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Houellebecq, la configuration des possibles

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Le dernier ouvrage de Michel Houellebecq peut être considéré comme un récit de politique-fiction en ce qu’il se projette dans un futur proche avec la mise en scène de personnalités médiatiques et politiques. Mais il est surtout un roman d’anticipation qui se situe quelque part entre Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley et Le Camp des saints de Jean Raspail. Quelle différence peut-on faire ? La politique fiction se contente d’articuler des forces en présence dans un jeu de prospective tandis que le roman d’anticipation s’appuie sur les imaginaires disponibles pour tracer des lignes de fuite, dessiner des horizons possibles. Aussi l’intérêt de Soumission réside-t-il avant tout dans la configuration des espaces mentaux plutôt que dans l’ajustement des partis politiques. Expliquons-nous.

Le roman comporte indéniablement une dimension caustique, voire farcesque, qui repose sur l’imbécillité et l’aveuglement de nos élites autoproclamées, ces « ultimes soixante-huitards, momies progressistes mourantes, sociologiquement exsangues mais réfugiées dans des citadelles médiatiques d’où ils demeuraient capables de lancer des imprécations sur le malheur des temps et l’ambiance nauséabonde qui se répandait dans le pays ». Les petites saillies savoureuses de Soumission ne doivent cependant pas occulter l’arrière-plan général de l’ouvrage, beaucoup plus vaste, qui pose un diagnostic froid et clinique sur les mentalités françaises en 2022. C’est assurément dans ce domaine que la lucidité de Houellebecq est la plus aiguisée avec la description de trois forces plus ou moins structurées qui tentent de prendre à bras le corps un avenir évanescent. Pour les besoins du roman, ces forces s’incarnent dans des partis politiques, lesquels s’affrontent à l’occasion de l’élection présidentielle de 2022. Là encore, peu importe l’ironie féroce de l’auteur contre Bayrou, Hollande et autres représentants du peuple ; l’important est ailleurs, dans l’épuisement du politique et l’érosion de toute destinée commune.

Le premier courant vaguement idéologique est ce qu’il reste de l’humanisme libéral une fois que ce dernier a sapé toutes les fondations de la société (sens du travail, rôle de l’école, etc.) : un individualisme forcené qui tourne sur lui-même, dans le vide d’une société d’hyper-consommation. Les descriptions de Houellebecq sont toujours aussi saisissantes : « Les plats pour micro-ondes, fiables dans leur insipidité, mais à l’emballage coloré et joyeux, représentaient quand même un vrai progrès (…) ; aucune malveillance ne pouvait s’y lire, et l’impression de participer à une expérience collective décevante, mais égalitaire, pouvait ouvrir le chemin d’une résignation partielle ». N’oublions pas, cependant, que la recherche de ce confort ludique et pratique demeure l’une des dernières aventures postmodernes – sans quoi la société se serait écroulée depuis longtemps sur son propre vide. En tout état de cause, ce libéralisme est à bout de souffle programmatique et ne survit que grâce à ceux qui y trouvent un intérêt bien compris. Ainsi, les responsables du centre droit et du centre gauche, qui se partagent l’échiquier politique depuis des décennies, en ont fait une sorte de prêt-à-penser bien pratique pour conserver leurs postes et privilèges afférents. L’UMP, le PS et les diverses formations centristes seront d’ailleurs les premiers à rallier la Fraternité musulmane à la condition expresse, évidemment, de récupérer plusieurs portefeuilles ministériels.

Le deuxième courant, défini comme « identitaire », s’incarne dans le Front national de Marine Le Pen. En 2022, il continue à personnifier la résistance à la mondialisation mais tend progressivement à sortir de l’histoire. Son logiciel idéologique, tout à fait louable (une sorte de nationalisme républicain), se tourne davantage vers un passé prestigieux qu’il ne propose un élan créateur. En outre, il lui manque une assise religieuse qui serait en mesure de proposer à chaque citoyen non seulement un avenir commun mais aussi une voie de salut personnel. « Jamais le Front national n’a réussi à percer chez les catholiques, ils sont trop solidaires et tiers-mondistes » prévient Houellebecq. A une époque marquée par le retour du religieux, cela constitue un handicap insurpassable. C’est pourquoi la mouvance identitaire peine à constituer une alternative viable. N’est-elle pas devenue le pendant des « Indigènes de la République », c’est-à-dire des « Indigènes européens » qui témoignent d’un vieux monde en voie de disparition.

C’est dans ce contexte que la Fraternité musulmane s’immisce dans le jeu politique pour se faire le héraut d’une politique conservatrice, démocratique et islamique. Et gagne les élections de 2022. Une nouvelle fois, ce n’est pas la politique fiction – dont de nombreux commentateurs se sont gaussés, pensez bien un parti musulman au pouvoir ! – qui importe ici, mais le courant puissant et souterrain qui travaille une partie de la société française et qui, demain, pourrait se présenter comme un projet novateur et prescriptif. Sans jouer les Cassandre, il suffit de s’appuyer sur les chiffres de la démographie : avec près de six millions de musulmans, la France est le pays dont la part relative de la population musulmane est la plus importante en Europe. Ce chiffre étant en nette augmentation chaque année avec la poursuite de l’immigration extra-européenne et la vigueur démographique des musulmans : pour l’année 2008, 151 000 naissances pour 180 000 non-musulmans, selon les chiffres de Michèle Tribalat. À cela s’ajoute un phénomène tout à fait inattendu : l’évolution de la communauté musulmane ne subit pas le processus de sécularisation qui a marqué les populations catholiques, de plus en plus éloignées de leur système religieux. Contrairement à tous les pronostics, les jeunes générations de musulmans (issues de la deuxième et troisième génération d’immigrés) sont de plus en plus pieuses et respectueuses des règles et des interdits de l’islam. Dans ce contexte, l’islam est devenu un véritable marqueur d’identité, d’où les demandes de reconnaissance voire les revendications qui l’accompagnent.

Le roman d’anticipation de Houellebecq n’a donc rien d’un fantasme islamophobe. Ce jugement est d’ailleurs incompréhensible au regard de l’islam qui y est présenté. La grande force de Soumission étant justement d’éviter sa caricature pour en proposer une version tout à fait plausible dans le contexte politique français et européen. Cet islam porté par un leader tout en rondeur est compatible avec les institutions républicaines (et donc la démocratie) et respectueux de l’économie de marché. En revanche, son programme est très clairement conservateur et se concentre sur deux domaines essentiels : l’éducation et la famille. En somme, et c’est le cas de tous les groupes politico-religieux, il refuse la morale laïque, réfute l’égalité homme/femme et dénie le droit d’expression aux minorités jugées déviantes. La dimension la plus novatrice de ce parti islamique reste cependant la politique étrangère avec la volonté de réorienter l’Europe vers la Méditerranée et de poser ainsi les piliers d’un vaste empire à la romaine, désormais porté par le glaive de l’islam.

C’est dans ce contexte que se débat le « héros » houellebecquien, sorte de nihiliste victimaire porté sur la bouteille et sur l’entrejambe des jeunes femmes. On le devine, il finira par se convertir à l’islam sous l’influence d’un énigmatique universitaire : Rediger. Cet ancien identitaire envisage l’islam comme la dernière chance de l’Occident. Lecteur de Guénon et de Nietzsche, il en propose une lecture plus mystique que djihadiste :

« Voyez-vous, poursuivit-il, l’islam accepte le monde, et il l’accepte dans son intégralité, il accepte le monde tel quel, pour parler comme Nietzsche. Le point de vue du bouddhisme est que le monde est dukkha – inadéquation, souffrance. Le christianisme lui-même manifeste de sérieuses réserves – Satan n’est-il pas qualifié de “prince de ce monde” ? Pour l’islam au contraire la création divine est parfaite, c’est un chef d’œuvre absolu. Qu’est-ce que le Coran au fond, sinon un immense poème mystique de louange ? ».

Pour autant, le personnage principal s’il est volontiers charmé par ce discours n’en reste pas moins un mécréant. Son itinéraire est d’autant plus révélateur que, spécialiste de Huysmans, il est en recherche d’une nourriture spirituelle qui pourrait combler son vide existentiel. Et à l’image du grand écrivain normand, revenu au catholicisme à la fin de la vie, il tente quelques échappées du côté de la retraite monastique. Mais rien ne se passe. Il est sec comme les Lumières du XVIIIè siècle. Il n’a donc plus aucune raison de ne pas se soumettre à une religion qui lui offre le confort de vie que la société libérale n’était plus en mesure de lui assurer. Il n’a pas avancé d’un pas, mais « il fallait se rendre à l’évidence : parvenue à un degré de décomposition répugnant, l’Europe occidentale n’était plus en état de se sauver elle-même – pas davantage que ne l’avait été la Rome antique au Vè siècle de notre ère ».

Les romans d’anticipation ont l’avantage de ne jamais se réaliser complétement même s’ils dessinent avec une lumière pénétrante les processus à l’œuvre dans l’inconscient collectif. Ainsi la soumission avec laquelle joue le nihiliste occidental ne constituera sûrement pas le dernier mot de l’histoire. Il reste que les événements tragiques de ces derniers jours en appellent à une réaction dont on peine à voir surgir, aujourd’hui, les linéaments. Espérons que nous aussi, dans cette nouvelle configuration des possibles, aurons l’occasion de prononcer la dernière phrase du roman : « Je n’aurai rien à regretter ».

*Photo : Thibault Camus/AP/SIPA. AP21678175_000002. 

Soumission

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Gabriel Matzneff fidèle à lui-même

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brenner gabriel matzneff

Semper idem : Dieu merci, Gabriel Matzneff persévère dans son être profond, fidèle à ses passions schismatiques, inchangé depuis, mettons Cette Camisole de flammes, pour une simple et bonne raison : il écrit « avec le sang de son cœur », comme disaient en substance ses confrères Nietzsche et Tolstoï. D’où une insolence, une liberté de ton, une alacrité qui charment le lecteur, d’autant plus que le styliste reste attentif à la moindre de ses lignes, comme peuvent en témoigner ceux qui échangent avec lui émiles ou messaggini.

Deux livres ont ainsi paru au cours du lugubre mois de janvier 2015, pour fêter cinquante ans d’activité littéraire : un copieux Journal 2009-2013 et un roman, le neuvième.

Mais la musique soudain s’est tue – encore un bon titre – est son journal intime, qui prend la suite des derniers Carnets noirs (1953-2008) tout en s’en distinguant pour des raisons qui ne sont pas uniquement d’ordre chronologique : si Gabriel Matzneff en avait, semble-t-il, soupé de dactylographier à la chaîne ses carnets moleskine, il ne voulait pas se faire le scribe de son déclin. Ce qu’il appelait naguère les avertissements de la clepsydre et surtout l’irruption de la maladie font que le texte de ce Journal crépusculaire diffère de celui des Carnets noirs.  N’avait-il pas pensé un moment l’intituler De Senectute ? Le ton en est plus grave, les notations parfois plus elliptiques, car les problèmes de santé, ce que les Bruxellois nomment poétiquement la peïeraa – l’amère vieillesse et ses terreurs de l’avenir –, minent le moral du stoïcien… qui demeure toutefois épicurien au sens large : excellente fourchette, le gosier en pente, Matzneff voyage en train de Naples à Venise, se pose chez Lipp ou aux Ronchons pour faire balthazar avec les amis. Semper idem, vous disais-je. Si le galop d’enfer a pris fin, les amies de cœur ne sont pas absentes. La preuve : on s’y perd encore dans les prénoms et les astérisques. Toujours mad by love, notre Matzneff !

Si l’on s’amuse à comparer ce journal du crépuscule aux premiers carnets de jeunesse, ce qui frappe, c’est la place grandissante du cinéma (le cinéma italien par exemple fait l’objet de gloses aussi amusantes qu’érudites), c’est la passion stendhalienne pour l’Italie et pour sa langue, omniprésente. L’anglais de Lord Byron, le russe de Chestov s’éloignent, remplacés par la langue savoureuse de Toto, par celle, solaire, de Jep Gambardella, le héros de ce chef-d’œuvre de Paolo Sorrentino, La Grande Bellezza, que, à juste titre, Matzneff place très haut.

Au fil des pages, entre amours et amitiés, l’obsédant passé lui revient en mémoire : un ami disparu, une belle enfuie, Deligny et l’Algérie, et Pétrone et Cambuzac. Le Littré et la balance, ce goût de la solitude et de la bagarre et toujours la même lucidité politique, de la Palestine à la Syrie. Semper idem, Gabriel Matzneff.

Sur le plan stylistique, une touche de préciosité est venue pimenter ses livres : quelques archaïsmes de derrière les fagots (« désheuré », en droite ligne du Grand Siècle), des italianismes. Comment résister en effet à messaggini en lieu et place de SMS ? Rien de trop dans une langue qui reste sobre et d’une rare précision, ponctuée à la perfection. Classique.

Qu’il évoque les nouvelles cloches de Notre-Dame et donc le son entendu par Casanova ou qu’il se scandalise de l’interdiction d’allumer un cierge devant la Vierge de Saint-Germain-des-Prés, Matzneff continue d’émouvoir tout en nous prodiguant une leçon aux antipodes d’une quelconque soumission : « l’élan, la curiosité, l’enthousiasme, la générosité, l’amour gourmand de la vie » , qualités auxquelles il faut ajouter, intacte chez lui, la capacité d’admiration. L’homme a beau ronchonner et se plaindre, il demeure capable de s’enthousiasmer comme à vingt ans. Une sentence me paraît résumer sa vie d’écrivain : « une médaille française frappée avec de l’or étranger ». Tout n’est-il pas dit ?

Avec La Lettre au capitaine Brunner, Matzneff conclut un cycle romanesque qui avait débuté avec L’Archimandrite. On sait que, comme son maître et ami Hergé, Matzneff se plaît à faire apparaître les mêmes personnages de livre en livre. Nous retrouvons dans ce neuvième et ultime ( ?) roman Cyrille Razvratcheff, le suicidé de L’Archimandrite. Justement, ce suicide, que tous pensaient causé par une déconvenue amoureuse (en plus d’une incapacité à s’insérer dans le monde adulte), ce suicide acquiert une autre ampleur grâce aux révélations d’un lourd secret de famille, cette lettre que le père de Cyrille, et donc l’oncle de Nil Kolytcheff, aurait envoyée au commandant du camp de Drancy, le SS-Hauptsturmführer Brunner… pour dénoncer son épouse comme juive. Déportée, celle-ci mourut dans les camps. Son époux, l’oncle Nicolas, lui, fut arrêté à la Libération et se pendit dans sa cellule. Avec ses embrouilles, ses déjeuners au Cercle européen et ses factures impayées, le comte Razvratcheff se révèle un personnage haut en couleurs, mêlé à d’obscurs bureaux d’achats qui, sous l’Occupation, traitaient avec les Allemands – un peu comme dans les romans de Modiano. Transmis par un curieux évêque orthodoxe, un dossier constitué à la Libération, composé de pièces tour à tour sordides et drolatiques, a empoisonné les dernières heures de Cyrille. Transmis après un demi-siècle de dormition à son cousin Nil, il continue de faire des dégâts… jusqu’à sa destruction finale. Roman sombre malgré les apparences, La lettre au capitaine Brunner peut se lire comme un exorcisme, comme un très subversif refus de l’hyper-mémoire, devenue le dogme en ces temps d’amnésie programmée. Roman tragique, mais avec légèreté, La Lettre au capitaine Brunner (le titre à lui seul a un je ne sais quoi de menaçant) permet à l’auteur de prendre de la hauteur par rapport à une histoire, et a fortiori une actualité qui le dégoûtent. Escapisme ? Why not ? N’est-il pas préférable, parfois, de détourner le regard d’une laideur qui risque de nous contaminer ?

Nombre de thèmes matznéviens font de ce roman une synthèse de l’œuvre : la fidélité à une orthodoxie sans rien de cérébral ni de crispé et la tentation païenne, les fautes (ici, d’autrui) et leur pardon (ou leur oubli – le roman est d’une fascinante ambiguïté), la diététique et la gourmandise, le refus de marcher au pas et le goût de l’amitié, le Mare nostrum… et l’Italie, l’Italie ! À lire Matzneff, une question s’impose : et s’il était notre Stendhal ?

Gabriel Matzneff, Mais la musique soudain s’est tue. Journal 2009-2013, Gallimard.

Gabriel Matzneff, La Lettre au capitaine Brunner, La Table ronde.

*Photo : ANDERSEN ULF/SIPA. 00701933_000011. 

Fargue, éclaireur du vieux Paris

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leon fargue paris

« Penser n’est rien, c’est se souvenir qui importe » résume la démarche du Piéton de Paris. Les éditions Seghers font reparaître en ce début d’année « Lanterne magique », un recueil de chroniques littéraires du Paris occupé (1942-1943), publié à l’origine en 1944 par Robert Laffont à Marseille. Son auteur, Léon-Paul Fargue (1876-1947) tient une place à part dans l’histoire de la littérature française celle d’un enlumineur du quotidien. Cet irrégulier clairvoyant ne marine jamais dans le ressentiment. Philosophe des arrière-cours, il ne ressemble pas à ses contemporains d’avant-guerre dont la prose trafiquée empeste souvent la comédie. Sa poésie du macadam touche par une sincérité éclatante. Son écriture chargée de mille pépites brille dans une ville vert-de-gris. Fargue, inlassable arpenteur du vieux Paris, échotier d’un monde disparu, peintre de l’éphémère, instille une mélancolie jouissive, se prosterne devant les plaisirs les plus simples et rend à la poésie, son souffle vital.

Les textes réunis dans cet ouvrage n’évoquent pas directement les affres de l’Occupation. Fargue préfère l’allégorie à la sombre réalité. Ses billets d’humeur ont le parfum tenace des vraies émotions. Indélébiles. Ils sont une déclaration de guerre aux falsificateurs qui pullulent dans les Arts. On le lit à la tombée de la nuit, avec le sentiment d’avoir trouvé un ami. Kléber Haedens évoquait « un style Fargue, un langage de Fargue, un Paris composé par Fargue et passé par le filtre du cœur ». Il y a dans les réflexions de ce vieil homme, des envolées lyriques que l’Education Nationale devrait faire siennes. Je doute qu’on fasse lire Fargue aux écoliers de France. Cette belle langue venue du fond des âges au service d’un humanisme étincelant, loin de la moraline à plein tube cathodique, ne serait pas du luxe de nos jours. Voici ce qu’il écrivait sur la place de l’artisan dans la société (son père était verrier) : «  Son travail est celui de la modestie dans la grandeur. Il est un des tuteurs du redressement de la vie française » ; sur les enchantements de la langue après avoir vu une pièce de théâtre au Français : « Je me sentais profondément Français, Parisien, cocardier presque. […] J’entendais avec ravissement ma meilleure langue natale. Je buvais à longs traits l’élixir du génie de mon pays rieur et grave » ; sur les tribuns : « Le bavard ne parle pas, il fait du bruit » ou encore cette ode aux instruments de musique : « Ce que j’admire et que j’aime le mieux, c’est la pièce de bois finement sculptée et modelée, la plaque en forme de violon dont le luthier, dans le plein de son travail, se protégeait la poitrine et se réconfortait le cœur. Cela s’appelait une conscience ! Tout un programme. Mieux : un état de l’âme… ». Cette Lanterne magique met également en lumière des artistes oubliés, les personnalités qui ont illuminé ce siècle naissant : la grande Réjane, Marcel Prévost, Ernest Rouart ou Henri de Régnier.

Avoir eu vingt ans en 1900 et fouler l’Exposition Universelle à Paris, reine du monde, bouleversa le regard et la sensibilité des jeunes hommes de cette époque-là. Dans ce recueil, Fargue ne cache pas non plus son admiration, doux euphémisme, sa reconnaissance éternelle pour Victor Hugo, « l’honneur de la profession ». « Il fixait à la fois la chose, l’heure, la couleur, le climat, la température, le souvenir et l’odeur. Tel est le secret de ce Pactole » écrit-il dans une longue tirade pleine d’émerveillement devant ce génie des lettres. Pour toutes ces raisons, cette cascade de mots qu’on boit au goulot, ces références au monde d’avant, cette poésie de l’instant, la prose de Fargue est immortelle.

Lanterne magique – Chroniques littéraires de Paris occupé de Léon-Paul Fargue – Editions Seghers

Non-public chéri

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pierre boulez philharmonique

Joyeux anniversaire ! Pour ses 90 ans, Maître Boulez a reçu le gros Lego qui manquait à sa collection, cette Philharmonie de Paris qu’il me tardait d’inaugurer avec les copines le mercredi 14 janvier.
Remarquez bien qu’il n’ira pas. En tout cas pas pour diriger un orchestre. Le bateau a tellement tardé que Notre Maître a eu le temps de perdre sa légendaire santé et l’usage de ses yeux. Bien triste, tout ça. Quand il l’a commandée au Père Noël, il y a vingt ans, la Philharmonie était Ze salle de concert qui manquait à la planète. Maintenant que l’heure approche, plus personne n’en veut. Les ministres écoutent Rihanna et se cognent de la musique classique comme de leur premier cartable, la Mairie propose de jeter Mozart dans le canal pour coller à sa place la « musique actuelle » que lui vend YouTube.

Enfin la bâtisse va si mal qu’on lui cherche une mission, un destin qui la ferait incontestable. On ne cherche plus d’ailleurs. On trouve. Un beau, un grand destin qui mettra tout le monde d’accord, capitale et pays, droite et gauche. Un destin nommé public. Ou plutôt ce que les sociologues de l’art appellent « non-public ».
Le non-public, à ce que j’ai compris, c’est le public qui devrait être là et qui n’y est pas. On fait des expositions pour lui, et au lieu d’aller les voir il surfe sur la Toile. On tourne des films, et il regarde « Plus belle la vie ». On construit des Opéras populaires, et il va voir Johnny au Stade de France.
Jadis, le non-public se laissait choyer comme une victime. C’était le quidam trop jeune, trop féminin ou trop brun que le mâle blanc laissait à la porte. C’était l’amateur en chaise roulante qui ne pouvait pas monter les marches. C’était l’exclu à inclure.
Mais un jour on a compté. Alors on s’est aperçu que le non-public, c’était une masse de gens. Presque tout le monde, en fait. Un Français sur cinq est allé plus de trois fois au théâtre cette année ; donc quatre sur cinq, écrasante majorité, ne fréquentent pas leurs propres théâtres. Un sur quatre hante les salles de musique classique ; restent trois quarts de non-public à convaincre.
C’est l’argument de la Philharmonie. Un énorme bataillon de mélomanes qui s’ignorent habite des zones où on ne leur propose rien. Proposons, ils viendront. Une telle ruée me sature par avance les épinards de beurre, mais il faut que je vous avoue, cette simplicité m’interroge. C’est bien vrai, ça, que l’ouverture rataplan, pas trop chère et pas trop loin, vous remplit un auditorium de 2 400 places ? C’est bien vrai que la jeunesse de Pantin et du 9.3, reluquant le vaisseau spécial de Jean Nouvel, a inscrit Mozart sur sa playlist ?
Si oui, vivat, bravo, encore. Mais pour le moment tout ce que je vois, c’est la bobine des abonnés. Du public qui vient, qui aime ça, qui revient. À moi, dans les étages, il me le dit qu’il en a marre de se faire traiter d’élite. De se faire marcher dessus par son altesse le non-public. Pendant que les promoteurs de la Philharmonie vaticinent : sus aux rombières de Pleyel, laissez venir à nous les petits absents, qu’est-ce qu’on leur propose, aux présents ? Qu’est-ce qu’on leur promet ? À force de cirer les pompes au non-public, si nombreux en effet, au lieu de l’élargir, ne va-t-on pas nous le fâcher, mon public chéri ? Nous l’aliéner, le perdre ?
Le pourboire du public faisant grise mine mais celui du non-public n’ayant pas de mine du tout, la chose m’inquiète, figurez-vous.

Houellebecq tel qu’en lui-même

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houellebecq maris soumission

Décidément, rien ne se passe comme prévu dans la France de François Hollande. Avant le 7 janvier, la polémique qui aurait dû occuper la scène médiatique, littéraire et politique, c’était la parution de Soumission, le dernier roman de Michel Houellebecq. Les privilégiés l’avaient déjà lu sur épreuves ou dans les services de presse gracieusement envoyés « à ceux qui comptent », de manière qu’avant même la sortie du livre une préparation d’artillerie journalistique pilonne le champ de bataille, comme il convient dans les manuels de tactique militaire, selon un schéma auquel on avait commencé à s’habituer depuis septembre, d’abord avec Trierweiler et ensuite avec Zemmour. Mais pourquoi un roman, car Soumission est un roman, devait-il provoquer un tel scandale ? On comprend que les confessions d’une ex-première dame ou assimilée d’un président en exercice crée un grand émoi, de même que l’essai désespéré et polémique d’un néo-réac aussi brillant que provocateur. Mais un roman, tout de même… Bien sûr, il y avait le sujet présenté comme croustillant dans une France qui n’imaginait pas que son rapport complexe avec l’islam allait prendre un tour si tragique, quelques jours plus tard.

À moins que vous n’ayez passé vos vacances vraiment très loin et très longtemps, il était dur de ne pas savoir ce que Houellebecq imaginait dans Soumission : une France où un parti islamique modéré gagnait la présidentielle de 2022 contre le Front national.[access capability= »lire_inedits »] Bien sûr, Soumission arrivant juste après Le Suicide français, il était tentant de voir là une tendance de fond, expression d’une inquiétude de nombre de grands esprits de ce temps sur cette question obsédante, sensible, explosive de l’islam, récupérée par les politiques de tout bord pour en tirer des conclusions exactement inverses.

On y serait sans doute encore, dans cette polémique, puisque, grande première dans l’histoire de la République, les deux têtes de l’exécutif se faisaient critiques littéraires et, d’ailleurs, comme nombre de critiques littéraires, donnaient leur avis sur un roman sans nécessairement l’avoir lu. Version présidentielle, la plus honnête, le 5 janvier : « Je le lirai parce qu’il fait débat. Mais mon rôle est de dire : ne nous laissons pas emporter par ce climat, dévorer par la peur, l’angoisse» Version primo-ministérielle, la plus sectaire : « La France, ce n’est pas Michel Houellebecq, ce n’est pas l’intolérance, la haine, la peur. » Là, c’était le 8 janvier, c’est-à-dire après l’attentat contre Charlie. Et la référence à Houellebecq venait comme un élément supplémentaire, une preuve à charge dans la création d’une atmosphère de haine généralisée. Il faut s’arrêter un instant sur les propos de Valls. On savait depuis Fleur Pellerin que les membres de ce gouvernement entretenaient des rapports plutôt distants avec la chose littéraire, on sait maintenant qu’ils n’ont aucune idée de ce qu’est un roman. Un roman n’a jamais tué personne, un roman n’est pas responsable de la violence qu’il décrit, un roman est un sismographe, il enregistre les tremblements de terre, les glissements de plaques tectoniques, il ne les provoque pas.

Cette confusion, vous me direz, ne date pas d’hier. L’écrivain, le grand écrivain surtout, apporte de mauvaises nouvelles, et le public garde le réflexe de l’Antiquité qui consistait à tuer, au moins symboliquement, le messager. Les exemples abondent, depuis toujours : Goethe, avec Les Souffrances du jeune Werther, est accusé de provoquer une épidémie de suicides, Flaubert, avec Madame Bovary, est condamné pour l’immoralité qu’il s’est contenté de peindre. Même Céline écrit, et c’était ce que pensaient aussi Muray et Sollers à son propos, que ce qu’on lui reproche au fond, ce ne sont pas les pamphlets antisémites, c’est le Voyage, comme il le dit dans la préface à la première réédition en 1949 : « C’est pour le Voyage qu’on me cherche ! Sous la hache, je l’hurle ! c’est le compte entre moi et “Eux” ! au tout profond… pas racontable… » « Eux » n’étant pas du tout les juifs mais une bonne partie de l’humanité, celle qui ne supporte pas qu’on lui parle du monde dans lequel elle vit et surtout qu’on le fasse avec un style radicalement nouveau qui force à voir le réel sous un angle différent.

Voyage au bout de la nuit a raconté des choses déjà dites par d’autres, mais il les a racontées comme cela n’a jamais été dit avant : l’horreur des tranchées, le colonialisme, les usines taylorisées, la misère des banlieues françaises, le règne généralisé de la mort et le désespoir radical que cela devrait engendrer chez toute personne qui ne se mentirait pas. Et Bardamu, le héros de Céline, lui, ne se ment jamais.

Il en va de même du héros houellebecquien, dans Soumission comme dans les autres romans de l’auteur, d’ailleurs. Le narrateur ne se ment jamais non plus. Il ne se ment jamais sur la sexualité, soumise désormais aux lois universelles du marché, sur la médiocrité confortable de l’homme occidental, sur sa fatigue d’être soi dans une civilisation qui reflète parfaitement et collectivement cette fatigue qui est l’autre nom de la dépression.

Le hasard tragique des événements a fait que Houellebecq, effondré par l’attentat contre Charlie dans lequel a péri l’économiste Bernard Maris, qui était son ami, a suspendu toute promotion, et que Bernard Maris, dans un petit livre de septembre 2014, Houellebecq économiste, avait pris au sérieux, par exemple, l’utopie malthusienne, néorurale et high-tech de La Carte et le Territoire. Maris soulignait que le désespoir atone des personnages houellebecquiens, leur recherche inquiète d’une forme d’ataraxie viennent de l’environnement économique dans lequel ils sont obligés d’évoluer : « Aucun écrivain n’est arrivé à saisir le malaise économique qui gangrène notre époque comme lui. »  

La fuite dans le tourisme sexuel de Plateforme ou dans la posthumanité des Particules élémentaires et de La Possibilité d’une île est du même ordre que celle qui va pousser le narrateur de Soumission à s’accommoder d’une France gouvernée par un président islamiste modéré. Jusqu’aux élections de 2022, ce personnage, François, a connu une existence douillette et morne, indifférent à toutes les passions, à tous les engagements. Après la victoire de la Fraternité musulmane, cet universitaire spécialiste de Huysmans accepte assez vite sa mise à la retraite anticipée par les nouvelles autorités. Huysmans, son seul centre d’intérêt, était cet auteur fin de siècle qui passa du naturalisme un peu sordide de En ménage au dandysme symboliste avec À Rebours avant de se convertir dans En route. Pour François, la cohérence de cet itinéraire réside dans la recherche du confort, même minimal. En ce sens, le choix de Huysmans par Houellebecq n’est pas gratuit, c’est le miroir du narrateur, qui pense que la conversion de Huysmans est surtout due au désir de vieillir tranquille entouré de gentils religieux puisque, de toute façon, le corps ne peut plus assumer le sexe et les plaisirs. Dans l’œuvre de Houellebecq, l’islam polygame, les cuisses d’une prostituée thaïe ou la création d’un clone immortel, c’est la même chose. Un moyen de partir en douceur, de s’oublier…

Un véritable écrivain est irréductible à toute récupération idéologique, ce qu’a expliqué Houellebecq à Antoine de Caunes à propos de Marine Le Pen. Et les perspectives qu’il ouvre dans Soumission sont infiniment plus inquiétantes que l’éventualité d’un Grand Remplacement façon Camp des saints de Raspail. Ce que dit Houellebecq, et son ironie sous-jacente propre à son style « plateforme » empêche de savoir s’il trouve cela bien ou mal – et après tout quelle importance chez un romancier ? –, c’est que l’islam est une solution comme une autre pour en finir en douceur, une euthanasie politico-religieuse tout à fait acceptable, humaine presque, pour une civilisation qui avait ses bons côtés mais qui ne pouvait plus durer, tout simplement parce qu’elle n’en voyait pas l’utilité.[/access]

Soumission, de Michel Houellebecq (Flammarion).

Houellebecq économiste, de Bernard Maris (Flammarion).

*Photo : Martin Meissner/AP/SIPA. AP21680542_000002. 

Fées d’hiver

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christian laborde niagara

Notre plaisir du moment, qui annonce déjà les beaux jours, l’été : Madame Richardson et autres nouvelles, de Christian Laborde. Ce n’est pas une surprise. On n’avait pas oublié les héroïnes de Diane et autres stories en short, son précédent recueil. Elles n’en faisaient qu’à leur fête mélancolique, suspendant le temps d’une caresse ou d’une foulée légère. Laborde, aujourd’hui, nous présente les petites sœurs de Diane.

Elles s’appellent Kate, Agathe, Maria ou Albane. Que font-elles dans la vie ? Rien. Ce sont des passantes graciles. Elles flânent entre les lignes des 12 nouvelles de Madame Richardson.  Elles sont nées, non de la cuisse de Jupiter, mais d’une plume sensuelle qui, comme personne, sait esquisser une nuque, des seins menus ou une cambrure. Elles se retrouvent au Bizarro Bar, roulent en Triumph Spitfire 1500 cabriolet, lisent des « Cartes postales » de Henry Jean-Marie Levet. Elles rient, pleurent, s’offrent. Avant, pendant, après l’amour, elles chantent : « A chaque nouvelle une héroïne, à chaque héroïne un refrain. » Les mots et les mélodies sont leur seconde peau. « Paradis perdus » de Christophe ou « Désir désir », signé Souchon/Voulzy, les parent. Ne pas oublier « Love me please love me » ou « La Superbe », de Benjamin Biolay. Parfois, ces fées d’hiver nous rappellent des silhouettes inoubliables d’un monde en fuite. On pense à Sarah, qui aimante les sens dans une nouvelle titrée « Les escarpins » : « Elle se regarda une dernière fois dans la glace, et la glace lui confirma que ses amies et son mari avaient raison : elle avait quelque chose de Muriel Moreno, la chanteuse de Niagara. » Muriel Moreno : sa moue à la BB, ses « Tchiki Boum », son envie de « l’amour à la plage ». Les années 80 avaient de jolis atours. Sarah, elle, est tête en l’air. Sous sa jupe courte, elle a oublié d’ôter sa culotte. Alors qu’elle s’apprête à rapter ses stilettos préférés, un tel oubli doit être réparé. Ce qu’elle ne manque pas de faire. Notre reconnaissance lui est éternelle.

Ciselant ses héroïnes au plus près de nos émotions, sans négliger les drames intimes et la mort qui cogne comme le soleil d’un été meurtrier, Christian Laborde est en grande forme. Parce qu’il se joue des genres, la nouvelle lui va bien. Il est un des meilleurs nouvellistes de « notre cher et vieux pays », avec nos amis Jérôme Leroy – auquel Madame Richardson est dédié -, Patrick Besson ou Philippe Lacoche. Sur quelques pages ou dans une histoire au plus long souffle – « Trois saisons », ce bijou d’érotisme, de poésie et de spleen – sa langue est en liberté, comme elle l’était dans L’Os de Dionysos, roman culte. Le lecteur y croisera Jean Seberg et le fantôme de Pierre de Régnier, Bahamontes et Tarantino. Tout ce qui nous enchante.

On lit les nouvelles de Laborde ; on les relit. Que nous apprennent-elles ? La beauté sauvera ce qui reste à sauver de l’immonde. C’est pleine cible, plein cœur. Littérature pas morte, Madame Richardson suit …

 

Christian Laborde, Madame Richardson et autres nouvelles, suivi de Quai des bribes, Robert Laffont.

Fécondité, poil au nez

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flaubert ecrivain bovary

On se rappelle l’adage : nulla die sine linea. Ecrire chaque jour. Ouais… Combien de « lignes » ?

George Sand écrivait chaque matin, six heures durant. Quarante pages par jour. D’une écriture fluide, quasiment sans ratures. Flaubert, qui est resté son grand copain, lui écrit un jour qu’il ne comprend pas comment elle fait. Lui, quand il a écrit deux lignes dans la journée, il est content — à ceci près qu’en général il les rature le lendemain. Les brouillons de Flaubert sont des œuvres d’art — dans le genre expressionnisme abstrait. Il est le Jackson Pollock de la plume.

Pourtant, le même Flaubert écrit à toute allure des lettres extraordinaires, chaque jour. Des pages et des pages. Sans ratures.

À peu près comme nous envoyons des SMS ou des mails. Parce que ces lettres ont pour lui le même statut — c’est de la parole figée, mais pas vraiment de l’écriture. D’ailleurs, là gît la différence entre manuscrit et tapuscrit, texte jeté sur la page ou texte imprimé. Le premier porte littéralement toutes les traces du corps du rédacteur (Flaubert s’en moquera dans un épisode fameux de Madame Bovary, quand Rodolphe rajoute quelques gouttes de l’eau des fleurs pour faire croire qu’il a pleuré en écrivant à Emma sa lettre d’adieu : il additionne du corps sur le corps, il n’hésite pas à surenchérir, il y aurait toute une histoire de la représentation des fluides corporels en littérature — ou ailleurs. Gustave m’a tuer.

Ce que j’écris ici (ou ailleurs — sur LePoint.fr par exemple), n’est pas vraiment « écrit » au sens qu’aurait pu donner au terme l’ermite de Croisset. Bien sûr, je rédige sur un clavier — mais si je le pouvais, je transcrirais tout cela à la main, pour bien marquer qu’il s’agit d’une forme spécifique, qui tient de la voix bien plus que de l’art. D’ailleurs, j’ai toujours été bien meilleur à l’oral qu’à l’écrit. Une dissertation n’est qu’un état intermédiaire entre l’écrit et l’oral, une sorte de conversation à distance, où tout se joue (dans toutes les matières, quand on y réfléchit un peu) sur les traces soigneusement mises en place de connivence culturelle : vous et moi, dit l’élève au correcteur, appartenons au même monde, je traite l’algèbre ou la littérature avec les mêmes clés que vous. On se réfère, on connote, on évoque. En aucun cas on ne doit glisser vers le génie personnel. D’ailleurs, le mot interdit par excellence, c’est Je — et c’est très bien ainsi. Imaginez que les copies débordent des manifestations sentimentalo-poétiques que les adolescents et les critiques littéraires du Monde prennent pour de l’originalité…

D’où mes hésitations (que certains, je l’ai bien vu, prennent pour des coquetteries) à livrer ici des fragments de ce qui pourrait être écrit plus qu’oral. Je ne suis bon (enfin, bon…) qu’à écrire des « petits pâtés », comme disait Voltaire (sauf que les siens, c’était Candide ou Zadig).

Enfin, revenons-en aux grands anciens : « Ne forçons point notre talent, nous ne ferions rien avec grâce ». Le problème, c’est qu’il en est de La Fontaine comme de Laclos ou de Flaubert : ils mettent la barre tellement haut qu’on ne se sent capable que de passer dessous.

*Photo : wikicommons.

Le droit au blasphème ne se négocie pas

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samy naceri charlie hebdo

Monsieur,

Je vous ai entendu récemment sur un plateau de télévision face à Audrey Pulvar et je viens de lire l’entretien que vous avez accordé au magazine France Dimanche. Dans vos deux interventions, il était question des attentats qui ont endeuillé la France en ce début d’année.


Clash entre Samy Naceri et Audrey Pulvar dans l… par 20Minutes

C’est en tant que spectateur affligé du pourrissement médiatique que je me permets de m’adresser à vous sur un ton peu amène. Votre nom nous est à tous connu, ou peu s’en faut. Je ne suis pas certain que le quidam saurait énoncer de but en blanc les quatre ou cinq meilleures prestations que comporte votre filmographie. En tout cas, tout le monde a entendu parler de vos démêlés avec la justice car vous n’en êtes pas avare.
Et sauf votre respect, à chaque nouvel épisode, je me suis entendu dire : « Tiens, ils l’avaient relâché ? » C’est la raison pour laquelle, lorsque j’ai vu votre visage dans les médias ces derniers jours, j’ai été très surpris. Nos médias s’avèrent très doués lorsqu’il s’agit de rayer des mémoires des pans entiers de notre production culturelle, soit par l’omission volontaire, soit par la réprobation maniérée, fatalement déplacée de la part des hérauts de la libre expression. Force est de constater que vous n’êtes pas, et n’avez jamais été, victime de leur censure, bien au contraire. Tant mieux pour vous. Il faut dire qu’avec vos récents premiers pas au théâtre dans un rôle tenu avant vous par Al Pacino et ayant pour thèmes le racisme, l’exclusion et la tolérance en berne, vous mettiez toutes les chances de votre côté. Cependant, voyez-vous, certains, par leurs écrits ou prises de position, auront été moins veinards, soyez-en sûr.

Des gens comme Renaud Camus, Richard Millet,  ou Alain de Benoist ne se sont pas vus offrir de seconde chance, ni de troisième… ni de quinzième (hormis chez Frédéric Taddeï qui a dû rendre des comptes). En revanche, ils se sont vu infliger les estampilles repoussantes dont raffole notre époque, de « réac » à « facho » pour aboutir au désormais fameux « cerveau malade ». Certains d’entre eux n’ont même jamais été inquiétés par la justice de ce pays, d’autres sont devenus de véritables gourous du web à force d’en faire des criminels en puissance. Et vous qui l’avez été à maintes reprises dans les faits, vous voilà de nouveau à l’honneur. Comment ce fait-ce ? Quel est votre secret pour être sans cesse repêché ? Pourquoi bénéficiez-vous, vous qui êtes passés à l’acte avec une éblouissante constance, d’une clémence que l’on refuse à ceux que l’on soupçonne simplement de vouloir mal agir ou d’inviter à le faire ? Est-il à ce point toléré, aujourd’hui en France, de refaire surface dans les médias après avoir proféré menaces de mort, outrages à agent, injures diverses (certaines a priori « racistes »), s’être livré à de l’exhibitionnisme, à du harcèlement téléphonique, à des voies de fait, à la conduite sans permis, à des violences conjugales sous l’emprise de l’alcool, à des dégradations de biens privés, à des agressions à l’arme blanche (couteau ou cendrier volant…) ? N’y avait-il aucun jeune acteur à attendre sa chance pour le même rôle ? Était-il nécessaire que les médias vous fassent encore une telle publicité ? Certes, les gens que j’ai cités n’ambitionnent pas de se racheter une conduite par quelque rôle dans l’air du temps, à dessein de nous montrer que la société multiculturelle est une chance plus qu’un défi. Certes, certains de leurs propos heurtent fatalement, et ont même parfois vocation à le faire. Pour autant, on inflige à ceux-là – et je pense notamment à Richard Millet et Renaud Camus, lâchés par leurs éditeurs ou dénigrés par des auteurs ne souhaitant plus figurer dans le même catalogue – une mort sociale parce que leur pensée (vous savez, ce fruit de l’intelligence que l’on dénie aux esprits sulfureux) dérange les gens aux manettes. Ces derniers leur préfèrent nettement des bouffons du showbiz, inoffensifs politiquement, au garde à vous avec leur discours bêlant. Ces gens-là n’ont pas compris que les Français en ont marre qu’on leur dise que penser et qui écouter, qu’ils veulent juger sur pièces. Pour ce qui est de votre médiatisation, permettez-moi donc de vous dire qu’au regard de tout ceci, je la trouve déplacée, odieuse même. Sans parler de la mansuétude à laquelle vous avez droit systématiquement, comme si vous deviez être un symbole de la « diversité ». Ne voyez là aucune opinion préconçue de ma part, j’exerce tout bonnement mes droits de consommateur (quelle que puisse être, par ailleurs, la qualité de votre jeu au théâtre) et j’en veux au moins autant aux médias qui vous donnent la parole et contribuent à perpétuer votre nom dans les esprits qu’à vous-même. J’aimerais, pour conclure, dire quelques mots du beau discours dont vous nous avez gratifiés, cher Monsieur, aussi bien sur le plateau de cette émission dont je n’ai pas retenu le nom que dans les pages de France Dimanche. C’est vraiment la cerise sur le gâteau. Interrogé sur vos impressions après les attentats du mois de janvier, et après avoir déploré que le sang ait pu couler, voici ce que vous avez dit (sauf erreur) : « La liberté d’expression s’arrête là où elle dérange l’autre ».

Si l’on appliquait cela, sachez déjà que vous disparaitriez de la place publique. Puis vous avez enfoncé le clou : « Ces dessins ne doivent pas exister. C’est blasphématoire ! Je vous le répète, on ne touche pas aux religions ». En filigrane, et à la télévision notamment, c’est l’interdiction juridique du blasphème que vous prôniez. Il est heureux que l’on puisse dire cela en France. Il est légitime de s’interroger sur la bêtise de telles caricatures et, de fait, sachez qu’un certain nombre de Français – dont je suis – ne voient aucune intelligence dans ces dessins. Mais il doit être permis d’en rire aux éclats ; si bêtise il y a, celle-ci est un trait de l’espèce, donc un droit auquel ne peut s’opposer que le droit, tout aussi légitime, de la dénoncer. C’est en tout cas le point de vue atavique de la France qui est, je vous le rappelle, votre pays.

Et pour en revenir aux sulfureux dont je parlais plus haut, dont les sorties sont là aussi rarement dénuées de provocation, j’irai jusqu’à penser qu’il y a à la fois danger et inconséquence à ne pas les soumettre au même régime. On peut difficilement comprendre qu’un repris de justice multirécidiviste auteur de violences physiques vienne faire la promo de son nouveau produit et qu’un pamphlétaire ou un polémiste soumis aux mêmes lois que tout le monde soit à jamais condamné à expier ses péchés. D’autant plus que les médias qui jouent les bégueules sont voués à une mort prochaine face au refuge pour l’hétérodoxie qu’est devenu l’Internet.

La véritable histoire de Charlie Hebdo

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Charlie Hebdo est un journal anti-musulman fondé à La Mecque en 670. Alors que l’islam se propage au même moment de manière pacifique, Charlie Hebdo affiche déjà une tonalité clairement belliqueuse : s’attaquer à la foi des musulmans eux-mêmes, lesquels n’ont d’autre issue que de riposter. Cette manière d’acculer les musulmans à la violence, bien connue des historiens sous l’appellation de Grande Acculade, correspond aux VII et VIIIème siècles de notre ère (encore que ce point soit contesté par certains historiens occidentaux, historiens dont la probité est évidemment suspecte). L’agressivité des satiristes génère une grande confusion, en conséquence de quoi les musulmans sont poussés les uns contre les autres. Pour dire les choses simplement, non seulement Charlie Hebdo est responsable des premières conquêtes de la péninsule arabique, mais il est responsable de l’éclatement de l’islam en une myriade de factions contraires.

Les historiens s’accordent pour désigner cette période violente de Seconde Acculade, laquelle aurait sans doute trouvé une solution heureuse si seulement les partisans du Prophète avaient eu la possibilité de régler leurs histoires en famille. Mais, avec la formation et l’essor économique de l’Occident, l’agression s’étend aux rapports économiques eux-mêmes. En effet, et comme l’a bien vu un philosophe marxiste comme Slavoj Zizek, l’islamisme serait incompréhensible sans le capitalisme. L’esclavage, pratique inconnue auparavant, pousse les jeunes dans la misère ; la liberté des moeurs, basée sur une compréhension insuffisante de la nécessaire soumission des femmes, désoriente les esprits. C’est cette période qu’accentue malheureusement un certain nombre de caricatures au goût fort contestable, que les historiens compétents qualifient de Troisième Acculade.

Houellebecq, la configuration des possibles

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houellebecq islam soumission fn

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Le dernier ouvrage de Michel Houellebecq peut être considéré comme un récit de politique-fiction en ce qu’il se projette dans un futur proche avec la mise en scène de personnalités médiatiques et politiques. Mais il est surtout un roman d’anticipation qui se situe quelque part entre Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley et Le Camp des saints de Jean Raspail. Quelle différence peut-on faire ? La politique fiction se contente d’articuler des forces en présence dans un jeu de prospective tandis que le roman d’anticipation s’appuie sur les imaginaires disponibles pour tracer des lignes de fuite, dessiner des horizons possibles. Aussi l’intérêt de Soumission réside-t-il avant tout dans la configuration des espaces mentaux plutôt que dans l’ajustement des partis politiques. Expliquons-nous.

Le roman comporte indéniablement une dimension caustique, voire farcesque, qui repose sur l’imbécillité et l’aveuglement de nos élites autoproclamées, ces « ultimes soixante-huitards, momies progressistes mourantes, sociologiquement exsangues mais réfugiées dans des citadelles médiatiques d’où ils demeuraient capables de lancer des imprécations sur le malheur des temps et l’ambiance nauséabonde qui se répandait dans le pays ». Les petites saillies savoureuses de Soumission ne doivent cependant pas occulter l’arrière-plan général de l’ouvrage, beaucoup plus vaste, qui pose un diagnostic froid et clinique sur les mentalités françaises en 2022. C’est assurément dans ce domaine que la lucidité de Houellebecq est la plus aiguisée avec la description de trois forces plus ou moins structurées qui tentent de prendre à bras le corps un avenir évanescent. Pour les besoins du roman, ces forces s’incarnent dans des partis politiques, lesquels s’affrontent à l’occasion de l’élection présidentielle de 2022. Là encore, peu importe l’ironie féroce de l’auteur contre Bayrou, Hollande et autres représentants du peuple ; l’important est ailleurs, dans l’épuisement du politique et l’érosion de toute destinée commune.

Le premier courant vaguement idéologique est ce qu’il reste de l’humanisme libéral une fois que ce dernier a sapé toutes les fondations de la société (sens du travail, rôle de l’école, etc.) : un individualisme forcené qui tourne sur lui-même, dans le vide d’une société d’hyper-consommation. Les descriptions de Houellebecq sont toujours aussi saisissantes : « Les plats pour micro-ondes, fiables dans leur insipidité, mais à l’emballage coloré et joyeux, représentaient quand même un vrai progrès (…) ; aucune malveillance ne pouvait s’y lire, et l’impression de participer à une expérience collective décevante, mais égalitaire, pouvait ouvrir le chemin d’une résignation partielle ». N’oublions pas, cependant, que la recherche de ce confort ludique et pratique demeure l’une des dernières aventures postmodernes – sans quoi la société se serait écroulée depuis longtemps sur son propre vide. En tout état de cause, ce libéralisme est à bout de souffle programmatique et ne survit que grâce à ceux qui y trouvent un intérêt bien compris. Ainsi, les responsables du centre droit et du centre gauche, qui se partagent l’échiquier politique depuis des décennies, en ont fait une sorte de prêt-à-penser bien pratique pour conserver leurs postes et privilèges afférents. L’UMP, le PS et les diverses formations centristes seront d’ailleurs les premiers à rallier la Fraternité musulmane à la condition expresse, évidemment, de récupérer plusieurs portefeuilles ministériels.

Le deuxième courant, défini comme « identitaire », s’incarne dans le Front national de Marine Le Pen. En 2022, il continue à personnifier la résistance à la mondialisation mais tend progressivement à sortir de l’histoire. Son logiciel idéologique, tout à fait louable (une sorte de nationalisme républicain), se tourne davantage vers un passé prestigieux qu’il ne propose un élan créateur. En outre, il lui manque une assise religieuse qui serait en mesure de proposer à chaque citoyen non seulement un avenir commun mais aussi une voie de salut personnel. « Jamais le Front national n’a réussi à percer chez les catholiques, ils sont trop solidaires et tiers-mondistes » prévient Houellebecq. A une époque marquée par le retour du religieux, cela constitue un handicap insurpassable. C’est pourquoi la mouvance identitaire peine à constituer une alternative viable. N’est-elle pas devenue le pendant des « Indigènes de la République », c’est-à-dire des « Indigènes européens » qui témoignent d’un vieux monde en voie de disparition.

C’est dans ce contexte que la Fraternité musulmane s’immisce dans le jeu politique pour se faire le héraut d’une politique conservatrice, démocratique et islamique. Et gagne les élections de 2022. Une nouvelle fois, ce n’est pas la politique fiction – dont de nombreux commentateurs se sont gaussés, pensez bien un parti musulman au pouvoir ! – qui importe ici, mais le courant puissant et souterrain qui travaille une partie de la société française et qui, demain, pourrait se présenter comme un projet novateur et prescriptif. Sans jouer les Cassandre, il suffit de s’appuyer sur les chiffres de la démographie : avec près de six millions de musulmans, la France est le pays dont la part relative de la population musulmane est la plus importante en Europe. Ce chiffre étant en nette augmentation chaque année avec la poursuite de l’immigration extra-européenne et la vigueur démographique des musulmans : pour l’année 2008, 151 000 naissances pour 180 000 non-musulmans, selon les chiffres de Michèle Tribalat. À cela s’ajoute un phénomène tout à fait inattendu : l’évolution de la communauté musulmane ne subit pas le processus de sécularisation qui a marqué les populations catholiques, de plus en plus éloignées de leur système religieux. Contrairement à tous les pronostics, les jeunes générations de musulmans (issues de la deuxième et troisième génération d’immigrés) sont de plus en plus pieuses et respectueuses des règles et des interdits de l’islam. Dans ce contexte, l’islam est devenu un véritable marqueur d’identité, d’où les demandes de reconnaissance voire les revendications qui l’accompagnent.

Le roman d’anticipation de Houellebecq n’a donc rien d’un fantasme islamophobe. Ce jugement est d’ailleurs incompréhensible au regard de l’islam qui y est présenté. La grande force de Soumission étant justement d’éviter sa caricature pour en proposer une version tout à fait plausible dans le contexte politique français et européen. Cet islam porté par un leader tout en rondeur est compatible avec les institutions républicaines (et donc la démocratie) et respectueux de l’économie de marché. En revanche, son programme est très clairement conservateur et se concentre sur deux domaines essentiels : l’éducation et la famille. En somme, et c’est le cas de tous les groupes politico-religieux, il refuse la morale laïque, réfute l’égalité homme/femme et dénie le droit d’expression aux minorités jugées déviantes. La dimension la plus novatrice de ce parti islamique reste cependant la politique étrangère avec la volonté de réorienter l’Europe vers la Méditerranée et de poser ainsi les piliers d’un vaste empire à la romaine, désormais porté par le glaive de l’islam.

C’est dans ce contexte que se débat le « héros » houellebecquien, sorte de nihiliste victimaire porté sur la bouteille et sur l’entrejambe des jeunes femmes. On le devine, il finira par se convertir à l’islam sous l’influence d’un énigmatique universitaire : Rediger. Cet ancien identitaire envisage l’islam comme la dernière chance de l’Occident. Lecteur de Guénon et de Nietzsche, il en propose une lecture plus mystique que djihadiste :

« Voyez-vous, poursuivit-il, l’islam accepte le monde, et il l’accepte dans son intégralité, il accepte le monde tel quel, pour parler comme Nietzsche. Le point de vue du bouddhisme est que le monde est dukkha – inadéquation, souffrance. Le christianisme lui-même manifeste de sérieuses réserves – Satan n’est-il pas qualifié de “prince de ce monde” ? Pour l’islam au contraire la création divine est parfaite, c’est un chef d’œuvre absolu. Qu’est-ce que le Coran au fond, sinon un immense poème mystique de louange ? ».

Pour autant, le personnage principal s’il est volontiers charmé par ce discours n’en reste pas moins un mécréant. Son itinéraire est d’autant plus révélateur que, spécialiste de Huysmans, il est en recherche d’une nourriture spirituelle qui pourrait combler son vide existentiel. Et à l’image du grand écrivain normand, revenu au catholicisme à la fin de la vie, il tente quelques échappées du côté de la retraite monastique. Mais rien ne se passe. Il est sec comme les Lumières du XVIIIè siècle. Il n’a donc plus aucune raison de ne pas se soumettre à une religion qui lui offre le confort de vie que la société libérale n’était plus en mesure de lui assurer. Il n’a pas avancé d’un pas, mais « il fallait se rendre à l’évidence : parvenue à un degré de décomposition répugnant, l’Europe occidentale n’était plus en état de se sauver elle-même – pas davantage que ne l’avait été la Rome antique au Vè siècle de notre ère ».

Les romans d’anticipation ont l’avantage de ne jamais se réaliser complétement même s’ils dessinent avec une lumière pénétrante les processus à l’œuvre dans l’inconscient collectif. Ainsi la soumission avec laquelle joue le nihiliste occidental ne constituera sûrement pas le dernier mot de l’histoire. Il reste que les événements tragiques de ces derniers jours en appellent à une réaction dont on peine à voir surgir, aujourd’hui, les linéaments. Espérons que nous aussi, dans cette nouvelle configuration des possibles, aurons l’occasion de prononcer la dernière phrase du roman : « Je n’aurai rien à regretter ».

*Photo : Thibault Camus/AP/SIPA. AP21678175_000002. 

Soumission

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Gabriel Matzneff fidèle à lui-même

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brenner gabriel matzneff

brenner gabriel matzneff

Semper idem : Dieu merci, Gabriel Matzneff persévère dans son être profond, fidèle à ses passions schismatiques, inchangé depuis, mettons Cette Camisole de flammes, pour une simple et bonne raison : il écrit « avec le sang de son cœur », comme disaient en substance ses confrères Nietzsche et Tolstoï. D’où une insolence, une liberté de ton, une alacrité qui charment le lecteur, d’autant plus que le styliste reste attentif à la moindre de ses lignes, comme peuvent en témoigner ceux qui échangent avec lui émiles ou messaggini.

Deux livres ont ainsi paru au cours du lugubre mois de janvier 2015, pour fêter cinquante ans d’activité littéraire : un copieux Journal 2009-2013 et un roman, le neuvième.

Mais la musique soudain s’est tue – encore un bon titre – est son journal intime, qui prend la suite des derniers Carnets noirs (1953-2008) tout en s’en distinguant pour des raisons qui ne sont pas uniquement d’ordre chronologique : si Gabriel Matzneff en avait, semble-t-il, soupé de dactylographier à la chaîne ses carnets moleskine, il ne voulait pas se faire le scribe de son déclin. Ce qu’il appelait naguère les avertissements de la clepsydre et surtout l’irruption de la maladie font que le texte de ce Journal crépusculaire diffère de celui des Carnets noirs.  N’avait-il pas pensé un moment l’intituler De Senectute ? Le ton en est plus grave, les notations parfois plus elliptiques, car les problèmes de santé, ce que les Bruxellois nomment poétiquement la peïeraa – l’amère vieillesse et ses terreurs de l’avenir –, minent le moral du stoïcien… qui demeure toutefois épicurien au sens large : excellente fourchette, le gosier en pente, Matzneff voyage en train de Naples à Venise, se pose chez Lipp ou aux Ronchons pour faire balthazar avec les amis. Semper idem, vous disais-je. Si le galop d’enfer a pris fin, les amies de cœur ne sont pas absentes. La preuve : on s’y perd encore dans les prénoms et les astérisques. Toujours mad by love, notre Matzneff !

Si l’on s’amuse à comparer ce journal du crépuscule aux premiers carnets de jeunesse, ce qui frappe, c’est la place grandissante du cinéma (le cinéma italien par exemple fait l’objet de gloses aussi amusantes qu’érudites), c’est la passion stendhalienne pour l’Italie et pour sa langue, omniprésente. L’anglais de Lord Byron, le russe de Chestov s’éloignent, remplacés par la langue savoureuse de Toto, par celle, solaire, de Jep Gambardella, le héros de ce chef-d’œuvre de Paolo Sorrentino, La Grande Bellezza, que, à juste titre, Matzneff place très haut.

Au fil des pages, entre amours et amitiés, l’obsédant passé lui revient en mémoire : un ami disparu, une belle enfuie, Deligny et l’Algérie, et Pétrone et Cambuzac. Le Littré et la balance, ce goût de la solitude et de la bagarre et toujours la même lucidité politique, de la Palestine à la Syrie. Semper idem, Gabriel Matzneff.

Sur le plan stylistique, une touche de préciosité est venue pimenter ses livres : quelques archaïsmes de derrière les fagots (« désheuré », en droite ligne du Grand Siècle), des italianismes. Comment résister en effet à messaggini en lieu et place de SMS ? Rien de trop dans une langue qui reste sobre et d’une rare précision, ponctuée à la perfection. Classique.

Qu’il évoque les nouvelles cloches de Notre-Dame et donc le son entendu par Casanova ou qu’il se scandalise de l’interdiction d’allumer un cierge devant la Vierge de Saint-Germain-des-Prés, Matzneff continue d’émouvoir tout en nous prodiguant une leçon aux antipodes d’une quelconque soumission : « l’élan, la curiosité, l’enthousiasme, la générosité, l’amour gourmand de la vie » , qualités auxquelles il faut ajouter, intacte chez lui, la capacité d’admiration. L’homme a beau ronchonner et se plaindre, il demeure capable de s’enthousiasmer comme à vingt ans. Une sentence me paraît résumer sa vie d’écrivain : « une médaille française frappée avec de l’or étranger ». Tout n’est-il pas dit ?

Avec La Lettre au capitaine Brunner, Matzneff conclut un cycle romanesque qui avait débuté avec L’Archimandrite. On sait que, comme son maître et ami Hergé, Matzneff se plaît à faire apparaître les mêmes personnages de livre en livre. Nous retrouvons dans ce neuvième et ultime ( ?) roman Cyrille Razvratcheff, le suicidé de L’Archimandrite. Justement, ce suicide, que tous pensaient causé par une déconvenue amoureuse (en plus d’une incapacité à s’insérer dans le monde adulte), ce suicide acquiert une autre ampleur grâce aux révélations d’un lourd secret de famille, cette lettre que le père de Cyrille, et donc l’oncle de Nil Kolytcheff, aurait envoyée au commandant du camp de Drancy, le SS-Hauptsturmführer Brunner… pour dénoncer son épouse comme juive. Déportée, celle-ci mourut dans les camps. Son époux, l’oncle Nicolas, lui, fut arrêté à la Libération et se pendit dans sa cellule. Avec ses embrouilles, ses déjeuners au Cercle européen et ses factures impayées, le comte Razvratcheff se révèle un personnage haut en couleurs, mêlé à d’obscurs bureaux d’achats qui, sous l’Occupation, traitaient avec les Allemands – un peu comme dans les romans de Modiano. Transmis par un curieux évêque orthodoxe, un dossier constitué à la Libération, composé de pièces tour à tour sordides et drolatiques, a empoisonné les dernières heures de Cyrille. Transmis après un demi-siècle de dormition à son cousin Nil, il continue de faire des dégâts… jusqu’à sa destruction finale. Roman sombre malgré les apparences, La lettre au capitaine Brunner peut se lire comme un exorcisme, comme un très subversif refus de l’hyper-mémoire, devenue le dogme en ces temps d’amnésie programmée. Roman tragique, mais avec légèreté, La Lettre au capitaine Brunner (le titre à lui seul a un je ne sais quoi de menaçant) permet à l’auteur de prendre de la hauteur par rapport à une histoire, et a fortiori une actualité qui le dégoûtent. Escapisme ? Why not ? N’est-il pas préférable, parfois, de détourner le regard d’une laideur qui risque de nous contaminer ?

Nombre de thèmes matznéviens font de ce roman une synthèse de l’œuvre : la fidélité à une orthodoxie sans rien de cérébral ni de crispé et la tentation païenne, les fautes (ici, d’autrui) et leur pardon (ou leur oubli – le roman est d’une fascinante ambiguïté), la diététique et la gourmandise, le refus de marcher au pas et le goût de l’amitié, le Mare nostrum… et l’Italie, l’Italie ! À lire Matzneff, une question s’impose : et s’il était notre Stendhal ?

Gabriel Matzneff, Mais la musique soudain s’est tue. Journal 2009-2013, Gallimard.

Gabriel Matzneff, La Lettre au capitaine Brunner, La Table ronde.

*Photo : ANDERSEN ULF/SIPA. 00701933_000011. 

Fargue, éclaireur du vieux Paris

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leon fargue paris

leon fargue paris

« Penser n’est rien, c’est se souvenir qui importe » résume la démarche du Piéton de Paris. Les éditions Seghers font reparaître en ce début d’année « Lanterne magique », un recueil de chroniques littéraires du Paris occupé (1942-1943), publié à l’origine en 1944 par Robert Laffont à Marseille. Son auteur, Léon-Paul Fargue (1876-1947) tient une place à part dans l’histoire de la littérature française celle d’un enlumineur du quotidien. Cet irrégulier clairvoyant ne marine jamais dans le ressentiment. Philosophe des arrière-cours, il ne ressemble pas à ses contemporains d’avant-guerre dont la prose trafiquée empeste souvent la comédie. Sa poésie du macadam touche par une sincérité éclatante. Son écriture chargée de mille pépites brille dans une ville vert-de-gris. Fargue, inlassable arpenteur du vieux Paris, échotier d’un monde disparu, peintre de l’éphémère, instille une mélancolie jouissive, se prosterne devant les plaisirs les plus simples et rend à la poésie, son souffle vital.

Les textes réunis dans cet ouvrage n’évoquent pas directement les affres de l’Occupation. Fargue préfère l’allégorie à la sombre réalité. Ses billets d’humeur ont le parfum tenace des vraies émotions. Indélébiles. Ils sont une déclaration de guerre aux falsificateurs qui pullulent dans les Arts. On le lit à la tombée de la nuit, avec le sentiment d’avoir trouvé un ami. Kléber Haedens évoquait « un style Fargue, un langage de Fargue, un Paris composé par Fargue et passé par le filtre du cœur ». Il y a dans les réflexions de ce vieil homme, des envolées lyriques que l’Education Nationale devrait faire siennes. Je doute qu’on fasse lire Fargue aux écoliers de France. Cette belle langue venue du fond des âges au service d’un humanisme étincelant, loin de la moraline à plein tube cathodique, ne serait pas du luxe de nos jours. Voici ce qu’il écrivait sur la place de l’artisan dans la société (son père était verrier) : «  Son travail est celui de la modestie dans la grandeur. Il est un des tuteurs du redressement de la vie française » ; sur les enchantements de la langue après avoir vu une pièce de théâtre au Français : « Je me sentais profondément Français, Parisien, cocardier presque. […] J’entendais avec ravissement ma meilleure langue natale. Je buvais à longs traits l’élixir du génie de mon pays rieur et grave » ; sur les tribuns : « Le bavard ne parle pas, il fait du bruit » ou encore cette ode aux instruments de musique : « Ce que j’admire et que j’aime le mieux, c’est la pièce de bois finement sculptée et modelée, la plaque en forme de violon dont le luthier, dans le plein de son travail, se protégeait la poitrine et se réconfortait le cœur. Cela s’appelait une conscience ! Tout un programme. Mieux : un état de l’âme… ». Cette Lanterne magique met également en lumière des artistes oubliés, les personnalités qui ont illuminé ce siècle naissant : la grande Réjane, Marcel Prévost, Ernest Rouart ou Henri de Régnier.

Avoir eu vingt ans en 1900 et fouler l’Exposition Universelle à Paris, reine du monde, bouleversa le regard et la sensibilité des jeunes hommes de cette époque-là. Dans ce recueil, Fargue ne cache pas non plus son admiration, doux euphémisme, sa reconnaissance éternelle pour Victor Hugo, « l’honneur de la profession ». « Il fixait à la fois la chose, l’heure, la couleur, le climat, la température, le souvenir et l’odeur. Tel est le secret de ce Pactole » écrit-il dans une longue tirade pleine d’émerveillement devant ce génie des lettres. Pour toutes ces raisons, cette cascade de mots qu’on boit au goulot, ces références au monde d’avant, cette poésie de l’instant, la prose de Fargue est immortelle.

Lanterne magique – Chroniques littéraires de Paris occupé de Léon-Paul Fargue – Editions Seghers

Non-public chéri

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pierre boulez philharmonique

pierre boulez philharmonique

Joyeux anniversaire ! Pour ses 90 ans, Maître Boulez a reçu le gros Lego qui manquait à sa collection, cette Philharmonie de Paris qu’il me tardait d’inaugurer avec les copines le mercredi 14 janvier.
Remarquez bien qu’il n’ira pas. En tout cas pas pour diriger un orchestre. Le bateau a tellement tardé que Notre Maître a eu le temps de perdre sa légendaire santé et l’usage de ses yeux. Bien triste, tout ça. Quand il l’a commandée au Père Noël, il y a vingt ans, la Philharmonie était Ze salle de concert qui manquait à la planète. Maintenant que l’heure approche, plus personne n’en veut. Les ministres écoutent Rihanna et se cognent de la musique classique comme de leur premier cartable, la Mairie propose de jeter Mozart dans le canal pour coller à sa place la « musique actuelle » que lui vend YouTube.

Enfin la bâtisse va si mal qu’on lui cherche une mission, un destin qui la ferait incontestable. On ne cherche plus d’ailleurs. On trouve. Un beau, un grand destin qui mettra tout le monde d’accord, capitale et pays, droite et gauche. Un destin nommé public. Ou plutôt ce que les sociologues de l’art appellent « non-public ».
Le non-public, à ce que j’ai compris, c’est le public qui devrait être là et qui n’y est pas. On fait des expositions pour lui, et au lieu d’aller les voir il surfe sur la Toile. On tourne des films, et il regarde « Plus belle la vie ». On construit des Opéras populaires, et il va voir Johnny au Stade de France.
Jadis, le non-public se laissait choyer comme une victime. C’était le quidam trop jeune, trop féminin ou trop brun que le mâle blanc laissait à la porte. C’était l’amateur en chaise roulante qui ne pouvait pas monter les marches. C’était l’exclu à inclure.
Mais un jour on a compté. Alors on s’est aperçu que le non-public, c’était une masse de gens. Presque tout le monde, en fait. Un Français sur cinq est allé plus de trois fois au théâtre cette année ; donc quatre sur cinq, écrasante majorité, ne fréquentent pas leurs propres théâtres. Un sur quatre hante les salles de musique classique ; restent trois quarts de non-public à convaincre.
C’est l’argument de la Philharmonie. Un énorme bataillon de mélomanes qui s’ignorent habite des zones où on ne leur propose rien. Proposons, ils viendront. Une telle ruée me sature par avance les épinards de beurre, mais il faut que je vous avoue, cette simplicité m’interroge. C’est bien vrai, ça, que l’ouverture rataplan, pas trop chère et pas trop loin, vous remplit un auditorium de 2 400 places ? C’est bien vrai que la jeunesse de Pantin et du 9.3, reluquant le vaisseau spécial de Jean Nouvel, a inscrit Mozart sur sa playlist ?
Si oui, vivat, bravo, encore. Mais pour le moment tout ce que je vois, c’est la bobine des abonnés. Du public qui vient, qui aime ça, qui revient. À moi, dans les étages, il me le dit qu’il en a marre de se faire traiter d’élite. De se faire marcher dessus par son altesse le non-public. Pendant que les promoteurs de la Philharmonie vaticinent : sus aux rombières de Pleyel, laissez venir à nous les petits absents, qu’est-ce qu’on leur propose, aux présents ? Qu’est-ce qu’on leur promet ? À force de cirer les pompes au non-public, si nombreux en effet, au lieu de l’élargir, ne va-t-on pas nous le fâcher, mon public chéri ? Nous l’aliéner, le perdre ?
Le pourboire du public faisant grise mine mais celui du non-public n’ayant pas de mine du tout, la chose m’inquiète, figurez-vous.

Houellebecq tel qu’en lui-même

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houellebecq maris soumission

houellebecq maris soumission

Décidément, rien ne se passe comme prévu dans la France de François Hollande. Avant le 7 janvier, la polémique qui aurait dû occuper la scène médiatique, littéraire et politique, c’était la parution de Soumission, le dernier roman de Michel Houellebecq. Les privilégiés l’avaient déjà lu sur épreuves ou dans les services de presse gracieusement envoyés « à ceux qui comptent », de manière qu’avant même la sortie du livre une préparation d’artillerie journalistique pilonne le champ de bataille, comme il convient dans les manuels de tactique militaire, selon un schéma auquel on avait commencé à s’habituer depuis septembre, d’abord avec Trierweiler et ensuite avec Zemmour. Mais pourquoi un roman, car Soumission est un roman, devait-il provoquer un tel scandale ? On comprend que les confessions d’une ex-première dame ou assimilée d’un président en exercice crée un grand émoi, de même que l’essai désespéré et polémique d’un néo-réac aussi brillant que provocateur. Mais un roman, tout de même… Bien sûr, il y avait le sujet présenté comme croustillant dans une France qui n’imaginait pas que son rapport complexe avec l’islam allait prendre un tour si tragique, quelques jours plus tard.

À moins que vous n’ayez passé vos vacances vraiment très loin et très longtemps, il était dur de ne pas savoir ce que Houellebecq imaginait dans Soumission : une France où un parti islamique modéré gagnait la présidentielle de 2022 contre le Front national.[access capability= »lire_inedits »] Bien sûr, Soumission arrivant juste après Le Suicide français, il était tentant de voir là une tendance de fond, expression d’une inquiétude de nombre de grands esprits de ce temps sur cette question obsédante, sensible, explosive de l’islam, récupérée par les politiques de tout bord pour en tirer des conclusions exactement inverses.

On y serait sans doute encore, dans cette polémique, puisque, grande première dans l’histoire de la République, les deux têtes de l’exécutif se faisaient critiques littéraires et, d’ailleurs, comme nombre de critiques littéraires, donnaient leur avis sur un roman sans nécessairement l’avoir lu. Version présidentielle, la plus honnête, le 5 janvier : « Je le lirai parce qu’il fait débat. Mais mon rôle est de dire : ne nous laissons pas emporter par ce climat, dévorer par la peur, l’angoisse» Version primo-ministérielle, la plus sectaire : « La France, ce n’est pas Michel Houellebecq, ce n’est pas l’intolérance, la haine, la peur. » Là, c’était le 8 janvier, c’est-à-dire après l’attentat contre Charlie. Et la référence à Houellebecq venait comme un élément supplémentaire, une preuve à charge dans la création d’une atmosphère de haine généralisée. Il faut s’arrêter un instant sur les propos de Valls. On savait depuis Fleur Pellerin que les membres de ce gouvernement entretenaient des rapports plutôt distants avec la chose littéraire, on sait maintenant qu’ils n’ont aucune idée de ce qu’est un roman. Un roman n’a jamais tué personne, un roman n’est pas responsable de la violence qu’il décrit, un roman est un sismographe, il enregistre les tremblements de terre, les glissements de plaques tectoniques, il ne les provoque pas.

Cette confusion, vous me direz, ne date pas d’hier. L’écrivain, le grand écrivain surtout, apporte de mauvaises nouvelles, et le public garde le réflexe de l’Antiquité qui consistait à tuer, au moins symboliquement, le messager. Les exemples abondent, depuis toujours : Goethe, avec Les Souffrances du jeune Werther, est accusé de provoquer une épidémie de suicides, Flaubert, avec Madame Bovary, est condamné pour l’immoralité qu’il s’est contenté de peindre. Même Céline écrit, et c’était ce que pensaient aussi Muray et Sollers à son propos, que ce qu’on lui reproche au fond, ce ne sont pas les pamphlets antisémites, c’est le Voyage, comme il le dit dans la préface à la première réédition en 1949 : « C’est pour le Voyage qu’on me cherche ! Sous la hache, je l’hurle ! c’est le compte entre moi et “Eux” ! au tout profond… pas racontable… » « Eux » n’étant pas du tout les juifs mais une bonne partie de l’humanité, celle qui ne supporte pas qu’on lui parle du monde dans lequel elle vit et surtout qu’on le fasse avec un style radicalement nouveau qui force à voir le réel sous un angle différent.

Voyage au bout de la nuit a raconté des choses déjà dites par d’autres, mais il les a racontées comme cela n’a jamais été dit avant : l’horreur des tranchées, le colonialisme, les usines taylorisées, la misère des banlieues françaises, le règne généralisé de la mort et le désespoir radical que cela devrait engendrer chez toute personne qui ne se mentirait pas. Et Bardamu, le héros de Céline, lui, ne se ment jamais.

Il en va de même du héros houellebecquien, dans Soumission comme dans les autres romans de l’auteur, d’ailleurs. Le narrateur ne se ment jamais non plus. Il ne se ment jamais sur la sexualité, soumise désormais aux lois universelles du marché, sur la médiocrité confortable de l’homme occidental, sur sa fatigue d’être soi dans une civilisation qui reflète parfaitement et collectivement cette fatigue qui est l’autre nom de la dépression.

Le hasard tragique des événements a fait que Houellebecq, effondré par l’attentat contre Charlie dans lequel a péri l’économiste Bernard Maris, qui était son ami, a suspendu toute promotion, et que Bernard Maris, dans un petit livre de septembre 2014, Houellebecq économiste, avait pris au sérieux, par exemple, l’utopie malthusienne, néorurale et high-tech de La Carte et le Territoire. Maris soulignait que le désespoir atone des personnages houellebecquiens, leur recherche inquiète d’une forme d’ataraxie viennent de l’environnement économique dans lequel ils sont obligés d’évoluer : « Aucun écrivain n’est arrivé à saisir le malaise économique qui gangrène notre époque comme lui. »  

La fuite dans le tourisme sexuel de Plateforme ou dans la posthumanité des Particules élémentaires et de La Possibilité d’une île est du même ordre que celle qui va pousser le narrateur de Soumission à s’accommoder d’une France gouvernée par un président islamiste modéré. Jusqu’aux élections de 2022, ce personnage, François, a connu une existence douillette et morne, indifférent à toutes les passions, à tous les engagements. Après la victoire de la Fraternité musulmane, cet universitaire spécialiste de Huysmans accepte assez vite sa mise à la retraite anticipée par les nouvelles autorités. Huysmans, son seul centre d’intérêt, était cet auteur fin de siècle qui passa du naturalisme un peu sordide de En ménage au dandysme symboliste avec À Rebours avant de se convertir dans En route. Pour François, la cohérence de cet itinéraire réside dans la recherche du confort, même minimal. En ce sens, le choix de Huysmans par Houellebecq n’est pas gratuit, c’est le miroir du narrateur, qui pense que la conversion de Huysmans est surtout due au désir de vieillir tranquille entouré de gentils religieux puisque, de toute façon, le corps ne peut plus assumer le sexe et les plaisirs. Dans l’œuvre de Houellebecq, l’islam polygame, les cuisses d’une prostituée thaïe ou la création d’un clone immortel, c’est la même chose. Un moyen de partir en douceur, de s’oublier…

Un véritable écrivain est irréductible à toute récupération idéologique, ce qu’a expliqué Houellebecq à Antoine de Caunes à propos de Marine Le Pen. Et les perspectives qu’il ouvre dans Soumission sont infiniment plus inquiétantes que l’éventualité d’un Grand Remplacement façon Camp des saints de Raspail. Ce que dit Houellebecq, et son ironie sous-jacente propre à son style « plateforme » empêche de savoir s’il trouve cela bien ou mal – et après tout quelle importance chez un romancier ? –, c’est que l’islam est une solution comme une autre pour en finir en douceur, une euthanasie politico-religieuse tout à fait acceptable, humaine presque, pour une civilisation qui avait ses bons côtés mais qui ne pouvait plus durer, tout simplement parce qu’elle n’en voyait pas l’utilité.[/access]

Soumission, de Michel Houellebecq (Flammarion).

Houellebecq économiste, de Bernard Maris (Flammarion).

*Photo : Martin Meissner/AP/SIPA. AP21680542_000002. 

Fées d’hiver

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christian laborde niagara

christian laborde niagara

Notre plaisir du moment, qui annonce déjà les beaux jours, l’été : Madame Richardson et autres nouvelles, de Christian Laborde. Ce n’est pas une surprise. On n’avait pas oublié les héroïnes de Diane et autres stories en short, son précédent recueil. Elles n’en faisaient qu’à leur fête mélancolique, suspendant le temps d’une caresse ou d’une foulée légère. Laborde, aujourd’hui, nous présente les petites sœurs de Diane.

Elles s’appellent Kate, Agathe, Maria ou Albane. Que font-elles dans la vie ? Rien. Ce sont des passantes graciles. Elles flânent entre les lignes des 12 nouvelles de Madame Richardson.  Elles sont nées, non de la cuisse de Jupiter, mais d’une plume sensuelle qui, comme personne, sait esquisser une nuque, des seins menus ou une cambrure. Elles se retrouvent au Bizarro Bar, roulent en Triumph Spitfire 1500 cabriolet, lisent des « Cartes postales » de Henry Jean-Marie Levet. Elles rient, pleurent, s’offrent. Avant, pendant, après l’amour, elles chantent : « A chaque nouvelle une héroïne, à chaque héroïne un refrain. » Les mots et les mélodies sont leur seconde peau. « Paradis perdus » de Christophe ou « Désir désir », signé Souchon/Voulzy, les parent. Ne pas oublier « Love me please love me » ou « La Superbe », de Benjamin Biolay. Parfois, ces fées d’hiver nous rappellent des silhouettes inoubliables d’un monde en fuite. On pense à Sarah, qui aimante les sens dans une nouvelle titrée « Les escarpins » : « Elle se regarda une dernière fois dans la glace, et la glace lui confirma que ses amies et son mari avaient raison : elle avait quelque chose de Muriel Moreno, la chanteuse de Niagara. » Muriel Moreno : sa moue à la BB, ses « Tchiki Boum », son envie de « l’amour à la plage ». Les années 80 avaient de jolis atours. Sarah, elle, est tête en l’air. Sous sa jupe courte, elle a oublié d’ôter sa culotte. Alors qu’elle s’apprête à rapter ses stilettos préférés, un tel oubli doit être réparé. Ce qu’elle ne manque pas de faire. Notre reconnaissance lui est éternelle.

Ciselant ses héroïnes au plus près de nos émotions, sans négliger les drames intimes et la mort qui cogne comme le soleil d’un été meurtrier, Christian Laborde est en grande forme. Parce qu’il se joue des genres, la nouvelle lui va bien. Il est un des meilleurs nouvellistes de « notre cher et vieux pays », avec nos amis Jérôme Leroy – auquel Madame Richardson est dédié -, Patrick Besson ou Philippe Lacoche. Sur quelques pages ou dans une histoire au plus long souffle – « Trois saisons », ce bijou d’érotisme, de poésie et de spleen – sa langue est en liberté, comme elle l’était dans L’Os de Dionysos, roman culte. Le lecteur y croisera Jean Seberg et le fantôme de Pierre de Régnier, Bahamontes et Tarantino. Tout ce qui nous enchante.

On lit les nouvelles de Laborde ; on les relit. Que nous apprennent-elles ? La beauté sauvera ce qui reste à sauver de l’immonde. C’est pleine cible, plein cœur. Littérature pas morte, Madame Richardson suit …

 

Christian Laborde, Madame Richardson et autres nouvelles, suivi de Quai des bribes, Robert Laffont.

Fécondité, poil au nez

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flaubert ecrivain bovary

flaubert ecrivain bovary

On se rappelle l’adage : nulla die sine linea. Ecrire chaque jour. Ouais… Combien de « lignes » ?

George Sand écrivait chaque matin, six heures durant. Quarante pages par jour. D’une écriture fluide, quasiment sans ratures. Flaubert, qui est resté son grand copain, lui écrit un jour qu’il ne comprend pas comment elle fait. Lui, quand il a écrit deux lignes dans la journée, il est content — à ceci près qu’en général il les rature le lendemain. Les brouillons de Flaubert sont des œuvres d’art — dans le genre expressionnisme abstrait. Il est le Jackson Pollock de la plume.

Pourtant, le même Flaubert écrit à toute allure des lettres extraordinaires, chaque jour. Des pages et des pages. Sans ratures.

À peu près comme nous envoyons des SMS ou des mails. Parce que ces lettres ont pour lui le même statut — c’est de la parole figée, mais pas vraiment de l’écriture. D’ailleurs, là gît la différence entre manuscrit et tapuscrit, texte jeté sur la page ou texte imprimé. Le premier porte littéralement toutes les traces du corps du rédacteur (Flaubert s’en moquera dans un épisode fameux de Madame Bovary, quand Rodolphe rajoute quelques gouttes de l’eau des fleurs pour faire croire qu’il a pleuré en écrivant à Emma sa lettre d’adieu : il additionne du corps sur le corps, il n’hésite pas à surenchérir, il y aurait toute une histoire de la représentation des fluides corporels en littérature — ou ailleurs. Gustave m’a tuer.

Ce que j’écris ici (ou ailleurs — sur LePoint.fr par exemple), n’est pas vraiment « écrit » au sens qu’aurait pu donner au terme l’ermite de Croisset. Bien sûr, je rédige sur un clavier — mais si je le pouvais, je transcrirais tout cela à la main, pour bien marquer qu’il s’agit d’une forme spécifique, qui tient de la voix bien plus que de l’art. D’ailleurs, j’ai toujours été bien meilleur à l’oral qu’à l’écrit. Une dissertation n’est qu’un état intermédiaire entre l’écrit et l’oral, une sorte de conversation à distance, où tout se joue (dans toutes les matières, quand on y réfléchit un peu) sur les traces soigneusement mises en place de connivence culturelle : vous et moi, dit l’élève au correcteur, appartenons au même monde, je traite l’algèbre ou la littérature avec les mêmes clés que vous. On se réfère, on connote, on évoque. En aucun cas on ne doit glisser vers le génie personnel. D’ailleurs, le mot interdit par excellence, c’est Je — et c’est très bien ainsi. Imaginez que les copies débordent des manifestations sentimentalo-poétiques que les adolescents et les critiques littéraires du Monde prennent pour de l’originalité…

D’où mes hésitations (que certains, je l’ai bien vu, prennent pour des coquetteries) à livrer ici des fragments de ce qui pourrait être écrit plus qu’oral. Je ne suis bon (enfin, bon…) qu’à écrire des « petits pâtés », comme disait Voltaire (sauf que les siens, c’était Candide ou Zadig).

Enfin, revenons-en aux grands anciens : « Ne forçons point notre talent, nous ne ferions rien avec grâce ». Le problème, c’est qu’il en est de La Fontaine comme de Laclos ou de Flaubert : ils mettent la barre tellement haut qu’on ne se sent capable que de passer dessous.

*Photo : wikicommons.

Le droit au blasphème ne se négocie pas

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samy naceri charlie hebdo

samy naceri charlie hebdo

Monsieur,

Je vous ai entendu récemment sur un plateau de télévision face à Audrey Pulvar et je viens de lire l’entretien que vous avez accordé au magazine France Dimanche. Dans vos deux interventions, il était question des attentats qui ont endeuillé la France en ce début d’année.


Clash entre Samy Naceri et Audrey Pulvar dans l… par 20Minutes

C’est en tant que spectateur affligé du pourrissement médiatique que je me permets de m’adresser à vous sur un ton peu amène. Votre nom nous est à tous connu, ou peu s’en faut. Je ne suis pas certain que le quidam saurait énoncer de but en blanc les quatre ou cinq meilleures prestations que comporte votre filmographie. En tout cas, tout le monde a entendu parler de vos démêlés avec la justice car vous n’en êtes pas avare.
Et sauf votre respect, à chaque nouvel épisode, je me suis entendu dire : « Tiens, ils l’avaient relâché ? » C’est la raison pour laquelle, lorsque j’ai vu votre visage dans les médias ces derniers jours, j’ai été très surpris. Nos médias s’avèrent très doués lorsqu’il s’agit de rayer des mémoires des pans entiers de notre production culturelle, soit par l’omission volontaire, soit par la réprobation maniérée, fatalement déplacée de la part des hérauts de la libre expression. Force est de constater que vous n’êtes pas, et n’avez jamais été, victime de leur censure, bien au contraire. Tant mieux pour vous. Il faut dire qu’avec vos récents premiers pas au théâtre dans un rôle tenu avant vous par Al Pacino et ayant pour thèmes le racisme, l’exclusion et la tolérance en berne, vous mettiez toutes les chances de votre côté. Cependant, voyez-vous, certains, par leurs écrits ou prises de position, auront été moins veinards, soyez-en sûr.

Des gens comme Renaud Camus, Richard Millet,  ou Alain de Benoist ne se sont pas vus offrir de seconde chance, ni de troisième… ni de quinzième (hormis chez Frédéric Taddeï qui a dû rendre des comptes). En revanche, ils se sont vu infliger les estampilles repoussantes dont raffole notre époque, de « réac » à « facho » pour aboutir au désormais fameux « cerveau malade ». Certains d’entre eux n’ont même jamais été inquiétés par la justice de ce pays, d’autres sont devenus de véritables gourous du web à force d’en faire des criminels en puissance. Et vous qui l’avez été à maintes reprises dans les faits, vous voilà de nouveau à l’honneur. Comment ce fait-ce ? Quel est votre secret pour être sans cesse repêché ? Pourquoi bénéficiez-vous, vous qui êtes passés à l’acte avec une éblouissante constance, d’une clémence que l’on refuse à ceux que l’on soupçonne simplement de vouloir mal agir ou d’inviter à le faire ? Est-il à ce point toléré, aujourd’hui en France, de refaire surface dans les médias après avoir proféré menaces de mort, outrages à agent, injures diverses (certaines a priori « racistes »), s’être livré à de l’exhibitionnisme, à du harcèlement téléphonique, à des voies de fait, à la conduite sans permis, à des violences conjugales sous l’emprise de l’alcool, à des dégradations de biens privés, à des agressions à l’arme blanche (couteau ou cendrier volant…) ? N’y avait-il aucun jeune acteur à attendre sa chance pour le même rôle ? Était-il nécessaire que les médias vous fassent encore une telle publicité ? Certes, les gens que j’ai cités n’ambitionnent pas de se racheter une conduite par quelque rôle dans l’air du temps, à dessein de nous montrer que la société multiculturelle est une chance plus qu’un défi. Certes, certains de leurs propos heurtent fatalement, et ont même parfois vocation à le faire. Pour autant, on inflige à ceux-là – et je pense notamment à Richard Millet et Renaud Camus, lâchés par leurs éditeurs ou dénigrés par des auteurs ne souhaitant plus figurer dans le même catalogue – une mort sociale parce que leur pensée (vous savez, ce fruit de l’intelligence que l’on dénie aux esprits sulfureux) dérange les gens aux manettes. Ces derniers leur préfèrent nettement des bouffons du showbiz, inoffensifs politiquement, au garde à vous avec leur discours bêlant. Ces gens-là n’ont pas compris que les Français en ont marre qu’on leur dise que penser et qui écouter, qu’ils veulent juger sur pièces. Pour ce qui est de votre médiatisation, permettez-moi donc de vous dire qu’au regard de tout ceci, je la trouve déplacée, odieuse même. Sans parler de la mansuétude à laquelle vous avez droit systématiquement, comme si vous deviez être un symbole de la « diversité ». Ne voyez là aucune opinion préconçue de ma part, j’exerce tout bonnement mes droits de consommateur (quelle que puisse être, par ailleurs, la qualité de votre jeu au théâtre) et j’en veux au moins autant aux médias qui vous donnent la parole et contribuent à perpétuer votre nom dans les esprits qu’à vous-même. J’aimerais, pour conclure, dire quelques mots du beau discours dont vous nous avez gratifiés, cher Monsieur, aussi bien sur le plateau de cette émission dont je n’ai pas retenu le nom que dans les pages de France Dimanche. C’est vraiment la cerise sur le gâteau. Interrogé sur vos impressions après les attentats du mois de janvier, et après avoir déploré que le sang ait pu couler, voici ce que vous avez dit (sauf erreur) : « La liberté d’expression s’arrête là où elle dérange l’autre ».

Si l’on appliquait cela, sachez déjà que vous disparaitriez de la place publique. Puis vous avez enfoncé le clou : « Ces dessins ne doivent pas exister. C’est blasphématoire ! Je vous le répète, on ne touche pas aux religions ». En filigrane, et à la télévision notamment, c’est l’interdiction juridique du blasphème que vous prôniez. Il est heureux que l’on puisse dire cela en France. Il est légitime de s’interroger sur la bêtise de telles caricatures et, de fait, sachez qu’un certain nombre de Français – dont je suis – ne voient aucune intelligence dans ces dessins. Mais il doit être permis d’en rire aux éclats ; si bêtise il y a, celle-ci est un trait de l’espèce, donc un droit auquel ne peut s’opposer que le droit, tout aussi légitime, de la dénoncer. C’est en tout cas le point de vue atavique de la France qui est, je vous le rappelle, votre pays.

Et pour en revenir aux sulfureux dont je parlais plus haut, dont les sorties sont là aussi rarement dénuées de provocation, j’irai jusqu’à penser qu’il y a à la fois danger et inconséquence à ne pas les soumettre au même régime. On peut difficilement comprendre qu’un repris de justice multirécidiviste auteur de violences physiques vienne faire la promo de son nouveau produit et qu’un pamphlétaire ou un polémiste soumis aux mêmes lois que tout le monde soit à jamais condamné à expier ses péchés. D’autant plus que les médias qui jouent les bégueules sont voués à une mort prochaine face au refuge pour l’hétérodoxie qu’est devenu l’Internet.

La véritable histoire de Charlie Hebdo

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Charlie Hebdo est un journal anti-musulman fondé à La Mecque en 670. Alors que l’islam se propage au même moment de manière pacifique, Charlie Hebdo affiche déjà une tonalité clairement belliqueuse : s’attaquer à la foi des musulmans eux-mêmes, lesquels n’ont d’autre issue que de riposter. Cette manière d’acculer les musulmans à la violence, bien connue des historiens sous l’appellation de Grande Acculade, correspond aux VII et VIIIème siècles de notre ère (encore que ce point soit contesté par certains historiens occidentaux, historiens dont la probité est évidemment suspecte). L’agressivité des satiristes génère une grande confusion, en conséquence de quoi les musulmans sont poussés les uns contre les autres. Pour dire les choses simplement, non seulement Charlie Hebdo est responsable des premières conquêtes de la péninsule arabique, mais il est responsable de l’éclatement de l’islam en une myriade de factions contraires.

Les historiens s’accordent pour désigner cette période violente de Seconde Acculade, laquelle aurait sans doute trouvé une solution heureuse si seulement les partisans du Prophète avaient eu la possibilité de régler leurs histoires en famille. Mais, avec la formation et l’essor économique de l’Occident, l’agression s’étend aux rapports économiques eux-mêmes. En effet, et comme l’a bien vu un philosophe marxiste comme Slavoj Zizek, l’islamisme serait incompréhensible sans le capitalisme. L’esclavage, pratique inconnue auparavant, pousse les jeunes dans la misère ; la liberté des moeurs, basée sur une compréhension insuffisante de la nécessaire soumission des femmes, désoriente les esprits. C’est cette période qu’accentue malheureusement un certain nombre de caricatures au goût fort contestable, que les historiens compétents qualifient de Troisième Acculade.