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Immigration: le vrai «Waterloo moral»

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migrants Afrique Méditerranée

Bien sûr, on ne peut voir les images des immigrés africains et syriens débarquant sur les côtes italiennes que le cœur serré. Le pape François a raison : « Le spectacle de ces êtres humains traités comme des marchandises fait pleurer. » Beaucoup ne finissent pas le voyage, leurs embarcations de fortune chavirant en pleine mer. Bien sûr, on peut déplorer que, devant ce drame, ce drame total, les gouvernements européens, notamment le gouvernement français, passent leur temps à ergoter. Leur seule préoccupation apparente : aiguiller vers les autres pays le maximum d’arrivants ; en avoir le plus petit nombre possible à gérer… et préparer en catimini leur rapatriement.

Faut-il pour autant à l’instar de Cécile Duflot, l’ex-ministre du Logement et leader des Verts, parler de « Waterloo moral » ?[access capability= »lire_inedits »] Faut-il accepter l’idée, qu’elle a récemment exposée dans Le Monde, selon laquelle refuser d’accueillir TOUS les nouveaux candidats à l’immigration reviendrait à céder « au vent mauvais de la xénophobie » ? Du passé, faisons table rase, clame notre nouvelle grande conscience révolutionnaire : arrêtons de chercher tous les prétextes pour limiter l’immigration, proclame-t-elle, évacuons le spectre du FN et des populismes qui fleurissent un peu partout en Europe, et assumons pleinement d’être des citoyens du monde, d’un monde sans frontières.

En réalité, la position de Cécile Duflot est tout sauf nouvelle. Cela fait plusieurs décennies que la gauche dite morale, celle qui revendique encore et toujours le monopole du cœur, n’a qu’un seul mot d’ordre en matière d’immigration : no limit. Le véritable apport de Duflot relève du vocabulaire : consciente que les Français renâclaient de plus en plus à prendre fait et cause pour les immigrés, en particulier clandestins, la gauche morale avait inventé il y a quelques années le concept de « sans-papiers », qui avait le mérite de renvoyer aux « sans-culottes » de jadis. Voilà désormais qu’apparaît la catégorie des « migrants » : le mot est bien entendu employé pour suggérer que les nouveaux arrivants seraient seulement de passage… Pourquoi dès lors chercher à contingenter leur nombre ?

La position de Cécile Duflot est tout sauf nouvelle, et elle est grandement responsable du véritable Waterloo français sur l’immigration. Car, si Waterloo il y a, ce n’est nullement celui dénoncé par l’égérie des Verts. Ce n’est pas succomber à la mode des excès de langage que de l’affirmer : le véritable Waterloo, c’est le taux de chômage des jeunes issus de l’immigration africaine, devenu un phénomène structurel : autour de 40 % dans certains « quartiers », pour ceux qui n’ont pas le bac. La France ne respecte plus le contrat moral, en l’occurrence le qualificatif n’est pas galvaudé, qui unissait de toute éternité les immigrés à leur pays d’accueil : à leur arrivée, ils acceptaient les plus sales boulots, ceux dont les « nationaux » ne voulaient pas, mais leurs enfants bénéficiaient du système éducatif dudit pays d’accueil et pouvaient accéder aux meilleurs jobs.

Pourquoi la gauche morale, si prompte à défendre la cause de l’autre, la cause de l’étranger, se soucie-t-elle comme d’une guigne de ces jeunes ? Pourquoi cette gauche défend-elle avec une telle constance le libre accès des étrangers au territoire français pour se désintéresser ensuite de leur sort et de celui de leurs enfants ? La réponse est évidente : elle refuse de passer d’une rhétorique de l’indignation à une éthique de la responsabilité. Si tant d’enfants d’immigrés sont aujourd’hui sans travail, c’est parce qu’on a accueilli leurs parents à une époque où se développait déjà un chômage de masse. Où, en conséquence, il eut été logique de mettre des freins à leur arrivée plutôt que de participer à la création de futurs chômeurs.

« La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde » : la formule de Michel Rocard a fait mouche parce qu’elle énonçait une évidence. La gauche morale se refuse à distinguer ceux qui quittent leur pays parce qu’il est en proie à des troubles, parfois à une guerre civile, comme aujourd’hui la Syrie, et ceux qui le quittent dans l’espoir de trouver du travail pour subvenir aux besoins de leur famille. Les premiers ont un droit imprescriptible à l’asile politique : la France ne saurait y déroger sous peine de se renier. Les seconds sont parfaitement en droit de frapper à la porte de l’Europe. Mais les pays européens ont parfaitement le droit de leur refuser d’entrer. Le critère de sélection n’a rien de choquant : c’est l’état du marché du travail. En période de plein-emploi, il est logique d’ouvrir les vannes ; en période de chômage, il est naturel de les refermer.Alors, bien sûr, ce tri entre « bons » et « mauvais » arrivants, entre réfugiés politiques et réfugiés économiques, n’a rien de très ragoûtant. Il comporte une part d’arbitraire. Les miséreux sont les miséreux, bannissons tout formalisme, clament les belles âmes. Dans la foulée, elles observent que la formule de Rocard est systématiquement tronquée : « La France ne peut pas accueillir…, mais elle doit en prendre sa part », a déclaré l’ancien Premier ministre. Or notre pays serait l’un de ceux qui en Europe accueillerait le moins d’étrangers. Toujours, dixit Duflot, cette « folie de politiques migratoires indécentes et mortifères ».Question : comment expliquer dans ces conditions que la France abrite la plus importante communauté musulmane d’Europe ? Contrairement à ce que serine la gauche morale, nos politiques migratoires flirtent davantage depuis des décennies avec l’angélisme qu’avec l’indécence. Aujourd’hui, c’est cette importante communauté musulmane qui connaît le plus fort taux de chômage de l’Hexagone. Au nom de « l’humanisme », c’est le drapeau brandi par Cécile Duflot, faudrait-il prendre des mesures qui ne peuvent avoir pour effet que de l’aggraver encore ? Ce ne sont certes pas les emplois des « bobos » qui seraient menacés en cas d’installation d’une nouvelle vague d’immigration africaine et moyenne-orientale.Devant l’ampleur de ce qui se passe sur les côtes italiennes, il est nécessaire de prendre des mesures d’urgence. Mais rien ne serait pire que de renoncer à tout contrôle de nos frontières. Ce qui choque le plus dans la position de Cécile Duflot, c’est son manichéisme. Soit on pense comme elle, et on appartient au camp du bien, soit on pense différemment, et on appartient au camp du mal. Il n’existerait pas de moyen terme. En matière d’économie, le maître mot, à gauche, est celui de « régulation ». L’économie libérale créant par nature des inégalités, il importe de la « réguler ». Mais quiconque défend l’idée de régulation en matière d’immigration est voué aux gémonies. Sur ce dossier, la gauche morale n’est pas libérale, elle est ultralibérale ! Elle rejoint les positions du Medef, qui se prononce régulièrement pour la libre circulation des travailleurs pour une raison évidente : peser sur le niveau des salaires.Derrière ce tête-à-queue idéologique, il y a une certaine idée de la France qui n’est pas exactement celle du général de Gaulle. Depuis Vichy et la décolonisation, la gauche morale voit dans la France un pays malade. « Moisi » même, selon Philippe Sollers. Cette gauche dénonce tous les matins la xénophobie mais sombre volontiers dans la francophobie. C’est son droit le plus strict. Mais ce n’est pas en présumant la France et plus encore les Français coupables des plus noirs desseins, aujourd’hui comme hier, que l’on peut définir une politique équilibrée sur un terrain aussi complexe que celui de l’immigration.[/access]

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*Photo : © AFP Guillemette Villemin

Accusé Causeur, levez-vous!

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Camarades Juges !

C’est un honneur pour moi de pouvoir vous appeler ainsi. Le mot « camarade » est chargé de tant d’émotions… Je sais évidemment que moi, je suis devenu indigne de cette appellation. Camarades Juges ! J’ai l’intention de plaider coupable. Non pas dans l’espoir que mes aveux sincères me vaudront votre indulgence. Bien au contraire, j’aspire à un châtiment des plus sévères qui fera connaître au peuple ce qu’il en coûte de s’attaquer aux féministes qui sont l’avant-garde lumineuse du prolétariat.

Camarades Juges ! On ne dénoncera jamais assez les basses et sournoises manœuvres de la bourgeoisie pour attirer dans ses rets des êtres faibles dont l’âme n’a pas été trempée par l’enseignement du combat révolutionnaire. C’est ainsi que je me suis laissé enrôler dans Causeur, une organisation au service du grand capital. Ces monstres ont réussi à séduire l’intellectuel petit bourgeois que je suis avec un slogan : « surtout si vous n’êtes pas d’accord ».

J’ai cru – ma naïveté fut criminelle – qu’il s’agissait de ne pas être d’accord avec les requins de la finance, les vautours des banques cosmopolites et les suceurs de sang du peuple. Quand j’ai compris ma funeste erreur, il était trop tard : j’étais contaminé. C’est ainsi que j’ai prêté la main à un affreux complot contre les féministes dont je reconnais maintenant la grandeur. Elles, et elles seules, ont eu la lucidité de montrer l’oppression des femmes sous le règne de la bourgeoisie masculine et sexiste. Et pour tout vous dire, camarades Juges, j’ai cédé au charme vénéneux d’un livre que je gardais clandestinement chez moi : Français, encore un effort si vous voulez être républicains.

Son auteur, le marquis de Sade (un aristocrate, camarades Juges !), voulait transformer les femmes en esclaves vouées à la lubricité des riches et des bourgeois. Je m’en suis hélas inspiré. De cela je dois et je veux répondre devant vous. Mais je tiens toutefois à me dissocier des répugnantes élucubrations d’une hyène dactylographique nommée Elisabeth Levy. Pareillement, je ne saurais cautionner les propos immondes et pervers d’une Eugénie Bastié ou d’une Paulina Dalmayer. Méritent-elles seulement le nom de femme, ces erreurs de la nature, ces vipères lubriques ?

Je tiens à dire aussi, camarades Juges, que dès que j’ai su que votre tribunal, juste car impitoyable, allait instruire mon procès, j’ai allumé un feu dans ma cheminée. J’y ai jeté le livre abominable du marquis de Sade et aussi, prenant enfin conscience de mon abjection, Les Onze Mille Verges d’Apollinaire, Histoire d’O de Pauline Réage, Le Con d’Irène d’Aragon et Le Décaméron de Boccace.

Non, camarades Juges, je ne dis pas cela dans le but de vous inciter à la clémence. Non, plus votre peine sera sévère, plus je me sentirai lavé du mal qui a pénétré en moi. Je tiens aussi à dire ici ma reconnaissance à ceux qui, les premiers, ont débusqué mes vilénies. Tout d’abord, le camarade Les Inrocks dont chaque mot exhale la saveur d’un macaron de chez Hermé trempé dans un thé de chez Mariage Frères. Oui, ils ont tout de suite vu l’insulte faite au peuple féminin.

Le camarade Les Inrocks a été non seulement lucide mais aussi courageux. Un jour, il a pris sur lui de faire connaître un noble texte de la camarade Virginie Despentes. Celle-ci, bravant les menaces des capitalistes, a fait l’éloge de deux combattants de la liberté, les frères Kouachi : « Ils ont préféré mourir debout, plutôt que de vivre à genoux. » Le camarade Acrimed, lui aussi, a flairé très vite le danger. Et a dénoncé l’entreprise criminelle de la firme Levy & Co. Jamais le camarade Acrimed n’a cessé de dénoncer l’abominable pouvoir de la bourgeoisie, l’oppression des plus faibles (les femmes) et les reptiliens procédés des sionistes. Grâce leur soit rendue à tous les deux.

Sans eux, camarades Juges, je ne serais pas devant vous. Sans eux, je vivrais encore sous l’emprise délétère des livres que j’ai jetés au feu. Oui, camarades Juges, je me sens enfin libéré : les voix de la rédemption ne devraient pas m’être interdites. Oui, camarades Juges, condamnez-moi. Mais laissez-moi la possibilité de redevenir le révolutionnaire que je n’aurais jamais dû cesser d’être. Et dans un camp de redressement de votre choix, pour la durée que vous déciderez, j’écrirai « La terreur masculine ».

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Voulez-vous arrêter de coucher avec moi ce soir?

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(Avec AFP) – Trop de porno ? Trop d’OGM ? Pas assez de sport ? Un rapport du gouvernement américain publié mercredi révèle que moins de la moitié des adolescents américains sont sexuellement actifs aujourd’hui, soit beaucoup moins qu’à la fin des années 80.

L’étude, qui se base sur des données de l’Enquête nationale sur la famille (National Survey of Family Growth), donne un aperçu de la pratique sexuelle, des méthodes de contraception et du taux de grossesse chez les jeunes de 15 à 19 ans entre 1988 et 2013.

« En 2011-2013, 44% des filles et 47% des garçons ayant entre 15 et 19 ans avait eu un rapport sexuel », énonce notamment le rapport du Centre national des statistiques de santé (National Center for Health Statistics).

« Ce pourcentage a significativement baissé, de 14% pour les filles à 22% pour les garçons, en 25 ans » indique l’étude.

En 1988, 60% des garçons et 51% des filles étaient sexuellement actifs.

C’est sur la période 2006-2010 que le moins de filles déclarent avoir eu au moins un rapport sexuel (43%). Pour les garçons, c’est en 2002 (46%).

Mais pas de panique. Au Japon, un sondage de la Japan Family Planning Association révélait il y a quelques années que pas moins de 45% des filles de 16 à 24 ans ne sont pas intéressées, ou méprisent carrément, le contact sexuel.

Voilà sans doute quelques indices susceptibles d’expliquer l’afflux, aussi massif que constant, de touristes étrangers en France…

Grèce: une rhétorique à la carte

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Grèce euro dette

Que d’énergie dépensée pour conjurer l’angoisse hypnotique d’un Grexit. C’est bien simple, tout y est passé. Jamais à court de formules, dirigeants et technocrates se sont succédés à la barre, faisant état de la formidable diversité de leur arsenal rhétorique. De l’argument historique à l’inévitable rengaine du Progrès, de la posture métaphysique au chantage culturel, les acteurs de cette tragédie estivale n’ont reculé devant aucun élément de langage pour marteler leurs slogans. Confondant allègrement (sciemment ?) Europe et zone Euro, incapables d’évoquer en des termes précis les conséquences économiques et géopolitiques d’un retour à la drachme, tous ont fait preuve d’une remarquable créativité argumentative, abreuvant comme il se doit les commentateurs de tous poils sommés de produire du temps d’antenne. Ce festin d’envolées lyriques aura au moins eu le mérite de nous rassasier, amateurs que nous sommes de poésie contemporaine.

Entre l’Ouzo et la Moussaka, passage en revue des différents mets proposés par nos gouvernants.

 

Le moins digeste : « Parce que la sortie de la Grèce de la zone Euro serait une régression du projet Européen. » (F. Hollande)

Et vlan ! Si avec ça vous n’êtes pas tétanisés au point de signer en bas à droite les yeux fermés, c’est que vous n’avez absolument RIEN compris aux soixante années qui viennent de s’écouler. Cela fait tout de même un bon quart de siècle que l’on s’évertue à nous expliquer ad nauseam que le Projet Européen rime avec « élargissement de la zone euro », et que rien ne doit entraver cette inéluctable marche en avant, pas même un exercice de tricherie avéré sur les comptes de nos partenaires. Pour faire avancer le marché et préserver la démocratie, toutes les méthodes sont bonnes, y compris les moins orthodoxes (une fois n’étant pas coutume). Du côté des zélotes de la monnaie unique, le plaisir ne vaut que s’il est partagé par le plus grand nombre et gare à celui qui émettra la moindre objection argumentée sur ce projet fou qui consiste à doter de la même devise des pays qui ne savent faire converger ni leur budget, ni leur fiscalité. Toujours prompt à agiter le spectre de la « régression démocratique », les cassandres institutionnelles ne se sont pourtant nullement émues lorsque la Troïka et le gouvernement grec décidaient, d’un commun accord, de s’asseoir sur le referendum du 5 juillet dernier, rare moment d’expression populaire dans cette Europe qui tourne à vide.

 

Le plus fade : « Parce que la Grèce est un grand pays Européen. » (M. Valls)

Comprenez : bouter les grecs hors de la zone Euro reviendrait à nier pareille évidence historico-géographique. Ou encore : se résoudre au Grexit, ce serait prendre le risque de rompre définitivement le lien « irremplaçable » entre Paris et Athènes, berceau de l’Europe et de la démocratie, incarné par des figures tutélaires, de Jacqueline de Romilly à Costa Gavras en passant par Mélina Mercouri. On en frémit d’avance.

Ravi de rappeler aux parlementaires de l’opposition que la Grèce entrait dans l’Union européenne sous l’impulsion de VGE en 1981, notre Premier ministre omet de préciser que le même Giscard défend aujourd’hui l’idée d’une Europe à deux vitesses qui, selon lui, serait désormais une réalité ne demandant qu’à être institutionnalisée. A la lumière de sa longue expérience, l’ancien président plaide en effet pour la consolidation d’un noyau dur européen, autour des pays les plus solides de la zone euro, qui doit s’affirmer et devenir pilier, faute de quoi l’union des 28 s’affaiblira et perdra de son influence. Une analyse qui, de toute évidence, n’a pas retenu l’attention d’un Manuel Valls, trop pressé de sacrifier l’étude rigoureuse des faits sur l’autel de la grandiloquence la plus caricaturale.

Alors que notre austère voisin ne jure que par la vérité des chiffres, le gouvernement français tente de rééquilibrer les débats par de beaux discours. Du côté de Matignon, on n’a jamais été aussi bien que planté sur ses grands chevaux.

 

Le plus savoureux : « Parce que le Grexit serait un saut dans l’inconnu. » (à peu près tous les experts de France et de Navarre)

Amis cosmonautes, bonsoir. Il apparaît que les européistes professionnels sont comme pris d’un terrible vertige à l’idée de s’aventurer sans carte ni boussole hors de leur pré carré monétaire. Ils ont même une fâcheuse tendance à chanceler lorsque, devant eux, se dessine le vide intersidéral de l’Inconnu. Qu’il soit d’ordre juridique ou démocratique, cette absence de matière est de nature anxiogène et accule certains à la panique voir à l’agressivité. Qu’un grain de sable vienne enrayer la machine bruxelloise et tous expriment à l’unisson ce besoin impérieux d’un retour illico aux affaires courantes. Préjudiciable à l’intérêt général, une telle idéologie a un nom : le précautionnisme. Une doctrine macabre qui sévit au plus haut niveau de nos institutions et qui croit voir dans le principe de précaution l’expression du bon sens, alors que son application systématique inspire des décisions plus que contestables, pour ne pas dire dommageables. A force de minimiser les risques de tous ordres, convaincu qu’il faut fuir l’incertain comme la peste, le projet européen s’expose à une mort lente par « inertie technocratique ».

Un Grexit – ou du moins une période de suspension de le Grèce de la zone Euro, comme suggérée par certaines voix outre-Rhin – aurait peut-être pu ouvrir la voie à un examen de conscience approfondi sur les errements de la gouvernance économique de l’Union, posés jadis par les critères de Maastricht. Un exercice pour le moins salutaire à l’heure où la construction européenne bat tous les records d’impopularité auprès des peuples concernés. Mais cela a finalement pesé peu au regard de l’ardent désir pour chacun de retourner à ses petites affaires.

*Photo : Pixabay.com

Qui est le nouveau DSK?

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L’homme qui incarnait la tendance libérale du PS et qui dirigea l’institution libérale la plus honnie du monde par les révolutionnaires vient de réapparaître là où on l’attendait le moins, à l’autre extrême de l’échiquier.

Dans une Lettre à mes amis allemands, qui fait écho aux Lettres à un ami allemand écrites par Albert Camus entre 1943 et 1944,  DSK accuse l’Allemagne d’aujourd’hui d’avoir voulu saisir « l’occasion d’une victoire idéologique sur un gouvernement d’extrême gauche ». Il apporte ainsi sa caution (non pas morale, mais politique) à ses ex-adversaires d’hier les frondeurs, qui n’ont pas tardé à s’en réjouir (sic).

Quand DSK énumère les figures prestigieuses qui définissent l’Europe, il place Marx aux côtés de Michel-Ange, Shakespeare, Descartes, Beethoven, Freud et Picasso, comme si l’Europe d’aujourd’hui ne s’était pas construite contre les deux totalitarismes, le nazisme et le communisme.

Plus surprenant encore, on annonce qu’il se met au service personnel de Raoul Castro dont le régime ne peut pas être accusé de libéralisme, ni sur le plan de l’économie, ni sur celui des mœurs sexuelles.

Avant de chanter les louanges de ce retour au vertueusement correct, attendons un peu de voir si le naturel que DSK vient de chasser n’est pas en train de piaffer d’impatience avant de revenir au galop.

Que lui demande en effet Raoul Castro ? « D’accompagner la réouverture des échanges commerciaux entre la Havane et son voisin américain. »

Or on sait quelle était la réputation sulfureuse des échanges commerciaux entre la Havane et son voisin américain avant la révolution cubaine.

Je conseillerais donc aux révolutionnaires vertueux d’attendre un peu avant d’applaudir leur nouvelle recrue.

Hollande au Panthéon, Valls à Berlin: le journal d’Alain Finkielkraut

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Le discours de François Hollande au Panthéon (31 mai)

Élisabeth Lévy. Je m’attendais à ce que l’entrée au Panthéon de Pierre Brossolette, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Germaine Tillion et Jean Zay soit un grand moment de pathos résistant. Si j’en crois les sondages, seuls 20 % des Français ont trouvé que François Hollande a prononcé un grand discours à cette occasion, tandis que les commentateurs ont réservé au verbe présidentiel un accueil plutôt goguenard. Avez-vous senti souffler le vent de l’histoire en écoutant le chef de l’État ?

Alain Finkielkraut. Dans les siècles aristocratiques, l’idée de grandeur était préemptée par la gloire militaire. Les statues de Louis le Grand le représentaient à cheval avec tout l’attirail du guerrier. Mais quand le marquis de Pasteret invente pour le Panthéon la devise « Aux Grands Hommes la Patrie reconnaissante », son modèle, c’est Fénelon, qui va à pied et qui interroge en bon père les paysans qu’il rencontre. Voltaire a donné la formule de cette mutation : « J’appelle Grands Hommes ceux qui ont excellé dans l’utile et l’agréable. Les saccageurs de provinces ne sont que héros. »[access capability= »lire_inedits »]

Les Lumières misaient, pour améliorer le sort des hommes, sur les progrès de la civilisation et voulaient donc ouvrir, contre l’instinct belliqueux, une nouvelle époque de la gloire. « Aux batailles, écrira encore Victor Hugo, succéderont les découvertes ; les peuples ne conquerront plus, ils grandiront et s’éclaireront ; on ne sera plus des guerriers, on sera des travailleurs. »

En faisant la part belle aux savants et aux hommes de lettres, le Panthéon a été longtemps une « École normale des morts », selon la formule plaisante d’André Billy.

Mais voici le paradoxe : quand on veut faire l’inventaire des hommes et des femmes remarquables du xxe siècle, ce sont spontanément des noms de héros qui viennent à l’esprit. Fénelon a détrôné Louis XIV. Mais personne ne pourra jamais détrôner Jean Moulin. Nous avons beau être férus de psychanalyse et chercher dans l’inconscient la vérité de l’être, l’histoire qui nous précède et nous surplombe nous fait dire avec Sartre : « Le secret d’un homme, ce n’est pas son complexe d’Œdipe, c’est son pouvoir de résistance aux supplices et à la mort. » Et nous honorons, en tout premier lieu, ceux et celles qui ont passé victorieusement cette épreuve. Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Pierre Brossolette, Jean Zay : quatre héros de la Résistance sont entrés au Panthéon, et le mot le plus fréquemment employé par François Hollande, dans une oraison où planait la grande ombre d’André Malraux, fut le mot « courage ». Car Voltaire peut bien nous inviter à cultiver notre jardin, si un Hitler surgit, d’autres qualités sont requises, et l’héroïsme occupe à nouveau le terrain de la grandeur.

Le problème, c’est qu’il tend à l’occuper seul, car il est plus en phase avec les normes de la société du spectacle que l’art, la science, la philosophie, la littérature et toutes les grandeurs de l’esprit. Quel flop c’eût été si François Hollande avait choisi de faire entrer au Panthéon Vuillard, Ravel ou Supervielle ! Imaginez pourtant le président de la République qui s’adresse à la foule massée sur l’esplanade et qui, après l’inévitable « Entre ici Jules Supervielle », conclut son éloge par la lecture de ce poème en prose : « Soudain je me sentis comblé. J’étais devenu un rhinocéros et trottais dans la brousse. Moi si vulnérable d’habitude, je pouvais enfin affronter la lutte pour la vie avec de grandes chances de succès. Ma métamorphose me paraissait tout à fait réussie jusqu’en ses profondeurs et tournait au chef-d’œuvre, lorsque j’entendis distinctement deux vers de Mallarmé dans la tête dure et cornée. Décidément, tout était à recommencer. » Quelle fierté ressentirions-nous d’être et de parler français !

 

La polémique Valls à Berlin (14 juin 2015)

Élisabeth Lévy. Sans doute avez-vous regardé la finale de la Ligue des champions Barça-Juventus le 6 juin à la télévision, eh bien, vous auriez dû inviter le Premier ministre, il aurait passé une meilleure soirée et, surtout, elle lui aurait coûté moins cher ! Manuel Valls risque de payer au prix fort, en termes politiques, ce voyage à Berlin que Le Monde et Libération décrivent en chœur comme une faute. Partagez-vous l’indignation des commentateurs ?

Alain Finkielkraut. Depuis la glorieuse anaphore du président Hollande « Moi, président de la République… », le gouvernement a voulu afficher sa rupture avec les dérèglements et les débordements de l’ère sarkozyste. Par son aller-retour Paris-Berlin-Paris, Manuel Valls a manqué à cette promesse. Il a transgressé ses propres règles. Ce n’est pas moi qui le condamne, ce sont les critères qu’il a lui-même fixés. Et les socialistes divisés, déboussolés, inquiets, sont fondés à juger cavalier et désinvolte le choix d’abandonner le congrès de leur parti en crise pour un match de football.

Mais quand bien même on qualifierait ce voyage de faute, et pas seulement d’erreur ou de maladresse, il y a quelque chose de navrant et de ridicule dans l’importance que lui ont accordée tous les grands médias. Le bavardage sur la bévue de Valls a rempli l’espace au détriment des convulsions de l’histoire, et notamment de la prise de Syrte, la ville natale de Kadhafi, par Daesh. La politique, c’est le souci du monde. Avec l’État islamique aux portes de l’Europe, le monde prend une tournure de plus en plus inquiétante et la France mediapartisée vit au rythme des minuscules scandales hexagonaux. Cette insouciance dans l’indignation donne le vertige…

Mais il y a d’autres choses à dire sur cette équipée sportive, et c’est Renaud Camus qui les a formulées dans une page de son journal en ligne qu’un ami a eu la gentillesse de me mettre sous les yeux : « Je ne trouve pas digne du chef de gouvernement d’un grand pays d’aller se compromettre, et le lendemain encore au stade Roland-Garros, dans ces milieux du sport-spectacle qui sont gangrenés jusqu’à la moelle et se trouvent à l’épicentre de l’industrie de l’hébétude. Le seul sport que devrait soutenir, selon moi, un homme d’État, et tâcher de répandre dans la nation, c’est l’exercice personnel, individuel, ou bien, pour les activités collectives, les jeux, parties et tournois des équipes d’amateurs. »

J’aime encore le sport-spectacle, mais il se corrompt à une telle vitesse que je dois donner raison à Renaud Camus, et je regrette comme lui que le grief adressé au Premier ministre porte non sur cette déchéance mais sur les 17 000 euros mis indûment à la charge du contribuable par l’usage d’un avion Falcone de fonction pour ce qui ne serait qu’un voyage privé. Et c’est là que Renaud Camus touche le plus juste. « La télévision, en guise de vertueuse contre-épreuve, exposait largement les usages scandinaves, où la moindre dépense de ministre ou de haut fonctionnaire est épluchée à la demi-couronne près, et où un membre du gouvernement peut perdre sa place pour une boîte de chocolats payée de travers. Je crois n’être pas suspect de “scandinavophobie” – et, en effet, il a consacré deux volumes des Demeures de l’esprit à la Suède, à la Norvège et au Danemark –, mais je dois dire trouver parfaitement ridicule et même pire, le mot qui me vient à l’esprit est “minable”, que j’essaie en général d’éviter, cette surveillance épicière et tatillonne. Ce qui s’observe et s’exerce là, une fois de plus sous couvert de rigueur démocratique et comptable, c’est la dictature de la petite bourgeoisie. Cette classe acrimonieuse et tyrannique ne peut pas supporter qu’on ne soit pas comme elle, qu’on ne vive pas comme elle, surtout si on lui appartient – or tout le monde lui appartient, au moins culturellement, elle y veille –, elle veut, pour la gouverner, des petits bourgeois exemplaires, non par la vertu mais par la médiocrité de destin. »

J’essaie, autant que possible, de penser par moi-même, mais j’ai besoin des autres, et par exemple de Renaud Camus, pour avoir ce que Kant appelait une « pensée élargie ». Voilà pourquoi je le cite aujourd’hui si longuement. Et je lui laisse le soin de conclure : « Que Manuel Valls ait fait profiter ses fils de deux places vacantes dans son avion ministériel, je trouve cela plutôt sympathique et gentil, personnellement, en tout cas, ce n’est pas du tout ce que je lui reproche. »

 

Les sujets du bac (2  juillet)

C’est une tradition, la dissertation de philosophie donne le coup d’envoi des épreuves du bac. Voici les quatre sujets entre lesquels vous devrez choisir. « Une œuvre d’art a-t-elle toujours un sens ? » ; « La politique échappe-t-elle à l’exigence de vérité ? » ; « Suis-je ce que mon passé a fait de moi ? » ; « Respecter tout être vivant : est-ce un devoir moral ? » Alors, lequel choisissez-vous ?

Un aveu pour commencer : à chaque fois que je me retrouve devant un sujet de philosophie du baccalauréat, de licence ou d’agrégation, je me souviens que j’ai choisi les lettres pour éviter la panique du tête-à-tête avec les grandes questions. Mais comme je suis un grand garçon, je prends mon courage à deux mains, je me raisonne et je choisis : « Suis-je ce que mon passé a fait de moi ? » À cette question, l’homme moderne répond spontanément « non ». Il se définit en effet comme sujet, c’est-à-dire par sa capacité à penser par lui-même et à façonner son propre destin. Il est l’auteur conscient et responsable de ses paroles et de ses actes, leur fondement, leur subjectum. Il est, dira en substance Sartre, non ce que son passé fait de lui, mais ce qu’il fait, dans une situation donnée, de lui-même. Son histoire n’est pas son code. Son être est liberté. Mais cette fière définition, héritée par Sartre de Descartes et des Lumières, a été ébranlée au xxe siècle par la grande découverte de l’inconscient. Le moi n’est pas maître dans sa propre maison, nous apprend la psychanalyse. Les grands garçons restent des petits enfants. « Nul mieux que Freud, écrit Ricœur, n’a été sensible à ce tragique de l’arriération. » L’auteur de L’Interprétation des rêves reste cependant un homme des Lumières : « Là où était le ça, le je doit advenir. » J’adhère à ce programme, mais il me semble que ce ne sont pas seulement les figures du père, de la mère, du frère, de la sœur, et la crise œdipienne qui nous font ce que nous sommes, ce sont aussi les rencontres, les découvertes, les lectures, les aléas, toutes les facettes du Dehors, et j’aime cette phrase de Nathalie Sarthou-Lajus : « L’expérience amoureuse est l’occasion unique pour le sujet de découvrir dans la dépendance la vérité de sa condition. » (L’éthique de la dette, PUF)

Mais, pour répondre entièrement à la question, il faut désinvidualiser et défamiliariser le pronom possessif. Mon passé, c’est aussi la langue que je parle, l’histoire dans laquelle je m’inscris. « L’homme, Messieurs, ne s’improvise pas. », disait Renan dans sa fameuse conférence « Qu’est-ce qu’une nation ? ». Et Régis Debray, plus récemment, dans son petit livre Le Glaive et le Code : « Dieu est cause de soi, Il ne tient que de Lui-même, Il n’a de dette envers personne et ce qu’Il sait, il ne l’a pas appris. Nous, nous sommes contraints. Nous produisons du neuf, oui, mais à partir de ce que nous avons reçu. Nous sommes incapables de nous auto-fonder, de nous auto-organiser, de nous auto-engendrer. »

De cette dette inaugurale, la subjectivité contemporaine ne veut rien avoir à connaître. La principale fédération de parents d’élèves, la FCPE, considère les enfants comme « les acteurs de leur éducation » et, contre le par-cœur et tous les exercices de mémoire, l’école favorise désormais la « créativité ». Mais, sans profondeur temporelle, la création est-elle simplement possible ? Pour être quelqu’un, pour avoir une personnalité singulière, il faut avoir un passé, et quand les élèves n’en ont plus, quand ils ne vivent qu’au présent, ils ont du mal à traiter les sujets de philosophie, et les examinateurs qui veulent les noter à leur valeur sont menacés de sanctions, car il faut à tout prix préserver la fiction d’un monde où les grandes questions ont encore un sens.[/access]

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*Photo: JEFFROY GUY/SIPA. 00710660_000006.

En Irlande, distinguer « il » et « elle » est transphobe

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Irlande LGBT transphobie

Le 15 juillet, en Irlande, une publicité jugée « transphobe » a soulevé un véritable concert d’indignations, initié comme toujours sur les réseaux sociaux.

Sur une affiche de l’opérateur Three Mobile, le message – un peu abscons il est vrai – se voulait simplement humoristique : « Désolé pour les clients de Vodafone (une compagnie concurrente), il s’est avéré qu’‟il” était une “elle” après que vous ayez épuisé tout votre forfait. » La blague, bien entendu, faisait référence à la frustration ressentie lorsqu’on rate le dénouement d’une intrigue haletante pour cause de connexion perdue… Ici : le méchant, c’était la femme, mais vous avez raté la fin parce que vous n’aviez pas souscrit à nos forfaits illimités.

Cet innocent slogan a été interprété comme un scandaleux appel à la « transphobie », et immédiatement diffusé sur Twitter, certains utilisateurs sommant la société Three Mobile de s’expliquer. Après les particuliers, c’est l’association Teni (Transgender Equality Network Ireland) qui a tweeté pour demander des comptes à l’opérateur concernant cette annonce « très transphobe » : « Je ne suis pas sûre du message qu’ils veulent faire passer. En Irlande il y a des tas de blagues et de moqueries à l’encontre des personnes trans. Il nous semble que c’est un coup bas », a déclaré leur porte-parole, Broden Giambrone, dans l’Irish Times.

Bien que l’association Teni n’ait vraisemblablement pas compris l’idée de cette publicité, Three Mobile ne s’est évidemment pas risquée à protester. Elle s’est tout de suite répandue en excuses et a expliqué le sens de sa plaisanterie, sans doute trop subtile pour certain.e.s[1. Pardon pour vos pauvres yeux non encore habitués à la grammaire 2.0.] : « Nous sommes désolés si cette publicité a pu offenser des personnes. Ce n’était pas notre intention. Elle fait partie d’une campagne plus large, qui donne des exemples de moments où l’on peut rater la scène clé d’une série télévisée ou d’un film car on a utilisé tout son crédit ».

Voilà qui semble bien loin d’une quelconque allusion aux soucis identitaires des personnes transsexuelles. Mais l’affiche a toute de même été retirée fissa par la compagnie, qui préfère ne pas s’attirer d’ennuis. Il valait mieux, en effet, ne pas semer le doute sur une possible transphobie, car le Parlement irlandais votait le jour-même une loi baptisée Gender recognition bill. Ce texte, particulièrement transphile quant à lui, donne à tous les adultes irlandais le droit de changer de sexe sur simple demande… à l’état civil.

L’Irlande n’est que le quatrième Etat au monde à ouvrir une telle possibilité à ses citoyens. En France, pays rétrograde qui peine toujours à rattraper son « retard » en matière sociétale, le changement de sexe officiel demeure conditionné par la stérilisation ou la pratique d’une opération chirurgicale. Libération a donc salué cette réforme comme « un pas de géant pour l’Irlande », ce pays qui fut si longtemps « un cancre dans la classe européenne » et qui n’a adopté le mariage homosexuel qu’il y a deux mois.

Malgré la rapidité foudroyante de ces changements sociétaux, les associations LGBT locales ne sont pas encore pleinement satisfaites. La « question des personnes intersexes et non-binaires » (celles qui ne sont pas dupes du grossier mensonge de l’existence des sexes) reste à traiter, tout comme celle des mineurs. En effet, seules les personnes âgées d’au moins 18 ans peuvent changer de sexe sur simple demande, mais un accord parental est exigé pour les 16-18 ans. Et pour ceux qui ont moins de 16 ans, il n’est pas encore possible de choisir son sexe.

Boris Dittrich, ancien homme politique néerlandais et militant des droits de l’homme s’inquiète auprès de Libération : « On risque de condamner les enfants à des sentiments de stigmatisation, d’exclusion et de discrimination ». Suivant sa logique, la prochaine étape dans la conquête des droits de l’enfant devrait donc être la possibilité pour un.e garçon/fille de quatorze ans d’aller se déclarer à la mairie pour devenir officiellement un.e fille/garçon.

Dans ces conditions, certains gamins pourraient s’amuser à « changer de sexe » juste histoire de faire une blague à leurs parents. Peut-être seront-ils eux aussi qualifiés de « transphobes », puisque non loin de l’Irlande, à Glasgow, on se tire même dans les pattes entre militants LGBTIQN-B[2. Lesbiennes, gays, bi, trans, intersexes, queers, non-binaires.] : Les « drag queens » y ont été banni.e.s de la marche des fiertés car illes ou els[3. Non, ce n’est pas mon clavier, c’est leur sabir.] « moquent et minimisent les difficultés des trans et des non-binaires dans leur lutte identitaire » lit-on sur Kaleidoscot, un bulletin d’information en ligne de la communauté.

Moralité : il y a de plus en plus de blagues qui ne se font pas, et de jours où on préfèrerait avoir une connexion limitée.

*Photo : Wikipedia.org

Uber: un VTC aux vitres un peu trop teintées

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Uber Justice handicap

Ces derniers-temps, Uber s’est frotté à la société française et, s’il a rencontré l’opposition musclée des taxis, c’est la justice qui a circonscrit son périmètre d’action. Mais il n’y a pas que dans notre pays, prétendument gangréné par l’immobilisme, que l’entreprise de chauffeurs privés subit les affres de la justice. Aux Etats-Unis, les critiques se multiplient à l’encontre d’Uber et la société vient de perdre un procès qui pourrait lui coûter cher.

En se plaçant sur le secteur des compagnies de transports, Uber assume, d’une certaine manière un service d’intérêt général et doit, dans ces conditions, rendre des comptes fréquemment auprès de nombreuses autorités juridictionnelles, notamment en livrant des informations sur le fonctionnement et la qualité de ses services. Problème, l’entreprise fait régner l’opacité autour de son activité et se refuse à communiquer certaines données.

En Californie, elle a donc été condamnée à verser 7,3 millions de dollars d’amende pour n’avoir pas su fournir les documents nécessaires à l’évaluation de ses services. Le principal reproche fait à Uber : la disponibilité de véhicules accessibles aux handicapés est insuffisamment renseignée. La California Public Utilities Commission (CPUC), un organisme chargé de veiller à la bonne marche des services d’intérêt public gérés par le privé, a donc condamné Uber ce 15 juillet. Si la société ne paie pas son amende sous un mois, ses activités seront suspendues dans tout l’Etat de Californie.

La CUPC avait lancé une campagne de collecte d’informations auprès de toutes les sociétés de transports en réseau de l’Etat. Toutes les compagnies étaient sommées de répondre à l’enquête avant Septembre 2014. D’autres entreprises du même type, notamment Lyft et Sidecar, ont elles aussi été interrogées mais Uber est la seule à n’avoir pas répondu de manière satisfaisante. Un grand nombre d’informations était demandé : les causes des accidents dans lesquels les chauffeurs étaient impliqués, le nombre de courses demandées mais refusées par les chauffeurs, le coût moyen d’un trajet et, donc, le pourcentage de refus adressés aux requêtes de véhicules accessible aux handicapés. Le contentieux entre Uber et la CUPC repose sur le fait que la compagnie ne veut fournir que des données anonymes.

Dans le journal américain Re/code, la CUPC explique pourquoi elle demande ces informations : « Nous voulons réunir les informations nécessaires pour assurer la surveillance des compagnie de transports en réseau, cela au nom du public de ces compagnies. Nous voulons assurer que ces services fonctionnent de manière non-discriminatoire, en offrant un égal accès et la sécurité à tous ».

Les responsables d’Uber se défendent cependant d’avoir voulu tromper la CUPC. Questionné par le journal Re/code, un membre de la firme déclare qu’un « nombre substantiels de données a été remis à la juridiction », des données « que nous avons fourni à d’autres organismes sans ne jamais recevoir de plaintes ». Cependant,  pour justifier son non-respect de la règle de transparence, la compagnie invoque le droit à l’anonymat aussi bien de ses employés que de ses clients.

Pourtant, contrairement aux dires des dirigeants d’Uber, la société a été accusée à de nombreuses reprises d’ignorer les requêtes de données de la part des gouvernements. Elle s’est néanmoins engagée auprès du tribunal de New-York à fournir les plaques d’immatriculation de ses véhicules ainsi que les lieux d’arrivée et de départ de ses courses.

Mais ces informations supplémentaires n’éclairent pas les conditions d’accès des personnes handicapées aux véhicules Uber. De nombreux procès restent en cours au Texas et en Californie à propos de la manière dont sont traitées ces personnes. Des personnes aveugles disent avoir été rejetées à cause de la présence de leurs chiens, tandis que les personnes en chaises roulantes n’ont toujours aucun moyen de demander un véhicule adapté sur l’application de la compagnie.

Autant dire que les ennuis d’Uber avec la justice ne sont pas finis et que son modèle particulièrement opaque laisse de nombreuses questions en suspens dans la mesure où, à l’inverse d’autres compagnies de la Silicon Valley, elle se positionne sur un secteur qui demeure partout très régulé.

*Photo : Wikimedia Commons

A qui profitera le «Moment grec»?

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référendum Grèce PS Les Républicains

Maintenant que l’actualité grecque a perdu de la vitesse et en attendant que les prochains épisodes débarquent sur nos écrans, il est utile de faire un point sur les bouleversements que cette séquence à produit sur notre échiquier politique et les enseignements qu’on peut en tirer. Le « Moment grec » est l’un de ceux qui permettent d’établir un état des lieux politique et idéologique.

Puisque le Premier ministre grec Alexis Tsipras en a été l’acteur principal, voyons d’abord du côté de ceux qui se considèrent comme ses partenaires politiques privilégiés en France. On y trouvait le Front de gauche, les frondeurs du PS et une partie des écologistes. Comme l’a expliqué notamment Frédéric Lordon, cette séquence permet à tous, et notamment à ceux qui se réclament de la gauche radicale, de comprendre qu’il ne peut y avoir, de son point de vue, « d’euro sympa ». L’intransigeance du gouvernement allemand, du CDU au SPD, ôte les dernières illusions quant à la possibilité de mettre la monnaie européenne au service de leurs idées. Pire, il est même l’outil privilégié utilisé contre leurs idées. Comme aurait dit un humoriste très apprécié à gauche,  s’ils ne le voient pas maintenant, « ce n’est pas des lunettes qu’il leur faut mais un chien ». Jean-Luc Mélenchon a toujours dit que si, arrivé au pouvoir, il se heurtait au refus allemand, il opterait pour la fin de l’euro. Aujourd’hui, il sait que le refus est définitif. Il faudra suivre ses prochaines déclarations avec attention sur ce thème. Quant aux frondeurs, on a pu observer qu’ils avaient tous voté l’accord signé la semaine dernière, alors même qu’ils savent – et parfois disent – que cet accord a été extorqué à Tsipras. Croient-ils encore à la possibilité d’un « euro sympa » ?  Il nous est difficile de sonder les reins et les cœurs, mais leur foi doit être sacrément ébranlée. En tout cas, Arnaud Montebourg a décidé de convier Yanis Varoufakis à sa traditionnelle Fête de la Rose de Frangy-en-Bresse, fin août. L’ancien ministre grec des finances a conseillé à Tsipras, la nuit du référendum, de réquisitionner la Banque de Grèce et de mettre en place un système de monnaie parallèle, ce qui aurait permis de montrer la détermination du gouvernement et d’anticiper un éventuel Grexit. Tsipras n’a pas souhaité l’écouter. Varoufakis a ensuite voté contre l’accord à la Vouli. Inviter celui qui incarne aujourd’hui le Non grec n’est pas anodin pour Montebourg. Va-t-il prendre un virage sur l’euro en ses terres bressanes dans quelques semaines ? On attend son discours avec impatience. De ce point de vue, nous ne croyons pas à une évolution de Cécile Duflot sur la question. Entre deux maux, l’austérité et l’adhésion à tout ce qui pourrait ressembler à du chevènementisme, l’ancienne ministre du logement a sans doute fait son choix ad vitam aeternam. Jean-Luc Mélenchon l’a appris à ses dépens lors de la sortie de son dernier pamphlet contre l’Allemagne.

Du côté de la gauche hollando-vallsaise, la question de l’euro est aujourd’hui complètement religieuse. On doit sauver l’euro « à tout prix », parce que l’euro, c’est l’Europe, et l’Europe, c’est la Paix. A partir de ce constat, aucune négociation n’est possible avec l’Allemagne dans la mesure où cette dernière est certaine que ses interlocuteurs ne sacrifieront jamais l’euro et qu’ils feront tout pour le sauver. Ils sont ainsi prêts à tous les sacrifices et tous les renoncements programmatiques. Schaüble peut tout demander à un gouvernement dirigé par cette frange de la gauche. Il gagnera. Pour l’instant, il joue avec la France et l’Italie comme un gros matou avec des souris. Si « l’euro sympa » c’est fini, « l’euro-religion » n’est pas mort.

Du côté des Républicains et de l’UDI, il y a certes une part « d’euro-religion » mais pas seulement. On a pu observer lors du « Moment grec » une manifestation de fascination quasi-unanime devant le duo Merkel-Schaüble. C’est bien de ce parti qu’on a entendu le plus conspuer Alexis Tsipras. L’ordo-libéralisme de type allemand constitue un objectif à lui seul. L’euro n’est pas une religion comme au PS hollandais, et a justement l’objectif de ne pas être « sympa » comme le souhaitait la gauche radicale. Il est un outil au service d’un modèle qu’on vénère. Pas une feuille de papier à cigarette sur cet objectif entre Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, Xavier Bertrand et François Fillon. Une seule grande voix discordante par rapport à cette ligne, celle d’Henri Guaino. Entre son discours et celui des différents candidats possibles à la primaire, il n’y a plus un fossé mais le Grand Canyon. Toutefois, l’ancien candidat spécial ne préconise pas comme Jean-Pierre Chevènement un démontage de la monnaie unique. S’il souhaite préserver l’existence de cette dernière, c’est par prudence et par crainte qu’une telle opération ne provoque une crise financière mondiale, suscitant davantage de malheurs encore que le statu quo. Si Nicolas Sarkozy et Alain Juppé sont cohérents en soutenant l’idée d’un euro obligeant mécaniquement la France à effectuer les réformes dont ils rêvent, souhaitant une législation fiscale et sociale équivalente à celle de notre voisin d’outre-Rhin, qu’en est-il de François Fillon et de Xavier Bertrand ? Souvenons-nous qu’ils défendirent quant à eux le Non avec Philippe Séguin, ce dernier ayant prophétiquement annoncé les écueils d’une monnaie unique non assise sur un gouvernement vraiment fédéral. On ne comprend pas vraiment, à vrai dire, la fascination de ces deux-là pour l’ordo-libéralisme allemand alors que leur attachement ancien à la souveraineté, tout en revendiquant des idées libérales, devrait leur suggérer de regarder ce qui se passe de l’autre côté… de la Manche. Bertrand et Fillon pourraient en effet assumer un souverainisme libéral à l’anglaise, mais ce n’est pas le cas.

Qui pourrait bien emprunter ce modèle dans les prochaines  années ? Ce ne sera pas Nicolas Dupont-Aignan, dont le noyau des troupes provient de la frange gaulliste sociale qui militait naguère pour Séguin et Pasqua. Il tente bien, parfois, d’apparaître plus « libéral » que Marine Le Pen, empruntant une sémantique destinée aux petits patrons, aux commerçants et aux artisans, mais ce n’est visiblement pas son ADN. D’ailleurs, si Jean-Pierre Chevènement lui fait des avances et sera présent aux universités de DLF à la rentrée, ce n’est pas pour faire du Cameron. Finalement, celle qui pourrait incarner à l’avenir ce souverainisme libéral, combinant hostilité à l’euro et à l’intégration européenne, mais dans un esprit plus britannique, c’est sans doute Marion Maréchal Le Pen, en menant cette bataille à l’intérieur du FN contre sa tante et Florian Philippot. Ces deux derniers, même s’ils essuient pour le moment la tempête provoquée par le vieux patriarche, demeurent les grands bénéficiaires du « Moment grec ». L’idée qu’il n’y a pas « d’euro sympa » leur permet de gagner la bataille face au Front de gauche, qui les accusait d’être défaitistes en promouvant directement la sortie de l’euro. De surcroît, aux yeux des ouvriers et des employés, ils apportent une cohérence d’ensemble contre les différentes facettes du libéralisme mondialisé. Non seulement ils s’opposent à l’euro depuis plus longtemps, mais ils sont opposés à la libre circulation des marchandises, des capitaux… et des hommes. Pour séduire les classes populaires, le sans-frontiérisme de la gauche radicale constitue en effet un handicap et le demeurera, même si elle fait son aggiornamento sur l’euro.

Si les crises à répétition de l’euro vont certainement revenir, la prochaine bataille, le prochain « Moment » devrait survenir au moment des votes du traité transatlantique. La gauche radicale sera-t-elle plus à l’offensive que le FN et surtout plus audible ? Le PS cèdera-t-il encore sur ce dossier à l’intransigeance allemande par foi dans la construction européenne, malgré son ministre euro-critique Matthias Fekl, au centre des négociations ? La droite classique LR-UDI demeurera-t-elle la meilleure élève d’Angela Merkel ? Des recompositions auront-elles enfin lieu à cette occasion ?

Ces enjeux pèseront davantage que le résultat des élections régionales, à n’en pas douter.

*Photo : Wikipedia.org

Jeu vidéo et «suprémacisme»

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#Gamergate. Pas sûr que le lecteur connaisse, mais Le Monde / Pixels a couvert leur récente réunion parisienne. Un article au ton préoccupé et vigilant. Son auteur s’est rendu sur place, prêt à débusquer le Mal qui rôde jusque dans nos rues. Posture involontairement comique qui ne prouve pas en soi qu’il faille bénir #GG, mais qui incline tout de même à examiner la chose avec bienveillance. Si vous avez lu le papier d’Alban Agnoux dans Causeur n° 26, #Gamergate ne vous dépaysera pas : il s’agit d’un mouvement online engagé dans un combat d’opinion pour protéger la liberté d’expression dans les jeux vidéo. Contre qui ? Principalement contre ceux que les partisans de #GG fustigent sous le nom de social justice warriors (SJW). En gros, si vous aimez Lara Croft, vous n’êtes pas un SJW. Cela fait-il de vous un antiféministe ? Il faut parfois peu de choses pour devenir suspect, de nos jours.

#Gamergate

Ah, cette jeune génération ! Elle nous laisse parfois perplexe. L’auteur de l’article du Monde n’a pas esquivé cet aspect bariolé du phénomène #GG. On peut comprendre qu’il ait par ailleurs cherché à durcir le trait, pour équilibrer le tableau et ne pas désorienter ses lecteurs. Pour se rassurer sur sa propre orthodoxie ? Je n’irais pas jusque-là. En tout cas, Vox Day, l’un des gamers à l’initiative du #GG parisien, tombait bien : pas trop jeune, plus facile à classer, surtout quand on applique la méthode du procès d’intention. Après tout, vu le nombre de détracteurs que l’homme possède déjà, pourquoi ne pas se joindre à la meute ? La menace tapie dans l’ombre de #GG, ce serait principalement lui. Lui, et son idéologie : le suprémacisme.

C’est peut-être moi, mais comme caractérisation, ça reste vague, pour ne pas dire désinvolte. Une accusation sans zèle, sans élan, sans conviction. Voyez la deuxième photo de l’article, où figure certes le prétendu suprémaciste Vox Day, mais qui inclut aussi, de manière inexplicable, le propriétaire noir de la brasserie avec sa mine réjouie : comment voulez-vous que le lecteur ne commence pas à douter ? Si en plus il décide de faire un tour sur le blog du gars… Bon, tout n’est pas perdu. D’après ce que je lis, l’accusation de suprémacisme le chagrine beaucoup, lui qui ne loupe pas une occasion de revendiquer ses ascendances amérindienne et mexicaine. Mais il a quand même l’air un peu trop content de faire l’objet d’un article du Monde. Caricaturer l’ennemi, pourquoi pas, mais il faut y mettre du cœur, sinon c’est contre-productif.

Immigration: le vrai «Waterloo moral»

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migrants Afrique Méditerranée

migrants Afrique Méditerranée

Bien sûr, on ne peut voir les images des immigrés africains et syriens débarquant sur les côtes italiennes que le cœur serré. Le pape François a raison : « Le spectacle de ces êtres humains traités comme des marchandises fait pleurer. » Beaucoup ne finissent pas le voyage, leurs embarcations de fortune chavirant en pleine mer. Bien sûr, on peut déplorer que, devant ce drame, ce drame total, les gouvernements européens, notamment le gouvernement français, passent leur temps à ergoter. Leur seule préoccupation apparente : aiguiller vers les autres pays le maximum d’arrivants ; en avoir le plus petit nombre possible à gérer… et préparer en catimini leur rapatriement.

Faut-il pour autant à l’instar de Cécile Duflot, l’ex-ministre du Logement et leader des Verts, parler de « Waterloo moral » ?[access capability= »lire_inedits »] Faut-il accepter l’idée, qu’elle a récemment exposée dans Le Monde, selon laquelle refuser d’accueillir TOUS les nouveaux candidats à l’immigration reviendrait à céder « au vent mauvais de la xénophobie » ? Du passé, faisons table rase, clame notre nouvelle grande conscience révolutionnaire : arrêtons de chercher tous les prétextes pour limiter l’immigration, proclame-t-elle, évacuons le spectre du FN et des populismes qui fleurissent un peu partout en Europe, et assumons pleinement d’être des citoyens du monde, d’un monde sans frontières.

En réalité, la position de Cécile Duflot est tout sauf nouvelle. Cela fait plusieurs décennies que la gauche dite morale, celle qui revendique encore et toujours le monopole du cœur, n’a qu’un seul mot d’ordre en matière d’immigration : no limit. Le véritable apport de Duflot relève du vocabulaire : consciente que les Français renâclaient de plus en plus à prendre fait et cause pour les immigrés, en particulier clandestins, la gauche morale avait inventé il y a quelques années le concept de « sans-papiers », qui avait le mérite de renvoyer aux « sans-culottes » de jadis. Voilà désormais qu’apparaît la catégorie des « migrants » : le mot est bien entendu employé pour suggérer que les nouveaux arrivants seraient seulement de passage… Pourquoi dès lors chercher à contingenter leur nombre ?

La position de Cécile Duflot est tout sauf nouvelle, et elle est grandement responsable du véritable Waterloo français sur l’immigration. Car, si Waterloo il y a, ce n’est nullement celui dénoncé par l’égérie des Verts. Ce n’est pas succomber à la mode des excès de langage que de l’affirmer : le véritable Waterloo, c’est le taux de chômage des jeunes issus de l’immigration africaine, devenu un phénomène structurel : autour de 40 % dans certains « quartiers », pour ceux qui n’ont pas le bac. La France ne respecte plus le contrat moral, en l’occurrence le qualificatif n’est pas galvaudé, qui unissait de toute éternité les immigrés à leur pays d’accueil : à leur arrivée, ils acceptaient les plus sales boulots, ceux dont les « nationaux » ne voulaient pas, mais leurs enfants bénéficiaient du système éducatif dudit pays d’accueil et pouvaient accéder aux meilleurs jobs.

Pourquoi la gauche morale, si prompte à défendre la cause de l’autre, la cause de l’étranger, se soucie-t-elle comme d’une guigne de ces jeunes ? Pourquoi cette gauche défend-elle avec une telle constance le libre accès des étrangers au territoire français pour se désintéresser ensuite de leur sort et de celui de leurs enfants ? La réponse est évidente : elle refuse de passer d’une rhétorique de l’indignation à une éthique de la responsabilité. Si tant d’enfants d’immigrés sont aujourd’hui sans travail, c’est parce qu’on a accueilli leurs parents à une époque où se développait déjà un chômage de masse. Où, en conséquence, il eut été logique de mettre des freins à leur arrivée plutôt que de participer à la création de futurs chômeurs.

« La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde » : la formule de Michel Rocard a fait mouche parce qu’elle énonçait une évidence. La gauche morale se refuse à distinguer ceux qui quittent leur pays parce qu’il est en proie à des troubles, parfois à une guerre civile, comme aujourd’hui la Syrie, et ceux qui le quittent dans l’espoir de trouver du travail pour subvenir aux besoins de leur famille. Les premiers ont un droit imprescriptible à l’asile politique : la France ne saurait y déroger sous peine de se renier. Les seconds sont parfaitement en droit de frapper à la porte de l’Europe. Mais les pays européens ont parfaitement le droit de leur refuser d’entrer. Le critère de sélection n’a rien de choquant : c’est l’état du marché du travail. En période de plein-emploi, il est logique d’ouvrir les vannes ; en période de chômage, il est naturel de les refermer.Alors, bien sûr, ce tri entre « bons » et « mauvais » arrivants, entre réfugiés politiques et réfugiés économiques, n’a rien de très ragoûtant. Il comporte une part d’arbitraire. Les miséreux sont les miséreux, bannissons tout formalisme, clament les belles âmes. Dans la foulée, elles observent que la formule de Rocard est systématiquement tronquée : « La France ne peut pas accueillir…, mais elle doit en prendre sa part », a déclaré l’ancien Premier ministre. Or notre pays serait l’un de ceux qui en Europe accueillerait le moins d’étrangers. Toujours, dixit Duflot, cette « folie de politiques migratoires indécentes et mortifères ».Question : comment expliquer dans ces conditions que la France abrite la plus importante communauté musulmane d’Europe ? Contrairement à ce que serine la gauche morale, nos politiques migratoires flirtent davantage depuis des décennies avec l’angélisme qu’avec l’indécence. Aujourd’hui, c’est cette importante communauté musulmane qui connaît le plus fort taux de chômage de l’Hexagone. Au nom de « l’humanisme », c’est le drapeau brandi par Cécile Duflot, faudrait-il prendre des mesures qui ne peuvent avoir pour effet que de l’aggraver encore ? Ce ne sont certes pas les emplois des « bobos » qui seraient menacés en cas d’installation d’une nouvelle vague d’immigration africaine et moyenne-orientale.Devant l’ampleur de ce qui se passe sur les côtes italiennes, il est nécessaire de prendre des mesures d’urgence. Mais rien ne serait pire que de renoncer à tout contrôle de nos frontières. Ce qui choque le plus dans la position de Cécile Duflot, c’est son manichéisme. Soit on pense comme elle, et on appartient au camp du bien, soit on pense différemment, et on appartient au camp du mal. Il n’existerait pas de moyen terme. En matière d’économie, le maître mot, à gauche, est celui de « régulation ». L’économie libérale créant par nature des inégalités, il importe de la « réguler ». Mais quiconque défend l’idée de régulation en matière d’immigration est voué aux gémonies. Sur ce dossier, la gauche morale n’est pas libérale, elle est ultralibérale ! Elle rejoint les positions du Medef, qui se prononce régulièrement pour la libre circulation des travailleurs pour une raison évidente : peser sur le niveau des salaires.Derrière ce tête-à-queue idéologique, il y a une certaine idée de la France qui n’est pas exactement celle du général de Gaulle. Depuis Vichy et la décolonisation, la gauche morale voit dans la France un pays malade. « Moisi » même, selon Philippe Sollers. Cette gauche dénonce tous les matins la xénophobie mais sombre volontiers dans la francophobie. C’est son droit le plus strict. Mais ce n’est pas en présumant la France et plus encore les Français coupables des plus noirs desseins, aujourd’hui comme hier, que l’on peut définir une politique équilibrée sur un terrain aussi complexe que celui de l’immigration.[/access]

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*Photo : © AFP Guillemette Villemin

Accusé Causeur, levez-vous!

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terreur féministe stalinisme

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Camarades Juges !

C’est un honneur pour moi de pouvoir vous appeler ainsi. Le mot « camarade » est chargé de tant d’émotions… Je sais évidemment que moi, je suis devenu indigne de cette appellation. Camarades Juges ! J’ai l’intention de plaider coupable. Non pas dans l’espoir que mes aveux sincères me vaudront votre indulgence. Bien au contraire, j’aspire à un châtiment des plus sévères qui fera connaître au peuple ce qu’il en coûte de s’attaquer aux féministes qui sont l’avant-garde lumineuse du prolétariat.

Camarades Juges ! On ne dénoncera jamais assez les basses et sournoises manœuvres de la bourgeoisie pour attirer dans ses rets des êtres faibles dont l’âme n’a pas été trempée par l’enseignement du combat révolutionnaire. C’est ainsi que je me suis laissé enrôler dans Causeur, une organisation au service du grand capital. Ces monstres ont réussi à séduire l’intellectuel petit bourgeois que je suis avec un slogan : « surtout si vous n’êtes pas d’accord ».

J’ai cru – ma naïveté fut criminelle – qu’il s’agissait de ne pas être d’accord avec les requins de la finance, les vautours des banques cosmopolites et les suceurs de sang du peuple. Quand j’ai compris ma funeste erreur, il était trop tard : j’étais contaminé. C’est ainsi que j’ai prêté la main à un affreux complot contre les féministes dont je reconnais maintenant la grandeur. Elles, et elles seules, ont eu la lucidité de montrer l’oppression des femmes sous le règne de la bourgeoisie masculine et sexiste. Et pour tout vous dire, camarades Juges, j’ai cédé au charme vénéneux d’un livre que je gardais clandestinement chez moi : Français, encore un effort si vous voulez être républicains.

Son auteur, le marquis de Sade (un aristocrate, camarades Juges !), voulait transformer les femmes en esclaves vouées à la lubricité des riches et des bourgeois. Je m’en suis hélas inspiré. De cela je dois et je veux répondre devant vous. Mais je tiens toutefois à me dissocier des répugnantes élucubrations d’une hyène dactylographique nommée Elisabeth Levy. Pareillement, je ne saurais cautionner les propos immondes et pervers d’une Eugénie Bastié ou d’une Paulina Dalmayer. Méritent-elles seulement le nom de femme, ces erreurs de la nature, ces vipères lubriques ?

Je tiens à dire aussi, camarades Juges, que dès que j’ai su que votre tribunal, juste car impitoyable, allait instruire mon procès, j’ai allumé un feu dans ma cheminée. J’y ai jeté le livre abominable du marquis de Sade et aussi, prenant enfin conscience de mon abjection, Les Onze Mille Verges d’Apollinaire, Histoire d’O de Pauline Réage, Le Con d’Irène d’Aragon et Le Décaméron de Boccace.

Non, camarades Juges, je ne dis pas cela dans le but de vous inciter à la clémence. Non, plus votre peine sera sévère, plus je me sentirai lavé du mal qui a pénétré en moi. Je tiens aussi à dire ici ma reconnaissance à ceux qui, les premiers, ont débusqué mes vilénies. Tout d’abord, le camarade Les Inrocks dont chaque mot exhale la saveur d’un macaron de chez Hermé trempé dans un thé de chez Mariage Frères. Oui, ils ont tout de suite vu l’insulte faite au peuple féminin.

Le camarade Les Inrocks a été non seulement lucide mais aussi courageux. Un jour, il a pris sur lui de faire connaître un noble texte de la camarade Virginie Despentes. Celle-ci, bravant les menaces des capitalistes, a fait l’éloge de deux combattants de la liberté, les frères Kouachi : « Ils ont préféré mourir debout, plutôt que de vivre à genoux. » Le camarade Acrimed, lui aussi, a flairé très vite le danger. Et a dénoncé l’entreprise criminelle de la firme Levy & Co. Jamais le camarade Acrimed n’a cessé de dénoncer l’abominable pouvoir de la bourgeoisie, l’oppression des plus faibles (les femmes) et les reptiliens procédés des sionistes. Grâce leur soit rendue à tous les deux.

Sans eux, camarades Juges, je ne serais pas devant vous. Sans eux, je vivrais encore sous l’emprise délétère des livres que j’ai jetés au feu. Oui, camarades Juges, je me sens enfin libéré : les voix de la rédemption ne devraient pas m’être interdites. Oui, camarades Juges, condamnez-moi. Mais laissez-moi la possibilité de redevenir le révolutionnaire que je n’aurais jamais dû cesser d’être. Et dans un camp de redressement de votre choix, pour la durée que vous déciderez, j’écrirai « La terreur masculine ».

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Voulez-vous arrêter de coucher avec moi ce soir?

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(Avec AFP) – Trop de porno ? Trop d’OGM ? Pas assez de sport ? Un rapport du gouvernement américain publié mercredi révèle que moins de la moitié des adolescents américains sont sexuellement actifs aujourd’hui, soit beaucoup moins qu’à la fin des années 80.

L’étude, qui se base sur des données de l’Enquête nationale sur la famille (National Survey of Family Growth), donne un aperçu de la pratique sexuelle, des méthodes de contraception et du taux de grossesse chez les jeunes de 15 à 19 ans entre 1988 et 2013.

« En 2011-2013, 44% des filles et 47% des garçons ayant entre 15 et 19 ans avait eu un rapport sexuel », énonce notamment le rapport du Centre national des statistiques de santé (National Center for Health Statistics).

« Ce pourcentage a significativement baissé, de 14% pour les filles à 22% pour les garçons, en 25 ans » indique l’étude.

En 1988, 60% des garçons et 51% des filles étaient sexuellement actifs.

C’est sur la période 2006-2010 que le moins de filles déclarent avoir eu au moins un rapport sexuel (43%). Pour les garçons, c’est en 2002 (46%).

Mais pas de panique. Au Japon, un sondage de la Japan Family Planning Association révélait il y a quelques années que pas moins de 45% des filles de 16 à 24 ans ne sont pas intéressées, ou méprisent carrément, le contact sexuel.

Voilà sans doute quelques indices susceptibles d’expliquer l’afflux, aussi massif que constant, de touristes étrangers en France…

Grèce: une rhétorique à la carte

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Grèce euro dette

Grèce euro dette

Que d’énergie dépensée pour conjurer l’angoisse hypnotique d’un Grexit. C’est bien simple, tout y est passé. Jamais à court de formules, dirigeants et technocrates se sont succédés à la barre, faisant état de la formidable diversité de leur arsenal rhétorique. De l’argument historique à l’inévitable rengaine du Progrès, de la posture métaphysique au chantage culturel, les acteurs de cette tragédie estivale n’ont reculé devant aucun élément de langage pour marteler leurs slogans. Confondant allègrement (sciemment ?) Europe et zone Euro, incapables d’évoquer en des termes précis les conséquences économiques et géopolitiques d’un retour à la drachme, tous ont fait preuve d’une remarquable créativité argumentative, abreuvant comme il se doit les commentateurs de tous poils sommés de produire du temps d’antenne. Ce festin d’envolées lyriques aura au moins eu le mérite de nous rassasier, amateurs que nous sommes de poésie contemporaine.

Entre l’Ouzo et la Moussaka, passage en revue des différents mets proposés par nos gouvernants.

 

Le moins digeste : « Parce que la sortie de la Grèce de la zone Euro serait une régression du projet Européen. » (F. Hollande)

Et vlan ! Si avec ça vous n’êtes pas tétanisés au point de signer en bas à droite les yeux fermés, c’est que vous n’avez absolument RIEN compris aux soixante années qui viennent de s’écouler. Cela fait tout de même un bon quart de siècle que l’on s’évertue à nous expliquer ad nauseam que le Projet Européen rime avec « élargissement de la zone euro », et que rien ne doit entraver cette inéluctable marche en avant, pas même un exercice de tricherie avéré sur les comptes de nos partenaires. Pour faire avancer le marché et préserver la démocratie, toutes les méthodes sont bonnes, y compris les moins orthodoxes (une fois n’étant pas coutume). Du côté des zélotes de la monnaie unique, le plaisir ne vaut que s’il est partagé par le plus grand nombre et gare à celui qui émettra la moindre objection argumentée sur ce projet fou qui consiste à doter de la même devise des pays qui ne savent faire converger ni leur budget, ni leur fiscalité. Toujours prompt à agiter le spectre de la « régression démocratique », les cassandres institutionnelles ne se sont pourtant nullement émues lorsque la Troïka et le gouvernement grec décidaient, d’un commun accord, de s’asseoir sur le referendum du 5 juillet dernier, rare moment d’expression populaire dans cette Europe qui tourne à vide.

 

Le plus fade : « Parce que la Grèce est un grand pays Européen. » (M. Valls)

Comprenez : bouter les grecs hors de la zone Euro reviendrait à nier pareille évidence historico-géographique. Ou encore : se résoudre au Grexit, ce serait prendre le risque de rompre définitivement le lien « irremplaçable » entre Paris et Athènes, berceau de l’Europe et de la démocratie, incarné par des figures tutélaires, de Jacqueline de Romilly à Costa Gavras en passant par Mélina Mercouri. On en frémit d’avance.

Ravi de rappeler aux parlementaires de l’opposition que la Grèce entrait dans l’Union européenne sous l’impulsion de VGE en 1981, notre Premier ministre omet de préciser que le même Giscard défend aujourd’hui l’idée d’une Europe à deux vitesses qui, selon lui, serait désormais une réalité ne demandant qu’à être institutionnalisée. A la lumière de sa longue expérience, l’ancien président plaide en effet pour la consolidation d’un noyau dur européen, autour des pays les plus solides de la zone euro, qui doit s’affirmer et devenir pilier, faute de quoi l’union des 28 s’affaiblira et perdra de son influence. Une analyse qui, de toute évidence, n’a pas retenu l’attention d’un Manuel Valls, trop pressé de sacrifier l’étude rigoureuse des faits sur l’autel de la grandiloquence la plus caricaturale.

Alors que notre austère voisin ne jure que par la vérité des chiffres, le gouvernement français tente de rééquilibrer les débats par de beaux discours. Du côté de Matignon, on n’a jamais été aussi bien que planté sur ses grands chevaux.

 

Le plus savoureux : « Parce que le Grexit serait un saut dans l’inconnu. » (à peu près tous les experts de France et de Navarre)

Amis cosmonautes, bonsoir. Il apparaît que les européistes professionnels sont comme pris d’un terrible vertige à l’idée de s’aventurer sans carte ni boussole hors de leur pré carré monétaire. Ils ont même une fâcheuse tendance à chanceler lorsque, devant eux, se dessine le vide intersidéral de l’Inconnu. Qu’il soit d’ordre juridique ou démocratique, cette absence de matière est de nature anxiogène et accule certains à la panique voir à l’agressivité. Qu’un grain de sable vienne enrayer la machine bruxelloise et tous expriment à l’unisson ce besoin impérieux d’un retour illico aux affaires courantes. Préjudiciable à l’intérêt général, une telle idéologie a un nom : le précautionnisme. Une doctrine macabre qui sévit au plus haut niveau de nos institutions et qui croit voir dans le principe de précaution l’expression du bon sens, alors que son application systématique inspire des décisions plus que contestables, pour ne pas dire dommageables. A force de minimiser les risques de tous ordres, convaincu qu’il faut fuir l’incertain comme la peste, le projet européen s’expose à une mort lente par « inertie technocratique ».

Un Grexit – ou du moins une période de suspension de le Grèce de la zone Euro, comme suggérée par certaines voix outre-Rhin – aurait peut-être pu ouvrir la voie à un examen de conscience approfondi sur les errements de la gouvernance économique de l’Union, posés jadis par les critères de Maastricht. Un exercice pour le moins salutaire à l’heure où la construction européenne bat tous les records d’impopularité auprès des peuples concernés. Mais cela a finalement pesé peu au regard de l’ardent désir pour chacun de retourner à ses petites affaires.

*Photo : Pixabay.com

Qui est le nouveau DSK?

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L’homme qui incarnait la tendance libérale du PS et qui dirigea l’institution libérale la plus honnie du monde par les révolutionnaires vient de réapparaître là où on l’attendait le moins, à l’autre extrême de l’échiquier.

Dans une Lettre à mes amis allemands, qui fait écho aux Lettres à un ami allemand écrites par Albert Camus entre 1943 et 1944,  DSK accuse l’Allemagne d’aujourd’hui d’avoir voulu saisir « l’occasion d’une victoire idéologique sur un gouvernement d’extrême gauche ». Il apporte ainsi sa caution (non pas morale, mais politique) à ses ex-adversaires d’hier les frondeurs, qui n’ont pas tardé à s’en réjouir (sic).

Quand DSK énumère les figures prestigieuses qui définissent l’Europe, il place Marx aux côtés de Michel-Ange, Shakespeare, Descartes, Beethoven, Freud et Picasso, comme si l’Europe d’aujourd’hui ne s’était pas construite contre les deux totalitarismes, le nazisme et le communisme.

Plus surprenant encore, on annonce qu’il se met au service personnel de Raoul Castro dont le régime ne peut pas être accusé de libéralisme, ni sur le plan de l’économie, ni sur celui des mœurs sexuelles.

Avant de chanter les louanges de ce retour au vertueusement correct, attendons un peu de voir si le naturel que DSK vient de chasser n’est pas en train de piaffer d’impatience avant de revenir au galop.

Que lui demande en effet Raoul Castro ? « D’accompagner la réouverture des échanges commerciaux entre la Havane et son voisin américain. »

Or on sait quelle était la réputation sulfureuse des échanges commerciaux entre la Havane et son voisin américain avant la révolution cubaine.

Je conseillerais donc aux révolutionnaires vertueux d’attendre un peu avant d’applaudir leur nouvelle recrue.

Hollande au Panthéon, Valls à Berlin: le journal d’Alain Finkielkraut

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valls barcelone berlin sarkozy

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Le discours de François Hollande au Panthéon (31 mai)

Élisabeth Lévy. Je m’attendais à ce que l’entrée au Panthéon de Pierre Brossolette, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Germaine Tillion et Jean Zay soit un grand moment de pathos résistant. Si j’en crois les sondages, seuls 20 % des Français ont trouvé que François Hollande a prononcé un grand discours à cette occasion, tandis que les commentateurs ont réservé au verbe présidentiel un accueil plutôt goguenard. Avez-vous senti souffler le vent de l’histoire en écoutant le chef de l’État ?

Alain Finkielkraut. Dans les siècles aristocratiques, l’idée de grandeur était préemptée par la gloire militaire. Les statues de Louis le Grand le représentaient à cheval avec tout l’attirail du guerrier. Mais quand le marquis de Pasteret invente pour le Panthéon la devise « Aux Grands Hommes la Patrie reconnaissante », son modèle, c’est Fénelon, qui va à pied et qui interroge en bon père les paysans qu’il rencontre. Voltaire a donné la formule de cette mutation : « J’appelle Grands Hommes ceux qui ont excellé dans l’utile et l’agréable. Les saccageurs de provinces ne sont que héros. »[access capability= »lire_inedits »]

Les Lumières misaient, pour améliorer le sort des hommes, sur les progrès de la civilisation et voulaient donc ouvrir, contre l’instinct belliqueux, une nouvelle époque de la gloire. « Aux batailles, écrira encore Victor Hugo, succéderont les découvertes ; les peuples ne conquerront plus, ils grandiront et s’éclaireront ; on ne sera plus des guerriers, on sera des travailleurs. »

En faisant la part belle aux savants et aux hommes de lettres, le Panthéon a été longtemps une « École normale des morts », selon la formule plaisante d’André Billy.

Mais voici le paradoxe : quand on veut faire l’inventaire des hommes et des femmes remarquables du xxe siècle, ce sont spontanément des noms de héros qui viennent à l’esprit. Fénelon a détrôné Louis XIV. Mais personne ne pourra jamais détrôner Jean Moulin. Nous avons beau être férus de psychanalyse et chercher dans l’inconscient la vérité de l’être, l’histoire qui nous précède et nous surplombe nous fait dire avec Sartre : « Le secret d’un homme, ce n’est pas son complexe d’Œdipe, c’est son pouvoir de résistance aux supplices et à la mort. » Et nous honorons, en tout premier lieu, ceux et celles qui ont passé victorieusement cette épreuve. Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Pierre Brossolette, Jean Zay : quatre héros de la Résistance sont entrés au Panthéon, et le mot le plus fréquemment employé par François Hollande, dans une oraison où planait la grande ombre d’André Malraux, fut le mot « courage ». Car Voltaire peut bien nous inviter à cultiver notre jardin, si un Hitler surgit, d’autres qualités sont requises, et l’héroïsme occupe à nouveau le terrain de la grandeur.

Le problème, c’est qu’il tend à l’occuper seul, car il est plus en phase avec les normes de la société du spectacle que l’art, la science, la philosophie, la littérature et toutes les grandeurs de l’esprit. Quel flop c’eût été si François Hollande avait choisi de faire entrer au Panthéon Vuillard, Ravel ou Supervielle ! Imaginez pourtant le président de la République qui s’adresse à la foule massée sur l’esplanade et qui, après l’inévitable « Entre ici Jules Supervielle », conclut son éloge par la lecture de ce poème en prose : « Soudain je me sentis comblé. J’étais devenu un rhinocéros et trottais dans la brousse. Moi si vulnérable d’habitude, je pouvais enfin affronter la lutte pour la vie avec de grandes chances de succès. Ma métamorphose me paraissait tout à fait réussie jusqu’en ses profondeurs et tournait au chef-d’œuvre, lorsque j’entendis distinctement deux vers de Mallarmé dans la tête dure et cornée. Décidément, tout était à recommencer. » Quelle fierté ressentirions-nous d’être et de parler français !

 

La polémique Valls à Berlin (14 juin 2015)

Élisabeth Lévy. Sans doute avez-vous regardé la finale de la Ligue des champions Barça-Juventus le 6 juin à la télévision, eh bien, vous auriez dû inviter le Premier ministre, il aurait passé une meilleure soirée et, surtout, elle lui aurait coûté moins cher ! Manuel Valls risque de payer au prix fort, en termes politiques, ce voyage à Berlin que Le Monde et Libération décrivent en chœur comme une faute. Partagez-vous l’indignation des commentateurs ?

Alain Finkielkraut. Depuis la glorieuse anaphore du président Hollande « Moi, président de la République… », le gouvernement a voulu afficher sa rupture avec les dérèglements et les débordements de l’ère sarkozyste. Par son aller-retour Paris-Berlin-Paris, Manuel Valls a manqué à cette promesse. Il a transgressé ses propres règles. Ce n’est pas moi qui le condamne, ce sont les critères qu’il a lui-même fixés. Et les socialistes divisés, déboussolés, inquiets, sont fondés à juger cavalier et désinvolte le choix d’abandonner le congrès de leur parti en crise pour un match de football.

Mais quand bien même on qualifierait ce voyage de faute, et pas seulement d’erreur ou de maladresse, il y a quelque chose de navrant et de ridicule dans l’importance que lui ont accordée tous les grands médias. Le bavardage sur la bévue de Valls a rempli l’espace au détriment des convulsions de l’histoire, et notamment de la prise de Syrte, la ville natale de Kadhafi, par Daesh. La politique, c’est le souci du monde. Avec l’État islamique aux portes de l’Europe, le monde prend une tournure de plus en plus inquiétante et la France mediapartisée vit au rythme des minuscules scandales hexagonaux. Cette insouciance dans l’indignation donne le vertige…

Mais il y a d’autres choses à dire sur cette équipée sportive, et c’est Renaud Camus qui les a formulées dans une page de son journal en ligne qu’un ami a eu la gentillesse de me mettre sous les yeux : « Je ne trouve pas digne du chef de gouvernement d’un grand pays d’aller se compromettre, et le lendemain encore au stade Roland-Garros, dans ces milieux du sport-spectacle qui sont gangrenés jusqu’à la moelle et se trouvent à l’épicentre de l’industrie de l’hébétude. Le seul sport que devrait soutenir, selon moi, un homme d’État, et tâcher de répandre dans la nation, c’est l’exercice personnel, individuel, ou bien, pour les activités collectives, les jeux, parties et tournois des équipes d’amateurs. »

J’aime encore le sport-spectacle, mais il se corrompt à une telle vitesse que je dois donner raison à Renaud Camus, et je regrette comme lui que le grief adressé au Premier ministre porte non sur cette déchéance mais sur les 17 000 euros mis indûment à la charge du contribuable par l’usage d’un avion Falcone de fonction pour ce qui ne serait qu’un voyage privé. Et c’est là que Renaud Camus touche le plus juste. « La télévision, en guise de vertueuse contre-épreuve, exposait largement les usages scandinaves, où la moindre dépense de ministre ou de haut fonctionnaire est épluchée à la demi-couronne près, et où un membre du gouvernement peut perdre sa place pour une boîte de chocolats payée de travers. Je crois n’être pas suspect de “scandinavophobie” – et, en effet, il a consacré deux volumes des Demeures de l’esprit à la Suède, à la Norvège et au Danemark –, mais je dois dire trouver parfaitement ridicule et même pire, le mot qui me vient à l’esprit est “minable”, que j’essaie en général d’éviter, cette surveillance épicière et tatillonne. Ce qui s’observe et s’exerce là, une fois de plus sous couvert de rigueur démocratique et comptable, c’est la dictature de la petite bourgeoisie. Cette classe acrimonieuse et tyrannique ne peut pas supporter qu’on ne soit pas comme elle, qu’on ne vive pas comme elle, surtout si on lui appartient – or tout le monde lui appartient, au moins culturellement, elle y veille –, elle veut, pour la gouverner, des petits bourgeois exemplaires, non par la vertu mais par la médiocrité de destin. »

J’essaie, autant que possible, de penser par moi-même, mais j’ai besoin des autres, et par exemple de Renaud Camus, pour avoir ce que Kant appelait une « pensée élargie ». Voilà pourquoi je le cite aujourd’hui si longuement. Et je lui laisse le soin de conclure : « Que Manuel Valls ait fait profiter ses fils de deux places vacantes dans son avion ministériel, je trouve cela plutôt sympathique et gentil, personnellement, en tout cas, ce n’est pas du tout ce que je lui reproche. »

 

Les sujets du bac (2  juillet)

C’est une tradition, la dissertation de philosophie donne le coup d’envoi des épreuves du bac. Voici les quatre sujets entre lesquels vous devrez choisir. « Une œuvre d’art a-t-elle toujours un sens ? » ; « La politique échappe-t-elle à l’exigence de vérité ? » ; « Suis-je ce que mon passé a fait de moi ? » ; « Respecter tout être vivant : est-ce un devoir moral ? » Alors, lequel choisissez-vous ?

Un aveu pour commencer : à chaque fois que je me retrouve devant un sujet de philosophie du baccalauréat, de licence ou d’agrégation, je me souviens que j’ai choisi les lettres pour éviter la panique du tête-à-tête avec les grandes questions. Mais comme je suis un grand garçon, je prends mon courage à deux mains, je me raisonne et je choisis : « Suis-je ce que mon passé a fait de moi ? » À cette question, l’homme moderne répond spontanément « non ». Il se définit en effet comme sujet, c’est-à-dire par sa capacité à penser par lui-même et à façonner son propre destin. Il est l’auteur conscient et responsable de ses paroles et de ses actes, leur fondement, leur subjectum. Il est, dira en substance Sartre, non ce que son passé fait de lui, mais ce qu’il fait, dans une situation donnée, de lui-même. Son histoire n’est pas son code. Son être est liberté. Mais cette fière définition, héritée par Sartre de Descartes et des Lumières, a été ébranlée au xxe siècle par la grande découverte de l’inconscient. Le moi n’est pas maître dans sa propre maison, nous apprend la psychanalyse. Les grands garçons restent des petits enfants. « Nul mieux que Freud, écrit Ricœur, n’a été sensible à ce tragique de l’arriération. » L’auteur de L’Interprétation des rêves reste cependant un homme des Lumières : « Là où était le ça, le je doit advenir. » J’adhère à ce programme, mais il me semble que ce ne sont pas seulement les figures du père, de la mère, du frère, de la sœur, et la crise œdipienne qui nous font ce que nous sommes, ce sont aussi les rencontres, les découvertes, les lectures, les aléas, toutes les facettes du Dehors, et j’aime cette phrase de Nathalie Sarthou-Lajus : « L’expérience amoureuse est l’occasion unique pour le sujet de découvrir dans la dépendance la vérité de sa condition. » (L’éthique de la dette, PUF)

Mais, pour répondre entièrement à la question, il faut désinvidualiser et défamiliariser le pronom possessif. Mon passé, c’est aussi la langue que je parle, l’histoire dans laquelle je m’inscris. « L’homme, Messieurs, ne s’improvise pas. », disait Renan dans sa fameuse conférence « Qu’est-ce qu’une nation ? ». Et Régis Debray, plus récemment, dans son petit livre Le Glaive et le Code : « Dieu est cause de soi, Il ne tient que de Lui-même, Il n’a de dette envers personne et ce qu’Il sait, il ne l’a pas appris. Nous, nous sommes contraints. Nous produisons du neuf, oui, mais à partir de ce que nous avons reçu. Nous sommes incapables de nous auto-fonder, de nous auto-organiser, de nous auto-engendrer. »

De cette dette inaugurale, la subjectivité contemporaine ne veut rien avoir à connaître. La principale fédération de parents d’élèves, la FCPE, considère les enfants comme « les acteurs de leur éducation » et, contre le par-cœur et tous les exercices de mémoire, l’école favorise désormais la « créativité ». Mais, sans profondeur temporelle, la création est-elle simplement possible ? Pour être quelqu’un, pour avoir une personnalité singulière, il faut avoir un passé, et quand les élèves n’en ont plus, quand ils ne vivent qu’au présent, ils ont du mal à traiter les sujets de philosophie, et les examinateurs qui veulent les noter à leur valeur sont menacés de sanctions, car il faut à tout prix préserver la fiction d’un monde où les grandes questions ont encore un sens.[/access]

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*Photo: JEFFROY GUY/SIPA. 00710660_000006.

En Irlande, distinguer « il » et « elle » est transphobe

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Irlande LGBT transphobie

Irlande LGBT transphobie

Le 15 juillet, en Irlande, une publicité jugée « transphobe » a soulevé un véritable concert d’indignations, initié comme toujours sur les réseaux sociaux.

Sur une affiche de l’opérateur Three Mobile, le message – un peu abscons il est vrai – se voulait simplement humoristique : « Désolé pour les clients de Vodafone (une compagnie concurrente), il s’est avéré qu’‟il” était une “elle” après que vous ayez épuisé tout votre forfait. » La blague, bien entendu, faisait référence à la frustration ressentie lorsqu’on rate le dénouement d’une intrigue haletante pour cause de connexion perdue… Ici : le méchant, c’était la femme, mais vous avez raté la fin parce que vous n’aviez pas souscrit à nos forfaits illimités.

Cet innocent slogan a été interprété comme un scandaleux appel à la « transphobie », et immédiatement diffusé sur Twitter, certains utilisateurs sommant la société Three Mobile de s’expliquer. Après les particuliers, c’est l’association Teni (Transgender Equality Network Ireland) qui a tweeté pour demander des comptes à l’opérateur concernant cette annonce « très transphobe » : « Je ne suis pas sûre du message qu’ils veulent faire passer. En Irlande il y a des tas de blagues et de moqueries à l’encontre des personnes trans. Il nous semble que c’est un coup bas », a déclaré leur porte-parole, Broden Giambrone, dans l’Irish Times.

Bien que l’association Teni n’ait vraisemblablement pas compris l’idée de cette publicité, Three Mobile ne s’est évidemment pas risquée à protester. Elle s’est tout de suite répandue en excuses et a expliqué le sens de sa plaisanterie, sans doute trop subtile pour certain.e.s[1. Pardon pour vos pauvres yeux non encore habitués à la grammaire 2.0.] : « Nous sommes désolés si cette publicité a pu offenser des personnes. Ce n’était pas notre intention. Elle fait partie d’une campagne plus large, qui donne des exemples de moments où l’on peut rater la scène clé d’une série télévisée ou d’un film car on a utilisé tout son crédit ».

Voilà qui semble bien loin d’une quelconque allusion aux soucis identitaires des personnes transsexuelles. Mais l’affiche a toute de même été retirée fissa par la compagnie, qui préfère ne pas s’attirer d’ennuis. Il valait mieux, en effet, ne pas semer le doute sur une possible transphobie, car le Parlement irlandais votait le jour-même une loi baptisée Gender recognition bill. Ce texte, particulièrement transphile quant à lui, donne à tous les adultes irlandais le droit de changer de sexe sur simple demande… à l’état civil.

L’Irlande n’est que le quatrième Etat au monde à ouvrir une telle possibilité à ses citoyens. En France, pays rétrograde qui peine toujours à rattraper son « retard » en matière sociétale, le changement de sexe officiel demeure conditionné par la stérilisation ou la pratique d’une opération chirurgicale. Libération a donc salué cette réforme comme « un pas de géant pour l’Irlande », ce pays qui fut si longtemps « un cancre dans la classe européenne » et qui n’a adopté le mariage homosexuel qu’il y a deux mois.

Malgré la rapidité foudroyante de ces changements sociétaux, les associations LGBT locales ne sont pas encore pleinement satisfaites. La « question des personnes intersexes et non-binaires » (celles qui ne sont pas dupes du grossier mensonge de l’existence des sexes) reste à traiter, tout comme celle des mineurs. En effet, seules les personnes âgées d’au moins 18 ans peuvent changer de sexe sur simple demande, mais un accord parental est exigé pour les 16-18 ans. Et pour ceux qui ont moins de 16 ans, il n’est pas encore possible de choisir son sexe.

Boris Dittrich, ancien homme politique néerlandais et militant des droits de l’homme s’inquiète auprès de Libération : « On risque de condamner les enfants à des sentiments de stigmatisation, d’exclusion et de discrimination ». Suivant sa logique, la prochaine étape dans la conquête des droits de l’enfant devrait donc être la possibilité pour un.e garçon/fille de quatorze ans d’aller se déclarer à la mairie pour devenir officiellement un.e fille/garçon.

Dans ces conditions, certains gamins pourraient s’amuser à « changer de sexe » juste histoire de faire une blague à leurs parents. Peut-être seront-ils eux aussi qualifiés de « transphobes », puisque non loin de l’Irlande, à Glasgow, on se tire même dans les pattes entre militants LGBTIQN-B[2. Lesbiennes, gays, bi, trans, intersexes, queers, non-binaires.] : Les « drag queens » y ont été banni.e.s de la marche des fiertés car illes ou els[3. Non, ce n’est pas mon clavier, c’est leur sabir.] « moquent et minimisent les difficultés des trans et des non-binaires dans leur lutte identitaire » lit-on sur Kaleidoscot, un bulletin d’information en ligne de la communauté.

Moralité : il y a de plus en plus de blagues qui ne se font pas, et de jours où on préfèrerait avoir une connexion limitée.

*Photo : Wikipedia.org

Uber: un VTC aux vitres un peu trop teintées

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Uber Justice handicap

Uber Justice handicap

Ces derniers-temps, Uber s’est frotté à la société française et, s’il a rencontré l’opposition musclée des taxis, c’est la justice qui a circonscrit son périmètre d’action. Mais il n’y a pas que dans notre pays, prétendument gangréné par l’immobilisme, que l’entreprise de chauffeurs privés subit les affres de la justice. Aux Etats-Unis, les critiques se multiplient à l’encontre d’Uber et la société vient de perdre un procès qui pourrait lui coûter cher.

En se plaçant sur le secteur des compagnies de transports, Uber assume, d’une certaine manière un service d’intérêt général et doit, dans ces conditions, rendre des comptes fréquemment auprès de nombreuses autorités juridictionnelles, notamment en livrant des informations sur le fonctionnement et la qualité de ses services. Problème, l’entreprise fait régner l’opacité autour de son activité et se refuse à communiquer certaines données.

En Californie, elle a donc été condamnée à verser 7,3 millions de dollars d’amende pour n’avoir pas su fournir les documents nécessaires à l’évaluation de ses services. Le principal reproche fait à Uber : la disponibilité de véhicules accessibles aux handicapés est insuffisamment renseignée. La California Public Utilities Commission (CPUC), un organisme chargé de veiller à la bonne marche des services d’intérêt public gérés par le privé, a donc condamné Uber ce 15 juillet. Si la société ne paie pas son amende sous un mois, ses activités seront suspendues dans tout l’Etat de Californie.

La CUPC avait lancé une campagne de collecte d’informations auprès de toutes les sociétés de transports en réseau de l’Etat. Toutes les compagnies étaient sommées de répondre à l’enquête avant Septembre 2014. D’autres entreprises du même type, notamment Lyft et Sidecar, ont elles aussi été interrogées mais Uber est la seule à n’avoir pas répondu de manière satisfaisante. Un grand nombre d’informations était demandé : les causes des accidents dans lesquels les chauffeurs étaient impliqués, le nombre de courses demandées mais refusées par les chauffeurs, le coût moyen d’un trajet et, donc, le pourcentage de refus adressés aux requêtes de véhicules accessible aux handicapés. Le contentieux entre Uber et la CUPC repose sur le fait que la compagnie ne veut fournir que des données anonymes.

Dans le journal américain Re/code, la CUPC explique pourquoi elle demande ces informations : « Nous voulons réunir les informations nécessaires pour assurer la surveillance des compagnie de transports en réseau, cela au nom du public de ces compagnies. Nous voulons assurer que ces services fonctionnent de manière non-discriminatoire, en offrant un égal accès et la sécurité à tous ».

Les responsables d’Uber se défendent cependant d’avoir voulu tromper la CUPC. Questionné par le journal Re/code, un membre de la firme déclare qu’un « nombre substantiels de données a été remis à la juridiction », des données « que nous avons fourni à d’autres organismes sans ne jamais recevoir de plaintes ». Cependant,  pour justifier son non-respect de la règle de transparence, la compagnie invoque le droit à l’anonymat aussi bien de ses employés que de ses clients.

Pourtant, contrairement aux dires des dirigeants d’Uber, la société a été accusée à de nombreuses reprises d’ignorer les requêtes de données de la part des gouvernements. Elle s’est néanmoins engagée auprès du tribunal de New-York à fournir les plaques d’immatriculation de ses véhicules ainsi que les lieux d’arrivée et de départ de ses courses.

Mais ces informations supplémentaires n’éclairent pas les conditions d’accès des personnes handicapées aux véhicules Uber. De nombreux procès restent en cours au Texas et en Californie à propos de la manière dont sont traitées ces personnes. Des personnes aveugles disent avoir été rejetées à cause de la présence de leurs chiens, tandis que les personnes en chaises roulantes n’ont toujours aucun moyen de demander un véhicule adapté sur l’application de la compagnie.

Autant dire que les ennuis d’Uber avec la justice ne sont pas finis et que son modèle particulièrement opaque laisse de nombreuses questions en suspens dans la mesure où, à l’inverse d’autres compagnies de la Silicon Valley, elle se positionne sur un secteur qui demeure partout très régulé.

*Photo : Wikimedia Commons

A qui profitera le «Moment grec»?

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référendum Grèce PS Les Républicains

référendum Grèce PS Les Républicains

Maintenant que l’actualité grecque a perdu de la vitesse et en attendant que les prochains épisodes débarquent sur nos écrans, il est utile de faire un point sur les bouleversements que cette séquence à produit sur notre échiquier politique et les enseignements qu’on peut en tirer. Le « Moment grec » est l’un de ceux qui permettent d’établir un état des lieux politique et idéologique.

Puisque le Premier ministre grec Alexis Tsipras en a été l’acteur principal, voyons d’abord du côté de ceux qui se considèrent comme ses partenaires politiques privilégiés en France. On y trouvait le Front de gauche, les frondeurs du PS et une partie des écologistes. Comme l’a expliqué notamment Frédéric Lordon, cette séquence permet à tous, et notamment à ceux qui se réclament de la gauche radicale, de comprendre qu’il ne peut y avoir, de son point de vue, « d’euro sympa ». L’intransigeance du gouvernement allemand, du CDU au SPD, ôte les dernières illusions quant à la possibilité de mettre la monnaie européenne au service de leurs idées. Pire, il est même l’outil privilégié utilisé contre leurs idées. Comme aurait dit un humoriste très apprécié à gauche,  s’ils ne le voient pas maintenant, « ce n’est pas des lunettes qu’il leur faut mais un chien ». Jean-Luc Mélenchon a toujours dit que si, arrivé au pouvoir, il se heurtait au refus allemand, il opterait pour la fin de l’euro. Aujourd’hui, il sait que le refus est définitif. Il faudra suivre ses prochaines déclarations avec attention sur ce thème. Quant aux frondeurs, on a pu observer qu’ils avaient tous voté l’accord signé la semaine dernière, alors même qu’ils savent – et parfois disent – que cet accord a été extorqué à Tsipras. Croient-ils encore à la possibilité d’un « euro sympa » ?  Il nous est difficile de sonder les reins et les cœurs, mais leur foi doit être sacrément ébranlée. En tout cas, Arnaud Montebourg a décidé de convier Yanis Varoufakis à sa traditionnelle Fête de la Rose de Frangy-en-Bresse, fin août. L’ancien ministre grec des finances a conseillé à Tsipras, la nuit du référendum, de réquisitionner la Banque de Grèce et de mettre en place un système de monnaie parallèle, ce qui aurait permis de montrer la détermination du gouvernement et d’anticiper un éventuel Grexit. Tsipras n’a pas souhaité l’écouter. Varoufakis a ensuite voté contre l’accord à la Vouli. Inviter celui qui incarne aujourd’hui le Non grec n’est pas anodin pour Montebourg. Va-t-il prendre un virage sur l’euro en ses terres bressanes dans quelques semaines ? On attend son discours avec impatience. De ce point de vue, nous ne croyons pas à une évolution de Cécile Duflot sur la question. Entre deux maux, l’austérité et l’adhésion à tout ce qui pourrait ressembler à du chevènementisme, l’ancienne ministre du logement a sans doute fait son choix ad vitam aeternam. Jean-Luc Mélenchon l’a appris à ses dépens lors de la sortie de son dernier pamphlet contre l’Allemagne.

Du côté de la gauche hollando-vallsaise, la question de l’euro est aujourd’hui complètement religieuse. On doit sauver l’euro « à tout prix », parce que l’euro, c’est l’Europe, et l’Europe, c’est la Paix. A partir de ce constat, aucune négociation n’est possible avec l’Allemagne dans la mesure où cette dernière est certaine que ses interlocuteurs ne sacrifieront jamais l’euro et qu’ils feront tout pour le sauver. Ils sont ainsi prêts à tous les sacrifices et tous les renoncements programmatiques. Schaüble peut tout demander à un gouvernement dirigé par cette frange de la gauche. Il gagnera. Pour l’instant, il joue avec la France et l’Italie comme un gros matou avec des souris. Si « l’euro sympa » c’est fini, « l’euro-religion » n’est pas mort.

Du côté des Républicains et de l’UDI, il y a certes une part « d’euro-religion » mais pas seulement. On a pu observer lors du « Moment grec » une manifestation de fascination quasi-unanime devant le duo Merkel-Schaüble. C’est bien de ce parti qu’on a entendu le plus conspuer Alexis Tsipras. L’ordo-libéralisme de type allemand constitue un objectif à lui seul. L’euro n’est pas une religion comme au PS hollandais, et a justement l’objectif de ne pas être « sympa » comme le souhaitait la gauche radicale. Il est un outil au service d’un modèle qu’on vénère. Pas une feuille de papier à cigarette sur cet objectif entre Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, Xavier Bertrand et François Fillon. Une seule grande voix discordante par rapport à cette ligne, celle d’Henri Guaino. Entre son discours et celui des différents candidats possibles à la primaire, il n’y a plus un fossé mais le Grand Canyon. Toutefois, l’ancien candidat spécial ne préconise pas comme Jean-Pierre Chevènement un démontage de la monnaie unique. S’il souhaite préserver l’existence de cette dernière, c’est par prudence et par crainte qu’une telle opération ne provoque une crise financière mondiale, suscitant davantage de malheurs encore que le statu quo. Si Nicolas Sarkozy et Alain Juppé sont cohérents en soutenant l’idée d’un euro obligeant mécaniquement la France à effectuer les réformes dont ils rêvent, souhaitant une législation fiscale et sociale équivalente à celle de notre voisin d’outre-Rhin, qu’en est-il de François Fillon et de Xavier Bertrand ? Souvenons-nous qu’ils défendirent quant à eux le Non avec Philippe Séguin, ce dernier ayant prophétiquement annoncé les écueils d’une monnaie unique non assise sur un gouvernement vraiment fédéral. On ne comprend pas vraiment, à vrai dire, la fascination de ces deux-là pour l’ordo-libéralisme allemand alors que leur attachement ancien à la souveraineté, tout en revendiquant des idées libérales, devrait leur suggérer de regarder ce qui se passe de l’autre côté… de la Manche. Bertrand et Fillon pourraient en effet assumer un souverainisme libéral à l’anglaise, mais ce n’est pas le cas.

Qui pourrait bien emprunter ce modèle dans les prochaines  années ? Ce ne sera pas Nicolas Dupont-Aignan, dont le noyau des troupes provient de la frange gaulliste sociale qui militait naguère pour Séguin et Pasqua. Il tente bien, parfois, d’apparaître plus « libéral » que Marine Le Pen, empruntant une sémantique destinée aux petits patrons, aux commerçants et aux artisans, mais ce n’est visiblement pas son ADN. D’ailleurs, si Jean-Pierre Chevènement lui fait des avances et sera présent aux universités de DLF à la rentrée, ce n’est pas pour faire du Cameron. Finalement, celle qui pourrait incarner à l’avenir ce souverainisme libéral, combinant hostilité à l’euro et à l’intégration européenne, mais dans un esprit plus britannique, c’est sans doute Marion Maréchal Le Pen, en menant cette bataille à l’intérieur du FN contre sa tante et Florian Philippot. Ces deux derniers, même s’ils essuient pour le moment la tempête provoquée par le vieux patriarche, demeurent les grands bénéficiaires du « Moment grec ». L’idée qu’il n’y a pas « d’euro sympa » leur permet de gagner la bataille face au Front de gauche, qui les accusait d’être défaitistes en promouvant directement la sortie de l’euro. De surcroît, aux yeux des ouvriers et des employés, ils apportent une cohérence d’ensemble contre les différentes facettes du libéralisme mondialisé. Non seulement ils s’opposent à l’euro depuis plus longtemps, mais ils sont opposés à la libre circulation des marchandises, des capitaux… et des hommes. Pour séduire les classes populaires, le sans-frontiérisme de la gauche radicale constitue en effet un handicap et le demeurera, même si elle fait son aggiornamento sur l’euro.

Si les crises à répétition de l’euro vont certainement revenir, la prochaine bataille, le prochain « Moment » devrait survenir au moment des votes du traité transatlantique. La gauche radicale sera-t-elle plus à l’offensive que le FN et surtout plus audible ? Le PS cèdera-t-il encore sur ce dossier à l’intransigeance allemande par foi dans la construction européenne, malgré son ministre euro-critique Matthias Fekl, au centre des négociations ? La droite classique LR-UDI demeurera-t-elle la meilleure élève d’Angela Merkel ? Des recompositions auront-elles enfin lieu à cette occasion ?

Ces enjeux pèseront davantage que le résultat des élections régionales, à n’en pas douter.

*Photo : Wikipedia.org

Jeu vidéo et «suprémacisme»

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#Gamergate. Pas sûr que le lecteur connaisse, mais Le Monde / Pixels a couvert leur récente réunion parisienne. Un article au ton préoccupé et vigilant. Son auteur s’est rendu sur place, prêt à débusquer le Mal qui rôde jusque dans nos rues. Posture involontairement comique qui ne prouve pas en soi qu’il faille bénir #GG, mais qui incline tout de même à examiner la chose avec bienveillance. Si vous avez lu le papier d’Alban Agnoux dans Causeur n° 26, #Gamergate ne vous dépaysera pas : il s’agit d’un mouvement online engagé dans un combat d’opinion pour protéger la liberté d’expression dans les jeux vidéo. Contre qui ? Principalement contre ceux que les partisans de #GG fustigent sous le nom de social justice warriors (SJW). En gros, si vous aimez Lara Croft, vous n’êtes pas un SJW. Cela fait-il de vous un antiféministe ? Il faut parfois peu de choses pour devenir suspect, de nos jours.

#Gamergate

Ah, cette jeune génération ! Elle nous laisse parfois perplexe. L’auteur de l’article du Monde n’a pas esquivé cet aspect bariolé du phénomène #GG. On peut comprendre qu’il ait par ailleurs cherché à durcir le trait, pour équilibrer le tableau et ne pas désorienter ses lecteurs. Pour se rassurer sur sa propre orthodoxie ? Je n’irais pas jusque-là. En tout cas, Vox Day, l’un des gamers à l’initiative du #GG parisien, tombait bien : pas trop jeune, plus facile à classer, surtout quand on applique la méthode du procès d’intention. Après tout, vu le nombre de détracteurs que l’homme possède déjà, pourquoi ne pas se joindre à la meute ? La menace tapie dans l’ombre de #GG, ce serait principalement lui. Lui, et son idéologie : le suprémacisme.

C’est peut-être moi, mais comme caractérisation, ça reste vague, pour ne pas dire désinvolte. Une accusation sans zèle, sans élan, sans conviction. Voyez la deuxième photo de l’article, où figure certes le prétendu suprémaciste Vox Day, mais qui inclut aussi, de manière inexplicable, le propriétaire noir de la brasserie avec sa mine réjouie : comment voulez-vous que le lecteur ne commence pas à douter ? Si en plus il décide de faire un tour sur le blog du gars… Bon, tout n’est pas perdu. D’après ce que je lis, l’accusation de suprémacisme le chagrine beaucoup, lui qui ne loupe pas une occasion de revendiquer ses ascendances amérindienne et mexicaine. Mais il a quand même l’air un peu trop content de faire l’objet d’un article du Monde. Caricaturer l’ennemi, pourquoi pas, mais il faut y mettre du cœur, sinon c’est contre-productif.