez dans une usine, l’usine d’en face fabrique exactement les mêmes produits, et on vous dit qu’on va vous donner deux fois votre salaire ; vous restez, ou vous changez d’usine ? » Eh oui, à 100 000 euros la prime de victoire, cela vous fait relativiser votre amour de la Patrie…

Interrogé sur l’hymne national qatari chanté la main sur le cœur à chaque début de rencontre, Bertrand Roiné répond sans rougir: « On nous a dit : « Ce serait bien que vous appreniez l’hymne, pour le pays, pour le cheikh. » Nous, on ne voit pas le mal. C’est bien, on chante tous ensemble, même si on est d’origines différentes. » L’émirat se serait-il converti à la nation civique chère aux républicains français ? Que nenni, « le temps des compétitions, on échange les passeports : je donne mon passeport français, et j’ai un passeport qatari. La nationalité ici, tu ne peux pas l’obtenir comme ça, c’est compliqué », explique Roiné. Bref, la nationalité qatarie ça se mérite. Vous pouvez suer pendant des années  comme n’importe quel ouvrier philippin, ce n’est pour autant qu’on reconnaîtra vos services.

Une équipe faite de bric et de broc, avec des mercenaires du monde entier financés par de l’argent qatari, cela ne vous rappelle rien ? Ne pensez pas à l’Etat islamique, ce ne serait pas très fair-play…

La France, une chance pour l’islam?

194

islam valls plenel charlie hebdo

Les 7 et 9 janvier, des terroristes islamistes tuaient des journalistes, des policiers et des juifs. Moins de deux semaines plus tard, de quoi débat la France ? Du mal qu’elle a fait à ses enfants d’immigrés. De ses promesses non tenues. De ses idées rances. Et bien sûr, de son « islamophobie ». Pourtant, on ne sache pas que l’islamophobie ait tué à Paris. Encore qu’à bien y réfléchir, peut-être que si. Si d’aimables jeunes gens sont devenus des meurtriers, il faut bien que nous les ayons maltraités. Relégués. Humiliés. Ghettoïsés. Offensés. Comment allons-nous réparer, telle est la seule question qui vaille.

Si des islamistes tuent, c’est à cause des islamophobes. Dès le soir du 7 janvier, la crème de nos comiques médiatiques s’emploie à répandre cette fable en forme de bande de Moebius. Dans cette joyeuse troupe jamais à court d’inventions, j’avoue un petit faible pour Sylvain Bourmeau et Laurent Joffrin – sans doute ai-je raté un paquet d’âneries. Cependant, c’est à Edwy Plenel que je dois quelques fous rires, salutaires dans ce climat plombé. La France découvre qu’un certain nombre de ses enfants rêvent, plus tard, de faire Kouachi, et le patron de Mediapart larmoie en boucle que rien ne serait arrivé si on n’avait pas laissé Finkielkraut dire qu’il y a un problème avec l’islam. À la veille du 11 janvier, rompant un affreux suspense, il annonce qu’il se rendra bien au défilé citoyen, d’abord en hommage aux victimes, ensuite pour lutter contre le Front national. Delenda est Carthago. Quand ce n’est Finkie, c’est Marine. J’aurais bien aimé le rencontrer dans le défilé, Plenel, avec une pancarte contre le FHaine. Ou un entonnoir sur la tête.
Dans l’atmosphère churchillienne des premiers jours, ces élucubrations hors-sol dont les morceaux choisis tournent sur Internet n’ont guère plus d’importance que des propos de bistrot. On s’étrangle et on oublie. L’important, c’est qu’au sommet de l’État, on tienne enfin un langage clair – ou presque. Après les précautions d’usage – ça n’a rien à voir avec l’islam –, le Premier ministre prononce le mot « islamisme » et appelle au respect de la laïcité, sans stigmatiser. Pour les professionnels de l’effaçologie, le 11 janvier est une déroute. Les Français entendent savoir ce qui se passe dans leur pays et, plus grave encore, défendre quelque chose qui ressemble à un monde commun, voire, horresco referens, à une identité nationale. Et ça tombe bien, ils sont en phase avec l’humeur de leurs gouvernants. La France est en guerre. Nous ne céderons pas. Nous ne tolérerons pas. Nous n’accepterons pas. Le 13 janvier, Manuel Valls prononce un discours qui lui vaut d’être comparé à Clemenceau et ovationné par un Hémicycle unanime : « Droite et gauche confondues, à l’exception des deux députés FN qui n’ont applaudi qu’en de rares moments », précisent heureusement les deux spécialistes du comptage d’applaudissements qui couvrent l’événement pour Mediapart – quand on pense que les pauvrets ont dû entendre La Marseillaise, cet hymne colonial. Et pour parfaire le tableau, le président nous demande d’être « fiers d’être Français ». Et pourquoi pas fiers d’être nauséabonds, tant qu’on y est.
La gauche de la gauche trépigne. Voilà une semaine qu’on nous bourre le crâne avec des reportages tendancieux, et ces supposées révélations sur l’antisémitisme de nos banlieues. Il ne faudrait pas se tromper de victimes. Les premières victimes de tout ça, et du reste aussi, ce sont les musulmans. Retrouvons les fondamentaux. Et combattons le Front national.

Une heure ou deux après l’attentat de Charlie Hebdo, Gil Mihaely, passablement secoué, en était convaincu : cette fois, ce serait la bonne, le réel ne pouvait plus être reporté à une date ultérieure, pour reprendre une formule de Muray. L’histoire sainte d’une France frileuse et raciste, incapable de savourer les beautés du dialogue des cultures, arcboutée à un passé raciste avait vécu. On allait pouvoir nommer les problèmes, ce qui offrait un petit espoir de les régler. J’avoue que j’y ai cru, moi aussi. Le sursaut, la prise de conscience, l’esprit du 11 janvier. La fierté d’être français. Progressivement, on a entendu un peu de friture sur la ligne gouvernementale, un vague brouillage des discours. En haut lieu, la consigne avait dû passer : si tu parles d’antisémitisme, il faut très vite prononcer « islamophobie », il est bon de faire suivre « laïcité » par « respect des croyances » et « valeurs de la République » par « citoyens de seconde zone ». Une cuillère pour papa, une cuillère pour maman.
Heureusement, il y avait Valls, et surtout, la détermination renouvelée et civilisée des Français à faire nation. Contre personne, et même avec qui le voulait bien. Peu importe d’où on venait pour peu qu’on s’accorde sur la destination. Vivre ensemble, oui, mais à notre sauce. Et ceux qui ne l’aiment pas, cette sauce, peuvent s’en mitonner une discrètement, si possible en se dispensant de clamer leur détestation de tout ce que nous aimons. Sauf que près de la moitié de ces Français qui s’étaient levés pour défendre leur liberté de critiquer, de déconner et même d’offenser, trouvaient finalement qu’il fallait être gentil avec le bon Dieu des autres. Enfin, on ne va pas reprocher à un peuple d’être gentil. Quoique.
« Le Premier ministre a employé des mots très forts. Et même très durs. » Le 20 janvier, lorsque j’ai entendu percer dans la voix d’une journaliste de radio standard des accents de triomphe, j’ai immédiatement compris que quelque chose clochait. « Apartheid ! », « apartheid ! », le mot était psalmodié avec enthousiasme, répété avec gourmandise, commenté avec la gravité requise. L’après-Charlie était terminé, avant d’avoir commencé. Le Parti des médias, revigoré, reprenait son antienne préférée : être français, il n’y a vraiment pas de quoi être fier. La gauche du PS ronronnait, les représentants de nos banlieues se rengorgeaient : ils l’avaient bien dit que c’étaient eux, les vraies victimes. Apartheid pride !
Alors on se sent un peu cloche d’avoir pris Séguéla pour Clemenceau. Il faut dire qu’avec moi, le coup de La Marseillaise, ça marche à tous les coups. Finalement, c’était de la com, doublée de douteux calculs politiques. Le plus consternant n’est pas que Valls ait lâché le mot, mais qu’il l’ait fait pour satisfaire l’aile gauche du PS, et plus encore pour câliner les supposées victimes du supposé apartheid. Que certains membres d’un éminent parti de gouvernement exigent, comme prix de leur loyauté, que leur chef se livre au dénigrement public de leur pays, ne semble surprendre personne. Pas plus que le fait que l’on flatte une communauté dans le sens du poil en lui expliquant qu’elle est faite de sous-citoyens. Oh oui, je t’ai fait mal…, c’est bon, non ?
On dira que l’idéologie victimaire est très largement partagée bien au-delà de nos banlieues : des patrons aux pêcheurs, il n’y a pas un groupe ethnique, confessionnel ou socioprofessionnel qui ne réclame sa part de malheur. Mais, en l’occurrence, Valls a sciemment appuyé sur un ressort bien plus destructeur et mensonger à la fois. On pourrait appeler cela la politique des bons ressentiments. Plus que tout le reste, c’est elle qui nous a mis dans le pétrin où nous sommes. Pour des raisons qui relèvent à la fois de la psychiatrie (haine de soi) et de l’histoire (abandon des classes populaires), la gauche, depuis trente ans, s’est employée avec constance à susurrer à la France musulmane qu’on lui devait des excuses, tandis que la France, ontologiquement coupable, était sommée de cesser d’être elle-même pour se faire pardonner. Si vous ne savez pas pourquoi vous nous haïssez, nous nous le savons.

Le spectacle accablant de l’émission « Des paroles et des actes », le 22 janvier, offrit un saisissant instantané des résultats de cette politique. Face à Alain Finkielkraut, la professeur Barbara Lefèvre et le maire de Montfermeil Xavier Lemoine, qui croyaient pouvoir inviter sur le plateau des pans de la réalité qui venait de se dévoiler, les jeunes de banlieue et leurs défenseurs (un imam, un ou deux sociologues et Najat Vallaud-Belkacem) ânonnaient imperturbablement le lamento de la relégation, usant et abusant de la forme passive : nous avons été exclus, on ne nous a pas donné ceci ou cela, nous sommes moins bien traités que ceux-ci ou ceux-là, suivez mon regard. Les paroles d’Alain Finkielkraut les encourageant plutôt à se retrousser les manches furent unanimement dénoncées comme un discours de haine. Il faut dire que ce n’est guère courtois d’envisager que les victimes de l’apartheid pourraient avoir ne serait-ce qu’une microscopique responsabilité dans leur situation. Nacira Guenif, sociologue proche des Indigènes de la République, finit par lâcher le morceau en dénonçant l’injonction d’intégration faite aux « jeunes d’ascendance coloniale ». Et toi, t’es d’origine « croisades » ? Mauvaise pioche. Heureusement Najat Vallaud-Belkacem réconcilia tout le monde avec un aplomb stupéfiant : « Nous sommes au moins tous d’accord sur le fait que le problème, c’est la relégation sociale », décréta-t-elle. On n’a pas entendu le même débat.

Il ne s’agit pas de nier que les jeunes issus de l’immigration connaissent des difficultés particulières. Seulement, pardon d’être brutale, ce n’est pas vraiment le sujet du moment. Les Français découvrent soudainement que la coexistence des cultures n’est pas un dîner de gala et qu’il ne suffit pas de proclamer qu’on aime l’autre pour vivre avec lui. Or, les attentats et leurs suites ont produit un effet de dévoilement : si la majorité des musulmans de France condamne sincèrement la violence et que les fanatiques prêts à prendre les armes sont, espérons-le, une infime minorité, le rejet de la laïcité, le complotisme, l’antisémitisme, le refus d’admettre qu’un texte sacré pour les uns puisse être un objet de moquerie pour les autres – ce que Finkielkraut appelle joliment la « douleur de la liberté » – sont largement répandus chez les musulmans du coin de la rue. Pourquoi a-t-on le droit de se moquer de notre prophète et pas des chambres à gaz, pourquoi l’antisémitisme est-il interdit et pas l’islamophobie, demandent des élèves, auxquels leurs professeurs ne savent pas quoi répondre. Deux poids, deux mesures : pourquoi l’assiette de mon voisin est-elle plus remplie que la, mienne ? Que voilà un débat intéressant.

Alors l’exclusion, je veux bien. Mais il faudrait faire remarquer à certains que, quand ils affirment qu’on n’a pas le droit de dessiner leur prophète ou qu’ils laissent entendre que les attentats, c’est qui vous savez, ce sont eux qui s’excluent de la collectivité. Quand ils pérorent, même pour rigoler, que c’est bien fait pour Charlie, ils s’excluent de la collectivité. Quand ils pourrissent la vie de Mouloud qui ose manger pendant ramadan, ils s’excluent de la collectivité. Or, cette bouillie confusionniste est propagée par des imams bien sous tous rapports – pas par l’islamisme, mais par l’islam. Pas par tout l’islam, certes, mais par une notable proportion de celui-ci. Étouffer toute critique au motif qu’elle serait stigmatisante, ce n’est pas, comme le croit Edwy Plenel, faire œuvre de fraternité mais de mépris. Car c’est supposer que la culture musulmane serait par nature incapable de faire siennes les valeurs libérales de nos sociétés, condamnant ainsi les musulmans de France au repli et au ressentiment. Il serait plus respectueux, en réalité, de parler clair, entre adultes, et de rappeler que l’égalité entre individus ne nous interdit pas d’avoir des préférences culturelles. N’importe quelle citoyenne française jouit des mêmes droits que moi, mais ma minijupe a plus de droits que ta burqa. Dire cela, ce n’est pas insulter les musulmans, mais au contraire les inviter à réaliser la synthèse entre le public et le privé, le laïque et le religieux, l’individu et le groupe, que beaucoup d’autres ont faite avant eux. Qu’on cesse de nous faire croire que l’islam changera la France, ou alors ce sera pour le pire. En revanche, la France est une chance pour l’islam, peut-être la dernière, de voir ses enfants échapper à la fascination djihadiste et à la rancœur remâchée. Non, tu n’es pas un colonisé parce que tu es au chômage. Non, tu n’es pas stigmatisé parce qu’on ose remarquer que les sieurs Merah, Kouachi et Nemmouche sont issus de la même culture que la tienne. Le respect, ce n’est pas de pleurnicher ensemble, mais de parler vrai. Pour faire nation, il faut être deux. Welcome : moi je suis d’accord. Mais on fait ma nation, celle que mes parents ont choisie sans demander qu’on change la peinture pour leur faire plaisir. Et on arrête de se plaindre.

Cet article en accès libre est extrait du numéro de février de Causeur. Pour lire tous les autres articles de ce numéro, rendez-vous en kiosque ou sur notre boutique.

islam charlie hebdo

Également en version numérique avec notre application :

  

*Photo : Jacques Brinon/AP/SIPA. AP21678148_000030.

Face au FN, Sarkozy rattrapé par sa jeune garde

105

doubs fn ump sarkozy

Le premier tour de l’élection législative partielle de la quatrième circonscription du Doubs a rendu son verdict et, d’ores et déjà, l’UMP en est la première victime. D’abord, parce que son candidat à la députation est éliminé pour la première fois depuis 2012. Ensuite, parce que le duel FN-PS de dimanche prochain vient de valoir au parti dirigé par Nicolas Sarkozy trois jours de tension, de cacophonie et de désordre, renouant avec une tradition dont se passeraient fort bien ses électeurs. Enfin, parce que, même si le bureau politique a pris une décision, rien n’est vraiment réglé.

Nicolas Sarkozy apparaît bien entendu affaibli par cette séquence. Certes, il a fait valoir que le candidat investi par l’UMP fut nommé par le triumvirat Juppé-Fillon-Raffarin avant que lui-même n’accède à la présidence. En ce sens, imputer la responsabilité exclusive de l’élimination de l’UMP du second tour à l’ancien président peut paraître injuste. Si le candidat a effectivement mené une campagne désastreuse, ce n’est pas entièrement du fait de Nicolas Sarkozy. En revanche, son arrivée à la tête du grand parti de la droite a peut-être incité l’électorat socialiste à se mobiliser davantage, hypothèse que corroborent les études sur la popularité du duo exécutif, en hausse précisément depuis fin novembre.

Le président de l’UMP apparaît aussi affaibli par ces trois jours de cacophonie. Son autorité a été successivement mise en cause par Dominique Bussereau, NKM, Laurent Wauquiez et Alain Juppé. Alors que Nicolas Sarkozy avait expressément demandé que tout le monde reste discret jusqu’au bureau politique de mardi soir, personne ne lui a obéi, et surtout pas le couple maudit NKM-Wauquiez, qui le suit dans l’organigramme de l’UMP. Nicolas Sarkozy a dû ainsi prendre une position que personne n’a vraiment comprise en expliquant qu’il fallait à la fois faire barrage au FN et laisser la liberté aux électeurs. A priori, on comprend que les électeurs sont libres, mais pas trop. A-t-il souhaité, avec cette position si subtile, ne pas laisser le monopole de l’ouverture au centre à Alain Juppé ? A-t-il souhaité, comme aux plus beaux jours de François Hollande à Solférino, tenter une synthèse impossible ? Même les plus proches de Nicolas Sarkozy ayant manifesté leur incompréhension, nous ne nous risquerons à aucune réponse.

De là à gloser, comme beaucoup d’observateurs, sur la grande victoire d’Alain Juppé, c’est un pas que nous ne franchirons pas. Pendant que le bureau politique finissait son débat, le maire de Bordeaux était déjà en train de vendre sa position commune avec Nicolas Sarkozy (abstention, vote blanc ou vote PS) au JT de France 2.

Pendant qu’il se targuait entre les lignes d’avoir entraîné le président de l’UMP dans son sillage, avec le sourire de celui qui vient de tordre le bras à son adversaire, Juppé voyait sa ligne battue par l’axe Xavier Bertrand- Bruno Le Maire-Laurent Wauquiez, partisan de l’abstention ou du vote blanc, c’est-à-dire celle de la position qui prévaut depuis trente ans, au RPR d’abord, à l’UMP ensuite. Alain Juppé est-il conscient que sa ligne n’est pas partagée par la très grande majorité des futurs participants à la primaire de la droite à laquelle il participera ? A-t-il conscience que ses revirements sur le sujet peuvent commencer à lasser sérieusement les électeurs ? Lundi, la vidéo de l’INA, datant de 1990, où on le voit annoncer l’exclusion d’Alain Carignon parce que ce dernier avait appelé à voter PS contre le FN dans une élection cantonale partielle, a fait le tour du web. Les lecteurs de Causeur n’ont pas été étonnés, ils la connaissaient depuis mars dernier.

Même s’il ne faut pas enterrer complètement François Fillon, qui défendait la ligne ni-ni mardi soir, mais qui semble bien traîner l’affaire Jouyet comme un boulet au pied, c’est clairement le trio Bertrand-Le Maire-Wauquiez qui sort vainqueur de cette séquence à l’UMP. Si ces trois-là devaient se mettre d’accord sur une candidature commune à la primaire, ils pourraient commencer à donner des sueurs froides à Juppé comme à Sarkozy. Le fait que ces trois-là soient davantage en phase avec l’électorat de l’UMP et qu’ils symbolisent aussi un renouvellement de génération constituent des arguments non négligeables en leur faveur.

Mais la position du ni-ni pourrait être avantageusement remplacée par la liberté de vote totale laissée aux électeurs. Que valent des consignes de vote de second tour lorsqu’on se prépare à demander aux mêmes électeurs de choisir le candidat au premier tour dans l’élection-reine ? Bien sûr, même Alain Juppé se défend de toute consigne et envisage seulement l’hypothèse où il serait électeur dans la circonscription de Montbéliard-est. On s’amusera de voir ces derniers jours toutes ces personnalités éminentes qui imaginent habiter à Audincourt, Sochaux ou Valentigney !

On doit s’attendre à ce que les prochaines élections départementales multiplient les occasions de se positionner dans ce genre de configuration. Il y aura des duels FN-PS et UMP-FN. La question se posera encore, dans de nombreux cantons. Aussi, il y a fort à parier que l’UMP sera encore mise sous la pression du PS qui aura beau jeu de lui dire : « Nous vous soutenons dans des seconds tours face au FN et vous ne nous rendez pas la pareille.»

Mais le PS risque aussi de subir la pression de ses propres électeurs qui peuvent en avoir par-dessus la tête de ce front républicain à sens unique. Les prochains scrutins risquent bien d’accoucher de fractures politiques encore plus grandes, surtout entre les appareils politiques et les électeurs. Et devinez à qui tout cela profite…

*Photo : Alain ROBERT/Apercu/SIPA. 00702646_000007.

Fécondité, poil au nez

14
flaubert ecrivain bovary

flaubert ecrivain bovary

On se rappelle l’adage : nulla die sine linea. Ecrire chaque jour. Ouais… Combien de « lignes » ?

George Sand écrivait chaque matin, six heures durant. Quarante pages par jour. D’une écriture fluide, quasiment sans ratures. Flaubert, qui est resté son grand copain, lui écrit un jour qu’il ne comprend pas comment elle fait. Lui, quand il a écrit deux lignes dans la journée, il est content — à ceci près qu’en général il les rature le lendemain. Les brouillons de Flaubert sont des œuvres d’art — dans le genre expressionnisme abstrait. Il est le Jackson Pollock de la plume.

Pourtant, le même Flaubert écrit à toute allure des lettres extraordinaires, chaque jour. Des pages et des pages. Sans ratures.

À peu près comme nous envoyons des SMS ou des mails. Parce que ces lettres ont pour lui le même statut — c’est de la parole figée, mais pas vraiment de l’écriture. D’ailleurs, là gît la différence entre manuscrit et tapuscrit, texte jeté sur la page ou texte imprimé. Le premier porte littéralement toutes les traces du corps du rédacteur (Flaubert s’en moquera dans un épisode fameux de Madame Bovary, quand Rodolphe rajoute quelques gouttes de l’eau des fleurs pour faire croire qu’il a pleuré en écrivant à Emma sa lettre d’adieu : il additionne du corps sur le corps, il n’hésite pas à surenchérir, il y aurait toute une histoire de la représentation des fluides corporels en littérature — ou ailleurs. Gustave m’a tuer.

Ce que j’écris ici (ou ailleurs — sur LePoint.fr par exemple), n’est pas vraiment « écrit » au sens qu’aurait pu donner au terme l’ermite de Croisset. Bien sûr, je rédige sur un clavier — mais si je le pouvais, je transcrirais tout cela à la main, pour bien marquer qu’il s’agit d’une forme spécifique, qui tient de la voix bien plus que de l’art. D’ailleurs, j’ai toujours été bien meilleur à l’oral qu’à l’écrit. Une dissertation n’est qu’un état intermédiaire entre l’écrit et l’oral, une sorte de conversation à distance, où tout se joue (dans toutes les matières, quand on y réfléchit un peu) sur les traces soigneusement mises en place de connivence culturelle : vous et moi, dit l’élève au correcteur, appartenons au même monde, je traite l’algèbre ou la littérature avec les mêmes clés que vous. On se réfère, on connote, on évoque. En aucun cas on ne doit glisser vers le génie personnel. D’ailleurs, le mot interdit par excellence, c’est Je — et c’est très bien ainsi. Imaginez que les copies débordent des manifestations sentimentalo-poétiques que les adolescents et les critiques littéraires du Monde prennent pour de l’originalité…

D’où mes hésitations (que certains, je l’ai bien vu, prennent pour des coquetteries) à livrer ici des fragments de ce qui pourrait être écrit plus qu’oral. Je ne suis bon (enfin, bon…) qu’à écrire des « petits pâtés », comme disait Voltaire (sauf que les siens, c’était Candide ou Zadig).

Enfin, revenons-en aux grands anciens : « Ne forçons point notre talent, nous ne ferions rien avec grâce ». Le problème, c’est qu’il en est de La Fontaine comme de Laclos ou de Flaubert : ils mettent la barre tellement haut qu’on ne se sent capable que de passer dessous.

*Photo : wikicommons.

Le droit au blasphème ne se négocie pas

347
samy naceri charlie hebdo

samy naceri charlie hebdo

Monsieur,

Je vous ai entendu récemment sur un plateau de télévision face à Audrey Pulvar et je viens de lire l’entretien que vous avez accordé au magazine France Dimanche. Dans vos deux interventions, il était question des attentats qui ont endeuillé la France en ce début d’année.


Clash entre Samy Naceri et Audrey Pulvar dans l… par 20Minutes

C’est en tant que spectateur affligé du pourrissement médiatique que je me permets de m’adresser à vous sur un ton peu amène. Votre nom nous est à tous connu, ou peu s’en faut. Je ne suis pas certain que le quidam saurait énoncer de but en blanc les quatre ou cinq meilleures prestations que comporte votre filmographie. En tout cas, tout le monde a entendu parler de vos démêlés avec la justice car vous n’en êtes pas avare.
Et sauf votre respect, à chaque nouvel épisode, je me suis entendu dire : « Tiens, ils l’avaient relâché ? » C’est la raison pour laquelle, lorsque j’ai vu votre visage dans les médias ces derniers jours, j’ai été très surpris. Nos médias s’avèrent très doués lorsqu’il s’agit de rayer des mémoires des pans entiers de notre production culturelle, soit par l’omission volontaire, soit par la réprobation maniérée, fatalement déplacée de la part des hérauts de la libre expression. Force est de constater que vous n’êtes pas, et n’avez jamais été, victime de leur censure, bien au contraire. Tant mieux pour vous. Il faut dire qu’avec vos récents premiers pas au théâtre dans un rôle tenu avant vous par Al Pacino et ayant pour thèmes le racisme, l’exclusion et la tolérance en berne, vous mettiez toutes les chances de votre côté. Cependant, voyez-vous, certains, par leurs écrits ou prises de position, auront été moins veinards, soyez-en sûr.

Des gens comme Renaud Camus, Richard Millet,  ou Alain de Benoist ne se sont pas vus offrir de seconde chance, ni de troisième… ni de quinzième (hormis chez Frédéric Taddeï qui a dû rendre des comptes). En revanche, ils se sont vu infliger les estampilles repoussantes dont raffole notre époque, de « réac » à « facho » pour aboutir au désormais fameux « cerveau malade ». Certains d’entre eux n’ont même jamais été inquiétés par la justice de ce pays, d’autres sont devenus de véritables gourous du web à force d’en faire des criminels en puissance. Et vous qui l’avez été à maintes reprises dans les faits, vous voilà de nouveau à l’honneur. Comment ce fait-ce ? Quel est votre secret pour être sans cesse repêché ? Pourquoi bénéficiez-vous, vous qui êtes passés à l’acte avec une éblouissante constance, d’une clémence que l’on refuse à ceux que l’on soupçonne simplement de vouloir mal agir ou d’inviter à le faire ? Est-il à ce point toléré, aujourd’hui en France, de refaire surface dans les médias après avoir proféré menaces de mort, outrages à agent, injures diverses (certaines a priori « racistes »), s’être livré à de l’exhibitionnisme, à du harcèlement téléphonique, à des voies de fait, à la conduite sans permis, à des violences conjugales sous l’emprise de l’alcool, à des dégradations de biens privés, à des agressions à l’arme blanche (couteau ou cendrier volant…) ? N’y avait-il aucun jeune acteur à attendre sa chance pour le même rôle ? Était-il nécessaire que les médias vous fassent encore une telle publicité ? Certes, les gens que j’ai cités n’ambitionnent pas de se racheter une conduite par quelque rôle dans l’air du temps, à dessein de nous montrer que la société multiculturelle est une chance plus qu’un défi. Certes, certains de leurs propos heurtent fatalement, et ont même parfois vocation à le faire. Pour autant, on inflige à ceux-là – et je pense notamment à Richard Millet et Renaud Camus, lâchés par leurs éditeurs ou dénigrés par des auteurs ne souhaitant plus figurer dans le même catalogue – une mort sociale parce que leur pensée (vous savez, ce fruit de l’intelligence que l’on dénie aux esprits sulfureux) dérange les gens aux manettes. Ces derniers leur préfèrent nettement des bouffons du showbiz, inoffensifs politiquement, au garde à vous avec leur discours bêlant. Ces gens-là n’ont pas compris que les Français en ont marre qu’on leur dise que penser et qui écouter, qu’ils veulent juger sur pièces. Pour ce qui est de votre médiatisation, permettez-moi donc de vous dire qu’au regard de tout ceci, je la trouve déplacée, odieuse même. Sans parler de la mansuétude à laquelle vous avez droit systématiquement, comme si vous deviez être un symbole de la « diversité ». Ne voyez là aucune opinion préconçue de ma part, j’exerce tout bonnement mes droits de consommateur (quelle que puisse être, par ailleurs, la qualité de votre jeu au théâtre) et j’en veux au moins autant aux médias qui vous donnent la parole et contribuent à perpétuer votre nom dans les esprits qu’à vous-même. J’aimerais, pour conclure, dire quelques mots du beau discours dont vous nous avez gratifiés, cher Monsieur, aussi bien sur le plateau de cette émission dont je n’ai pas retenu le nom que dans les pages de France Dimanche. C’est vraiment la cerise sur le gâteau. Interrogé sur vos impressions après les attentats du mois de janvier, et après avoir déploré que le sang ait pu couler, voici ce que vous avez dit (sauf erreur) : « La liberté d’expression s’arrête là où elle dérange l’autre ».

Si l’on appliquait cela, sachez déjà que vous disparaitriez de la place publique. Puis vous avez enfoncé le clou : « Ces dessins ne doivent pas exister. C’est blasphématoire ! Je vous le répète, on ne touche pas aux religions ». En filigrane, et à la télévision notamment, c’est l’interdiction juridique du blasphème que vous prôniez. Il est heureux que l’on puisse dire cela en France. Il est légitime de s’interroger sur la bêtise de telles caricatures et, de fait, sachez qu’un certain nombre de Français – dont je suis – ne voient aucune intelligence dans ces dessins. Mais il doit être permis d’en rire aux éclats ; si bêtise il y a, celle-ci est un trait de l’espèce, donc un droit auquel ne peut s’opposer que le droit, tout aussi légitime, de la dénoncer. C’est en tout cas le point de vue atavique de la France qui est, je vous le rappelle, votre pays.

Et pour en revenir aux sulfureux dont je parlais plus haut, dont les sorties sont là aussi rarement dénuées de provocation, j’irai jusqu’à penser qu’il y a à la fois danger et inconséquence à ne pas les soumettre au même régime. On peut difficilement comprendre qu’un repris de justice multirécidiviste auteur de violences physiques vienne faire la promo de son nouveau produit et qu’un pamphlétaire ou un polémiste soumis aux mêmes lois que tout le monde soit à jamais condamné à expier ses péchés. D’autant plus que les médias qui jouent les bégueules sont voués à une mort prochaine face au refuge pour l’hétérodoxie qu’est devenu l’Internet.

La véritable histoire de Charlie Hebdo

7

Charlie Hebdo est un journal anti-musulman fondé à La Mecque en 670. Alors que l’islam se propage au même moment de manière pacifique, Charlie Hebdo affiche déjà une tonalité clairement belliqueuse : s’attaquer à la foi des musulmans eux-mêmes, lesquels n’ont d’autre issue que de riposter. Cette manière d’acculer les musulmans à la violence, bien connue des historiens sous l’appellation de Grande Acculade, correspond aux VII et VIIIème siècles de notre ère (encore que ce point soit contesté par certains historiens occidentaux, historiens dont la probité est évidemment suspecte). L’agressivité des satiristes génère une grande confusion, en conséquence de quoi les musulmans sont poussés les uns contre les autres. Pour dire les choses simplement, non seulement Charlie Hebdo est responsable des premières conquêtes de la péninsule arabique, mais il est responsable de l’éclatement de l’islam en une myriade de factions contraires.

Les historiens s’accordent pour désigner cette période violente de Seconde Acculade, laquelle aurait sans doute trouvé une solution heureuse si seulement les partisans du Prophète avaient eu la possibilité de régler leurs histoires en famille. Mais, avec la formation et l’essor économique de l’Occident, l’agression s’étend aux rapports économiques eux-mêmes. En effet, et comme l’a bien vu un philosophe marxiste comme Slavoj Zizek, l’islamisme serait incompréhensible sans le capitalisme. L’esclavage, pratique inconnue auparavant, pousse les jeunes dans la misère ; la liberté des moeurs, basée sur une compréhension insuffisante de la nécessaire soumission des femmes, désoriente les esprits. C’est cette période qu’accentue malheureusement un certain nombre de caricatures au goût fort contestable, que les historiens compétents qualifient de Troisième Acculade.

65 millions de Charlie?

106
je suis charlie hebdo

je suis charlie hebdo

Les Pères Noël de la barbarie ont tué Charlie Hebdo, pour de vrai. Les enfants connaissent bien cette expression, eux qui savent encore distinguer le réel du simulacre. Ils ont tué le journal satirique en tirant à balles réelles, sur des corps réels, dans un monde bien réel. Ils ont tué Stéphane Charbonnier, explicitement visé par les deux inspirés, héros pour une certaine « jeunesse de France ». Mais aussi Jean Cabut et Georges Wolinski, les tauliers historiques du journal. Philippe Honoré, qui dessinait parfois de petits rébus littéraires – un mat, de l’eau et un plat délicieux. Et bien d’autres. Les rédacteurs du Charlie ne croyaient pas au paradis. Pour eux, c’est fini.

Mais non, ce n’est pas fini, puisque « Je suis Charlie ». Cette soudaine résurrection virtuelle a tout du film de zombies. Le réel de la mort aussitôt liquidé, le simulacre s’impose avec d’autant plus d’évidence que la raison de cette pandémie de « Je suis Charlie » est indiscutable. Non, sacrée. Facebook, Twitter et compagnie, contamination virale garantie. Comme le malin, en quelques heures, « Je suis Charlie » devient légion. Il s’affiche, se porte, se déclame au milieu d’autres « Je suis Charlie ». Tee-shirts, autocollants, panneaux JCDecaux. Johnny est Charlie, Schwarzie aussi. Imagine, ami lecteur, afin de bien réaliser l’étendue du désastre, la mort de ton papi. Souviens-toi… Renversé par un crétin bourré au point du jour, il allait chercher des cèpes. Il savait faire le vin de noix et les petits gâteaux secs. Alors que tu souffres mille peines, que tu te remémores des instants délicieux avec lui, tu vois surgir partout des « Je suis papi ». L’angoisse que ce doit être d’écouter Schwarzie te dire qu’il en est lui aussi.[access capability= »lire_inedits »] Tous ces égos qui trottent et qui s’entassent avec des panonceaux « Je suis ». Derrière, devant, au milieu, sur les fontaines, par grappes, en rondes, sur les arrêts de bus. Et le vin de noix et les petits gâteaux, tu sais les faire aussi ?

« Vous n’avez rien compris, tous ces gens savent bien qu’ils ne sont pas Charlie. Ils défendent une idée, la République, la laïcité, la liberté d’expression, la démocratie. C’est la France que les terroristes ont attaquée, c’est-à-dire chacun d’entre nous. Nous sommes tous Charlie ! » Mais en quoi, mon ami, le Charlie représente-t-il la France ? Par quel miracle ce petit journal bien déconnant pourrait-il représenter autre chose que lui-même. Ni dieu, ni maître, ni slogans. Ce qui est très bien ainsi. Jean Cabut et Georges Wolinski, les deux piliers, n’étaient pas des représentants de la France ou de la République. Ils dessinaient des bites et des chattes, des étrons et des culs, des politiques à poil et des beaufs en shorts, des papes sodomites et des prophètes explosifs. Ils blasphémaient. Ce qu’ils ont toujours fait, depuis des décennies, dans un État qui leur en donnait encore le droit.

 

« Je suis Charlie ». Le slogan pandémique « ex-termine » Charlie au sens étymologique, en lui refusant sa propre fin. C’est la deuxième mort de Charlie Hebdo, mort  par clonage virtuel cette fois, dissémination, récupération par voie de signes et de logos sans contenu. Reste, après cette grande lessive, un « Je suis » qui a perdu son cogito en route. La société JCDecaux peut donc proclamer « Je suis Charlie », elle ne prend pas trop de risques. Elle est Charlie, elle en est, elle en fait partie, elle s’accorde avec le défilé, dont il ne reste déjà plus que de lointains échos. « Liberté, Égalité, Fraternité ». Ou la mort pour Jean Cabut et les autres. Plus sérieuse aurait été cette phrase, moins fédératrice, moins javellisée : « En France, le blasphème contre le prophète de l’islam, blasphème comique ou pathétique, question de goût, est un droit, jusqu’à preuve du contraire. » Combien sont prêts à être les zélotes de cette idée-là ?

 

Charlie est mort deux fois. La première, le 7 janvier 2015. La seconde, par contamination planétaire d’un déni de réel : « Je suis Charlie ». Tu es Charlie ? Non, tu n’es pas Charlie, car ton existence ne dépend pas d’une loi datant de 1881. Sans le droit au blasphème contre les religions, l’islam en particulier, Charlie Hebdo disparaîtra. C’est ainsi, la négociation n’est pas possible. Le nombre d’abonnés ne changera rien au problème. Or, dans la société des égos, l’idée même d’un droit au blasphème est un curieux archaïsme qui doit disparaître face aux urgences du vivre-ensemble tout seul et de la tolérance pour la culture de l’inculture. La pression collective des émois du moi fera le reste. Lors d’une manifestation à Karachi par exemple, un égo boursouflé affirme sa singularité par un « Je suis Mahomet » iconoclaste. Cet hérétique rappelle à tous que le plus grand blasphème au xxie siècle n’est pas de se faire zombie ou de se prendre pour le prophète mais d’insulter le « Je suis », le moi tout-puissant, ce nouveau dieu sur terre. « Je suis Charlie », « Je suis Mahomet », « Je suis Anelka ». Si l’autoréférentialité sans objet nous terrorise, c’est qu’il existe plusieurs formes de terreur. Le « Moi » en est une.

J’ai le droit ! Ainsi parle encore l’égo, le voisin planétaire de l’hérétique « Je suis Mahomet ». Mais dans quel esprit et pour quelles fins ? Le philosophe allemand Nietzsche, dans un trait hautement blasphématoire pour les égolâtres, écrit : « Quand on connaît le lecteur, on ne fait plus rien pour le lecteur. Encore un siècle de lecteurs, et l’esprit lui-même sera devenu une puanteur. » (Ainsi parlait Zarathoustra. Lire et écrire). Être contraint de publier une nouvelle caricature du tabou laid, pour les lecteurs, pour la France, contre le terrorisme, pour ne pas céder, n’est-ce pas une autre forme de tragédie ? Un rébus d’Honoré – un A, une belle-fille et un T en anglais – ou un beauf de Cabu lisant le Coran en sirotant un mojito dans sa piscine auraient pris le lecteur de court. Mais l’égo ne cédera pas, jamais. L’égo ne lâche rien. L’égo t’emmerde. Il est sûr de son droit. Il est Charlie. Le sens de ce qu’il fait, la justesse de ses actions, la finesse de ses vues, l’humour enfin comptent peu au regard du « Je suis ». Athées, croyants, qu’importe si l’égo vaut Dieu. « Ceci n’est pas Charlie », aurait signé Magritte.

Vouloir combattre une armée de tueurs fanatisés avec du papier et un stylo est aussi vain que de chercher à ressusciter Charlie Hebdo avec un slogan. Rien n’est immortel, même si cela blesse l’égo. Rien n’est indestructible, même si cela dérange les zombies. Rien n’est interchangeable pour qui connaît le prix de la finitude humaine. Charlie Hebdo est mort deux fois et je n’y peux rien, ou si peu. Vladimir Jankélévitch faisait sienne cette formule tout en finesse mais peu fédératrice : « Excusez-moi du peu que je suis, mais je suis ce peu ». La prétention de l’égo, droit dans ses bottes, à être virtuellement ce qu’il n’est pas, n’en est qu’à ses débuts. Régis Debray ne me contredira pas, les fées clochettes de la monstruosité nous obligent à sortir du « tout à l’égo » et de ses caricatures.[/access]

*Image : Soleil.

Terrorisme : c’est la faute à la société…

102
despentes terrorisme islam

despentes terrorisme islam

Après le magnifique élan de solidarité qui a parcouru le pays le 11 janvier, l’heure est venue, afin de justifier au mieux le « pas d’amalgame », de trouver des responsables à ces massacres.

Les assassins n’ont-ils pas déjà été trouvés et même abattus ? Non, si l’on en croit les nombreux experts en criminologie qui dispensent généreusement leur savoir sur la Toile ces dernières semaines. Car ces présumés assassins ne sont en réalité que les victimes de quelque chose qui les dépasse. Comme dans les bons polars, les assassins ne sont jamais ceux qu’on croit, ce serait trop évident, trop facile, la vérité est ailleurs.

Les vrais assassins, ce sont tour à tour la nation, les Français, les politiques, l’école, les hommes et leur masculinité, Le Pen, Sarkozy, la droite, les médias, Zemmour, Houellebecq, et peut-être même Les Buttes-Chaumont.
En revanche, qu’on se le dise une bonne fois pour toutes, l’Islam radical n’a rien à voir là-dedans et toute personne qui osera prétendre le contraire pourra sentir souffler le vent de la révolte et de l’indignation.

Car « s’affirmer dans la solidarité avec les victimes ne nous exemptera pas de la responsabilité collective de ce meurtre », nous expliquent quatre professeurs de Seine-Saint-Denis dans une tribune publiée dans Le Monde.

En effet, on le sait bien, la solidarité est nécessairement un peu factice, elle cache forcément quelque chose de plus inavouable, en l’occurrence, la honte d’être en partie responsable de ce meurtre. Les mêmes qui n’ont cessé de classer en « stigmatisation » et « islamophobie » tout article qui tentait d’alarmer un tant soit peu les populations sur certaines dérives identitaires ou une certaine radicalisation d’une partie de la population, viennent très gentiment nous faire la leçon en nous demandant d’adhérer sans rechigner à leur dogme misérabiliste.

En premier non-lieu, il s’agit de comprendre les auteurs de ces crimes. Selon Virginie Despentes, dans Les Inrocks, il y aurait une sorte de légitimité à la haine des terroristes car nous les aurions « méprisés, dominés, humiliés », et nous serions nés « convaincus de notre supériorité ». Elle distingue d’ailleurs, dans une réflexion pleine de nuance et de finesse, ceux« à qui on aurait confié les armes de la République » et le terroriste, « toi », à qui « on n’a confié que dalle ».

Que les terroristes aient pu éprouver ce sentiment d’humiliation ou de mépris, c’est possible mais qu’on valide ce ressentiment, qu’on se condamne en tant que société soi-disant raciste ou islamophobe, n’est-ce pas un peu insupportable ? Que les mêmes qui disent « pas d’amalgames, les Islamistes sont une minorité » ne se gênent jamais pour sous-entendre que « Les Français sont racistes », n’aurait-il pas quelque chose d’à la fois absurde et de révoltant ?

Pas le moins du monde : si je ne me reconnais nullement dans cette hostilité fantasmée, c’est tout simplement parce que je n’ai pas pris la peine de me mettre à la place de mes agresseurs. Kant nous incitait, pour ne pas faire de mal à autrui, à nous mettre à sa place mais cette philosophie est dépassée, il est beaucoup plus intéressant de se mettre à la place de l’agresseur, comme nous y invitent les professeurs de Seine-Saint-Denis, pour comprendre comment il aurait pu ne pas nous faire de mal, conseil, qui, donné aux jeunes filles, permettrait d’éviter bien des viols :

« Mais faisons l’effort d’un changement de point de vue, et tâchons de nous regarder comme nos élèves nous voient. Nous sommes bien habillés, bien coiffés, confortablement chaussés, ou alors très évidemment au-delà de ces contingences  matérielles qui font que nous ne bavons pas d’envie sur les objets de consommation qui font rêver nos élèves. »

Outre que le climat a sans doute grandement évolué depuis que j’ai quitté mon collège de Seine-Saint-Denis il y a six ans – car à l’époque, tous les élèves avaient le portable dernier cri, quels que soient les revenus de leurs parents, et le salaire des professeurs leur permettait encore de désirer ardemment certains objets de consommation – c’est la pertinence de l’argument qui me frappe. Comment ne pas être titillé par le terrorisme lorsqu’on ne peut pas tout posséder, lorsque la vie nous confronte à la frustration ? D’autant que certains ont parfois l’audace d’aller jusqu’à demander à ces élèves de faire des efforts, si l’on en juge par la remarque ironique de ces mêmes professeurs : « Quant à ceux qui viennent d’ailleurs et vivent parmi nous, qu’ils se taisent et obtempèrent. » Avouez que c’est un comble ! Il faudrait donc, lorsqu’on va habiter dans un pays étranger, se plier un tant soit peu aux règles et aux coutumes de la Nation ? Que de brimades et de privations ne faisons-nous pas subir à nos élèves !

Mais ce n’est pas tout. Non seulement les terroristes sont stigmatisés en tant que pauvres, en tant qu’étrangers mais en outre, on continue de les stigmatiser en tant que musulmans en leur demandant de se dissocier des attentats.

Pour Virginie Despentes, cela revient tout simplement à « taper sur les Arabes ». Passons rapidement sur l’amalgame entre Arabe et musulman et venons-en au cœur du problème. N’y a-t-il rien de plus abject, de plus scandaleux, pire, de plus « stigmatisant » que de demander à des musulmans de se dissocier d’un crime sous le prétexte fallacieux qu’il aurait été commis au nom de l’islam ?

Ne pouvait-on pas plutôt demander aux premiers concernés de s’en dissocier, c’est-à-dire les habitants des Buttes-Chaumont et les hommes, puisque tous les auteurs des attentats étaient, comme par hasard, de sexe masculin ?

Certes, il est fort possible qu’une poignée de catholiques n’eussent pas détesté qu’on leur donne la chance de pouvoir se dissocier de certains mouvements lors de la Manif pour tous et certains médias, qui crient au « pas d’amalgame », ne se sont pas toujours gênés pour mettre tous les catholiques dans le même sac.

Mais Virginie Despentes nous rappelle fort justement que quand on est « blanc », voire pire, « blond aux yeux clair », il faut quoi qu’il arrive se sentir coupable, et ce bien que cette vision soit directement issue d’un catholicisme déviant que Despentes condamne par ailleurs.

Maintenant qu’on a brillamment prouvé que les assassins étaient surtout des victimes, reste à trouver les vrais responsables de cette tuerie.

Pour l’hurluberlu qui anime la « Minute papillon » sur le Net, les premiers responsables sont tout trouvés : ce sont les journalistes de Charlie Hebdo eux-mêmes. Comment en est-il arrivé là ? Très simple, il suffit de mettre sur le même plan les caricatures de Charlie Hebdo et la drague agressive d’un mec bourré à la sortie d’une boîte de nuit (avouez qu’on peut difficilement faire plus fidèle, comme comparaison). D’une part, cela revient à dire que l’humour de Charlie ne s’amuse que de la provocation, ce qui est évidemment incontestable. D’autre part, cela permet de mettre sur le même plan la réaction du copain de la fille et celle des assassins de Charlie et de faire des journalistes les premiers responsables de la tuerie (il parle d’ailleurs de « premiers fautifs ») qui méprisent volontairement toutes les populations que ces dessins pourraient « attrister », pour reprendre ses termes.

Certes, il est très difficile de faire de l’humour sans choquer tout ou partie de la population et d’aucuns argueraient que la liberté d’expression ne se négocie pas, qu’il faut l’accepter tout entière ou ne pas l’accepter, que limiter la liberté d’expression parce que certains en seraient « attristés », pour reprendre l’expression de ce monsieur, est déjà liberticide.

Mais la tristesse de ces gens qui sont déjà stigmatisés n’est-elle pas un argument bien supérieur à ces grands discours sur la liberté d’expression ? Les journalistes de Charlie Hebdo ne devaient-ils pas finir par payer pour tout le mal qu’ils ont fait ?

S’il est avéré que les journalistes de Charlie Hebdo sont les premiers responsables du massacre, qui sont les deuxièmes ? C’est l’immense Virginie Despentes qui nous apporte la réponse. Pour elle, c’est une évidence, c’est « la violence des hommes » qui est responsable de ces attentats. Comment ne pas abonder dans son sens ?

Dommage simplement qu’elle ne voie pas un peu plus loin en constatant que c’est surtout la faute du péché originel et par conséquent, de Dieu, ça nous aiderait grandement à faire avancer le débat.
Que retirer de toutes ces belles pensées ? Laissons le mot de la fin aux professeurs du 93 : « Nous sommes aussi les parents de trois assassins » concluent, compassionnels, ces braves curés de l’Éducation nationale.

Si seulement on pouvait entendre les vrais parents de ces enfants dire cela. Ah, non, pardon, pas d’amalgame, ils n’y sont pour rien si l’école n’a pas réussi à faire de leurs enfants des citoyens dignes de ce nom.
Les auteurs de cet article ont, en tout cas, entièrement raison sur un point : il y a effectivement de quoi s’inquiéter d’une société qui attend tout des institutions et qui a même renoncé à la responsabilité individuelle.

Le brut et les truands

15
petrole iran russie usa

petrole iran russie usa

Comme si la compréhension du monde économique n’était pas assez compliquée comme ça, voilà que le prix du baril de pétrole s’est cassé la figure, passant de plus de 100 dollars à la veille de l’été à moins de 50 dollars au début de l’hiver. Et, comme à chaque fois, avec un air docte et satisfait, les docteurs Diafoirus chargés du commentaire nous livrent un « exercice de clairvoyance rétroactive ». C’était prévisible, nous disent-ils, puisqu’il s’agit d’une pure manifestation de la loi de l’offre et de la demande. En l’espèce, les ressources courantes disponibles en pétrole dépassant les besoins effectifs, les prix s’ajustent, certes de manière précipitée, mais on ne peut plus logique.

Le peak oil a manqué son rendez-vous, la reprise n’est pas ce qu’elle devrait être

Toutes les grandes entreprises du monde dont l’avenir dépend de la disponibilité du pétrole se sont préoccupées du peak oil, qui devrait voir s’inverser la courbe du stock de pétrole exploitable dans les entrailles du globe. Volkswagen, Michelin, BASF, Boeing, les compagnies aériennes et bien d’autres seraient acculés à une révision drastique de leur modèle économique si le pétrole entrait pour de bon dans l’ère de la rareté.

Or on n’a cessé de découvrir de nouveaux gisements de pétrole ou de gaz : au Moyen-Orient ; en Afrique (Angola, Mozambique, Algérie) ; en Amérique du Sud, où le Brésil, totalement dépendant de ses importations il y a quinze ans, est aujourd’hui autosuffisant ; en Australie ; dans la mer Caspienne ; en Russie, qui table sur les réserves potentiellement immenses de la mer de Kara. Enfin, aux États-Unis, qui se sont appuyés sur les ressources providentielles du gaz et du pétrole de schiste pour devenir indépendants de leurs fournisseurs du Golfe persique et redévelopper leur production chimique aux abords des gisements.

Or, de surcroît, et en dépit des cris d’alarme des écologistes, le recours au charbon pour la production d’énergie n’a pas faibli. Au contraire. Chine, Inde, Vietnam, Afrique du Sud, Australie n’ont pas ralenti leur production ; les États-Unis, qui disposent des plus grandes réserves au monde, ont accru la leur en exploitant le bassin du Wisconsin.[access capability= »lire_inedits »] Même la vertueuse Allemagne n’hésite pas, pour réduire le prix de son électricité, à substituer du charbon au gaz dans ses grandes centrales[1. Elle importe du charbon américain et remet en exploitation les ressources de la Ruhr.], quitte à accroître, toute honte bue, ses émissions de CO2 avec la complicité remarquable de ses Verts.

Pour autant, la demande émanant des économies consommatrices n’a pas explosé, comme beaucoup s’y attendaient. L’Europe connaît un marasme que les concepteurs de la monnaie unique n’avaient pas prévu. Les grands pays émergents, tels que le Brésil, voire l’Inde, ont fortement ralenti. La Chine, qui n’est plus émergente mais industrielle, importe moins d’énergie et de matières premières que prévu, soit que les chiffres de la croissance économique, encore importants, soient surestimés, soit que les efforts d’économie commencent à donner des effets. Quant aux États-Unis, dont la reprise économique ne fait pas l’ombre d’un doute, ils ne pèsent plus sur la demande mondiale, grâce à la forte hausse de leur production nationale.

À la simple lecture des faits, la thèse appuyée sur le jeu de l’offre et de la demande paraît crédible. Le marché aurait fixé de nouveaux prix. Il suffirait désormais de rechercher les conséquences durables de la nouvelle donne pétrolière sur les consommateurs et sur les producteurs.

Tout ça, c’est politique

Cela dit, gardons à l’esprit que la chute des prix du pétrole s’inscrit dans un contexte de conflits géopolitiques ouverts.

D’un côté, une sorte de nouvelle guerre froide a éclaté entre la Russie et les « Occidentaux » à l’occasion de la crise ukrainienne ; d’un autre côté, l’Iran et les « Occidentaux » sont engagés dans des négociations difficiles sur la capacité nucléaire dont Téhéran veut pouvoir disposer.

C’est ainsi que s’est infiltrée dans le débat la thèse, largement alimentée depuis Moscou et Téhéran, d’une guerre économique menée par les États-Unis pour casser les reins des économies russe et iranienne, avec la complicité des Saoudiens, ennemis jurés de leur grand voisin perse.

D’un strict point de vue technique, cette thèse tient debout. En refusant de réduire sa production, Riyad a ouvert la voie aux anticipations baissières des traders new-yorkais.

Pour qui connaît les relations étroites qui unissent Wall Street et Washington – qualifiées de « corridor » par un ancien directeur du FMI –, il est tout à fait logique d’imaginer une offensive économique organisée contre Moscou et Téhéran.

Il est certain que l’Iran et a fortiori la Russie dépendent à l’extrême du bon prix de leurs exportations de pétrole et de matières premières. Malgré la mauvaise gestion des mollahs et les faiblesses persistantes de l’économie russe, ces deux pays ont pu maintenir une prospérité relative tout au long des dix dernières années. La Russie affiche même des données économiques que pourraient lui envier les États-Unis et les éclopés européens : dette publique de 43 % du PIB, réserves de changes supérieures à 400 milliards de dollars. Mais Poutine sait l’économie russe vouée à une récession violente du fait de l’effondrement des prix du pétrole et d’un handicap structurel : la dette de ses entreprises. Or la chute des prix du pétrole a entraîné une baisse mécanique du rouble qui a doublé la charge réelle du service de la dette en dollars. Là est le bât qui blesse le plus pour l’économie russe, car ses grandes firmes, notamment d’hydrocarbures, paient aujourd’hui entre 30 et 50 milliards de dollars chaque trimestre.

Loi du marché ou opération ciblée ? Loin de se contredire, ces deux scénarios ont pu se combiner. Car les traders new-yorkais savent piloter l’évolution du prix du baril, par des achats à terme constamment orientés à la baisse. Cette opération a non seulement entraîné des dégâts collatéraux chez tous les grands pays producteurs, à commencer par une Arabie saoudite au lourd déficit budgétaire, mais aussi sinistré le secteur pétrolier américain. Jusqu’ici florissant, ce dernier doit réviser dans l’urgence tous ses plans d’investissement et d’embauche et suspendre les projets d’exploration et d’exploitation de nouveaux gisements, dont le coût d’exploitation excède les 50 dollars le baril[2. Comme en mer du Nord.]. Toute la question est de savoir quel est le coût du baril à l’extraction. Si les dernières techniques ont permis de ramener ce coût de 70 à 57 dollars, cela reste beaucoup trop onéreux pour des jeunes sociétés énergétiques s’étant endettées en émettant des junk bonds[3. Les émissions concernent 12 % du total du marché.] – emprunts sur le marché des obligations à haut rendement.

À moins d’une consolidation du prix du baril, le secteur des hydrocarbures issus du schiste est donc condamné à la faillite. Cela ne créerait pas une catastrophe à la Lehman Brothers mais provoquerait des dommages financiers (défaut de paiement sur la dette) et des blessures économiques en série : chute conjointe de la production, des investissements, de l’emploi et des revenus (l’industrie pétrolière paie bien, le salaire annuel moyen y est de cent mille dollars). Pas d’apocalypse économique à l’horizon, mais un dénouement qui ferait mauvais genre dans un monde où les incertitudes économiques se renforcent – la zone euro est en suspens, la croissance chinoise ralentit. À force de jouer avec l’or noir, nos amis américains pourraient finir par se brûler.[/access]

*Photo : Pixabay.

Seul comme un électeur UMP dans le Doubs

86

fn doubs ump moscovici

Moi, je n’aimerais pas être électeur UMP dans la 4ème circonscription du Doubs.  J’aime bien le Doubs, et même ce coin 6à du Doubs où la désindustrialisation a frappé avec une férocité les rare amis où j’ai pu croiser, au cours de mes pérégrinations d’écrivain itinérant, des gens plein de bonne volonté dans les librairies, les médiathèques et les MJC qui tentaient toujours de mobiliser des citoyens plus préoccupés par une survie immédiate que par l’émancipation et le luxe que peut représenter la culture quand, précisément, on n’a plus rien, ou presque.

C’était en novembre et comme les clichés reposent toujours sur un fond de vérité, sinon ils ne seraient pas des clichés, du côté de Valentigney, ces libraires, ces bibliothécaires ou ces animateurs étaient plutôt de gauche, voire très à gauche et craignaient, pour cette cette élection partielle, le score du Front national. Ils avaient évidemment raison. Il n’y a plus besoin d’être grand clerc pour savoir que dans des circonscriptions ouvrières laissées à l’abandon, les gens ne votent plus pour la gauche ni pour la droite mais pour le Front national. Il faut les comprendre, les gens, dans ces coins-là. Ils n’ont plus tellement envie de voter pour la gauche, parce que la gauche, elle les a laissé tomber.

Surtout que le PS, en plus, a pris la sale habitude d’envoyer dans ces coins-là des handicapés du suffrage universel, comme Pierre Moscovici, en se disant que là, même pour des sous-doués des campagnes électorales, c’est gagné d’avance. C’est un peu, si vous voulez, la logique qui a consisté à envoyer des écolos ou des socialistes tailler des croupières aux élus communistes dans l’ancienne ceinture rouge ; façon Dominique Voynet à Montreuil, et on a vu ce que ça a donné.

Si en plus, dans cette 4ème du Doubs, on ajoute que Moscovici est apparu avec le temps aux valeurs de la gauche ce que l’aspartam est au sucre candi, c’est sûr que ce n’était pas gagné pour le PS et que l’électeur UMP pouvait enfin espérer voir son candidat qualifié face au FN. En plus, l’électeur UMP, il avait les statistiques pour lui. Ca devenait une habitude de voir la gauche éliminée au premier tour. Pratiquement un carton plein à toutes les partielles. On allait voir ce qu’on allait voir, c’était presque in the pocket puisque la gauche, elle, toujours bonne fille un peu scoute, elle a régulièrement appelé au Front républicain sans barguigner même quand le candidat UMP est légèrement à droite de Tamerlan comme dans le sud de la France.

Mais ce qu’il n’avait pas prévu, l’électeur UMP, c’est qu’il avait un nouvel handicap et que ce nouvel handicap s’appelle Nicolas Sarkozy. Il a suffi que Nicolas Sarkozy revienne à la tête de l’UMP pour, primo, que la belle série de victoires aux partielles s’interrompe et secundo que l’électorat du PS se remobilise, lui qui avait pris l’habitude de rester chez lui en feuilletant mélancoliquement de vieux journaux de la période 1981-83 quand la gauche était de gauche.

Nicolas Sarkozy, comme tous les mauvais joueurs, explique que ce n’est pas de sa faute, que le candidat UMP était nul et chois par le triumvirat des ringards : Fillon, Juppé, Raffarin. En règle générale, rien n’est de la faute de Sarkozy, dans aucun domaine. On ne lui dit jamais rien, à cet homme. Et en tout cas, on ne lui a manifestement pas dit qu’il était toujours  aussi profondément diviseur au sein même de son camp puisqu’il a trouvé utile, après avoir dirigé le pays de revenir pour diriger un…parti. On ne lui a jamais dit, non plus, contrairement à une idée reçue médiatique, qu’il n’était pas très bon pour gagner des élections. À part les présidentielles de 2007, la carrière électorale de Sarkozy est une vaste Bérézina. Il a tout perdu, des européennes face à Pasqua, des présidentielles avec Balladur face à Chirac, des municipales,  des cantonales, des régionales, encore des européennes et pour finir les présidentielles de 2012 alors que les primaires socialistes avaient quand même désigné le plus mauvais candidat possible.

Et voilà que grâce à Sarkozy, l’électeur du Doubs se retrouve plongé vingt ans en arrière quand le principal souci de la droite était de se déterminer en fonction du FN. Peu doué pour la synthèse, Sarkozy s’est retrouvé avec une position tellement alambiquée, « ni ni mais oui mais non faut voir » qu’il a été mis en minorité dans son parti qu’il aurait pourtant dû diriger comme un seigneur et maitre alors qu’il en en est réduit à de pénibles combinazione avec des sensibilités irréconciliables entre lesquelles il refuse de choisir, contrairement à Juppé qui a clairement appelé à voter socialiste quitte à s’attirer les foudres de ces grands esprits et de ces parangons de vertu que sont Morano et Balkany.

Il a d’ailleurs bien fait, Juppé, puisque contrairement à Sarkozy, en cas de duel aux présidentielles contre Marine Le Pen, il attirerait les électeurs de droite et du centre mais aussi ceux de gauche qui se dérangeraient le cœur presque léger puisqu’ils verraient, enfin, clairement la différence entre l’UMP et le FN. Ce qui n’est plus évident, justement depuis que Sarkozy s’obstine à croire que parler comme le FN permet de réduire les scores du FN alors que tout prouve le contraire, et de manière de plus en plus flagrante.

 *Photo : Alain ROBERT/Apercu/SIPA . 00703433_000001.

Mondial de handball : le Qatar n’a pas tout perdu

9

Après avoir brillamment mis en échec le Qatar à domicile, l’équipe de France de handball a remporté dimanche son cinquième titre de champion du monde. En quelques années, les joueurs de Claude Onesta ont tout gagné, mais perdu un homme : Bertrand Roiné. Sacré champion du monde en 2011 avec les Bleus, ce natif du Maine-et-Loire a joué les trouble-fête en bataillant aux côtés des adversaires qataris de la France. Sa carrière tricolore terminée, Roiné a en effet tout bonnement tourné casaque pour se donner au Qatar.

On comprend mieux la difficulté des locaux à s’identifier à l’équipe nationale du Qatar, aussi qatarie que le PSG. Seul le capital est bordeaux et blanc, les couleurs de l’émirat. Le sélectionneur, Valero Rivera, champion du monde en 2013 avec l’Espagne, a fait ses emplettes dans le monde entier: Espagne, Cuba, Bosnie, France, Serbie, Tunisie et même… Qatar. Bref, on ne sait si ce sont les « vamos Qatar » du public, la complaisance de l’arbitrage ou le niveau de l’équipe qui a emmené le pays hôte en finale.

On pensait avoir touché le fond avec ce championnat du monde du fric : supporteurs européens sélectionnés et payés pour remplir les salles vides de Doha, un match d’ouverture où les quelques qataris s’en vont à la mi-temps. Mais notre Judas du hand en a remis une couche en se confiant au journaliste du Monde, Henri Seckel : il avoue timidement ne pas se sentir qatari et simplement se consacrer à la compétition internationale. C’est beau une telle passion du sport ! « Je prends souvent cet exemple, avoue le handballeur sans frontières : vous travaillez dans une usine, l’usine d’en face fabrique exactement les mêmes produits, et on vous dit qu’on va vous donner deux fois votre salaire ; vous restez, ou vous changez d’usine ? » Eh oui, à 100 000 euros la prime de victoire, cela vous fait relativiser votre amour de la Patrie…

Interrogé sur l’hymne national qatari chanté la main sur le cœur à chaque début de rencontre, Bertrand Roiné répond sans rougir: « On nous a dit : « Ce serait bien que vous appreniez l’hymne, pour le pays, pour le cheikh. » Nous, on ne voit pas le mal. C’est bien, on chante tous ensemble, même si on est d’origines différentes. » L’émirat se serait-il converti à la nation civique chère aux républicains français ? Que nenni, « le temps des compétitions, on échange les passeports : je donne mon passeport français, et j’ai un passeport qatari. La nationalité ici, tu ne peux pas l’obtenir comme ça, c’est compliqué », explique Roiné. Bref, la nationalité qatarie ça se mérite. Vous pouvez suer pendant des années  comme n’importe quel ouvrier philippin, ce n’est pour autant qu’on reconnaîtra vos services.

Une équipe faite de bric et de broc, avec des mercenaires du monde entier financés par de l’argent qatari, cela ne vous rappelle rien ? Ne pensez pas à l’Etat islamique, ce ne serait pas très fair-play…

La France, une chance pour l’islam?

194
islam valls plenel charlie hebdo

islam valls plenel charlie hebdo

Les 7 et 9 janvier, des terroristes islamistes tuaient des journalistes, des policiers et des juifs. Moins de deux semaines plus tard, de quoi débat la France ? Du mal qu’elle a fait à ses enfants d’immigrés. De ses promesses non tenues. De ses idées rances. Et bien sûr, de son « islamophobie ». Pourtant, on ne sache pas que l’islamophobie ait tué à Paris. Encore qu’à bien y réfléchir, peut-être que si. Si d’aimables jeunes gens sont devenus des meurtriers, il faut bien que nous les ayons maltraités. Relégués. Humiliés. Ghettoïsés. Offensés. Comment allons-nous réparer, telle est la seule question qui vaille.

Si des islamistes tuent, c’est à cause des islamophobes. Dès le soir du 7 janvier, la crème de nos comiques médiatiques s’emploie à répandre cette fable en forme de bande de Moebius. Dans cette joyeuse troupe jamais à court d’inventions, j’avoue un petit faible pour Sylvain Bourmeau et Laurent Joffrin – sans doute ai-je raté un paquet d’âneries. Cependant, c’est à Edwy Plenel que je dois quelques fous rires, salutaires dans ce climat plombé. La France découvre qu’un certain nombre de ses enfants rêvent, plus tard, de faire Kouachi, et le patron de Mediapart larmoie en boucle que rien ne serait arrivé si on n’avait pas laissé Finkielkraut dire qu’il y a un problème avec l’islam. À la veille du 11 janvier, rompant un affreux suspense, il annonce qu’il se rendra bien au défilé citoyen, d’abord en hommage aux victimes, ensuite pour lutter contre le Front national. Delenda est Carthago. Quand ce n’est Finkie, c’est Marine. J’aurais bien aimé le rencontrer dans le défilé, Plenel, avec une pancarte contre le FHaine. Ou un entonnoir sur la tête.
Dans l’atmosphère churchillienne des premiers jours, ces élucubrations hors-sol dont les morceaux choisis tournent sur Internet n’ont guère plus d’importance que des propos de bistrot. On s’étrangle et on oublie. L’important, c’est qu’au sommet de l’État, on tienne enfin un langage clair – ou presque. Après les précautions d’usage – ça n’a rien à voir avec l’islam –, le Premier ministre prononce le mot « islamisme » et appelle au respect de la laïcité, sans stigmatiser. Pour les professionnels de l’effaçologie, le 11 janvier est une déroute. Les Français entendent savoir ce qui se passe dans leur pays et, plus grave encore, défendre quelque chose qui ressemble à un monde commun, voire, horresco referens, à une identité nationale. Et ça tombe bien, ils sont en phase avec l’humeur de leurs gouvernants. La France est en guerre. Nous ne céderons pas. Nous ne tolérerons pas. Nous n’accepterons pas. Le 13 janvier, Manuel Valls prononce un discours qui lui vaut d’être comparé à Clemenceau et ovationné par un Hémicycle unanime : « Droite et gauche confondues, à l’exception des deux députés FN qui n’ont applaudi qu’en de rares moments », précisent heureusement les deux spécialistes du comptage d’applaudissements qui couvrent l’événement pour Mediapart – quand on pense que les pauvrets ont dû entendre La Marseillaise, cet hymne colonial. Et pour parfaire le tableau, le président nous demande d’être « fiers d’être Français ». Et pourquoi pas fiers d’être nauséabonds, tant qu’on y est.
La gauche de la gauche trépigne. Voilà une semaine qu’on nous bourre le crâne avec des reportages tendancieux, et ces supposées révélations sur l’antisémitisme de nos banlieues. Il ne faudrait pas se tromper de victimes. Les premières victimes de tout ça, et du reste aussi, ce sont les musulmans. Retrouvons les fondamentaux. Et combattons le Front national.

Une heure ou deux après l’attentat de Charlie Hebdo, Gil Mihaely, passablement secoué, en était convaincu : cette fois, ce serait la bonne, le réel ne pouvait plus être reporté à une date ultérieure, pour reprendre une formule de Muray. L’histoire sainte d’une France frileuse et raciste, incapable de savourer les beautés du dialogue des cultures, arcboutée à un passé raciste avait vécu. On allait pouvoir nommer les problèmes, ce qui offrait un petit espoir de les régler. J’avoue que j’y ai cru, moi aussi. Le sursaut, la prise de conscience, l’esprit du 11 janvier. La fierté d’être français. Progressivement, on a entendu un peu de friture sur la ligne gouvernementale, un vague brouillage des discours. En haut lieu, la consigne avait dû passer : si tu parles d’antisémitisme, il faut très vite prononcer « islamophobie », il est bon de faire suivre « laïcité » par « respect des croyances » et « valeurs de la République » par « citoyens de seconde zone ». Une cuillère pour papa, une cuillère pour maman.
Heureusement, il y avait Valls, et surtout, la détermination renouvelée et civilisée des Français à faire nation. Contre personne, et même avec qui le voulait bien. Peu importe d’où on venait pour peu qu’on s’accorde sur la destination. Vivre ensemble, oui, mais à notre sauce. Et ceux qui ne l’aiment pas, cette sauce, peuvent s’en mitonner une discrètement, si possible en se dispensant de clamer leur détestation de tout ce que nous aimons. Sauf que près de la moitié de ces Français qui s’étaient levés pour défendre leur liberté de critiquer, de déconner et même d’offenser, trouvaient finalement qu’il fallait être gentil avec le bon Dieu des autres. Enfin, on ne va pas reprocher à un peuple d’être gentil. Quoique.
« Le Premier ministre a employé des mots très forts. Et même très durs. » Le 20 janvier, lorsque j’ai entendu percer dans la voix d’une journaliste de radio standard des accents de triomphe, j’ai immédiatement compris que quelque chose clochait. « Apartheid ! », « apartheid ! », le mot était psalmodié avec enthousiasme, répété avec gourmandise, commenté avec la gravité requise. L’après-Charlie était terminé, avant d’avoir commencé. Le Parti des médias, revigoré, reprenait son antienne préférée : être français, il n’y a vraiment pas de quoi être fier. La gauche du PS ronronnait, les représentants de nos banlieues se rengorgeaient : ils l’avaient bien dit que c’étaient eux, les vraies victimes. Apartheid pride !
Alors on se sent un peu cloche d’avoir pris Séguéla pour Clemenceau. Il faut dire qu’avec moi, le coup de La Marseillaise, ça marche à tous les coups. Finalement, c’était de la com, doublée de douteux calculs politiques. Le plus consternant n’est pas que Valls ait lâché le mot, mais qu’il l’ait fait pour satisfaire l’aile gauche du PS, et plus encore pour câliner les supposées victimes du supposé apartheid. Que certains membres d’un éminent parti de gouvernement exigent, comme prix de leur loyauté, que leur chef se livre au dénigrement public de leur pays, ne semble surprendre personne. Pas plus que le fait que l’on flatte une communauté dans le sens du poil en lui expliquant qu’elle est faite de sous-citoyens. Oh oui, je t’ai fait mal…, c’est bon, non ?
On dira que l’idéologie victimaire est très largement partagée bien au-delà de nos banlieues : des patrons aux pêcheurs, il n’y a pas un groupe ethnique, confessionnel ou socioprofessionnel qui ne réclame sa part de malheur. Mais, en l’occurrence, Valls a sciemment appuyé sur un ressort bien plus destructeur et mensonger à la fois. On pourrait appeler cela la politique des bons ressentiments. Plus que tout le reste, c’est elle qui nous a mis dans le pétrin où nous sommes. Pour des raisons qui relèvent à la fois de la psychiatrie (haine de soi) et de l’histoire (abandon des classes populaires), la gauche, depuis trente ans, s’est employée avec constance à susurrer à la France musulmane qu’on lui devait des excuses, tandis que la France, ontologiquement coupable, était sommée de cesser d’être elle-même pour se faire pardonner. Si vous ne savez pas pourquoi vous nous haïssez, nous nous le savons.

Le spectacle accablant de l’émission « Des paroles et des actes », le 22 janvier, offrit un saisissant instantané des résultats de cette politique. Face à Alain Finkielkraut, la professeur Barbara Lefèvre et le maire de Montfermeil Xavier Lemoine, qui croyaient pouvoir inviter sur le plateau des pans de la réalité qui venait de se dévoiler, les jeunes de banlieue et leurs défenseurs (un imam, un ou deux sociologues et Najat Vallaud-Belkacem) ânonnaient imperturbablement le lamento de la relégation, usant et abusant de la forme passive : nous avons été exclus, on ne nous a pas donné ceci ou cela, nous sommes moins bien traités que ceux-ci ou ceux-là, suivez mon regard. Les paroles d’Alain Finkielkraut les encourageant plutôt à se retrousser les manches furent unanimement dénoncées comme un discours de haine. Il faut dire que ce n’est guère courtois d’envisager que les victimes de l’apartheid pourraient avoir ne serait-ce qu’une microscopique responsabilité dans leur situation. Nacira Guenif, sociologue proche des Indigènes de la République, finit par lâcher le morceau en dénonçant l’injonction d’intégration faite aux « jeunes d’ascendance coloniale ». Et toi, t’es d’origine « croisades » ? Mauvaise pioche. Heureusement Najat Vallaud-Belkacem réconcilia tout le monde avec un aplomb stupéfiant : « Nous sommes au moins tous d’accord sur le fait que le problème, c’est la relégation sociale », décréta-t-elle. On n’a pas entendu le même débat.

Il ne s’agit pas de nier que les jeunes issus de l’immigration connaissent des difficultés particulières. Seulement, pardon d’être brutale, ce n’est pas vraiment le sujet du moment. Les Français découvrent soudainement que la coexistence des cultures n’est pas un dîner de gala et qu’il ne suffit pas de proclamer qu’on aime l’autre pour vivre avec lui. Or, les attentats et leurs suites ont produit un effet de dévoilement : si la majorité des musulmans de France condamne sincèrement la violence et que les fanatiques prêts à prendre les armes sont, espérons-le, une infime minorité, le rejet de la laïcité, le complotisme, l’antisémitisme, le refus d’admettre qu’un texte sacré pour les uns puisse être un objet de moquerie pour les autres – ce que Finkielkraut appelle joliment la « douleur de la liberté » – sont largement répandus chez les musulmans du coin de la rue. Pourquoi a-t-on le droit de se moquer de notre prophète et pas des chambres à gaz, pourquoi l’antisémitisme est-il interdit et pas l’islamophobie, demandent des élèves, auxquels leurs professeurs ne savent pas quoi répondre. Deux poids, deux mesures : pourquoi l’assiette de mon voisin est-elle plus remplie que la, mienne ? Que voilà un débat intéressant.

Alors l’exclusion, je veux bien. Mais il faudrait faire remarquer à certains que, quand ils affirment qu’on n’a pas le droit de dessiner leur prophète ou qu’ils laissent entendre que les attentats, c’est qui vous savez, ce sont eux qui s’excluent de la collectivité. Quand ils pérorent, même pour rigoler, que c’est bien fait pour Charlie, ils s’excluent de la collectivité. Quand ils pourrissent la vie de Mouloud qui ose manger pendant ramadan, ils s’excluent de la collectivité. Or, cette bouillie confusionniste est propagée par des imams bien sous tous rapports – pas par l’islamisme, mais par l’islam. Pas par tout l’islam, certes, mais par une notable proportion de celui-ci. Étouffer toute critique au motif qu’elle serait stigmatisante, ce n’est pas, comme le croit Edwy Plenel, faire œuvre de fraternité mais de mépris. Car c’est supposer que la culture musulmane serait par nature incapable de faire siennes les valeurs libérales de nos sociétés, condamnant ainsi les musulmans de France au repli et au ressentiment. Il serait plus respectueux, en réalité, de parler clair, entre adultes, et de rappeler que l’égalité entre individus ne nous interdit pas d’avoir des préférences culturelles. N’importe quelle citoyenne française jouit des mêmes droits que moi, mais ma minijupe a plus de droits que ta burqa. Dire cela, ce n’est pas insulter les musulmans, mais au contraire les inviter à réaliser la synthèse entre le public et le privé, le laïque et le religieux, l’individu et le groupe, que beaucoup d’autres ont faite avant eux. Qu’on cesse de nous faire croire que l’islam changera la France, ou alors ce sera pour le pire. En revanche, la France est une chance pour l’islam, peut-être la dernière, de voir ses enfants échapper à la fascination djihadiste et à la rancœur remâchée. Non, tu n’es pas un colonisé parce que tu es au chômage. Non, tu n’es pas stigmatisé parce qu’on ose remarquer que les sieurs Merah, Kouachi et Nemmouche sont issus de la même culture que la tienne. Le respect, ce n’est pas de pleurnicher ensemble, mais de parler vrai. Pour faire nation, il faut être deux. Welcome : moi je suis d’accord. Mais on fait ma nation, celle que mes parents ont choisie sans demander qu’on change la peinture pour leur faire plaisir. Et on arrête de se plaindre.

Cet article en accès libre est extrait du numéro de février de Causeur. Pour lire tous les autres articles de ce numéro, rendez-vous en kiosque ou sur notre boutique.

islam charlie hebdo

Également en version numérique avec notre application :

  

*Photo : Jacques Brinon/AP/SIPA. AP21678148_000030.

Face au FN, Sarkozy rattrapé par sa jeune garde

105
doubs fn ump sarkozy

doubs fn ump sarkozy

Le premier tour de l’élection législative partielle de la quatrième circonscription du Doubs a rendu son verdict et, d’ores et déjà, l’UMP en est la première victime. D’abord, parce que son candidat à la députation est éliminé pour la première fois depuis 2012. Ensuite, parce que le duel FN-PS de dimanche prochain vient de valoir au parti dirigé par Nicolas Sarkozy trois jours de tension, de cacophonie et de désordre, renouant avec une tradition dont se passeraient fort bien ses électeurs. Enfin, parce que, même si le bureau politique a pris une décision, rien n’est vraiment réglé.

Nicolas Sarkozy apparaît bien entendu affaibli par cette séquence. Certes, il a fait valoir que le candidat investi par l’UMP fut nommé par le triumvirat Juppé-Fillon-Raffarin avant que lui-même n’accède à la présidence. En ce sens, imputer la responsabilité exclusive de l’élimination de l’UMP du second tour à l’ancien président peut paraître injuste. Si le candidat a effectivement mené une campagne désastreuse, ce n’est pas entièrement du fait de Nicolas Sarkozy. En revanche, son arrivée à la tête du grand parti de la droite a peut-être incité l’électorat socialiste à se mobiliser davantage, hypothèse que corroborent les études sur la popularité du duo exécutif, en hausse précisément depuis fin novembre.

Le président de l’UMP apparaît aussi affaibli par ces trois jours de cacophonie. Son autorité a été successivement mise en cause par Dominique Bussereau, NKM, Laurent Wauquiez et Alain Juppé. Alors que Nicolas Sarkozy avait expressément demandé que tout le monde reste discret jusqu’au bureau politique de mardi soir, personne ne lui a obéi, et surtout pas le couple maudit NKM-Wauquiez, qui le suit dans l’organigramme de l’UMP. Nicolas Sarkozy a dû ainsi prendre une position que personne n’a vraiment comprise en expliquant qu’il fallait à la fois faire barrage au FN et laisser la liberté aux électeurs. A priori, on comprend que les électeurs sont libres, mais pas trop. A-t-il souhaité, avec cette position si subtile, ne pas laisser le monopole de l’ouverture au centre à Alain Juppé ? A-t-il souhaité, comme aux plus beaux jours de François Hollande à Solférino, tenter une synthèse impossible ? Même les plus proches de Nicolas Sarkozy ayant manifesté leur incompréhension, nous ne nous risquerons à aucune réponse.

De là à gloser, comme beaucoup d’observateurs, sur la grande victoire d’Alain Juppé, c’est un pas que nous ne franchirons pas. Pendant que le bureau politique finissait son débat, le maire de Bordeaux était déjà en train de vendre sa position commune avec Nicolas Sarkozy (abstention, vote blanc ou vote PS) au JT de France 2.

Pendant qu’il se targuait entre les lignes d’avoir entraîné le président de l’UMP dans son sillage, avec le sourire de celui qui vient de tordre le bras à son adversaire, Juppé voyait sa ligne battue par l’axe Xavier Bertrand- Bruno Le Maire-Laurent Wauquiez, partisan de l’abstention ou du vote blanc, c’est-à-dire celle de la position qui prévaut depuis trente ans, au RPR d’abord, à l’UMP ensuite. Alain Juppé est-il conscient que sa ligne n’est pas partagée par la très grande majorité des futurs participants à la primaire de la droite à laquelle il participera ? A-t-il conscience que ses revirements sur le sujet peuvent commencer à lasser sérieusement les électeurs ? Lundi, la vidéo de l’INA, datant de 1990, où on le voit annoncer l’exclusion d’Alain Carignon parce que ce dernier avait appelé à voter PS contre le FN dans une élection cantonale partielle, a fait le tour du web. Les lecteurs de Causeur n’ont pas été étonnés, ils la connaissaient depuis mars dernier.

Même s’il ne faut pas enterrer complètement François Fillon, qui défendait la ligne ni-ni mardi soir, mais qui semble bien traîner l’affaire Jouyet comme un boulet au pied, c’est clairement le trio Bertrand-Le Maire-Wauquiez qui sort vainqueur de cette séquence à l’UMP. Si ces trois-là devaient se mettre d’accord sur une candidature commune à la primaire, ils pourraient commencer à donner des sueurs froides à Juppé comme à Sarkozy. Le fait que ces trois-là soient davantage en phase avec l’électorat de l’UMP et qu’ils symbolisent aussi un renouvellement de génération constituent des arguments non négligeables en leur faveur.

Mais la position du ni-ni pourrait être avantageusement remplacée par la liberté de vote totale laissée aux électeurs. Que valent des consignes de vote de second tour lorsqu’on se prépare à demander aux mêmes électeurs de choisir le candidat au premier tour dans l’élection-reine ? Bien sûr, même Alain Juppé se défend de toute consigne et envisage seulement l’hypothèse où il serait électeur dans la circonscription de Montbéliard-est. On s’amusera de voir ces derniers jours toutes ces personnalités éminentes qui imaginent habiter à Audincourt, Sochaux ou Valentigney !

On doit s’attendre à ce que les prochaines élections départementales multiplient les occasions de se positionner dans ce genre de configuration. Il y aura des duels FN-PS et UMP-FN. La question se posera encore, dans de nombreux cantons. Aussi, il y a fort à parier que l’UMP sera encore mise sous la pression du PS qui aura beau jeu de lui dire : « Nous vous soutenons dans des seconds tours face au FN et vous ne nous rendez pas la pareille.»

Mais le PS risque aussi de subir la pression de ses propres électeurs qui peuvent en avoir par-dessus la tête de ce front républicain à sens unique. Les prochains scrutins risquent bien d’accoucher de fractures politiques encore plus grandes, surtout entre les appareils politiques et les électeurs. Et devinez à qui tout cela profite…

*Photo : Alain ROBERT/Apercu/SIPA. 00702646_000007.