Pauvre Rama Yade! Elle vient d’apprendre à ses dépens qu’il vaut mieux ne pas avoir d’idées en politique, si on veut un peu durer. Ou alors, comme Sarkozy en début de semaine ou Macron les semaines d’avant, pour avoir l’air sérieux, il faut se contenter comme l’a dit fort justement Cécile Duflot à propos de la loi Macron, justement, d’aller puiser dans la « vieille boite à outils thatchérienne des années 80 ». On ne fera pas l’injure à notre personnel politique et médiatique de penser que la violence et le mépris de ses réactions sont proportionnels au fait que Rama Yade soit jeune, belle, intelligente, ambitieuse et Noire. Mais qu’a donc proposé celle qui fut secrétaire d’Etat  aux droits de l’homme de Sarkozy, et légèrement échaudée par l’expérience quand elle s’aperçut qu’elle était le gadget cool d’une droite dure? Tout simplement un service civique pour les seniors.

Les seniors, il faut bien sûr entendre les vieux et les personnes âgées. Même Yves Jégo, le charismatique Yves Jégo de l’UDI, le parti de Rama, a trouvé par tweet l’idée « saugrenue ». On se demande si Rama va s’en remettre: après avoir perdu la course à la présidence de la formation centriste au profit du non moins charismatique Jean-Christophe Lagarde qui a l’avantage d’être un homme, Rama se retrouve « saugrenue ».

Et pourtant, ce service civique pour les seniors est-il aussi « saugrenu » ? On peut quand même y réfléchir. D’abord, pour commencer, il existe déjà sans être formalisé. Dans une société où les trentenaires vivent en coloc, où entre la précarité généralisée, les temps partiels imposés, les horaires flexibles et bientôt le travail le dimanche, heureusement qu’ils sont là, les vieux, pour maintenir en état de survie leurs propres enfants. Entendons les vieux altruistes avec le sens de la famille, ce qui ne va pas de soi car Mai 68 et l’hédonisme libertaire-consumériste étant passés par là, les vieux aujourd’hui sont les derniers riches et, en plus, ils sont en bonne santé. Alors plutôt que d’aller garder les chiares pisseux et morveux de leurs enfants qui vont vendre des voitures dans les zones commerciales ouvertes au minimum douze dimanches par an, ils peuvent préférer le trekking en Laponie ou les croisières organisées par des hebdos libéraux de centre gauche à 4000 euros la semaine où des économistes médiatiques de garde viendront leur expliquer, alors qu’on approche de Trieste, à quel point il est moderne et nécessaire de procéder à des réformes de structure, comme la retraite à soixante-dix ans alors qu’eux profitent à taux plein de la répartition depuis parfois vingt ans. Mais bon, heureusement, les papies et mamies gâteaux existent encore et n’hésitent pas à se dévouer pour aider une génération sacrifiée dans une crise interminable.

L’idée de Rama est bonne. En systématisant ce service civique par les seniors, elle voudrait aider les retraités pauvres d’une part et d’autre part demander aux retraités riches de rendre un peu ce que toute la société des Trente glorieuses leur a donné, à ces enfants du baby boom qui ont a peu près tout eu. Pour les pauvres, rappelons que finir à l’hospice dans la solitude, cette idée de service senior qui consisterait à aller recompter des histoires aux touts petits dans les écoles, par exemple, n’est pas forcément un cauchemar. Enfin pas plus que de se retrouver seul dans sa piaule d’un EPAD en Picardie, durant des journées entières, faute de personnel. Rama s’est souvenue sans doute, que ce qui choque beaucoup mais alors vraiment beaucoup en Afrique Noire, c’est précisément ce retranchement des vieillards loin des yeux et du cœur des familles qui pour des raisons économiques mais aussi parfois banalement égoïstes ne supportent plus la présence encombrante et culpabilisatrice des Anciens.

Quant aux retraités aisés ou à ces « seniors » qui, dans le monde politico-médiatique, ne veulent pas lâcher l’affaire (c’est tout de même, pour moi qui ai cinquante ans, les mêmes journalistes politiques qui ont présenté les débats présidentiels de 1981 à 2007), ce service civique sera un bon moyen de rendre un peu de ce que leur ont donné les Trente glorieuses. On ne sait pas si Rama Yade a lu La génération lyrique de François Ricard ou Le choc des générations de Louis Chauvel, et si ça n’est pas le cas, ça pourrait l’aider. La génération lyrique a tout eu sur tous les plans, comme jamais dans l’histoire: plein emploi, accès à la propriété, couverture sociale, retraite, pouvoir d’achat en constante augmentation, sexualité libre sans l’hypothèque du Sida, bref ce qu’un cinéaste a pu appeler  La parenthèse enchantée. Qu’ils rendent un peu de tout ça à leurs enfants et petits-enfants, dans cette crise interminable à laquelle ils ont échappé, ne me choque pas plus que ça.

Et en tout cas, Rama a au moins eu le mérite d’ouvrir le débat.

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Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.Dernier roman publié: Un peu tard dans la saison (La Table Ronde, 2017). Prix Rive Gauche