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Humour palestinien et droits des femmes

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Un membre du gouvernement palestinien vient de rendre un  hommage appuyé à l’Arabie Saoudite, dans une interview accordée la semaine dernière à l’Agence de presse officielle saoudienne

D’après Haifa al-Agha, il est important de souligner que le royaume joue un rôle déterminant et stratégique dans le soutien à la cause palestinienne. Pour être plus précis, la représentante de l’Autorité Palestinienne a certifié que le Royaume « n’avait jamais suspendu ou diminué son soutien à la cause palestinienne ».

Pour qui sait lire entre les lignes, il s’agit là d’une réponse indirecte mais explicite à tous ceux qui dans le monde arabe, accusent la pétromonarchie d’être à la botte des Américains, donc du complot sioniste mondial et plus si entente.

On comprend aisément qu’en ces temps compliqués de dissensions inter-islamiques, Mahmoud Abbas ait voulu envoyer un message positif au Roi Salman. On sera néanmoins surpris par le choix de la personnalité chargée d’émettre ce message de soutien à l’Arabie Saoudite. En effet, au sein de l’Autorité Palestinienne, Mme Haifa al-Agha est en fait la ministre du droit des femmes, ou plutôt, comme on dit à Ramallah, le ministre des « Affaires féminines ». Un sujet qu’elle aurait pu évoquer dans son hommage au rôle positif de l’Arabie. Mais bon, ça n’a pas l’air de la préoccuper plus que ça…

Ah oui, j’ai failli oublier un détail : lors de la constitution du gouvernement d’union entre le Hamas et le Fatah, l’an dernier, Mahmoud Abbas avait jugé opportun de confier ce ministère à une dame, ce qui est logique, mais qui plus est à une dame notoirement liée  au Hamas, ce qui est amusant.

«L’islam est par définition contre la laïcité»

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iran islam mostofi

Armand Mostofi est directeur de Radio Farda, le service Iran de Radio Europe libre/Radio Liberté.

Vous êtes Iranien, mais vous travaillez désormais à Prague, après avoir vécu longtemps en France. Dans quelles conditions avez-vous quitté votre pays d’origine ?

J’étais journaliste et contre-révolutionnaire. Après la révolution islamique de 1979, une commission d’épuration m’a appelé, interrogé en bonne et due forme, et m’a dit que le procès-verbal serait envoyé au tribunal révolutionnaire. Je suis né dans une famille musulmane, mais, depuis ma jeunesse, j’avais étudié différentes religions et finalement décidé de devenir athée. J’ai donc senti le danger et quitté le pays immédiatement, en 1980. J’ai demandé l’asile politique en France, mais j’ai eu du mal à trouver du travail, donc j’ai été chauffeur de taxi en région parisienne pendant des années, avant d’acquérir un niveau suffisant en français pour retrouver un emploi de journaliste.

Aujourd’hui, Manuel Valls parle à ce sujet d’« apartheid », pour désigner ce séparatisme territorial, culturel et social entre les immigrés vivant en banlieue et les Français bien intégrés des centres-villes…

C’est un constat, personne ne peut le nier. On ne peut pas dire aujourd’hui que les immigrés, surtout d’origine musulmane, soient bien intégrés dans la société française. D’abord, l’idée d’intégration a échoué parce que, depuis des dizaines d’années – bien qu’on ait dépensé des milliards d’euros –, aucun plan cohérent n’a été élaboré. Les politiques ont beaucoup parlé, et pratiquement rien fait. La distribution d’allocations et de logements sociaux n’a fait que favoriser la ghettoïsation de certains quartiers, où la police n’ose plus mettre les pieds.[access capability= »lire_inedits »] Ensuite, le processus est mutuel. Il faut aussi une volonté d’intégration de la part des immigrés, qui est malheureusement absente chez la grande majorité d’entre eux, de confession musulmane.

Et est-ce aussi la faute de la France si cette volonté fait défaut ?

La première chose qui me saute aux yeux, c’est le laxisme de l’Éducation nationale. S’il y avait un projet d’éducation correct, les musulmans pourraient s’intégrer par l’école.

Ce qu’on entend habituellement à ce point de la discussion, c’est : « Pas d’amalgame ! »

Non, il ne faut absolument pas faire d’amalgame. Tous les musulmans ne sont pas salafistes ou djihadistes. Reste qu’il y a contradiction entre le Coran et la Déclaration universelle des droits de l’homme sur plusieurs points : l’égalité entre musulmans et non-musulmans, entre les musulmans entre eux, entre hommes et femmes, l’esclavage, les punitions brutales, la liberté d’expression, de religion, de conscience…

Tout cela ne correspond-il pas à une lecture littérale du Coran, par opposition à la plus répandue, qui serait compatible avec notre mode de vie démocratique ? 

Il faut aller au-delà du discours de ces dernières semaines, selon lequel ce serait un même texte dont il y aurait différentes interprétations. Quand les musulmans dits « modérés » – comme cet honorable M. Boubakeur, doyen de la Mosquée de Paris – parlent de l’islam « tolérant », ils ont raison. Et ils peuvent vous donner des références dans le Coran. Mais quand l’État islamique coupe la tête des Américains ou des Français, il peut aussi vous donner des références. Parce que, contrairement à celle de Jésus, la prophétie de Mahomet a duré vingt-trois ans, pendant lesquels il a eu le temps d’établir un État islamique et d’en prendre la tête. L’évolution de l’islam dans ce laps de temps a été considérable. Les versets du Coran reflètent ces différentes phases de la vie de l’État islamique. Ceux qui prêchent la tolérance datent des débuts, quand Mahomet était à La Mecque. Ceux qui prêchent la guerre et demandent de tuer les mécréants sont les derniers. Le problème est que le Coran auquel on se réfère actuellement n’a pas été édité selon l’ordre chronologique des versets.

Est-ce que le chiisme peut représenter le salut de l’islam, sachant que le plus menaçant pour nous est actuellement le wahhabisme ?

Non, le problème est beaucoup plus compliqué que ça. L’islam chiite a hérité d’un État entier, l’Iran, avec la bénédiction des intellectuels européens au moment de la révolution islamique. Naturellement, son comportement est un peu différent de celui des Shebab de Somalie et n’est pas comparable avec celui de Boko Haram. Mais les exécutions publiques en Iran sont semblables à celles de l’EI. En Iran, on pend, l’EI décapite. La différence s’arrête là.

Il n’y a donc vraiment pas d’espoir qu’un islam chasse l’autre et nous protège de la violence fondamentaliste ?

Non, il ne faut pas miser là-dessus. Pendant des années, beaucoup ont considéré l’islam turc d’Erdogan comme le modèle de l’islam modéré. Aujourd’hui, cet « islam modéré » devient chaque jour un peu plus intégriste. On peut être un chrétien modéré ou orthodoxe. Dans l’islam, on peut seulement être un musulman plus ou moins pratiquant. Il n’y a pas deux versions de l’islam. Il y a différentes branches – sunnites, chiites, wahhabites, etc. –, mais le texte sacré est unique. Et, en fin de compte, c’est lui qui a le dernier mot. Dans le christianisme, il y a quatre textes, et aucun n’est plus sacré que l’autre. D’ailleurs, aucun n’est la parole de Dieu. C’est la parole des apôtres, et encore, deux des auteurs des Évangiles n’ont jamais connu Jésus. Tandis que dans l’islam, le Coran est la parole de Dieu qui a été portée à Mahomet par l’ange Gabriel. Personne ne peut y changer une virgule.

Vous dites que les musulmans ne peuvent que pratiquer plus ou moins cet islam incompatible avec notre démocratie. Devraient-ils donc renoncer à leur culture musulmane pour s’intégrer ?

« Culture musulmane » est une expression trop vague. Le monde musulman s’étend du Mali ou de la Mauritanie jusqu’à l’Indonésie, en passant par le Moyen-Orient, la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan, le Pakistan, le Bangladesh… Il y a de très nombreuses différences de culture entre tous ces pays-là, mais il y a des principes communs, des interdictions communes : l’alcool et la viande de porc sont prohibés, et le port du hidjab est recommandé, voire obligatoire.

Donc, lorsqu’ils arrivent en Occident, les musulmans se recentrent sur les quelques pratiques qu’ils ont en commun, même s’ils sont de cultures très différentes ?

Oui. En France, les musulmans sont en majorité nord-africains, alors qu’en Allemagne ils sont majoritairement turcs. Mais le problème essentiel, en ce début de xxie siècle, c’est l’islam intégriste, le djihadisme. Et, malheureusement, ce problème touche tous les États, de l’Inde jusqu’à l’Afrique, de la Suède jusqu’au Kenya. Or, c’est partout pareil : l’islam, s’il veut respecter ses règles et ses croyances, est par définition contre la laïcité. La laïcité et l’islam, ça fait deux.

Sachant cela, avons-nous encore une chance de gagner contre l’expansion planétaire de l’islamisme ?

Aux États-Unis, peut-être. Ou en Russie, peut-être, si on croit à la manière forte, version Tchétchénie. Mais je crains fort que pour la France il ne soit trop tard. Les dégâts sont déjà faits. Nous sommes tombés dans un cercle vicieux : chômage, manque d’éducation et de qualification, délinquance, trafic de drogue… Un ami responsable du personnel dans une grande surface, très humaniste, m’a raconté il y a quelques années qu’il voulait recruter une vingtaine de « jeunes de banlieue » – pour être politiquement correct. Mais, au final, un seul est resté travailler dans la société. Deux ou trois ne sont jamais venus, plusieurs autres ne respectaient pas les horaires, un autre volait dans les rayons, et deux se sont carrément servis dans la caisse. Dans ces conditions, ils ne peuvent pas trouver un travail qui leur permette de vivre dignement, et ne s’en sortent pas. Salafisme et djihadisme profitent de ce terreau pour planter les graines du terrorisme.

On a encore l’impression aujourd’hui que le politiquement correct, qui se focalise sur une supposée « islamophobie », ne fait qu’accélérer le processus au lieu de soigner le mal…

Oui, c’est exact. On a d’abord remplacé les mots « casseurs » ou « voyous » par « jeunes de banlieue », et maintenant on ne dit plus que « les jeunes » : « Les jeunes ont caillassé une voiture de police. » Dans le pays où je vis actuellement, la République tchèque, on ne parle pas comme ça, on appelle un chat un chat.[/access]

*Photo : Uncredited/AP/SIPA. AP21690407_000004.

Les interviews (presque) imaginaires de Brighelli

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ecole marseille castellane

Madame, vous êtes enseignant-chercheur en didactique de la didactique à l’ESPE d’Aix-Marseille, et professeure de Lettres…

Dites de Français, ou mieux, d’Expression et Communication. Les Lettres, c’est ainsi que la culture bourgeoise appelle ces valeurs mortes sur lesquelles elle assoit sa domination en interdisant de fait aux classes populaires, surtout celles issues de la différence, d’accéder au pouvoir. Corneille ou Racine, autant de white dead males. Moi, je travaille sur les productions de mes élèves, qui sont bien vivants, eux ! C’est la source qui doit nourrir le fleuve, n’est-ce pas…

Heu, oui… Vous enseignez au collège Marie-Laurencin, dans le XIVème arrondissement de Marseille, dans ces quartiers Nord qui ont été le théâtre, hier, d’une démonstration de force de groupes armés et cagoulés qui ont échangé des coups de feu.

La Castellane est dans le XVème, vous savez…

Excusez-moi, je suis journaliste, je ne peux pas tout savoir. En tant qu’éducatrice confrontée depuis longtemps à des populations en déshérence, quelle est votre analyse des événements ?

Je ne suis pas éducatrice, mais co-éducatrice : mes élèves et moi co-construisons nos savoirs réciproques. J’ai au moins autant à apprendre d’eux qu’eux de moi.
Qui sont ces jeunes — parce que pour l’essentiel, ce sont des jeunes ? Ce sont nos apprenants, ceux d’aujourd’hui – les fourmis, les guetteurs, ont souvent moins de 15 ans — qui manifestent ainsi leur juste révolte devant les injustices dont ils sont victimes. Et ceux d’hier, victimes de cette injustice répétée qu’est l’exercice d’un Savoir frontal. C’est cela surtout qui détruit le vivre-ensemble.
Le fait même que pour la plupart ils soient trafiquants de drogue devrait alerter les pouvoirs publics — et Mme Vallaud-Belkacem, quelle femme merveilleuse et de gauche ! l’a bien compris en s’adressant à nous, hier soir, au centre social des Musardises, dans le XVème. La drogue est un paradis artificiel dans lequel ils tentent de fuir la réalité — leur réalité. En la vendant, ils diffusent une contre-réalité.

Pouvez-vous être plus explicite ?

Le Premier ministre, il y a quelques jours, a justement parlé d’apartheid. Ces jeunes — et leurs familles —, nous les avons parqués dans des Zones d’Exclusion Programmée. Dans des réserves, loin du centre-ville où s’installent les bourgeois…

Heu… Vous êtes sûre ? Le centre-ville de Marseille est… comment dire…

Juste retour des choses ! Les populations reléguées ont conquis les territoires qu’on leur a toujours refusés.

Ces jeunes, donc…

Nos élèves ! Nos enfants ! Croyez-vous que ce soit de bon cœur que je les vois, depuis des années, soumis aux contraintes de programmes inutilement ambitieux ? Ils ont des compétences que l’on ne sollicite guère. Nous autres, à Education et Devenir, savons depuis longtemps qu’un enseignement curriculaire…

Comme celui qui a fait ses preuves au Québec ?

Exactement ! Il faut solliciter ce qu’il y a de meilleur en eux, leur sens spontané de la langue, tel qu’ils l’expriment dans le rap par exemple. Et cesser de les accabler sous des enseignements disciplinaires d’un autre âge. Nous avons d’ailleurs discuté de tout cela dans un colloque organisé conjointement avec les Cahiers pédagogiques. Quelle merveilleuse journée !
Nous avons d’ailleurs diffusé un communiqué après les représailles exercées sur les journalistes blasphémateurs de Charlie. Nous nous devons « d’analyser sans « passions » le contexte social dans lequel se creusent les inégalités et se manifestent des phénomènes de ségrégation et de relégation sociale, culturelle et territoriale. » Si !

Votre collège, en dispositif Eclair, a bénéficié d’aides substantielles…

Pas assez ! Il est scandaleux que des lycées de centre-ville, sous prétexte qu’ils hébergent les enfants de la bourgeoisie, aient plus de moyens que nous. Scandaleux surtout que l’enseignement par compétences ne soit pas encore généralisé. C’est d’ailleurs moins de moyens que nous avons besoin que d’un changement radical des mentalités.Nous devons travailler en équipes.
Il y a chez certains enseignants des résistances qui tiennent à leur histoire personnelle. Les profs, au fond, sont pour la plupart d’anciens bons élèves, qui inconsciemment se battent pour perpétuer le système qui les a favorisés. Heureusement nous nous efforçons, à l’ESPE, de les recruter désormais parmi les cancres.

C’était votre cas ?

J’étais une élève… très moyenne. De surcroît, quand je me suis convertie à l’Islam lors de mon mariage, j’ai compris en profondeur ce que c’est que d’être humiliée et offensée constamment. La loi de 2004 sur le voile, par exemple, est clairement discriminante. Si ces jeunes filles veulent vivre leur foi, qui sommes-nous pour le leur interdire ?
Je suis d’ailleurs favorable à une répartition claire garçons / filles en classe. Il n’est pas normal que des filles soient exposées aux regards concupiscents des adolescents — non seulement à la piscine, mais dans toutes les activités. Une ville musulmane d’Indonésie vient d’imposer la virginité comme condition préalable pour passer le Bac. C’est une idée à creuser.Il n’est pas normal non plus que des garçons soient susceptibles de fréquenter des filles impures. Les pratiques cultuelles doivent prendre le pas sur les pratiques culturelles. C’est en reconnaissant le droit inaliénable des communautés que nous parviendrons à cette Europe bigarrée que j’appelle de mes vœux. La France doit être une mosaïque bien plus qu’un creuset où l’on voudrait fondre les différences qui nous constituent. La vraie liberté, c’est aussi la liberté de ne plus en avoir. Et la vraie laïcité commence par le respect de la foi.

Excusez-moi, mais la foi a peu de choses à voir avec le trafic de shit à grande échelle…

Le système leur dénie l’entrée dans les voies royales — les grandes écoles, qu’il faudrait d’ailleurs supprimer, ce sont des monuments de discrimination permanente. Interdits d’économie officielle, ils investissent leurs talents dans l’économie souterraine. Le dealer est l’illustration de la justesse des analyses de Pierre Bourdieu. Il est celui qui pouvait, et que l’on a brimé. Alors il s’invente une société-bis, si je puis dire. Un monde parallèle. Mutilé du stylo, il prend le flingue. C’est son droit.

Tout de même, tirer à la kalachnikov sur la police…

Une façon de marquer son territoire ! Pourquoi les forces de l’ordre bourgeois viendraient-elles dans les quartiers que mes élèves, et mes anciens élèves, ont patiemment conquis ? Prétendent-ils nous refaire le coup de la bataille d’Alger ? Ils ont massacré les grands-pères, humilié les pères, ils veulent donc massacrer les fils ? Un peu de repentance, s’il vous plaît !

Que faudrait-il faire pour améliorer la situation ?

De toute évidence, leur laisser gérer la ville. Ils ont bien plus de compétences réelles que les vieillards qui nous gouvernent. Comme on dit ici : des kakous plutôt que des caciques cacochymes ! Quand ils géraient le parking de la porte d’Aix, au moins, on pouvait s’y garer !

Interview réalisée ce jour par un journaliste-stagiaire du Figaro, descendu tout exprès à Marseille, et mise au clair par Jean-Paul Brighelli

Addendum. J’ai pris le collège Marie-Laurencin à cause de ses liens — l’année dernière — avec les inénarrables Cahiers pédagogiques. On me signale que l’administration a si bien souhaité reprendre en main un établissement qui s’en allait tout doucettement à la dérive qu’il y a nommé cette année Mme Lebourch, ancienne proviseur-adjoint du lycée Cézanne — ciel, une femme venant d’un lycée à prépas dans une pépinière de pédagos, ça va faire des étincelles !

*Photo : Pixabay.

Républicain, comme ils disent…

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fn republique ps philippot

Transformé en chef d’Etat « jupitérien » par la grâce de l’événement, notre ex-« Président normal », comme les Sages, les Pythies et  les Prophètes, s’exprime désormais par énigmes. Après avoir consacré sa conférence de presse du 5 février dernier à célébrer le mystérieux « esprit du 11 janvier », il a ainsi répondu à une question sur la législative partielle du Doubs par une formule à peine moins obscure : « Il y a des partis qui sont dans la République, ceux qui concourent aux suffrages sont dans la République, ont des élus dans la République, ont le droit, donc, d’avoir des candidats, et donc des élus. (…).  Mais est-ce à dire que tous les partis sont pleinement dans les valeurs de la République ? Non. Adhérent aux valeurs de la République ? Non. Au moins, à toutes les valeurs ? Sûrement pas.» Aussitôt, l’aphorisme est contesté par Florian Philippot, invité sur une radio périphérique à commenter la conférence de presse : en l’occurrence, réplique le vice-président du Front national, ceux qui se targuent d’être républicains sont justement ceux qui ont renoncé à l’être en acceptant de noyer la France dans l’Union européenne et qui, par là même, ont renié le principe républicain par excellence, la souveraineté nationale.

Étant donné la fréquence avec laquelle on utilise le mot « républicain » et les graves conséquences que l’on en tire, le débat n’est pas sans intérêt. Mais lequel des deux a raison ? Hollande et les ennemis du Front national, qui lui reprochent de ne pas l’être même s’il profite de la République, et qui n’hésitent pas à appeler au front « républicain » pour lui faire barrage ? Ou Philippot et les siens, qui accusent ces républicains autoproclamés d’avoir délaissé, au profit d’une mondialisation oligarchique, ce qui ferait l’essence et le cœur même de la république?

Dans l’absolu, ni les uns, ni les autres – dans la mesure où la notion de « république » s’avère aussi floue, aussi incertaine et finalement à peu près aussi inconsistante que celle de « démocratie ». Du reste, la petite querelle du 5 février n’est pas sans rappeler les interminables controverses du temps de la guerre froide, où les Etats socialistes (qui se qualifiaient de démocraties populaires) et les régimes libéraux (dits démocraties pluralistes) s’accusaient les uns les autres d’usurper le titre de démocratie, et prétendaient en être les seuls titulaires légitimes. Et encore le mot démocratie fournit-il quelques pistes pour savoir ce qu’il faut entendre par là, et qui peut s’en prévaloir : la démocratie, nous rappelle l’étymologie, est un système dans lequel le pouvoir appartient au peuple, démos. Pour le mot « républicain », les choses paraissent beaucoup plus aventureuses : personne ne peut dire ce que c’est, pas même l’imposant Dictionnaire critique de la république paru il y a quelques années, qui renonçait purement et simplement à définir son propre objet.

 

Pourrait-on, au moins, commencer par dire que la république est le contraire de la monarchie héréditaire? Même pas : en 1576, Jean Bodin intitule ce qui deviendra le plus célèbre traité de philosophie politique d’Ancien régime Les Six livres de la République, utilisant ce terme comme synonyme d’État, res publica, quel que soit le régime politique de ce dernier. Il n’y a pas d’incompatibilité : sur les pièces de monnaie que Napoléon Ier fait frapper à son effigie, on lit ainsi, côté face, Napoléon Empereur, et côté pile, République française. C’est aussi l’époque où un théoricien révolutionnaire rallié à Bonaparte, Roederer, invente la notion de « monarchie républicaine », et démontre dans un essai que l’hérédité n’entraîne pas une augmentation du pouvoir du « Chef de la République ».

Mais alors, si la république, ce n’est même pas cela ? Eh oui : cela peut être tout et n’importe quoi, les États-Unis et l’URSS, la Chine populaire et la république de Saint Marin, la DDR et la république de Salo, Sade et Savonarole, la démocratie et l’aristocratie. La république, explique sobrement le Dictionnaire de l’Académie française en 1831, c’est, tout bonnement, « un État gouverné par plusieurs ».

Dans ces conditions, on devine qu’il est assez délicat de savoir qui est « républicain », qui ne l’est pas, ce que pourraient bien être les « valeurs républicaines » et qui pourrait être en mesure d’en juger. Naguère, un éminent professeur de droit s’était interrogé sur la signification de l’article 89 alinéa 5 de la constitution, selon lequel ne saurait faire l’objet d’une révision «  la forme républicaine du gouvernement » ; au bout du compte, il fut bien obligé de constater le caractère insaisissable de la notion : cette « forme républicaine » inclut-elle le caractère national de la souveraineté (auquel cas le transfert de celle-ci à l’Union européenne serait impossible) ? L’organisation parlementaire du régime ? Le scrutin majoritaire à deux tours ? L’existence d’un Sénat et d’une juridiction constitutionnelle ? Le système de sécurité sociale et la retraite par répartition ? C’est comme on veut. Open bar.

 

Au passage, on note que certains de ces éléments se rencontrent également dans des systèmes politiques non-républicains, où personne n’aurait l’idée de les nommer ainsi. On qualifie de « républicain » ce qui, en France, est pratiqué en République, mais qui pourrait être qualifié autrement dans une monarchie : c’est ainsi que notre célèbre « méritocratie républicaine » est appelée « méritocratie royale » au Maroc – bien qu’elle n’ait en soi aucun lien nécessaire avec la république, pas plus d’ailleurs qu’avec la monarchie.

 

En fait, le terme républicain, dont on veut faire un indépassable critère du bien politique et moral, s’avère entièrement relatif, aussi bien dans l’espace que dans le temps.

C’est ce que laissait deviner l’autre soir, à la télévision, une sortie du journaliste Christophe Barbier, l’homme qui parle toujours dans le sens du vent. Celui-ci déclarait en effet que, de nos jours, font partie intégrante des valeurs républicaines le refus de la peine de mort, le droit du sol comme mode d’acquisition de la nationalité et l’adhésion à une évolution fédérale de l’Europe. À ces mots, Florian Philippot, présent sur le plateau, manqua de s’étrangler avec la fameuse écharpe rouge de Christophe Barbier : de fait, il aurait pu rétorquer que le droit du sol fut institué en France sous François Ier, et que c’est sous la république, avec le Code civil de 1804, que fut établi le droit du sang, lequel ne sera pas remis en cause par la IIe République. Le droit du sol comme critère de républicanisme ? Dans ce cas, l’une des plus vieilles républiques du monde, la Suisse, ne serait pas républicaine, pas plus d’ailleurs que l’Italie ou l’Autriche.

En bref, ce qui est républicain ici ne l’est point là-bas, ce qui l’était hier ne l’est plus aujourd’hui : plaisantes valeurs qu’une rivière borne!

Autre exemple : si une approche fédéraliste de l’Europe est aujourd’hui un marqueur républicain, on peut supposer que tel n’était pas le cas en 2005 : ou alors, il faudrait en déduire que 56% des électeurs, ayant rejeté le projet de constitution européenne, n’étaient pas républicains à ce moment là. C’est du reste cette relativité qui permet à Alain Juppé d’excommunier sans états d’âme le Front national comme non-républicain au motif qu’il défend actuellement les thèses que lui-même développait autrefois, dans les années 1970-1980, lorsqu’il était l’étoile montante du Rassemblement pour la République. La question étant de savoir si le républicain d’aujourd’hui le sera toujours après-demain.

Au total, l’adjectif républicain n’est donc pas grand-chose d’autre qu’un label. Une étiquette que l’on s’attribue, sans contrôle, pour démontrer que l’on est dans le camp du bien. Et que l’on refuse à ses ennemis afin de donner au combat que l’on mène, ou à leur exclusion, un vernis politique et une teinture morale. Une bulle de savon. Rien de plus. 

*Image : wikicommons.

L’histoire oubliée des caricatures de Charlie Hebdo

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charlie hebdo leocnte val

Retrouvez la première partie de l’entretien ici.

Philippe, vous êtes alors assez contesté au sein de la rédaction de Charlie. Obtenez-vous néanmoins un consensus durable sur la défense d’une laïcité qu’il faut bien dire de combat, face à la stratégie de grignotage du camp antilaïque ? Et quel est l’état de l’opinion au moment du procès ?

Ph. V. : C’est simple : à l’intérieur de la rédaction, il n’y a aucun débat à ce sujet, et l’opinion nous est massivement favorable. En revanche, dans le milieu intellectuel et médiatique, la tendance dominante, c’est plutôt l’hostilité, en tout cas la réprobation ; des journaux nous donnent des leçons de bonnes manières démocratiques, certains essaient de démontrer de mille manières qu’on a tort, et qu’on énerve les gens. La grande expression de l’époque, c’est : « L’huile sur le feu. »

Ça l’est toujours en 2011, après l’incendie. Charb en tire une « une » hilarante. « L’invention de l’humour » – un homme des cavernes  avec le feu dans une main et de l’huile dans l’autre.

Ph. V. En tout cas, cela témoigne d’une absence totale d’imagination dans l’invention des métaphores. Et, ce qui est plus grave, de la répétition de La Trahison des clercs. Benda a écrit ce livre après la Première Guerre mondiale, puis l’a réécrit après la deuxième. Marc Bloch parle de la même chose dans L’Étrange défaite. Et ça recommence sans cesse. Et voilà qu’à nouveau, des intellectuels tournent le dos à la raison !

On arrive au procès, les 7 et  8 mars 2007. Il y a beaucoup de tension, du stress, l’envie d’en découdre, la peur de perdre. Est-ce qu’à tout cela s’ajoute la peur physique ? Le procès est-il un moment à haut risque ?

P. V. : Non. Je suis bien protégé, j’ai confiance dans les policiers qui sont autour de moi. Et puis, on ne peut pas vivre tout le temps dans la peur.[access capability= »lire_inedits »]

Ah bon ?

Ph. V.  Cependant, on est conscient du danger. Deux ou trois fois, j’étais sorti bêtement sans ma protection, c’était une bêtise qui aurait pu très mal se terminer, donc après, j’ai été plus prudent.

Quels sont les grands moments du procès ?

D.L. : Pour moi, c’est la plaidoirie de Richard, énorme… La plaidoirie de Georges Kiejman, sans doute…. Mais la plaidoirie de Richard est incroyable, c’est indiscutable !

E. L. : Je résume pour les lecteurs. Grâce à l’une des parties adverses qui avait eu l’imprudence de brandir l’argument du « deux poids, deux mesures », Richard Malka a fait une démonstration à la fois implacable et tordante. Vous voulez l’égalité de traitement ? Vous êtes bien sûrs ? Etre logés à la même enseigne que les chrétiens ? Vous voulez cela ? Et il brandissait des unes de Charlie Hebdo où l’on voyait le père, le fils et le pape dans des positions pour le moins offensantes. J’imagine la tête des honorables hommes de religion. Pour faire bonne mesure, il a montré quelques rabbins et d’autres. Et il répétait : « Vraiment, c’est ça que vous voulez ! ». Tout le monde se marrait et, en même temps, c’était une façon magistrale de dire : C’est ça le prix de la liberté. Et ce n’est pas négociable.  À la fin de la plaidoirie, ils étaient K.-O. Le procès était gagné.

Ph. V. Pendant ce temps, moi j’étais à la fois plié de rire et épouvanté. Je me faisais tout petit en voyant ces unes plus trash les unes que les autres dont j’étais responsable… À chaque fois, il montait d’un cran, et je me disais : « Non, il ne va pas oser, non, il faut qu’il arrête… »

D .L. : Mais attention, tout cela avait un sens. Et dans toutes ses interventions, Philippe s’est employé à le faire apparaître avec force et clarté. Il voulait que cette histoire donne à penser. Ce procès, c’était de la philosophie en action, on assistait au décryptage intellectuel d’une époque, et ce décryptage a permis de désamorcer la question de l’islamophobie et de la retourner à l’envoyeur.

Ph. V. : Décryptage intellectuel, peut-être, je l’espère… N’empêche, je suis convaincu que l’un de nos avantages sur nos adversaires, c’est que Georges Kiejman, Malka, moi et les autres, on est plutôt des marrants… Dans ce climat dramatique, on a souvent dérapé et fait exploser de rire le tribunal, le public, et même parfois la partie adverse, qui n’arrivait pas à se retenir. Georges Wolinski disait : « Le rire, c’est le plus court chemin d’un homme à un autre. » Pendant une interruption accordée par le président pour nous permettre d’aller boire un verre d’eau, il y a eu un moment étrange. Comme la salle était absolument bondée, on était tous serrés dans l’allée centrale, et je me suis retrouvé collé à l’avocat de la Ligue islamique mondiale… Et le type me dit : « Monsieur Val, je ne suis d’accord avec rien de ce que vous dites, mais j’aimerais bien être votre ami. » Et ça, c’est très important ! C’est l’histoire de l’éternel retour de Nietzsche : si vous deviez vivre éternellement ce que vous êtes en train de vivre, accepteriez-vous de faire ceci ou cela ? Eh bien lui, s’il avait eu à vivre éternellement, il aurait préféré être de notre côté que du sien !

On le comprend ! L’enfer avec vous, ça doit être plus marrant que le paradis avec ces messieurs.

Ph. V. On ne peut pas ne pas citer l’intervention presque solennelle d’Élisabeth Badinter. Elle a tout dit, en très peu de mots. « Si Charlie Hebdo perd ce procès, le silence s’abattra sur nous, et c’est la pire des choses. » Et là, elle a mis tout le monde d’équerre…

Il y a eu aussi ce petit coup de théâtre : la lettre de soutien de Nicolas Sarkozy alors candidat à la présidence de la République. Et vous avez aussi reçu celle de François Hollande. Deux futurs présidents…

Ph. V. : L’épisode du fax de Sarkozy a été assez baroque. C’était en pleine audience, au milieu de mon très long interrogatoire par le président. Arrive alors une lettre du ministre de l’Intérieur et candidat en campagne, Nicolas Sarkozy, qui soutient spontanément Charlie Hebdo, comme il l’avait fait au moment des caricatures. Donc, il tient bon. Quant à François Hollande, il a fait preuve d’une sacrée indépendance. Ségolène Royal, qui était candidate contre Sarkozy, était, elle, hostile à la publication des caricatures et plus encore à la présence de François Hollande au procès. Elle devait être furieuse. Mais Hollande a eu le courage de venir quand même, ce qui n’a pas dû être facile…

D. L. : Il y avait aussi Bayrou, qui était également candidat et qui, à ce moment-là,  incarnait  la troisième force de l’arc démocratique français. Et ce n’était pas évident pour eux, qui se présentaient aux élections, de soutenir Charlie, car ils étaient en avance sur beaucoup de gens dans leurs camps respectifs. Mais j’ai, moi aussi, une anecdote sur l’épisode Sarkozy. J’étais en train de tourner dans la salle des pas perdus quand je vois des gens arriver avec le fax de Sarkozy, pour aller le transmettre à Philippe. Là, quelqu’un de Charlie que je ne citerai pas s’exclame : « On ne peut pas accepter le soutien de Nicolas Sarkozy ! » Je m’énerve: « Mais vous êtes complètement dingues ! Vous avez le soutien d’un mec qui est probablement le futur président de la République… » Réponse : « Peu importe, c’est Sarkozy ! Il faut absolument dire qu’on ne veut pas de son aide ! »

Ph. V. : À la suspension de l’audience, ces personnes m’ont sauté dessus pour me dire : « Il faut refuser absolument cette lettre de Sarkozy ! » Et je les ai calmés : tout ce qui venait du camp démocratique était bon à prendre.

Bon, Charlie gagne, la laïcité est sauvée. Et on s’empresse de tout oublier. Dans les années qui suivent, où la République recule sur tous les fronts, le camp laïque est plutôt isolé, montré du doigt. Comme dirait Muray, « le réel est reporté à une date ultérieure ». Cet aveuglement volontaire intrigue…

Ph. V. : C’est encore la même mécanique du renoncement du milieu intellectuel français dominant. Je crois que le premier ressort de ce renoncement, c’est la peur. Pour masquer cette peur, on construit un discours qui permet de se donner le beau rôle tout en évitant soigneusement la confrontation…

D. L. : Il ne s’agit pas seulement des élites, mais d’une tendance lourde, à l’œuvre depuis longtemps dans la société française, qui consiste à se protéger des réalités, notamment des réalités totalitaires, en niant leur existence. Face au nazisme, au  communisme et aujourd’hui à l’islamo-fascisme, les mêmes mécanismes de déni se mettent en marche. On ne veut pas voir, et quiconque voit doit être réduit au silence par un langage falsificateur et manipulatoire. Dans les années 1950, les communistes inventent  le terme « anticommuniste primaire » pour dissuader quiconque de dénoncer le goulag. Aujourd’hui, on tente de nous faire taire par le chantage, en mettant « l’islamophobie » à toutes les sauces.  Cela me rappelle une plaisanterie d’Alain Peyrefitte, ancien ministre du général de Gaulle, quand Marchais, le secrétaire général du Parti communiste de l’époque, lui reprochait son anticommunisme primaire. Il lui répondait : « Faites-moi du communisme supérieur, et je vous ferai de l’anticommunisme supérieur ! » Aujourd’hui , il pourrait dire : « Faites-moi un islam supérieur et je vous ferai de  “l’islamophobie“ supérieure. »…

Je ne suis pas sûre que les cadres de l’islam de France apprécient votre boutade.  Neuf ans après le procès des caricatures, et quelques semaines après le massacre de Charlie Hebdo, la dénonciation de « l’islamophobie » bat son plein.

D. L. : L’un des principaux problèmes, c’est que certains sujets accèdent difficilement à l’espace médiatique, ou alors dans des débats caricaturaux où les plus lucides sont invités comme repoussoirs. J’ai eu la chance de bénéficier durablement du soutien de Jérôme Clément à Arte, et je tiens à l’en remercier, car dans un environnement qui ne m’était pas toujours favorable dans la chaîne, il a toujours imposé que je puisse faire ce en quoi je croyais. Avec Belmer, il a été un compagnon de route précieux dans une période où les vrais partenaires étaient rares. J’ai traité grâce à lui des sujets comme « La nuit algérienne », « Le 11 Septembre n’a pas eu lieu », où on démontait les thèses complotistes, ou encore « La femme, l’avenir de l’islam ». En 2003, j’avais réalisé  « Les Français sont-ils antisémites ? », c’était la première fois qu’on disait  à la télévision qu’il y avait un antisémitisme des banlieues. Depuis, on prend des gants pour le redire…

Ph. V. : Si nous avons perdu l’après-procès, c’est en grande partie parce que l’information est de plus en plus idéologique en France. Vers 1995, on a vu arriver des petites boutiques comme ACRIMED, assez marginales et très virulentes, qui se sont lancées dans la critique des « médias dominants ». Après tout, pourquoi pas, c’était marrant  de dévoiler des collusions. L’ennui, c’est que c’est vite devenu une fabrique de complotisme.  Les gens qui sont sortis de là sont devenus profs et formateurs de journalistes, et vingt ans plus tard, on se retrouve avec une génération de journalistes assez massivement convaincue qu’il faut dire certaines choses et pas d’autres, qu’il y a une vision du « Bien » par rapport à laquelle on doit se situer.

Et voilà pourquoi votre presse est muette. Parlons, pour finir, du Charlie d’aujourd’hui. Le paradoxe, c’est que ce journal, qui est pour beaucoup de gens le symbole d’une laïcité intransigeante, est redevenu un journal gauchiste, passablement imprégné  de cette vision du « Bien » que vous évoquez…

Ph. V. : Là, je peux parler au nom de Cabu, parce que nous avions beaucoup de conversations à ce sujet et nous étions 100 % d’accord. Notre analyse était qu’il fallait un peu tordre l’ADN du titre pour le faire entrer dans l’époque. Mais les enseignes sont plus fortes que les hommes. Bien sûr, nous avons souvent réussi à rendre le journal un peu exotique à lui-même dans sa façon de traiter l’actualité et d’analyser certains sujets. Quand je suis parti, j’étais très contesté à l’intérieur du journal, surtout à cause du licenciement de Siné. Après mon départ, le journal est naturellement retourné à son ADN d’origine. Ce qui n’est bien sûr pas déshonorant.

Dans son ADN d’origine, il y a aussi ce côté anar et paillard, gaulois et bouffeur de curés.

Ph. V. : Wolinski, Cavanna, Cabu, les fondateurs, étaient libertaires, mais aussi farouchement laïques. Ça, c’est l’origine même du journal.

Pour conclure, donnez-moi chacun une raison de croire que le « sursaut » du 11 janvier ne restera pas sans lendemain et que le déni de réel ne reprendra pas le dessus, comme en 2006 ou en 2011.

D. L. : C’est que cette fois, c’est la mobilisation populaire qui a entraîné le mouvement. Les Français ont dit en masse qu’ils se battraient pour défendre leur laïcité. Et l’ampleur de la mobilisation a donné le signal des retournements de veste dans les hautes sphères. Les gens ont changé de ton. Sur les plateaux de télévision, on nous parle plus aimablement. Pour le moment…

P. V. : Ce que nous vivons aujourd’hui  a quelque chose d’inédit. D’abord, la mort de ces gens, notamment celle de Cabu, un complice durant de si longues années. Mais il appartient aussi à l’histoire et à l’enfance des Français, c’est l’image d’un homme libre, joyeux. Les gens ont soudain réalisé que, si on pouvait tuer Cabu, on pouvait tuer tout le monde. Et ce dimanche-là, quand on a marché dans les rues, on ne savait pas si les gens étaient de gauche, de droite, peu importait, ils disaient : « Je suis Charlie, je suis policier, je suis Juif… » On n’avait pas vu ça dans les rues de Paris depuis que je suis né. Ces gens-là, voilà des années qu’on ne les entend pas et qu’on ne leur parle pas. Les journaux ne leur parlent pas. Les intellectuels ne leur parlent pas. Ce jour-là, je me suis dit qu’il ne fallait pas que ce moment s’arrête. Dans une démocratie, il vaut mieux que les gens sachent qu’ils sont un peu en lien les uns avec les autres. La fenêtre qui s’est ouverte ne doit pas se refermer. Il faut qu’on continue à se parler, à parler à tous ces gens. Sinon, on est foutus.[/access]

*Photo : Lionel Cironneau/AP/SIPA. AP20720064_000001.

C'est dur d'être aimé par des cons

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Dette grecque : Dany Cohn-Bendit est-il germanophobe?

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Un nouveau grand parti semble naître dans la communauté : le Rassemblement pour l’Europe amnésique.

Un des premiers faits d’armes de cette coalition des réécriveurs d’histoire a été la lamentable non-invitation de Poutine aux cérémonies du 70e anniversaire de la libération d’Auschwitz par l’Armée rouge.

Une négation en amenant vite une autre, les tenants de l’orthodoxie francforto-bruxelloise se retrouvent comme un seul homme pour taxer de délire germanophobe la prétention du nouveau gouvernement grec à remettre sur le tapis la question du règlement des dommages de guerre occasionnés durant l’occupation allemande du pays.

Or cette revendication n’est ni nouvelle, ni, forcément imprégnée de haineuse germanophobie.

À ma connaissance, Dany n’est ni europhobe, ni libéralophobe, ni même, si ça se trouve, germanophobe.

Voilà pourtant ce qu’il déclarait, il y a trois ans, le 15 février 2012, à la tribune du Parlement européen : « Les Allemands, qui rechignent à financer un second plan de sauvetage pour la Grèce, devraient se souvenir de tout ce qu’ils ont pillé dans ce pays pendant la Seconde Guerre mondiale […] Avec les intérêts, ce sont 81 milliards d’euros qui sont dus à Athènes. Cela permettrait déjà de rembourser un sixième de la dette de ce pays. C’est là une autre façon de voir l’Europe et son histoire. »

Oui, Dany a raison. Le fin mot, c’est l’histoire. On comprend qu’on rechigne de plus en plus à l’enseigner…

Niqab et Belphégor

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niqab islam marseille

Connaissez-vous le marché Noailles, à Marseille ? Au cœur du Ier arrondissement, en plein centre ville, à 100 m du lycée Thiers, et juste dans le dos du plus grand commissariat de la ville hors l’Evêché — où ne réside pas l’évêque, mais le cœur administratif et logistique de la police marseillaise, tout au bout du Panier, juste en dessous de l’ancien appartement d’un certain mammifère marin de ma connaissance qui passe souvent ici…

On l’appelle aussi le Marché des Capucins, parce qu’y prend naissance la rue Longue des Capucins. Pour ceux qui ne savent pas, c’est un marché 100% musulman, à part une exquise charcuterie qui fait un magret séché et un figatelli maison tout à fait délectables — et, à midi, des sandwiches aux rillettes de lapin ou à la caillette, avec assortiment de cornichons pour le même prix. Hmm…
Vendredi, émeute en milieu d’après-midi dans ce marché qui est pourtant plus calme, depuis un mois que le barbu qui surveillait le commerce en faisant semblant de vendre des calendriers s’est discrètement éclipsé — et depuis que les policiers municipaux et / ou nationaux viennent y faire des tours en VTT (ne riez pas, Marseille est une ville qui ne cesse de monter et de descendre, et moi qui me farcis ça en Vélib, j’en sais quelque chose).

Reprenons le récit du journal local :

« Une jeune femme de 27 ans a été interpellée hier après-midi, vers 15 h 30, sur le marché de Noailles (1er) à Marseille, alors qu’elle portait un niqab de couleur noire. Seuls ses yeux étaient effectivement visibles, précise-t-on de source proche de l’enquête.
« Elle a refusé de se dévoiler malgré la demande expresse des policiers qui intervenaient, en l’occurrence cinq îlotiers, dont deux réservistes. Elle s’est mise à insulter les forces de l’ordre en ces termes : « Chez nous, on ne parle pas aux hommes. Ne m’emmerdez pas ! »
« Elle a dès lors été rejointe par une amie qui se trouvait en compagnie de son fils de 8 ans et l’accompagnait. S’adressant à sa copine, la deuxième femme a stigmatisé à son tour le rôle des agents : « Tu n’as pas à parler à ces sales chiens ! » Un attroupement s’est aussitôt formé autour des deux jeunes femmes. Les policiers ont dû faire appel à trois VTTistes, tandis qu’ils recevaient également le renfort de la Brigade anticriminalité (Bac).
« Pendant le trajet qui les conduisait au commissariat Noailles, les insultes continueront à pleuvoir. Les deux femmes ont été placées en garde à vue pour « outrage et rébellion ». Elles doivent, depuis, s’expliquer sur les raisons de leur comportement. »
Si je traite un poulet de « sale chien », moi, qu’est-ce que je risque ?
Eh bien, la même chose que Belphégor : 6 mois de prison et 7500 euros d’amende. Article 433-5 du Code pénal.
Comparution immédiate, flagrant délit — allez, depuis deux jours elle couche aux Baumettes…
Enfin, elle devrait.

Alors maintenant, écoute-moi bien, Belphégor.
« Chez nous » — mais tu n’es pas chez toi : la France est une maison commune où s’appliquent les lois de la République — qui ne prévoient pas, par exemple, que l’on ne puisse pas s’adresser à une femme, parce qu’elle ne fait pas de différence entre les hommes et les femmes (et si toi tu en fais une, tu es juste une pauvre esclave). La loi ne prévoit pas non plus, depuis le 11 avril 2011, que l’on cache son visage en public, sauf autorisation de carnaval. 150 euros d’amende en sus.
Et si jamais on peut prouver — et je ne vois pas comment il pourrait en être autrement, sauf à supposer que tu es bête comme tes pieds — que c’est un homme qui t’a imposé cette tenue moyenâgeuse, il écopera d’un an de prison et de 30 000 euros d’amende.

Fais gaffe, un jour ou l’autre, des citoyens excédés (et cette ville en est bourrée) s’amuseront à dévoiler toutes les malheureuses victimes d’une idéologie machiste. Pour leur bien.
Parce qu’une fille voilée, ce pourrait par exemple être elle :

Et tu sais quoi ? Elle est suspectée de terrorisme, elle s’habille justement en Belphégor, et sur une méprise, on pourrait bien tirer à vue sur toute personne qui lui ressemble — si tant est que l’on ressemble à quelqu’un, ou à quelque chose, sous un niqab.

La loi ne prévoit pas non plus que l’on traite des agents de la force publique de « sales chiens », et ta copine devrait dormir en taule avec toi, à l’heure qu’il est.
La loi ne prévoit pas que des citoyens normaux, commerçants ou clients supposés honnêtes, s’opposent à une interpellation — ils seront trop heureux, les uns et les autres, le jour où ces mêmes agents mettront la main sur un racketteur ou un voleur à la tire.
Voilà — petit cours de Droit rapide. Et si tu crois que tu peux encore bénéficier de l’impunité ou du silence complice des bobos parisiens, c’est que tu n’as pas bien saisi ce qui a changé depuis un mois.
À moins que rien n’ait changé ? Il y a un mois, 17 personnes se faisaient abattre par des islamistes, et un mois après, Belphégor croit pouvoir se balader impunément dans les rues de Marseille. 17 morts pour rien — en attendant qu’il y en ait d’autres ?

*Photo : wikicommons.

FN : Mon fils, ce salaud

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fn doubs walter broccoli

Dans le Doubs, l’UMP regarde ses pompes cirées[1. Plus encore que le joyeux bordel du bureau national de l’UMP, la saillie de son candidat Charles Demouge contre les petits blancs dans une circonscription où le FN est à 30% me laisse coi. De quoi donner raison à Sarkozy qui l’a si justement traité de c…], le PS victorieux fait profil bas et le FN sable le mousseux. Il s’en est fallu de très peu pour que Sophie Montel rafle la mise dans la circonscription abandonnée par Pierre Moscovici. Pourtant, la candidate frontiste partait avec un gros boulet à ses pieds à la suite de Le Pen père : des déclarations pas très malignes sur l’inégalité des races, dignes des pires darwiniens du XIXe siècle. Mais malgré le regain de participation au second tour, que les instituts de sondage attribuent un peu trop facilement au sursaut antifasciste, son adversaire socialiste ne l’a devancée que d’un cheveu.

Ce n’est pas faute d’avoir instruit le bon peuple des dangers du fascisme immense et bleu Marine. Tenez, il y a encore quelques jours, comme je faisais un sort à une montagne de crêpes, mon doigt s’est négligemment posé sur la touche 2 de la télécommande : abracadabra, le visage de David Pujadas apparaît pour annoncer un sujet chaud-bouillant : « Père de gauche, fils au FN »

Le décor planté, Walter Broccoli (non, ce n’est pas le nom d’un personnage du Groland) voit sa biographie déroulée devant nos yeux. L’ancien délégué Force ouvrière de Florange souffre dans sa chair la plus rouge du ralliement inattendu de son fils au Front national. C’est bien simple, lorsqu’il a découvert la présence de son rejeton indigne sur la liste FN aux municipales de Thionville il y a bientôt un an, Walter n’en a pas cru ses mirettes. Parole de prolo, « mon fils, il s’est jamais intéressé à la politique ». Ce que la reporter ne dit pas, c’est que « cet homme viscéralement à gauche » a un temps été pressenti pour porter l’étiquette… UMP aux élections municipales de Thionville, si j’en crois les informations de Libé, qui ne passe pas pour une officine pro-FN. Ne lui jetons pas la pierre, devenu réformiste après avoir raccroché les gants, Walter ramène la social-démocratie à ce qu’elle est : un compromis entre UMP et PS qui devrait ignorer les querelles byzantines entre ces deux branches du centre. N’y a-t-il pas plusieurs maisons dans la demeure du Seigneur? Soit, mais le syndicaliste a beau jeu de traiter de jaune son ancien collègue Edouard Martin, ex-CDFT gouailleur reconverti en servile eurodéputé PS…

Ces acrobaties ne sont pas pour décontenancer la journaliste Maryse Burgot. L’envoyée spéciale dans la France périphérique poursuit son enquête en terrain miné : « Comment expliquez-vous que votre fils, que vous avez élevé, se tourne aujourd’hui vers le Front national ? », demande-t-elle fort pertinemment au sieur Broccoli.

La réponse fuse : « la colère, la rage, la haine, la HAINE, la HAINE contre la société d’aujourd’hui, la HAINE contre les politiciens, le dégoût des politiciens » (de ceux qui changent d’étiquette comme de chemise ?). Jusqu’ici, rien de nouveau sous les nuages de Thionville : la brume sentimentale aurait provoqué la dérive du fils prodigue, lequel ne « comprend pas qu’il se retrouve à 480 euros par mois bien qu’il ait un BTS en informatique et qu’il y en ait d’autres qui touchent des salaires abusifs dans le gouvernement, dans nos élus (sic) ». Exclusion, frustration, ressentiment, haine des élites… Mais je ne suis plus tout à fait sûr de suivre : on parle frontiste ou djihadiste ?

Au temps pour moi, j’ai eu un moment d’égarement ; l’absence de tout discours compassionnel me confirme que l’on nage dans les eaux troubles du FN, loin des banlieues où l’on trouvera toujours des circonstances sociales atténuantes aux Kouachi et autres Coulibaly.

Mais que s’est-il donc passé pour en arriver là ? « Walter Broccoli a élevé son fils dans la tradition des luttes ouvrières (…) aujourd’hui 30% des ouvriers de Florange votent Front national », nous dit la voix off récitant le catéchisme habituel, une mélodie larmoyante en fond sonore. Persuadée que l’adhésion aux idées frontistes relève de la pathologie sociale ou de l’épidémiologie, Maryse Burgot n’envisage pas un seul instant l’hypothèse folle selon laquelle le fils Broccoli aurait agi en son âme et conscience, qu’on approuve ou non son choix. D’ailleurs, y avait-il plus éloigné de son éducation ouvriériste que les programmes respectifs de l’UMP et du PS ? S’il est encore trop tôt pour ériger une stèle mosellane aux promesses trahies de Marine Le Pen, m’est avis que l’heure viendra dans quelques années…

En attendant, le père Broccoli n’a que ses yeux pour pleurer : « Peut-être qu’un jour il se réveillera et il comprendra (…) parce que moi j’aime mon fils et il le sait »,glisse Walter des sanglots dans la voix… avant d’annoncer qu’il refuse de reparler à son fils tant qu’il n’aura pas renié le FN. L’amour paternel a ses limites…

Tout bon reportage anti-frontiste devant se conclure par une déclaration de foi antiraciste, on n’y coupera pas. Pour le coup, le cocktail « touche pas à mon pote »/ « nous sommes tous des étrangers » se révèle aussi digeste qu’une tomate-mozza avalée en bordure de l’A4 : « pour moi, c’est insupportable que mon nom soit rattaché au Front national. On ne peut pas comprendre ces gens-là qui zont (sic) la haine contre les étrangers alors que moi je suis un étranger ici  (…) on me traitait de macaroni ».

En guise de conclusion, Maryse Burgot remet la balle au centre. « Le fils nous glisse au téléphone que c’est son père qui l’a rejeté et pas le contraire », a-t-elle l’honnêteté de reconnaître. Cette petite histoire a priori insignifiante en dit bien évidemment très long sur l’implantation du vote frontiste en terre ouvrière. Mais les petits plaisantins dans mon genre retiendront surtout que cette commedia dell’arte redonne des couleurs à un mythe usé de l’antifascisme : comme nous l’a enseigné Brecht, c’est bien du ventre encore fécond de la social-démocratie qu’est sortie la bête immonde…

Alain Finkielkraut : esprit du 11 janvier, es-tu là?

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Dimanche, Alain Finkielkraut répondait aux question d’Elisabeth Lévy sur les ondes de RCJ, au cours d’une émission exceptionnellement ouverte au public, à l’espace Hillel de Lyon. Revenant sur les discours de François Hollande et de Manuel Valls consacrés au banlieues, l’académicien conclut :« La France officielle réagit à l’agression par l’expiation : « qu’avons-nous fait de mal pour qu’on nous veuille du mal ? », telle est la question que posent avec insistance la plupart des grands médias et que le pouvoir politique s’efforce de résoudre. »

Sans entrer dans la querelle sémantique opposant assimilation et intégration, l’auteur de L’Identité malheureuse prône le partage d’un certain nombre de valeurs communes, telles que la laïcité, ou l’égalité homme/femme : « sur un territoire donné comme la France, il faut faire en sorte que tout le monde vive à la même heure ».

L’UMP en danger de mort

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ump ps fn sarkozy

Les résultats de la législative partielle dans le Doubs confirment les derniers sondages et montrent très clairement que le Front national joue désormais le premier rôle dans la vie politique nationale. Il est probable que lors des prochaines élections régionales et cantonales le FN s’enracine dans notre vie politique. Mais là n’est pas le plus important : la question centrale reste celle des élections législatives de 2017.

Nous ne le savons pas encore, mais nous pouvons imaginer au vu des sondages que si Marine Le Pen passe haut la main le premier tour de la présidentielle, elle échouera très probablement au second tour, certes de peu, mais elle échouera. Dans quelles conditions, face à qui ? La remontée récente de François Hollande dans l’estime des Français montre que tout n’est pas perdu pour lui.  Mais quel que soit le second tour « Hollande (ou Valls) vs. Le Pen », ou encore « Sarkozy (ou Juppé) vs. Le Pen », tout se jouera lors des législatives qui suivront de 15 jours l’élection présidentielle.

Il est convenu de dire que la bipolarité de la cinquième République se construit au second tour de l’élection présidentielle et qu’elle entraîne de facto une majorité toute acquise au président  au sein de l’Assemblée nationale. Pourtant, nous sommes bien obligés de constater que nous évoluons à grands pas vers une « tripolarité ». En effet, il faut considérer que la personne qui sera élue en 2015 contre Marine Le Pen ne sera pas un homme neuf, mais une personnalité usé et décrédibilisé par son bilan. Si c’est Sarkozy, ce sera le bilan catastrophique enregistré en 2012. Si c’est Hollande ce sera celui tout aussi catastrophique qui sera publié en 2017. Si ce sont Juppé ou Valls qui arrivent au second tour, ils ne pourront ni l’un, ni l’autre se prévaloir d’une virginité politique susceptible d’entraîner un sursaut national dans les urnes. Dans un cas, comme dans l’autre, le rejet de l’UMPS jouera à fond pour Marine Le Pen lors des élections présidentielles qui succèderont à la présidentielle. D’autant plus que Marine Le Pen fera sans doute (dixit les derniers sondages) un score honorable au second tour, sans doute proche des 45%, donc très en progrès par rapport à celui de son père face à Jacques Chirac (20%).

Nous devons donc nous préparer à voir élue une Assemblée en 2017 où le Front National entrera en force à la suite de triangulaires qui auront lieu pratiquement partout en France. Compte tenu des derniers rapports de force établis par les partielles et les sondages, il ne fait nul doute que selon les dynamiques locales, ce sera soit un PS, soit un UMP soit un FN qui l’emportera au second tour. Dans quelle proportion ? Il est trop tôt pour le dire, mais une tendance se dessine quand même : le désaveu de la majorité sortante n’est nullement compensé par une percée de l’opposition parlementaire UMP. Au contraire, on a vu dans Doubs que beaucoup d’électeurs UMP basculent facilement dans le vote FN. Donc le PS perdra la majorité mais ne s’effondrera pas, l’UMP se maintiendra ou régressera légèrement et le FN entrera massivement à l’Assemblée.

On peut très bien se retrouver avec une assemblée composée de 30 % de députés FN, de 30 % de députés socialistes et 30% de députés UMP, plus une prime de 10 % au parti soutenant le président qui aura été élu quinze jours avant.  L’UMP ou le PS légèrement en avance mais rien qui leur permette de dégager une majorité. Que peut-il se passer alors ? Dans tous les cas de figures, il est fort à parier que c’est l’UMP qui fera les frais de l’affaire :

Scénario 1 : Si le président est socialiste (Hollande ou Valls), il agitera le chiffon du danger démocratique et appellera à la constitution d’un Front républicain anti-FN : il parviendra sans grande difficulté à débaucher une cinquantaine de députés centristes (UDI) ou ex-UDF qui rejoindront la majorité présidentielle sur un programme européen, social-libéral et réformiste. L’UMP explosera alors et la tentation sera grande pour les rescapés de former une coalition de droite avec le FN sur un programme identitaire et anti-européen, laissant sur le bord de la route la droite libérale pro-européenne mais très  antisocialiste. Dans ce cas de figure l’UMP exploserait en 3 composantes : les ralliés, les débauchés et les laissés pour compte.

Scénario 2 : Si le président est Nicolas Sarkozy, il ne parviendra pas davantage à rallier un nombre suffisant de députés socialistes. Quelques individualités sociales-libérales tenteraient bien de le rejoindre comme par le passé mais compte tenu de sa personnalité, de son flirt avec les thèses d’extrême droite, il ne parviendra pas à débaucher un nombre suffisant de sociaux-libéraux pour constituer une majorité. La tentation sera grande pour lui de passer un accord avec le FN, sur la base d’un programme identitaire et raisonnablement anti-maastrichtien.  La greffe peut prendre et compte tenu de l’opportunisme du personnage, c’est tout à fait envisageable. Mais là encore le pari est risqué et l’on peut voir un bon tiers de l’UMP faire scission à l’instigation de Juppé pour faire une coalition avec Manuel Valls au centre droit. Dans ce cas encore, l’UMP est en grand danger. Et la majorité présidentielle peut-être introuvable.

Scénario 3 : Si le président est Alain Juppé, il ne cherchera bien évidemment pas à constituer une majorité avec le FN. Mais plutôt avec les sociaux-libéraux de Manuel Valls qui pourrait devenir son premier ministre. Là encore l’UMP éclaterait, sa droite rejoignant le FN. Le Parti Socialiste éclaterait aussi en renvoyant vers la gauche de la gauche une partie notable de ses élus.

Le scénario qui prévaudra en 2017 réside, comme toujours sous la Ve République, dans l’issue de l’élection présidentielle. Pourtant, nous voyons qu’elle ne sera pas déterminante et que c’est bien lors des législatives que se jouera la recomposition de notre paysage politique. Aucun des présidents prévisibles ne disposera d’un capital de confiance suffisant pour contrer la dynamique Le Pen.  Et dans tous les cas de figures envisageables, on voit que l’UMP est en danger de mort. La droite conservatrice française est en passe de se disloquer pour voir émerger une droite identitaire agrégée autour du FN face à un centre droit social-libéral recomposé en rejetant à gauche certains socialistes.  Les élections législatives de 2017 enregistreront un glissement à droite de la France : un éclatement de l’UMP et une recomposition  de la droite autour du FN ainsi qu’une droitisation du Parti socialiste autour de thèses libérales. Dans tous les cas, le consensus républicain et social français sortira perdant de ces élections.

En fin de compte, la disparition de l’UMP et de la droite républicaine sous la conduite de Sarkozy n’aura été qu’un accident prévisible de l’Histoire : il fallait le retour de ce politicien falot pour donner un petit coup de pouce à cet enterrement programmé.

*Photo : pixabay.

Humour palestinien et droits des femmes

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Un membre du gouvernement palestinien vient de rendre un  hommage appuyé à l’Arabie Saoudite, dans une interview accordée la semaine dernière à l’Agence de presse officielle saoudienne

D’après Haifa al-Agha, il est important de souligner que le royaume joue un rôle déterminant et stratégique dans le soutien à la cause palestinienne. Pour être plus précis, la représentante de l’Autorité Palestinienne a certifié que le Royaume « n’avait jamais suspendu ou diminué son soutien à la cause palestinienne ».

Pour qui sait lire entre les lignes, il s’agit là d’une réponse indirecte mais explicite à tous ceux qui dans le monde arabe, accusent la pétromonarchie d’être à la botte des Américains, donc du complot sioniste mondial et plus si entente.

On comprend aisément qu’en ces temps compliqués de dissensions inter-islamiques, Mahmoud Abbas ait voulu envoyer un message positif au Roi Salman. On sera néanmoins surpris par le choix de la personnalité chargée d’émettre ce message de soutien à l’Arabie Saoudite. En effet, au sein de l’Autorité Palestinienne, Mme Haifa al-Agha est en fait la ministre du droit des femmes, ou plutôt, comme on dit à Ramallah, le ministre des « Affaires féminines ». Un sujet qu’elle aurait pu évoquer dans son hommage au rôle positif de l’Arabie. Mais bon, ça n’a pas l’air de la préoccuper plus que ça…

Ah oui, j’ai failli oublier un détail : lors de la constitution du gouvernement d’union entre le Hamas et le Fatah, l’an dernier, Mahmoud Abbas avait jugé opportun de confier ce ministère à une dame, ce qui est logique, mais qui plus est à une dame notoirement liée  au Hamas, ce qui est amusant.

«L’islam est par définition contre la laïcité»

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iran islam mostofi

iran islam mostofi

Armand Mostofi est directeur de Radio Farda, le service Iran de Radio Europe libre/Radio Liberté.

Vous êtes Iranien, mais vous travaillez désormais à Prague, après avoir vécu longtemps en France. Dans quelles conditions avez-vous quitté votre pays d’origine ?

J’étais journaliste et contre-révolutionnaire. Après la révolution islamique de 1979, une commission d’épuration m’a appelé, interrogé en bonne et due forme, et m’a dit que le procès-verbal serait envoyé au tribunal révolutionnaire. Je suis né dans une famille musulmane, mais, depuis ma jeunesse, j’avais étudié différentes religions et finalement décidé de devenir athée. J’ai donc senti le danger et quitté le pays immédiatement, en 1980. J’ai demandé l’asile politique en France, mais j’ai eu du mal à trouver du travail, donc j’ai été chauffeur de taxi en région parisienne pendant des années, avant d’acquérir un niveau suffisant en français pour retrouver un emploi de journaliste.

Aujourd’hui, Manuel Valls parle à ce sujet d’« apartheid », pour désigner ce séparatisme territorial, culturel et social entre les immigrés vivant en banlieue et les Français bien intégrés des centres-villes…

C’est un constat, personne ne peut le nier. On ne peut pas dire aujourd’hui que les immigrés, surtout d’origine musulmane, soient bien intégrés dans la société française. D’abord, l’idée d’intégration a échoué parce que, depuis des dizaines d’années – bien qu’on ait dépensé des milliards d’euros –, aucun plan cohérent n’a été élaboré. Les politiques ont beaucoup parlé, et pratiquement rien fait. La distribution d’allocations et de logements sociaux n’a fait que favoriser la ghettoïsation de certains quartiers, où la police n’ose plus mettre les pieds.[access capability= »lire_inedits »] Ensuite, le processus est mutuel. Il faut aussi une volonté d’intégration de la part des immigrés, qui est malheureusement absente chez la grande majorité d’entre eux, de confession musulmane.

Et est-ce aussi la faute de la France si cette volonté fait défaut ?

La première chose qui me saute aux yeux, c’est le laxisme de l’Éducation nationale. S’il y avait un projet d’éducation correct, les musulmans pourraient s’intégrer par l’école.

Ce qu’on entend habituellement à ce point de la discussion, c’est : « Pas d’amalgame ! »

Non, il ne faut absolument pas faire d’amalgame. Tous les musulmans ne sont pas salafistes ou djihadistes. Reste qu’il y a contradiction entre le Coran et la Déclaration universelle des droits de l’homme sur plusieurs points : l’égalité entre musulmans et non-musulmans, entre les musulmans entre eux, entre hommes et femmes, l’esclavage, les punitions brutales, la liberté d’expression, de religion, de conscience…

Tout cela ne correspond-il pas à une lecture littérale du Coran, par opposition à la plus répandue, qui serait compatible avec notre mode de vie démocratique ? 

Il faut aller au-delà du discours de ces dernières semaines, selon lequel ce serait un même texte dont il y aurait différentes interprétations. Quand les musulmans dits « modérés » – comme cet honorable M. Boubakeur, doyen de la Mosquée de Paris – parlent de l’islam « tolérant », ils ont raison. Et ils peuvent vous donner des références dans le Coran. Mais quand l’État islamique coupe la tête des Américains ou des Français, il peut aussi vous donner des références. Parce que, contrairement à celle de Jésus, la prophétie de Mahomet a duré vingt-trois ans, pendant lesquels il a eu le temps d’établir un État islamique et d’en prendre la tête. L’évolution de l’islam dans ce laps de temps a été considérable. Les versets du Coran reflètent ces différentes phases de la vie de l’État islamique. Ceux qui prêchent la tolérance datent des débuts, quand Mahomet était à La Mecque. Ceux qui prêchent la guerre et demandent de tuer les mécréants sont les derniers. Le problème est que le Coran auquel on se réfère actuellement n’a pas été édité selon l’ordre chronologique des versets.

Est-ce que le chiisme peut représenter le salut de l’islam, sachant que le plus menaçant pour nous est actuellement le wahhabisme ?

Non, le problème est beaucoup plus compliqué que ça. L’islam chiite a hérité d’un État entier, l’Iran, avec la bénédiction des intellectuels européens au moment de la révolution islamique. Naturellement, son comportement est un peu différent de celui des Shebab de Somalie et n’est pas comparable avec celui de Boko Haram. Mais les exécutions publiques en Iran sont semblables à celles de l’EI. En Iran, on pend, l’EI décapite. La différence s’arrête là.

Il n’y a donc vraiment pas d’espoir qu’un islam chasse l’autre et nous protège de la violence fondamentaliste ?

Non, il ne faut pas miser là-dessus. Pendant des années, beaucoup ont considéré l’islam turc d’Erdogan comme le modèle de l’islam modéré. Aujourd’hui, cet « islam modéré » devient chaque jour un peu plus intégriste. On peut être un chrétien modéré ou orthodoxe. Dans l’islam, on peut seulement être un musulman plus ou moins pratiquant. Il n’y a pas deux versions de l’islam. Il y a différentes branches – sunnites, chiites, wahhabites, etc. –, mais le texte sacré est unique. Et, en fin de compte, c’est lui qui a le dernier mot. Dans le christianisme, il y a quatre textes, et aucun n’est plus sacré que l’autre. D’ailleurs, aucun n’est la parole de Dieu. C’est la parole des apôtres, et encore, deux des auteurs des Évangiles n’ont jamais connu Jésus. Tandis que dans l’islam, le Coran est la parole de Dieu qui a été portée à Mahomet par l’ange Gabriel. Personne ne peut y changer une virgule.

Vous dites que les musulmans ne peuvent que pratiquer plus ou moins cet islam incompatible avec notre démocratie. Devraient-ils donc renoncer à leur culture musulmane pour s’intégrer ?

« Culture musulmane » est une expression trop vague. Le monde musulman s’étend du Mali ou de la Mauritanie jusqu’à l’Indonésie, en passant par le Moyen-Orient, la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan, le Pakistan, le Bangladesh… Il y a de très nombreuses différences de culture entre tous ces pays-là, mais il y a des principes communs, des interdictions communes : l’alcool et la viande de porc sont prohibés, et le port du hidjab est recommandé, voire obligatoire.

Donc, lorsqu’ils arrivent en Occident, les musulmans se recentrent sur les quelques pratiques qu’ils ont en commun, même s’ils sont de cultures très différentes ?

Oui. En France, les musulmans sont en majorité nord-africains, alors qu’en Allemagne ils sont majoritairement turcs. Mais le problème essentiel, en ce début de xxie siècle, c’est l’islam intégriste, le djihadisme. Et, malheureusement, ce problème touche tous les États, de l’Inde jusqu’à l’Afrique, de la Suède jusqu’au Kenya. Or, c’est partout pareil : l’islam, s’il veut respecter ses règles et ses croyances, est par définition contre la laïcité. La laïcité et l’islam, ça fait deux.

Sachant cela, avons-nous encore une chance de gagner contre l’expansion planétaire de l’islamisme ?

Aux États-Unis, peut-être. Ou en Russie, peut-être, si on croit à la manière forte, version Tchétchénie. Mais je crains fort que pour la France il ne soit trop tard. Les dégâts sont déjà faits. Nous sommes tombés dans un cercle vicieux : chômage, manque d’éducation et de qualification, délinquance, trafic de drogue… Un ami responsable du personnel dans une grande surface, très humaniste, m’a raconté il y a quelques années qu’il voulait recruter une vingtaine de « jeunes de banlieue » – pour être politiquement correct. Mais, au final, un seul est resté travailler dans la société. Deux ou trois ne sont jamais venus, plusieurs autres ne respectaient pas les horaires, un autre volait dans les rayons, et deux se sont carrément servis dans la caisse. Dans ces conditions, ils ne peuvent pas trouver un travail qui leur permette de vivre dignement, et ne s’en sortent pas. Salafisme et djihadisme profitent de ce terreau pour planter les graines du terrorisme.

On a encore l’impression aujourd’hui que le politiquement correct, qui se focalise sur une supposée « islamophobie », ne fait qu’accélérer le processus au lieu de soigner le mal…

Oui, c’est exact. On a d’abord remplacé les mots « casseurs » ou « voyous » par « jeunes de banlieue », et maintenant on ne dit plus que « les jeunes » : « Les jeunes ont caillassé une voiture de police. » Dans le pays où je vis actuellement, la République tchèque, on ne parle pas comme ça, on appelle un chat un chat.[/access]

*Photo : Uncredited/AP/SIPA. AP21690407_000004.

Les interviews (presque) imaginaires de Brighelli

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ecole marseille castellane

ecole marseille castellane

Madame, vous êtes enseignant-chercheur en didactique de la didactique à l’ESPE d’Aix-Marseille, et professeure de Lettres…

Dites de Français, ou mieux, d’Expression et Communication. Les Lettres, c’est ainsi que la culture bourgeoise appelle ces valeurs mortes sur lesquelles elle assoit sa domination en interdisant de fait aux classes populaires, surtout celles issues de la différence, d’accéder au pouvoir. Corneille ou Racine, autant de white dead males. Moi, je travaille sur les productions de mes élèves, qui sont bien vivants, eux ! C’est la source qui doit nourrir le fleuve, n’est-ce pas…

Heu, oui… Vous enseignez au collège Marie-Laurencin, dans le XIVème arrondissement de Marseille, dans ces quartiers Nord qui ont été le théâtre, hier, d’une démonstration de force de groupes armés et cagoulés qui ont échangé des coups de feu.

La Castellane est dans le XVème, vous savez…

Excusez-moi, je suis journaliste, je ne peux pas tout savoir. En tant qu’éducatrice confrontée depuis longtemps à des populations en déshérence, quelle est votre analyse des événements ?

Je ne suis pas éducatrice, mais co-éducatrice : mes élèves et moi co-construisons nos savoirs réciproques. J’ai au moins autant à apprendre d’eux qu’eux de moi.
Qui sont ces jeunes — parce que pour l’essentiel, ce sont des jeunes ? Ce sont nos apprenants, ceux d’aujourd’hui – les fourmis, les guetteurs, ont souvent moins de 15 ans — qui manifestent ainsi leur juste révolte devant les injustices dont ils sont victimes. Et ceux d’hier, victimes de cette injustice répétée qu’est l’exercice d’un Savoir frontal. C’est cela surtout qui détruit le vivre-ensemble.
Le fait même que pour la plupart ils soient trafiquants de drogue devrait alerter les pouvoirs publics — et Mme Vallaud-Belkacem, quelle femme merveilleuse et de gauche ! l’a bien compris en s’adressant à nous, hier soir, au centre social des Musardises, dans le XVème. La drogue est un paradis artificiel dans lequel ils tentent de fuir la réalité — leur réalité. En la vendant, ils diffusent une contre-réalité.

Pouvez-vous être plus explicite ?

Le Premier ministre, il y a quelques jours, a justement parlé d’apartheid. Ces jeunes — et leurs familles —, nous les avons parqués dans des Zones d’Exclusion Programmée. Dans des réserves, loin du centre-ville où s’installent les bourgeois…

Heu… Vous êtes sûre ? Le centre-ville de Marseille est… comment dire…

Juste retour des choses ! Les populations reléguées ont conquis les territoires qu’on leur a toujours refusés.

Ces jeunes, donc…

Nos élèves ! Nos enfants ! Croyez-vous que ce soit de bon cœur que je les vois, depuis des années, soumis aux contraintes de programmes inutilement ambitieux ? Ils ont des compétences que l’on ne sollicite guère. Nous autres, à Education et Devenir, savons depuis longtemps qu’un enseignement curriculaire…

Comme celui qui a fait ses preuves au Québec ?

Exactement ! Il faut solliciter ce qu’il y a de meilleur en eux, leur sens spontané de la langue, tel qu’ils l’expriment dans le rap par exemple. Et cesser de les accabler sous des enseignements disciplinaires d’un autre âge. Nous avons d’ailleurs discuté de tout cela dans un colloque organisé conjointement avec les Cahiers pédagogiques. Quelle merveilleuse journée !
Nous avons d’ailleurs diffusé un communiqué après les représailles exercées sur les journalistes blasphémateurs de Charlie. Nous nous devons « d’analyser sans « passions » le contexte social dans lequel se creusent les inégalités et se manifestent des phénomènes de ségrégation et de relégation sociale, culturelle et territoriale. » Si !

Votre collège, en dispositif Eclair, a bénéficié d’aides substantielles…

Pas assez ! Il est scandaleux que des lycées de centre-ville, sous prétexte qu’ils hébergent les enfants de la bourgeoisie, aient plus de moyens que nous. Scandaleux surtout que l’enseignement par compétences ne soit pas encore généralisé. C’est d’ailleurs moins de moyens que nous avons besoin que d’un changement radical des mentalités.Nous devons travailler en équipes.
Il y a chez certains enseignants des résistances qui tiennent à leur histoire personnelle. Les profs, au fond, sont pour la plupart d’anciens bons élèves, qui inconsciemment se battent pour perpétuer le système qui les a favorisés. Heureusement nous nous efforçons, à l’ESPE, de les recruter désormais parmi les cancres.

C’était votre cas ?

J’étais une élève… très moyenne. De surcroît, quand je me suis convertie à l’Islam lors de mon mariage, j’ai compris en profondeur ce que c’est que d’être humiliée et offensée constamment. La loi de 2004 sur le voile, par exemple, est clairement discriminante. Si ces jeunes filles veulent vivre leur foi, qui sommes-nous pour le leur interdire ?
Je suis d’ailleurs favorable à une répartition claire garçons / filles en classe. Il n’est pas normal que des filles soient exposées aux regards concupiscents des adolescents — non seulement à la piscine, mais dans toutes les activités. Une ville musulmane d’Indonésie vient d’imposer la virginité comme condition préalable pour passer le Bac. C’est une idée à creuser.Il n’est pas normal non plus que des garçons soient susceptibles de fréquenter des filles impures. Les pratiques cultuelles doivent prendre le pas sur les pratiques culturelles. C’est en reconnaissant le droit inaliénable des communautés que nous parviendrons à cette Europe bigarrée que j’appelle de mes vœux. La France doit être une mosaïque bien plus qu’un creuset où l’on voudrait fondre les différences qui nous constituent. La vraie liberté, c’est aussi la liberté de ne plus en avoir. Et la vraie laïcité commence par le respect de la foi.

Excusez-moi, mais la foi a peu de choses à voir avec le trafic de shit à grande échelle…

Le système leur dénie l’entrée dans les voies royales — les grandes écoles, qu’il faudrait d’ailleurs supprimer, ce sont des monuments de discrimination permanente. Interdits d’économie officielle, ils investissent leurs talents dans l’économie souterraine. Le dealer est l’illustration de la justesse des analyses de Pierre Bourdieu. Il est celui qui pouvait, et que l’on a brimé. Alors il s’invente une société-bis, si je puis dire. Un monde parallèle. Mutilé du stylo, il prend le flingue. C’est son droit.

Tout de même, tirer à la kalachnikov sur la police…

Une façon de marquer son territoire ! Pourquoi les forces de l’ordre bourgeois viendraient-elles dans les quartiers que mes élèves, et mes anciens élèves, ont patiemment conquis ? Prétendent-ils nous refaire le coup de la bataille d’Alger ? Ils ont massacré les grands-pères, humilié les pères, ils veulent donc massacrer les fils ? Un peu de repentance, s’il vous plaît !

Que faudrait-il faire pour améliorer la situation ?

De toute évidence, leur laisser gérer la ville. Ils ont bien plus de compétences réelles que les vieillards qui nous gouvernent. Comme on dit ici : des kakous plutôt que des caciques cacochymes ! Quand ils géraient le parking de la porte d’Aix, au moins, on pouvait s’y garer !

Interview réalisée ce jour par un journaliste-stagiaire du Figaro, descendu tout exprès à Marseille, et mise au clair par Jean-Paul Brighelli

Addendum. J’ai pris le collège Marie-Laurencin à cause de ses liens — l’année dernière — avec les inénarrables Cahiers pédagogiques. On me signale que l’administration a si bien souhaité reprendre en main un établissement qui s’en allait tout doucettement à la dérive qu’il y a nommé cette année Mme Lebourch, ancienne proviseur-adjoint du lycée Cézanne — ciel, une femme venant d’un lycée à prépas dans une pépinière de pédagos, ça va faire des étincelles !

*Photo : Pixabay.

Républicain, comme ils disent…

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fn republique ps philippot

fn republique ps philippot

Transformé en chef d’Etat « jupitérien » par la grâce de l’événement, notre ex-« Président normal », comme les Sages, les Pythies et  les Prophètes, s’exprime désormais par énigmes. Après avoir consacré sa conférence de presse du 5 février dernier à célébrer le mystérieux « esprit du 11 janvier », il a ainsi répondu à une question sur la législative partielle du Doubs par une formule à peine moins obscure : « Il y a des partis qui sont dans la République, ceux qui concourent aux suffrages sont dans la République, ont des élus dans la République, ont le droit, donc, d’avoir des candidats, et donc des élus. (…).  Mais est-ce à dire que tous les partis sont pleinement dans les valeurs de la République ? Non. Adhérent aux valeurs de la République ? Non. Au moins, à toutes les valeurs ? Sûrement pas.» Aussitôt, l’aphorisme est contesté par Florian Philippot, invité sur une radio périphérique à commenter la conférence de presse : en l’occurrence, réplique le vice-président du Front national, ceux qui se targuent d’être républicains sont justement ceux qui ont renoncé à l’être en acceptant de noyer la France dans l’Union européenne et qui, par là même, ont renié le principe républicain par excellence, la souveraineté nationale.

Étant donné la fréquence avec laquelle on utilise le mot « républicain » et les graves conséquences que l’on en tire, le débat n’est pas sans intérêt. Mais lequel des deux a raison ? Hollande et les ennemis du Front national, qui lui reprochent de ne pas l’être même s’il profite de la République, et qui n’hésitent pas à appeler au front « républicain » pour lui faire barrage ? Ou Philippot et les siens, qui accusent ces républicains autoproclamés d’avoir délaissé, au profit d’une mondialisation oligarchique, ce qui ferait l’essence et le cœur même de la république?

Dans l’absolu, ni les uns, ni les autres – dans la mesure où la notion de « république » s’avère aussi floue, aussi incertaine et finalement à peu près aussi inconsistante que celle de « démocratie ». Du reste, la petite querelle du 5 février n’est pas sans rappeler les interminables controverses du temps de la guerre froide, où les Etats socialistes (qui se qualifiaient de démocraties populaires) et les régimes libéraux (dits démocraties pluralistes) s’accusaient les uns les autres d’usurper le titre de démocratie, et prétendaient en être les seuls titulaires légitimes. Et encore le mot démocratie fournit-il quelques pistes pour savoir ce qu’il faut entendre par là, et qui peut s’en prévaloir : la démocratie, nous rappelle l’étymologie, est un système dans lequel le pouvoir appartient au peuple, démos. Pour le mot « républicain », les choses paraissent beaucoup plus aventureuses : personne ne peut dire ce que c’est, pas même l’imposant Dictionnaire critique de la république paru il y a quelques années, qui renonçait purement et simplement à définir son propre objet.

 

Pourrait-on, au moins, commencer par dire que la république est le contraire de la monarchie héréditaire? Même pas : en 1576, Jean Bodin intitule ce qui deviendra le plus célèbre traité de philosophie politique d’Ancien régime Les Six livres de la République, utilisant ce terme comme synonyme d’État, res publica, quel que soit le régime politique de ce dernier. Il n’y a pas d’incompatibilité : sur les pièces de monnaie que Napoléon Ier fait frapper à son effigie, on lit ainsi, côté face, Napoléon Empereur, et côté pile, République française. C’est aussi l’époque où un théoricien révolutionnaire rallié à Bonaparte, Roederer, invente la notion de « monarchie républicaine », et démontre dans un essai que l’hérédité n’entraîne pas une augmentation du pouvoir du « Chef de la République ».

Mais alors, si la république, ce n’est même pas cela ? Eh oui : cela peut être tout et n’importe quoi, les États-Unis et l’URSS, la Chine populaire et la république de Saint Marin, la DDR et la république de Salo, Sade et Savonarole, la démocratie et l’aristocratie. La république, explique sobrement le Dictionnaire de l’Académie française en 1831, c’est, tout bonnement, « un État gouverné par plusieurs ».

Dans ces conditions, on devine qu’il est assez délicat de savoir qui est « républicain », qui ne l’est pas, ce que pourraient bien être les « valeurs républicaines » et qui pourrait être en mesure d’en juger. Naguère, un éminent professeur de droit s’était interrogé sur la signification de l’article 89 alinéa 5 de la constitution, selon lequel ne saurait faire l’objet d’une révision «  la forme républicaine du gouvernement » ; au bout du compte, il fut bien obligé de constater le caractère insaisissable de la notion : cette « forme républicaine » inclut-elle le caractère national de la souveraineté (auquel cas le transfert de celle-ci à l’Union européenne serait impossible) ? L’organisation parlementaire du régime ? Le scrutin majoritaire à deux tours ? L’existence d’un Sénat et d’une juridiction constitutionnelle ? Le système de sécurité sociale et la retraite par répartition ? C’est comme on veut. Open bar.

 

Au passage, on note que certains de ces éléments se rencontrent également dans des systèmes politiques non-républicains, où personne n’aurait l’idée de les nommer ainsi. On qualifie de « républicain » ce qui, en France, est pratiqué en République, mais qui pourrait être qualifié autrement dans une monarchie : c’est ainsi que notre célèbre « méritocratie républicaine » est appelée « méritocratie royale » au Maroc – bien qu’elle n’ait en soi aucun lien nécessaire avec la république, pas plus d’ailleurs qu’avec la monarchie.

 

En fait, le terme républicain, dont on veut faire un indépassable critère du bien politique et moral, s’avère entièrement relatif, aussi bien dans l’espace que dans le temps.

C’est ce que laissait deviner l’autre soir, à la télévision, une sortie du journaliste Christophe Barbier, l’homme qui parle toujours dans le sens du vent. Celui-ci déclarait en effet que, de nos jours, font partie intégrante des valeurs républicaines le refus de la peine de mort, le droit du sol comme mode d’acquisition de la nationalité et l’adhésion à une évolution fédérale de l’Europe. À ces mots, Florian Philippot, présent sur le plateau, manqua de s’étrangler avec la fameuse écharpe rouge de Christophe Barbier : de fait, il aurait pu rétorquer que le droit du sol fut institué en France sous François Ier, et que c’est sous la république, avec le Code civil de 1804, que fut établi le droit du sang, lequel ne sera pas remis en cause par la IIe République. Le droit du sol comme critère de républicanisme ? Dans ce cas, l’une des plus vieilles républiques du monde, la Suisse, ne serait pas républicaine, pas plus d’ailleurs que l’Italie ou l’Autriche.

En bref, ce qui est républicain ici ne l’est point là-bas, ce qui l’était hier ne l’est plus aujourd’hui : plaisantes valeurs qu’une rivière borne!

Autre exemple : si une approche fédéraliste de l’Europe est aujourd’hui un marqueur républicain, on peut supposer que tel n’était pas le cas en 2005 : ou alors, il faudrait en déduire que 56% des électeurs, ayant rejeté le projet de constitution européenne, n’étaient pas républicains à ce moment là. C’est du reste cette relativité qui permet à Alain Juppé d’excommunier sans états d’âme le Front national comme non-républicain au motif qu’il défend actuellement les thèses que lui-même développait autrefois, dans les années 1970-1980, lorsqu’il était l’étoile montante du Rassemblement pour la République. La question étant de savoir si le républicain d’aujourd’hui le sera toujours après-demain.

Au total, l’adjectif républicain n’est donc pas grand-chose d’autre qu’un label. Une étiquette que l’on s’attribue, sans contrôle, pour démontrer que l’on est dans le camp du bien. Et que l’on refuse à ses ennemis afin de donner au combat que l’on mène, ou à leur exclusion, un vernis politique et une teinture morale. Une bulle de savon. Rien de plus. 

*Image : wikicommons.

L’histoire oubliée des caricatures de Charlie Hebdo

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charlie hebdo leocnte val

charlie hebdo leocnte val

Retrouvez la première partie de l’entretien ici.

Philippe, vous êtes alors assez contesté au sein de la rédaction de Charlie. Obtenez-vous néanmoins un consensus durable sur la défense d’une laïcité qu’il faut bien dire de combat, face à la stratégie de grignotage du camp antilaïque ? Et quel est l’état de l’opinion au moment du procès ?

Ph. V. : C’est simple : à l’intérieur de la rédaction, il n’y a aucun débat à ce sujet, et l’opinion nous est massivement favorable. En revanche, dans le milieu intellectuel et médiatique, la tendance dominante, c’est plutôt l’hostilité, en tout cas la réprobation ; des journaux nous donnent des leçons de bonnes manières démocratiques, certains essaient de démontrer de mille manières qu’on a tort, et qu’on énerve les gens. La grande expression de l’époque, c’est : « L’huile sur le feu. »

Ça l’est toujours en 2011, après l’incendie. Charb en tire une « une » hilarante. « L’invention de l’humour » – un homme des cavernes  avec le feu dans une main et de l’huile dans l’autre.

Ph. V. En tout cas, cela témoigne d’une absence totale d’imagination dans l’invention des métaphores. Et, ce qui est plus grave, de la répétition de La Trahison des clercs. Benda a écrit ce livre après la Première Guerre mondiale, puis l’a réécrit après la deuxième. Marc Bloch parle de la même chose dans L’Étrange défaite. Et ça recommence sans cesse. Et voilà qu’à nouveau, des intellectuels tournent le dos à la raison !

On arrive au procès, les 7 et  8 mars 2007. Il y a beaucoup de tension, du stress, l’envie d’en découdre, la peur de perdre. Est-ce qu’à tout cela s’ajoute la peur physique ? Le procès est-il un moment à haut risque ?

P. V. : Non. Je suis bien protégé, j’ai confiance dans les policiers qui sont autour de moi. Et puis, on ne peut pas vivre tout le temps dans la peur.[access capability= »lire_inedits »]

Ah bon ?

Ph. V.  Cependant, on est conscient du danger. Deux ou trois fois, j’étais sorti bêtement sans ma protection, c’était une bêtise qui aurait pu très mal se terminer, donc après, j’ai été plus prudent.

Quels sont les grands moments du procès ?

D.L. : Pour moi, c’est la plaidoirie de Richard, énorme… La plaidoirie de Georges Kiejman, sans doute…. Mais la plaidoirie de Richard est incroyable, c’est indiscutable !

E. L. : Je résume pour les lecteurs. Grâce à l’une des parties adverses qui avait eu l’imprudence de brandir l’argument du « deux poids, deux mesures », Richard Malka a fait une démonstration à la fois implacable et tordante. Vous voulez l’égalité de traitement ? Vous êtes bien sûrs ? Etre logés à la même enseigne que les chrétiens ? Vous voulez cela ? Et il brandissait des unes de Charlie Hebdo où l’on voyait le père, le fils et le pape dans des positions pour le moins offensantes. J’imagine la tête des honorables hommes de religion. Pour faire bonne mesure, il a montré quelques rabbins et d’autres. Et il répétait : « Vraiment, c’est ça que vous voulez ! ». Tout le monde se marrait et, en même temps, c’était une façon magistrale de dire : C’est ça le prix de la liberté. Et ce n’est pas négociable.  À la fin de la plaidoirie, ils étaient K.-O. Le procès était gagné.

Ph. V. Pendant ce temps, moi j’étais à la fois plié de rire et épouvanté. Je me faisais tout petit en voyant ces unes plus trash les unes que les autres dont j’étais responsable… À chaque fois, il montait d’un cran, et je me disais : « Non, il ne va pas oser, non, il faut qu’il arrête… »

D .L. : Mais attention, tout cela avait un sens. Et dans toutes ses interventions, Philippe s’est employé à le faire apparaître avec force et clarté. Il voulait que cette histoire donne à penser. Ce procès, c’était de la philosophie en action, on assistait au décryptage intellectuel d’une époque, et ce décryptage a permis de désamorcer la question de l’islamophobie et de la retourner à l’envoyeur.

Ph. V. : Décryptage intellectuel, peut-être, je l’espère… N’empêche, je suis convaincu que l’un de nos avantages sur nos adversaires, c’est que Georges Kiejman, Malka, moi et les autres, on est plutôt des marrants… Dans ce climat dramatique, on a souvent dérapé et fait exploser de rire le tribunal, le public, et même parfois la partie adverse, qui n’arrivait pas à se retenir. Georges Wolinski disait : « Le rire, c’est le plus court chemin d’un homme à un autre. » Pendant une interruption accordée par le président pour nous permettre d’aller boire un verre d’eau, il y a eu un moment étrange. Comme la salle était absolument bondée, on était tous serrés dans l’allée centrale, et je me suis retrouvé collé à l’avocat de la Ligue islamique mondiale… Et le type me dit : « Monsieur Val, je ne suis d’accord avec rien de ce que vous dites, mais j’aimerais bien être votre ami. » Et ça, c’est très important ! C’est l’histoire de l’éternel retour de Nietzsche : si vous deviez vivre éternellement ce que vous êtes en train de vivre, accepteriez-vous de faire ceci ou cela ? Eh bien lui, s’il avait eu à vivre éternellement, il aurait préféré être de notre côté que du sien !

On le comprend ! L’enfer avec vous, ça doit être plus marrant que le paradis avec ces messieurs.

Ph. V. On ne peut pas ne pas citer l’intervention presque solennelle d’Élisabeth Badinter. Elle a tout dit, en très peu de mots. « Si Charlie Hebdo perd ce procès, le silence s’abattra sur nous, et c’est la pire des choses. » Et là, elle a mis tout le monde d’équerre…

Il y a eu aussi ce petit coup de théâtre : la lettre de soutien de Nicolas Sarkozy alors candidat à la présidence de la République. Et vous avez aussi reçu celle de François Hollande. Deux futurs présidents…

Ph. V. : L’épisode du fax de Sarkozy a été assez baroque. C’était en pleine audience, au milieu de mon très long interrogatoire par le président. Arrive alors une lettre du ministre de l’Intérieur et candidat en campagne, Nicolas Sarkozy, qui soutient spontanément Charlie Hebdo, comme il l’avait fait au moment des caricatures. Donc, il tient bon. Quant à François Hollande, il a fait preuve d’une sacrée indépendance. Ségolène Royal, qui était candidate contre Sarkozy, était, elle, hostile à la publication des caricatures et plus encore à la présence de François Hollande au procès. Elle devait être furieuse. Mais Hollande a eu le courage de venir quand même, ce qui n’a pas dû être facile…

D. L. : Il y avait aussi Bayrou, qui était également candidat et qui, à ce moment-là,  incarnait  la troisième force de l’arc démocratique français. Et ce n’était pas évident pour eux, qui se présentaient aux élections, de soutenir Charlie, car ils étaient en avance sur beaucoup de gens dans leurs camps respectifs. Mais j’ai, moi aussi, une anecdote sur l’épisode Sarkozy. J’étais en train de tourner dans la salle des pas perdus quand je vois des gens arriver avec le fax de Sarkozy, pour aller le transmettre à Philippe. Là, quelqu’un de Charlie que je ne citerai pas s’exclame : « On ne peut pas accepter le soutien de Nicolas Sarkozy ! » Je m’énerve: « Mais vous êtes complètement dingues ! Vous avez le soutien d’un mec qui est probablement le futur président de la République… » Réponse : « Peu importe, c’est Sarkozy ! Il faut absolument dire qu’on ne veut pas de son aide ! »

Ph. V. : À la suspension de l’audience, ces personnes m’ont sauté dessus pour me dire : « Il faut refuser absolument cette lettre de Sarkozy ! » Et je les ai calmés : tout ce qui venait du camp démocratique était bon à prendre.

Bon, Charlie gagne, la laïcité est sauvée. Et on s’empresse de tout oublier. Dans les années qui suivent, où la République recule sur tous les fronts, le camp laïque est plutôt isolé, montré du doigt. Comme dirait Muray, « le réel est reporté à une date ultérieure ». Cet aveuglement volontaire intrigue…

Ph. V. : C’est encore la même mécanique du renoncement du milieu intellectuel français dominant. Je crois que le premier ressort de ce renoncement, c’est la peur. Pour masquer cette peur, on construit un discours qui permet de se donner le beau rôle tout en évitant soigneusement la confrontation…

D. L. : Il ne s’agit pas seulement des élites, mais d’une tendance lourde, à l’œuvre depuis longtemps dans la société française, qui consiste à se protéger des réalités, notamment des réalités totalitaires, en niant leur existence. Face au nazisme, au  communisme et aujourd’hui à l’islamo-fascisme, les mêmes mécanismes de déni se mettent en marche. On ne veut pas voir, et quiconque voit doit être réduit au silence par un langage falsificateur et manipulatoire. Dans les années 1950, les communistes inventent  le terme « anticommuniste primaire » pour dissuader quiconque de dénoncer le goulag. Aujourd’hui, on tente de nous faire taire par le chantage, en mettant « l’islamophobie » à toutes les sauces.  Cela me rappelle une plaisanterie d’Alain Peyrefitte, ancien ministre du général de Gaulle, quand Marchais, le secrétaire général du Parti communiste de l’époque, lui reprochait son anticommunisme primaire. Il lui répondait : « Faites-moi du communisme supérieur, et je vous ferai de l’anticommunisme supérieur ! » Aujourd’hui , il pourrait dire : « Faites-moi un islam supérieur et je vous ferai de  “l’islamophobie“ supérieure. »…

Je ne suis pas sûre que les cadres de l’islam de France apprécient votre boutade.  Neuf ans après le procès des caricatures, et quelques semaines après le massacre de Charlie Hebdo, la dénonciation de « l’islamophobie » bat son plein.

D. L. : L’un des principaux problèmes, c’est que certains sujets accèdent difficilement à l’espace médiatique, ou alors dans des débats caricaturaux où les plus lucides sont invités comme repoussoirs. J’ai eu la chance de bénéficier durablement du soutien de Jérôme Clément à Arte, et je tiens à l’en remercier, car dans un environnement qui ne m’était pas toujours favorable dans la chaîne, il a toujours imposé que je puisse faire ce en quoi je croyais. Avec Belmer, il a été un compagnon de route précieux dans une période où les vrais partenaires étaient rares. J’ai traité grâce à lui des sujets comme « La nuit algérienne », « Le 11 Septembre n’a pas eu lieu », où on démontait les thèses complotistes, ou encore « La femme, l’avenir de l’islam ». En 2003, j’avais réalisé  « Les Français sont-ils antisémites ? », c’était la première fois qu’on disait  à la télévision qu’il y avait un antisémitisme des banlieues. Depuis, on prend des gants pour le redire…

Ph. V. : Si nous avons perdu l’après-procès, c’est en grande partie parce que l’information est de plus en plus idéologique en France. Vers 1995, on a vu arriver des petites boutiques comme ACRIMED, assez marginales et très virulentes, qui se sont lancées dans la critique des « médias dominants ». Après tout, pourquoi pas, c’était marrant  de dévoiler des collusions. L’ennui, c’est que c’est vite devenu une fabrique de complotisme.  Les gens qui sont sortis de là sont devenus profs et formateurs de journalistes, et vingt ans plus tard, on se retrouve avec une génération de journalistes assez massivement convaincue qu’il faut dire certaines choses et pas d’autres, qu’il y a une vision du « Bien » par rapport à laquelle on doit se situer.

Et voilà pourquoi votre presse est muette. Parlons, pour finir, du Charlie d’aujourd’hui. Le paradoxe, c’est que ce journal, qui est pour beaucoup de gens le symbole d’une laïcité intransigeante, est redevenu un journal gauchiste, passablement imprégné  de cette vision du « Bien » que vous évoquez…

Ph. V. : Là, je peux parler au nom de Cabu, parce que nous avions beaucoup de conversations à ce sujet et nous étions 100 % d’accord. Notre analyse était qu’il fallait un peu tordre l’ADN du titre pour le faire entrer dans l’époque. Mais les enseignes sont plus fortes que les hommes. Bien sûr, nous avons souvent réussi à rendre le journal un peu exotique à lui-même dans sa façon de traiter l’actualité et d’analyser certains sujets. Quand je suis parti, j’étais très contesté à l’intérieur du journal, surtout à cause du licenciement de Siné. Après mon départ, le journal est naturellement retourné à son ADN d’origine. Ce qui n’est bien sûr pas déshonorant.

Dans son ADN d’origine, il y a aussi ce côté anar et paillard, gaulois et bouffeur de curés.

Ph. V. : Wolinski, Cavanna, Cabu, les fondateurs, étaient libertaires, mais aussi farouchement laïques. Ça, c’est l’origine même du journal.

Pour conclure, donnez-moi chacun une raison de croire que le « sursaut » du 11 janvier ne restera pas sans lendemain et que le déni de réel ne reprendra pas le dessus, comme en 2006 ou en 2011.

D. L. : C’est que cette fois, c’est la mobilisation populaire qui a entraîné le mouvement. Les Français ont dit en masse qu’ils se battraient pour défendre leur laïcité. Et l’ampleur de la mobilisation a donné le signal des retournements de veste dans les hautes sphères. Les gens ont changé de ton. Sur les plateaux de télévision, on nous parle plus aimablement. Pour le moment…

P. V. : Ce que nous vivons aujourd’hui  a quelque chose d’inédit. D’abord, la mort de ces gens, notamment celle de Cabu, un complice durant de si longues années. Mais il appartient aussi à l’histoire et à l’enfance des Français, c’est l’image d’un homme libre, joyeux. Les gens ont soudain réalisé que, si on pouvait tuer Cabu, on pouvait tuer tout le monde. Et ce dimanche-là, quand on a marché dans les rues, on ne savait pas si les gens étaient de gauche, de droite, peu importait, ils disaient : « Je suis Charlie, je suis policier, je suis Juif… » On n’avait pas vu ça dans les rues de Paris depuis que je suis né. Ces gens-là, voilà des années qu’on ne les entend pas et qu’on ne leur parle pas. Les journaux ne leur parlent pas. Les intellectuels ne leur parlent pas. Ce jour-là, je me suis dit qu’il ne fallait pas que ce moment s’arrête. Dans une démocratie, il vaut mieux que les gens sachent qu’ils sont un peu en lien les uns avec les autres. La fenêtre qui s’est ouverte ne doit pas se refermer. Il faut qu’on continue à se parler, à parler à tous ces gens. Sinon, on est foutus.[/access]

*Photo : Lionel Cironneau/AP/SIPA. AP20720064_000001.

C'est dur d'être aimé par des cons

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Dette grecque : Dany Cohn-Bendit est-il germanophobe?

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Un nouveau grand parti semble naître dans la communauté : le Rassemblement pour l’Europe amnésique.

Un des premiers faits d’armes de cette coalition des réécriveurs d’histoire a été la lamentable non-invitation de Poutine aux cérémonies du 70e anniversaire de la libération d’Auschwitz par l’Armée rouge.

Une négation en amenant vite une autre, les tenants de l’orthodoxie francforto-bruxelloise se retrouvent comme un seul homme pour taxer de délire germanophobe la prétention du nouveau gouvernement grec à remettre sur le tapis la question du règlement des dommages de guerre occasionnés durant l’occupation allemande du pays.

Or cette revendication n’est ni nouvelle, ni, forcément imprégnée de haineuse germanophobie.

À ma connaissance, Dany n’est ni europhobe, ni libéralophobe, ni même, si ça se trouve, germanophobe.

Voilà pourtant ce qu’il déclarait, il y a trois ans, le 15 février 2012, à la tribune du Parlement européen : « Les Allemands, qui rechignent à financer un second plan de sauvetage pour la Grèce, devraient se souvenir de tout ce qu’ils ont pillé dans ce pays pendant la Seconde Guerre mondiale […] Avec les intérêts, ce sont 81 milliards d’euros qui sont dus à Athènes. Cela permettrait déjà de rembourser un sixième de la dette de ce pays. C’est là une autre façon de voir l’Europe et son histoire. »

Oui, Dany a raison. Le fin mot, c’est l’histoire. On comprend qu’on rechigne de plus en plus à l’enseigner…

Niqab et Belphégor

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niqab islam marseille

niqab islam marseille

Connaissez-vous le marché Noailles, à Marseille ? Au cœur du Ier arrondissement, en plein centre ville, à 100 m du lycée Thiers, et juste dans le dos du plus grand commissariat de la ville hors l’Evêché — où ne réside pas l’évêque, mais le cœur administratif et logistique de la police marseillaise, tout au bout du Panier, juste en dessous de l’ancien appartement d’un certain mammifère marin de ma connaissance qui passe souvent ici…

On l’appelle aussi le Marché des Capucins, parce qu’y prend naissance la rue Longue des Capucins. Pour ceux qui ne savent pas, c’est un marché 100% musulman, à part une exquise charcuterie qui fait un magret séché et un figatelli maison tout à fait délectables — et, à midi, des sandwiches aux rillettes de lapin ou à la caillette, avec assortiment de cornichons pour le même prix. Hmm…
Vendredi, émeute en milieu d’après-midi dans ce marché qui est pourtant plus calme, depuis un mois que le barbu qui surveillait le commerce en faisant semblant de vendre des calendriers s’est discrètement éclipsé — et depuis que les policiers municipaux et / ou nationaux viennent y faire des tours en VTT (ne riez pas, Marseille est une ville qui ne cesse de monter et de descendre, et moi qui me farcis ça en Vélib, j’en sais quelque chose).

Reprenons le récit du journal local :

« Une jeune femme de 27 ans a été interpellée hier après-midi, vers 15 h 30, sur le marché de Noailles (1er) à Marseille, alors qu’elle portait un niqab de couleur noire. Seuls ses yeux étaient effectivement visibles, précise-t-on de source proche de l’enquête.
« Elle a refusé de se dévoiler malgré la demande expresse des policiers qui intervenaient, en l’occurrence cinq îlotiers, dont deux réservistes. Elle s’est mise à insulter les forces de l’ordre en ces termes : « Chez nous, on ne parle pas aux hommes. Ne m’emmerdez pas ! »
« Elle a dès lors été rejointe par une amie qui se trouvait en compagnie de son fils de 8 ans et l’accompagnait. S’adressant à sa copine, la deuxième femme a stigmatisé à son tour le rôle des agents : « Tu n’as pas à parler à ces sales chiens ! » Un attroupement s’est aussitôt formé autour des deux jeunes femmes. Les policiers ont dû faire appel à trois VTTistes, tandis qu’ils recevaient également le renfort de la Brigade anticriminalité (Bac).
« Pendant le trajet qui les conduisait au commissariat Noailles, les insultes continueront à pleuvoir. Les deux femmes ont été placées en garde à vue pour « outrage et rébellion ». Elles doivent, depuis, s’expliquer sur les raisons de leur comportement. »
Si je traite un poulet de « sale chien », moi, qu’est-ce que je risque ?
Eh bien, la même chose que Belphégor : 6 mois de prison et 7500 euros d’amende. Article 433-5 du Code pénal.
Comparution immédiate, flagrant délit — allez, depuis deux jours elle couche aux Baumettes…
Enfin, elle devrait.

Alors maintenant, écoute-moi bien, Belphégor.
« Chez nous » — mais tu n’es pas chez toi : la France est une maison commune où s’appliquent les lois de la République — qui ne prévoient pas, par exemple, que l’on ne puisse pas s’adresser à une femme, parce qu’elle ne fait pas de différence entre les hommes et les femmes (et si toi tu en fais une, tu es juste une pauvre esclave). La loi ne prévoit pas non plus, depuis le 11 avril 2011, que l’on cache son visage en public, sauf autorisation de carnaval. 150 euros d’amende en sus.
Et si jamais on peut prouver — et je ne vois pas comment il pourrait en être autrement, sauf à supposer que tu es bête comme tes pieds — que c’est un homme qui t’a imposé cette tenue moyenâgeuse, il écopera d’un an de prison et de 30 000 euros d’amende.

Fais gaffe, un jour ou l’autre, des citoyens excédés (et cette ville en est bourrée) s’amuseront à dévoiler toutes les malheureuses victimes d’une idéologie machiste. Pour leur bien.
Parce qu’une fille voilée, ce pourrait par exemple être elle :

Et tu sais quoi ? Elle est suspectée de terrorisme, elle s’habille justement en Belphégor, et sur une méprise, on pourrait bien tirer à vue sur toute personne qui lui ressemble — si tant est que l’on ressemble à quelqu’un, ou à quelque chose, sous un niqab.

La loi ne prévoit pas non plus que l’on traite des agents de la force publique de « sales chiens », et ta copine devrait dormir en taule avec toi, à l’heure qu’il est.
La loi ne prévoit pas que des citoyens normaux, commerçants ou clients supposés honnêtes, s’opposent à une interpellation — ils seront trop heureux, les uns et les autres, le jour où ces mêmes agents mettront la main sur un racketteur ou un voleur à la tire.
Voilà — petit cours de Droit rapide. Et si tu crois que tu peux encore bénéficier de l’impunité ou du silence complice des bobos parisiens, c’est que tu n’as pas bien saisi ce qui a changé depuis un mois.
À moins que rien n’ait changé ? Il y a un mois, 17 personnes se faisaient abattre par des islamistes, et un mois après, Belphégor croit pouvoir se balader impunément dans les rues de Marseille. 17 morts pour rien — en attendant qu’il y en ait d’autres ?

*Photo : wikicommons.

FN : Mon fils, ce salaud

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fn doubs walter broccoli

fn doubs walter broccoli

Dans le Doubs, l’UMP regarde ses pompes cirées[1. Plus encore que le joyeux bordel du bureau national de l’UMP, la saillie de son candidat Charles Demouge contre les petits blancs dans une circonscription où le FN est à 30% me laisse coi. De quoi donner raison à Sarkozy qui l’a si justement traité de c…], le PS victorieux fait profil bas et le FN sable le mousseux. Il s’en est fallu de très peu pour que Sophie Montel rafle la mise dans la circonscription abandonnée par Pierre Moscovici. Pourtant, la candidate frontiste partait avec un gros boulet à ses pieds à la suite de Le Pen père : des déclarations pas très malignes sur l’inégalité des races, dignes des pires darwiniens du XIXe siècle. Mais malgré le regain de participation au second tour, que les instituts de sondage attribuent un peu trop facilement au sursaut antifasciste, son adversaire socialiste ne l’a devancée que d’un cheveu.

Ce n’est pas faute d’avoir instruit le bon peuple des dangers du fascisme immense et bleu Marine. Tenez, il y a encore quelques jours, comme je faisais un sort à une montagne de crêpes, mon doigt s’est négligemment posé sur la touche 2 de la télécommande : abracadabra, le visage de David Pujadas apparaît pour annoncer un sujet chaud-bouillant : « Père de gauche, fils au FN »

Le décor planté, Walter Broccoli (non, ce n’est pas le nom d’un personnage du Groland) voit sa biographie déroulée devant nos yeux. L’ancien délégué Force ouvrière de Florange souffre dans sa chair la plus rouge du ralliement inattendu de son fils au Front national. C’est bien simple, lorsqu’il a découvert la présence de son rejeton indigne sur la liste FN aux municipales de Thionville il y a bientôt un an, Walter n’en a pas cru ses mirettes. Parole de prolo, « mon fils, il s’est jamais intéressé à la politique ». Ce que la reporter ne dit pas, c’est que « cet homme viscéralement à gauche » a un temps été pressenti pour porter l’étiquette… UMP aux élections municipales de Thionville, si j’en crois les informations de Libé, qui ne passe pas pour une officine pro-FN. Ne lui jetons pas la pierre, devenu réformiste après avoir raccroché les gants, Walter ramène la social-démocratie à ce qu’elle est : un compromis entre UMP et PS qui devrait ignorer les querelles byzantines entre ces deux branches du centre. N’y a-t-il pas plusieurs maisons dans la demeure du Seigneur? Soit, mais le syndicaliste a beau jeu de traiter de jaune son ancien collègue Edouard Martin, ex-CDFT gouailleur reconverti en servile eurodéputé PS…

Ces acrobaties ne sont pas pour décontenancer la journaliste Maryse Burgot. L’envoyée spéciale dans la France périphérique poursuit son enquête en terrain miné : « Comment expliquez-vous que votre fils, que vous avez élevé, se tourne aujourd’hui vers le Front national ? », demande-t-elle fort pertinemment au sieur Broccoli.

La réponse fuse : « la colère, la rage, la haine, la HAINE, la HAINE contre la société d’aujourd’hui, la HAINE contre les politiciens, le dégoût des politiciens » (de ceux qui changent d’étiquette comme de chemise ?). Jusqu’ici, rien de nouveau sous les nuages de Thionville : la brume sentimentale aurait provoqué la dérive du fils prodigue, lequel ne « comprend pas qu’il se retrouve à 480 euros par mois bien qu’il ait un BTS en informatique et qu’il y en ait d’autres qui touchent des salaires abusifs dans le gouvernement, dans nos élus (sic) ». Exclusion, frustration, ressentiment, haine des élites… Mais je ne suis plus tout à fait sûr de suivre : on parle frontiste ou djihadiste ?

Au temps pour moi, j’ai eu un moment d’égarement ; l’absence de tout discours compassionnel me confirme que l’on nage dans les eaux troubles du FN, loin des banlieues où l’on trouvera toujours des circonstances sociales atténuantes aux Kouachi et autres Coulibaly.

Mais que s’est-il donc passé pour en arriver là ? « Walter Broccoli a élevé son fils dans la tradition des luttes ouvrières (…) aujourd’hui 30% des ouvriers de Florange votent Front national », nous dit la voix off récitant le catéchisme habituel, une mélodie larmoyante en fond sonore. Persuadée que l’adhésion aux idées frontistes relève de la pathologie sociale ou de l’épidémiologie, Maryse Burgot n’envisage pas un seul instant l’hypothèse folle selon laquelle le fils Broccoli aurait agi en son âme et conscience, qu’on approuve ou non son choix. D’ailleurs, y avait-il plus éloigné de son éducation ouvriériste que les programmes respectifs de l’UMP et du PS ? S’il est encore trop tôt pour ériger une stèle mosellane aux promesses trahies de Marine Le Pen, m’est avis que l’heure viendra dans quelques années…

En attendant, le père Broccoli n’a que ses yeux pour pleurer : « Peut-être qu’un jour il se réveillera et il comprendra (…) parce que moi j’aime mon fils et il le sait »,glisse Walter des sanglots dans la voix… avant d’annoncer qu’il refuse de reparler à son fils tant qu’il n’aura pas renié le FN. L’amour paternel a ses limites…

Tout bon reportage anti-frontiste devant se conclure par une déclaration de foi antiraciste, on n’y coupera pas. Pour le coup, le cocktail « touche pas à mon pote »/ « nous sommes tous des étrangers » se révèle aussi digeste qu’une tomate-mozza avalée en bordure de l’A4 : « pour moi, c’est insupportable que mon nom soit rattaché au Front national. On ne peut pas comprendre ces gens-là qui zont (sic) la haine contre les étrangers alors que moi je suis un étranger ici  (…) on me traitait de macaroni ».

En guise de conclusion, Maryse Burgot remet la balle au centre. « Le fils nous glisse au téléphone que c’est son père qui l’a rejeté et pas le contraire », a-t-elle l’honnêteté de reconnaître. Cette petite histoire a priori insignifiante en dit bien évidemment très long sur l’implantation du vote frontiste en terre ouvrière. Mais les petits plaisantins dans mon genre retiendront surtout que cette commedia dell’arte redonne des couleurs à un mythe usé de l’antifascisme : comme nous l’a enseigné Brecht, c’est bien du ventre encore fécond de la social-démocratie qu’est sortie la bête immonde…

Alain Finkielkraut : esprit du 11 janvier, es-tu là?

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esprit escalier lyon finkielkraut

esprit escalier lyon finkielkraut

Dimanche, Alain Finkielkraut répondait aux question d’Elisabeth Lévy sur les ondes de RCJ, au cours d’une émission exceptionnellement ouverte au public, à l’espace Hillel de Lyon. Revenant sur les discours de François Hollande et de Manuel Valls consacrés au banlieues, l’académicien conclut :« La France officielle réagit à l’agression par l’expiation : « qu’avons-nous fait de mal pour qu’on nous veuille du mal ? », telle est la question que posent avec insistance la plupart des grands médias et que le pouvoir politique s’efforce de résoudre. »

Sans entrer dans la querelle sémantique opposant assimilation et intégration, l’auteur de L’Identité malheureuse prône le partage d’un certain nombre de valeurs communes, telles que la laïcité, ou l’égalité homme/femme : « sur un territoire donné comme la France, il faut faire en sorte que tout le monde vive à la même heure ».

L’UMP en danger de mort

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ump ps fn sarkozy

ump ps fn sarkozy

Les résultats de la législative partielle dans le Doubs confirment les derniers sondages et montrent très clairement que le Front national joue désormais le premier rôle dans la vie politique nationale. Il est probable que lors des prochaines élections régionales et cantonales le FN s’enracine dans notre vie politique. Mais là n’est pas le plus important : la question centrale reste celle des élections législatives de 2017.

Nous ne le savons pas encore, mais nous pouvons imaginer au vu des sondages que si Marine Le Pen passe haut la main le premier tour de la présidentielle, elle échouera très probablement au second tour, certes de peu, mais elle échouera. Dans quelles conditions, face à qui ? La remontée récente de François Hollande dans l’estime des Français montre que tout n’est pas perdu pour lui.  Mais quel que soit le second tour « Hollande (ou Valls) vs. Le Pen », ou encore « Sarkozy (ou Juppé) vs. Le Pen », tout se jouera lors des législatives qui suivront de 15 jours l’élection présidentielle.

Il est convenu de dire que la bipolarité de la cinquième République se construit au second tour de l’élection présidentielle et qu’elle entraîne de facto une majorité toute acquise au président  au sein de l’Assemblée nationale. Pourtant, nous sommes bien obligés de constater que nous évoluons à grands pas vers une « tripolarité ». En effet, il faut considérer que la personne qui sera élue en 2015 contre Marine Le Pen ne sera pas un homme neuf, mais une personnalité usé et décrédibilisé par son bilan. Si c’est Sarkozy, ce sera le bilan catastrophique enregistré en 2012. Si c’est Hollande ce sera celui tout aussi catastrophique qui sera publié en 2017. Si ce sont Juppé ou Valls qui arrivent au second tour, ils ne pourront ni l’un, ni l’autre se prévaloir d’une virginité politique susceptible d’entraîner un sursaut national dans les urnes. Dans un cas, comme dans l’autre, le rejet de l’UMPS jouera à fond pour Marine Le Pen lors des élections présidentielles qui succèderont à la présidentielle. D’autant plus que Marine Le Pen fera sans doute (dixit les derniers sondages) un score honorable au second tour, sans doute proche des 45%, donc très en progrès par rapport à celui de son père face à Jacques Chirac (20%).

Nous devons donc nous préparer à voir élue une Assemblée en 2017 où le Front National entrera en force à la suite de triangulaires qui auront lieu pratiquement partout en France. Compte tenu des derniers rapports de force établis par les partielles et les sondages, il ne fait nul doute que selon les dynamiques locales, ce sera soit un PS, soit un UMP soit un FN qui l’emportera au second tour. Dans quelle proportion ? Il est trop tôt pour le dire, mais une tendance se dessine quand même : le désaveu de la majorité sortante n’est nullement compensé par une percée de l’opposition parlementaire UMP. Au contraire, on a vu dans Doubs que beaucoup d’électeurs UMP basculent facilement dans le vote FN. Donc le PS perdra la majorité mais ne s’effondrera pas, l’UMP se maintiendra ou régressera légèrement et le FN entrera massivement à l’Assemblée.

On peut très bien se retrouver avec une assemblée composée de 30 % de députés FN, de 30 % de députés socialistes et 30% de députés UMP, plus une prime de 10 % au parti soutenant le président qui aura été élu quinze jours avant.  L’UMP ou le PS légèrement en avance mais rien qui leur permette de dégager une majorité. Que peut-il se passer alors ? Dans tous les cas de figures, il est fort à parier que c’est l’UMP qui fera les frais de l’affaire :

Scénario 1 : Si le président est socialiste (Hollande ou Valls), il agitera le chiffon du danger démocratique et appellera à la constitution d’un Front républicain anti-FN : il parviendra sans grande difficulté à débaucher une cinquantaine de députés centristes (UDI) ou ex-UDF qui rejoindront la majorité présidentielle sur un programme européen, social-libéral et réformiste. L’UMP explosera alors et la tentation sera grande pour les rescapés de former une coalition de droite avec le FN sur un programme identitaire et anti-européen, laissant sur le bord de la route la droite libérale pro-européenne mais très  antisocialiste. Dans ce cas de figure l’UMP exploserait en 3 composantes : les ralliés, les débauchés et les laissés pour compte.

Scénario 2 : Si le président est Nicolas Sarkozy, il ne parviendra pas davantage à rallier un nombre suffisant de députés socialistes. Quelques individualités sociales-libérales tenteraient bien de le rejoindre comme par le passé mais compte tenu de sa personnalité, de son flirt avec les thèses d’extrême droite, il ne parviendra pas à débaucher un nombre suffisant de sociaux-libéraux pour constituer une majorité. La tentation sera grande pour lui de passer un accord avec le FN, sur la base d’un programme identitaire et raisonnablement anti-maastrichtien.  La greffe peut prendre et compte tenu de l’opportunisme du personnage, c’est tout à fait envisageable. Mais là encore le pari est risqué et l’on peut voir un bon tiers de l’UMP faire scission à l’instigation de Juppé pour faire une coalition avec Manuel Valls au centre droit. Dans ce cas encore, l’UMP est en grand danger. Et la majorité présidentielle peut-être introuvable.

Scénario 3 : Si le président est Alain Juppé, il ne cherchera bien évidemment pas à constituer une majorité avec le FN. Mais plutôt avec les sociaux-libéraux de Manuel Valls qui pourrait devenir son premier ministre. Là encore l’UMP éclaterait, sa droite rejoignant le FN. Le Parti Socialiste éclaterait aussi en renvoyant vers la gauche de la gauche une partie notable de ses élus.

Le scénario qui prévaudra en 2017 réside, comme toujours sous la Ve République, dans l’issue de l’élection présidentielle. Pourtant, nous voyons qu’elle ne sera pas déterminante et que c’est bien lors des législatives que se jouera la recomposition de notre paysage politique. Aucun des présidents prévisibles ne disposera d’un capital de confiance suffisant pour contrer la dynamique Le Pen.  Et dans tous les cas de figures envisageables, on voit que l’UMP est en danger de mort. La droite conservatrice française est en passe de se disloquer pour voir émerger une droite identitaire agrégée autour du FN face à un centre droit social-libéral recomposé en rejetant à gauche certains socialistes.  Les élections législatives de 2017 enregistreront un glissement à droite de la France : un éclatement de l’UMP et une recomposition  de la droite autour du FN ainsi qu’une droitisation du Parti socialiste autour de thèses libérales. Dans tous les cas, le consensus républicain et social français sortira perdant de ces élections.

En fin de compte, la disparition de l’UMP et de la droite républicaine sous la conduite de Sarkozy n’aura été qu’un accident prévisible de l’Histoire : il fallait le retour de ce politicien falot pour donner un petit coup de pouce à cet enterrement programmé.

*Photo : pixabay.