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La France, une chance pour l’islam?

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Les 7 et 9 janvier, des terroristes islamistes tuaient des journalistes, des policiers et des juifs. Moins de deux semaines plus tard, de quoi débat la France ? Du mal qu’elle a fait à ses enfants d’immigrés. De ses promesses non tenues. De ses idées rances. Et bien sûr, de son « islamophobie ». Pourtant, on ne sache pas que l’islamophobie ait tué à Paris. Encore qu’à bien y réfléchir, peut-être que si. Si d’aimables jeunes gens sont devenus des meurtriers, il faut bien que nous les ayons maltraités. Relégués. Humiliés. Ghettoïsés. Offensés. Comment allons-nous réparer, telle est la seule question qui vaille.

Si des islamistes tuent, c’est à cause des islamophobes. Dès le soir du 7 janvier, la crème de nos comiques médiatiques s’emploie à répandre cette fable en forme de bande de Moebius. Dans cette joyeuse troupe jamais à court d’inventions, j’avoue un petit faible pour Sylvain Bourmeau et Laurent Joffrin – sans doute ai-je raté un paquet d’âneries. Cependant, c’est à Edwy Plenel que je dois quelques fous rires, salutaires dans ce climat plombé. La France découvre qu’un certain nombre de ses enfants rêvent, plus tard, de faire Kouachi, et le patron de Mediapart larmoie en boucle que rien ne serait arrivé si on n’avait pas laissé Finkielkraut dire qu’il y a un problème avec l’islam. À la veille du 11 janvier, rompant un affreux suspense, il annonce qu’il se rendra bien au défilé citoyen, d’abord en hommage aux victimes, ensuite pour lutter contre le Front national. Delenda est Carthago. Quand ce n’est Finkie, c’est Marine. J’aurais bien aimé le rencontrer dans le défilé, Plenel, avec une pancarte contre le FHaine. Ou un entonnoir sur la tête.
Dans l’atmosphère churchillienne des premiers jours, ces élucubrations hors-sol dont les morceaux choisis tournent sur Internet n’ont guère plus d’importance que des propos de bistrot. On s’étrangle et on oublie. L’important, c’est qu’au sommet de l’État, on tienne enfin un langage clair – ou presque. Après les précautions d’usage – ça n’a rien à voir avec l’islam –, le Premier ministre prononce le mot « islamisme » et appelle au respect de la laïcité, sans stigmatiser. Pour les professionnels de l’effaçologie, le 11 janvier est une déroute. Les Français entendent savoir ce qui se passe dans leur pays et, plus grave encore, défendre quelque chose qui ressemble à un monde commun, voire, horresco referens, à une identité nationale. Et ça tombe bien, ils sont en phase avec l’humeur de leurs gouvernants. La France est en guerre. Nous ne céderons pas. Nous ne tolérerons pas. Nous n’accepterons pas. Le 13 janvier, Manuel Valls prononce un discours qui lui vaut d’être comparé à Clemenceau et ovationné par un Hémicycle unanime : « Droite et gauche confondues, à l’exception des deux députés FN qui n’ont applaudi qu’en de rares moments », précisent heureusement les deux spécialistes du comptage d’applaudissements qui couvrent l’événement pour Mediapart – quand on pense que les pauvrets ont dû entendre La Marseillaise, cet hymne colonial. Et pour parfaire le tableau, le président nous demande d’être « fiers d’être Français ». Et pourquoi pas fiers d’être nauséabonds, tant qu’on y est.
La gauche de la gauche trépigne. Voilà une semaine qu’on nous bourre le crâne avec des reportages tendancieux, et ces supposées révélations sur l’antisémitisme de nos banlieues. Il ne faudrait pas se tromper de victimes. Les premières victimes de tout ça, et du reste aussi, ce sont les musulmans. Retrouvons les fondamentaux. Et combattons le Front national.

Une heure ou deux après l’attentat de Charlie Hebdo, Gil Mihaely, passablement secoué, en était convaincu : cette fois, ce serait la bonne, le réel ne pouvait plus être reporté à une date ultérieure, pour reprendre une formule de Muray. L’histoire sainte d’une France frileuse et raciste, incapable de savourer les beautés du dialogue des cultures, arcboutée à un passé raciste avait vécu. On allait pouvoir nommer les problèmes, ce qui offrait un petit espoir de les régler. J’avoue que j’y ai cru, moi aussi. Le sursaut, la prise de conscience, l’esprit du 11 janvier. La fierté d’être français. Progressivement, on a entendu un peu de friture sur la ligne gouvernementale, un vague brouillage des discours. En haut lieu, la consigne avait dû passer : si tu parles d’antisémitisme, il faut très vite prononcer « islamophobie », il est bon de faire suivre « laïcité » par « respect des croyances » et « valeurs de la République » par « citoyens de seconde zone ». Une cuillère pour papa, une cuillère pour maman.
Heureusement, il y avait Valls, et surtout, la détermination renouvelée et civilisée des Français à faire nation. Contre personne, et même avec qui le voulait bien. Peu importe d’où on venait pour peu qu’on s’accorde sur la destination. Vivre ensemble, oui, mais à notre sauce. Et ceux qui ne l’aiment pas, cette sauce, peuvent s’en mitonner une discrètement, si possible en se dispensant de clamer leur détestation de tout ce que nous aimons. Sauf que près de la moitié de ces Français qui s’étaient levés pour défendre leur liberté de critiquer, de déconner et même d’offenser, trouvaient finalement qu’il fallait être gentil avec le bon Dieu des autres. Enfin, on ne va pas reprocher à un peuple d’être gentil. Quoique.
« Le Premier ministre a employé des mots très forts. Et même très durs. » Le 20 janvier, lorsque j’ai entendu percer dans la voix d’une journaliste de radio standard des accents de triomphe, j’ai immédiatement compris que quelque chose clochait. « Apartheid ! », « apartheid ! », le mot était psalmodié avec enthousiasme, répété avec gourmandise, commenté avec la gravité requise. L’après-Charlie était terminé, avant d’avoir commencé. Le Parti des médias, revigoré, reprenait son antienne préférée : être français, il n’y a vraiment pas de quoi être fier. La gauche du PS ronronnait, les représentants de nos banlieues se rengorgeaient : ils l’avaient bien dit que c’étaient eux, les vraies victimes. Apartheid pride !
Alors on se sent un peu cloche d’avoir pris Séguéla pour Clemenceau. Il faut dire qu’avec moi, le coup de La Marseillaise, ça marche à tous les coups. Finalement, c’était de la com, doublée de douteux calculs politiques. Le plus consternant n’est pas que Valls ait lâché le mot, mais qu’il l’ait fait pour satisfaire l’aile gauche du PS, et plus encore pour câliner les supposées victimes du supposé apartheid. Que certains membres d’un éminent parti de gouvernement exigent, comme prix de leur loyauté, que leur chef se livre au dénigrement public de leur pays, ne semble surprendre personne. Pas plus que le fait que l’on flatte une communauté dans le sens du poil en lui expliquant qu’elle est faite de sous-citoyens. Oh oui, je t’ai fait mal…, c’est bon, non ?
On dira que l’idéologie victimaire est très largement partagée bien au-delà de nos banlieues : des patrons aux pêcheurs, il n’y a pas un groupe ethnique, confessionnel ou socioprofessionnel qui ne réclame sa part de malheur. Mais, en l’occurrence, Valls a sciemment appuyé sur un ressort bien plus destructeur et mensonger à la fois. On pourrait appeler cela la politique des bons ressentiments. Plus que tout le reste, c’est elle qui nous a mis dans le pétrin où nous sommes. Pour des raisons qui relèvent à la fois de la psychiatrie (haine de soi) et de l’histoire (abandon des classes populaires), la gauche, depuis trente ans, s’est employée avec constance à susurrer à la France musulmane qu’on lui devait des excuses, tandis que la France, ontologiquement coupable, était sommée de cesser d’être elle-même pour se faire pardonner. Si vous ne savez pas pourquoi vous nous haïssez, nous nous le savons.

Le spectacle accablant de l’émission « Des paroles et des actes », le 22 janvier, offrit un saisissant instantané des résultats de cette politique. Face à Alain Finkielkraut, la professeur Barbara Lefèvre et le maire de Montfermeil Xavier Lemoine, qui croyaient pouvoir inviter sur le plateau des pans de la réalité qui venait de se dévoiler, les jeunes de banlieue et leurs défenseurs (un imam, un ou deux sociologues et Najat Vallaud-Belkacem) ânonnaient imperturbablement le lamento de la relégation, usant et abusant de la forme passive : nous avons été exclus, on ne nous a pas donné ceci ou cela, nous sommes moins bien traités que ceux-ci ou ceux-là, suivez mon regard. Les paroles d’Alain Finkielkraut les encourageant plutôt à se retrousser les manches furent unanimement dénoncées comme un discours de haine. Il faut dire que ce n’est guère courtois d’envisager que les victimes de l’apartheid pourraient avoir ne serait-ce qu’une microscopique responsabilité dans leur situation. Nacira Guenif, sociologue proche des Indigènes de la République, finit par lâcher le morceau en dénonçant l’injonction d’intégration faite aux « jeunes d’ascendance coloniale ». Et toi, t’es d’origine « croisades » ? Mauvaise pioche. Heureusement Najat Vallaud-Belkacem réconcilia tout le monde avec un aplomb stupéfiant : « Nous sommes au moins tous d’accord sur le fait que le problème, c’est la relégation sociale », décréta-t-elle. On n’a pas entendu le même débat.

Il ne s’agit pas de nier que les jeunes issus de l’immigration connaissent des difficultés particulières. Seulement, pardon d’être brutale, ce n’est pas vraiment le sujet du moment. Les Français découvrent soudainement que la coexistence des cultures n’est pas un dîner de gala et qu’il ne suffit pas de proclamer qu’on aime l’autre pour vivre avec lui. Or, les attentats et leurs suites ont produit un effet de dévoilement : si la majorité des musulmans de France condamne sincèrement la violence et que les fanatiques prêts à prendre les armes sont, espérons-le, une infime minorité, le rejet de la laïcité, le complotisme, l’antisémitisme, le refus d’admettre qu’un texte sacré pour les uns puisse être un objet de moquerie pour les autres – ce que Finkielkraut appelle joliment la « douleur de la liberté » – sont largement répandus chez les musulmans du coin de la rue. Pourquoi a-t-on le droit de se moquer de notre prophète et pas des chambres à gaz, pourquoi l’antisémitisme est-il interdit et pas l’islamophobie, demandent des élèves, auxquels leurs professeurs ne savent pas quoi répondre. Deux poids, deux mesures : pourquoi l’assiette de mon voisin est-elle plus remplie que la, mienne ? Que voilà un débat intéressant.

Alors l’exclusion, je veux bien. Mais il faudrait faire remarquer à certains que, quand ils affirment qu’on n’a pas le droit de dessiner leur prophète ou qu’ils laissent entendre que les attentats, c’est qui vous savez, ce sont eux qui s’excluent de la collectivité. Quand ils pérorent, même pour rigoler, que c’est bien fait pour Charlie, ils s’excluent de la collectivité. Quand ils pourrissent la vie de Mouloud qui ose manger pendant ramadan, ils s’excluent de la collectivité. Or, cette bouillie confusionniste est propagée par des imams bien sous tous rapports – pas par l’islamisme, mais par l’islam. Pas par tout l’islam, certes, mais par une notable proportion de celui-ci. Étouffer toute critique au motif qu’elle serait stigmatisante, ce n’est pas, comme le croit Edwy Plenel, faire œuvre de fraternité mais de mépris. Car c’est supposer que la culture musulmane serait par nature incapable de faire siennes les valeurs libérales de nos sociétés, condamnant ainsi les musulmans de France au repli et au ressentiment. Il serait plus respectueux, en réalité, de parler clair, entre adultes, et de rappeler que l’égalité entre individus ne nous interdit pas d’avoir des préférences culturelles. N’importe quelle citoyenne française jouit des mêmes droits que moi, mais ma minijupe a plus de droits que ta burqa. Dire cela, ce n’est pas insulter les musulmans, mais au contraire les inviter à réaliser la synthèse entre le public et le privé, le laïque et le religieux, l’individu et le groupe, que beaucoup d’autres ont faite avant eux. Qu’on cesse de nous faire croire que l’islam changera la France, ou alors ce sera pour le pire. En revanche, la France est une chance pour l’islam, peut-être la dernière, de voir ses enfants échapper à la fascination djihadiste et à la rancœur remâchée. Non, tu n’es pas un colonisé parce que tu es au chômage. Non, tu n’es pas stigmatisé parce qu’on ose remarquer que les sieurs Merah, Kouachi et Nemmouche sont issus de la même culture que la tienne. Le respect, ce n’est pas de pleurnicher ensemble, mais de parler vrai. Pour faire nation, il faut être deux. Welcome : moi je suis d’accord. Mais on fait ma nation, celle que mes parents ont choisie sans demander qu’on change la peinture pour leur faire plaisir. Et on arrête de se plaindre.

Cet article en accès libre est extrait du numéro de février de Causeur. Pour lire tous les autres articles de ce numéro, rendez-vous en kiosque ou sur notre boutique.

islam charlie hebdo

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*Photo : Jacques Brinon/AP/SIPA. AP21678148_000030.

Face au FN, Sarkozy rattrapé par sa jeune garde

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doubs fn ump sarkozy

Le premier tour de l’élection législative partielle de la quatrième circonscription du Doubs a rendu son verdict et, d’ores et déjà, l’UMP en est la première victime. D’abord, parce que son candidat à la députation est éliminé pour la première fois depuis 2012. Ensuite, parce que le duel FN-PS de dimanche prochain vient de valoir au parti dirigé par Nicolas Sarkozy trois jours de tension, de cacophonie et de désordre, renouant avec une tradition dont se passeraient fort bien ses électeurs. Enfin, parce que, même si le bureau politique a pris une décision, rien n’est vraiment réglé.

Nicolas Sarkozy apparaît bien entendu affaibli par cette séquence. Certes, il a fait valoir que le candidat investi par l’UMP fut nommé par le triumvirat Juppé-Fillon-Raffarin avant que lui-même n’accède à la présidence. En ce sens, imputer la responsabilité exclusive de l’élimination de l’UMP du second tour à l’ancien président peut paraître injuste. Si le candidat a effectivement mené une campagne désastreuse, ce n’est pas entièrement du fait de Nicolas Sarkozy. En revanche, son arrivée à la tête du grand parti de la droite a peut-être incité l’électorat socialiste à se mobiliser davantage, hypothèse que corroborent les études sur la popularité du duo exécutif, en hausse précisément depuis fin novembre.

Le président de l’UMP apparaît aussi affaibli par ces trois jours de cacophonie. Son autorité a été successivement mise en cause par Dominique Bussereau, NKM, Laurent Wauquiez et Alain Juppé. Alors que Nicolas Sarkozy avait expressément demandé que tout le monde reste discret jusqu’au bureau politique de mardi soir, personne ne lui a obéi, et surtout pas le couple maudit NKM-Wauquiez, qui le suit dans l’organigramme de l’UMP. Nicolas Sarkozy a dû ainsi prendre une position que personne n’a vraiment comprise en expliquant qu’il fallait à la fois faire barrage au FN et laisser la liberté aux électeurs. A priori, on comprend que les électeurs sont libres, mais pas trop. A-t-il souhaité, avec cette position si subtile, ne pas laisser le monopole de l’ouverture au centre à Alain Juppé ? A-t-il souhaité, comme aux plus beaux jours de François Hollande à Solférino, tenter une synthèse impossible ? Même les plus proches de Nicolas Sarkozy ayant manifesté leur incompréhension, nous ne nous risquerons à aucune réponse.

De là à gloser, comme beaucoup d’observateurs, sur la grande victoire d’Alain Juppé, c’est un pas que nous ne franchirons pas. Pendant que le bureau politique finissait son débat, le maire de Bordeaux était déjà en train de vendre sa position commune avec Nicolas Sarkozy (abstention, vote blanc ou vote PS) au JT de France 2.

Pendant qu’il se targuait entre les lignes d’avoir entraîné le président de l’UMP dans son sillage, avec le sourire de celui qui vient de tordre le bras à son adversaire, Juppé voyait sa ligne battue par l’axe Xavier Bertrand- Bruno Le Maire-Laurent Wauquiez, partisan de l’abstention ou du vote blanc, c’est-à-dire celle de la position qui prévaut depuis trente ans, au RPR d’abord, à l’UMP ensuite. Alain Juppé est-il conscient que sa ligne n’est pas partagée par la très grande majorité des futurs participants à la primaire de la droite à laquelle il participera ? A-t-il conscience que ses revirements sur le sujet peuvent commencer à lasser sérieusement les électeurs ? Lundi, la vidéo de l’INA, datant de 1990, où on le voit annoncer l’exclusion d’Alain Carignon parce que ce dernier avait appelé à voter PS contre le FN dans une élection cantonale partielle, a fait le tour du web. Les lecteurs de Causeur n’ont pas été étonnés, ils la connaissaient depuis mars dernier.

Même s’il ne faut pas enterrer complètement François Fillon, qui défendait la ligne ni-ni mardi soir, mais qui semble bien traîner l’affaire Jouyet comme un boulet au pied, c’est clairement le trio Bertrand-Le Maire-Wauquiez qui sort vainqueur de cette séquence à l’UMP. Si ces trois-là devaient se mettre d’accord sur une candidature commune à la primaire, ils pourraient commencer à donner des sueurs froides à Juppé comme à Sarkozy. Le fait que ces trois-là soient davantage en phase avec l’électorat de l’UMP et qu’ils symbolisent aussi un renouvellement de génération constituent des arguments non négligeables en leur faveur.

Mais la position du ni-ni pourrait être avantageusement remplacée par la liberté de vote totale laissée aux électeurs. Que valent des consignes de vote de second tour lorsqu’on se prépare à demander aux mêmes électeurs de choisir le candidat au premier tour dans l’élection-reine ? Bien sûr, même Alain Juppé se défend de toute consigne et envisage seulement l’hypothèse où il serait électeur dans la circonscription de Montbéliard-est. On s’amusera de voir ces derniers jours toutes ces personnalités éminentes qui imaginent habiter à Audincourt, Sochaux ou Valentigney !

On doit s’attendre à ce que les prochaines élections départementales multiplient les occasions de se positionner dans ce genre de configuration. Il y aura des duels FN-PS et UMP-FN. La question se posera encore, dans de nombreux cantons. Aussi, il y a fort à parier que l’UMP sera encore mise sous la pression du PS qui aura beau jeu de lui dire : « Nous vous soutenons dans des seconds tours face au FN et vous ne nous rendez pas la pareille.»

Mais le PS risque aussi de subir la pression de ses propres électeurs qui peuvent en avoir par-dessus la tête de ce front républicain à sens unique. Les prochains scrutins risquent bien d’accoucher de fractures politiques encore plus grandes, surtout entre les appareils politiques et les électeurs. Et devinez à qui tout cela profite…

*Photo : Alain ROBERT/Apercu/SIPA. 00702646_000007.

Whiplash

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whiplash sade violence

Au début d’Elvire-Jouvet 40, magnifique spectacle (1986) de Brigitte Jaques pour le Théâtre National de Strasbourg, Claudia, l’élève de Jouvet jouée par Maria de Medeiros, qui débutait alors, dit très bien la scène 6 de l’acte IV de Dom Juan. Très bien, mais ce que raconte la pièce, c’est comment un metteur en scène de génie (Louis Jouvet, interprété par Philippe Clévenot) lui permettra, en sept séances, non seulement de le jouer mieux, mais d’accéder à la vérité de la scène en entrant, dit-il, dans le sentiment du personnage, et pas seulement avec de la technique — bref, de se sortir les tripes. D’aller au-delà d’elle-même. De devenir Elvire.

J’ai pensé à cette scène au tout début de Whiplash, à voir absolument quoi qu’en disent les grincheux. Un jeune garçon, Andrew Neyman — Miles Teller, bluffant — s’entraîne à la batterie. Et le spectateur ignare que je suis se dit « Diable, il se débrouille drôlement bien, le morveux » — jusqu’à ce qu’un prof du Shaffer Conservatory, Terence Fletcher (J.K. Simmons, quelque peu satanique, et longtemps abonné aux rôles de nazi — pas un hasard) le pousse à aller au-delà de lui-même, et à devenir le nouveau Buddy Rich — une référence dans l’art des cymbales de jazz, quoi qu’en pensent les mêmes grincheux. Le jazz est plein de chapelles qui s’anathématisent l’une l’autre.

Evidemment, pour l’amener plus loin que lui-même, il faut un peu le pousser. Le provoquer. L’insulter. Le battre même. Le renier. L’amener à deux doigts du suicide (et on comprend au fil du film qu’un autre ancien élève est tombé du mauvais côté du désespoir). Et finalement faire éclore le génie qui était en lui. Toute pédagogie est-elle un sado-masochisme ?
Rappelez-vous 
le sergent Hartmann de Full Metal Jacket. Eh bien à côté de Fletcher, Hartmann était un poète. Un tendre. Une fleur des champs. Fletcher dirige un jazz band, sur le modèle de celui de Duke Ellington, dont le Caravan rythme la séquence finale. Ses musiciens participent à des concours très sélectifs — l’ENS ou l’X, à côté, c’est roupette de sansonite. Il veut les meilleurs, et que chacun donne le meilleur. Pas de pitié pour les frimeurs, pour les ratés, pour les faibles. Il y a dans ce film un petit côté Highlander : Fletcher met en concurrence trois batteurs, but there can be only one

On ne passe pas loin de la décapitation, d’ailleurs. Le film repose sur une anecdote (légèrement outrée, paraît-il) selon laquelle Jo Jones aurait lancé une cymbale à la tête du jeune Charlie Parker, pour lui apprendre à ne pas respecter le tempo. Moyennant quoi Parker, piqué au vif, aurait bossé comme un fou et serait revenu un an plus tard avec un solo étourdissant qui fit de lui The Bird. Encore un exemple de l’immortel Principe de Liberty Valance : When the legend becomes fact, print the legend.
Pour souffrir, le jeune Neyman souffre. Les mains en sang — gouttelettes giclant (non sans complaisance ) sur les peaux tendues des caisses et le cuivre des cymbales, l’ego déstructuré comme une forêt noire entre les mains d’un pâtissier moléculaire, insulté dans ce qu’il est (juif, en l’occurrence), vilipendé, amené au bord du gouffre — il se retrouve serveur dans un bistro quelconque. Et finalement, réglant les comptes avec le chef : le final est un Œdipe magistral avec celui qui est son vrai père — le père biologique étant un prof en panne d’écriture, un faible qui conseille à son fils d’abandonner…

Bien sûr, on ne peut pas ériger en principe pédagogique général ce qui se passe dans cette fiction — même si ça me titille quelque part, l’instinct de compétition en moi l’emportant toujours. Bien sûr, et je suis le premier à le dire, ce serait déjà beau que nous amenions chaque gosse au plus haut de ses capacités : on en est loin, la politique du « socle commun » consistant à niveler par le bas ce qui devrait être défini par le haut, parce que seul un système scolaire ambitieux peut donner de l’ambition, surtout à ceux qui ne sont pas nés avec une cuillère d’argent dans la bouche.
Mais il y a l’au-delà de soi.

J’ai toujours été sidéré que notre société accepte, comme allant de soi, des normes de compétition d’une violence extrême (quelqu’un a-t-il idée de la façon dont Philippe Lucas a traité Laure Manaudou, entre autres, pour en faire une championne olympique ? Ou dont Alexeï Michine a flagellé Yagudin, Plushenko ou Tuktamysheva, toute récente championne d’Europe de patin sur glace ?) et des pratiques pédagogiques d’un laxisme écœurant — « je te touche avec une fleur », dit un copain pour exprimer ces pédagogies de l’exigence zéro.
Nous avions un système scolaire à plusieurs vitesses — un niveau général d’exigence raisonnable, et un niveau supérieur de haut vol — en gros, les très bonnes facs et surtout les classes préparatoires… On a rabaissé le seuil au départ, raboté les exigences, et l’on s’emploie désormais à supprimer l’élite. Le recteur de Poitiers vient de rayer d’un trait de plume plusieurs classes prépas, moins pour faire des économies que pour en finir une bonne fois pour toutes avec l’élitisme. Des idéologues détruisent le système qui les a faits rois, afin qu’il n’y ait plus que des esclaves après eux.
Du coup, par réaction, je me repais de ces fictions de sélection ultime, quand les doigts saignent sur les baguettes, quand le corps entier souffre, et que le band haletant guette la reprise.

La métaphore pédagogique n’a pas échappé à Télérama, qui dans un article plutôt équilibré s’exclame :  » Imaginez le Marquis de Sade à la tête d’un IUFM… »

Bien sûr — et c’est explicitement dit dans le film — tous les musiciens n’hébergent pas en eux Mozart ni Charlie Parker. De vrais génies, en quarante ans d’exercice, j’en ai trouvé deux — l’un et l’autre matheux —, et c’est déjà beaucoup. La probabilité pour que je déniche non pas Mozart mais Rimbaud s’éloigne chaque jour.
Mais je cherche. Je chercherai toujours.

Grèce: un jeu complexe

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tsipras euro troika

Syriza a remporté la victoire aux élections grecques le 25 janvier. Peu de temps s’est écoulé, et pourtant on peut commencer à prendre un certain recul devant l’événement. Après une semaine d’étonnement devant un gouvernement qui applique son programme (et qui tient ses promesses, ce qui change…), après avoir pris acte des premiers gestes politiques de l’équipe d’Alexis Tsipras (et de son nouveau ministre des finances), après avoir remisé la « Troïka », soit l’alliance du FMI, de la Banque Centrale Européenne et de la Commission Européenne, au rayon des accessoires surannés, il convient de s’interroger sur la stratégie de Syriza.

Cette dernière tient en un point. Tsipras veut retrouver des marges de manœuvre budgétaires. Il a besoin pour cela de « récupérer » entre 6 et 8 milliards d’euros actuellement affectés au paiement des intérêts de la dette grecque. Il a besoin de cet argent pour mettre en place les mesures qui éviteront au peuple grec de périr. C’est une réalité tragique, et pourtant tout à fait évidente. Cette diminution de la charge des intérêts est nécessaire et permettra au gouvernement de mettre en place un programme de sortie de l’austérité. C’est pour cela que Syriza a fait de l’annulation partielle de la dette, ou à tout le moins d’un moratoire de vingt à trente ans sur les paiements, une de ses priorités. On sait que, sur ce point, il est soutenu tant par des économistes – et non des moindres – que par le gouvernement américain. On sait aussi que les réserves de la Grèce sont insuffisantes pour permettre à ce pays de faire les paiements prévus au début de juillet. Au total, ce sont 23 milliards d’euros que la Grèce devrait verser. Dans la mesure où Tsipras a rejeté la dernière tranche du plan d’aide prévue par la « troïka », cela signifie qu’un accord devra impérativement être trouvé avant cet été.

Mais il va se heurter à un front très dur de pays emmenés par l’Allemagne. On sait que ce dernier pays, par la voix de la chancelière Angela Merkel, s’est fermement opposée à toute annulation des dettes. Cela laisse cependant ouverte la porte de la solution du moratoire. Il est clair que la discussion portera alors sur la nature, et la durée, de ce dernier. En fait, Alexis Tsipras voudrait lier la question de son pays à celle d’une révision générale des politiques d’austérité. Ce faisant, il heurte de plein fouet la politique allemande qui soutient que, hors de l’austérité, point de salut. Cela signifie que l’affrontement avec l’Allemagne, et ses alliés, est inévitable. Quels que soient les artifices de langage, il est évident que dans cet affrontement, il y aura un vainqueur et un vaincu. Les enjeux sont d’importance pour Alexis Tsipras, mais aussi pour Angela Merkel. Si elle devait subir une défaite, plier devant la volonté des autres pays, c’est non seulement sa propre position politique qui serait dramatiquement affaiblie en Allemagne, mais sa crédibilité qui en serait considérablement affectée. Ayant cédé sur ce point capital, quels arguments l’Allemagne pourrait-elle faire valoir pour éviter que la zone euro se transforme peu à peu en une union de transferts ? Mais, si c’est Alexis Tsipras qui cède de manière décisive, il torpille son avenir politique, et celui de Syriza ; il laisse le champ libre à la droite la plus extrême.

Nous assistons actuellement à un jeu de bluff et de contre-bluff. Le duo Tsipras-Varoufakis (le ministre des Finances) joue à merveille la partition « good cop / bad cop ». De même, Mme Angela Merkel joue à merveille la carte de la rigidité bougonne. Il est clair qu’il y a beaucoup de manège dans tout cela. Et il convient de savoir que la Théorie des Jeux, c’est justement l’un des points forts du ministre des Finances[1. On lira Varoufakis Y., Rational Conflict. Oxford, Blackwell, 1991 ou encore, du même auteur (avec Hargreaves-Heap S.) Game Theory: A critical text. London and New York, Routledge, 2004.]. Varoufakis pense que l’on peut ramener la négociation actuelle à une version du « dilemme du prisonnier ». Mais ce jeu peut dégénérer en une forme bien connue dans la Théorie des Jeux que l’on appelle « chicken » (poulette)[2. Sugden, R. The Economics of Rights, Cooperation and Welfare, 2ème edition, Palgrave Macmillan, Londres-New York, 2005.]. Cette forme théorise une scène bien connue des cinéphiles (La Fureur de Vivre) ; deux automobilistes s’affrontent en roulant l’un vers l’autre. Le premier qui prend peur de la collision et dévie de sa trajectoire a perdu. Il devient la « poulette » (chicken). Si aucun ne flanche, les deux véhicules se percutent, et l’on a deux morts… Ce jeu, s’il n’est pas répété (et s’il n’y a pas d’apprentissage) et si un événement imprévu ne survient pas, n’admet qu’une victoire totale de l’un sur l’autre. En cela, il est très différent du dilemme du prisonnier, qui montre les intérêts d’une coopération implicite[3. Skyrms, B., Evolution of the Social Contract. New York, Cambridge University Press, 1996.].

On voit bien comment, compte tenu des risques encourus en cas de « faiblesse » dans cet affrontement, tant Tsipras que Merkel pourraient s’engager sur une trajectoire de collision, et aller jusqu’au bout. Le risque est donc très grand que la négociation n’aboutisse pas à une recherche du compromis mais au contraire renforce chacun dans sa volonté de ne pas fléchir.

Que signifierait une collision frontale dans le contexte de la Grèce ? Si nous avons un refus de l’Allemagne d’admettre que l’austérité ne fonctionne pas, refus motivé tant par des représentations idéologiques que par une certaine vision des intérêt de l’Allemagne,  combiné à un refus de céder à la Grèce parce que c’est la Grèce (on se souvient des mots blessants sur les « cueilleurs d’olives »), et que du côté d’Athènes on se refuse de céder car l’on sait que cela signifie la fin de l’expérience de Syriza, l’idée de la collision frontale prend du sens. Dans ce cas, on ne trouve pas de solutions d’ici le mois de juillet et la Grèce doit faire défaut sur sa dette. La réaction de la BCE sera de couper le financement aux banques grecques, ce qui entraînera la décision du gouvernement grec de mobiliser la Banque Centrale grecque pour que le crédit ne soit pas coupé aux banques et, de fil en aiguille, la Grèce sortira de l’Euro.

Dans ce jeu stratégique, il est clair que la Grèce a délibérément choisi une stratégie qualifiée par Thomas Schelling, l’un des fondateurs de la théorie des jeux, mais aussi de la théorie de la dissuasion nucléaire, de « coercive déficiency »[4. Schelling T., The Stategy of conflict,  Harvard University Press, Cambridge (Mass.), 1960.]. En fait, le terme de « coercive deficiency » fut imaginé par L. Wilmerding en 1943 pour décrire une situation où des agences engagent des dépenses sans financement préalable, sachant que moralement le gouvernement ne pourra pas refuser de les financer[5. Kiewiet, D., Roderick McCubbins et Mathew D. The logic of delegation: congressional parties and the appropriations process, Chicago (Ill.), University of Chicago Press. 1991, pp. 213–249.]. L’apport de Schelling consiste à avoir montré que l’on pouvait généraliser cette situation et qu’une situation de faiblesse pouvait s’avérer un instrument de contrainte sur autrui. Il montrait aussi comment il pouvait être rationnel pour un acteur se sachant d’emblée en position de faiblesse d’accroître cette dernière pour pouvoir en user dans une négociation. à l’inverse de Jack London, on peut parler ici d’une « force des faibles »[6. Schelling T., The Stategy of conflict, op.cit. p. 37.]. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la renonciation par le gouvernement grec de la dernière tranche de l’aide promise par la « Troïka », soit 7 milliards d’Euros. Bien sûr, rejetant la légitimité de la dite « Troïka », il ne pouvait logiquement accepter d’en bénéficier. Mais, plus subtilement, ce geste met la Grèce volontairement au bord du gouffre et indique à la fois sa résolution à aller jusqu’au bout (comme Cortés brûlant ses navires avant de monter sur Mexico) et accroît la pression sur l’Allemagne. Nous sommes ici en pleine « coercive deficiency ».

Les Etats-Unis en ont pris la mesure. On sait que Barack Obama a convoqué Angela Merkel à Washington pour le 9 février. Au menu de cette rencontre, il y aura bien entendu le problème grec. Notons que cela montre l’engagement constant dans des Etats-Unis dans les affaires européennes. Tous ceux qui braillent que l’Euro devait nous donner une indépendance par rapport au Dollar feraient bien de méditer sur le sens de cette rencontre. La politique « européenne » se décide largement à Washington. C’est par ailleurs fort logique car l’Euro est la dernière ligne de défense du Dollar. Qu’il disparaisse et le Dollar sera nu face à la spéculation monétaire internationale.

Il est donc possible qu’Angela Merkel soit contrainte de céder. Mais, si elle le fait, elle engage un processus où elle perd toute maîtrise de la situation, tant en Europe qu’en Allemagne. En Europe, le fait de céder à la Grèce suscitera immédiatement de nouvelles demandes. La crédibilité de la position allemande sera détruite, et l’Allemagne acculée à de nouvelles concessions qui feront immanquablement monter le coût de sa contribution à l’Europe. Cela marquera l’entrée dans la fameuse « Union de transferts » qui est le cauchemar d’une grande partie des dirigeants allemands. Mais, en Allemagne même, Angela Merkel perdra le bénéfice de sa position « dure » et sera soumise à de multiples pressions venant tant de son électorat que de ses alliés politiques, et ceci sans compter sur le parti anti-Euro AfD en embuscade. Elle n’a donc le choix qu’entre le discrédit, interne et externe, et la rupture.

Ce contexte est, bien entendu, largement suivi dans les autres pays. Les autorités françaises se rêvent en grand médiateur dans ce conflit annoncé. Mais, nous ne sommes pas à un congrès du PS. Il ne peut y avoir de « synthèse » entre des intérêts clairement opposés. La position de la France se trouve prise en otage par la croyance religieuse dans l’Euro qui unit une partie de notre élite politique. Il est clair que dans la tentative désespérée de trouver une « synthèse », François Hollande va achever de se discréditer. Il est d’ailleurs symbolique que ce soit avec l’Allemagne que les Etats-Unis discutent et non la France. Cette dernière ne compte plus. Et c’est aussi l’un des enseignements de la crise et de l’arrivée de Syriza au pouvoir à Athènes. Démontrant la possibilité d’une autre politique, cette arrivée détruit ce qui restait du discours du PS.

Nous sommes probablement au début de la fin, tant en Europe qu’en France. Et cette perspective terrifie comme elle fascine les acteurs du jeu politique.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

*Photo : Geert Vanden Wijngaert/AP/SIPA. AP21687985_000003.

Le droit de voir

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elisabeth levy charlie

Il paraît que les gars de Charlie Hebdo sont morts pour la liberté d’expression. En tout cas pour celle de déconner sur les religions qui, en France, fait partie du lot (il faudrait qu’on cesse, y compris moi, de parler de « blasphème », car pour un non-croyant, ça ne veut rien dire, mais passons). Le 11 janvier, on a donc tous défilé pour la liberté d’expression, c’était marqué dans les journaux. Et quelques jours plus tard, le président a enfoncé le clou : « En France, la liberté d’expression ne se négocie pas. » Sauf le respect que je dois au président, elle se négocie tous les jours à la 17e chambre correctionnelle du tribunal de Paris, où les juges doivent précisément apprécier si les prévenus ont ou pas franchi les limites de la loi. Ce n’est pas parce que le droit de caricaturer le Prophète de l’islam ou de croquer Jésus dans des positions inconvenantes est presque absolu, d’après la jurisprudence, qu’on peut proférer n’importe quelle ânerie dans l’espace public. En France, on peut se payer la tête de Mahomet, pas insulter son voisin. Dans pas mal de pays, c’est le contraire.

Que cette liberté définie comme « l’une des plus précieuses de l’homme » se heurte à des limites, rien de plus normal. D’ailleurs, ce n’est pas le tribunal qui me dissuade parfois de l’ouvrir – je préfère la justice de la République au tribunal médiatique – mais la perspective des gloussements indignés de tous ceux à qui mes idées ne reviennent pas. Ceux-là, ils sont pour la liberté d’expression, mais pas pour la mienne.

En attendant, il est un peu incongru, et même paradoxal, que ces attentats soient l’occasion d’un tour de vis sur la parole. La Chancellerie a en effet demandé aux parquets d’être très vigilants, c’est-à-dire de poursuivre à tour de bras, tant les expressions racistes que l’apologie du terrorisme : de plus, ce délit, qui ne relève pas de la loi sur la presse, mais de la loi du 13 novembre 2014, ne sera pas jugé par la très libérale 17e, mais par les chambres antiterroristes. Plus d’une cinquantaine de procédures ont été initiées depuis le 7 janvier et quelques prévenus ont déjà écopé de peines de prison ferme en comparution immédiate. « Les magistrats, comme tous les Français, étaient émus », a déclaré un juge de l’antiterrorisme. Manière élégante de dire qu’ils ont eu la main plutôt lourde.

Cette sévérité me chiffonne. Tout d’abord, on préférerait que cet activisme s’applique aux actes plutôt qu’aux mots. Et puis, jusque-là, en France, on n’allait pas en prison pour ses idées. De plus, faire juger l’imbécile qui hurle « Vivent les Kouachi » et le tueur par le même tribunal, c’est sacrément charger la barque. Et quand la police de Nice interroge Ahmed, 8  ans, coupable d’avoir déclaré qu’il « était avec les terroristes », on est chez les fous.

Mais le plus contrariant, c’est le procès Dieudonné, qui devait avoir lieu le 4 février. Il se murmure que Taubira voudrait une peine de prison ferme. Soyons clairs, je n’aime pas ce que raconte Dieudonné en général et son « Charlie-Coulibaly » en particulier. Mais je ne voudrais pas que l’on bannisse de l’espace public tous les propos qui me choquent. Et au moment où on explique aux musulmans de France qu’ils doivent accepter d’être heurtés par les opinions des autres, ce serait leur offrir sur un plateau l’argument du deux poids, deux mesures dont ils raffolent déjà.

L’ennui, c’est que pour échapper à ce soupçon, le gouvernement semble décidé à mettre le paquet sur les délits liés au racisme, en poursuivant quiconque aura, ou pas, laissé échapper un mot de travers. Une cuillère pour papa, une cuillère pour maman. Ainsi Arno Klarsfeld devrait-il être mis en examen pour avoir déclaré il y a un an qu’« une partie des jeunes de banlieue sont antisémites ». Un « jeune de banlieue » de 37 ans se sentant offensé a en effet déposé une plainte. Il est surprenant que le procureur ait donné suite. À ce compte-là, on pourrait poursuivre en justice ceux qui affirment que les musulmans fanatiques ont quelque chose à voir avec l’islam. À ce stade, ce ne sera plus notre droit de parler ou d’écrire qui sera menacé, mais celui de voir ce que nous voyons. Et ça, les flics de la pensée s’en chargent déjà.

Cet article en accès libre est extrait du numéro de février de Causeur. Pour lire tous les autres articles de ce numéro, rendez-vous en kiosque ou sur notre boutique.

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*Photo : Hannah.

Islam de France : est-il trop tard?

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islam houellebecq charlie vedrine

« Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit. », écrivait Péguy. Cent ans plus tard, la sentence n’a rien perdu de son actualité. Ainsi, « quelques semaines après les attentats islamistes de Charlie Hebdo et de l’Hyper cacher, « de quoi débat la France ? Du mal qu’elle a fait à ses enfants d’immigrés. De ses promesses non tenues. De ses idées rances. Et bien sûr, de son « islamophobie ». Pourtant, on ne sache pas que l’islamophobie ait tué à Paris. », résume Elisabeth Lévy. Notre directrice de la rédaction réclame tout bonnement « le droit de voir » et de désigner les choses par leur nom sans que la peur de l’amalgame ne nous fasse prendre des vessies pour des lanternes.

La violence aveugle a un drapeau mais pas d’adresse, comme l’analyse magistralement Hubert Védrine,  qui nous fait l’honneur d’un grand entretien autour de la menace salafiste, de ses soutiens internationaux et des moyens à mettre en œuvre pour la combattre. « Les terroristes ne peuvent pas gagner », pronostique l’ancien ministre des Affaires étrangères, en appelant à l’émergence d’un islam de France respectueux de nos valeurs. Moins diplomate, on s’en serait douté, Cyril Bennasar s’agace des discours lénifiants qui font des bourreaux de banlieue de pauvres victimes de la société. À contre-courant de notre ministre de la Jeunesse et de la Ville se déclarant le représentant de la France « qui n’est pas Charlie », Bennasar décrète : « La France qui rit des bondieuseries, tu l’aimes ou tu la fermes. Et si tu ne peux pas, tu la quittes. »

À sa manière, l’islamologue Rachid Benzine exhorte les musulmans de France à balayer devant leur porte. Se battant sur deux fronts, il se désole du dialogue d’aveugles dans lequel la République et la jeunesse des banlieues se sont engluées.  « Pourquoi nier l’évidence ? L’islam d’aujourd’hui peut être violent » mais « il faut regarder en face le « décrochage » d’une partie très importante de la jeunesse « franco-maghrébine » ou « franco-musulmane » par rapport à la société française, qui n’a pas tenu ses promesses », pose-t-il comme termes de l’équation républicaine. Professeur d’histoire-géographie en Seine-Saint-Denis, Iannis Roder déplore « quinze ans de perdus » à ânonner les mêmes lieux communs sur les zones urbaines sensibles. Alors qu’il avait tiré la sonnette d’alarme dès 2002 et la parution des Territoires perdus de la République, Roder s’étonne du brusque engouement médiatique qu’il a suscité dans la semaine ayant suivi les attentats. Jusqu’ici, les médias n’avaient pourtant assez d’yeux pour compatir à la souffrance de banlieues arrosées d’aides sociales…

Tout aussi édifiant, le reportage d’Antoine Menusier nous montre des associations cache-sexes du salafisme et porteuses in petto d’une conception hallal du monde. Autant dire que Charlie est loin de faire l’unanimité de l’autre côté du périphérique, où l’on a très peu manifesté contre le terrorisme…

Charlie, justement : ils s’appelaient Charb, Tignous, Wolinski, Cabu, ou Bernard Maris. Ils sont morts sous les balles des frères Kouachi, au nom d’une vision fondamentaliste de l’islam qui condamne à mort le blasphème. Ce drame a profondément affecté Philippe Val et Daniel Leconte, respectivement ancien directeur de la rédaction de Charlie Hebdo, et réalisateur du film sur les caricatures C’est dur d’être aimé par des cons ! Tous deux ont répondu aux questions d’Elisabeth Lévy quant à l’histoire des caricatures danoises de Mahomet, reprises par Charlie Hebdo dès 2005, avant que le président Chirac ne pousse la Mosquée de Paris à poursuivre le journal pour incitation à la haine. Lâchés à l’époque par les médias, à quelques exceptions près, Val et Leconte laissent sourdre leur colère et réaffirment leur insoumission aux fatwas islamistes.

Soumission, le roman de Michel Houellebecq, souleva le cœur des plus hautes instances de l’Etat avant l’attentat de Charlie Hebdo. Or, ce roman est un roman, nous rappelle Jérôme Leroy dans une tautologie salutaire. Comme dans ses précédentes œuvres, l’écrivain Houellebecq mesure les failles de la société française à la manière d’un sismographe, sans provoquer les séismes qu’il décrit. Partant, il n’est guère étonnant que son personnage de président musulman ressemble à s’y méprendre à Tariq Ramadan – à moins que ce ne soit l’inverse…

Fort heureusement, nos fidèles lecteurs retrouveront leurs rendez-vous habituels, autour des indéboulonnables de Causeur que sont le « moi » de Basile de Koch, le journal d’Alain Finkielkraut, les carnets de Roland Jaccard, sans oublier les chroniques culturelles de Jérôme Leroy et L’ouvreuse.

Bref, cette année, février risque d’être désespérément trop court pour lire les cent pages de votre magazine préféré…

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Carlton de Lille : C’est important la réputation

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dodo saumure dsk

Dodo la saumure a le traczir. C’est pas tant à cause du procès qui s’ouvre à Lille avec, sur le banc d’infamie, des cavillons à Légion d’honneur qu’aimaient se faire éponger le minaret sous les dorures par des gagneuses honnêtement formées par cézigue.

Non, Dodo, il a jamais chialé quand la maison poulaga lui est tombée sur les endosses. Il connaît les risques du métier : quand tu turbines dans le pain de fesses, tu sais qu’on peut se retrouver dans la mouscaille à toute vibure. Entre les énervés en moule-burnes qui font dans la concurrence sauvage en mettant de la gisquette sur le trottoir et qu’on vite fait de jouer du soufflant quand tu leur fais remarquer que les gagneuses sont mieux en maison, les clilles pas contents qui font du barouf parce qu’on n’a pas réussi à leur réveiller le panais et les édiles ripoux qu’il faut arroser pour qu’ils ferment les chasses, il pourrait vous en narrer, le Dodo.

Non, ce qui le chagrine, le Dodo qu’est quand même un brochet de première bourre, c’est qu’on lui sabote sa réputation. C’est important la réputation. Et DSK qu’est le chef des caves au procès, il risque de la lui saboter, sa réputation, la couler en haute mer. Il explique ça aux baveux lillois, Dodo, comme quoi tout grand sachem du FMI qu’il était, le DSK, c’est un bien plus grand marlou que lui, un qu’a des mœurs de gigolpince qui stratosphérise de la chéchia niveau radada et flouze.

Il regrette bien, Dodo, d’avoir cru dans le FMI. Il est aussi naze qu’un Grec,  qu’il se dit le Doco. Pas sur le plan des agaceries autour de l’œil de bronze mais dans la crédulité. Le FMI, c’est nib, macache, bono, niveau moralité. Alors que lui Dodo, au fond, il avait la fibre sociale. La preuve, il avait même voulu ouvrir un boxon pour les pas beaux, les croulants, les béquilleurs, qu’ils aient aussi le droit à de la prestation honnête pour prendre leur fade grâce à des laitues pas dégoûtées, des dévouées girondes qu’ont la vocation. Histoire de pas rester en tête à tête avec la veuve Poignet, et encore quand ils les avaient encore, leurs pognes, ce qu’était pas forcément le cas, tellement y en a qui sont poissards, champions toute catégorie de la scoumoune.

Mais aujourd’hui, Dodo, il se sent comme eux, tout seulâbre, entourés de malfaisants comme DSK qui vont chercher à lui faire porter le bada et DSK le premier ! Ah quelle gourance ! On est pas près de l’y reprendre le Dodo, lui qu’était si serviable, pourtant…

*Photo : Denis Closon/Isopix/SIPA. 00682578_000028.

École : les hussards perdus de la République

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Le lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo, bouleversé par les assassinats sauvages de Charb, Cabu, Wolinski, Tignous et tous les autres, je décide d’en parler avec mes élèves. Ce 8 janvier en salle des profs peu avant 8 heures du matin, les enseignants vaquent à leurs occupations comme si de rien n’était. Certes, nous discutons de la tuerie perpétrée par les frères Kouachi mais personne ne pose la question pédagogique du jour : que faire dans quelques minutes avec nos élèves ?

Avec un petit groupe d’enseignants, j’estime qu’il faut marquer le coup. Nous décidons ainsi de rassembler nos élèves, âgés de 15 à 21 ans, dans la cour à midi pour leur faire observer une minute de silence. Le proviseur étant introuvable, son adjoint nous donne son accord en y ajoutant une seule consigne : seuls les professeurs qui le « souhaitent » – c’est-à-dire ceux qui s’en sentent le courage – feront participer leur classe à notre initiative. Mes collègues et moi-même obtempérons sans hésitation, conscients que si cinq cents ou six cents élèves s’amassent dans la cour accompagnés d’enseignants dépassés, la situation risque de dégénérer.

A ce stade, il me faut préciser que mon lycée compte 99% de garçons, dont beaucoup sont issus de familles musulmanes ou de couples mixtes. Par le passé, j’ai déjà entendu plusieurs de mes élèves musulmans se plaindre de la malveillance que certains Français « de souche » nourrissent à leur égard. Quoique détenteurs du passeport tricolore, ces jeunes gens se déclarent ne pas se sentir pleinement Français en raison de l’hostilité qu’ils rencontrent chez une partie de la population.

Instruit par cette expérience, j’enfile mes habits de hussard noir avant d’entrer dans ma classe du jeudi matin. Puisque l’occasion fait le larron, j’explique à ces citoyens en herbe pourquoi la tragédie de Charlie Hebdo doit nous rassembler autour des valeurs de la République, telles que la liberté d’expression et le droit au blasphème. Anticipant les objections, je confesse avoir été parfois choqué par des caricatures de Jésus apparues dans Charlie Hebdo qui pouvaient heurter ma conscience de chrétien. Mais j’ajoute me sentir profondément ébranlé par cet attentat inqualifiable. Pour mieux me faire comprendre, j’évoque notre tradition anticléricale et remonte aux origines de la laïcité qu’une immense majorité de Français – athées, agnostiques ou religieux – considère comme un acquis irréversible. Au passage, je me dis solidaire de mes élèves musulmans, les exhorte à la sérénité et conclus mon intervention par un appel à leurs coreligionnaires. Je crois bon d’ajouter que tous les musulmans devraient se désolidariser clairement des tueurs et préciser que la pratique de l’islam n’induit pas le meurtre des « blasphémateurs ».

Parmi mes élèves de 2nde et de 1ère professionnelle, beaucoup acquiescent, toutes origines confondues. D’autres lancent : « Ces terroristes ne sont pas musulmans, notre religion ne nous autorise pas à tuer, la vie est sacrée » ou encore « Ces terroristes salissent l’image des musulmans. » L’air hagard et désemparé, un groupe garde le silence. Son mutisme semble provenir d’un manque de connaissances religieuses et/ou du discours bien différent que ses membres ont entendu à la maison et qui les empêche d’adhérer totalement à mes propos. Chez bien des garçons au visage grave, le regard et l’attitude quasi-immobile trahissent de l’appréhension. Nombreux sont ceux qui s’inquiètent d’une éventuelle multiplication des attentats et violences intercommunautaires, allant jusqu’à craindre une guerre civile. Certains élèves non-musulmans hésitent à afficher leur désaccord avec leurs condisciples musulmans… Il faut dire qu’une forme insidieuse de racisme anti-blanc s’est depuis longtemps installée dans l’établissement, au vu et au su de professeurs qui s’en accommodent, histoire de ne pas se coltiner une difficulté supplémentaire.

En fin de compte, ce sont mes étudiants de BTS qui mettent les pieds dans le plat. J’entends dans la bouche de quelques-uns le fameux « Charlie Hebdo l’a bien cherché ».  Sans haine ni violence, ces jeunes musulmans essaient de transiger avec nos valeurs : « oui bien sûr, on ne tue pas pour des dessins, mais quand même… on ne touche pas au Prophète ». Je hausse alors le ton : « Vous devez accepter qu’on se moque du prophète puisque dans notre pays, vous pouvez pratiquer librement votre religion. »

Deux élèves refusent obstinément d’entendre raison. Ils soutiennent mordicus que la liberté d’expression doit s’arrêter aux portes du blasphème. Peu à peu, l’échange glisse sur la question de l’islam de France : mes contradicteurs jugent les institutions musulmanes vendues au gouvernement français. A leurs yeux, il n’est qu’un seul véritable islam, pur de toute compromission, qu’on ne saurait appeler à se réformer. Le lendemain, ils se montreront particulièrement sages et courtois en cours… sans doute par crainte de s’être trop livrés la veille !

La minute de silence se déroule à midi sans aucun incident.

Quelques jours plus tard, le lundi 12 janvier, le chef de l’établissement et le ministère de l’Education n’ont toujours pas donné signe de vie. J’ai bien conscience que le « débat » de la semaine précédente est resté sans effet, aucun de mes élèves n’ayant apparemment participé aux manifestations monstres de la veille. Quant au proviseur, on l’attend toujours…

« Lapidée » : l’après-Charlie n’est pas brillant

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Non sans malice, certains imams ont déploré les récents massacres à Paris, tout en précisant qu’ils étaient sans doute nécessaires….les Français ne comprenant que le langage de la terreur. Et, dès lors qu’il est question du Prophète, temporiser serait déjà un sacrilège.

En dépit de manifestations géantes relevant tout à la fois de l’émotion et de la manipulation politique, l’actualité donne raison à ces imams. Une pièce de théâtre, Lapidée, dont l’auteur, Jean Chollet, est un pasteur lausannois, n’aura droit qu’à trois représentations confidentielles au lieu des trente prévues. Et le regard d’une femme voilée sur lequel coule une larme de sang ne sera pas affiché sur les 150 des 500 colonnes Morris de Paris. Une comédienne en colère – on le serait à moins – a déclaré à La Tribune de Genève :  » Tout le monde clame haut et fort : Je suis Charlie, mais quand il faut agir, il n’y a plus personne. « .

La Préfecture de Police elle-même est intervenue pour que toute forme de provocation soit bannie. L’auteur de la pièce qui n’avait l’intention d’insulter ni l’Islam, ni le Prophète, mais de défendre les droits des femmes, n’en est pas encore revenu. Peut-on dire pour autant que la France est entrée dans l’ère de la soumission et de la dhimmitude ? Mettons qu’elle n’en est pas loin pour ne blesser personne.

Pièce de Théâtre Lapidée

Islamisme : En attendant les barbares

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islam arabie saoudite terrorisme

Les années sombres ont fini  par arriver, du moins elles sont devant nous; plus qu’un effort et nous pourrons pousser les portes qui s’ouvrent sur nos lendemains pas vraiment radieux. Les spécialistes du retour des années 1930 seront cependant déçus de ne pas se trouver enfin nez à nez avec le spectre éternel du fascisme nous attendant sagement, tapi dans un recoin de l’histoire. C’est que tous les spectres ne sont pas éternels et l’histoire ne répète jamais à l’identique nos monstruosités. Tout est nouveau à chaque fois et la seule chose qui ne change pas c’est simplement notre incroyable incapacité à éviter le pire. L’histoire ne se répète pas, ce sont les hommes qui bégaient.

Le pire n’est pas forcément celui qu’attendaient les répétiteurs des heures-les-plus-sombres mais il a tout de même un air de déjà-vu. Des champs de bataille de l’Afghanistan à ceux de l’Irak et de la Syrie en passant par le Caucase ou les zones tribales du Pakistan, le djihad est fils de la guerre froide et de l’aventurisme américain, puissant facteur de chaos au Moyen-Orient, mais il est aussi le produit de l’ataraxie du monde arabe dont la Nahda, la renaissance, a été confisquée par un wahhabisme qui tient plus du rétropédalage spirituel et culturel que d’une quelconque renaissance. En réponse au mondialisme libéral, l’internationale du djihad propose une autre forme de mondialisation revêtant les formes d’une oumma toujours fantasmée et jamais réalisée. Il n’y a aucune alternative spirituelle ou politique dans le projet islamiste, seulement un vide, témoin des échecs successifs des différents modèles de société adoptés dans l’aire arabo-musulmane, un vide conquérant néanmoins qui ambitionne de se superposer au nôtre, témoin de notre effacement civilisationnel par épuisement et lassitude de nous-mêmes.

Notre tradition intellectuelle nous permet d’envelopper cependant ce vaste combat du non-sens dans une cacophonie de bon aloi. « Sitôt que l’on a affaire à une opinion baroque et manifestement absurde, l’on peut être sûr qu’elle a pour auteur quelque prince de la pensée », écrivait Jean Paulhan. Et encore Paulhan ignorait-il la télévision, qui est sans doute une des pires choses qui soient arrivées à la démocratie. Après cela, il ne manquait plus qu’internet pour parachever la tour de Babel. Non seulement nos princes de la pensée disposent aujourd’hui d’un nombre de tribunes beaucoup plus important, d’où ils peuvent déverser leur lumineuse sapience sur le bon peuple, mais on tient désormais salon partout sur internet : salon des initiés, salon des clairvoyants, salon du complot, salon des mal-embouchés, salon des mal-rasés, salon des va-t-en-guerre et des va-comme-je-te-pousse, salon du repentir et du bal des faux culs. Avec ce grand accélérateur de particules que représente internet, les théories paraissent se fracasser les unes contre les autres : Douguine recyclant Carl Schmitt pour affronter Samuel Huntington, le « choc des civilisations » rompant des lances avec la « stratégie de la tension » et bien entendu les théories du complot se multipliant à la vitesse d’une parthénogenèse démente car le spectateur du monde d’aujourd’hui a, plus que la nature, horreur du vide. Face à cette dangereuse inflation d’intelligence, vous prend soudain l’envie de rester con. Le mouvement qui a jeté quatre millions de personnes dans la rue le dimanche 11 janvier a peut-être constitué pour ses détracteurs une démonstration de suivisme à grande échelle mais au moins la puissance de la vocifération commune a mis en sourdine pendant quelques heures Twitter ou Facebook qui donnent la nausée à force de vomir des hectolitres de fantasme et de réel recomposé.

L’orchestration médiatique et la mise en scène de l’événement a d’ailleurs eu au moins le mérite de parfaitement résumer les clivages de la société française. Les chefs d’Etat n’ont jamais marché en tête de la foule, ils ont marché à côté, dans une rue isolée, sécurisée et fermée au public, pour éviter que n’importe quel candidat à la gloire médiatique instantanée ne soit pris de l’envie de réaliser le carton du siècle. A l’écart de ces dirigeants qui craignent plus que tout autre chose désormais leur propre population, les rues et les artères des grandes villes et même des villages étaient envahies par une population réagissant de façon assez atavique contre le meurtre et la barbarie mais sans aller encore jusqu’à concevoir pleinement les responsabilités de ses propres dirigeants dans l’importation de cette barbarie sur son sol. À Beaucaire, haut-lieu de la résistance des comtes de Toulouse au roi de France et aux cupides seigneurs du nord qui orchestrèrent la croisade contre les Albigeois au XIIIe siècle, on vit défiler le Front national, écarté de toute union républicaine mais dont la patronne est peut-être tombée la tête la première dans un piège politique en se retranchant dans son splendide isolement. Nulle part ou presque on n’entendit ni ne vit les « jeunes des cités ». Cette partie-là de la France est restée singulièrement silencieuse mais en privé ou sur les réseaux sociaux, elle s’exprime bien plus clairement et quand elle tient salon, ce n’est pas pour parler tolérance et amour du prochain. La soi-disant « union républicaine » du 11 janvier, qui n’a pas duré le temps d’un week-end, a montré que la société française est plus que jamais travaillée par une véritable logique de sécession. Grossièrement découpées, il y avait ce jour-là quatre France : une qui faisait semblant de défiler, une autre qui défilait en masse et dans l’angoisse, une qui, vexée de n’être pas invitée, défilait ailleurs, et la dernière qui se défilait avec conviction.

On peut estimer à raison que l’islamisme est une composante particulière de l’islam qui n’englobe pas en un bloc l’ensemble du monde musulman, trop divers et complexe pour être défini comme une entité unique, entière et hostile. Néanmoins, les tenants du discours « padamalgamiste » oublient facilement, dans leur opposition décidée à toute forme d’islamophobie, le rôle déterminant des minorités agissantes dont l’action prime sur la masse et l’entraîne bon gré mal gré à suivre les desseins de la minorité la plus déterminée et la plus influente. Et le problème de la « stratégie de la tension », postulant que nos gouvernants utilisent les attentats pour entretenir en France une tension entre population allogène et autochtone qui leur profite, est qu’elle suppose à nos élites politiques une intelligence politique et une vision à long terme que l’on serait presque rassuré de pouvoir leur prêter, elles qui semblent plutôt empêtrées dans la logique électoraliste et les déclarations contradictoires. Dans la précipitation de l’après-crise, nous avons pu les voir promouvoir le verrouillage d’internet, s’autoriser à convoquer des enfants de huit ans au commissariat pour « apologie du terrorisme » tout en continuant à s’arc-bouter sur la culture de l’excuse pour définir les djihadistes français comme de malheureux paumés, victimes d’une société injuste et exprimant leur frustration à travers le rêve de la guerre sainte. Passée d’ailleurs la grande communion nationale du 11 janvier, notre cohorte de chefs d’Etats est allée se recueillir devant la dépouille d’Abdallah, défunt roi d’Arabie Saoudite, que Christine Lagarde qualifiait de « souverain progressiste » et qui jamais, au grand jamais, n’a financé le moindre terroriste, pas plus que le Qatar selon Laurent Fabius. Mais les Saoudiens, sans doute apeurés par la vigueur du gros bébé islamiste, ont soudain besoin de nous pour les protéger en échange de leur précieux pétrole. Alors, comme du temps de Khaled, de Fahd et d’Abdallah, nos dirigeants ont été accueillis par un nouvel émir, celui-ci visiblement encore plus proche du gâtisme que le précédent et, comme à leur habitude, ils ont sagement marché en rang derrière un vaste fessier flasque et craintif tremblotant avec circonspection dans les allées du pouvoir.

47 % des Français estiment aujourd’hui que l’Islam est compatible avec les valeurs de la société française, soit deux fois plus qu’il y a deux ans. Au-delà du caractère toujours un peu spectaculaire des chiffres, le sondage pose la question de la nature de cet islam « compatible ». L’islamisme, qui comme tout phénomène historique ne surgit pas de nulle part, pose directement la question des fondements actuels de la religion musulmane, de même que cette question de la « compatibilité républicaine » de l’islam questionne directement la société française qui compte près de cinq millions de musulmans. Libération devrait peut-être en particulier interroger les femmes sur cette « compatibilité » mais il semble que le concept d’islamophobie  ait dressé un tabou si puissant qu’on ne se hasarde pas dans la grande presse à poser ce genre de question.

Comme en d’autres temps, qui paraissent désormais bien lointains, où il était mal vu de questionner le bien-fondé de l’abandon du contrôle des frontières ou des flux migratoires au nom du dogme progressiste, le nouvel interdit du « padamalgames » est là pour nous rappeler que la première des soumissions est la confiscation de la parole. Et cette soumission au non-sens porte en elle toutes les soumissions futures.

*Photo :  Jennifer Moo.

La France, une chance pour l’islam?

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islam valls plenel charlie hebdo

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Les 7 et 9 janvier, des terroristes islamistes tuaient des journalistes, des policiers et des juifs. Moins de deux semaines plus tard, de quoi débat la France ? Du mal qu’elle a fait à ses enfants d’immigrés. De ses promesses non tenues. De ses idées rances. Et bien sûr, de son « islamophobie ». Pourtant, on ne sache pas que l’islamophobie ait tué à Paris. Encore qu’à bien y réfléchir, peut-être que si. Si d’aimables jeunes gens sont devenus des meurtriers, il faut bien que nous les ayons maltraités. Relégués. Humiliés. Ghettoïsés. Offensés. Comment allons-nous réparer, telle est la seule question qui vaille.

Si des islamistes tuent, c’est à cause des islamophobes. Dès le soir du 7 janvier, la crème de nos comiques médiatiques s’emploie à répandre cette fable en forme de bande de Moebius. Dans cette joyeuse troupe jamais à court d’inventions, j’avoue un petit faible pour Sylvain Bourmeau et Laurent Joffrin – sans doute ai-je raté un paquet d’âneries. Cependant, c’est à Edwy Plenel que je dois quelques fous rires, salutaires dans ce climat plombé. La France découvre qu’un certain nombre de ses enfants rêvent, plus tard, de faire Kouachi, et le patron de Mediapart larmoie en boucle que rien ne serait arrivé si on n’avait pas laissé Finkielkraut dire qu’il y a un problème avec l’islam. À la veille du 11 janvier, rompant un affreux suspense, il annonce qu’il se rendra bien au défilé citoyen, d’abord en hommage aux victimes, ensuite pour lutter contre le Front national. Delenda est Carthago. Quand ce n’est Finkie, c’est Marine. J’aurais bien aimé le rencontrer dans le défilé, Plenel, avec une pancarte contre le FHaine. Ou un entonnoir sur la tête.
Dans l’atmosphère churchillienne des premiers jours, ces élucubrations hors-sol dont les morceaux choisis tournent sur Internet n’ont guère plus d’importance que des propos de bistrot. On s’étrangle et on oublie. L’important, c’est qu’au sommet de l’État, on tienne enfin un langage clair – ou presque. Après les précautions d’usage – ça n’a rien à voir avec l’islam –, le Premier ministre prononce le mot « islamisme » et appelle au respect de la laïcité, sans stigmatiser. Pour les professionnels de l’effaçologie, le 11 janvier est une déroute. Les Français entendent savoir ce qui se passe dans leur pays et, plus grave encore, défendre quelque chose qui ressemble à un monde commun, voire, horresco referens, à une identité nationale. Et ça tombe bien, ils sont en phase avec l’humeur de leurs gouvernants. La France est en guerre. Nous ne céderons pas. Nous ne tolérerons pas. Nous n’accepterons pas. Le 13 janvier, Manuel Valls prononce un discours qui lui vaut d’être comparé à Clemenceau et ovationné par un Hémicycle unanime : « Droite et gauche confondues, à l’exception des deux députés FN qui n’ont applaudi qu’en de rares moments », précisent heureusement les deux spécialistes du comptage d’applaudissements qui couvrent l’événement pour Mediapart – quand on pense que les pauvrets ont dû entendre La Marseillaise, cet hymne colonial. Et pour parfaire le tableau, le président nous demande d’être « fiers d’être Français ». Et pourquoi pas fiers d’être nauséabonds, tant qu’on y est.
La gauche de la gauche trépigne. Voilà une semaine qu’on nous bourre le crâne avec des reportages tendancieux, et ces supposées révélations sur l’antisémitisme de nos banlieues. Il ne faudrait pas se tromper de victimes. Les premières victimes de tout ça, et du reste aussi, ce sont les musulmans. Retrouvons les fondamentaux. Et combattons le Front national.

Une heure ou deux après l’attentat de Charlie Hebdo, Gil Mihaely, passablement secoué, en était convaincu : cette fois, ce serait la bonne, le réel ne pouvait plus être reporté à une date ultérieure, pour reprendre une formule de Muray. L’histoire sainte d’une France frileuse et raciste, incapable de savourer les beautés du dialogue des cultures, arcboutée à un passé raciste avait vécu. On allait pouvoir nommer les problèmes, ce qui offrait un petit espoir de les régler. J’avoue que j’y ai cru, moi aussi. Le sursaut, la prise de conscience, l’esprit du 11 janvier. La fierté d’être français. Progressivement, on a entendu un peu de friture sur la ligne gouvernementale, un vague brouillage des discours. En haut lieu, la consigne avait dû passer : si tu parles d’antisémitisme, il faut très vite prononcer « islamophobie », il est bon de faire suivre « laïcité » par « respect des croyances » et « valeurs de la République » par « citoyens de seconde zone ». Une cuillère pour papa, une cuillère pour maman.
Heureusement, il y avait Valls, et surtout, la détermination renouvelée et civilisée des Français à faire nation. Contre personne, et même avec qui le voulait bien. Peu importe d’où on venait pour peu qu’on s’accorde sur la destination. Vivre ensemble, oui, mais à notre sauce. Et ceux qui ne l’aiment pas, cette sauce, peuvent s’en mitonner une discrètement, si possible en se dispensant de clamer leur détestation de tout ce que nous aimons. Sauf que près de la moitié de ces Français qui s’étaient levés pour défendre leur liberté de critiquer, de déconner et même d’offenser, trouvaient finalement qu’il fallait être gentil avec le bon Dieu des autres. Enfin, on ne va pas reprocher à un peuple d’être gentil. Quoique.
« Le Premier ministre a employé des mots très forts. Et même très durs. » Le 20 janvier, lorsque j’ai entendu percer dans la voix d’une journaliste de radio standard des accents de triomphe, j’ai immédiatement compris que quelque chose clochait. « Apartheid ! », « apartheid ! », le mot était psalmodié avec enthousiasme, répété avec gourmandise, commenté avec la gravité requise. L’après-Charlie était terminé, avant d’avoir commencé. Le Parti des médias, revigoré, reprenait son antienne préférée : être français, il n’y a vraiment pas de quoi être fier. La gauche du PS ronronnait, les représentants de nos banlieues se rengorgeaient : ils l’avaient bien dit que c’étaient eux, les vraies victimes. Apartheid pride !
Alors on se sent un peu cloche d’avoir pris Séguéla pour Clemenceau. Il faut dire qu’avec moi, le coup de La Marseillaise, ça marche à tous les coups. Finalement, c’était de la com, doublée de douteux calculs politiques. Le plus consternant n’est pas que Valls ait lâché le mot, mais qu’il l’ait fait pour satisfaire l’aile gauche du PS, et plus encore pour câliner les supposées victimes du supposé apartheid. Que certains membres d’un éminent parti de gouvernement exigent, comme prix de leur loyauté, que leur chef se livre au dénigrement public de leur pays, ne semble surprendre personne. Pas plus que le fait que l’on flatte une communauté dans le sens du poil en lui expliquant qu’elle est faite de sous-citoyens. Oh oui, je t’ai fait mal…, c’est bon, non ?
On dira que l’idéologie victimaire est très largement partagée bien au-delà de nos banlieues : des patrons aux pêcheurs, il n’y a pas un groupe ethnique, confessionnel ou socioprofessionnel qui ne réclame sa part de malheur. Mais, en l’occurrence, Valls a sciemment appuyé sur un ressort bien plus destructeur et mensonger à la fois. On pourrait appeler cela la politique des bons ressentiments. Plus que tout le reste, c’est elle qui nous a mis dans le pétrin où nous sommes. Pour des raisons qui relèvent à la fois de la psychiatrie (haine de soi) et de l’histoire (abandon des classes populaires), la gauche, depuis trente ans, s’est employée avec constance à susurrer à la France musulmane qu’on lui devait des excuses, tandis que la France, ontologiquement coupable, était sommée de cesser d’être elle-même pour se faire pardonner. Si vous ne savez pas pourquoi vous nous haïssez, nous nous le savons.

Le spectacle accablant de l’émission « Des paroles et des actes », le 22 janvier, offrit un saisissant instantané des résultats de cette politique. Face à Alain Finkielkraut, la professeur Barbara Lefèvre et le maire de Montfermeil Xavier Lemoine, qui croyaient pouvoir inviter sur le plateau des pans de la réalité qui venait de se dévoiler, les jeunes de banlieue et leurs défenseurs (un imam, un ou deux sociologues et Najat Vallaud-Belkacem) ânonnaient imperturbablement le lamento de la relégation, usant et abusant de la forme passive : nous avons été exclus, on ne nous a pas donné ceci ou cela, nous sommes moins bien traités que ceux-ci ou ceux-là, suivez mon regard. Les paroles d’Alain Finkielkraut les encourageant plutôt à se retrousser les manches furent unanimement dénoncées comme un discours de haine. Il faut dire que ce n’est guère courtois d’envisager que les victimes de l’apartheid pourraient avoir ne serait-ce qu’une microscopique responsabilité dans leur situation. Nacira Guenif, sociologue proche des Indigènes de la République, finit par lâcher le morceau en dénonçant l’injonction d’intégration faite aux « jeunes d’ascendance coloniale ». Et toi, t’es d’origine « croisades » ? Mauvaise pioche. Heureusement Najat Vallaud-Belkacem réconcilia tout le monde avec un aplomb stupéfiant : « Nous sommes au moins tous d’accord sur le fait que le problème, c’est la relégation sociale », décréta-t-elle. On n’a pas entendu le même débat.

Il ne s’agit pas de nier que les jeunes issus de l’immigration connaissent des difficultés particulières. Seulement, pardon d’être brutale, ce n’est pas vraiment le sujet du moment. Les Français découvrent soudainement que la coexistence des cultures n’est pas un dîner de gala et qu’il ne suffit pas de proclamer qu’on aime l’autre pour vivre avec lui. Or, les attentats et leurs suites ont produit un effet de dévoilement : si la majorité des musulmans de France condamne sincèrement la violence et que les fanatiques prêts à prendre les armes sont, espérons-le, une infime minorité, le rejet de la laïcité, le complotisme, l’antisémitisme, le refus d’admettre qu’un texte sacré pour les uns puisse être un objet de moquerie pour les autres – ce que Finkielkraut appelle joliment la « douleur de la liberté » – sont largement répandus chez les musulmans du coin de la rue. Pourquoi a-t-on le droit de se moquer de notre prophète et pas des chambres à gaz, pourquoi l’antisémitisme est-il interdit et pas l’islamophobie, demandent des élèves, auxquels leurs professeurs ne savent pas quoi répondre. Deux poids, deux mesures : pourquoi l’assiette de mon voisin est-elle plus remplie que la, mienne ? Que voilà un débat intéressant.

Alors l’exclusion, je veux bien. Mais il faudrait faire remarquer à certains que, quand ils affirment qu’on n’a pas le droit de dessiner leur prophète ou qu’ils laissent entendre que les attentats, c’est qui vous savez, ce sont eux qui s’excluent de la collectivité. Quand ils pérorent, même pour rigoler, que c’est bien fait pour Charlie, ils s’excluent de la collectivité. Quand ils pourrissent la vie de Mouloud qui ose manger pendant ramadan, ils s’excluent de la collectivité. Or, cette bouillie confusionniste est propagée par des imams bien sous tous rapports – pas par l’islamisme, mais par l’islam. Pas par tout l’islam, certes, mais par une notable proportion de celui-ci. Étouffer toute critique au motif qu’elle serait stigmatisante, ce n’est pas, comme le croit Edwy Plenel, faire œuvre de fraternité mais de mépris. Car c’est supposer que la culture musulmane serait par nature incapable de faire siennes les valeurs libérales de nos sociétés, condamnant ainsi les musulmans de France au repli et au ressentiment. Il serait plus respectueux, en réalité, de parler clair, entre adultes, et de rappeler que l’égalité entre individus ne nous interdit pas d’avoir des préférences culturelles. N’importe quelle citoyenne française jouit des mêmes droits que moi, mais ma minijupe a plus de droits que ta burqa. Dire cela, ce n’est pas insulter les musulmans, mais au contraire les inviter à réaliser la synthèse entre le public et le privé, le laïque et le religieux, l’individu et le groupe, que beaucoup d’autres ont faite avant eux. Qu’on cesse de nous faire croire que l’islam changera la France, ou alors ce sera pour le pire. En revanche, la France est une chance pour l’islam, peut-être la dernière, de voir ses enfants échapper à la fascination djihadiste et à la rancœur remâchée. Non, tu n’es pas un colonisé parce que tu es au chômage. Non, tu n’es pas stigmatisé parce qu’on ose remarquer que les sieurs Merah, Kouachi et Nemmouche sont issus de la même culture que la tienne. Le respect, ce n’est pas de pleurnicher ensemble, mais de parler vrai. Pour faire nation, il faut être deux. Welcome : moi je suis d’accord. Mais on fait ma nation, celle que mes parents ont choisie sans demander qu’on change la peinture pour leur faire plaisir. Et on arrête de se plaindre.

Cet article en accès libre est extrait du numéro de février de Causeur. Pour lire tous les autres articles de ce numéro, rendez-vous en kiosque ou sur notre boutique.

islam charlie hebdo

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*Photo : Jacques Brinon/AP/SIPA. AP21678148_000030.

Face au FN, Sarkozy rattrapé par sa jeune garde

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doubs fn ump sarkozy

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Le premier tour de l’élection législative partielle de la quatrième circonscription du Doubs a rendu son verdict et, d’ores et déjà, l’UMP en est la première victime. D’abord, parce que son candidat à la députation est éliminé pour la première fois depuis 2012. Ensuite, parce que le duel FN-PS de dimanche prochain vient de valoir au parti dirigé par Nicolas Sarkozy trois jours de tension, de cacophonie et de désordre, renouant avec une tradition dont se passeraient fort bien ses électeurs. Enfin, parce que, même si le bureau politique a pris une décision, rien n’est vraiment réglé.

Nicolas Sarkozy apparaît bien entendu affaibli par cette séquence. Certes, il a fait valoir que le candidat investi par l’UMP fut nommé par le triumvirat Juppé-Fillon-Raffarin avant que lui-même n’accède à la présidence. En ce sens, imputer la responsabilité exclusive de l’élimination de l’UMP du second tour à l’ancien président peut paraître injuste. Si le candidat a effectivement mené une campagne désastreuse, ce n’est pas entièrement du fait de Nicolas Sarkozy. En revanche, son arrivée à la tête du grand parti de la droite a peut-être incité l’électorat socialiste à se mobiliser davantage, hypothèse que corroborent les études sur la popularité du duo exécutif, en hausse précisément depuis fin novembre.

Le président de l’UMP apparaît aussi affaibli par ces trois jours de cacophonie. Son autorité a été successivement mise en cause par Dominique Bussereau, NKM, Laurent Wauquiez et Alain Juppé. Alors que Nicolas Sarkozy avait expressément demandé que tout le monde reste discret jusqu’au bureau politique de mardi soir, personne ne lui a obéi, et surtout pas le couple maudit NKM-Wauquiez, qui le suit dans l’organigramme de l’UMP. Nicolas Sarkozy a dû ainsi prendre une position que personne n’a vraiment comprise en expliquant qu’il fallait à la fois faire barrage au FN et laisser la liberté aux électeurs. A priori, on comprend que les électeurs sont libres, mais pas trop. A-t-il souhaité, avec cette position si subtile, ne pas laisser le monopole de l’ouverture au centre à Alain Juppé ? A-t-il souhaité, comme aux plus beaux jours de François Hollande à Solférino, tenter une synthèse impossible ? Même les plus proches de Nicolas Sarkozy ayant manifesté leur incompréhension, nous ne nous risquerons à aucune réponse.

De là à gloser, comme beaucoup d’observateurs, sur la grande victoire d’Alain Juppé, c’est un pas que nous ne franchirons pas. Pendant que le bureau politique finissait son débat, le maire de Bordeaux était déjà en train de vendre sa position commune avec Nicolas Sarkozy (abstention, vote blanc ou vote PS) au JT de France 2.

Pendant qu’il se targuait entre les lignes d’avoir entraîné le président de l’UMP dans son sillage, avec le sourire de celui qui vient de tordre le bras à son adversaire, Juppé voyait sa ligne battue par l’axe Xavier Bertrand- Bruno Le Maire-Laurent Wauquiez, partisan de l’abstention ou du vote blanc, c’est-à-dire celle de la position qui prévaut depuis trente ans, au RPR d’abord, à l’UMP ensuite. Alain Juppé est-il conscient que sa ligne n’est pas partagée par la très grande majorité des futurs participants à la primaire de la droite à laquelle il participera ? A-t-il conscience que ses revirements sur le sujet peuvent commencer à lasser sérieusement les électeurs ? Lundi, la vidéo de l’INA, datant de 1990, où on le voit annoncer l’exclusion d’Alain Carignon parce que ce dernier avait appelé à voter PS contre le FN dans une élection cantonale partielle, a fait le tour du web. Les lecteurs de Causeur n’ont pas été étonnés, ils la connaissaient depuis mars dernier.

Même s’il ne faut pas enterrer complètement François Fillon, qui défendait la ligne ni-ni mardi soir, mais qui semble bien traîner l’affaire Jouyet comme un boulet au pied, c’est clairement le trio Bertrand-Le Maire-Wauquiez qui sort vainqueur de cette séquence à l’UMP. Si ces trois-là devaient se mettre d’accord sur une candidature commune à la primaire, ils pourraient commencer à donner des sueurs froides à Juppé comme à Sarkozy. Le fait que ces trois-là soient davantage en phase avec l’électorat de l’UMP et qu’ils symbolisent aussi un renouvellement de génération constituent des arguments non négligeables en leur faveur.

Mais la position du ni-ni pourrait être avantageusement remplacée par la liberté de vote totale laissée aux électeurs. Que valent des consignes de vote de second tour lorsqu’on se prépare à demander aux mêmes électeurs de choisir le candidat au premier tour dans l’élection-reine ? Bien sûr, même Alain Juppé se défend de toute consigne et envisage seulement l’hypothèse où il serait électeur dans la circonscription de Montbéliard-est. On s’amusera de voir ces derniers jours toutes ces personnalités éminentes qui imaginent habiter à Audincourt, Sochaux ou Valentigney !

On doit s’attendre à ce que les prochaines élections départementales multiplient les occasions de se positionner dans ce genre de configuration. Il y aura des duels FN-PS et UMP-FN. La question se posera encore, dans de nombreux cantons. Aussi, il y a fort à parier que l’UMP sera encore mise sous la pression du PS qui aura beau jeu de lui dire : « Nous vous soutenons dans des seconds tours face au FN et vous ne nous rendez pas la pareille.»

Mais le PS risque aussi de subir la pression de ses propres électeurs qui peuvent en avoir par-dessus la tête de ce front républicain à sens unique. Les prochains scrutins risquent bien d’accoucher de fractures politiques encore plus grandes, surtout entre les appareils politiques et les électeurs. Et devinez à qui tout cela profite…

*Photo : Alain ROBERT/Apercu/SIPA. 00702646_000007.

Whiplash

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whiplash sade violence

whiplash sade violence

Au début d’Elvire-Jouvet 40, magnifique spectacle (1986) de Brigitte Jaques pour le Théâtre National de Strasbourg, Claudia, l’élève de Jouvet jouée par Maria de Medeiros, qui débutait alors, dit très bien la scène 6 de l’acte IV de Dom Juan. Très bien, mais ce que raconte la pièce, c’est comment un metteur en scène de génie (Louis Jouvet, interprété par Philippe Clévenot) lui permettra, en sept séances, non seulement de le jouer mieux, mais d’accéder à la vérité de la scène en entrant, dit-il, dans le sentiment du personnage, et pas seulement avec de la technique — bref, de se sortir les tripes. D’aller au-delà d’elle-même. De devenir Elvire.

J’ai pensé à cette scène au tout début de Whiplash, à voir absolument quoi qu’en disent les grincheux. Un jeune garçon, Andrew Neyman — Miles Teller, bluffant — s’entraîne à la batterie. Et le spectateur ignare que je suis se dit « Diable, il se débrouille drôlement bien, le morveux » — jusqu’à ce qu’un prof du Shaffer Conservatory, Terence Fletcher (J.K. Simmons, quelque peu satanique, et longtemps abonné aux rôles de nazi — pas un hasard) le pousse à aller au-delà de lui-même, et à devenir le nouveau Buddy Rich — une référence dans l’art des cymbales de jazz, quoi qu’en pensent les mêmes grincheux. Le jazz est plein de chapelles qui s’anathématisent l’une l’autre.

Evidemment, pour l’amener plus loin que lui-même, il faut un peu le pousser. Le provoquer. L’insulter. Le battre même. Le renier. L’amener à deux doigts du suicide (et on comprend au fil du film qu’un autre ancien élève est tombé du mauvais côté du désespoir). Et finalement faire éclore le génie qui était en lui. Toute pédagogie est-elle un sado-masochisme ?
Rappelez-vous 
le sergent Hartmann de Full Metal Jacket. Eh bien à côté de Fletcher, Hartmann était un poète. Un tendre. Une fleur des champs. Fletcher dirige un jazz band, sur le modèle de celui de Duke Ellington, dont le Caravan rythme la séquence finale. Ses musiciens participent à des concours très sélectifs — l’ENS ou l’X, à côté, c’est roupette de sansonite. Il veut les meilleurs, et que chacun donne le meilleur. Pas de pitié pour les frimeurs, pour les ratés, pour les faibles. Il y a dans ce film un petit côté Highlander : Fletcher met en concurrence trois batteurs, but there can be only one

On ne passe pas loin de la décapitation, d’ailleurs. Le film repose sur une anecdote (légèrement outrée, paraît-il) selon laquelle Jo Jones aurait lancé une cymbale à la tête du jeune Charlie Parker, pour lui apprendre à ne pas respecter le tempo. Moyennant quoi Parker, piqué au vif, aurait bossé comme un fou et serait revenu un an plus tard avec un solo étourdissant qui fit de lui The Bird. Encore un exemple de l’immortel Principe de Liberty Valance : When the legend becomes fact, print the legend.
Pour souffrir, le jeune Neyman souffre. Les mains en sang — gouttelettes giclant (non sans complaisance ) sur les peaux tendues des caisses et le cuivre des cymbales, l’ego déstructuré comme une forêt noire entre les mains d’un pâtissier moléculaire, insulté dans ce qu’il est (juif, en l’occurrence), vilipendé, amené au bord du gouffre — il se retrouve serveur dans un bistro quelconque. Et finalement, réglant les comptes avec le chef : le final est un Œdipe magistral avec celui qui est son vrai père — le père biologique étant un prof en panne d’écriture, un faible qui conseille à son fils d’abandonner…

Bien sûr, on ne peut pas ériger en principe pédagogique général ce qui se passe dans cette fiction — même si ça me titille quelque part, l’instinct de compétition en moi l’emportant toujours. Bien sûr, et je suis le premier à le dire, ce serait déjà beau que nous amenions chaque gosse au plus haut de ses capacités : on en est loin, la politique du « socle commun » consistant à niveler par le bas ce qui devrait être défini par le haut, parce que seul un système scolaire ambitieux peut donner de l’ambition, surtout à ceux qui ne sont pas nés avec une cuillère d’argent dans la bouche.
Mais il y a l’au-delà de soi.

J’ai toujours été sidéré que notre société accepte, comme allant de soi, des normes de compétition d’une violence extrême (quelqu’un a-t-il idée de la façon dont Philippe Lucas a traité Laure Manaudou, entre autres, pour en faire une championne olympique ? Ou dont Alexeï Michine a flagellé Yagudin, Plushenko ou Tuktamysheva, toute récente championne d’Europe de patin sur glace ?) et des pratiques pédagogiques d’un laxisme écœurant — « je te touche avec une fleur », dit un copain pour exprimer ces pédagogies de l’exigence zéro.
Nous avions un système scolaire à plusieurs vitesses — un niveau général d’exigence raisonnable, et un niveau supérieur de haut vol — en gros, les très bonnes facs et surtout les classes préparatoires… On a rabaissé le seuil au départ, raboté les exigences, et l’on s’emploie désormais à supprimer l’élite. Le recteur de Poitiers vient de rayer d’un trait de plume plusieurs classes prépas, moins pour faire des économies que pour en finir une bonne fois pour toutes avec l’élitisme. Des idéologues détruisent le système qui les a faits rois, afin qu’il n’y ait plus que des esclaves après eux.
Du coup, par réaction, je me repais de ces fictions de sélection ultime, quand les doigts saignent sur les baguettes, quand le corps entier souffre, et que le band haletant guette la reprise.

La métaphore pédagogique n’a pas échappé à Télérama, qui dans un article plutôt équilibré s’exclame :  » Imaginez le Marquis de Sade à la tête d’un IUFM… »

Bien sûr — et c’est explicitement dit dans le film — tous les musiciens n’hébergent pas en eux Mozart ni Charlie Parker. De vrais génies, en quarante ans d’exercice, j’en ai trouvé deux — l’un et l’autre matheux —, et c’est déjà beaucoup. La probabilité pour que je déniche non pas Mozart mais Rimbaud s’éloigne chaque jour.
Mais je cherche. Je chercherai toujours.

Grèce: un jeu complexe

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tsipras euro troika

tsipras euro troika

Syriza a remporté la victoire aux élections grecques le 25 janvier. Peu de temps s’est écoulé, et pourtant on peut commencer à prendre un certain recul devant l’événement. Après une semaine d’étonnement devant un gouvernement qui applique son programme (et qui tient ses promesses, ce qui change…), après avoir pris acte des premiers gestes politiques de l’équipe d’Alexis Tsipras (et de son nouveau ministre des finances), après avoir remisé la « Troïka », soit l’alliance du FMI, de la Banque Centrale Européenne et de la Commission Européenne, au rayon des accessoires surannés, il convient de s’interroger sur la stratégie de Syriza.

Cette dernière tient en un point. Tsipras veut retrouver des marges de manœuvre budgétaires. Il a besoin pour cela de « récupérer » entre 6 et 8 milliards d’euros actuellement affectés au paiement des intérêts de la dette grecque. Il a besoin de cet argent pour mettre en place les mesures qui éviteront au peuple grec de périr. C’est une réalité tragique, et pourtant tout à fait évidente. Cette diminution de la charge des intérêts est nécessaire et permettra au gouvernement de mettre en place un programme de sortie de l’austérité. C’est pour cela que Syriza a fait de l’annulation partielle de la dette, ou à tout le moins d’un moratoire de vingt à trente ans sur les paiements, une de ses priorités. On sait que, sur ce point, il est soutenu tant par des économistes – et non des moindres – que par le gouvernement américain. On sait aussi que les réserves de la Grèce sont insuffisantes pour permettre à ce pays de faire les paiements prévus au début de juillet. Au total, ce sont 23 milliards d’euros que la Grèce devrait verser. Dans la mesure où Tsipras a rejeté la dernière tranche du plan d’aide prévue par la « troïka », cela signifie qu’un accord devra impérativement être trouvé avant cet été.

Mais il va se heurter à un front très dur de pays emmenés par l’Allemagne. On sait que ce dernier pays, par la voix de la chancelière Angela Merkel, s’est fermement opposée à toute annulation des dettes. Cela laisse cependant ouverte la porte de la solution du moratoire. Il est clair que la discussion portera alors sur la nature, et la durée, de ce dernier. En fait, Alexis Tsipras voudrait lier la question de son pays à celle d’une révision générale des politiques d’austérité. Ce faisant, il heurte de plein fouet la politique allemande qui soutient que, hors de l’austérité, point de salut. Cela signifie que l’affrontement avec l’Allemagne, et ses alliés, est inévitable. Quels que soient les artifices de langage, il est évident que dans cet affrontement, il y aura un vainqueur et un vaincu. Les enjeux sont d’importance pour Alexis Tsipras, mais aussi pour Angela Merkel. Si elle devait subir une défaite, plier devant la volonté des autres pays, c’est non seulement sa propre position politique qui serait dramatiquement affaiblie en Allemagne, mais sa crédibilité qui en serait considérablement affectée. Ayant cédé sur ce point capital, quels arguments l’Allemagne pourrait-elle faire valoir pour éviter que la zone euro se transforme peu à peu en une union de transferts ? Mais, si c’est Alexis Tsipras qui cède de manière décisive, il torpille son avenir politique, et celui de Syriza ; il laisse le champ libre à la droite la plus extrême.

Nous assistons actuellement à un jeu de bluff et de contre-bluff. Le duo Tsipras-Varoufakis (le ministre des Finances) joue à merveille la partition « good cop / bad cop ». De même, Mme Angela Merkel joue à merveille la carte de la rigidité bougonne. Il est clair qu’il y a beaucoup de manège dans tout cela. Et il convient de savoir que la Théorie des Jeux, c’est justement l’un des points forts du ministre des Finances[1. On lira Varoufakis Y., Rational Conflict. Oxford, Blackwell, 1991 ou encore, du même auteur (avec Hargreaves-Heap S.) Game Theory: A critical text. London and New York, Routledge, 2004.]. Varoufakis pense que l’on peut ramener la négociation actuelle à une version du « dilemme du prisonnier ». Mais ce jeu peut dégénérer en une forme bien connue dans la Théorie des Jeux que l’on appelle « chicken » (poulette)[2. Sugden, R. The Economics of Rights, Cooperation and Welfare, 2ème edition, Palgrave Macmillan, Londres-New York, 2005.]. Cette forme théorise une scène bien connue des cinéphiles (La Fureur de Vivre) ; deux automobilistes s’affrontent en roulant l’un vers l’autre. Le premier qui prend peur de la collision et dévie de sa trajectoire a perdu. Il devient la « poulette » (chicken). Si aucun ne flanche, les deux véhicules se percutent, et l’on a deux morts… Ce jeu, s’il n’est pas répété (et s’il n’y a pas d’apprentissage) et si un événement imprévu ne survient pas, n’admet qu’une victoire totale de l’un sur l’autre. En cela, il est très différent du dilemme du prisonnier, qui montre les intérêts d’une coopération implicite[3. Skyrms, B., Evolution of the Social Contract. New York, Cambridge University Press, 1996.].

On voit bien comment, compte tenu des risques encourus en cas de « faiblesse » dans cet affrontement, tant Tsipras que Merkel pourraient s’engager sur une trajectoire de collision, et aller jusqu’au bout. Le risque est donc très grand que la négociation n’aboutisse pas à une recherche du compromis mais au contraire renforce chacun dans sa volonté de ne pas fléchir.

Que signifierait une collision frontale dans le contexte de la Grèce ? Si nous avons un refus de l’Allemagne d’admettre que l’austérité ne fonctionne pas, refus motivé tant par des représentations idéologiques que par une certaine vision des intérêt de l’Allemagne,  combiné à un refus de céder à la Grèce parce que c’est la Grèce (on se souvient des mots blessants sur les « cueilleurs d’olives »), et que du côté d’Athènes on se refuse de céder car l’on sait que cela signifie la fin de l’expérience de Syriza, l’idée de la collision frontale prend du sens. Dans ce cas, on ne trouve pas de solutions d’ici le mois de juillet et la Grèce doit faire défaut sur sa dette. La réaction de la BCE sera de couper le financement aux banques grecques, ce qui entraînera la décision du gouvernement grec de mobiliser la Banque Centrale grecque pour que le crédit ne soit pas coupé aux banques et, de fil en aiguille, la Grèce sortira de l’Euro.

Dans ce jeu stratégique, il est clair que la Grèce a délibérément choisi une stratégie qualifiée par Thomas Schelling, l’un des fondateurs de la théorie des jeux, mais aussi de la théorie de la dissuasion nucléaire, de « coercive déficiency »[4. Schelling T., The Stategy of conflict,  Harvard University Press, Cambridge (Mass.), 1960.]. En fait, le terme de « coercive deficiency » fut imaginé par L. Wilmerding en 1943 pour décrire une situation où des agences engagent des dépenses sans financement préalable, sachant que moralement le gouvernement ne pourra pas refuser de les financer[5. Kiewiet, D., Roderick McCubbins et Mathew D. The logic of delegation: congressional parties and the appropriations process, Chicago (Ill.), University of Chicago Press. 1991, pp. 213–249.]. L’apport de Schelling consiste à avoir montré que l’on pouvait généraliser cette situation et qu’une situation de faiblesse pouvait s’avérer un instrument de contrainte sur autrui. Il montrait aussi comment il pouvait être rationnel pour un acteur se sachant d’emblée en position de faiblesse d’accroître cette dernière pour pouvoir en user dans une négociation. à l’inverse de Jack London, on peut parler ici d’une « force des faibles »[6. Schelling T., The Stategy of conflict, op.cit. p. 37.]. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la renonciation par le gouvernement grec de la dernière tranche de l’aide promise par la « Troïka », soit 7 milliards d’Euros. Bien sûr, rejetant la légitimité de la dite « Troïka », il ne pouvait logiquement accepter d’en bénéficier. Mais, plus subtilement, ce geste met la Grèce volontairement au bord du gouffre et indique à la fois sa résolution à aller jusqu’au bout (comme Cortés brûlant ses navires avant de monter sur Mexico) et accroît la pression sur l’Allemagne. Nous sommes ici en pleine « coercive deficiency ».

Les Etats-Unis en ont pris la mesure. On sait que Barack Obama a convoqué Angela Merkel à Washington pour le 9 février. Au menu de cette rencontre, il y aura bien entendu le problème grec. Notons que cela montre l’engagement constant dans des Etats-Unis dans les affaires européennes. Tous ceux qui braillent que l’Euro devait nous donner une indépendance par rapport au Dollar feraient bien de méditer sur le sens de cette rencontre. La politique « européenne » se décide largement à Washington. C’est par ailleurs fort logique car l’Euro est la dernière ligne de défense du Dollar. Qu’il disparaisse et le Dollar sera nu face à la spéculation monétaire internationale.

Il est donc possible qu’Angela Merkel soit contrainte de céder. Mais, si elle le fait, elle engage un processus où elle perd toute maîtrise de la situation, tant en Europe qu’en Allemagne. En Europe, le fait de céder à la Grèce suscitera immédiatement de nouvelles demandes. La crédibilité de la position allemande sera détruite, et l’Allemagne acculée à de nouvelles concessions qui feront immanquablement monter le coût de sa contribution à l’Europe. Cela marquera l’entrée dans la fameuse « Union de transferts » qui est le cauchemar d’une grande partie des dirigeants allemands. Mais, en Allemagne même, Angela Merkel perdra le bénéfice de sa position « dure » et sera soumise à de multiples pressions venant tant de son électorat que de ses alliés politiques, et ceci sans compter sur le parti anti-Euro AfD en embuscade. Elle n’a donc le choix qu’entre le discrédit, interne et externe, et la rupture.

Ce contexte est, bien entendu, largement suivi dans les autres pays. Les autorités françaises se rêvent en grand médiateur dans ce conflit annoncé. Mais, nous ne sommes pas à un congrès du PS. Il ne peut y avoir de « synthèse » entre des intérêts clairement opposés. La position de la France se trouve prise en otage par la croyance religieuse dans l’Euro qui unit une partie de notre élite politique. Il est clair que dans la tentative désespérée de trouver une « synthèse », François Hollande va achever de se discréditer. Il est d’ailleurs symbolique que ce soit avec l’Allemagne que les Etats-Unis discutent et non la France. Cette dernière ne compte plus. Et c’est aussi l’un des enseignements de la crise et de l’arrivée de Syriza au pouvoir à Athènes. Démontrant la possibilité d’une autre politique, cette arrivée détruit ce qui restait du discours du PS.

Nous sommes probablement au début de la fin, tant en Europe qu’en France. Et cette perspective terrifie comme elle fascine les acteurs du jeu politique.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

*Photo : Geert Vanden Wijngaert/AP/SIPA. AP21687985_000003.

Le droit de voir

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elisabeth levy charlie

elisabeth levy charlie

Il paraît que les gars de Charlie Hebdo sont morts pour la liberté d’expression. En tout cas pour celle de déconner sur les religions qui, en France, fait partie du lot (il faudrait qu’on cesse, y compris moi, de parler de « blasphème », car pour un non-croyant, ça ne veut rien dire, mais passons). Le 11 janvier, on a donc tous défilé pour la liberté d’expression, c’était marqué dans les journaux. Et quelques jours plus tard, le président a enfoncé le clou : « En France, la liberté d’expression ne se négocie pas. » Sauf le respect que je dois au président, elle se négocie tous les jours à la 17e chambre correctionnelle du tribunal de Paris, où les juges doivent précisément apprécier si les prévenus ont ou pas franchi les limites de la loi. Ce n’est pas parce que le droit de caricaturer le Prophète de l’islam ou de croquer Jésus dans des positions inconvenantes est presque absolu, d’après la jurisprudence, qu’on peut proférer n’importe quelle ânerie dans l’espace public. En France, on peut se payer la tête de Mahomet, pas insulter son voisin. Dans pas mal de pays, c’est le contraire.

Que cette liberté définie comme « l’une des plus précieuses de l’homme » se heurte à des limites, rien de plus normal. D’ailleurs, ce n’est pas le tribunal qui me dissuade parfois de l’ouvrir – je préfère la justice de la République au tribunal médiatique – mais la perspective des gloussements indignés de tous ceux à qui mes idées ne reviennent pas. Ceux-là, ils sont pour la liberté d’expression, mais pas pour la mienne.

En attendant, il est un peu incongru, et même paradoxal, que ces attentats soient l’occasion d’un tour de vis sur la parole. La Chancellerie a en effet demandé aux parquets d’être très vigilants, c’est-à-dire de poursuivre à tour de bras, tant les expressions racistes que l’apologie du terrorisme : de plus, ce délit, qui ne relève pas de la loi sur la presse, mais de la loi du 13 novembre 2014, ne sera pas jugé par la très libérale 17e, mais par les chambres antiterroristes. Plus d’une cinquantaine de procédures ont été initiées depuis le 7 janvier et quelques prévenus ont déjà écopé de peines de prison ferme en comparution immédiate. « Les magistrats, comme tous les Français, étaient émus », a déclaré un juge de l’antiterrorisme. Manière élégante de dire qu’ils ont eu la main plutôt lourde.

Cette sévérité me chiffonne. Tout d’abord, on préférerait que cet activisme s’applique aux actes plutôt qu’aux mots. Et puis, jusque-là, en France, on n’allait pas en prison pour ses idées. De plus, faire juger l’imbécile qui hurle « Vivent les Kouachi » et le tueur par le même tribunal, c’est sacrément charger la barque. Et quand la police de Nice interroge Ahmed, 8  ans, coupable d’avoir déclaré qu’il « était avec les terroristes », on est chez les fous.

Mais le plus contrariant, c’est le procès Dieudonné, qui devait avoir lieu le 4 février. Il se murmure que Taubira voudrait une peine de prison ferme. Soyons clairs, je n’aime pas ce que raconte Dieudonné en général et son « Charlie-Coulibaly » en particulier. Mais je ne voudrais pas que l’on bannisse de l’espace public tous les propos qui me choquent. Et au moment où on explique aux musulmans de France qu’ils doivent accepter d’être heurtés par les opinions des autres, ce serait leur offrir sur un plateau l’argument du deux poids, deux mesures dont ils raffolent déjà.

L’ennui, c’est que pour échapper à ce soupçon, le gouvernement semble décidé à mettre le paquet sur les délits liés au racisme, en poursuivant quiconque aura, ou pas, laissé échapper un mot de travers. Une cuillère pour papa, une cuillère pour maman. Ainsi Arno Klarsfeld devrait-il être mis en examen pour avoir déclaré il y a un an qu’« une partie des jeunes de banlieue sont antisémites ». Un « jeune de banlieue » de 37 ans se sentant offensé a en effet déposé une plainte. Il est surprenant que le procureur ait donné suite. À ce compte-là, on pourrait poursuivre en justice ceux qui affirment que les musulmans fanatiques ont quelque chose à voir avec l’islam. À ce stade, ce ne sera plus notre droit de parler ou d’écrire qui sera menacé, mais celui de voir ce que nous voyons. Et ça, les flics de la pensée s’en chargent déjà.

Cet article en accès libre est extrait du numéro de février de Causeur. Pour lire tous les autres articles de ce numéro, rendez-vous en kiosque ou sur notre boutique.

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*Photo : Hannah.

Islam de France : est-il trop tard?

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islam houellebecq charlie vedrine

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« Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit. », écrivait Péguy. Cent ans plus tard, la sentence n’a rien perdu de son actualité. Ainsi, « quelques semaines après les attentats islamistes de Charlie Hebdo et de l’Hyper cacher, « de quoi débat la France ? Du mal qu’elle a fait à ses enfants d’immigrés. De ses promesses non tenues. De ses idées rances. Et bien sûr, de son « islamophobie ». Pourtant, on ne sache pas que l’islamophobie ait tué à Paris. », résume Elisabeth Lévy. Notre directrice de la rédaction réclame tout bonnement « le droit de voir » et de désigner les choses par leur nom sans que la peur de l’amalgame ne nous fasse prendre des vessies pour des lanternes.

La violence aveugle a un drapeau mais pas d’adresse, comme l’analyse magistralement Hubert Védrine,  qui nous fait l’honneur d’un grand entretien autour de la menace salafiste, de ses soutiens internationaux et des moyens à mettre en œuvre pour la combattre. « Les terroristes ne peuvent pas gagner », pronostique l’ancien ministre des Affaires étrangères, en appelant à l’émergence d’un islam de France respectueux de nos valeurs. Moins diplomate, on s’en serait douté, Cyril Bennasar s’agace des discours lénifiants qui font des bourreaux de banlieue de pauvres victimes de la société. À contre-courant de notre ministre de la Jeunesse et de la Ville se déclarant le représentant de la France « qui n’est pas Charlie », Bennasar décrète : « La France qui rit des bondieuseries, tu l’aimes ou tu la fermes. Et si tu ne peux pas, tu la quittes. »

À sa manière, l’islamologue Rachid Benzine exhorte les musulmans de France à balayer devant leur porte. Se battant sur deux fronts, il se désole du dialogue d’aveugles dans lequel la République et la jeunesse des banlieues se sont engluées.  « Pourquoi nier l’évidence ? L’islam d’aujourd’hui peut être violent » mais « il faut regarder en face le « décrochage » d’une partie très importante de la jeunesse « franco-maghrébine » ou « franco-musulmane » par rapport à la société française, qui n’a pas tenu ses promesses », pose-t-il comme termes de l’équation républicaine. Professeur d’histoire-géographie en Seine-Saint-Denis, Iannis Roder déplore « quinze ans de perdus » à ânonner les mêmes lieux communs sur les zones urbaines sensibles. Alors qu’il avait tiré la sonnette d’alarme dès 2002 et la parution des Territoires perdus de la République, Roder s’étonne du brusque engouement médiatique qu’il a suscité dans la semaine ayant suivi les attentats. Jusqu’ici, les médias n’avaient pourtant assez d’yeux pour compatir à la souffrance de banlieues arrosées d’aides sociales…

Tout aussi édifiant, le reportage d’Antoine Menusier nous montre des associations cache-sexes du salafisme et porteuses in petto d’une conception hallal du monde. Autant dire que Charlie est loin de faire l’unanimité de l’autre côté du périphérique, où l’on a très peu manifesté contre le terrorisme…

Charlie, justement : ils s’appelaient Charb, Tignous, Wolinski, Cabu, ou Bernard Maris. Ils sont morts sous les balles des frères Kouachi, au nom d’une vision fondamentaliste de l’islam qui condamne à mort le blasphème. Ce drame a profondément affecté Philippe Val et Daniel Leconte, respectivement ancien directeur de la rédaction de Charlie Hebdo, et réalisateur du film sur les caricatures C’est dur d’être aimé par des cons ! Tous deux ont répondu aux questions d’Elisabeth Lévy quant à l’histoire des caricatures danoises de Mahomet, reprises par Charlie Hebdo dès 2005, avant que le président Chirac ne pousse la Mosquée de Paris à poursuivre le journal pour incitation à la haine. Lâchés à l’époque par les médias, à quelques exceptions près, Val et Leconte laissent sourdre leur colère et réaffirment leur insoumission aux fatwas islamistes.

Soumission, le roman de Michel Houellebecq, souleva le cœur des plus hautes instances de l’Etat avant l’attentat de Charlie Hebdo. Or, ce roman est un roman, nous rappelle Jérôme Leroy dans une tautologie salutaire. Comme dans ses précédentes œuvres, l’écrivain Houellebecq mesure les failles de la société française à la manière d’un sismographe, sans provoquer les séismes qu’il décrit. Partant, il n’est guère étonnant que son personnage de président musulman ressemble à s’y méprendre à Tariq Ramadan – à moins que ce ne soit l’inverse…

Fort heureusement, nos fidèles lecteurs retrouveront leurs rendez-vous habituels, autour des indéboulonnables de Causeur que sont le « moi » de Basile de Koch, le journal d’Alain Finkielkraut, les carnets de Roland Jaccard, sans oublier les chroniques culturelles de Jérôme Leroy et L’ouvreuse.

Bref, cette année, février risque d’être désespérément trop court pour lire les cent pages de votre magazine préféré…

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Carlton de Lille : C’est important la réputation

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dodo saumure dsk

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Dodo la saumure a le traczir. C’est pas tant à cause du procès qui s’ouvre à Lille avec, sur le banc d’infamie, des cavillons à Légion d’honneur qu’aimaient se faire éponger le minaret sous les dorures par des gagneuses honnêtement formées par cézigue.

Non, Dodo, il a jamais chialé quand la maison poulaga lui est tombée sur les endosses. Il connaît les risques du métier : quand tu turbines dans le pain de fesses, tu sais qu’on peut se retrouver dans la mouscaille à toute vibure. Entre les énervés en moule-burnes qui font dans la concurrence sauvage en mettant de la gisquette sur le trottoir et qu’on vite fait de jouer du soufflant quand tu leur fais remarquer que les gagneuses sont mieux en maison, les clilles pas contents qui font du barouf parce qu’on n’a pas réussi à leur réveiller le panais et les édiles ripoux qu’il faut arroser pour qu’ils ferment les chasses, il pourrait vous en narrer, le Dodo.

Non, ce qui le chagrine, le Dodo qu’est quand même un brochet de première bourre, c’est qu’on lui sabote sa réputation. C’est important la réputation. Et DSK qu’est le chef des caves au procès, il risque de la lui saboter, sa réputation, la couler en haute mer. Il explique ça aux baveux lillois, Dodo, comme quoi tout grand sachem du FMI qu’il était, le DSK, c’est un bien plus grand marlou que lui, un qu’a des mœurs de gigolpince qui stratosphérise de la chéchia niveau radada et flouze.

Il regrette bien, Dodo, d’avoir cru dans le FMI. Il est aussi naze qu’un Grec,  qu’il se dit le Doco. Pas sur le plan des agaceries autour de l’œil de bronze mais dans la crédulité. Le FMI, c’est nib, macache, bono, niveau moralité. Alors que lui Dodo, au fond, il avait la fibre sociale. La preuve, il avait même voulu ouvrir un boxon pour les pas beaux, les croulants, les béquilleurs, qu’ils aient aussi le droit à de la prestation honnête pour prendre leur fade grâce à des laitues pas dégoûtées, des dévouées girondes qu’ont la vocation. Histoire de pas rester en tête à tête avec la veuve Poignet, et encore quand ils les avaient encore, leurs pognes, ce qu’était pas forcément le cas, tellement y en a qui sont poissards, champions toute catégorie de la scoumoune.

Mais aujourd’hui, Dodo, il se sent comme eux, tout seulâbre, entourés de malfaisants comme DSK qui vont chercher à lui faire porter le bada et DSK le premier ! Ah quelle gourance ! On est pas près de l’y reprendre le Dodo, lui qu’était si serviable, pourtant…

*Photo : Denis Closon/Isopix/SIPA. 00682578_000028.

École : les hussards perdus de la République

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ecole lille charlie hebdo

ecole lille charlie hebdo

Le lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo, bouleversé par les assassinats sauvages de Charb, Cabu, Wolinski, Tignous et tous les autres, je décide d’en parler avec mes élèves. Ce 8 janvier en salle des profs peu avant 8 heures du matin, les enseignants vaquent à leurs occupations comme si de rien n’était. Certes, nous discutons de la tuerie perpétrée par les frères Kouachi mais personne ne pose la question pédagogique du jour : que faire dans quelques minutes avec nos élèves ?

Avec un petit groupe d’enseignants, j’estime qu’il faut marquer le coup. Nous décidons ainsi de rassembler nos élèves, âgés de 15 à 21 ans, dans la cour à midi pour leur faire observer une minute de silence. Le proviseur étant introuvable, son adjoint nous donne son accord en y ajoutant une seule consigne : seuls les professeurs qui le « souhaitent » – c’est-à-dire ceux qui s’en sentent le courage – feront participer leur classe à notre initiative. Mes collègues et moi-même obtempérons sans hésitation, conscients que si cinq cents ou six cents élèves s’amassent dans la cour accompagnés d’enseignants dépassés, la situation risque de dégénérer.

A ce stade, il me faut préciser que mon lycée compte 99% de garçons, dont beaucoup sont issus de familles musulmanes ou de couples mixtes. Par le passé, j’ai déjà entendu plusieurs de mes élèves musulmans se plaindre de la malveillance que certains Français « de souche » nourrissent à leur égard. Quoique détenteurs du passeport tricolore, ces jeunes gens se déclarent ne pas se sentir pleinement Français en raison de l’hostilité qu’ils rencontrent chez une partie de la population.

Instruit par cette expérience, j’enfile mes habits de hussard noir avant d’entrer dans ma classe du jeudi matin. Puisque l’occasion fait le larron, j’explique à ces citoyens en herbe pourquoi la tragédie de Charlie Hebdo doit nous rassembler autour des valeurs de la République, telles que la liberté d’expression et le droit au blasphème. Anticipant les objections, je confesse avoir été parfois choqué par des caricatures de Jésus apparues dans Charlie Hebdo qui pouvaient heurter ma conscience de chrétien. Mais j’ajoute me sentir profondément ébranlé par cet attentat inqualifiable. Pour mieux me faire comprendre, j’évoque notre tradition anticléricale et remonte aux origines de la laïcité qu’une immense majorité de Français – athées, agnostiques ou religieux – considère comme un acquis irréversible. Au passage, je me dis solidaire de mes élèves musulmans, les exhorte à la sérénité et conclus mon intervention par un appel à leurs coreligionnaires. Je crois bon d’ajouter que tous les musulmans devraient se désolidariser clairement des tueurs et préciser que la pratique de l’islam n’induit pas le meurtre des « blasphémateurs ».

Parmi mes élèves de 2nde et de 1ère professionnelle, beaucoup acquiescent, toutes origines confondues. D’autres lancent : « Ces terroristes ne sont pas musulmans, notre religion ne nous autorise pas à tuer, la vie est sacrée » ou encore « Ces terroristes salissent l’image des musulmans. » L’air hagard et désemparé, un groupe garde le silence. Son mutisme semble provenir d’un manque de connaissances religieuses et/ou du discours bien différent que ses membres ont entendu à la maison et qui les empêche d’adhérer totalement à mes propos. Chez bien des garçons au visage grave, le regard et l’attitude quasi-immobile trahissent de l’appréhension. Nombreux sont ceux qui s’inquiètent d’une éventuelle multiplication des attentats et violences intercommunautaires, allant jusqu’à craindre une guerre civile. Certains élèves non-musulmans hésitent à afficher leur désaccord avec leurs condisciples musulmans… Il faut dire qu’une forme insidieuse de racisme anti-blanc s’est depuis longtemps installée dans l’établissement, au vu et au su de professeurs qui s’en accommodent, histoire de ne pas se coltiner une difficulté supplémentaire.

En fin de compte, ce sont mes étudiants de BTS qui mettent les pieds dans le plat. J’entends dans la bouche de quelques-uns le fameux « Charlie Hebdo l’a bien cherché ».  Sans haine ni violence, ces jeunes musulmans essaient de transiger avec nos valeurs : « oui bien sûr, on ne tue pas pour des dessins, mais quand même… on ne touche pas au Prophète ». Je hausse alors le ton : « Vous devez accepter qu’on se moque du prophète puisque dans notre pays, vous pouvez pratiquer librement votre religion. »

Deux élèves refusent obstinément d’entendre raison. Ils soutiennent mordicus que la liberté d’expression doit s’arrêter aux portes du blasphème. Peu à peu, l’échange glisse sur la question de l’islam de France : mes contradicteurs jugent les institutions musulmanes vendues au gouvernement français. A leurs yeux, il n’est qu’un seul véritable islam, pur de toute compromission, qu’on ne saurait appeler à se réformer. Le lendemain, ils se montreront particulièrement sages et courtois en cours… sans doute par crainte de s’être trop livrés la veille !

La minute de silence se déroule à midi sans aucun incident.

Quelques jours plus tard, le lundi 12 janvier, le chef de l’établissement et le ministère de l’Education n’ont toujours pas donné signe de vie. J’ai bien conscience que le « débat » de la semaine précédente est resté sans effet, aucun de mes élèves n’ayant apparemment participé aux manifestations monstres de la veille. Quant au proviseur, on l’attend toujours…

« Lapidée » : l’après-Charlie n’est pas brillant

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Non sans malice, certains imams ont déploré les récents massacres à Paris, tout en précisant qu’ils étaient sans doute nécessaires….les Français ne comprenant que le langage de la terreur. Et, dès lors qu’il est question du Prophète, temporiser serait déjà un sacrilège.

En dépit de manifestations géantes relevant tout à la fois de l’émotion et de la manipulation politique, l’actualité donne raison à ces imams. Une pièce de théâtre, Lapidée, dont l’auteur, Jean Chollet, est un pasteur lausannois, n’aura droit qu’à trois représentations confidentielles au lieu des trente prévues. Et le regard d’une femme voilée sur lequel coule une larme de sang ne sera pas affiché sur les 150 des 500 colonnes Morris de Paris. Une comédienne en colère – on le serait à moins – a déclaré à La Tribune de Genève :  » Tout le monde clame haut et fort : Je suis Charlie, mais quand il faut agir, il n’y a plus personne. « .

La Préfecture de Police elle-même est intervenue pour que toute forme de provocation soit bannie. L’auteur de la pièce qui n’avait l’intention d’insulter ni l’Islam, ni le Prophète, mais de défendre les droits des femmes, n’en est pas encore revenu. Peut-on dire pour autant que la France est entrée dans l’ère de la soumission et de la dhimmitude ? Mettons qu’elle n’en est pas loin pour ne blesser personne.

Pièce de Théâtre Lapidée

Islamisme : En attendant les barbares

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islam arabie saoudite terrorisme

islam arabie saoudite terrorisme

Les années sombres ont fini  par arriver, du moins elles sont devant nous; plus qu’un effort et nous pourrons pousser les portes qui s’ouvrent sur nos lendemains pas vraiment radieux. Les spécialistes du retour des années 1930 seront cependant déçus de ne pas se trouver enfin nez à nez avec le spectre éternel du fascisme nous attendant sagement, tapi dans un recoin de l’histoire. C’est que tous les spectres ne sont pas éternels et l’histoire ne répète jamais à l’identique nos monstruosités. Tout est nouveau à chaque fois et la seule chose qui ne change pas c’est simplement notre incroyable incapacité à éviter le pire. L’histoire ne se répète pas, ce sont les hommes qui bégaient.

Le pire n’est pas forcément celui qu’attendaient les répétiteurs des heures-les-plus-sombres mais il a tout de même un air de déjà-vu. Des champs de bataille de l’Afghanistan à ceux de l’Irak et de la Syrie en passant par le Caucase ou les zones tribales du Pakistan, le djihad est fils de la guerre froide et de l’aventurisme américain, puissant facteur de chaos au Moyen-Orient, mais il est aussi le produit de l’ataraxie du monde arabe dont la Nahda, la renaissance, a été confisquée par un wahhabisme qui tient plus du rétropédalage spirituel et culturel que d’une quelconque renaissance. En réponse au mondialisme libéral, l’internationale du djihad propose une autre forme de mondialisation revêtant les formes d’une oumma toujours fantasmée et jamais réalisée. Il n’y a aucune alternative spirituelle ou politique dans le projet islamiste, seulement un vide, témoin des échecs successifs des différents modèles de société adoptés dans l’aire arabo-musulmane, un vide conquérant néanmoins qui ambitionne de se superposer au nôtre, témoin de notre effacement civilisationnel par épuisement et lassitude de nous-mêmes.

Notre tradition intellectuelle nous permet d’envelopper cependant ce vaste combat du non-sens dans une cacophonie de bon aloi. « Sitôt que l’on a affaire à une opinion baroque et manifestement absurde, l’on peut être sûr qu’elle a pour auteur quelque prince de la pensée », écrivait Jean Paulhan. Et encore Paulhan ignorait-il la télévision, qui est sans doute une des pires choses qui soient arrivées à la démocratie. Après cela, il ne manquait plus qu’internet pour parachever la tour de Babel. Non seulement nos princes de la pensée disposent aujourd’hui d’un nombre de tribunes beaucoup plus important, d’où ils peuvent déverser leur lumineuse sapience sur le bon peuple, mais on tient désormais salon partout sur internet : salon des initiés, salon des clairvoyants, salon du complot, salon des mal-embouchés, salon des mal-rasés, salon des va-t-en-guerre et des va-comme-je-te-pousse, salon du repentir et du bal des faux culs. Avec ce grand accélérateur de particules que représente internet, les théories paraissent se fracasser les unes contre les autres : Douguine recyclant Carl Schmitt pour affronter Samuel Huntington, le « choc des civilisations » rompant des lances avec la « stratégie de la tension » et bien entendu les théories du complot se multipliant à la vitesse d’une parthénogenèse démente car le spectateur du monde d’aujourd’hui a, plus que la nature, horreur du vide. Face à cette dangereuse inflation d’intelligence, vous prend soudain l’envie de rester con. Le mouvement qui a jeté quatre millions de personnes dans la rue le dimanche 11 janvier a peut-être constitué pour ses détracteurs une démonstration de suivisme à grande échelle mais au moins la puissance de la vocifération commune a mis en sourdine pendant quelques heures Twitter ou Facebook qui donnent la nausée à force de vomir des hectolitres de fantasme et de réel recomposé.

L’orchestration médiatique et la mise en scène de l’événement a d’ailleurs eu au moins le mérite de parfaitement résumer les clivages de la société française. Les chefs d’Etat n’ont jamais marché en tête de la foule, ils ont marché à côté, dans une rue isolée, sécurisée et fermée au public, pour éviter que n’importe quel candidat à la gloire médiatique instantanée ne soit pris de l’envie de réaliser le carton du siècle. A l’écart de ces dirigeants qui craignent plus que tout autre chose désormais leur propre population, les rues et les artères des grandes villes et même des villages étaient envahies par une population réagissant de façon assez atavique contre le meurtre et la barbarie mais sans aller encore jusqu’à concevoir pleinement les responsabilités de ses propres dirigeants dans l’importation de cette barbarie sur son sol. À Beaucaire, haut-lieu de la résistance des comtes de Toulouse au roi de France et aux cupides seigneurs du nord qui orchestrèrent la croisade contre les Albigeois au XIIIe siècle, on vit défiler le Front national, écarté de toute union républicaine mais dont la patronne est peut-être tombée la tête la première dans un piège politique en se retranchant dans son splendide isolement. Nulle part ou presque on n’entendit ni ne vit les « jeunes des cités ». Cette partie-là de la France est restée singulièrement silencieuse mais en privé ou sur les réseaux sociaux, elle s’exprime bien plus clairement et quand elle tient salon, ce n’est pas pour parler tolérance et amour du prochain. La soi-disant « union républicaine » du 11 janvier, qui n’a pas duré le temps d’un week-end, a montré que la société française est plus que jamais travaillée par une véritable logique de sécession. Grossièrement découpées, il y avait ce jour-là quatre France : une qui faisait semblant de défiler, une autre qui défilait en masse et dans l’angoisse, une qui, vexée de n’être pas invitée, défilait ailleurs, et la dernière qui se défilait avec conviction.

On peut estimer à raison que l’islamisme est une composante particulière de l’islam qui n’englobe pas en un bloc l’ensemble du monde musulman, trop divers et complexe pour être défini comme une entité unique, entière et hostile. Néanmoins, les tenants du discours « padamalgamiste » oublient facilement, dans leur opposition décidée à toute forme d’islamophobie, le rôle déterminant des minorités agissantes dont l’action prime sur la masse et l’entraîne bon gré mal gré à suivre les desseins de la minorité la plus déterminée et la plus influente. Et le problème de la « stratégie de la tension », postulant que nos gouvernants utilisent les attentats pour entretenir en France une tension entre population allogène et autochtone qui leur profite, est qu’elle suppose à nos élites politiques une intelligence politique et une vision à long terme que l’on serait presque rassuré de pouvoir leur prêter, elles qui semblent plutôt empêtrées dans la logique électoraliste et les déclarations contradictoires. Dans la précipitation de l’après-crise, nous avons pu les voir promouvoir le verrouillage d’internet, s’autoriser à convoquer des enfants de huit ans au commissariat pour « apologie du terrorisme » tout en continuant à s’arc-bouter sur la culture de l’excuse pour définir les djihadistes français comme de malheureux paumés, victimes d’une société injuste et exprimant leur frustration à travers le rêve de la guerre sainte. Passée d’ailleurs la grande communion nationale du 11 janvier, notre cohorte de chefs d’Etats est allée se recueillir devant la dépouille d’Abdallah, défunt roi d’Arabie Saoudite, que Christine Lagarde qualifiait de « souverain progressiste » et qui jamais, au grand jamais, n’a financé le moindre terroriste, pas plus que le Qatar selon Laurent Fabius. Mais les Saoudiens, sans doute apeurés par la vigueur du gros bébé islamiste, ont soudain besoin de nous pour les protéger en échange de leur précieux pétrole. Alors, comme du temps de Khaled, de Fahd et d’Abdallah, nos dirigeants ont été accueillis par un nouvel émir, celui-ci visiblement encore plus proche du gâtisme que le précédent et, comme à leur habitude, ils ont sagement marché en rang derrière un vaste fessier flasque et craintif tremblotant avec circonspection dans les allées du pouvoir.

47 % des Français estiment aujourd’hui que l’Islam est compatible avec les valeurs de la société française, soit deux fois plus qu’il y a deux ans. Au-delà du caractère toujours un peu spectaculaire des chiffres, le sondage pose la question de la nature de cet islam « compatible ». L’islamisme, qui comme tout phénomène historique ne surgit pas de nulle part, pose directement la question des fondements actuels de la religion musulmane, de même que cette question de la « compatibilité républicaine » de l’islam questionne directement la société française qui compte près de cinq millions de musulmans. Libération devrait peut-être en particulier interroger les femmes sur cette « compatibilité » mais il semble que le concept d’islamophobie  ait dressé un tabou si puissant qu’on ne se hasarde pas dans la grande presse à poser ce genre de question.

Comme en d’autres temps, qui paraissent désormais bien lointains, où il était mal vu de questionner le bien-fondé de l’abandon du contrôle des frontières ou des flux migratoires au nom du dogme progressiste, le nouvel interdit du « padamalgames » est là pour nous rappeler que la première des soumissions est la confiscation de la parole. Et cette soumission au non-sens porte en elle toutes les soumissions futures.

*Photo :  Jennifer Moo.