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«La nation est une tribu organisée»

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Laurent Obertone La France Big BrotherCyril Bennasar : Pour La France Orange mécanique et Utøya, vous avez été invité dans les grands médias – parfois dans de véritables traquenards. Le mois dernier, vous publiez La France Big Brother, et je ne vous ai vu nulle part.

Laurent Obertone : Vous avez bien vu ! On avait beaucoup de grands médias programmés le jour de la sortie, le 15 janvier. On avait Léa Salamé sur France Inter, Anne-Sophie Lapix sur C à vous, donc quelques médias solides qui nous avaient demandé une exclusivité radio, télévision… Et puis il y a eu l’affaire Charlie Hebdo, on nous a reportés d’une semaine, ce qui était compréhensible. Finalement, ça a été annulé. On n’a rien eu du tout pour l’instant, à part une petite attaque de L’Express, Valeurs actuelles et BFM, et sinon, des radios associatives et des médias alternatifs… Bon, on s’y attendait un petit peu parce que le livre s’en prend au cœur de ces grands médias, mais je pensais qu’après le succès du premier, ils seraient obligés d’accepter la confrontation. D’ailleurs, beaucoup de journalistes sont très intéressés. Mais ils nous disent : « Je ne suis pas sûr du tout que le sujet passera… » Le parti des médias a peut-être compris que la meilleure tactique était la loi du silence.

Votre livre est une enquête anthropologique sur le conditionnement des opinions, notamment par les médias. Mais ce que nous nommons « civilisation » ou « humanisation », vous l’appelez « domestication ». Le respect des codes, des règles, de l’autorité, c’est le début de la fin ?

Si on pousse la logique jusqu’au bout, la vie en société soumet l’homme à une forme de dressage. Cette domestication l’expose à des désagréments qui vont aller crescendo. L’être humain actuel peut-il renoncer à son désir de maître et de dépendance pour sauver la civilisation ? Peut-être par l’autodiscipline, la culture.

Pour vous, le conditionnement des foules – sur le mode infantile – est assuré par le divertissement. S’amuser est-il incompatible avec l’autonomie intellectuelle et la capacité de défendre les siens ? Les Américains ont inventé Disneyland, et ils savent encore faire la guerre…

Je ne suis pas pour un monde austère et chiant ! Je pense juste que le divertissement, tel qu’il est conçu, est vraiment fait pour détourner, occuper, parce que, tant qu’on a du bruit dans la tête, on ne pense pas. Après, les scientifiques qui étudient les espèces animales s’amusent aussi. Il y a en nous un désir de divertissement permanent. Dès qu’il y a un silence, il faut le remplir par n’importe quoi… J’ai peur des gens dont la seule obsession est de se divertir. Et d’ailleurs, ceux-là sont très chiants, la plupart du temps.

Vous avez peur de la « domestication », qui désarme nos instincts animaux. Moi j’ai plus peur encore de la « dé-civilisation » ou du « ré-ensauvagement ». Pour vous, ils résultent de l’immigration de masse, qui a changé notre « chez nous » en société multiculturelle. De ceux qui accueillent ce changement avec joie, vous dites : « Ils s’ouvrent l’esprit comme on s’ouvre les veines. » Les méfiants sont bien sûr accusés de racisme. Ne s’agit-il pas plutôt de xénophobie, et celle-ci n’est-elle pas l’un de ces instincts perdus qui constituent nos systèmes de défense, peut-être un mal nécessaire ?

Si tous les animaux partagent ce qu’on appelle la « xénophobie », cela doit servir à quelque chose ! Du reste, ce qui met en péril nos sociétés, ce n’est pas la violence de groupes minoritaires, mais notre incapacité à répondre à cette violence. Dans le passé, il nous est arrivé d’être extrêmement violents. Nous avions le devoir, comme le disait Goethe, de nous maintenir « à la hauteur de nos avantages de barbares », d’assumer le fait d’être les plus forts. Or, aujourd’hui, les sociétés occidentales progressistes, descendues d’un cran dans la domestication, s’oublient dans l’ivresse du mélange, jusqu’à vouloir se mélanger avec des groupes qui, eux, n’aiment pas le mélange et obéissent encore à leurs pulsions xénophobes, dominatrices, tribales. Pendant ce temps, nous espérons qu’un État fantôme va nous protéger…[access capability= »lire_inedits »]

En somme, les populations immigrées auraient atteint un moindre degré de domestication ? Justement, c’est peut-être ce degré de plus qui me fait préférer la culture occidentale.

Admettons, mais il faut dans une société que tout le monde accepte le même niveau de répression des instincts. C’est ce qui définit sa cohésion.

Eh bien, il est clair que nous avons perdu cette cohésion. Comment peut-on s’obstiner à ne pas le voir et pourquoi nous sommes-nous mis dans ce pétrin ?

Le refus de voir ces incompatibilités est frappant. Ce qui nous a mis dans ce pétrin, c’est la course à la morale lancée par des gens qui se croient au-dessus de la violence et des bassesses de l’homme. Ils aiment tellement l’Autre qu’ils veulent le voir partout – sauf à côté de chez eux, parce qu’ils ont les moyens de lui échapper. Ils organisent cette situation et en retirent les bénéfices, matériels et symboliques, mais d’autres, les ploucs, en paient le prix. Bartolone dit : « Si on demandait leur avis aux gens, ils seraient pour la peine de mort et, sur l’immigration, vous imaginez ! » Il admet que le pouvoir est confisqué, et qu’en plus il est bon qu’il le soit, parce que les gens sont des cons… Ces prétendus responsables entendent « éduquer » les Français, leur apprendre à ne pas faire « d’amalgame », leur expliquer que la vie, ce n’est pas ce qu’ils voient. Sur les plateaux de télé, c’est un défilé de docteurs, de spécialistes, de journalistes indéboulonnables, et vous, sur votre canapé, vous n’êtes rien, vous avez donc tendance à admettre l’autorité qu’on vous désigne…, tout le système médiatique est là pour ça ! Le réel est très simple, en fait. Les faits sont très simples, mais on ne présente jamais les faits.

Le problème n’est donc pas l’endoctrinement de masse, que vous voyez partout, mais un déficit démocratique. Les Français savent ce qu’ils veulent, par exemple un arrêt de l’immigration. Et la question n’est même pas posée.

Eh bien, pourquoi l’acceptent-ils ? Depuis des décennies, ils cautionnent cet État qui piétine leurs aspirations fondamentales. L’immigration massive des dernières décennies, c’est le sujet le plus important de l’histoire de la France, tous siècles compris. Elle a été voulue par une classe agissante qui défend ses intérêts. Face à elle, la passivité de la masse, y compris des individus éveillés, qui connaissent la situation, est à désespérer ! Ont-ils oublié qu’ils étaient le peuple souverain ?

On dirait que, pour vous, la greffe ne peut pas prendre. Une société multiraciale devient-elle forcément multiculturelle ? L’intégration est-elle une illusion ?

On a à peu près tout essayé, rien n’a marché, et rien ne marchera, il n’y a aucune société à ce point multiculturelle qui ne se soit pas fractionnée pour finir par s’effondrer sur elle-même, puisque finalement, quand les loyautés sont différentes, le mot « société » ne veut plus rien dire. Il y a « eux », il y a « nous », il y a « ceux-là ». Quand on se définit par sa communauté, la loyauté française a très peu de sens.

Pour quels Français en a-t-elle encore ?

Pas tant que ça, j’en ai peur. Le sentiment patriotique fort qui existait dans notre pays a tendance à s’effondrer puisque les Français parlent de moins en moins d’eux en tant que Français, ils parlent d’eux en tant que « Blancs » – donc se constituent en communauté. La France est devenue un cadre administratif, une carte qui ne correspond plus au territoire d’une nation. On sent pourtant une demande très forte, identitaire – au sens du peuple –, de nation charnelle. C’est ça une nation : une tribu organisée.

On dirait pourtant que le maquillage de la réalité commence à craquer. Certes, après Charlie, il s’est encore trouvé des médias pour entonner la ritournelle habituelle – « C’est l’extrême droite, c’est l’islamophobie, c’est la faute à Zemmour et Finkielkraut… ». Mais ils étaient beaucoup moins nombreux qu’après Merah, et de toute façon les gens sont de moins en moins dupes, non ?

Oui, on a l’impression que l’énorme cuirassé médiatique commence à manquer de munitions… ou qu’elles ne sont plus effectives. Le cerveau subit un tel bombardement d’informations qu’à un moment il se déconnecte et n’enregistre plus rien. C’est aussi ça, la vie avec Big Brother : avec le matraquage, on cesse d’analyser les données essentielles. On l’a vu après les attentats. Quand les principaux responsables de la situation (Cazeneuve, Valls, Hollande) récoltent autant de points de popularité qu’il y a eu de cadavres, on s’interroge. Cazeneuve croyait qu’il n’y avait pas de lien entre la fusillade de Montrouge et les attentats de Charlie Hebdo… Ils sont complètement dans les choux. Et beaucoup de Français se sont dit : « Heureusement qu’ils sont là ! Ils maîtrisent. » Ils réussissent encore à nous embobiner – grâce, il est vrai, à l’incroyable docilité des médias. Mais vous avez raison, on leur fait de moins en moins confiance, et c’est une excellente chose. Va-t-on pour autant assister à la chute rapide et définitive de cette caste et de cette idéologie ? Ce n’est pas sûr. Ce système peut agoniser très, très longtemps. Et il sera peut-être trop tard pour sauver la France.

Passons à un point litigieux, pour ne pas dire plus. Dans votre enquête sur notre monde devenu orwellien, le souvenir de la Shoah s’est fait outil de propagande presque mensonger. Vous prêtez ce propos à Big Brother : « Nous vous avons enseigné la Shoah alors que le massacre d’une population par d’autres est une constante dans l’Histoire… ». Ailleurs, vous accusez ceux qui défendent en même temps le droit au blasphème et la loi Gayssot de pratiquer une « double pensée » orwellienne. La loi Gayssot est peut-être contre-productive, mais elle protège une réalité historique, pas la croyance des juifs.

Moi, je ne pense pas que cette réalité fasse une bonne base commune, une bonne manière de faire corps, de constituer un socle national. Très peu de Français ont quelque chose à voir avec ça.

Très peu de Français ? Voulez-vous dire qu’Auschwitz, c’est l’affaire des juifs ?

Je ne dis pas cela… Je dis que l’utilisation ad nauseam de la Shoah n’aboutit qu’à culpabiliser les Européens. Si vous voulez détruire quelqu’un dans son identité, vous lui expliquez que toutes les raisons qu’il a d’aimer ce pays sont un petit peu suspectes parce que, il y a peu de temps, il se livrait à l’horreur. On s’habitue à l’idée que nous sommes tous coupables et, à l’arrivée, on a une petite alarme qui s’allume dans la tête chaque fois qu’on prononce le mot « immigration ». Le maître censeur veille… Dans les faits, la loi Gayssot finit par fonctionner sur le registre du blasphème.

Il est difficile de dissiper cette confusion, mais, enfin, on peut simplement admettre que, d’une part, la Shoah est un événement unique vertigineux, qui concerne aussi la France, et, d’autre part, que cela n’a rien à voir avec le droit de contrôler notre immigration.

Je ne nie pas que la Shoah soit un événement majeur pour l’Europe, sans précédent par la technologie et l’organisation, je dis que quiconque en fait un usage politique devrait être disqualifié. Or c’est devenu la règle. Et c’est l’arme qui a permis à l’idéologie antiraciste de déplacer la question de l’immigration sur le terrain moral et de terroriser tous ceux qui avançaient des arguments rationnels : ça coûte cher, ce n’est pas très bon pour le pays et la cohésion… Les lois antiracistes escamotent la distinction entre critique de l’immigration et racisme. Et pas seulement au bénéfice des juifs. Il devient impossible de parler de communautés, de religions, de nommer les problèmes. Quand une contributrice de Riposte laïque est poursuivie pour avoir dit : « Je suis islamophobe », le régime de la loi Gayssot peut s’étendre à loisir… Les juges peuvent interpréter… Beaucoup de gens se demandent pourquoi une loi verrouille justement cette histoire-là ! À mon avis, ça entretient des logiques conspirationnistes.

Connaître le passé, ce n’est pas culpabiliser. D’ailleurs, nous sommes les seuls à porter un regard critique (parfois trop) sur notre histoire, et c’est ce qui nous fait évoluer. Les musulmans ne se demandent pas s’ils ont massacré ou réduit en esclavage, ils n’ont pas de complexes.

D’autant que, d’un point de vue moral, on a peu à rougir… On n’a pas brûlé un pays du feu nucléaire, on n’a pas organisé la Shoah… On a plutôt une histoire glorieuse par rapport à d’autres.

Quand vous parlez de DSK ou de Polanski, c’est vous qui passez du côté de Big Brother. Là, la surveillance de tous par tous ne vous dérange pas ?

Les gens veulent savoir tout se qui se passe, même ce qui ne regarde personne. C’est la nature humaine. En attendant, ils ne voient pas que l’idée même de vie privée s’efface à cause de la surveillance, du fichage… Ils se disent que, puisqu’ils n’ont rien à cacher, ce n’est pas grave. Mais si, c’est grave ! Par principe, on doit pouvoir cacher à peu près tout ce qu’on veut du moment que ça ne regarde pas la loi.

Donc, le vrai danger, c’est le flicage ? Xavier Raufer, qui préface votre livre, explique dans Valeurs actuelles que, si la justice avait prononcé des peines lourdes mais prévues par le Code pénal, les Merah, Nemmouche, Kouachi auraient pris quinze ou vingt ans de prison.

Un magistrat m’a récemment expliqué de façon très concrète comment la justice était soumise à la morale orwellienne de l’époque. Dès qu’une personnalité est impliquée, des consignes claires sont données d’en haut, et celui qui ose les enfreindre risque sa place. Dans les affaires de droit commun, c’est la pression de la salle qui fait le jugement. Ce ne sont pas les amis de la victime qui viennent assister au procès, mais ceux du prévenu. Le juge se comporte comme un arbitre qui joue à l’extérieur : il n’a pas envie de se prendre un coup de pied en allant à sa voiture, alors il calme le jeu, il est compréhensif. J’ai longtemps assisté à des procès, je n’ai jamais vu un prévenu prendre la peine prévue par le Code pénal. C’était toujours divisé par deux, au minimum, et encore par deux au stade de l’application de la peine.

Pourtant, dans certains cas, la justice peut se montrer impitoyable : pour le racisme, par exemple. Une élue du FN se prend neuf mois fermes pour une caricature peut-être odieuse mais inoffensive, mais des Merah ou des Kouachi, qui ont des casiers, sont lâchés dans la nature… Et ne parlons pas de ce qu’on appelle « l’insertion » des jeunes délinquants : ils sont dans des centres aérés où ils fument du shit, ils ont des sorties organisées et, s’ils font le mur, on attend trois jours, pendant qu’ils crament des voitures, pour le signaler… On se soumet complètement à leur logique de groupe. C’est l’inverse de ce qu’il faudrait faire. C’est pire qu’un renoncement.

Au fil des pages, vous posez et reposez une question à vos compatriotes : « Comment pouvez-vous supporter ça ? » Qu’attendez-vous de nous ?

Peut-être une réaction morale, de fierté : j’analyse la situation, je retrouve la maîtrise de mon cerveau, je comprends ce qui se passe. Il est temps de reprendre notre indépendance intellectuelle. Si j’ai un message, c’est celui-là.[/access]

*Photo : Hannah Assouline

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Comment je ne suis pas devenu libéral pro-européen

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Mao libéralisme Europe djihadismeUne malencontreuse erreur technique nous a fait publier hier sous ma signature un texte écrit par notre ami André Senik. Certes, cette erreur a été corrigée depuis, mais des excuses s’imposent et aussi quelques explications.

Tout d’abord, mes excuses à l’intéressé pour cette captation bien involontaire de copie. Je sais qu’il les acceptera parce qu’il est mort de rire depuis hier de me voir asticoté à sa place dans les commentaires.

Des commentaires qui appellent justement un commentaire : je fais mes plus plates excuses derechef, mais cette fois aux lecteurs qui se retrouvent habituellement dans ma prose et qui ont été tout tourneboulés par ma soudaine supposée conversion au libéralisme.

Ce virage de cuti est impensable et je vais tâcher de vous expliquer pourquoi.

Les libéraux pensent que l’économie est une science – comme les pseudomarxistes façon Badiou ou les néokeynésiens façon Piketty. Foutaises, baby, foutaises ! A ce tarif-là, on décrétera bientôt que la politique aussi est une science et qu’on l’enseignera dans des écoles de sciences politiques aux meilleurs de nos rejetons. Auquel cas il faudrait se poser une question : si des écoles de sciences politiques existaient et si elles étaient peuplées massivement d’antifascistes convaincus, pourquoi que le Front, il fait 30% des voix, hein ?

Et si l’économie était une science, pourquoi l’Occident il est en crise totale depuis 1973, re-hein ? On pourra bien sûr jouer au même quizz idiot avec les inénarrables « sciences sociales », et répondre tout aussi négativement  à la question, quitte à attrister les tenants de la « French Theory » qui est un de nos derniers produits made in France qui cartonnent à l’exportation – avec la friteuse sans huile et les djihadistes de banlieue[1. Ce dernier gag est volé sans vergogne à Elisabeth Lévy qui a bêtement oublié de le déposer à l’INPI.].

Si le libéraliste, plus encore que ses concurrents badiouïstes ou pikettystes, prétend que l’économie est une science, c’est notamment parce qu’il postule que l’humain est un agent économique rationnel. Je postule, moi, que c’est là une belle ânerie qui fait comme si l’inconscient n’existait pas et comme si nous autres humains à pouvoir d’achat correct mais non infini ne dépensions pas des fortunes pour stocker dans nos armoires des costumes en mohair ou des petites robes noires que nous ne porterons jamais…

Attention, les amis, je ne suis pas un féroce antilibéral non plus. Je suis d’un naturel distrait, mais il ne m’a pas échappé que la Révolution d’Octobre n’avait pas intégralement rempli son contrat. Cela dit, après le 11 Septembre, certains intellectuels américains ont fait remarquer qu’en concentrant toute son énergie pour détruire l’URSS, les USA avaient peut-être tué le mauvais cochon. Je partage leurs doutes, et je partage surtout mes certitudes – qui sont aussi pour le coup celles de mon ami André Senik – sur la nature du danger principal qui menace actuellement notre mode de vie, à savoir l’islamisme. J’ajouterai un grain de sel perso et un rien pervers à ce constat, à savoir que djihadophilie et libéralisme intégral sont parfaitement compatibles, ou alors j’ai mal relu mes notes sur le Qatar et l’Arabie saoudite. Et faut-il rappeler qu’Oussama a fait de brillantes études de « business administration » ?

Bref si le soviétisme s’est planté, et bien planté, le libéralisme aurait tort de parader. Et même si c’est un épiphénomène à l’échelle mondiale,  les succès des mouvements populistes de droite ou de gauche dans toute l’Europe sont là pour rappeler cet échec économique et politique à ceux qui sont encore plus distraits que moi.

Ni libéral, ni vraiment antilibéral, que suis-je, alors ? Disons, quitte à me répéter, que je suis un adepte de Deng Xiaoping et de son malicieux axiome « Chat noir, chat blanc, le bon chat est celui qui attrape les souris». A certains moments et dans certains secteurs, il faut plus d’Etat. Et dans d’autres circonstances, il faut déréguler. En économie comme en politique, il faut voyager léger, et laisser son bagage théorique à la consigne.

Un petit mot pour le dessert sur le président Mao. Je ne pense pas, comme André, que le Petit Livre rouge ait essentiellement une valeur comique. Mao a engendré beaucoup de crimes, et beaucoup de miracles aussi. J’ai un portrait de lui dans ma bibliothèque, pas loin des œuvres complètes de Simon Leys, dont je suis grand fan. Mais après tout, moi aussi j’ai le droit d’avoir des contradictions secondaires.

«Ce gouvernement est aveugle au réel terroriste et criminel»

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charlie hebdo attentat

Causeur : Dans une récente tribune publiée par La Croix, vous dénoncez le fait que, malgré les attentats de 2012, 2014 et 2015, le gouvernement français se garde bien de définir l’ennemi. Tout en parlant de « guerre » contre le terrorisme, il se contente d’évoquer « l’islamisme radical ».  Selon vous, sommes-nous en guerre ? Et dans ce cas, qui sont les ennemis de la France aujourd’hui ? 

Xavier Raufer : L’idée n’est pas de dire que l’actuel gouvernement « se garde bien de définir l’ennemi », mais qu’il est devenu physiquement incapable de le faire. Comme un aveugle de naissance ne saurait imaginer les couleurs d’un tableau. Voyez avec quelle précipitation les gouvernants français ont rebaptisé « Daech » – qui ne veut rien dire en français – l’entité qui naguère portait le nom clair et compréhensible d’« Etat islamique ». Or L’Irak et la Syrie, qui luttent sur le terrain contre cet « Etat islamique », n’usent pas du tout du nom « Daech », mais de celui de « Takfiri » (partisans d’un islam sunnite ultra-intégriste et fondamentaliste, le Takfir wal-Hijra). On voit ainsi comment le discours officiel occulte toujours plus le réel, terroriste ou criminel. Cela trahit justement le fait que cette réalité terroriste ou criminelle, le gouvernement se sent incapable de l’affronter.

Quelles sont les raisons de cette incapacité ?

Depuis la tragédie de janvier – 17 morts – ce gouvernement est KO debout. Tout ce qu’il fait depuis lors relève de la com’, du symbole, de l’effusion et de la jérémiade. On déverse sur les unités antiterroristes des ordinateurs (dont elles n’ont que faire) et des hommes non formés (dont l’utilité concrète est douteuse). Mais nul dirigeant n’a accompli l’essentiel : nommer clairement l’ennemi, celui qui tue aujourd’hui en France, c’est-à-dire les clones de Mohamed Merah qui initia en 2012 la nouvelle terreur en Europe. Depuis : Toulouse, Montauban, Joué les Tours, l’est parisien, Nice, Copenhague, ces clones – des hybrides par constitution criminels ET terroristes à la fois – ont provoqué toutes ces tueries dont rêvent, bien loin de l’Europe, al-Qaïda ou l’Etat islamique.

Résultat : ce gouvernement est aveugle au réel terroriste et criminel. Idéologie, politiquement correct, reptation devant des journalistes bobo-gauchistes : aujourd’hui, la classe politique vit en symbiose avec « l’élite » médiatique. Amants et maîtresses sont journalistes, des politiciens trustent les émissions de bavardage-café-du- commerce débitées par les radios et télés d’information. Le sociologue Michel Wieviorka peut ainsi dénoncer le « couple obscène médias-politiciens… leurs liens presque incestueux ». Cela concourt grandement à aveugler une bonne part de cette classe politique. Elle n’a pas pressenti la dangerosité de l’archétype Merah, ni la nature prescriptive de cette première bombe humaine.

Ce que vous qualifiez de  « terrorisme autochtone » du type « Merah-Nemmouche-Kouachi-Coulibaly » – voire Khaled Kelkal en 1995 – a la particularité d’être un mélange de banditisme de cités et d’endoctrinement idéologique et religieux qu’on appelle, faute de mieux, « islamisme radical ». La dimension criminelle de ce phénomène a-t-elle été comprise par nos décideurs et nos forces de l’ordre ?    

Non, nous l’avons dit. Et n’ayant pas compris où se situait le danger réel, nos décideurs n’ont pu recadrer le renseignement intérieur, qui durant toute l’année 2014 a cherché du côté de la Syrie ou de l’Irak un ennemi qui en réalité, vivait ici même, dans des cités hors-contrôle. Par orgueil professionnel, le renseignement intérieur négligeait les racailles-de-cité – ceux-là même qui ont tué les 7 et 9 janvier.

Et comme on veut désormais cacher la poussière sous le tapis, il n’y aura pas de commission parlementaire sur les événements de janvier 2015. De la com’, des défilés… mais qui est en réalité coupable de l’énorme échec et des tueries ? Circulez, il n’y a rien à voir. Sous Mitterrand on avait eu « responsable mais pas coupable » (le drame du sang contaminé, en 1991). Aujourd’hui, c’est pire encore : « ni responsables ni coupables ».

On a beaucoup entendu parler récemment d’Internet. Quel rôle attribuez-vous au réseau des réseaux dans le « terrorisme autochtone « islamo-criminel » » ?

Le cyberespace n’est qu’un terrain d’exercice neuf pour les terroristes et les criminels, qui tentent d’y déployer leur propagande et d’y installer leurs marchés illicites. Certes, la surveillance physique de ces criminels doit rester prépondérante : c’est dans les cités hors-contrôle que Kouachi & Co achètent leurs armes, pas sur Internet. Mais malgré tout, le monde des communications numériques permet – ou plutôt, devrait permettre – de surveiller des individus qui, en général, s’y montrent imprudents. Le cybermonde est une autre langue d’Esope : la meilleure et la pire des choses à la fois. C’est là qu’agissent les terroristes et les criminels, mais c’est là aussi qu’on peut les surveiller et déjouer leurs plans.

Pour conclure sur une note poétique, les risques et opportunités d’Internet sont parfaitement résumés dans ces deux vers du poète allemand Friedrich Hölderlin (Patmos) :

« Là où croit le danger
Croît aussi ce qui sauve. »

Départementales : Manuel Valls a peur…

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Manuel Valls Front National départementales PSSi ce n’est pas de la panique, ça y ressemble. Manuel Valls a décidé de faire feu de tout bois contre le Front National. On peut le comprendre. Les sondages pour les élections départementales se succèdent et renvoient tous la même projection désespérante : le FN arrive largement en tête devant l’UMP et le PS. Le maintien très stendhalien de Manuel Valls – comment ne pas penser à lui dans le rôle de Julien Sorel pour un nouveau casting du Rouge et le Noir – a longtemps fait illusion, mais l’armure se fissure. Bien sûr, il est assuré de garder son poste de Premier ministre après la débâcle annoncée mais il sait aussi que ce sera par défaut. On voit mal en effet qui accepterait, au PS, de prendre sa suite. Il ne sera pas forcément très exaltant de se retrouver, après les 22 et 29 mars, à la tête d’un gouvernement qui aura connu une débâcle électorale. Comme dirait l’autre : c’est pas facile, c’est difficile.

Manuel Valls est un fin politique, dans son genre. N’a-t-il pas réussi, alors qu’il représentait à peine plus de 5 % à l’époque des primaires du PS, à imposer sa ligne politique ? Celle d’une gauche qui aurait rompu avec ses vieux démons antilibéraux et choisirait, comme partenaire privilégié pour relancer la machine, un patronat auquel il n’a cessé de faire des cadeaux sans contrepartie : du CICE à la loi Macron en passant par des promesses sur le déverrouillage des 35 heures ou la récente prime pour l’activité qui, en fusionnant le RSA-activité et la PPE, revient surtout à encourager les trappes à bas revenus – en demandant à la collectivité de compléter les salaires des working poors pour en faire des working un peu moins poors, mais si peu. Sur ce dernier point, d’ailleurs, Manuel Valls précise même : « La prime d’activité sera ouverte aux jeunes travailleurs, et c’est un élément nouveau, de 18 à 25 ans, et les jeunes résidant chez leurs parents pourront bénéficier d’un droit autonome si leur famille a des revenus modestes ». Si on réfléchit un peu à ce que signifie la phrase, on comprend mieux que le jeune de 18 à 25 ans – qui non seulement travaille pour rien et est obligé, comme n’importe quel « mileurista » espagnol, de vivre chez papa et maman – se sente légèrement en colère à l’idée d’être enfermé ad vitam aeternam dans un statut d’adolescent.  Pour peu qu’il ne soit pas totalement  désespéré et tétanisé par cette exaltante perspective, il lui reste : soit la ZAD, soit le vote FN. Les médias dominants laissant entendre que les zadistes dont des punks à chien crasseux et le FN est un parti comme les autres, il va assez logiquement voter pour le FN… sauf conscience de classe miraculeusement préservée, malgré l’aliénation et la précarité.

En plus, Manuel Valls comprend bien, mais n’en laissera jamais rien paraître, que les élections départementales à venir achèvent de discréditer la démocratie représentative. On n’avait pas besoin de ça, à une époque où c’est le tandem Junker-Merkel qui décide et où il apparaît de plus en plus clairement que voter ne change rien ou si peu de chose : les Français, enfin la partie qui aura encore le courage presque héroïque de se déranger pour aller voter, vont en effet choisir des élus dont on ne connaît pas exactement les attributions ni même s’ils existeront encore une fois la réforme des grandes régions mise en place. On a beau tenter de vendre la parité obligatoire de ce mode de scrutin départemental, expliquer que les départements seront les première assemblées authentiquement « chabadabada », cela reste un peu court. Alors, allant jusqu’à contredire Hollande, cet homme politique old school dont la carrière débuta dans la modestie cantonale corrézienne et qui aurait voulu jouer la carte locale, Valls, comme ceux qui comprennent vraiment ce qui se passe – c’est-à-dire comme Sarkozy et Marine Le Pen – a décidé de nationaliser un scrutin qui n’a aucune utilité réelle, sinon de compter ses électeurs. Et c’est là qu’il semble un peu perdre les pédales depuis le week-end dernier, entre un meeting dans le vieux Limousin rouge de Guingouin qui menace de basculer et le Grand rendez-vous i-Télé Europe 1 Le Monde : « Mon angoisse – puis-je vous parler de mon angoisse, de ma peur pour le pays ? […] Je n’ai pas peur pour moi. J’ai peur, pour mon pays, qu’il se fracasse sur le Front national. »

Sans compter une attaque en règle de Michel Onfray qui s’est permis de critiquer son attitude : « Quand un philosophe connu, apprécié par beaucoup de Français, Michel Onfray, explique qu’Alain de Benoist – qui était le philosophe de la Nouvelle droite dans les années 70 et 80, qui d’une certaine manière a façonné la matrice idéologique du Front national, avec le Club de l’Horloge, le Grece – (…) vaut mieux que Bernard-Henri Lévy, ça veut dire qu’on perd les repères. » Il faudra s’interroger un jour sur la façon dont ce gouvernement, qui se réclame de la gauche, aura cogné sur les intellectuels et les écrivains. Il y eut un temps où la gauche avait plutôt tendance à prendre en compte ceux qui pensaient plutôt qu’à les mettre en accusation. Onfray a évidemment répondu, traitant Manuel Valls de « crétin ». C’est plutôt injuste. Manuel Valls n’est pas un crétin, il est juste en train, répétons-le, de paniquer. Il avait déjà annoncé naguère que la gauche était mortelle, et Françoise Fressoz lui a donné raison dans le Monde de samedi en parlant d’une « gauche suicidaire ».

Suicidaire parce qu’elle ne fait pas une politique de gauche ? Même pas ! Suicidaire parce qu’elle se présente divisée à ces départementales. Seulement voilà, ce que Manuel Valls a compris mais ne dira jamais, c’est qu’il n’est plus possible de parler de « la gauche ». Ce qui se passe, ce n’est pas la division, c’est tout simplement qu’il y a désormais une gauche qui ne se reconnaît plus du tout dans le PS, qui n’a plus rien de commun avec lui. Il n’y aura des tickets PS-PC que dans moins de cinquante cantons en France. Partout ailleurs ou presque, le socialiste devra faire face à des candidatures communes Front de Gauche/EELV. On verra ce que ça donnera, mais ça ressemble diablement à une ébauche de Syriza. Et la panique de Manuel Valls n’est pas tant, comme il le dit, de voir Marine Le Pen gagner en 2017 que d’être le Papandréou du PS. Autrement dit, de voir le parti né à Epinay en 71 connaître le destin du PASOK, et devenir une butte témoin résiduelle de ce que fut le social-libéralisme. Car dans le même temps, par un lent glissement tectonique, beaucoup moins spectaculaire mais peut-être plus durable que le feu d’artifice FN, une autre gauche – de gauche – occupera un espace laissé tragiquement vide pour l’instant.

*Photo : ISA HARSIN/SIPA/1503101508

Face à Marine, relire Mao

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Dieu sait que les formules du Petit livre rouge m’ont toujours paru désopilantes, mais pour le coup, je ne peux pas m’empêcher de penser à celle qui recommande de repérer la contradiction principale afin de la distinguer des contradictions secondaires.

Je poursuis dans la même veine.

Sur le plan électoral, demandons-nous : « Quelle est la contradiction principale ? »

La réponse juste est : « La contradiction principale est celle qui oppose les pro-européens aux national-populistes. »

Sur quoi porte cette contradiction principale ? Il est stupide de répéter qu’elle oppose les républicains aux anti-républicains. Où a-t-on vu Marine le Pen répudier les principes républicains, en se situant dans la lignée de Pétain ? Une enquête auprès des masses nous apprendrait que l’anti-républicanisme d’obédience pétainiste n’est la motivation ni de ses nouveaux ni de ses prochains électeurs.

Cette contradiction principale ne peut être comprise et correctement désignée qu’au prix d’un effort, très dérangeant. Pierre-André Taguieff s’y est employé dans Le Nouveau national-populisme (CNRS éditions), un petit texte qui fait grandement bouger les lignes, comme on dit, et qui ne qui ne coûte que 6 euros !

Si je peux maintenant me permettre de parler en mon nom personnel, je dirais que les pro-européens sont républicains comme le FN, et réciproquement. La différence est que les premiers sont des pro-européens démocrates et libéraux, et que le second ne l’est pas.

Il y a là un vrai conflit de valeurs.

Face à Marine, le centre droit de la gauche (qui est au pouvoir) et les partis du centre et de la droite pro-européenne sont condamnés à s’entendre, car ce qui les oppose entre eux n’est qu’une contradiction secondaire, encore merci Mao.

Mais il ne suffira pas à nos pro-européens de cesser de se dégommer mutuellement. Ils resteront inaudibles s’ils s’obstinent à vouloir diaboliser le FN au nom de ses réelles pensées d’hier et de ses supposées arrière-pensées d’aujourd’hui, sans répondre à ce que dit Marine le Pen.

Son avantage à elle est qu’elle pratique le parler vrai et simple dans la désignation des problèmes, face aux contorsions imposées aux autres par le politiquement correct.

Pour répondre à Marine d’une façon offensive et crédible, le plus facile sera de défendre l’Europe en affrontant franchement ses arguments anti-européens et anti-libéraux. Arguments dont elle n’a d’ailleurs pas le monopole. Car elle n’est pas seule en France à se ranger du côté de Poutine.

Le plus difficile, ce sera évidemment de lui répondre d’une façon convaincante sur ce que l’Europe permet ou empêche de faire au sujet de l’immigration, de l’islam, et de l’insécurité.

Il y a donc bien mieux à faire, du côté des partis pro-européens et libéraux, que de se décrédibiliser mutuellement et de se chamailler pour savoir lequel est le vrai rempart contre la marine montante.

Jean-Paul Lilienfeld: «La banlieue se ghettoïse aussi elle-même»

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Jean-Paul Lilienfeld banlieue islam laïcité

Je connais Jean-Paul Lilienfeld depuis 1997. S’il faut parler bien franc, c’est à l’âge de 10 ans que j’ai pour la première fois ri aux blagues de carabin de son deuxième film en tant que réalisateur, Quatre garçons pleins d’avenir. Par un coup du destin, ce n’est pas cette petite merveille de série Z qui a provoqué notre rencontre mais un film grave et sérieux, La Journée de la jupe (2009), qui me fit le contacter pour Causeur.

Dans cette fiction hyperréaliste, Lilienfeld met en scène Isabelle Adjani (Sonia Bergerac) en prof de lettres excédée par les incivilités à répétition qui l’empêchent de dispenser ses cours. Un matin, Mme Bergerac confisque le revolver tombé du sac d’un de ses élèves puis… braque sa classe en exigeant l’instauration d’une journée annuelle de la jupe dans tous les établissements scolaires. Une folie ? L’idée est de permettre aux jeunes filles de pouvoir afficher leur féminité sans subir le harcèlement et les brimades de leurs condisciples mâles. Summum de la démence, cette enseignante réclame le respect de la laïcité à l’école de la part de mini-machos n’ayant que le Coran à la bouche.

Entre injures sexistes, antisémites, et violences infligées à l’autre sexe, ces collégiens issus de la France black-blanc-beur montrent un visage de la banlieue rarement montré au cinéma, où on préfère souvent le discours larmoyant de la sociologie de l’excuse.

Réalisateur de cinq films, scénariste de trois autres, le jeune quinqua Lilienfeld n’a pas sa langue dans sa poche lorsqu’il est question de sujets aussi sensibles que l’intégration, la laïcité ou l’islam. Comme l’ont démontré les attentats de janvier et leurs suites, La Journée de la jupe se joue hélas tous les jours sous les préaux de ces territoires perdus pour la République, la France et une certaine idée de l’égalité.

 

Causeur. J’ai lu que l’idée de La Journée de la jupe vous était venue pendant les émeutes en banlieue de novembre 2005…

Jean-Paul Lilienfeld. Oui, en 2005, j’ai vu à la télévision une mère maghrébine qui disait : « Le soir, je me poste devant ma porte pour empêcher mes fils de sortir, et, dès que je dors, ils m’enjambent et ils vont dans la rue. » Derrière, on voyait des images de cocktails Molotov envoyés contre des CRS. Une chose m’a sauté aux yeux : sur ces images, on ne voyait pas une seule fille ! Il se trouve que j’ai vécu à Créteil jusqu’à 18 ans. À l’époque, quand on faisait des conneries, c’était garçons et filles ensemble, cette séparation des sexes n’existait pas. Ce reportage, qui montrait la non-mixité dans nos banlieues, a agi comme un déclic. Par ailleurs, je tournais depuis pas mal de temps autour de l’école. La combinaison des deux ingrédients a donné La Journée de la jupe.

Quel est le poids, selon vous, des facteurs culturels dans la brutalité des jeunes que vous montrez ?

Un poids énorme, et paradoxalement le phénomène va en s’aggravant. La première génération d’immigrés arrivés avec leur bagage culturel avait tendance à observer ce qui se passait et à essayer tant bien que mal de se conformer aux usages du pays d’accueil. Bien évidemment, les immigrés portugais, par ailleurs très mal considérés, ont eu beaucoup moins de mal à intégrer les codes de la société française, car leur culture était moins éloignée de la nôtre. Mais le plus grave, c’est que chez les enfants et petits-enfants d’immigrés afro-maghrébins, l’assimilation a régressé au profit de ce que j’appelle la « fierté de substitution ». Ils s’arc-boutent de plus en plus à leurs particularités – ce qui n’est pas en soi une mauvaise chose, sauf qu’en l’occurrence ils s’accrochent aux traits les moins aimables de leur culture, en particulier le statut inégalitaire des femmes, qui persiste tant au sud de l’Europe que dans les pays du Maghreb.

Curieusement, les générations nées en France et les gens arrivés dans les dernières vagues d’immigration partagent la même aspiration identitaire, définie par un mot : « islam ». Quel rôle le renouveau de l’affiliation religieuse a-t-il, selon vous, joué dans la crise des banlieues ?

Un rôle considérable. Au regard de cette réalité, le catéchisme du déni – « pas d’amalgame », « l’islamisme n’a rien à voir avec l’islam » – est à mourir de rire. Vous imaginez quelqu’un vous dire : « Je suis alcoolique, mais pas d’amalgame, cela n’a rien à voir avec l’alcool » ?[access capability= »lire_inedits »] Bien sûr, de même que tous les consommateurs d’alcool ne sont pas alcooliques, tous les musulmans ne sont pas islamistes. Reste que tous les islamistes sont musulmans, puisqu’ils se réclament de l’islam. Le non-musulman doit donc se débattre avec des messages contradictoires : les versets coraniques que citent les tueurs islamistes existent bel et bien ; mais les sourates invoquées par les musulmans pacifiques pour légitimer leur pratique paisible de la religion existent tout autant. Je m’engueule souvent avec mes copains musulmans car je trouve que leur communauté ne dénonce pas assez ses brebis galeuses. Il y a un déficit terrible de prise en main chez les musulmans, alors que des chrétiens et des juifs se lèvent en masse contre leurs extrémistes.

Ce silence de la majorité silencieuse a sans doute à voir avec la pression communautaire qui s’exerce sur le « mauvais » musulman et sur celui qui « trahit » la loi du groupe. Comment expliquez-vous que, dans nos quartiers, l’individu s’efface si souvent derrière sa communauté ?

Au début des années 1980, des intellectuels nous serinaient qu’il fallait regrouper les immigrés issus d’un même village dans le même immeuble, et même parfois construire un patio interne comme au pays, afin de rendre la rupture avec leurs origines moins radicale et moins traumatisante. Et le pire, c’est que je suis persuadé que ceux qui tenaient ces discours dégoulinants de bienveillance pensaient sincèrement bien faire.

Voulez-vous dire qu’au nom du droit à la différence on a sciemment organisé la ghettoïsation qu’on dénonce aujourd’hui à grand bruit ?

On a effectivement ghettoïsé ces gens, mais ils se sont aussi ghettoïsés tout seuls en rendant la vie impossible aux habitants qui étaient là depuis dix, vingt ou trente ans, et qui ont fini par partir. Prenez l’exemple de ma belle-mère, qui habite depuis quarante-cinq ans une HLM du 19e arrondissement. Autrefois, y vivaient des Français dits de souche, des juifs séfarades, des Arabes, des Noirs, et cela se passait plutôt bien. Peu à peu, le nombre d’Arabes et de Noirs a augmenté, tant et si bien qu’il ne reste plus que deux familles juives dans l’immeuble, celle de ma belle-mère et une autre, à l’âge très avancé. Eh bien, les deux boîtes aux lettres défoncées en permanence sont celles des juifs. Plutôt qu’affronter cette réalité embarrassante, il est tellement confortable de culpabiliser à l’infini en répétant : « Nous sommes terriblement coupables, nous les avons entassés ensemble et nous payons le prix de nos fautes. »

Ce lamento m’évoque une phrase qu’Isabelle Adjani, alias Simone Bergerac, excédée, adresse à ses élèves dans La Journée de la jupe : « Vous ne pouvez pas mettre la responsabilité sur les autres, dans votre vie. Ce n’est pas possible. » Lorsque Manuel Valls parle d’apartheid en France, risque-t-il de conforter le sentiment d’irresponsabilité absolue des jeunes de banlieue ?

C’est tellement évident…, les victimes sont forcément innocentes, non ? Je ne sais pas si ces jeunes sont des victimes, mais, de toute façon, je ne crois pas une seconde que le comportement des individus s’explique par l’ostracisme dont ils ont été victimes et encore moins par le mal fait à leurs ancêtres. Si les choses se passaient ainsi, les enfants des boat people arrivés en 1979, qui en ont sacrément bavé, devraient générer la même proportion de comportements violents que les jeunes de banlieue, ce qui est loin d’être le cas. Du reste, avec ce raisonnement, mes grands-parents, qui ont été obligés de se cacher pendant la guerre, auraient dû devenir les plus grands assassins de la terre, et moi avec !

On croyait ce genre de crimes réservé à la génération de vos grands-parents, et l’antisémitisme tue à nouveau en France. Mettons les pieds dans le plat : si la tuerie de l’Hyper Cacher n’avait pas été précédée par l’attentat contre Charlie Hebdo, aurait-on vu des millions de Français défiler le 11 janvier ?

Non, personne ne serait descendu dans la rue. La meilleure preuve, c’est qu’après les affaires Halimi, Merah, Nemmouche, on n’a vu aucune grande mobilisation. Cela dit, je peux comprendre que l’assassinat de gens connus qui font partie de l’imaginaire culturel de plusieurs générations comme Wolinski, Cabu ou Charb suscite une émotion plus grande que la mort d’inconnus.

Une fausse note a terni ce grand moment de concorde nationale : on a bien plus défilé à Bordeaux ou à Lyon qu’à Marseille, où on n’a recensé que 60 000 manifestants. La réticence des habitants de la première ville multiculturelle de France à condamner publiquement le terrorisme islamiste ne vous a certainement pas échappé…

Même si j’avais décidé de ne pas aller marcher, car par le passé j’avais défilé seul en hommage aux victimes des précédents crimes antisémites, je me suis retrouvé à Marseille chez un ami le jour de la manifestation. Un beur m’a abordé : « Oh putain, je n’ai jamais vu aussi peu de frères sur le Vieux-Port ! » Il est vrai que, ce jour-là, on croisait beaucoup moins d’Arabes que d’habitude sur le Vieux-Port. Et tous les Marseillais que j’ai rencontrés m’ont confirmé qu’il y avait peu de monde dans les cortèges.

Le plus cocasse, c’est que non seulement les médias l’ont vu, mais qu’ils l’ont montré. Mais ils n’ont pas vu ce qu’ils montraient – « ne pas voir ce qu’on montre » : Alain Finkielkraut a un jour donné cette définition du politiquement correct. La flopée de reportages, tribunes et analyses sur « la France qui n’était pas Charlie » ne laissait aucun doute sur le fait que c’était celle des « quartiers », mais le remarquer, cela aurait été «  jeter de l’huile sur le feu », formule rituelle employée par Chirac et d’autres sur les caricatures de Mahomet. C’est le même principe de précaution qui a inspiré le refus de Xavier Darcos, alors ministre UMP de l’Éducation, de diffuser La Journée de la jupe dans les collèges et lycées au prétexte qu’il ne « reflétait pas la réalité ». Six ans plus tard, la gauche fait-elle preuve de la même prudence ?

Sans aucun doute. En tout cas, vous voyez bien que la gauche n’a pas le monopole de l’aveuglement ! D’ailleurs, même la forteresse Éducation nationale a cédé face au réel : beaucoup de profs ont été très sensibles à La Journée de la jupe et l’ont projeté dans leurs classes. Et cela m’a beaucoup amusé que le film séduise des gens radicalement opposés sur le plan politique. J’ai été invité aussi bien par Génération France, le club de Jean-François Copé, qu’à la fête de Lutte ouvrière ! Comme il fallait s’y attendre, chacun prenait dans le film ce qui lui convenait et faisait l’impasse sur ce qui ne cadrait pas avec son dogme.

Donc, les fans de gauche ont trouvé dans le film la confirmation de leur explication par le social ?

Oui, ils ne voyaient que la peinture sociale, la description des difficultés spécifiques que rencontraient ces jeunes, en passant à côté de tout le reste. Et quand ils le voyaient, ce reste, ils étaient fous de rage. À Lutte ouvrière, pendant le débat qui a suivi la projection, une militante m’a quasiment insulté à cause du message prétendument raciste du film. En grands démocrates, les organisateurs lui ont arraché le micro, et il a fallu que j’aille le lui rendre en lui demandant de terminer de m’injurier pour que je puisse lui répondre !

Cocasse ! Je me demandais comment les jeunes acteurs du film avaient réagi au scénario et aux dialogues parfois très crus.

Comme ils viennent tous d’endroits un peu difficiles, la réalité que raconte le film leur est familière. Ils n’y ont rien vu de choquant ou de mensonger, même si, pour les besoins du scénario, j’ai concentré plusieurs problèmes dans une intrigue. Ils savaient bien que ça se passe comme ça. Une journaliste de L’Humanité venue sur le tournage a interpellé mes jeunes acteurs : « Vous rendez-vous compte de ce qu’on vous fait véhiculer ? Avez-vous conscience qu’on vous manipule ? » C’était du pur néocolonialisme ! Il faut vraiment prendre ces jeunes pour des cons pour penser qu’ils ont travaillé plusieurs mois sur un film sans comprendre ce qu’ils disaient.

Cette journaliste me rappelle le jeune prof démissionnaire que joue Stéphan Guérin-Tillié dans La Journée de la jupe : le Coran dans sa sacoche, il laisse tout passer à ses élèves et leur cite des versets pour respecter leur environnement culturel…

Ce prof, c’est l’incarnation de la lâcheté. Je crois que beaucoup de discours de l’excuse sont également le fruit d’une énorme lâcheté qui évite d’affronter les difficultés. On justifie à posteriori sa peur par une pensée humaniste et bienveillante, tout à fait respectable si elle est payée de retour, mais qui devient ridicule face à des gens qui jouent selon d’autres règles et refusent les lois et les usages qui permettent de vivre ensemble. Il faut obliger tout le monde à les respecter, s’il le faut par la contrainte, qui, qu’on le veuille ou pas, reste indispensable au bon fonctionnement de la société.

À la fin du film, ces effrontés découvrent avec stupéfaction que leur prof Mme Bergerac est fille d’immigrés algériens. Un détail m’a étonné : dans les derniers plans, vous réservez un enterrement musulman à cette enseignante que l’on pensait athée. Est-ce pour échapper au procès en islamophobie ?

Pas du tout. De toute façon, je n’y ai pas échappé ! Sonia Bergerac était athée, mais pas ses parents, d’où son enterrement musulman. J’ai voulu montrer que la pratique de ce rite musulman n’était pas du tout incompatible avec la mixité, ni avec la présence de filles en jupe. Et je voulais conclure le film sur la possibilité d’une cohabitation intelligente pour éviter les malentendus que j’avais anticipés dès l’écriture du scénario. Cela m’a rappelé un incident arrivé il y a trente ans, pendant le tournage de L’Œil au beur noir. Me voyant jouer dans une scène où je frappais Smaïn, un passant est venu me féliciter : « Qu’est-ce que tu lui as mis, au bougnoule ! » – le film dénonçait justement le racisme. Avec La Journée, je n’avais aucune envie de susciter la sympathie de gens qui trouvent les Arabes haïssables pour des causes génétiques.

Vous n’avez pas votre langue dans la poche. Je m’étonne que le show-business n’ait pas encore eu votre peau…

Mon discours n’est pas conforme à ce qu’il faut dire normalement dans ce milieu, et il provoque sans doute des préventions contre mon travail. Si Arrêtez-moi, mon dernier film, avec Sophie Marceau, s’est fait massacrer par la critique d’une manière incroyable, c’est aussi parce que tous les journalistes bien-pensants qui avaient descendu La Journée de la jupe ont été vexés par son succès. Pensez-donc : il a récolté 22 prix dans le monde entier !

Belle revanche, d’autant que La Journée de la jupe a été vu par plus de 2 millions de téléspectateurs d’Arte ! Les producteurs de cinéma ont-ils manqué de nez en refusant de le financer ?

Non, car ce n’est pas pour des raisons financières qu’ils ont reculé, mais par méfiance ou prudence idéologique. Presque tous les distributeurs que j’ai rencontrés ont commencé par me dire qu’ils avaient trouvé le scénario formidable… avant de conclure qu’ils n’allaient pas le faire. J’ai eu droit à tous les fantasmes possibles et imaginables. L’un craignait une fatwa, l’autre que sa maison saute, bref, tous se censuraient. Il faut dire que mon propos était plus difficile à entendre que celui de François Bégaudeau dans Entre les murs.

Puisque vous me tendez la perche, La Journée de la jupe est un peu l’anti-Entre les murs¸ film qui met en scène un prof dépassé par ses élèves faisant contre mauvaise fortune bon cœur, puisqu’il se résout à devenir leur copain…

Oui, je me souviens d’ailleurs d’une émission de Canal+ à laquelle Bégaudeau était invité. Après avoir regardé la bande-annonce de La Journée, il a craché dessus : « Pff, c’est un film de droite ! » Bien sûr, il ne l’avait pas vu. Pour les gens comme Bégaudeau, il aurait été tellement plus simple que La Journée de la jupe soit un film de droite…

Et quand bien même ? Ce serait grave de faire un film de droite ?

Pas du tout. « Droite » et « gauche » ne sont pas des gros mots, juste des vieux mots. J’ai fait un film de moi, ce qui n’est déjà pas si évident. Mais dans l’esprit de Bégaudeau, un « film de droite » ne peut véhiculer que des choses stupides et négatives. À croire que le monopole du penser bien est forcément de gauche. Ces gens qui traitent de réactionnaire quiconque n’adhère pas à leur pensée ne décrochent pas d’une antique conception du monde, vaguement liftée, qui date quand même du xixe siècle. C’est à mourir de rire, encore que cette idéologie ait fait les preuves de sa nocivité. Une partie de ma famille vivait en Hongrie. À l’époque, on me disait : « Le communisme, le socialisme, ce n’est pas ça », de même qu’on répète aujourd’hui : « L’islam ce n’est pas ça ». En réalité, les idéologies et les religions sont ce qu’on en fait au pouvoir. Et même si on me démontre que leurs applications n’ont rien à voir avec le mode d’emploi originel et que Mahomet n’a pas plus inventé le djihadisme que Marx le stalinisme, nous ne vivons pas en Théorie, sauf dans les bars hype où des gens bien ont des idées sur tout.[/access]

La journée de la jupe (César 2010 de la Meilleure Actrice)

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*Photo : Eckehard Schulz/AP/SIPA/Germany_Berlin_Film_Festival_BFF115/0902061335

Timbuktu : un film à montrer dans les écoles

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Timbuktu islam djihadTrois minutes après le début de Timbuktu, l’ami avec le quel j’étais venu voir le film d’Abderrahmane Sissako avait quasiment les larmes aux yeux. Grand amateur (éclairé) de masques et de fétiches africains, voir des chefs-d’œuvres de la sculpture noire criblés de balles par des djihadistes l’avait bouleversé.

Timbuktu

Qu’aurait-il dit si le film, au lieu d’être fait par un Mauritano-malien, avait été dirigé par un Irakien et avait montré la conception toute personnelle de la Culture dont les hommes de Daesh ont fait preuve à Mossoul et à Nimroud ?
Timbuktu a eu, c’est le moins que l’on puisse dire, un destin contrasté. Célébré à Cannes, il a été « incompréhensiblement ignoré », dit Télérama ; « un mystère autant qu’un scandale », surenchérit Libé. Puis il s’est retrouvé multi-césarisé à Paris, avant d’être délibérément ignoré du jury du 24e Festival panafricain de Ouagadougou (Fespaco), qui s’est achevé ce samedi 7 mars : comme dit un blogueur du Monde, ce « pourrait n’être qu’une anecdote à classer au rayon « goûts et couleurs », si ce n’était aussi un geste de défiance à l’égard d’un cinéma dont l’exigence n’est pas seulement esthétique mais aussi morale et politique. »

À noter qu’ici aussi il a bien failli être censuré : un élu UMP de région parisienne l’avait déprogrammé pour ne pas heurter la sensibilité de ses concitoyens… Crapule !

Allons à l’essentiel : c’est un film splendide, esthétiquement irréprochable, drôle par moments, dramatique toujours, insoutenable parfois — sans complaisance de la part du réalisateur, dont le plan le plus dur est consacré à la mort d’une vache (bon, allez, il y a aussi une lapidation et des exécutions diverses, mais la trame est ainsi bâtie que l’on se rappelle principalement les animaux — la vache susdite, et une gazelle, traquée en 4×4 (« Toyota, la voiture du jihadiste ! »), sur laquelle les islamistes qui ont envahi Tombouctou tirent pour s’amuser.
Enfin, pour s’amuser… Ces gens ne plaisantent pas : qu’ils ordonnent à une marchande de poisson de mettre des gants, ou à un vieillard de faire un ourlet à son pantalon (Mahomet avait donc des braies qui remontaient à mi-mollet, qu’on se le dise), qu’ils appliquent la loi du talion pour un meurtre accidentel, condamnent une femme au fouet pour avoir chanté, confisquent un ballon (Mahomet ne jouait pas au foot, sachez-le) — ce qui laissent les jeunes Maliens libres de faire semblant de jouer (écho de la partie de tennis sans balle ni raquettes à la fin de Blow up) ou traquent un joueur de guitare, ils ne rient guère.
Ils ne sont pourtant ni caricaturés, ni même caricaturaux : ils sont les fonctionnaires froids d’un Islam de cauchemar. Sissako — on le lui a assez reproché — n’a même pas montré la façon élégante dont les fanatiques, en arrivant à Tombouctou, ont détruit 14 mausolées sur 16, et ont cherché à anéantir les centaines de milliers de parchemins précieux — ils sont arrivés tout de même à en brûler quelques milliers, c’est toujours ça de pris sur Satan, de toute façon, Mahomet ne savait pas lire, et l’Islam wahhabite n’a pas besoin de savants. Le réalisateur a pris soin, dans ses interviews, de se démarquer de cet extrémisme religieux : « C’était une urgence pour moi de raconter le drame de notre pays, le drame surtout de la ville de Tombouctou, qui a été prise en otage par des jeunes avec des valeurs qui ne sont partagées ni dans le pays, ni dans la sous-région, ni dans l’Islam tout simplement… »
Je veux bien que l’Islam soit, comme il dit, « pris en otage ». Mais sans Islam, il n’y aurait pas « ces gens ». Et sans l’armée française, ils y seraient encore — et ils y reviendront à la première occasion : Boko Aram vient de faire allégeance à l’Etat islamique, l’AQMI est l’armée de jonction entre les divers terrorismes. La nuit gagne, braves gens.
Les critiques pleuvent donc — ne pouvant attaquer ni sur la forme, ni sur le fond, les imbéciles invoquent le contexte : les personnages les plus sympathiques du film sont censés être Touaregs (pour faire plaisir aux Occidentaux, disent les esprits chagrins et africains), alors que le MLNA, qui lutte pour les revendications territoriales des nomades du désert, a opéré sa jonction avec l’AQMI. Et le narco-trafic, et la contrebande d’armes, et…
Et Sissako n’a pas fait un documentaire ! Il a fait un film de fiction (avec peu d’argent, 2 millions d’euros, c’est peanuts au regard des budgets du cinéma français, mais c’était suffisant : la — relative — pauvreté rend ingénieux, voir le cinéma militant anglais de l’après- Thatcher), extrêmement bien interprété, aussi bien par les professionnels qui y jouent que par les villageois d’Oualata (Tombouctou n’a fourni que quelques plans). Avec un sens du cadrage et de la couleur très abouti. On sent qu’il a fait des études dans de bons instituts cinématographiques — à Moscou au début des années 1980, en fait.

On sort de ce film ébranlé, c’est le moins que l’on puisse dire.
Dans la cohue, un couple devant nous papotait. L’homme était enthousiaste, sans réserves ; La femme en émit une qui n’était pas superfétatoire : « Ces salopards, disait-elle, sont tout de même presque sympathiques. Abdelkrim, par exemple [joué avec talent par Abel Jafri, un acteur français entr’aperçu dans la Passion du Christ] se lance dans une improvisation dansée style Béjart qui doit être assez loin des personnages réels qui l’ont inspiré. Inutile de présenter des assassins comme des colombes : convaincus un jour, cons vainqueurs toujours… »
Puis la conversation se poursuivit dans les méandres de l’islamo-fascisme…
Au total, un film qu’il faudrait montrer dans les écoles, si Najat Vallaud-Belkacem voulait vraiment défendre la culture et les valeurs laïques : on sort de là en se demandant comment on peut rester musulman, quand on sait que l’Islam, c’est ça — là-bas, et partout ailleurs, un de ces quatre.

 

PS. Le film passe, à Marseille, dans une seule (petite) salle d’un beau quartier (Rond-Point du Prado, pour ceux qui connaissent). Ailleurs, Bob l’éponge. La salle était comble — mais ce n’est pas là que les Quartiers Nord viendront voir ce petit bijou.

PPS. J’ai également vu Fifty Shades of Grey — en streaming et en accéléré. En dehors du fait que cela n’a rien à voir avec le vrai SM (mais alors, rien — c’est un film à vous faire prendre Nymphomaniac 2 pour un chef-d’œuvre), je ne saurais trop conseiller le lecteur avide (d’informations) de se reporter à l’excellent résumé que voici.

Assassinat du juge Nisman : entre péronisme et antisémitisme

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alberto nisman argentine

Le juge Alberto Nisman avait repris en charge le dossier de l’attaque terroriste sur la mutuelle juive AMIA, en Argentine, qui avait fait 85 morts et plus de 200 blessés en 1994. Il est décédé le 18 janvier 2015 d’un coup de feu à la tempe, quatre jours après avoir accusé la présidente Cristina Kirchner d’avoir protégé les suspects iraniens de l’attentat. Un mois plus tard, on ne savait toujours pas s’il s’agissait d’un suicide ou d’un assassinat[1. Depuis, une enquête privée réalisée à la demande de sa veuve, magistrate comme lui, a conclu à une exécution.].

En hommage au défunt et à sa cause, et en signe d’indignation face à l’inefficacité des enquêteurs, une marche silencieuse a été appelée par la famille du juge Nisman et plusieurs de ses collègues magistrats ainsi que par les représentants de l’AMIA, le 18 février dans le centre de Buenos-Aires. Selon les sources policières, plus de 400.000 personnes se sont rassemblées derrière la banderole noire « Hommage au juge Nisman. Marche du silence », pour défiler aux seuls cris sporadiques de « justice », « je suis Nisman », « nous sommes tous Nisman ».

Sous une pluie battante, les manifestants se sont dirigés jusqu’à la Place de Mai (face au palais présidentiel) où ils ont entonné l’hymne national. Sur les réseaux sociaux argentins, on a parlé de « Marche des parapluies » : une référence au nom que l’on avait donné à la manifestation – historique, elle aussi – organisée en 1994 pour protester contre l’attentat à la bombe de l’AMIA. Vingt et un ans plus tard, l’affaire n’est toujours pas résolue, et le juge Nisman peut être considéré comme la 86ème victime de cette attaque antisémite.

C’est précisément contre l’oubli et l’impunité de ces crimes que se sont mobilisés les Argentins. Bien que tout slogan politique ait été banni, cette marche a ranimé le souvenir d’autres manifestations de masse récentes qui ont secoué Buenos Aires : celle convoquée en 2008 par des organisations agricoles, en pleine crise du soja opposant le gouvernement Kirchner aux agriculteurs, ou encore le cacerolazo géant de 2012 contre la politique générale du gouvernement, et surtout contre la tentative de la présidente de modifier la Constitution pour pouvoir briguer un troisième mandat.

La manifestation en hommage au juge Nisman ne pouvait que tourner à la convergence des critiques à l’encontre de Cristina Kirchner, et de son mode de gouvernement autocratique et erratique. Comme en 2012, la présidente souffre ainsi d’une nouvelle baisse de sa cote de popularité (élue en 2011 avec près de 54 %, elle chute encore de 32,5 % à 29,8 % après la mort de Nisman). Par ailleurs, les fractures au sein du Parti Justicialiste[2. Le parti péroniste a pris ce nom en 1972, alors que venait d’être levée l’interdiction qui le frappait depuis la chute de Perón en 1955.], et plus particulièrement les rivalités au sein du mouvement kirchnériste Frente para la Victoria, ont ouvert la voie à un sérieux concurrent pour l’élection présidentielle du 25 octobre 2015, Mauricio Macri (maire conservateur de Buenos-Aires lui-même indirectement impliqué de façon confuse dans l’enquête policière de l’AMIA) et à une remontée possible de l’ensemble des partis d’opposition pour les élections parlementaires qui renouvellent également la moitiés des chambre à cette même date.

La présidente a contribué elle-même à cette politisation, accusant l’opposition de récupérer l’affaire, qualifiant la marche de manifestation d’opposition et le mouvement de protestation de « Parti Judicaire » (jouant manifestement sur les mots « judiciaire » et « justicialiste ») : « Le 18 février n’est pas un hommage à un juge ni une demande insolite de justice mais le baptême du feu du Parti Judiciaire », a-t-elle déclaré. Problème : cette polarisation du débat politique et de la société, propre à toute stratégie populiste, se retourne aujourd’hui paradoxalement contre la leader néo-péroniste.

La lutte contre « l’impunité » a en effet constitué depuis les années 2000 la colonne vertébrale du discours kichnériste, relayé par des associations politisées comme les Mères de la place de Mai (tendance Hebe de Bonafini). Cette notion d’« impunité » s’est diffusée au départ autour de la question de la justice pour les crimes des dictatures, instrumentalisée de façon à effacer les jugements exemplaires imposés par le président radical Raul Alfonsin en 1985 (condamnant notamment le dictateur Videla à perpétuité, tandis qu’il sera gracié par la suite en 1990 par le président péroniste Carlos Menem). Puis elle s’est étendue dans les années 2000 aux « crimes sociaux », signalés par les actions à la limite de la légalité des piqueteros (barreurs de routes), et aux « crimes économiques », soumis à la justice populaire des escraches (scandales organisés devant les domiciles de personnages politiques accusés par l’opinion mais pas mis en cause par la justice).

Or aujourd’hui, ce sont ceux qui se révoltent contre les pratiques péronistes qui réclament justice et s’indignent contre l’impunité mise en œuvre par le pouvoir. Ce mouvement de protestation met alors en évidence deux thèmes traditionnels du péronisme : le justicialisme et un certain antisémitisme politique. Des liens entre péronisme et antisémitisme se sont en effet révélés dès les débuts du mouvement péroniste lui-même : le 17 octobre 1945, lors de la grande mobilisation pour libérer Perón, se sont produits « quelques désordres populaires à travers des provocations clairement antisémites ». Et dans les années 60, une enquête réalisée auprès d’ouvriers de la capitale fédérale fait apparaître que « la différence fondamentale entre les groupes péronistes et les autres réside dans leur opinion sur les Juifs » (voir Leonardo Senkman, El antisemitismo en la Argentina).

Ces souvenirs du péronisme historique ne peuvent qu’ajouter au trouble concernant les soupçons du juge Nisman quant à la tolérance, ou du moins l’indifférence, dont aurait fait preuve Cristina Kirchner face aux attentats antisémites passés. Ce qui l’aurait incitée à passer un accord en 2013 avec le gouvernement iranien, pour éviter les poursuites à l’encontre des terroristes supposés et étouffer définitivement l’affaire. La persistance d’anciens réseaux souterrains d’extrême-droite national-catholique et antisémite, dans différentes parties du pays, renforce encore le malaise des Argentins confrontés à ces vieux démons.

*Photo : Rodrigo Abd/AP/SIPA. AP21694969_000006.

L’ubuesque comédie de Manuel Valls

Manuel Valls Front National Michel OnfrayA tous ceux qui pensent que cynisme et démagogie sont deux domaines dans lesquels nos politiques savent déployer des trésors d’inventivité, l’intervention de Manuel Valls ce dimanche au micro de Jean-Pierre Elkabbach a fourni un cas d’école. Le premier ministre aura, en bon comédien, usé de tous les registres du pathos pour expliquer aux auditeurs d’Europe 1 à quel point il a peur que son pays « se fracasse sur le Front National ». A force de répéter combien il est angoissé, Manuel Valls a fini par inquiéter les journalistes. Elkabbach tenait donc, semble-t-il, à le rassurer : « On ne veut pas que vous soyez inquiets. Vous êtes le Premier ministre quand même. »

Manuel Valls n’a pas lésiné sur la potion anxiogène, convoquant tout le ban et l’arrière-ban des croquemitaines politiques, du retour des années trente à la honte subie par la France des Droits de l’Homme basculant dans le nationalisme, jusqu’à l’Etat Islamique, mis presque sur le même plan que le Front National. A la fin de l’intervention du Premier ministre, en effet, on aura compris que la France est confrontée d’un côté au péril représenté par 1400 djihadistes potentiels, et de l’autre par les électeurs FN qui ont quant à eux la détestable habitude de faire sauter les urnes.

Plus outrageusement expressionniste qu’une vedette du cinéma allemand des années 20, Manuel Valls a surjoué la panique pendant cinquante minutes, posant en homme aux abois venu supplier les électeurs de ne pas commettre l’irréparable aux cantonales. A savoir : infliger au Parti socialiste une dégelée encore plus mémorable que celle des européennes. Tour à tour indigné et éploré, il a successivement recouru à tous les registres de l’art dramatique, passant du « ce n’est pas possible je n’en crois pas mes yeux » à « pitié vous ne pouvez pas faire ça », jusqu’à « voter FN après Charlie ce serait salaud » et « j’ai mal à mon esprit du 11 janvier ».

Raymond Aron écrivait que tout régime s’appuie sur la foi ou la terreur pour s’imposer, et que la démocratie privilégie le consensus. Manuel Valls aura choisi d’écarter la foi comme le consensus pour jouer la carte de la terreur. Et traditionnellement, on sait que la terreur s’accompagne de purges, élément moteur de toute idéologie conquérante et sourcilleuse. Après donc avoir tancé les futurs électeurs du Front national et les futurs abstentionnistes, et tous ceux qui auraient la mauvaise idée d’aller voter à droite et surtout pas pour le PS, Manuel Valls a ressorti les bonnes vieilles listes noires de la naphtaline afin de désigner les « éléments indésirables ».

« Qu’on m’apporte le crochet à fascistes ! » aurait pu exiger notre ubuesque ministre pour plagier Alfred Jarry.

« – Fasciste numéro un, avance ! Et décline ton identité !
– Michel Onfray, Sire, philosophe à grand tirage et en rupture de ban.
– De quoi t’accuse-t-on Michel Onfray ?
– D’avoir dit que je préférais un Alain de Benoist qui dit quelque chose de juste à un Bernard-Henri Lévy qui dit une connerie. En général, il faut reconnaître que ça provoque moins de bombardements, Sire.
– A la trappe !!! »

L’heure est à la condamnation, pas à l’autocritique. Si Valls n’est pas avare d’anathèmes et de larmes, pour fustiger les intellectuels déviationnistes et exprimer sa crainte de voir le pays livré au djihad et au FN, il retrouve instantanément superbe et arrogance pour écarter toute ébauche de discours critique vis-à-vis du gouvernement, du Parti socialiste… ou de lui-même. Ainsi va-t-il presque jusqu’à recadrer Elkabbach, lorsque celui-ci lui fait remarquer que trente années d’antifascisme lacrymal n’ont guère fait que renforcer le FN. Il n’est pas difficile de deviner, d’ailleurs, que cette séance de culpabilisation bruyante aura sans doute les mêmes effets – pour les mêmes causes – sur les votes du 21 mars prochain.

A croire que, finalement, ses numéros de panique surjouée, de bravades et de coups de menton républicains consistent en réalité à jouer la politique du pire : braquer définitivement l’électorat FN, attendre que la droite de gouvernement soit totalement siphonnée et la société française traversée par des clivages insurmontables, puis présenter le PS comme le dernier rempart républicain en 2017. Allons-donc, comment imaginer un calcul aussi cynique et une telle hypocrisie derrière les trémolos et les sanglots de Manuel Valls ? Ça ne ressemblerait tout de même pas au Parti socialiste de se servir du Front national comme tremplin et d’instrumentaliser dangereusement les peurs et les ferments de sécession qui travaillent la société française pour conserver à tout prix le pouvoir. Pas leur genre, ça, n’est-ce pas. Qu’en dit le Père Ubu ?

« – Qu’as-tu donc à pigner, Mère Ubu ?
– Tu es trop féroce, Père Ubu.
– Eh ! Je m’enrichis ! »

*Photo : Wikimédia Commons

TGV Sud-Ouest : des rails dans le Sauternes

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tgv bordeaux dax toulouse zad

J’avais laissé Simon Charbonneau fin août sur un quai de la gare de Bordeaux. Ce petit homme trapu rencontré lors d’une discussion impromptue à l’université d’été des Verts m’avait alors invité à lui rendre visite dans son fief de Bergerac. Six mois plus tard, ce chenapan décroissant de 73 ans, universitaire à la retraite, spécialiste du droit de l’environnement, répond à mon message de vœux : « Parmi les dossiers de grands projets inutiles en Aquitaine, c’est sans doute celui du programme de ligne à grande vitesse Bordeaux-Toulouse et Bordeaux-Espagne qui représente le plus d’intérêt ! Vous avez là un magnifique reportage à faire sur le thème des délires de la croissance qui fascine tant nos grands élus ! » Heureux comme un pape, je lis ce mail écrit avec l’accent chantant du Sud-Ouest comme un signal de la providence : en pleine psychose post-attentats, le rat des villes que je suis exulte de quitter le smog parisien pour la petite maison des bords de la Dordogne qu’habite Simon à Bergerac.

Bordeaux-Dax et Bordeaux-Toulouse, deux lignes de TGV, aux tracés parfois distants d’à peine quelques kilomètres, pourraient donc voir le jour d’ici une dizaine d’années : dans le Sud-Ouest, on voit grand. Le GPSO, sigle techno de Grand projet ferroviaire du Sud-Ouest, traversera les paysages enchanteurs du Bordelais, des Landes et de la vallée de la Garonne. Pour les associations écologistes locales, rejointes par un nombre grandissant d’acteurs de l’économie régionale, cet attentat contre l’environnement ne répond à aucun besoin réel, sinon celui d’étancher la soif de gloire de quelques barons issus de la décentralisation, à commencer par le grand connétable d’Aquitaine, Alain Rousset, qui préside la Région depuis 1998.

Pourrait-on assister à un remake, un Notre-Dame-des-Landes girondin, ou un Sivens landais ? Et si une bataille se prépare, sera-t-elle celle de la Raison des limites contre l’ubris de la technique ou plutôt la résistance de l’archaïsme à la glorieuse course du Progrès ? J’ai bien ma petite idée, mais en bon petit soldat du journalisme, je vais me rendre sur le fameux terrain et tenter d’écouter impartialement toutes les parties.

Je commence par contacter la SNCF ainsi que le maître d’œuvre du futur chantier, Réseau ferré de France, qui supervise la construction de rails. Après plusieurs coups de fil, une responsable de la communication peu loquace me répond… qu’elle ne peut pas me répondre ! « Je suis navrée, mais nous ne communiquons absolument pas sur ce dossier, monsieur. » Soit, sans doute est-ce la période qui veut cela : l’enquête publique s’est achevée fin décembre et, à l’heure où nous imprimons, riverains, élus comme associations attendent fébrilement les rapports de la commission d’enquête sur la rentabilité et l’impact écologique dudit GPSO. À moins qu’un caillou de dernière minute ait arrêté l’implacable mécanisme de la décision administrative, les rapports ouvriront la voie à la publication par le préfet de la déclaration d’utilité publique, véritable coup d’envoi du projet – sans que cela n’augure de la date des travaux. Mais si le GPSO obtient cet aval gouvernemental, ses adversaires n’auront plus comme recours que le dépôt d’une plainte auprès de la Cour européenne de justice.

Le projet étant financé moitié par l’État et les collectivités locales, moitié par le privé, il est prévu que les conseils régionaux d’Aquitaine et de Midi-Pyrénées mettent la main à la poche. D’où la décision de réaliser le tronçon Bordeaux-Toulouse, déjà desservi par bon nombre de trains régionaux.[access capability= »lire_inedits »] C’était la condition posée par la Région Midi-Pyrénées pour mettre au pot.

Bon voisin, Alain Rousset ne manque jamais une occasion de défendre la double ligne grande vitesse. Manque de pot, son attaché de presse m’éconduit vertement : « Il y a peu de chances pour que je donne suite à votre demande ; si vous étiez la presse régionale, ce serait une autre histoire, mais…» Message reçu : le moins de vagues possible. Inutile de se faire remarquer, on ne sait jamais, ça pourrait dégénérer en débat, et ça Rousset n’y tient guère. D’obscurantistes écolos ont décrété une « fatwa » contre son grand dessein ferroviaire, fin de l’histoire. On ne discute pas avec le passé. Justement, j’aurais aimé tendre le micro au Salman Rushdie aquitain, mais mon interlocuteur ne veut rien entendre. Las, tel Jean-Claude Dusse, le destin me condamne à chercher les causes de ce double râteau. Cette mystérieuse aversion pour la gloire médiatique cache certainement un loup.

Rien de très exaltant, à vrai dire : le cocktail habituel de vanités et d’illusions, d’appétits et d’ambitions, qui accompagne l’activité humaine en général et publique en particulier. Assis à la meilleure table de Bergerac, je goûte les explications de Simon Charbonneau : « La décentralisation a donné beaucoup de pouvoirs aux grands féodaux comme Rousset qui gardent l’œil rivé sur les Trente Glorieuses. Rousset justifie le projet en invoquant l’argument du ferroutage, censé désengorger les routes, donc moins polluer, mais c’est un leurre : la SNCF abandonne de plus en plus le fret. » Sur ses conseils, je pars interroger son amie Denise Cassou, l’une des chevilles ouvrières du mouvement anti-GPSO, qui milite à ses côtés au sein de la Sepanso (Société pour l’étude, la protection et l’aménagement de la nature dans le Sud-Ouest, voir encadré). Denise ne fait pas dans le lyrisme écolo, plutôt dans la sécheresse des faits : « Alors que les rapports prospectifs tablaient sur une explosion de la fréquentation des TGV, c’est le trafic des TER en Sud-Gironde qui a bondi de 30 % en quelques années pendant que celui des lignes à grande vitesse stagnait. La Région n’a pas anticipé cette évolution, alors qu’il aurait suffi de mettre la signalisation aux normes pour mieux organiser le trafic régional, ce qui ne requiert pas d’investissements énormes. Au lieu de cela, on déshabille les TER en supprimant des dessertes de gares », m’explique cette dynamique quinqua coordinatrice de la Coordination vigilance ligne grande vitesse. Il faut bien avouer que le Parisien en goguette dans la région s’étonne de ne pas trouver le moindre tortillard parcourant le trajet Bergerac-Périgueux. Pour relier les deux capitales de la Dordogne, distantes seulement d’une cinquantaine de kilomètres, le touriste doit faire un long détour par Libourne, qui le fait arriver en… deux heures. À ce train-là, autant louer une charrette à bras !

À en croire les associations écolos, les deux principaux bienfaits attendus du GPSO tombent à l’eau : le désenclavement de la région, et la dépollution. Un militant béarnais du Mouvement écologiste indépendant (MEI) d’Antoine Waechter m’indique que les autorités ont beau déplorer l’existence d’un « mur de camions » sur la route de l’Espagne, dans les faits, les infrastructures routières ne cessent de se développer, comme en témoigne l’inauguration de l’autoroute Bordeaux-Pau il y a trois ans. Sur le chapitre du désenclavement, les partisans du GPSO ont dû oublier de lire le rapport de la Cour des comptes l’an dernier[1. « La grande vitesse ferroviaire : un modèle porté au-delà de sa pertinence », rapport remis le 23 octobre 2014 au gouvernement.] : « Une politique de transport reposant sur un rôle presque exclusif de la grande vitesse ferroviaire accentue plutôt les inégalités des territoires qu’elle ne les atténue », concluait l’auguste maison, qu’on ne sait pas adepte de l’écologie radicale. Mais si la vitesse est un droit sacré, les nuisances qu’elle engendre sont de regrettables dommages collatéraux, et les millions d’euros dépensés pour chaque minute gagnée alors que la SNCF et RFF croulent déjà sous les dettes, le prix à payer pour entrer dans le futur.

Parole d’écolo, il y a souvent du bon à préférer le train à l’auto, comme l’admet Denise : « Au départ, la Sepanso et les Verts étaient partagés. Contre la voiture, extrêmement polluante, nous avons une préférence spontanée pour le train. Certains Verts nous soupçonnaient de simple “nimbysme” » (Nimby est l’acronyme de Not in My Back Yard : « Pas de ça chez moi »). Quand elle déroule son argumentaire, l’affaire paraît plutôt relever du bon sens. À entendre Denise prêcher dans les villes et villages de Sud-Gironde, les autochtones ont au moins compris que le TGV allait leur filer sous le nez. Aux alentours de Langon, une bourgade du coin, les pouvoirs publics ont fait miroiter aux habitants une simple « halte », à distinguer de la gare. Traduction : le TGV y passera à toute berzingue – 340 km/h en moyenne – sans s’arrêter, mais l’on promet d’hypothétiques TER ultrarapides…

La mobilisation du réseau associatif sud-girondin a peut-être contribué à retourner un tégéviste convaincu, le député du cru Gilles Savary. Ce socialiste bon teint maîtrise parfaitement la question des transports. Denise se souvient d’une réunion publique, en février 2012, où Savary affirmait mordicus que les lignes à grande vitesse favorisaient le développement économique. Désormais il se répand dans la presse contre le tout-TGV – et au passage contre son frère ennemi Rousset. Savary aurait-il reçu la révélation de la volonté populaire ou été touché par la grâce de l’écologie ? Rien n’est moins sûr. Ses arguments sont comptables – donc imparables. Il en égrène trois: primo, « il n’y a plus la manne céleste des subventions pour équilibrer les déficits » ; secundo, « le coût kilométrique d’une ligne grande vitesse est en croissance » ; tertio, les usagers délaissent de plus en plus l’onéreux TGV au profit de voyages low cost (avion, covoiturage, etc.)[2. Journal des entreprises, janvier 2015.].

En lisant cet argumentaire bien rodé, je songe aux mots de Simon Charbonneau : « Il faut combattre l’adversaire sur son propre terrain, le piéger sur ses propres critères : rentabilité, efficacité, utilité – car les seules limites à la croissance, c’est le fric ! » Ironiquement, ce rêve de capitaliste – 13 milliards d’euros tout de même – pourrait bien périr de l’austérité et ne jamais voir le jour, même à l’horizon lointain de 2027, faute d’argent dans les caisses publiques. Pris dans son élan médiatique, Gilles Savary lâche une bombe nucléaire : il existe un contre-projet de RFF qui ne coûte que 2 milliards, et « qu’il est interdit d’évoquer ». RFF a démenti…

Si Savary a viré de bord, c’est un peu tout de même parce que sa circonscription est située à un emplacement-clé du tracé. Au terme des 55 kilomètres de tronçon commun entre Bordeaux-Dax et Bordeaux-Toulouse, un « triangle ferroviaire » scinde les deux lignes au niveau du Sauternais. Une région cruciale, aux confins du Sud-Gironde et du Lot-et-Garonne, qui représente « l’un des sites économiques les plus précieux de tout le grand Sud-Ouest (avec des) zones naturelles d’intérêt écologique, faunistique et floristique. » C’est exceptionnel, rappelle le député. D’après les associations de protection de la nature, l’irruption d’un train à grande vitesse perturbera une trentaine de cours d’eau et plusieurs zones humides sur le bassin versant de la Ciron, rivière au niveau de biodiversité floristique, faunistique et biologique exceptionnel.

Réseau ferré de France semble avoir anticipé ces dégradations par le rachat de terres à transformer en zones humides destinées à remplacer les espaces naturels qu’elle s’apprête à détruire. « C’est bien le comble de la démesure technicienne que de prétendre recréer la nature comme si l’espace était extensible à l’infini », s’afflige Simon Charbonneau.

Les objecteurs de croissance maugréent mais Prométhée serait fier de ses petits. Tout de même, un TGV dans le Sauternes, ça ne sonne pas très bien, même si le célèbre vignoble n’est pas menacé. Ou pas directement. Sensibilisés par les associations environnementales, les viticulteurs viennent de prendre conscience que le charivari du TGV menacerait le micro-climat de la région. Les brouillards favorisent en effet la production de pourriture noble, sous la forme d’un champignon qui donne toute sa saveur au Sauternes. En réchauffant la température, le GPSO bouleverserait des cépages entiers, autrement dit toute une économie – et tout un art. Connaissant la puissance du lobby sauternais, malgré les dénégations rassurantes des défenseurs du TGV, mon petit doigt me dit que c’est ici qu’aura lieu la mère de toutes les batailles. D’ores et déjà, Savary laisse planer le risque d’une ZAD. Zone à défendre : ces trois mots font grincer des dents au sommet de l’État depuis qu’une poignée d’écolos post-hippies paralyse le chantier de l’aéroport Notre-Dame-des-Landes. Au sud, c’est l’édification du barrage de Sivens qui stagne depuis des mois, avec un mort, victime expiatoire du bal tragique que jouent zadistes et CRS.

On imagine mal, cependant, les riverains des 327 kilomètres de voie se tenir la main dans une ZAD festive et champêtre. Car ce groupe fabriqué par la raison technico-administrative n’est même pas soudé par une communauté d’intérêts. Ainsi, tant que l’épée de Damoclès des travaux reste suspendue au-dessus de leur tête, les exploitants agricoles dont les terrains sont traversés par le tracé des lignes TGV voient fondre la valeur de leurs biens, devenus invendables. Inversement, à quelques kilomètres des futurs rails, là où on peut avoir les avantages de la grande vitesse sans en subir les nuisances, les prix de l’immobilier ont commencé à grimper. Même s’il ne roule jamais, le TGV Sud-Ouest aura fait quelques heureux.

Joseph Bonotto, un petit paysan lot-et-garonnais, n’entend pas laisser la main invisible du marché massacrer nos campagnes. Dans le village de Sainte-Colombe-en-Bruilhois, il a mis un de ses terrains à la disposition de quelques apprentis zadistes, moins pour s’opposer au GPSO, qui devrait passer près de ses champs, que pour empêcher l’implantation d’une zone d’activité économique et commerciale en bordure de la ligne Bordeaux-Toulouse. Toutes les voies de recours juridiques étant épuisées, la bande à Bonotto devra trouver la formule magique pour enrôler les anti-TGV dans son combat contre la galerie-marchandisation du monde.

À mon tour de prendre un peu de champ. Dans le salon de Simon Charbonneau, entre ses étagères pleines à craquer ployant sous les livres, je sonde mon hôte sur la pertinence du « zadisme ». Il y a deux ans, Jacques de Guillebon avait eu l’heur de visiter des cabanes exhibant des panneaux contre la « transphobie » dans le bocage nantais, incongruité qui laisse Charbonneau junior songeur. « Il faut bien résister, de manière citoyenne, sans que cela soit qualifié de terrorisme, mais les formes folkloriques de lutte s’avèrent contre-productives. Surtout quand elles dérivent dans des combats périphériques qui reviennent à nier l’anthropologie humaine. » Je reconnais là l’écologisme intégral de son père, Bernard (1910-1986), intellectuel un temps proche du personnalisme chrétien sans en épouser la foi. Simon, l’agnostique « tourné vers le spirituel », chasseur de bécasses, à la fois lecteur du protestant Ellul et de l’orthodoxe Berdiaev, a repris à son compte l’écolo-conservatisme paternel. Preuve que son amour de la nature l’affranchit des vieux clivages, Simon me présente son acolyte « anarcho-syndicaliste » Michel André, président de la Sepanso-Bergerac, avec lequel il s’entend comme larron en foire. Bien que Bergerac ne soit pas directement concerné par les projets de TGV, j’interroge Michel de but en blanc : « Si les travaux démarraient un jour, faudra-t-il tenir une ZAD ? » Il me lâche cette réponse de Normand : « À votre âge, j’aurais été zadiste. D’un côté, c’est un mouvement pacifique, qu’il faut soutenir contre les dérives violentes. De l’autre, les zadistes vivent et agissent trop souvent à l’instant T et font preuve de sectarisme à l’encontre de ceux qui ne pensent pas exactement comme eux. »

Ce retraité de l’aéronautique à l’abord primesautier et à la crinière grisonnante s’est converti à l’écologisme après avoir été « amoureux de Concorde ». Nantais installé en Dordogne depuis une quinzaine d’années, il connaît sur le bout des doigts le bocage qui sert de camping géant aux opposants chevelus à Notre-Dame-des-Landes. Un précédent dont cet ancien électron libre du Parti communiste et de la CGT dresse un bilan globalement négatif : « La ZAD a viré au bidonville, ce qui exaspère les riverains, pourtant eux aussi opposés au projet d’aéroport. À force de voir débouler des punks à chiens, pendant que les vols se multiplient, les gens du coin sont devenus hostiles aux zadistes, dont certains ne sont là que pour fumer le chichon» Rigolard, Michel se gausse de l’amateurisme de ces « mercenaires » du combat écolo, aussi hors-sol que des traders de la Défense. Une délégation des zadistes du Lot-et-Garonne ayant sollicité son soutien, il a néanmoins cautionné leur démarche, qu’il juge radicalement différente de l’esprit de chapelle gauchiste Notre-Dame-des-Landais. Mais si les choses devenaient vraiment sérieuses, « il faudrait préparer les hommes et le terrain, de façon à assurer la sécurité, organiser l’alimentation, et fournir les matières premières nécessaires pour construire les cabanes, sans se mettre la population locale à dos ».

Ici, parvenir à s’aliéner une population massivement hostile au GPSO – à 85 %, selon les avis exprimés lors des débats publics – serait un véritable exploit. Reste qu’il y a parfois un abîme des paroles aux actes. Alors qu’il bataillait pour obtenir le micro dans les cortèges anti-GPSO, le Vert Noël Mamère s’est ainsi montré bien plus conciliant dans sa contribution à l’enquête publique, se contentant d’énumérer les conditions nécessaires à la mise en œuvre du projet. Il se murmure que le député-maire de Bègles projette d’intégrer à la métropole d’un million d’habitants dont Alain Juppé rêve pour Bordeaux, bientôt relié à Paris en deux heures par un TGV quasi-supersonique. Bizarrement, aucun journaliste ne s’est offusqué de ce manquement à la parole donnée… Contrairement à Simon Charbonneau, qui côtoya jadis Mamère du haut de sa chaire universitaire : « L’activité militante fait beaucoup réfléchir sur les limites de la démocratie dite représentative », lâche-t-il avec une pointe de dépit. Denise renchérit : « On fait semblant de nous écouter, avec des parodies de débats publics, mais le scénario est déjà écrit. » Cela rappelle à Simon la bataille menée contre le projet de métro bordelais au début des années 1990. Chaban avait ouvert le débat organisé à la va-vite dans un cinéma : « Messieurs, la concertation est ouverte mais le projet est bouclé ! » Au moins ne parlait-on pas de démocratie participative. Vingt ans plus tard, le mot est sur toutes les bouches, mais rien n’a changé. Le gouvernement vient de publier le décret d’utilité publique de la ligne TGV Poitiers-Limoges, avec la bénédiction d’un Président de la République que l’on sait très attaché aux destinées du Limousin. Mais contre l’avis du Conseil d’Etat et celui du président de la SNCF lui-même. Dans les pires cauchemars de Denise, Simon et les autres, un scénario similaire pourrait sauver le TGV Sud-Ouest en 2017 si le maire de Bordeaux gravissait les marches de l’Elysée. Moi qui cherchais justement une raison de ne pas voter Juppé…

La Sepanso, quèsaco ?

Née en 1969 avec le soutien actif des penseurs écologistes Jacques Ellul et Bernard Charbonneau, la Société pour l’étude, la protection et l’aménagement de la nature dans le Sud-Ouest est un cas quasi unique en France. Il est rare qu’une association environnementale bénéficie du parrainage de deux intellectuels de cette trempe. Amis et frères d’armes, Ellul et Charbonneau ont engagé la Sepanso sur deux fronts : l’aménagement de la côte Aquitaine et la construction de la centrale nucléaire du Blayais, sur l’estuaire de la Gironde, en pleine zone inondable ! Deux combats perdus dans les années 1970 qui n’empêchent pas leurs militants de poursuivre la lutte en vivant essentiellement des cotisations des adhérents – 1 500 membres en Aquitaine. Basée sur le bénévolat, la Sepanso gère cependant plusieurs réserves naturelles au moyen de subventions publiques. Très impliquée dans la mobilisation anti-TGV en Aquitaine, l’association a pu compter sur le soutien d’élus et de citoyens très mobilisés, notamment dans le Sud-Gironde et au Pays basque. Quoiqu’affiliée à France nature environnement, la Sepanso conteste la ligne ondoyante de ce réseau associatif qui co-organisera avec l’État la conférence de Paris sur le climat à la fin de l’année 2015.

 

Chronologie du Grand projet ferroviaire du Sud-Ouest (GPSO)

–        Mai 1991 : le Comité interministériel d’aménagement du territoire inscrit le projet de ligne Bordeaux-Toulouse dans le schéma directeur des lignes à grande vitesse.

–        2002-2005 : études préalables de Réseau ferré de France.

–        Juin-novembre 2005 et août-décembre 2006 : débats publics

–        Octobre-décembre 2014 : enquêtes publiques

–        Décembre 2014 : création d’une ZAD à Sainte-Colombe-en-Bruilhoispour lutter contre une zone d’activité commerciale en bordure de la ligne Bordeaux-Toulouse.

–        Fin février-mars 2015 : future remise du rapport des commissaires enquêteurs sur l’ensemble du GPSO.

–        2027 : fin des travaux ?
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*Image : Soleil.

«La nation est une tribu organisée»

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Laurent Obertone La France Big Brother

Laurent Obertone La France Big BrotherCyril Bennasar : Pour La France Orange mécanique et Utøya, vous avez été invité dans les grands médias – parfois dans de véritables traquenards. Le mois dernier, vous publiez La France Big Brother, et je ne vous ai vu nulle part.

Laurent Obertone : Vous avez bien vu ! On avait beaucoup de grands médias programmés le jour de la sortie, le 15 janvier. On avait Léa Salamé sur France Inter, Anne-Sophie Lapix sur C à vous, donc quelques médias solides qui nous avaient demandé une exclusivité radio, télévision… Et puis il y a eu l’affaire Charlie Hebdo, on nous a reportés d’une semaine, ce qui était compréhensible. Finalement, ça a été annulé. On n’a rien eu du tout pour l’instant, à part une petite attaque de L’Express, Valeurs actuelles et BFM, et sinon, des radios associatives et des médias alternatifs… Bon, on s’y attendait un petit peu parce que le livre s’en prend au cœur de ces grands médias, mais je pensais qu’après le succès du premier, ils seraient obligés d’accepter la confrontation. D’ailleurs, beaucoup de journalistes sont très intéressés. Mais ils nous disent : « Je ne suis pas sûr du tout que le sujet passera… » Le parti des médias a peut-être compris que la meilleure tactique était la loi du silence.

Votre livre est une enquête anthropologique sur le conditionnement des opinions, notamment par les médias. Mais ce que nous nommons « civilisation » ou « humanisation », vous l’appelez « domestication ». Le respect des codes, des règles, de l’autorité, c’est le début de la fin ?

Si on pousse la logique jusqu’au bout, la vie en société soumet l’homme à une forme de dressage. Cette domestication l’expose à des désagréments qui vont aller crescendo. L’être humain actuel peut-il renoncer à son désir de maître et de dépendance pour sauver la civilisation ? Peut-être par l’autodiscipline, la culture.

Pour vous, le conditionnement des foules – sur le mode infantile – est assuré par le divertissement. S’amuser est-il incompatible avec l’autonomie intellectuelle et la capacité de défendre les siens ? Les Américains ont inventé Disneyland, et ils savent encore faire la guerre…

Je ne suis pas pour un monde austère et chiant ! Je pense juste que le divertissement, tel qu’il est conçu, est vraiment fait pour détourner, occuper, parce que, tant qu’on a du bruit dans la tête, on ne pense pas. Après, les scientifiques qui étudient les espèces animales s’amusent aussi. Il y a en nous un désir de divertissement permanent. Dès qu’il y a un silence, il faut le remplir par n’importe quoi… J’ai peur des gens dont la seule obsession est de se divertir. Et d’ailleurs, ceux-là sont très chiants, la plupart du temps.

Vous avez peur de la « domestication », qui désarme nos instincts animaux. Moi j’ai plus peur encore de la « dé-civilisation » ou du « ré-ensauvagement ». Pour vous, ils résultent de l’immigration de masse, qui a changé notre « chez nous » en société multiculturelle. De ceux qui accueillent ce changement avec joie, vous dites : « Ils s’ouvrent l’esprit comme on s’ouvre les veines. » Les méfiants sont bien sûr accusés de racisme. Ne s’agit-il pas plutôt de xénophobie, et celle-ci n’est-elle pas l’un de ces instincts perdus qui constituent nos systèmes de défense, peut-être un mal nécessaire ?

Si tous les animaux partagent ce qu’on appelle la « xénophobie », cela doit servir à quelque chose ! Du reste, ce qui met en péril nos sociétés, ce n’est pas la violence de groupes minoritaires, mais notre incapacité à répondre à cette violence. Dans le passé, il nous est arrivé d’être extrêmement violents. Nous avions le devoir, comme le disait Goethe, de nous maintenir « à la hauteur de nos avantages de barbares », d’assumer le fait d’être les plus forts. Or, aujourd’hui, les sociétés occidentales progressistes, descendues d’un cran dans la domestication, s’oublient dans l’ivresse du mélange, jusqu’à vouloir se mélanger avec des groupes qui, eux, n’aiment pas le mélange et obéissent encore à leurs pulsions xénophobes, dominatrices, tribales. Pendant ce temps, nous espérons qu’un État fantôme va nous protéger…[access capability= »lire_inedits »]

En somme, les populations immigrées auraient atteint un moindre degré de domestication ? Justement, c’est peut-être ce degré de plus qui me fait préférer la culture occidentale.

Admettons, mais il faut dans une société que tout le monde accepte le même niveau de répression des instincts. C’est ce qui définit sa cohésion.

Eh bien, il est clair que nous avons perdu cette cohésion. Comment peut-on s’obstiner à ne pas le voir et pourquoi nous sommes-nous mis dans ce pétrin ?

Le refus de voir ces incompatibilités est frappant. Ce qui nous a mis dans ce pétrin, c’est la course à la morale lancée par des gens qui se croient au-dessus de la violence et des bassesses de l’homme. Ils aiment tellement l’Autre qu’ils veulent le voir partout – sauf à côté de chez eux, parce qu’ils ont les moyens de lui échapper. Ils organisent cette situation et en retirent les bénéfices, matériels et symboliques, mais d’autres, les ploucs, en paient le prix. Bartolone dit : « Si on demandait leur avis aux gens, ils seraient pour la peine de mort et, sur l’immigration, vous imaginez ! » Il admet que le pouvoir est confisqué, et qu’en plus il est bon qu’il le soit, parce que les gens sont des cons… Ces prétendus responsables entendent « éduquer » les Français, leur apprendre à ne pas faire « d’amalgame », leur expliquer que la vie, ce n’est pas ce qu’ils voient. Sur les plateaux de télé, c’est un défilé de docteurs, de spécialistes, de journalistes indéboulonnables, et vous, sur votre canapé, vous n’êtes rien, vous avez donc tendance à admettre l’autorité qu’on vous désigne…, tout le système médiatique est là pour ça ! Le réel est très simple, en fait. Les faits sont très simples, mais on ne présente jamais les faits.

Le problème n’est donc pas l’endoctrinement de masse, que vous voyez partout, mais un déficit démocratique. Les Français savent ce qu’ils veulent, par exemple un arrêt de l’immigration. Et la question n’est même pas posée.

Eh bien, pourquoi l’acceptent-ils ? Depuis des décennies, ils cautionnent cet État qui piétine leurs aspirations fondamentales. L’immigration massive des dernières décennies, c’est le sujet le plus important de l’histoire de la France, tous siècles compris. Elle a été voulue par une classe agissante qui défend ses intérêts. Face à elle, la passivité de la masse, y compris des individus éveillés, qui connaissent la situation, est à désespérer ! Ont-ils oublié qu’ils étaient le peuple souverain ?

On dirait que, pour vous, la greffe ne peut pas prendre. Une société multiraciale devient-elle forcément multiculturelle ? L’intégration est-elle une illusion ?

On a à peu près tout essayé, rien n’a marché, et rien ne marchera, il n’y a aucune société à ce point multiculturelle qui ne se soit pas fractionnée pour finir par s’effondrer sur elle-même, puisque finalement, quand les loyautés sont différentes, le mot « société » ne veut plus rien dire. Il y a « eux », il y a « nous », il y a « ceux-là ». Quand on se définit par sa communauté, la loyauté française a très peu de sens.

Pour quels Français en a-t-elle encore ?

Pas tant que ça, j’en ai peur. Le sentiment patriotique fort qui existait dans notre pays a tendance à s’effondrer puisque les Français parlent de moins en moins d’eux en tant que Français, ils parlent d’eux en tant que « Blancs » – donc se constituent en communauté. La France est devenue un cadre administratif, une carte qui ne correspond plus au territoire d’une nation. On sent pourtant une demande très forte, identitaire – au sens du peuple –, de nation charnelle. C’est ça une nation : une tribu organisée.

On dirait pourtant que le maquillage de la réalité commence à craquer. Certes, après Charlie, il s’est encore trouvé des médias pour entonner la ritournelle habituelle – « C’est l’extrême droite, c’est l’islamophobie, c’est la faute à Zemmour et Finkielkraut… ». Mais ils étaient beaucoup moins nombreux qu’après Merah, et de toute façon les gens sont de moins en moins dupes, non ?

Oui, on a l’impression que l’énorme cuirassé médiatique commence à manquer de munitions… ou qu’elles ne sont plus effectives. Le cerveau subit un tel bombardement d’informations qu’à un moment il se déconnecte et n’enregistre plus rien. C’est aussi ça, la vie avec Big Brother : avec le matraquage, on cesse d’analyser les données essentielles. On l’a vu après les attentats. Quand les principaux responsables de la situation (Cazeneuve, Valls, Hollande) récoltent autant de points de popularité qu’il y a eu de cadavres, on s’interroge. Cazeneuve croyait qu’il n’y avait pas de lien entre la fusillade de Montrouge et les attentats de Charlie Hebdo… Ils sont complètement dans les choux. Et beaucoup de Français se sont dit : « Heureusement qu’ils sont là ! Ils maîtrisent. » Ils réussissent encore à nous embobiner – grâce, il est vrai, à l’incroyable docilité des médias. Mais vous avez raison, on leur fait de moins en moins confiance, et c’est une excellente chose. Va-t-on pour autant assister à la chute rapide et définitive de cette caste et de cette idéologie ? Ce n’est pas sûr. Ce système peut agoniser très, très longtemps. Et il sera peut-être trop tard pour sauver la France.

Passons à un point litigieux, pour ne pas dire plus. Dans votre enquête sur notre monde devenu orwellien, le souvenir de la Shoah s’est fait outil de propagande presque mensonger. Vous prêtez ce propos à Big Brother : « Nous vous avons enseigné la Shoah alors que le massacre d’une population par d’autres est une constante dans l’Histoire… ». Ailleurs, vous accusez ceux qui défendent en même temps le droit au blasphème et la loi Gayssot de pratiquer une « double pensée » orwellienne. La loi Gayssot est peut-être contre-productive, mais elle protège une réalité historique, pas la croyance des juifs.

Moi, je ne pense pas que cette réalité fasse une bonne base commune, une bonne manière de faire corps, de constituer un socle national. Très peu de Français ont quelque chose à voir avec ça.

Très peu de Français ? Voulez-vous dire qu’Auschwitz, c’est l’affaire des juifs ?

Je ne dis pas cela… Je dis que l’utilisation ad nauseam de la Shoah n’aboutit qu’à culpabiliser les Européens. Si vous voulez détruire quelqu’un dans son identité, vous lui expliquez que toutes les raisons qu’il a d’aimer ce pays sont un petit peu suspectes parce que, il y a peu de temps, il se livrait à l’horreur. On s’habitue à l’idée que nous sommes tous coupables et, à l’arrivée, on a une petite alarme qui s’allume dans la tête chaque fois qu’on prononce le mot « immigration ». Le maître censeur veille… Dans les faits, la loi Gayssot finit par fonctionner sur le registre du blasphème.

Il est difficile de dissiper cette confusion, mais, enfin, on peut simplement admettre que, d’une part, la Shoah est un événement unique vertigineux, qui concerne aussi la France, et, d’autre part, que cela n’a rien à voir avec le droit de contrôler notre immigration.

Je ne nie pas que la Shoah soit un événement majeur pour l’Europe, sans précédent par la technologie et l’organisation, je dis que quiconque en fait un usage politique devrait être disqualifié. Or c’est devenu la règle. Et c’est l’arme qui a permis à l’idéologie antiraciste de déplacer la question de l’immigration sur le terrain moral et de terroriser tous ceux qui avançaient des arguments rationnels : ça coûte cher, ce n’est pas très bon pour le pays et la cohésion… Les lois antiracistes escamotent la distinction entre critique de l’immigration et racisme. Et pas seulement au bénéfice des juifs. Il devient impossible de parler de communautés, de religions, de nommer les problèmes. Quand une contributrice de Riposte laïque est poursuivie pour avoir dit : « Je suis islamophobe », le régime de la loi Gayssot peut s’étendre à loisir… Les juges peuvent interpréter… Beaucoup de gens se demandent pourquoi une loi verrouille justement cette histoire-là ! À mon avis, ça entretient des logiques conspirationnistes.

Connaître le passé, ce n’est pas culpabiliser. D’ailleurs, nous sommes les seuls à porter un regard critique (parfois trop) sur notre histoire, et c’est ce qui nous fait évoluer. Les musulmans ne se demandent pas s’ils ont massacré ou réduit en esclavage, ils n’ont pas de complexes.

D’autant que, d’un point de vue moral, on a peu à rougir… On n’a pas brûlé un pays du feu nucléaire, on n’a pas organisé la Shoah… On a plutôt une histoire glorieuse par rapport à d’autres.

Quand vous parlez de DSK ou de Polanski, c’est vous qui passez du côté de Big Brother. Là, la surveillance de tous par tous ne vous dérange pas ?

Les gens veulent savoir tout se qui se passe, même ce qui ne regarde personne. C’est la nature humaine. En attendant, ils ne voient pas que l’idée même de vie privée s’efface à cause de la surveillance, du fichage… Ils se disent que, puisqu’ils n’ont rien à cacher, ce n’est pas grave. Mais si, c’est grave ! Par principe, on doit pouvoir cacher à peu près tout ce qu’on veut du moment que ça ne regarde pas la loi.

Donc, le vrai danger, c’est le flicage ? Xavier Raufer, qui préface votre livre, explique dans Valeurs actuelles que, si la justice avait prononcé des peines lourdes mais prévues par le Code pénal, les Merah, Nemmouche, Kouachi auraient pris quinze ou vingt ans de prison.

Un magistrat m’a récemment expliqué de façon très concrète comment la justice était soumise à la morale orwellienne de l’époque. Dès qu’une personnalité est impliquée, des consignes claires sont données d’en haut, et celui qui ose les enfreindre risque sa place. Dans les affaires de droit commun, c’est la pression de la salle qui fait le jugement. Ce ne sont pas les amis de la victime qui viennent assister au procès, mais ceux du prévenu. Le juge se comporte comme un arbitre qui joue à l’extérieur : il n’a pas envie de se prendre un coup de pied en allant à sa voiture, alors il calme le jeu, il est compréhensif. J’ai longtemps assisté à des procès, je n’ai jamais vu un prévenu prendre la peine prévue par le Code pénal. C’était toujours divisé par deux, au minimum, et encore par deux au stade de l’application de la peine.

Pourtant, dans certains cas, la justice peut se montrer impitoyable : pour le racisme, par exemple. Une élue du FN se prend neuf mois fermes pour une caricature peut-être odieuse mais inoffensive, mais des Merah ou des Kouachi, qui ont des casiers, sont lâchés dans la nature… Et ne parlons pas de ce qu’on appelle « l’insertion » des jeunes délinquants : ils sont dans des centres aérés où ils fument du shit, ils ont des sorties organisées et, s’ils font le mur, on attend trois jours, pendant qu’ils crament des voitures, pour le signaler… On se soumet complètement à leur logique de groupe. C’est l’inverse de ce qu’il faudrait faire. C’est pire qu’un renoncement.

Au fil des pages, vous posez et reposez une question à vos compatriotes : « Comment pouvez-vous supporter ça ? » Qu’attendez-vous de nous ?

Peut-être une réaction morale, de fierté : j’analyse la situation, je retrouve la maîtrise de mon cerveau, je comprends ce qui se passe. Il est temps de reprendre notre indépendance intellectuelle. Si j’ai un message, c’est celui-là.[/access]

*Photo : Hannah Assouline

La France Big Brother

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Comment je ne suis pas devenu libéral pro-européen

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Mao libéralisme Europe djihadisme

 

Mao libéralisme Europe djihadismeUne malencontreuse erreur technique nous a fait publier hier sous ma signature un texte écrit par notre ami André Senik. Certes, cette erreur a été corrigée depuis, mais des excuses s’imposent et aussi quelques explications.

Tout d’abord, mes excuses à l’intéressé pour cette captation bien involontaire de copie. Je sais qu’il les acceptera parce qu’il est mort de rire depuis hier de me voir asticoté à sa place dans les commentaires.

Des commentaires qui appellent justement un commentaire : je fais mes plus plates excuses derechef, mais cette fois aux lecteurs qui se retrouvent habituellement dans ma prose et qui ont été tout tourneboulés par ma soudaine supposée conversion au libéralisme.

Ce virage de cuti est impensable et je vais tâcher de vous expliquer pourquoi.

Les libéraux pensent que l’économie est une science – comme les pseudomarxistes façon Badiou ou les néokeynésiens façon Piketty. Foutaises, baby, foutaises ! A ce tarif-là, on décrétera bientôt que la politique aussi est une science et qu’on l’enseignera dans des écoles de sciences politiques aux meilleurs de nos rejetons. Auquel cas il faudrait se poser une question : si des écoles de sciences politiques existaient et si elles étaient peuplées massivement d’antifascistes convaincus, pourquoi que le Front, il fait 30% des voix, hein ?

Et si l’économie était une science, pourquoi l’Occident il est en crise totale depuis 1973, re-hein ? On pourra bien sûr jouer au même quizz idiot avec les inénarrables « sciences sociales », et répondre tout aussi négativement  à la question, quitte à attrister les tenants de la « French Theory » qui est un de nos derniers produits made in France qui cartonnent à l’exportation – avec la friteuse sans huile et les djihadistes de banlieue[1. Ce dernier gag est volé sans vergogne à Elisabeth Lévy qui a bêtement oublié de le déposer à l’INPI.].

Si le libéraliste, plus encore que ses concurrents badiouïstes ou pikettystes, prétend que l’économie est une science, c’est notamment parce qu’il postule que l’humain est un agent économique rationnel. Je postule, moi, que c’est là une belle ânerie qui fait comme si l’inconscient n’existait pas et comme si nous autres humains à pouvoir d’achat correct mais non infini ne dépensions pas des fortunes pour stocker dans nos armoires des costumes en mohair ou des petites robes noires que nous ne porterons jamais…

Attention, les amis, je ne suis pas un féroce antilibéral non plus. Je suis d’un naturel distrait, mais il ne m’a pas échappé que la Révolution d’Octobre n’avait pas intégralement rempli son contrat. Cela dit, après le 11 Septembre, certains intellectuels américains ont fait remarquer qu’en concentrant toute son énergie pour détruire l’URSS, les USA avaient peut-être tué le mauvais cochon. Je partage leurs doutes, et je partage surtout mes certitudes – qui sont aussi pour le coup celles de mon ami André Senik – sur la nature du danger principal qui menace actuellement notre mode de vie, à savoir l’islamisme. J’ajouterai un grain de sel perso et un rien pervers à ce constat, à savoir que djihadophilie et libéralisme intégral sont parfaitement compatibles, ou alors j’ai mal relu mes notes sur le Qatar et l’Arabie saoudite. Et faut-il rappeler qu’Oussama a fait de brillantes études de « business administration » ?

Bref si le soviétisme s’est planté, et bien planté, le libéralisme aurait tort de parader. Et même si c’est un épiphénomène à l’échelle mondiale,  les succès des mouvements populistes de droite ou de gauche dans toute l’Europe sont là pour rappeler cet échec économique et politique à ceux qui sont encore plus distraits que moi.

Ni libéral, ni vraiment antilibéral, que suis-je, alors ? Disons, quitte à me répéter, que je suis un adepte de Deng Xiaoping et de son malicieux axiome « Chat noir, chat blanc, le bon chat est celui qui attrape les souris». A certains moments et dans certains secteurs, il faut plus d’Etat. Et dans d’autres circonstances, il faut déréguler. En économie comme en politique, il faut voyager léger, et laisser son bagage théorique à la consigne.

Un petit mot pour le dessert sur le président Mao. Je ne pense pas, comme André, que le Petit Livre rouge ait essentiellement une valeur comique. Mao a engendré beaucoup de crimes, et beaucoup de miracles aussi. J’ai un portrait de lui dans ma bibliothèque, pas loin des œuvres complètes de Simon Leys, dont je suis grand fan. Mais après tout, moi aussi j’ai le droit d’avoir des contradictions secondaires.

«Ce gouvernement est aveugle au réel terroriste et criminel»

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charlie hebdo attentat

charlie hebdo attentat

Causeur : Dans une récente tribune publiée par La Croix, vous dénoncez le fait que, malgré les attentats de 2012, 2014 et 2015, le gouvernement français se garde bien de définir l’ennemi. Tout en parlant de « guerre » contre le terrorisme, il se contente d’évoquer « l’islamisme radical ».  Selon vous, sommes-nous en guerre ? Et dans ce cas, qui sont les ennemis de la France aujourd’hui ? 

Xavier Raufer : L’idée n’est pas de dire que l’actuel gouvernement « se garde bien de définir l’ennemi », mais qu’il est devenu physiquement incapable de le faire. Comme un aveugle de naissance ne saurait imaginer les couleurs d’un tableau. Voyez avec quelle précipitation les gouvernants français ont rebaptisé « Daech » – qui ne veut rien dire en français – l’entité qui naguère portait le nom clair et compréhensible d’« Etat islamique ». Or L’Irak et la Syrie, qui luttent sur le terrain contre cet « Etat islamique », n’usent pas du tout du nom « Daech », mais de celui de « Takfiri » (partisans d’un islam sunnite ultra-intégriste et fondamentaliste, le Takfir wal-Hijra). On voit ainsi comment le discours officiel occulte toujours plus le réel, terroriste ou criminel. Cela trahit justement le fait que cette réalité terroriste ou criminelle, le gouvernement se sent incapable de l’affronter.

Quelles sont les raisons de cette incapacité ?

Depuis la tragédie de janvier – 17 morts – ce gouvernement est KO debout. Tout ce qu’il fait depuis lors relève de la com’, du symbole, de l’effusion et de la jérémiade. On déverse sur les unités antiterroristes des ordinateurs (dont elles n’ont que faire) et des hommes non formés (dont l’utilité concrète est douteuse). Mais nul dirigeant n’a accompli l’essentiel : nommer clairement l’ennemi, celui qui tue aujourd’hui en France, c’est-à-dire les clones de Mohamed Merah qui initia en 2012 la nouvelle terreur en Europe. Depuis : Toulouse, Montauban, Joué les Tours, l’est parisien, Nice, Copenhague, ces clones – des hybrides par constitution criminels ET terroristes à la fois – ont provoqué toutes ces tueries dont rêvent, bien loin de l’Europe, al-Qaïda ou l’Etat islamique.

Résultat : ce gouvernement est aveugle au réel terroriste et criminel. Idéologie, politiquement correct, reptation devant des journalistes bobo-gauchistes : aujourd’hui, la classe politique vit en symbiose avec « l’élite » médiatique. Amants et maîtresses sont journalistes, des politiciens trustent les émissions de bavardage-café-du- commerce débitées par les radios et télés d’information. Le sociologue Michel Wieviorka peut ainsi dénoncer le « couple obscène médias-politiciens… leurs liens presque incestueux ». Cela concourt grandement à aveugler une bonne part de cette classe politique. Elle n’a pas pressenti la dangerosité de l’archétype Merah, ni la nature prescriptive de cette première bombe humaine.

Ce que vous qualifiez de  « terrorisme autochtone » du type « Merah-Nemmouche-Kouachi-Coulibaly » – voire Khaled Kelkal en 1995 – a la particularité d’être un mélange de banditisme de cités et d’endoctrinement idéologique et religieux qu’on appelle, faute de mieux, « islamisme radical ». La dimension criminelle de ce phénomène a-t-elle été comprise par nos décideurs et nos forces de l’ordre ?    

Non, nous l’avons dit. Et n’ayant pas compris où se situait le danger réel, nos décideurs n’ont pu recadrer le renseignement intérieur, qui durant toute l’année 2014 a cherché du côté de la Syrie ou de l’Irak un ennemi qui en réalité, vivait ici même, dans des cités hors-contrôle. Par orgueil professionnel, le renseignement intérieur négligeait les racailles-de-cité – ceux-là même qui ont tué les 7 et 9 janvier.

Et comme on veut désormais cacher la poussière sous le tapis, il n’y aura pas de commission parlementaire sur les événements de janvier 2015. De la com’, des défilés… mais qui est en réalité coupable de l’énorme échec et des tueries ? Circulez, il n’y a rien à voir. Sous Mitterrand on avait eu « responsable mais pas coupable » (le drame du sang contaminé, en 1991). Aujourd’hui, c’est pire encore : « ni responsables ni coupables ».

On a beaucoup entendu parler récemment d’Internet. Quel rôle attribuez-vous au réseau des réseaux dans le « terrorisme autochtone « islamo-criminel » » ?

Le cyberespace n’est qu’un terrain d’exercice neuf pour les terroristes et les criminels, qui tentent d’y déployer leur propagande et d’y installer leurs marchés illicites. Certes, la surveillance physique de ces criminels doit rester prépondérante : c’est dans les cités hors-contrôle que Kouachi & Co achètent leurs armes, pas sur Internet. Mais malgré tout, le monde des communications numériques permet – ou plutôt, devrait permettre – de surveiller des individus qui, en général, s’y montrent imprudents. Le cybermonde est une autre langue d’Esope : la meilleure et la pire des choses à la fois. C’est là qu’agissent les terroristes et les criminels, mais c’est là aussi qu’on peut les surveiller et déjouer leurs plans.

Pour conclure sur une note poétique, les risques et opportunités d’Internet sont parfaitement résumés dans ces deux vers du poète allemand Friedrich Hölderlin (Patmos) :

« Là où croit le danger
Croît aussi ce qui sauve. »

Départementales : Manuel Valls a peur…

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Manuel Valls Front National départementales PS

Manuel Valls Front National départementales PSSi ce n’est pas de la panique, ça y ressemble. Manuel Valls a décidé de faire feu de tout bois contre le Front National. On peut le comprendre. Les sondages pour les élections départementales se succèdent et renvoient tous la même projection désespérante : le FN arrive largement en tête devant l’UMP et le PS. Le maintien très stendhalien de Manuel Valls – comment ne pas penser à lui dans le rôle de Julien Sorel pour un nouveau casting du Rouge et le Noir – a longtemps fait illusion, mais l’armure se fissure. Bien sûr, il est assuré de garder son poste de Premier ministre après la débâcle annoncée mais il sait aussi que ce sera par défaut. On voit mal en effet qui accepterait, au PS, de prendre sa suite. Il ne sera pas forcément très exaltant de se retrouver, après les 22 et 29 mars, à la tête d’un gouvernement qui aura connu une débâcle électorale. Comme dirait l’autre : c’est pas facile, c’est difficile.

Manuel Valls est un fin politique, dans son genre. N’a-t-il pas réussi, alors qu’il représentait à peine plus de 5 % à l’époque des primaires du PS, à imposer sa ligne politique ? Celle d’une gauche qui aurait rompu avec ses vieux démons antilibéraux et choisirait, comme partenaire privilégié pour relancer la machine, un patronat auquel il n’a cessé de faire des cadeaux sans contrepartie : du CICE à la loi Macron en passant par des promesses sur le déverrouillage des 35 heures ou la récente prime pour l’activité qui, en fusionnant le RSA-activité et la PPE, revient surtout à encourager les trappes à bas revenus – en demandant à la collectivité de compléter les salaires des working poors pour en faire des working un peu moins poors, mais si peu. Sur ce dernier point, d’ailleurs, Manuel Valls précise même : « La prime d’activité sera ouverte aux jeunes travailleurs, et c’est un élément nouveau, de 18 à 25 ans, et les jeunes résidant chez leurs parents pourront bénéficier d’un droit autonome si leur famille a des revenus modestes ». Si on réfléchit un peu à ce que signifie la phrase, on comprend mieux que le jeune de 18 à 25 ans – qui non seulement travaille pour rien et est obligé, comme n’importe quel « mileurista » espagnol, de vivre chez papa et maman – se sente légèrement en colère à l’idée d’être enfermé ad vitam aeternam dans un statut d’adolescent.  Pour peu qu’il ne soit pas totalement  désespéré et tétanisé par cette exaltante perspective, il lui reste : soit la ZAD, soit le vote FN. Les médias dominants laissant entendre que les zadistes dont des punks à chien crasseux et le FN est un parti comme les autres, il va assez logiquement voter pour le FN… sauf conscience de classe miraculeusement préservée, malgré l’aliénation et la précarité.

En plus, Manuel Valls comprend bien, mais n’en laissera jamais rien paraître, que les élections départementales à venir achèvent de discréditer la démocratie représentative. On n’avait pas besoin de ça, à une époque où c’est le tandem Junker-Merkel qui décide et où il apparaît de plus en plus clairement que voter ne change rien ou si peu de chose : les Français, enfin la partie qui aura encore le courage presque héroïque de se déranger pour aller voter, vont en effet choisir des élus dont on ne connaît pas exactement les attributions ni même s’ils existeront encore une fois la réforme des grandes régions mise en place. On a beau tenter de vendre la parité obligatoire de ce mode de scrutin départemental, expliquer que les départements seront les première assemblées authentiquement « chabadabada », cela reste un peu court. Alors, allant jusqu’à contredire Hollande, cet homme politique old school dont la carrière débuta dans la modestie cantonale corrézienne et qui aurait voulu jouer la carte locale, Valls, comme ceux qui comprennent vraiment ce qui se passe – c’est-à-dire comme Sarkozy et Marine Le Pen – a décidé de nationaliser un scrutin qui n’a aucune utilité réelle, sinon de compter ses électeurs. Et c’est là qu’il semble un peu perdre les pédales depuis le week-end dernier, entre un meeting dans le vieux Limousin rouge de Guingouin qui menace de basculer et le Grand rendez-vous i-Télé Europe 1 Le Monde : « Mon angoisse – puis-je vous parler de mon angoisse, de ma peur pour le pays ? […] Je n’ai pas peur pour moi. J’ai peur, pour mon pays, qu’il se fracasse sur le Front national. »

Sans compter une attaque en règle de Michel Onfray qui s’est permis de critiquer son attitude : « Quand un philosophe connu, apprécié par beaucoup de Français, Michel Onfray, explique qu’Alain de Benoist – qui était le philosophe de la Nouvelle droite dans les années 70 et 80, qui d’une certaine manière a façonné la matrice idéologique du Front national, avec le Club de l’Horloge, le Grece – (…) vaut mieux que Bernard-Henri Lévy, ça veut dire qu’on perd les repères. » Il faudra s’interroger un jour sur la façon dont ce gouvernement, qui se réclame de la gauche, aura cogné sur les intellectuels et les écrivains. Il y eut un temps où la gauche avait plutôt tendance à prendre en compte ceux qui pensaient plutôt qu’à les mettre en accusation. Onfray a évidemment répondu, traitant Manuel Valls de « crétin ». C’est plutôt injuste. Manuel Valls n’est pas un crétin, il est juste en train, répétons-le, de paniquer. Il avait déjà annoncé naguère que la gauche était mortelle, et Françoise Fressoz lui a donné raison dans le Monde de samedi en parlant d’une « gauche suicidaire ».

Suicidaire parce qu’elle ne fait pas une politique de gauche ? Même pas ! Suicidaire parce qu’elle se présente divisée à ces départementales. Seulement voilà, ce que Manuel Valls a compris mais ne dira jamais, c’est qu’il n’est plus possible de parler de « la gauche ». Ce qui se passe, ce n’est pas la division, c’est tout simplement qu’il y a désormais une gauche qui ne se reconnaît plus du tout dans le PS, qui n’a plus rien de commun avec lui. Il n’y aura des tickets PS-PC que dans moins de cinquante cantons en France. Partout ailleurs ou presque, le socialiste devra faire face à des candidatures communes Front de Gauche/EELV. On verra ce que ça donnera, mais ça ressemble diablement à une ébauche de Syriza. Et la panique de Manuel Valls n’est pas tant, comme il le dit, de voir Marine Le Pen gagner en 2017 que d’être le Papandréou du PS. Autrement dit, de voir le parti né à Epinay en 71 connaître le destin du PASOK, et devenir une butte témoin résiduelle de ce que fut le social-libéralisme. Car dans le même temps, par un lent glissement tectonique, beaucoup moins spectaculaire mais peut-être plus durable que le feu d’artifice FN, une autre gauche – de gauche – occupera un espace laissé tragiquement vide pour l’instant.

*Photo : ISA HARSIN/SIPA/1503101508

Face à Marine, relire Mao

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Dieu sait que les formules du Petit livre rouge m’ont toujours paru désopilantes, mais pour le coup, je ne peux pas m’empêcher de penser à celle qui recommande de repérer la contradiction principale afin de la distinguer des contradictions secondaires.

Je poursuis dans la même veine.

Sur le plan électoral, demandons-nous : « Quelle est la contradiction principale ? »

La réponse juste est : « La contradiction principale est celle qui oppose les pro-européens aux national-populistes. »

Sur quoi porte cette contradiction principale ? Il est stupide de répéter qu’elle oppose les républicains aux anti-républicains. Où a-t-on vu Marine le Pen répudier les principes républicains, en se situant dans la lignée de Pétain ? Une enquête auprès des masses nous apprendrait que l’anti-républicanisme d’obédience pétainiste n’est la motivation ni de ses nouveaux ni de ses prochains électeurs.

Cette contradiction principale ne peut être comprise et correctement désignée qu’au prix d’un effort, très dérangeant. Pierre-André Taguieff s’y est employé dans Le Nouveau national-populisme (CNRS éditions), un petit texte qui fait grandement bouger les lignes, comme on dit, et qui ne qui ne coûte que 6 euros !

Si je peux maintenant me permettre de parler en mon nom personnel, je dirais que les pro-européens sont républicains comme le FN, et réciproquement. La différence est que les premiers sont des pro-européens démocrates et libéraux, et que le second ne l’est pas.

Il y a là un vrai conflit de valeurs.

Face à Marine, le centre droit de la gauche (qui est au pouvoir) et les partis du centre et de la droite pro-européenne sont condamnés à s’entendre, car ce qui les oppose entre eux n’est qu’une contradiction secondaire, encore merci Mao.

Mais il ne suffira pas à nos pro-européens de cesser de se dégommer mutuellement. Ils resteront inaudibles s’ils s’obstinent à vouloir diaboliser le FN au nom de ses réelles pensées d’hier et de ses supposées arrière-pensées d’aujourd’hui, sans répondre à ce que dit Marine le Pen.

Son avantage à elle est qu’elle pratique le parler vrai et simple dans la désignation des problèmes, face aux contorsions imposées aux autres par le politiquement correct.

Pour répondre à Marine d’une façon offensive et crédible, le plus facile sera de défendre l’Europe en affrontant franchement ses arguments anti-européens et anti-libéraux. Arguments dont elle n’a d’ailleurs pas le monopole. Car elle n’est pas seule en France à se ranger du côté de Poutine.

Le plus difficile, ce sera évidemment de lui répondre d’une façon convaincante sur ce que l’Europe permet ou empêche de faire au sujet de l’immigration, de l’islam, et de l’insécurité.

Il y a donc bien mieux à faire, du côté des partis pro-européens et libéraux, que de se décrédibiliser mutuellement et de se chamailler pour savoir lequel est le vrai rempart contre la marine montante.

Jean-Paul Lilienfeld: «La banlieue se ghettoïse aussi elle-même»

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Jean-Paul Lilienfeld banlieue islam laïcité

Jean-Paul Lilienfeld banlieue islam laïcité

Je connais Jean-Paul Lilienfeld depuis 1997. S’il faut parler bien franc, c’est à l’âge de 10 ans que j’ai pour la première fois ri aux blagues de carabin de son deuxième film en tant que réalisateur, Quatre garçons pleins d’avenir. Par un coup du destin, ce n’est pas cette petite merveille de série Z qui a provoqué notre rencontre mais un film grave et sérieux, La Journée de la jupe (2009), qui me fit le contacter pour Causeur.

Dans cette fiction hyperréaliste, Lilienfeld met en scène Isabelle Adjani (Sonia Bergerac) en prof de lettres excédée par les incivilités à répétition qui l’empêchent de dispenser ses cours. Un matin, Mme Bergerac confisque le revolver tombé du sac d’un de ses élèves puis… braque sa classe en exigeant l’instauration d’une journée annuelle de la jupe dans tous les établissements scolaires. Une folie ? L’idée est de permettre aux jeunes filles de pouvoir afficher leur féminité sans subir le harcèlement et les brimades de leurs condisciples mâles. Summum de la démence, cette enseignante réclame le respect de la laïcité à l’école de la part de mini-machos n’ayant que le Coran à la bouche.

Entre injures sexistes, antisémites, et violences infligées à l’autre sexe, ces collégiens issus de la France black-blanc-beur montrent un visage de la banlieue rarement montré au cinéma, où on préfère souvent le discours larmoyant de la sociologie de l’excuse.

Réalisateur de cinq films, scénariste de trois autres, le jeune quinqua Lilienfeld n’a pas sa langue dans sa poche lorsqu’il est question de sujets aussi sensibles que l’intégration, la laïcité ou l’islam. Comme l’ont démontré les attentats de janvier et leurs suites, La Journée de la jupe se joue hélas tous les jours sous les préaux de ces territoires perdus pour la République, la France et une certaine idée de l’égalité.

 

Causeur. J’ai lu que l’idée de La Journée de la jupe vous était venue pendant les émeutes en banlieue de novembre 2005…

Jean-Paul Lilienfeld. Oui, en 2005, j’ai vu à la télévision une mère maghrébine qui disait : « Le soir, je me poste devant ma porte pour empêcher mes fils de sortir, et, dès que je dors, ils m’enjambent et ils vont dans la rue. » Derrière, on voyait des images de cocktails Molotov envoyés contre des CRS. Une chose m’a sauté aux yeux : sur ces images, on ne voyait pas une seule fille ! Il se trouve que j’ai vécu à Créteil jusqu’à 18 ans. À l’époque, quand on faisait des conneries, c’était garçons et filles ensemble, cette séparation des sexes n’existait pas. Ce reportage, qui montrait la non-mixité dans nos banlieues, a agi comme un déclic. Par ailleurs, je tournais depuis pas mal de temps autour de l’école. La combinaison des deux ingrédients a donné La Journée de la jupe.

Quel est le poids, selon vous, des facteurs culturels dans la brutalité des jeunes que vous montrez ?

Un poids énorme, et paradoxalement le phénomène va en s’aggravant. La première génération d’immigrés arrivés avec leur bagage culturel avait tendance à observer ce qui se passait et à essayer tant bien que mal de se conformer aux usages du pays d’accueil. Bien évidemment, les immigrés portugais, par ailleurs très mal considérés, ont eu beaucoup moins de mal à intégrer les codes de la société française, car leur culture était moins éloignée de la nôtre. Mais le plus grave, c’est que chez les enfants et petits-enfants d’immigrés afro-maghrébins, l’assimilation a régressé au profit de ce que j’appelle la « fierté de substitution ». Ils s’arc-boutent de plus en plus à leurs particularités – ce qui n’est pas en soi une mauvaise chose, sauf qu’en l’occurrence ils s’accrochent aux traits les moins aimables de leur culture, en particulier le statut inégalitaire des femmes, qui persiste tant au sud de l’Europe que dans les pays du Maghreb.

Curieusement, les générations nées en France et les gens arrivés dans les dernières vagues d’immigration partagent la même aspiration identitaire, définie par un mot : « islam ». Quel rôle le renouveau de l’affiliation religieuse a-t-il, selon vous, joué dans la crise des banlieues ?

Un rôle considérable. Au regard de cette réalité, le catéchisme du déni – « pas d’amalgame », « l’islamisme n’a rien à voir avec l’islam » – est à mourir de rire. Vous imaginez quelqu’un vous dire : « Je suis alcoolique, mais pas d’amalgame, cela n’a rien à voir avec l’alcool » ?[access capability= »lire_inedits »] Bien sûr, de même que tous les consommateurs d’alcool ne sont pas alcooliques, tous les musulmans ne sont pas islamistes. Reste que tous les islamistes sont musulmans, puisqu’ils se réclament de l’islam. Le non-musulman doit donc se débattre avec des messages contradictoires : les versets coraniques que citent les tueurs islamistes existent bel et bien ; mais les sourates invoquées par les musulmans pacifiques pour légitimer leur pratique paisible de la religion existent tout autant. Je m’engueule souvent avec mes copains musulmans car je trouve que leur communauté ne dénonce pas assez ses brebis galeuses. Il y a un déficit terrible de prise en main chez les musulmans, alors que des chrétiens et des juifs se lèvent en masse contre leurs extrémistes.

Ce silence de la majorité silencieuse a sans doute à voir avec la pression communautaire qui s’exerce sur le « mauvais » musulman et sur celui qui « trahit » la loi du groupe. Comment expliquez-vous que, dans nos quartiers, l’individu s’efface si souvent derrière sa communauté ?

Au début des années 1980, des intellectuels nous serinaient qu’il fallait regrouper les immigrés issus d’un même village dans le même immeuble, et même parfois construire un patio interne comme au pays, afin de rendre la rupture avec leurs origines moins radicale et moins traumatisante. Et le pire, c’est que je suis persuadé que ceux qui tenaient ces discours dégoulinants de bienveillance pensaient sincèrement bien faire.

Voulez-vous dire qu’au nom du droit à la différence on a sciemment organisé la ghettoïsation qu’on dénonce aujourd’hui à grand bruit ?

On a effectivement ghettoïsé ces gens, mais ils se sont aussi ghettoïsés tout seuls en rendant la vie impossible aux habitants qui étaient là depuis dix, vingt ou trente ans, et qui ont fini par partir. Prenez l’exemple de ma belle-mère, qui habite depuis quarante-cinq ans une HLM du 19e arrondissement. Autrefois, y vivaient des Français dits de souche, des juifs séfarades, des Arabes, des Noirs, et cela se passait plutôt bien. Peu à peu, le nombre d’Arabes et de Noirs a augmenté, tant et si bien qu’il ne reste plus que deux familles juives dans l’immeuble, celle de ma belle-mère et une autre, à l’âge très avancé. Eh bien, les deux boîtes aux lettres défoncées en permanence sont celles des juifs. Plutôt qu’affronter cette réalité embarrassante, il est tellement confortable de culpabiliser à l’infini en répétant : « Nous sommes terriblement coupables, nous les avons entassés ensemble et nous payons le prix de nos fautes. »

Ce lamento m’évoque une phrase qu’Isabelle Adjani, alias Simone Bergerac, excédée, adresse à ses élèves dans La Journée de la jupe : « Vous ne pouvez pas mettre la responsabilité sur les autres, dans votre vie. Ce n’est pas possible. » Lorsque Manuel Valls parle d’apartheid en France, risque-t-il de conforter le sentiment d’irresponsabilité absolue des jeunes de banlieue ?

C’est tellement évident…, les victimes sont forcément innocentes, non ? Je ne sais pas si ces jeunes sont des victimes, mais, de toute façon, je ne crois pas une seconde que le comportement des individus s’explique par l’ostracisme dont ils ont été victimes et encore moins par le mal fait à leurs ancêtres. Si les choses se passaient ainsi, les enfants des boat people arrivés en 1979, qui en ont sacrément bavé, devraient générer la même proportion de comportements violents que les jeunes de banlieue, ce qui est loin d’être le cas. Du reste, avec ce raisonnement, mes grands-parents, qui ont été obligés de se cacher pendant la guerre, auraient dû devenir les plus grands assassins de la terre, et moi avec !

On croyait ce genre de crimes réservé à la génération de vos grands-parents, et l’antisémitisme tue à nouveau en France. Mettons les pieds dans le plat : si la tuerie de l’Hyper Cacher n’avait pas été précédée par l’attentat contre Charlie Hebdo, aurait-on vu des millions de Français défiler le 11 janvier ?

Non, personne ne serait descendu dans la rue. La meilleure preuve, c’est qu’après les affaires Halimi, Merah, Nemmouche, on n’a vu aucune grande mobilisation. Cela dit, je peux comprendre que l’assassinat de gens connus qui font partie de l’imaginaire culturel de plusieurs générations comme Wolinski, Cabu ou Charb suscite une émotion plus grande que la mort d’inconnus.

Une fausse note a terni ce grand moment de concorde nationale : on a bien plus défilé à Bordeaux ou à Lyon qu’à Marseille, où on n’a recensé que 60 000 manifestants. La réticence des habitants de la première ville multiculturelle de France à condamner publiquement le terrorisme islamiste ne vous a certainement pas échappé…

Même si j’avais décidé de ne pas aller marcher, car par le passé j’avais défilé seul en hommage aux victimes des précédents crimes antisémites, je me suis retrouvé à Marseille chez un ami le jour de la manifestation. Un beur m’a abordé : « Oh putain, je n’ai jamais vu aussi peu de frères sur le Vieux-Port ! » Il est vrai que, ce jour-là, on croisait beaucoup moins d’Arabes que d’habitude sur le Vieux-Port. Et tous les Marseillais que j’ai rencontrés m’ont confirmé qu’il y avait peu de monde dans les cortèges.

Le plus cocasse, c’est que non seulement les médias l’ont vu, mais qu’ils l’ont montré. Mais ils n’ont pas vu ce qu’ils montraient – « ne pas voir ce qu’on montre » : Alain Finkielkraut a un jour donné cette définition du politiquement correct. La flopée de reportages, tribunes et analyses sur « la France qui n’était pas Charlie » ne laissait aucun doute sur le fait que c’était celle des « quartiers », mais le remarquer, cela aurait été «  jeter de l’huile sur le feu », formule rituelle employée par Chirac et d’autres sur les caricatures de Mahomet. C’est le même principe de précaution qui a inspiré le refus de Xavier Darcos, alors ministre UMP de l’Éducation, de diffuser La Journée de la jupe dans les collèges et lycées au prétexte qu’il ne « reflétait pas la réalité ». Six ans plus tard, la gauche fait-elle preuve de la même prudence ?

Sans aucun doute. En tout cas, vous voyez bien que la gauche n’a pas le monopole de l’aveuglement ! D’ailleurs, même la forteresse Éducation nationale a cédé face au réel : beaucoup de profs ont été très sensibles à La Journée de la jupe et l’ont projeté dans leurs classes. Et cela m’a beaucoup amusé que le film séduise des gens radicalement opposés sur le plan politique. J’ai été invité aussi bien par Génération France, le club de Jean-François Copé, qu’à la fête de Lutte ouvrière ! Comme il fallait s’y attendre, chacun prenait dans le film ce qui lui convenait et faisait l’impasse sur ce qui ne cadrait pas avec son dogme.

Donc, les fans de gauche ont trouvé dans le film la confirmation de leur explication par le social ?

Oui, ils ne voyaient que la peinture sociale, la description des difficultés spécifiques que rencontraient ces jeunes, en passant à côté de tout le reste. Et quand ils le voyaient, ce reste, ils étaient fous de rage. À Lutte ouvrière, pendant le débat qui a suivi la projection, une militante m’a quasiment insulté à cause du message prétendument raciste du film. En grands démocrates, les organisateurs lui ont arraché le micro, et il a fallu que j’aille le lui rendre en lui demandant de terminer de m’injurier pour que je puisse lui répondre !

Cocasse ! Je me demandais comment les jeunes acteurs du film avaient réagi au scénario et aux dialogues parfois très crus.

Comme ils viennent tous d’endroits un peu difficiles, la réalité que raconte le film leur est familière. Ils n’y ont rien vu de choquant ou de mensonger, même si, pour les besoins du scénario, j’ai concentré plusieurs problèmes dans une intrigue. Ils savaient bien que ça se passe comme ça. Une journaliste de L’Humanité venue sur le tournage a interpellé mes jeunes acteurs : « Vous rendez-vous compte de ce qu’on vous fait véhiculer ? Avez-vous conscience qu’on vous manipule ? » C’était du pur néocolonialisme ! Il faut vraiment prendre ces jeunes pour des cons pour penser qu’ils ont travaillé plusieurs mois sur un film sans comprendre ce qu’ils disaient.

Cette journaliste me rappelle le jeune prof démissionnaire que joue Stéphan Guérin-Tillié dans La Journée de la jupe : le Coran dans sa sacoche, il laisse tout passer à ses élèves et leur cite des versets pour respecter leur environnement culturel…

Ce prof, c’est l’incarnation de la lâcheté. Je crois que beaucoup de discours de l’excuse sont également le fruit d’une énorme lâcheté qui évite d’affronter les difficultés. On justifie à posteriori sa peur par une pensée humaniste et bienveillante, tout à fait respectable si elle est payée de retour, mais qui devient ridicule face à des gens qui jouent selon d’autres règles et refusent les lois et les usages qui permettent de vivre ensemble. Il faut obliger tout le monde à les respecter, s’il le faut par la contrainte, qui, qu’on le veuille ou pas, reste indispensable au bon fonctionnement de la société.

À la fin du film, ces effrontés découvrent avec stupéfaction que leur prof Mme Bergerac est fille d’immigrés algériens. Un détail m’a étonné : dans les derniers plans, vous réservez un enterrement musulman à cette enseignante que l’on pensait athée. Est-ce pour échapper au procès en islamophobie ?

Pas du tout. De toute façon, je n’y ai pas échappé ! Sonia Bergerac était athée, mais pas ses parents, d’où son enterrement musulman. J’ai voulu montrer que la pratique de ce rite musulman n’était pas du tout incompatible avec la mixité, ni avec la présence de filles en jupe. Et je voulais conclure le film sur la possibilité d’une cohabitation intelligente pour éviter les malentendus que j’avais anticipés dès l’écriture du scénario. Cela m’a rappelé un incident arrivé il y a trente ans, pendant le tournage de L’Œil au beur noir. Me voyant jouer dans une scène où je frappais Smaïn, un passant est venu me féliciter : « Qu’est-ce que tu lui as mis, au bougnoule ! » – le film dénonçait justement le racisme. Avec La Journée, je n’avais aucune envie de susciter la sympathie de gens qui trouvent les Arabes haïssables pour des causes génétiques.

Vous n’avez pas votre langue dans la poche. Je m’étonne que le show-business n’ait pas encore eu votre peau…

Mon discours n’est pas conforme à ce qu’il faut dire normalement dans ce milieu, et il provoque sans doute des préventions contre mon travail. Si Arrêtez-moi, mon dernier film, avec Sophie Marceau, s’est fait massacrer par la critique d’une manière incroyable, c’est aussi parce que tous les journalistes bien-pensants qui avaient descendu La Journée de la jupe ont été vexés par son succès. Pensez-donc : il a récolté 22 prix dans le monde entier !

Belle revanche, d’autant que La Journée de la jupe a été vu par plus de 2 millions de téléspectateurs d’Arte ! Les producteurs de cinéma ont-ils manqué de nez en refusant de le financer ?

Non, car ce n’est pas pour des raisons financières qu’ils ont reculé, mais par méfiance ou prudence idéologique. Presque tous les distributeurs que j’ai rencontrés ont commencé par me dire qu’ils avaient trouvé le scénario formidable… avant de conclure qu’ils n’allaient pas le faire. J’ai eu droit à tous les fantasmes possibles et imaginables. L’un craignait une fatwa, l’autre que sa maison saute, bref, tous se censuraient. Il faut dire que mon propos était plus difficile à entendre que celui de François Bégaudeau dans Entre les murs.

Puisque vous me tendez la perche, La Journée de la jupe est un peu l’anti-Entre les murs¸ film qui met en scène un prof dépassé par ses élèves faisant contre mauvaise fortune bon cœur, puisqu’il se résout à devenir leur copain…

Oui, je me souviens d’ailleurs d’une émission de Canal+ à laquelle Bégaudeau était invité. Après avoir regardé la bande-annonce de La Journée, il a craché dessus : « Pff, c’est un film de droite ! » Bien sûr, il ne l’avait pas vu. Pour les gens comme Bégaudeau, il aurait été tellement plus simple que La Journée de la jupe soit un film de droite…

Et quand bien même ? Ce serait grave de faire un film de droite ?

Pas du tout. « Droite » et « gauche » ne sont pas des gros mots, juste des vieux mots. J’ai fait un film de moi, ce qui n’est déjà pas si évident. Mais dans l’esprit de Bégaudeau, un « film de droite » ne peut véhiculer que des choses stupides et négatives. À croire que le monopole du penser bien est forcément de gauche. Ces gens qui traitent de réactionnaire quiconque n’adhère pas à leur pensée ne décrochent pas d’une antique conception du monde, vaguement liftée, qui date quand même du xixe siècle. C’est à mourir de rire, encore que cette idéologie ait fait les preuves de sa nocivité. Une partie de ma famille vivait en Hongrie. À l’époque, on me disait : « Le communisme, le socialisme, ce n’est pas ça », de même qu’on répète aujourd’hui : « L’islam ce n’est pas ça ». En réalité, les idéologies et les religions sont ce qu’on en fait au pouvoir. Et même si on me démontre que leurs applications n’ont rien à voir avec le mode d’emploi originel et que Mahomet n’a pas plus inventé le djihadisme que Marx le stalinisme, nous ne vivons pas en Théorie, sauf dans les bars hype où des gens bien ont des idées sur tout.[/access]

La journée de la jupe (César 2010 de la Meilleure Actrice)

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*Photo : Eckehard Schulz/AP/SIPA/Germany_Berlin_Film_Festival_BFF115/0902061335

Timbuktu : un film à montrer dans les écoles

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Timbuktu islam djihad

Timbuktu islam djihadTrois minutes après le début de Timbuktu, l’ami avec le quel j’étais venu voir le film d’Abderrahmane Sissako avait quasiment les larmes aux yeux. Grand amateur (éclairé) de masques et de fétiches africains, voir des chefs-d’œuvres de la sculpture noire criblés de balles par des djihadistes l’avait bouleversé.

Timbuktu

Qu’aurait-il dit si le film, au lieu d’être fait par un Mauritano-malien, avait été dirigé par un Irakien et avait montré la conception toute personnelle de la Culture dont les hommes de Daesh ont fait preuve à Mossoul et à Nimroud ?
Timbuktu a eu, c’est le moins que l’on puisse dire, un destin contrasté. Célébré à Cannes, il a été « incompréhensiblement ignoré », dit Télérama ; « un mystère autant qu’un scandale », surenchérit Libé. Puis il s’est retrouvé multi-césarisé à Paris, avant d’être délibérément ignoré du jury du 24e Festival panafricain de Ouagadougou (Fespaco), qui s’est achevé ce samedi 7 mars : comme dit un blogueur du Monde, ce « pourrait n’être qu’une anecdote à classer au rayon « goûts et couleurs », si ce n’était aussi un geste de défiance à l’égard d’un cinéma dont l’exigence n’est pas seulement esthétique mais aussi morale et politique. »

À noter qu’ici aussi il a bien failli être censuré : un élu UMP de région parisienne l’avait déprogrammé pour ne pas heurter la sensibilité de ses concitoyens… Crapule !

Allons à l’essentiel : c’est un film splendide, esthétiquement irréprochable, drôle par moments, dramatique toujours, insoutenable parfois — sans complaisance de la part du réalisateur, dont le plan le plus dur est consacré à la mort d’une vache (bon, allez, il y a aussi une lapidation et des exécutions diverses, mais la trame est ainsi bâtie que l’on se rappelle principalement les animaux — la vache susdite, et une gazelle, traquée en 4×4 (« Toyota, la voiture du jihadiste ! »), sur laquelle les islamistes qui ont envahi Tombouctou tirent pour s’amuser.
Enfin, pour s’amuser… Ces gens ne plaisantent pas : qu’ils ordonnent à une marchande de poisson de mettre des gants, ou à un vieillard de faire un ourlet à son pantalon (Mahomet avait donc des braies qui remontaient à mi-mollet, qu’on se le dise), qu’ils appliquent la loi du talion pour un meurtre accidentel, condamnent une femme au fouet pour avoir chanté, confisquent un ballon (Mahomet ne jouait pas au foot, sachez-le) — ce qui laissent les jeunes Maliens libres de faire semblant de jouer (écho de la partie de tennis sans balle ni raquettes à la fin de Blow up) ou traquent un joueur de guitare, ils ne rient guère.
Ils ne sont pourtant ni caricaturés, ni même caricaturaux : ils sont les fonctionnaires froids d’un Islam de cauchemar. Sissako — on le lui a assez reproché — n’a même pas montré la façon élégante dont les fanatiques, en arrivant à Tombouctou, ont détruit 14 mausolées sur 16, et ont cherché à anéantir les centaines de milliers de parchemins précieux — ils sont arrivés tout de même à en brûler quelques milliers, c’est toujours ça de pris sur Satan, de toute façon, Mahomet ne savait pas lire, et l’Islam wahhabite n’a pas besoin de savants. Le réalisateur a pris soin, dans ses interviews, de se démarquer de cet extrémisme religieux : « C’était une urgence pour moi de raconter le drame de notre pays, le drame surtout de la ville de Tombouctou, qui a été prise en otage par des jeunes avec des valeurs qui ne sont partagées ni dans le pays, ni dans la sous-région, ni dans l’Islam tout simplement… »
Je veux bien que l’Islam soit, comme il dit, « pris en otage ». Mais sans Islam, il n’y aurait pas « ces gens ». Et sans l’armée française, ils y seraient encore — et ils y reviendront à la première occasion : Boko Aram vient de faire allégeance à l’Etat islamique, l’AQMI est l’armée de jonction entre les divers terrorismes. La nuit gagne, braves gens.
Les critiques pleuvent donc — ne pouvant attaquer ni sur la forme, ni sur le fond, les imbéciles invoquent le contexte : les personnages les plus sympathiques du film sont censés être Touaregs (pour faire plaisir aux Occidentaux, disent les esprits chagrins et africains), alors que le MLNA, qui lutte pour les revendications territoriales des nomades du désert, a opéré sa jonction avec l’AQMI. Et le narco-trafic, et la contrebande d’armes, et…
Et Sissako n’a pas fait un documentaire ! Il a fait un film de fiction (avec peu d’argent, 2 millions d’euros, c’est peanuts au regard des budgets du cinéma français, mais c’était suffisant : la — relative — pauvreté rend ingénieux, voir le cinéma militant anglais de l’après- Thatcher), extrêmement bien interprété, aussi bien par les professionnels qui y jouent que par les villageois d’Oualata (Tombouctou n’a fourni que quelques plans). Avec un sens du cadrage et de la couleur très abouti. On sent qu’il a fait des études dans de bons instituts cinématographiques — à Moscou au début des années 1980, en fait.

On sort de ce film ébranlé, c’est le moins que l’on puisse dire.
Dans la cohue, un couple devant nous papotait. L’homme était enthousiaste, sans réserves ; La femme en émit une qui n’était pas superfétatoire : « Ces salopards, disait-elle, sont tout de même presque sympathiques. Abdelkrim, par exemple [joué avec talent par Abel Jafri, un acteur français entr’aperçu dans la Passion du Christ] se lance dans une improvisation dansée style Béjart qui doit être assez loin des personnages réels qui l’ont inspiré. Inutile de présenter des assassins comme des colombes : convaincus un jour, cons vainqueurs toujours… »
Puis la conversation se poursuivit dans les méandres de l’islamo-fascisme…
Au total, un film qu’il faudrait montrer dans les écoles, si Najat Vallaud-Belkacem voulait vraiment défendre la culture et les valeurs laïques : on sort de là en se demandant comment on peut rester musulman, quand on sait que l’Islam, c’est ça — là-bas, et partout ailleurs, un de ces quatre.

 

PS. Le film passe, à Marseille, dans une seule (petite) salle d’un beau quartier (Rond-Point du Prado, pour ceux qui connaissent). Ailleurs, Bob l’éponge. La salle était comble — mais ce n’est pas là que les Quartiers Nord viendront voir ce petit bijou.

PPS. J’ai également vu Fifty Shades of Grey — en streaming et en accéléré. En dehors du fait que cela n’a rien à voir avec le vrai SM (mais alors, rien — c’est un film à vous faire prendre Nymphomaniac 2 pour un chef-d’œuvre), je ne saurais trop conseiller le lecteur avide (d’informations) de se reporter à l’excellent résumé que voici.

Assassinat du juge Nisman : entre péronisme et antisémitisme

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alberto nisman argentine

alberto nisman argentine

Le juge Alberto Nisman avait repris en charge le dossier de l’attaque terroriste sur la mutuelle juive AMIA, en Argentine, qui avait fait 85 morts et plus de 200 blessés en 1994. Il est décédé le 18 janvier 2015 d’un coup de feu à la tempe, quatre jours après avoir accusé la présidente Cristina Kirchner d’avoir protégé les suspects iraniens de l’attentat. Un mois plus tard, on ne savait toujours pas s’il s’agissait d’un suicide ou d’un assassinat[1. Depuis, une enquête privée réalisée à la demande de sa veuve, magistrate comme lui, a conclu à une exécution.].

En hommage au défunt et à sa cause, et en signe d’indignation face à l’inefficacité des enquêteurs, une marche silencieuse a été appelée par la famille du juge Nisman et plusieurs de ses collègues magistrats ainsi que par les représentants de l’AMIA, le 18 février dans le centre de Buenos-Aires. Selon les sources policières, plus de 400.000 personnes se sont rassemblées derrière la banderole noire « Hommage au juge Nisman. Marche du silence », pour défiler aux seuls cris sporadiques de « justice », « je suis Nisman », « nous sommes tous Nisman ».

Sous une pluie battante, les manifestants se sont dirigés jusqu’à la Place de Mai (face au palais présidentiel) où ils ont entonné l’hymne national. Sur les réseaux sociaux argentins, on a parlé de « Marche des parapluies » : une référence au nom que l’on avait donné à la manifestation – historique, elle aussi – organisée en 1994 pour protester contre l’attentat à la bombe de l’AMIA. Vingt et un ans plus tard, l’affaire n’est toujours pas résolue, et le juge Nisman peut être considéré comme la 86ème victime de cette attaque antisémite.

C’est précisément contre l’oubli et l’impunité de ces crimes que se sont mobilisés les Argentins. Bien que tout slogan politique ait été banni, cette marche a ranimé le souvenir d’autres manifestations de masse récentes qui ont secoué Buenos Aires : celle convoquée en 2008 par des organisations agricoles, en pleine crise du soja opposant le gouvernement Kirchner aux agriculteurs, ou encore le cacerolazo géant de 2012 contre la politique générale du gouvernement, et surtout contre la tentative de la présidente de modifier la Constitution pour pouvoir briguer un troisième mandat.

La manifestation en hommage au juge Nisman ne pouvait que tourner à la convergence des critiques à l’encontre de Cristina Kirchner, et de son mode de gouvernement autocratique et erratique. Comme en 2012, la présidente souffre ainsi d’une nouvelle baisse de sa cote de popularité (élue en 2011 avec près de 54 %, elle chute encore de 32,5 % à 29,8 % après la mort de Nisman). Par ailleurs, les fractures au sein du Parti Justicialiste[2. Le parti péroniste a pris ce nom en 1972, alors que venait d’être levée l’interdiction qui le frappait depuis la chute de Perón en 1955.], et plus particulièrement les rivalités au sein du mouvement kirchnériste Frente para la Victoria, ont ouvert la voie à un sérieux concurrent pour l’élection présidentielle du 25 octobre 2015, Mauricio Macri (maire conservateur de Buenos-Aires lui-même indirectement impliqué de façon confuse dans l’enquête policière de l’AMIA) et à une remontée possible de l’ensemble des partis d’opposition pour les élections parlementaires qui renouvellent également la moitiés des chambre à cette même date.

La présidente a contribué elle-même à cette politisation, accusant l’opposition de récupérer l’affaire, qualifiant la marche de manifestation d’opposition et le mouvement de protestation de « Parti Judicaire » (jouant manifestement sur les mots « judiciaire » et « justicialiste ») : « Le 18 février n’est pas un hommage à un juge ni une demande insolite de justice mais le baptême du feu du Parti Judiciaire », a-t-elle déclaré. Problème : cette polarisation du débat politique et de la société, propre à toute stratégie populiste, se retourne aujourd’hui paradoxalement contre la leader néo-péroniste.

La lutte contre « l’impunité » a en effet constitué depuis les années 2000 la colonne vertébrale du discours kichnériste, relayé par des associations politisées comme les Mères de la place de Mai (tendance Hebe de Bonafini). Cette notion d’« impunité » s’est diffusée au départ autour de la question de la justice pour les crimes des dictatures, instrumentalisée de façon à effacer les jugements exemplaires imposés par le président radical Raul Alfonsin en 1985 (condamnant notamment le dictateur Videla à perpétuité, tandis qu’il sera gracié par la suite en 1990 par le président péroniste Carlos Menem). Puis elle s’est étendue dans les années 2000 aux « crimes sociaux », signalés par les actions à la limite de la légalité des piqueteros (barreurs de routes), et aux « crimes économiques », soumis à la justice populaire des escraches (scandales organisés devant les domiciles de personnages politiques accusés par l’opinion mais pas mis en cause par la justice).

Or aujourd’hui, ce sont ceux qui se révoltent contre les pratiques péronistes qui réclament justice et s’indignent contre l’impunité mise en œuvre par le pouvoir. Ce mouvement de protestation met alors en évidence deux thèmes traditionnels du péronisme : le justicialisme et un certain antisémitisme politique. Des liens entre péronisme et antisémitisme se sont en effet révélés dès les débuts du mouvement péroniste lui-même : le 17 octobre 1945, lors de la grande mobilisation pour libérer Perón, se sont produits « quelques désordres populaires à travers des provocations clairement antisémites ». Et dans les années 60, une enquête réalisée auprès d’ouvriers de la capitale fédérale fait apparaître que « la différence fondamentale entre les groupes péronistes et les autres réside dans leur opinion sur les Juifs » (voir Leonardo Senkman, El antisemitismo en la Argentina).

Ces souvenirs du péronisme historique ne peuvent qu’ajouter au trouble concernant les soupçons du juge Nisman quant à la tolérance, ou du moins l’indifférence, dont aurait fait preuve Cristina Kirchner face aux attentats antisémites passés. Ce qui l’aurait incitée à passer un accord en 2013 avec le gouvernement iranien, pour éviter les poursuites à l’encontre des terroristes supposés et étouffer définitivement l’affaire. La persistance d’anciens réseaux souterrains d’extrême-droite national-catholique et antisémite, dans différentes parties du pays, renforce encore le malaise des Argentins confrontés à ces vieux démons.

*Photo : Rodrigo Abd/AP/SIPA. AP21694969_000006.

L’ubuesque comédie de Manuel Valls

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Manuel Valls Front National Michel Onfray

Manuel Valls Front National Michel OnfrayA tous ceux qui pensent que cynisme et démagogie sont deux domaines dans lesquels nos politiques savent déployer des trésors d’inventivité, l’intervention de Manuel Valls ce dimanche au micro de Jean-Pierre Elkabbach a fourni un cas d’école. Le premier ministre aura, en bon comédien, usé de tous les registres du pathos pour expliquer aux auditeurs d’Europe 1 à quel point il a peur que son pays « se fracasse sur le Front National ». A force de répéter combien il est angoissé, Manuel Valls a fini par inquiéter les journalistes. Elkabbach tenait donc, semble-t-il, à le rassurer : « On ne veut pas que vous soyez inquiets. Vous êtes le Premier ministre quand même. »

Manuel Valls n’a pas lésiné sur la potion anxiogène, convoquant tout le ban et l’arrière-ban des croquemitaines politiques, du retour des années trente à la honte subie par la France des Droits de l’Homme basculant dans le nationalisme, jusqu’à l’Etat Islamique, mis presque sur le même plan que le Front National. A la fin de l’intervention du Premier ministre, en effet, on aura compris que la France est confrontée d’un côté au péril représenté par 1400 djihadistes potentiels, et de l’autre par les électeurs FN qui ont quant à eux la détestable habitude de faire sauter les urnes.

Plus outrageusement expressionniste qu’une vedette du cinéma allemand des années 20, Manuel Valls a surjoué la panique pendant cinquante minutes, posant en homme aux abois venu supplier les électeurs de ne pas commettre l’irréparable aux cantonales. A savoir : infliger au Parti socialiste une dégelée encore plus mémorable que celle des européennes. Tour à tour indigné et éploré, il a successivement recouru à tous les registres de l’art dramatique, passant du « ce n’est pas possible je n’en crois pas mes yeux » à « pitié vous ne pouvez pas faire ça », jusqu’à « voter FN après Charlie ce serait salaud » et « j’ai mal à mon esprit du 11 janvier ».

Raymond Aron écrivait que tout régime s’appuie sur la foi ou la terreur pour s’imposer, et que la démocratie privilégie le consensus. Manuel Valls aura choisi d’écarter la foi comme le consensus pour jouer la carte de la terreur. Et traditionnellement, on sait que la terreur s’accompagne de purges, élément moteur de toute idéologie conquérante et sourcilleuse. Après donc avoir tancé les futurs électeurs du Front national et les futurs abstentionnistes, et tous ceux qui auraient la mauvaise idée d’aller voter à droite et surtout pas pour le PS, Manuel Valls a ressorti les bonnes vieilles listes noires de la naphtaline afin de désigner les « éléments indésirables ».

« Qu’on m’apporte le crochet à fascistes ! » aurait pu exiger notre ubuesque ministre pour plagier Alfred Jarry.

« – Fasciste numéro un, avance ! Et décline ton identité !
– Michel Onfray, Sire, philosophe à grand tirage et en rupture de ban.
– De quoi t’accuse-t-on Michel Onfray ?
– D’avoir dit que je préférais un Alain de Benoist qui dit quelque chose de juste à un Bernard-Henri Lévy qui dit une connerie. En général, il faut reconnaître que ça provoque moins de bombardements, Sire.
– A la trappe !!! »

L’heure est à la condamnation, pas à l’autocritique. Si Valls n’est pas avare d’anathèmes et de larmes, pour fustiger les intellectuels déviationnistes et exprimer sa crainte de voir le pays livré au djihad et au FN, il retrouve instantanément superbe et arrogance pour écarter toute ébauche de discours critique vis-à-vis du gouvernement, du Parti socialiste… ou de lui-même. Ainsi va-t-il presque jusqu’à recadrer Elkabbach, lorsque celui-ci lui fait remarquer que trente années d’antifascisme lacrymal n’ont guère fait que renforcer le FN. Il n’est pas difficile de deviner, d’ailleurs, que cette séance de culpabilisation bruyante aura sans doute les mêmes effets – pour les mêmes causes – sur les votes du 21 mars prochain.

A croire que, finalement, ses numéros de panique surjouée, de bravades et de coups de menton républicains consistent en réalité à jouer la politique du pire : braquer définitivement l’électorat FN, attendre que la droite de gouvernement soit totalement siphonnée et la société française traversée par des clivages insurmontables, puis présenter le PS comme le dernier rempart républicain en 2017. Allons-donc, comment imaginer un calcul aussi cynique et une telle hypocrisie derrière les trémolos et les sanglots de Manuel Valls ? Ça ne ressemblerait tout de même pas au Parti socialiste de se servir du Front national comme tremplin et d’instrumentaliser dangereusement les peurs et les ferments de sécession qui travaillent la société française pour conserver à tout prix le pouvoir. Pas leur genre, ça, n’est-ce pas. Qu’en dit le Père Ubu ?

« – Qu’as-tu donc à pigner, Mère Ubu ?
– Tu es trop féroce, Père Ubu.
– Eh ! Je m’enrichis ! »

*Photo : Wikimédia Commons

TGV Sud-Ouest : des rails dans le Sauternes

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tgv bordeaux dax toulouse zad

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J’avais laissé Simon Charbonneau fin août sur un quai de la gare de Bordeaux. Ce petit homme trapu rencontré lors d’une discussion impromptue à l’université d’été des Verts m’avait alors invité à lui rendre visite dans son fief de Bergerac. Six mois plus tard, ce chenapan décroissant de 73 ans, universitaire à la retraite, spécialiste du droit de l’environnement, répond à mon message de vœux : « Parmi les dossiers de grands projets inutiles en Aquitaine, c’est sans doute celui du programme de ligne à grande vitesse Bordeaux-Toulouse et Bordeaux-Espagne qui représente le plus d’intérêt ! Vous avez là un magnifique reportage à faire sur le thème des délires de la croissance qui fascine tant nos grands élus ! » Heureux comme un pape, je lis ce mail écrit avec l’accent chantant du Sud-Ouest comme un signal de la providence : en pleine psychose post-attentats, le rat des villes que je suis exulte de quitter le smog parisien pour la petite maison des bords de la Dordogne qu’habite Simon à Bergerac.

Bordeaux-Dax et Bordeaux-Toulouse, deux lignes de TGV, aux tracés parfois distants d’à peine quelques kilomètres, pourraient donc voir le jour d’ici une dizaine d’années : dans le Sud-Ouest, on voit grand. Le GPSO, sigle techno de Grand projet ferroviaire du Sud-Ouest, traversera les paysages enchanteurs du Bordelais, des Landes et de la vallée de la Garonne. Pour les associations écologistes locales, rejointes par un nombre grandissant d’acteurs de l’économie régionale, cet attentat contre l’environnement ne répond à aucun besoin réel, sinon celui d’étancher la soif de gloire de quelques barons issus de la décentralisation, à commencer par le grand connétable d’Aquitaine, Alain Rousset, qui préside la Région depuis 1998.

Pourrait-on assister à un remake, un Notre-Dame-des-Landes girondin, ou un Sivens landais ? Et si une bataille se prépare, sera-t-elle celle de la Raison des limites contre l’ubris de la technique ou plutôt la résistance de l’archaïsme à la glorieuse course du Progrès ? J’ai bien ma petite idée, mais en bon petit soldat du journalisme, je vais me rendre sur le fameux terrain et tenter d’écouter impartialement toutes les parties.

Je commence par contacter la SNCF ainsi que le maître d’œuvre du futur chantier, Réseau ferré de France, qui supervise la construction de rails. Après plusieurs coups de fil, une responsable de la communication peu loquace me répond… qu’elle ne peut pas me répondre ! « Je suis navrée, mais nous ne communiquons absolument pas sur ce dossier, monsieur. » Soit, sans doute est-ce la période qui veut cela : l’enquête publique s’est achevée fin décembre et, à l’heure où nous imprimons, riverains, élus comme associations attendent fébrilement les rapports de la commission d’enquête sur la rentabilité et l’impact écologique dudit GPSO. À moins qu’un caillou de dernière minute ait arrêté l’implacable mécanisme de la décision administrative, les rapports ouvriront la voie à la publication par le préfet de la déclaration d’utilité publique, véritable coup d’envoi du projet – sans que cela n’augure de la date des travaux. Mais si le GPSO obtient cet aval gouvernemental, ses adversaires n’auront plus comme recours que le dépôt d’une plainte auprès de la Cour européenne de justice.

Le projet étant financé moitié par l’État et les collectivités locales, moitié par le privé, il est prévu que les conseils régionaux d’Aquitaine et de Midi-Pyrénées mettent la main à la poche. D’où la décision de réaliser le tronçon Bordeaux-Toulouse, déjà desservi par bon nombre de trains régionaux.[access capability= »lire_inedits »] C’était la condition posée par la Région Midi-Pyrénées pour mettre au pot.

Bon voisin, Alain Rousset ne manque jamais une occasion de défendre la double ligne grande vitesse. Manque de pot, son attaché de presse m’éconduit vertement : « Il y a peu de chances pour que je donne suite à votre demande ; si vous étiez la presse régionale, ce serait une autre histoire, mais…» Message reçu : le moins de vagues possible. Inutile de se faire remarquer, on ne sait jamais, ça pourrait dégénérer en débat, et ça Rousset n’y tient guère. D’obscurantistes écolos ont décrété une « fatwa » contre son grand dessein ferroviaire, fin de l’histoire. On ne discute pas avec le passé. Justement, j’aurais aimé tendre le micro au Salman Rushdie aquitain, mais mon interlocuteur ne veut rien entendre. Las, tel Jean-Claude Dusse, le destin me condamne à chercher les causes de ce double râteau. Cette mystérieuse aversion pour la gloire médiatique cache certainement un loup.

Rien de très exaltant, à vrai dire : le cocktail habituel de vanités et d’illusions, d’appétits et d’ambitions, qui accompagne l’activité humaine en général et publique en particulier. Assis à la meilleure table de Bergerac, je goûte les explications de Simon Charbonneau : « La décentralisation a donné beaucoup de pouvoirs aux grands féodaux comme Rousset qui gardent l’œil rivé sur les Trente Glorieuses. Rousset justifie le projet en invoquant l’argument du ferroutage, censé désengorger les routes, donc moins polluer, mais c’est un leurre : la SNCF abandonne de plus en plus le fret. » Sur ses conseils, je pars interroger son amie Denise Cassou, l’une des chevilles ouvrières du mouvement anti-GPSO, qui milite à ses côtés au sein de la Sepanso (Société pour l’étude, la protection et l’aménagement de la nature dans le Sud-Ouest, voir encadré). Denise ne fait pas dans le lyrisme écolo, plutôt dans la sécheresse des faits : « Alors que les rapports prospectifs tablaient sur une explosion de la fréquentation des TGV, c’est le trafic des TER en Sud-Gironde qui a bondi de 30 % en quelques années pendant que celui des lignes à grande vitesse stagnait. La Région n’a pas anticipé cette évolution, alors qu’il aurait suffi de mettre la signalisation aux normes pour mieux organiser le trafic régional, ce qui ne requiert pas d’investissements énormes. Au lieu de cela, on déshabille les TER en supprimant des dessertes de gares », m’explique cette dynamique quinqua coordinatrice de la Coordination vigilance ligne grande vitesse. Il faut bien avouer que le Parisien en goguette dans la région s’étonne de ne pas trouver le moindre tortillard parcourant le trajet Bergerac-Périgueux. Pour relier les deux capitales de la Dordogne, distantes seulement d’une cinquantaine de kilomètres, le touriste doit faire un long détour par Libourne, qui le fait arriver en… deux heures. À ce train-là, autant louer une charrette à bras !

À en croire les associations écolos, les deux principaux bienfaits attendus du GPSO tombent à l’eau : le désenclavement de la région, et la dépollution. Un militant béarnais du Mouvement écologiste indépendant (MEI) d’Antoine Waechter m’indique que les autorités ont beau déplorer l’existence d’un « mur de camions » sur la route de l’Espagne, dans les faits, les infrastructures routières ne cessent de se développer, comme en témoigne l’inauguration de l’autoroute Bordeaux-Pau il y a trois ans. Sur le chapitre du désenclavement, les partisans du GPSO ont dû oublier de lire le rapport de la Cour des comptes l’an dernier[1. « La grande vitesse ferroviaire : un modèle porté au-delà de sa pertinence », rapport remis le 23 octobre 2014 au gouvernement.] : « Une politique de transport reposant sur un rôle presque exclusif de la grande vitesse ferroviaire accentue plutôt les inégalités des territoires qu’elle ne les atténue », concluait l’auguste maison, qu’on ne sait pas adepte de l’écologie radicale. Mais si la vitesse est un droit sacré, les nuisances qu’elle engendre sont de regrettables dommages collatéraux, et les millions d’euros dépensés pour chaque minute gagnée alors que la SNCF et RFF croulent déjà sous les dettes, le prix à payer pour entrer dans le futur.

Parole d’écolo, il y a souvent du bon à préférer le train à l’auto, comme l’admet Denise : « Au départ, la Sepanso et les Verts étaient partagés. Contre la voiture, extrêmement polluante, nous avons une préférence spontanée pour le train. Certains Verts nous soupçonnaient de simple “nimbysme” » (Nimby est l’acronyme de Not in My Back Yard : « Pas de ça chez moi »). Quand elle déroule son argumentaire, l’affaire paraît plutôt relever du bon sens. À entendre Denise prêcher dans les villes et villages de Sud-Gironde, les autochtones ont au moins compris que le TGV allait leur filer sous le nez. Aux alentours de Langon, une bourgade du coin, les pouvoirs publics ont fait miroiter aux habitants une simple « halte », à distinguer de la gare. Traduction : le TGV y passera à toute berzingue – 340 km/h en moyenne – sans s’arrêter, mais l’on promet d’hypothétiques TER ultrarapides…

La mobilisation du réseau associatif sud-girondin a peut-être contribué à retourner un tégéviste convaincu, le député du cru Gilles Savary. Ce socialiste bon teint maîtrise parfaitement la question des transports. Denise se souvient d’une réunion publique, en février 2012, où Savary affirmait mordicus que les lignes à grande vitesse favorisaient le développement économique. Désormais il se répand dans la presse contre le tout-TGV – et au passage contre son frère ennemi Rousset. Savary aurait-il reçu la révélation de la volonté populaire ou été touché par la grâce de l’écologie ? Rien n’est moins sûr. Ses arguments sont comptables – donc imparables. Il en égrène trois: primo, « il n’y a plus la manne céleste des subventions pour équilibrer les déficits » ; secundo, « le coût kilométrique d’une ligne grande vitesse est en croissance » ; tertio, les usagers délaissent de plus en plus l’onéreux TGV au profit de voyages low cost (avion, covoiturage, etc.)[2. Journal des entreprises, janvier 2015.].

En lisant cet argumentaire bien rodé, je songe aux mots de Simon Charbonneau : « Il faut combattre l’adversaire sur son propre terrain, le piéger sur ses propres critères : rentabilité, efficacité, utilité – car les seules limites à la croissance, c’est le fric ! » Ironiquement, ce rêve de capitaliste – 13 milliards d’euros tout de même – pourrait bien périr de l’austérité et ne jamais voir le jour, même à l’horizon lointain de 2027, faute d’argent dans les caisses publiques. Pris dans son élan médiatique, Gilles Savary lâche une bombe nucléaire : il existe un contre-projet de RFF qui ne coûte que 2 milliards, et « qu’il est interdit d’évoquer ». RFF a démenti…

Si Savary a viré de bord, c’est un peu tout de même parce que sa circonscription est située à un emplacement-clé du tracé. Au terme des 55 kilomètres de tronçon commun entre Bordeaux-Dax et Bordeaux-Toulouse, un « triangle ferroviaire » scinde les deux lignes au niveau du Sauternais. Une région cruciale, aux confins du Sud-Gironde et du Lot-et-Garonne, qui représente « l’un des sites économiques les plus précieux de tout le grand Sud-Ouest (avec des) zones naturelles d’intérêt écologique, faunistique et floristique. » C’est exceptionnel, rappelle le député. D’après les associations de protection de la nature, l’irruption d’un train à grande vitesse perturbera une trentaine de cours d’eau et plusieurs zones humides sur le bassin versant de la Ciron, rivière au niveau de biodiversité floristique, faunistique et biologique exceptionnel.

Réseau ferré de France semble avoir anticipé ces dégradations par le rachat de terres à transformer en zones humides destinées à remplacer les espaces naturels qu’elle s’apprête à détruire. « C’est bien le comble de la démesure technicienne que de prétendre recréer la nature comme si l’espace était extensible à l’infini », s’afflige Simon Charbonneau.

Les objecteurs de croissance maugréent mais Prométhée serait fier de ses petits. Tout de même, un TGV dans le Sauternes, ça ne sonne pas très bien, même si le célèbre vignoble n’est pas menacé. Ou pas directement. Sensibilisés par les associations environnementales, les viticulteurs viennent de prendre conscience que le charivari du TGV menacerait le micro-climat de la région. Les brouillards favorisent en effet la production de pourriture noble, sous la forme d’un champignon qui donne toute sa saveur au Sauternes. En réchauffant la température, le GPSO bouleverserait des cépages entiers, autrement dit toute une économie – et tout un art. Connaissant la puissance du lobby sauternais, malgré les dénégations rassurantes des défenseurs du TGV, mon petit doigt me dit que c’est ici qu’aura lieu la mère de toutes les batailles. D’ores et déjà, Savary laisse planer le risque d’une ZAD. Zone à défendre : ces trois mots font grincer des dents au sommet de l’État depuis qu’une poignée d’écolos post-hippies paralyse le chantier de l’aéroport Notre-Dame-des-Landes. Au sud, c’est l’édification du barrage de Sivens qui stagne depuis des mois, avec un mort, victime expiatoire du bal tragique que jouent zadistes et CRS.

On imagine mal, cependant, les riverains des 327 kilomètres de voie se tenir la main dans une ZAD festive et champêtre. Car ce groupe fabriqué par la raison technico-administrative n’est même pas soudé par une communauté d’intérêts. Ainsi, tant que l’épée de Damoclès des travaux reste suspendue au-dessus de leur tête, les exploitants agricoles dont les terrains sont traversés par le tracé des lignes TGV voient fondre la valeur de leurs biens, devenus invendables. Inversement, à quelques kilomètres des futurs rails, là où on peut avoir les avantages de la grande vitesse sans en subir les nuisances, les prix de l’immobilier ont commencé à grimper. Même s’il ne roule jamais, le TGV Sud-Ouest aura fait quelques heureux.

Joseph Bonotto, un petit paysan lot-et-garonnais, n’entend pas laisser la main invisible du marché massacrer nos campagnes. Dans le village de Sainte-Colombe-en-Bruilhois, il a mis un de ses terrains à la disposition de quelques apprentis zadistes, moins pour s’opposer au GPSO, qui devrait passer près de ses champs, que pour empêcher l’implantation d’une zone d’activité économique et commerciale en bordure de la ligne Bordeaux-Toulouse. Toutes les voies de recours juridiques étant épuisées, la bande à Bonotto devra trouver la formule magique pour enrôler les anti-TGV dans son combat contre la galerie-marchandisation du monde.

À mon tour de prendre un peu de champ. Dans le salon de Simon Charbonneau, entre ses étagères pleines à craquer ployant sous les livres, je sonde mon hôte sur la pertinence du « zadisme ». Il y a deux ans, Jacques de Guillebon avait eu l’heur de visiter des cabanes exhibant des panneaux contre la « transphobie » dans le bocage nantais, incongruité qui laisse Charbonneau junior songeur. « Il faut bien résister, de manière citoyenne, sans que cela soit qualifié de terrorisme, mais les formes folkloriques de lutte s’avèrent contre-productives. Surtout quand elles dérivent dans des combats périphériques qui reviennent à nier l’anthropologie humaine. » Je reconnais là l’écologisme intégral de son père, Bernard (1910-1986), intellectuel un temps proche du personnalisme chrétien sans en épouser la foi. Simon, l’agnostique « tourné vers le spirituel », chasseur de bécasses, à la fois lecteur du protestant Ellul et de l’orthodoxe Berdiaev, a repris à son compte l’écolo-conservatisme paternel. Preuve que son amour de la nature l’affranchit des vieux clivages, Simon me présente son acolyte « anarcho-syndicaliste » Michel André, président de la Sepanso-Bergerac, avec lequel il s’entend comme larron en foire. Bien que Bergerac ne soit pas directement concerné par les projets de TGV, j’interroge Michel de but en blanc : « Si les travaux démarraient un jour, faudra-t-il tenir une ZAD ? » Il me lâche cette réponse de Normand : « À votre âge, j’aurais été zadiste. D’un côté, c’est un mouvement pacifique, qu’il faut soutenir contre les dérives violentes. De l’autre, les zadistes vivent et agissent trop souvent à l’instant T et font preuve de sectarisme à l’encontre de ceux qui ne pensent pas exactement comme eux. »

Ce retraité de l’aéronautique à l’abord primesautier et à la crinière grisonnante s’est converti à l’écologisme après avoir été « amoureux de Concorde ». Nantais installé en Dordogne depuis une quinzaine d’années, il connaît sur le bout des doigts le bocage qui sert de camping géant aux opposants chevelus à Notre-Dame-des-Landes. Un précédent dont cet ancien électron libre du Parti communiste et de la CGT dresse un bilan globalement négatif : « La ZAD a viré au bidonville, ce qui exaspère les riverains, pourtant eux aussi opposés au projet d’aéroport. À force de voir débouler des punks à chiens, pendant que les vols se multiplient, les gens du coin sont devenus hostiles aux zadistes, dont certains ne sont là que pour fumer le chichon» Rigolard, Michel se gausse de l’amateurisme de ces « mercenaires » du combat écolo, aussi hors-sol que des traders de la Défense. Une délégation des zadistes du Lot-et-Garonne ayant sollicité son soutien, il a néanmoins cautionné leur démarche, qu’il juge radicalement différente de l’esprit de chapelle gauchiste Notre-Dame-des-Landais. Mais si les choses devenaient vraiment sérieuses, « il faudrait préparer les hommes et le terrain, de façon à assurer la sécurité, organiser l’alimentation, et fournir les matières premières nécessaires pour construire les cabanes, sans se mettre la population locale à dos ».

Ici, parvenir à s’aliéner une population massivement hostile au GPSO – à 85 %, selon les avis exprimés lors des débats publics – serait un véritable exploit. Reste qu’il y a parfois un abîme des paroles aux actes. Alors qu’il bataillait pour obtenir le micro dans les cortèges anti-GPSO, le Vert Noël Mamère s’est ainsi montré bien plus conciliant dans sa contribution à l’enquête publique, se contentant d’énumérer les conditions nécessaires à la mise en œuvre du projet. Il se murmure que le député-maire de Bègles projette d’intégrer à la métropole d’un million d’habitants dont Alain Juppé rêve pour Bordeaux, bientôt relié à Paris en deux heures par un TGV quasi-supersonique. Bizarrement, aucun journaliste ne s’est offusqué de ce manquement à la parole donnée… Contrairement à Simon Charbonneau, qui côtoya jadis Mamère du haut de sa chaire universitaire : « L’activité militante fait beaucoup réfléchir sur les limites de la démocratie dite représentative », lâche-t-il avec une pointe de dépit. Denise renchérit : « On fait semblant de nous écouter, avec des parodies de débats publics, mais le scénario est déjà écrit. » Cela rappelle à Simon la bataille menée contre le projet de métro bordelais au début des années 1990. Chaban avait ouvert le débat organisé à la va-vite dans un cinéma : « Messieurs, la concertation est ouverte mais le projet est bouclé ! » Au moins ne parlait-on pas de démocratie participative. Vingt ans plus tard, le mot est sur toutes les bouches, mais rien n’a changé. Le gouvernement vient de publier le décret d’utilité publique de la ligne TGV Poitiers-Limoges, avec la bénédiction d’un Président de la République que l’on sait très attaché aux destinées du Limousin. Mais contre l’avis du Conseil d’Etat et celui du président de la SNCF lui-même. Dans les pires cauchemars de Denise, Simon et les autres, un scénario similaire pourrait sauver le TGV Sud-Ouest en 2017 si le maire de Bordeaux gravissait les marches de l’Elysée. Moi qui cherchais justement une raison de ne pas voter Juppé…

La Sepanso, quèsaco ?

Née en 1969 avec le soutien actif des penseurs écologistes Jacques Ellul et Bernard Charbonneau, la Société pour l’étude, la protection et l’aménagement de la nature dans le Sud-Ouest est un cas quasi unique en France. Il est rare qu’une association environnementale bénéficie du parrainage de deux intellectuels de cette trempe. Amis et frères d’armes, Ellul et Charbonneau ont engagé la Sepanso sur deux fronts : l’aménagement de la côte Aquitaine et la construction de la centrale nucléaire du Blayais, sur l’estuaire de la Gironde, en pleine zone inondable ! Deux combats perdus dans les années 1970 qui n’empêchent pas leurs militants de poursuivre la lutte en vivant essentiellement des cotisations des adhérents – 1 500 membres en Aquitaine. Basée sur le bénévolat, la Sepanso gère cependant plusieurs réserves naturelles au moyen de subventions publiques. Très impliquée dans la mobilisation anti-TGV en Aquitaine, l’association a pu compter sur le soutien d’élus et de citoyens très mobilisés, notamment dans le Sud-Gironde et au Pays basque. Quoiqu’affiliée à France nature environnement, la Sepanso conteste la ligne ondoyante de ce réseau associatif qui co-organisera avec l’État la conférence de Paris sur le climat à la fin de l’année 2015.

 

Chronologie du Grand projet ferroviaire du Sud-Ouest (GPSO)

–        Mai 1991 : le Comité interministériel d’aménagement du territoire inscrit le projet de ligne Bordeaux-Toulouse dans le schéma directeur des lignes à grande vitesse.

–        2002-2005 : études préalables de Réseau ferré de France.

–        Juin-novembre 2005 et août-décembre 2006 : débats publics

–        Octobre-décembre 2014 : enquêtes publiques

–        Décembre 2014 : création d’une ZAD à Sainte-Colombe-en-Bruilhoispour lutter contre une zone d’activité commerciale en bordure de la ligne Bordeaux-Toulouse.

–        Fin février-mars 2015 : future remise du rapport des commissaires enquêteurs sur l’ensemble du GPSO.

–        2027 : fin des travaux ?
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*Image : Soleil.