Accueil Site Page 2192

Le testament autocritique de Jean Lacouture

62

communisme Jean Lacouture

Nous sommes des centaines de milliers rien qu’en France à avoir été communistes, avant de décrocher quand nous nous sommes aperçus que nous étions victimes d’une illusion et, ce qui est pire, que nous avions été complices de l‘une des deux pires tragédies de l’Histoire.

La plupart des « ex » ont tourné cette page de leur vie sans tambour ni trompette, et sans chercher à savoir d’où provenaient leur illusion et leur faute. Ils sont passés à autre chose, pensant qu’on se débarrasse de la mentalité dans laquelle on s’est formé comme on abandonne une vieille peau derrière soi.

C’est bien leur droit. Et je ne leur jette pas la pierre, puisque je suis devenu libéral, et donc tolérant.

Je regrette seulement qu’ils n’aient fait bénéficier personne de leur erreur et de leur faute passées.

Ce ne serait pas si grave s’il n’existait plus de régimes communistes de par le monde, et s’il n’y avait plus chez nous de gens séduits par l’idéologie communiste.

Ce n’est le cas sur aucun de ces deux plans.

Si on additionne la Chine, le Vietnam, le Laos, la Corée du Nord et Cuba, cela fait un paquet de peuples sur lesquels le parti communiste exerce un pouvoir  absolu.

Quant aux gens de plume qui se piquent d’être communistes, (tout en vomissant bien sûr  le communisme réel, car ces marxistes ne voient pas le rapport entre une idéologie et sa mise en pratique) il s’en trouve même à Causeur, où rien pourtant n’est placé au-dessus de l’esprit critique.

Quelques tentatives m’ont prouvé qu’il ne servait à rien que j’essaie d’éclairer leur lanterne.

Puisque je suis inaudible, je passe la parole à Jean Lacouture, qui vient de passer l’arme à gauche, où il était déjà de son vivant.

Cet homme est incontestable : il n’est pas comme moi un anticommuniste, un traître, un renégat, un réac, un néo-cons, bref, un chien de garde de la finance internationale qui vient d’humilier l’héroïque peuple grec et ses leaders en leur imposant  une nouvelle avance de plusieurs milliards d’euros.

Je suis bien tranquille, personne à Causeur n’osera contredire le témoignage de Jean Lacouture.

Voici donc un extrait de l’examen de conscience public auquel il s’est obligé, et que Laurent Joffrin rapporte dans Libération, au risque de défriser certains de ses lecteurs.

«J’ai pratiqué une information sélective en dissimulant le caractère stalinien du régime nord-vietnamien. Je pensais que le conflit contre l’impérialisme américain était profondément juste et qu’il serait toujours temps, après la guerre, de s’interroger sur la nature véritable du régime. Au Cambodge, j’ai péché par ignorance et par naïveté. Je n’avais aucun moyen de contrôler mes informations. J’avais un peu connu certains dirigeants actuels des Khmers rouges, mais rien ne permettait de jeter une ombre sur leur avenir et leur programme. Ils se réclamaient du marxisme sans que j’aie pu déceler en eux les racines du totalitarisme. J’avoue que j’ai manqué de pénétration politique.»

Laurent Joffrin conclut : « Difficile d’être plus sincère. »

C’est vrai, on ne peut pas être plus sincère. Par contre, on peut essayer d’être encore plus lucide.

Par exemple, en se demandant sans complaisance si aujourd’hui encore rien ne permet de déceler les racines du totalitarisme chez des gens qui se réclament du marxisme.

Cela nécessite seulement de lire Marx les yeux ouverts, avant de vouloir recommencer l’expérimentation communiste in vivo.

*Photo : GINIES/SIPA/00577397_000002

Grèce: et soudain, DSK…

108

Dominique Strauss-Kahn Grèce Europe

L’été, on aura beau dire, c’est toujours la saison des surprises. Une fille qui danse sur le sable et vous rappelle votre premier amour, une petite ville blanche et bleue qui pourrait être une retraite idéale ou bien, au hasard d’une connexion Internet aléatoire, un texte sur l’Europe et la Grèce avec lequel vous êtes d’accord à 80, voire 90%. La chose est assez rare pour être signalée. Ce n’est pas parce que vous avez désespérément apporté un soutien sans faille à la Grèce et à Tsipras que vous êtes d’accord avec tous ceux qui ont apporté comme vous un soutien sans faille à la Grèce et à Tsipras. Entendons nous bien : encore une fois, c’est au nom d’une certaine idée de l’Europe que nous avons cru, et que nous croyons encore, finalement, à l’expérience Syriza.

D’ailleurs, il n’y a pas eu à proprement parler d’« échec » de Syriza. Il y a un échec quand on est libre de mener une politique et que cette politique échoue. Il est aussi absurde de parler d’échec de Syriza qu’il serait absurde de parler d’échec d’Allende au Chili en 73 ou de Dubcek à Prague en 68. Et donc, ce soutien à Syriza n’était pas pour nous, contrairement aux souverainistes ou aux eurosceptiques même de gauche, même très à gauche comme l’ami Aurélien Bernier, un moyen d’en finir avec l’Union Européenne mais plutôt de la réorienter vers plus de démocratie, de social, d’entente entre les peuples.

Ça, il est sûr que pour le moment, c’est raté et bien raté. Tsipras a connu un week-end de défaite et d’humiliation et, comme à Munich, il ne pouvait choisir qu’une solution tragique, au sens premier du terme, c’est-à-dire une alternative entre une fin effroyable, – le Grexit non préparé – et un effroi sans fin, -la soumission honteuse, l’acceptation d’exigences qui vont bien au-delà de la rationalité économique (même dans une perspective libérale) mais qui s’apparentent à une vengeance dont le sadisme est à la mesure de la peur éprouvée devant ces bolchéviques hellènes qui ne voulaient pas lâcher l’affaire. Bref, au cœur de l’été, lire un texte qui ne soit pas du genre gauchiste NPA sur l’air « On vous l’avait bien dit, Syriza, c’est des réformistes » ou bien souverainiste « La démocratie et l’UE sont incompatibles par essence, l’euro est par définition une monnaie qui ne peut servir qu’à de vieux Allemands retraités », cela nous a donné de l’air. Sauf que nous avons éprouvé une surprise au carré en apprenant que celui qui l’avait signé s’appelait Dominique Strauss-Kahn.

Pour commencer, le titre nous a bien plu : « A mes amis allemands ».  Parce que déjà, un titre comme ça ne confond pas un peuple et son gouvernement. La germanophobie n’est pas notre sport favori, pour tout dire, et nous préférons nous souvenir de Jean-Pierre Timbaud, le copain de Guy Mollet qui, devant son peloton d’exécution nazi, criait « Vive le parti communiste allemand ! » ou encore de Manoukian, le poète arménien, chef des FTP-MOI de l’Affiche Rouge qui, dans sa dernière lettre à sa femme avant d’être exécuté, écrivait : « Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand. »  Finalement, la germanophobie est un comportement symétrique à l’hellènophobie de la CDU et du SPD. On n’est pas obligé, en effet, pour se faire entendre des ordo-libéraux d’Outre-Rhin, de parler des Allemands comme Wolfgang Schaüble parle des Grecs. Personne n’est obligé de s’abaisser à ce niveau-là, vraiment.

C’est un des aspects intéressants du texte de DSK qui explique bien que ce mépris, géopolitiquement, est en plus une belle bêtise. Et que vouloir réduire l’Europe à l’Allemagne et quelques satellites dans un genre de nouvelle Ligue Hanséatique, c’est se condamner à un bien petit destin : « Jamais le repli sur le Nord ne suffira à vous sauver. Vous, comme tous les Européens, avez besoin de l’ensemble de l’Europe pour survivre, divisés nous sommes trop petits. (…) L’enjeu est de taille. Une alliance de quelques pays européens, même emmenée par le plus puissant d’entre eux, sera peu capable d’affronter seule la pression russe et sera vassalisée par notre allié et ami américain à une échéance qui n’est peut être pas si lointaine. »

Car un des étonnements pour qui se souvient du DSK patron du FMI sous les ors de Washington est que ce texte, s’il fait un sort aux souverainistes, en fait un aussi, et de quelle belle manière, aux atlantistes de tout poil : « Il y a aussi ceux qui ont la vue trop longue. Ceux qui sont capables de voir plus loin que leurs propres frontières mais qui ont choisi de renoncer à faire vivre cette communauté qui leur était pourtant la plus proche. Ils se tournent vers d’autres, plus à l’ouest, auxquels ils ont accepté de se soumettre. »

Ce tropisme atlantiste de plus en plus répandu dans les grands partis de gouvernement en France, on pouvait penser que DSK le partageait et envisageait l’Europe comme un appendice américain, où pouvait s’ébattre le capitalisme sans la moindre règle. Eh bien non, il y a chez DSK une vision de l’Europe comme culture dont les racines, précisément, sont… grecques : « Qui sait d’où affleure ce continent ? L’Europe est-elle née dans les poèmes homériques du IXe siècle avant notre ère ? Est-elle née dans les tranchées de fange et de boue où tous les sangs du monde vinrent se mêler, mélanger leurs couleurs, brasser leurs rêves, croiser leurs ambitions ? »

Et c’est au nom de cette vision, précisément, qu’il condamne sans ambages la méthode du gouvernement allemand et qu’il pointe, très clairement, qu’il s’est agi là de punir la Grèce bien plus parce qu’elle s’était choisi un gouvernement de gauche que pour ses errements passés : « Mais ces dirigeants politiques me semblaient jusqu’alors trop avertis pour vouloir saisir l’occasion d’une victoire idéologique sur un gouvernement d’extrême gauche au prix d’une fragmentation de l’Union. Parce que c’est bien de cela qu’il s’agit. A compter nos milliards plutôt qu’à les utiliser pour construire, à refuser d’accepter une perte – pourtant évidente – en repoussant toujours un engagement sur la réduction de la dette, à préférer humilier un peuple parce qu’il est incapable de se réformer, à faire passer des ressentiments – pour justifiés qu’ils soient – avant des projets d’avenir, nous tournons le dos à ce que doit être l’Europe, nous tournons le dos à la solidarité citoyenne d’Habermas. »

Alors, bien sûr, on pourra toujours penser que DSK joue sa propre partition, qu’il se rachète une virginité, qu’il cherche à revenir dans le jeu. Il n’empêche que le voir aujourd’hui dénoncer le coup d’état des créanciers, cela fait du bien. Parce que justement, à gauche, nous avions pris l’habitude de voir en DSK, avant même ses déboires privés, l’archétype du « social-traître ». Et que, dans ce camp là, il était bien le dernier que nous pouvions imaginer condamner en termes aussi vigoureux la mise à mort du « printemps grec » et poser la seule question qui fâche vraiment : que restera-t-il d’idéal européen dans une Union européenne qui se construit de cette manière ?

*Photo : Flickr.com

Chine, la puissance inquiète

10

Chine dette krach

« La Chine m’inquiète » disait la duchesse de Guermantes dans Du côté de chez Swann. Le propos, dérisoire mais divertissant, a fini par devenir vrai quand la Chine a atteint récemment le statut de premier producteur mondial aux côtés et au grand dam des Etats-Unis, après avoir trente cinq années durant élargi et renforcé sa capacité économique.

En juin cependant, tandis que l’imbroglio grec faisait perdre leur latin aux Européens, les bourses de Shanghai et de Pékin ont offert le spectacle d’un krach qui n’était attendu par aucun des économistes spécialisés. L’effondrement des cotes, de plus d’un tiers en deux semaines, a touché toutes les valeurs et la peur s’est emparée des entreprises qui étaient cotées ou voulaient se faire introduire en bourse.

Il y avait deux façons d’aborder l’évènement. La première consistait à prendre le mouvement comme une profonde correction survenant après cinq mois de folie qui avaient vu, depuis janvier, les cotes s’élever de 55% environ. Il aurait fallu alors attendre la stabilisation spontanée du marché revenu à plus de réalisme. La seconde consistait à s’alarmer des répercussions du mouvement qui ont eu lieu dans sa foulée : report de toutes les introductions en bourse, report de toutes les augmentations de capital, à commencer par celles envisagées par les entreprises surendettées pour renforcer leur solvabilité. C’est ainsi qu’ont réagi les autorités de Pékin.

D’abord, en injectant de la monnaie directement vers les brokers à partir des guichets de la banque centrale, ensuite en faisant intervenir un organisme public de marché, le Chinese Finance Securities Corp, ensuite encore en mettant en action les banques commerciales d’Etat, pour un montant de plus de 200 milliards de dollars, enfin en interdisant toute vente durant six mois aux détenteurs d’au moins 5% des actions. Le caractère massif de l’intervention en dit long sur l’inquiétude du pouvoir de Pékin.

Un mois après la baisse initiale, la perplexité s’est installée. Personne ne sait si la hausse de la cote obtenue grâce aux mesures publiques de soutien du marché va déboucher sur une stabilisation durable. Nous pouvons dire cependant que cette stabilisation sera considérée comme acquise si le mouvement d’introductions et d’augmentations de capital reprend.

A la faveur de l’épisode, la Chine a cessé de produire l’image d’une puissance orgueilleuse, dominatrice et sûre d’elle-même. Paraphrasant la duchesse de Guermantes, on dira « La Chine s’inquiète ». Elle s’enracine sans doute dans le fait central du surendettement qui touche d’innombrables entreprises liées aux secteurs du logement et des infrastructures. Entre 2008 et 2014, l’endettement global des Chinois a rejoint des niveaux « occidentaux », passant de 140% à 250% du PIB. L’endettement nouveau s’est concentré dans les entreprises et les collectivités locales.

L’énoncé du problème économique chinois est désormais le suivant : ou bien les autorités de Pékin parviennent à réduire graduellement la croissance, sans la casser, pour contenir la dette des entreprises ; ou bien ils acceptent une fuite en avant consistant à doper sans cesse l’économie du pays, pour repousser l’échéance d’un « crash landing » dont le krach boursier de juin n’aurait été qu’un signal précurseur.

Il n’y a pas que la Grèce dans le monde, il y a aussi la Chine.

*Photo : Zhengyi Xie/REX Shutter/SIPA/Rex_Stocks_Soar_China_4900402B//1507101258

Haïr Merkel: ça fait du bien, c’est sans danger et ça ne sert à rien

51

« Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines,
Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne,
Ohé ! partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme !
Ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes… »

Eh oui ils ont quitté leurs mines, leurs champs, leurs usines, pour se dresser contre l’occupation allemande. Dans la foule des résistants on reconnaît Mélenchon qui fustige « La Prussienne », Pierre Laurent qui dénonce le « diktat germanique » et Dupont Aignan, le plus perspicace de tous, qui annonce qu’on assiste à la naissance d’un « IVe Reich » !

Autour d’eux, une multitude de souverainistes de tout poil et à géométrie variable. Il y en a qui sont de gauche. Des qui sont de droite. Et aussi ceux qui sont d’extrême droite ou d’extrême gauche. Des patriotes de tout bord engagés dans un courageux combat contre le bourreau du peuple grec, Angela Merkel. Manque depuis quelques jours à l’appel Marine Le Pen : elle a déserté le champ de bataille, jugeant, car elle est fine, que dire trop de bêtises nuirait à sa crédibilité.

J’avoue mon incompétence totale dans le domaine économique. Mais, comme ceux qui essayent de sauver le peuple grec de la botte allemande le sont également, nous pouvons nous comprendre à défaut de nous entendre. Le souverainiste est un être bizarre. En dehors de ceux cités plus haut, il offre une palette infinie de sous-espèces. Il y a en a même de fascistoïdes et, bien plus rarement, des stalinoïdes. Dans leur colère anti-germanique, tous, quelle que soit leur obédience, usent d’un langage que des Champollion s’emploient à déchiffrer.

On peut lire par exemple, sous leur plume, que les instances européennes – aux ordres bien sûr d’Angela Merkel – n’ont pas été « démocratiquement élues » contrairement à Alexis Tsipras. Les mécanismes européens sont, il est vrai, d’une complexité propre à décourager les meilleures volontés. C’est pourquoi les partisans en lutte contre l’Allemagne ignorent que le Conseil Européen (c’est lui qui décide in fine) est composé des chefs d’états et de gouvernements des 27 membres de l’Union. Comment sont-ils arrivés au pouvoir ? Par un putsch ? Par une guerre ?

Par ailleurs (et n’ayant aucun diplôme en matière de souverainisme je peux certes me tromper), il m’avait semblé que le souverainiste était un farouche partisan du retour aux monnaies nationales. Le franc pour la France, la lire pour l’Italie, la peseta pour l’Espagne, etc… Et pourquoi pas, en suivant cette logique, la drachme pour la Grèce ? Eh bien, non ! Le souverainiste, pourtant prêt à se battre jusqu’au dernier Grec, n’a pas manifesté pour que la Grèce abandonne l’euro. Pas facile à comprendre. Mais, comme celles du Seigneur, les voies du souverainiste sont impénétrables !

J’ai quand même le souci de ne pas passer pour un grecophobe. C’est très, très mal vu. Alors que germanophobe… C’est pourquoi je tiens à proclamer que je préfère le résiné à la bière. Le Parthénon à la porte de Brandebourg. L’Olympe au Valhalla. La vénus de Milo à toutes les walkyries wagnériennes. Zeus à Odin. Je vais, pour parvenir à la perfection, m’employer à préférer Alexis Tsipras à Angela Merkel. C’est pas gagné. D’autant plus que j’ai un faible pour Heine et sa Lorelei…
PS : Dominique Strauss-Kahn vient de critiquer durement les conditions imposées à la Grèce. Il écrit pourtant : « Hollande a tenu bon. Merkel a bravé ceux qui ne voulaient à aucun prix d’un accord. C’est à leur honneur. » Ce qui n’empêche pas l’ex patron du FMI de trouver « effrayant » l’accord imposé aux Grecs. Comme cet accord a été validé sous l’égide de Merkel et de Hollande, qu’il félicite par ailleurs, on en déduira que DSK ne fait pas ici de l’économie. Il a juste envie, très envie, de revenir en politique. Et en politique, tout est permis.

Dieu, Woody Allen et moi

357

Woody Allen

« Vaste programme ! », direz-vous, en imitant la voix du général de Gaulle, plus ou moins bien selon votre âge et vos dons.

Eh bien, ce n’est pas tout ! Pour le même prix, on évoquera également ici Sparks et Pasqua, Michel Onfray, Jean Yanne et le cinéma nazi… Et bien d’autres choses encore, que je ne voudrais pas spoiler plus avant.

 

L’INVASION DES ANARS DE DROITE GÉANTS

Samedi 30 mai, « On n’est pas couché » / Olivier de Kersauson fait la promo de la énième compile posthume de son pote Jean Yanne, préfacée par ses soins. Je ne l’achèterai sûrement pas ! Non seulement le procédé m’agace, mais j’en ai déjà quatre volumes dans ma bibliothèque, et ils n’en finissent pas de se recopier.

N’empêche ! Ce soir, avec sa liberté de ton, Kersauson nous change agréablement du train-train hebdomadaire de ce « divertissement », désormais plus proche de Hanouna que de Taddeï. Grâce à son charisme, le type installe sur le plateau une ambiance audiardienne qui s’avère contagieuse. Non seulement Ruquier est client, mais Caron ne moufte pas – et Léa Salamé ira jusqu’à regretter, à travers Jean Yanne, « l’époque où on pouvait encore assumer d’être un anar de droite ».

T’inquiète, Léa ! Cette engeance-là n’est pas près de disparaître. Un anar de droite digne de ce double « non » se reconnaît à un certain scepticisme envers la Nature humaine, le Progrès et les Autorités – ainsi qu’à cette dérision bien ordonnée qui commence par soi-même. Or ce sont là les ingrédients mêmes de l’esprit[1. À ne pas confondre avec l’humour drôle (Jamel, Bigard) ni le ventriloquisme comique (Gerra, Canteloup).].

S’il ne fallait qu’une preuve de la permanence, et même du renouveau de cet esprit « anar de droite », elle s’appellerait Gaspard Proust. Ce type-là tient chronique dans Salut les Terriens, l’hebdo d’Ardisson sur Canal+, avec une liberté de ton incroyable sous nos cieux. Et depuis 2008 ses one man shows, produits par Ruquier en personne, font partout salles combles – mais de plus en plus grandes. Son prédécesseur chez Ardisson, Stéphane Guillon, n’amusait ordinairement que la gauche sous la droite, et encore…[access capability= »lire_inedits »]

Comme il y a un Drame de l’humanisme athée, magnifiquement diagnostiqué par le R.P. de Lubac, il existe aussi une tragédie de l’humour progressiste, qui ne s’autorise que les rires « citoyens », voire militants. Autant dire rien.

Kersauson, Yanne, Muray, Vialatte et Proust (Gaspard), sans oublier Audiard (Michel) : ces gens-là incarnent, eux, l’authentique esprit anar de droite – et donc l’esprit français tout court, si m’en croyez.

 

QU’EST-CE QU’ONFRAY SANS LUI ?

Lundi 8 juin / En réponse à mon envoi dédicacé du Cahier de vacances catho, coécrit avec Richard de Seze, Michel Onfray m’adresse le SMS suivant – que je reproduis ici avec son autorisation :

« Cher Basile.
Bien reçu votre Caté. C’est drôle, bien fait, informé. Ça donne envie d’être catho !
Je me permets juste de signaler une faute : la réponse au quiz de la p. 11 n’est pas 6/F, mais 6/A !
Amicalement. »

Pour apprécier pleinement le clin d’œil, on se reportera utilement au document ci-joint. En ce qui me concerne, à la réception de ce poulet, inutile de vous dire que j’ai été ravi – mais pas plus étonné que ça. C’est que j’avais déjà appris à le connaître, le gaillard, et il gagne à l’être ! En plus il se bonifie avec l’âge contrairement à ses collègues, nés imbuvables pour la plupart.

Basile cahier de vacances catho

Le cahier de vacances catho, éditions du Cerf, p. 11
Bien entendu, j’avais commencé par planter des épingles dans une poupée à son effigie. C’était à l’époque du Traité d’athéologie (2003) ; il y accusait les religions, et surtout les « trois religions du Livre » (?), et tout particulièrement la mienne, d’imposture sanglante. Des fariboles fondées sur des légendes, n’engendrant qu’aliénations, douleurs et guerres… Où est-ce qu’on signe ?

Je sais bien que, sous nos latitudes actuelles, la plupart des gens pensent, ou croient penser comme ça. Mais Michel est un garçon plus ouvert d’esprit que la moyenne – sauf sur ce sujet, apparemment.

Malin en tout cas, ce petit Satan-là ! Son pamphlet déguisé en « traité » crée l’événement, reçoit les louanges de la-critique-qui-compte et devient un best-seller. Son premier, même, après une bonne quinzaine de bouquins ; il retiendra la recette du scandale, sans en abuser d’ailleurs. Quant aux « menaces de mort » qu’il se plaint d’avoir reçues à l’occasion, aucune n’a abouti apparemment, grâce à Dieu[2. D’ailleurs, à ce compte-là, même moi j’en ai reçu, des menaces de mort. Généralement, ce n’est pas suivi d’effet.].

Plus tard, j’ai découvert que Michel n’hésitait pas à s’en prendre aussi aux vraies idoles de l’époque, et notamment à Freud (Le Crépuscule d’une idole, 2010).

Là encore, il bat des records de ventes ; mais cette fois, au prix de la bienveillance dont il avait bénéficié jusque-là dans les « milieux autorisés ».

Traité soudain, il s’en souvient encore, de « facho », de « nazi » voire de « pédophile », non par le peuple mais par l’élite, Onfray ne plie pas. Au lieu de courber l’échine comme il se doit pour être « coopté », il se « révolte », à l’instar de son idole à lui, Camus. En 2012, à l’occasion d’un bouquin sur Albert (L’Ordre libertaire), l’auteur égratigne Sartre jusqu’à l’os – sachant qu’il s’attirera ainsi à coup sûr les foudres du lobby intellectuel sartro-beauvoirien.

Un vaste réseau, et moins mort qu’on ne le croit. Dormant certes, faute d’actualité, mais capable de se réveiller à tout moment pour faire la chasse aux profanateurs de Sartre. Le dernier, ça devait être il y a trente ans, et il n’y a pas survécu. Onfray, lui apporte des biscuits : il s’est tapé toute la Correspondance, en plus des œuvres, et ce qu’il en rapporte est monstrueux, surtout si c’est vrai.

Du coup, voilà notre redresseur de torts intellectuels dans le collimateur ; il suffira d’un prétexte pour le faire basculer d’autorité dans le camp du Mal, lui qui a toujours bien voté (Besancenot, Bové, Mélenchon…).

Le couperet tombe un jour comme ça, au prétexte d’un tweet où il dit en substance : « Avant d’enseigner aux enfants la théorie du genre, on ferait mieux de leur apprendre à lire, à écrire et à compter. »

Flagrant délit de coming out réactionnaire ! Et tout le camp progressiste de le mettre en quarantaine… Eh bien il s’en fout, le philosophe – et il le prouve en traitant de « crétin » le premier ministre – qui, il faut le dire, l’avait attaqué sans le lire.

C’est comme ça qu’on l’aime, Michel ! Son côté de plus en plus « clivant », sa diabolisation même (le comble, pour un athée), il les assume avec la distance nécessaire, voire une certaine délectation. Avec le temps, Onfray s’est délesté des totems et tabous intellectuels, médiatiques et sociaux de l’époque. Du coup, il ne cesse de prendre de la hauteur… Jusqu’à quels cieux ?

 

LA PARABOLE DE WOODY

Mardi   juin / J’ai d’excellents amis athées ! N’empêche, ils me font irrésistiblement penser à Woody Allen dans Prends l’oseille et tire-toi. Il met en scène un voleur qui découpe soigneusement, à l’aide d’un diamant, la vitrine d’un joaillier, et part en courant avec son rond de verre sous le bras.

Beaucoup de gens n’agissent-ils pas ainsi avec la vie, mes frères ? Sans aller jusqu’à faire de Woody un Père de l’Église, son message pourrait servir de base à de sacrés sermons, genre : nous avons des trésors à portée de la main, et nous nous contentons de chiper des babioles…

Sous prétexte que les diamants pourraient être des faux, on se rue sur la verroterie. Une fois de plus, Chesterton avait raison : l’athéisme, c’est comme la solitude, ça n’existe pas. « Quand les hommes cessent de croire en Dieu, ce n’est pas pour croire en rien ; c’est pour croire à n’importe quoi. » Et ne me demandez pas la liste de ces « n’importe quoi » ; vous la connaissez aussi bien que moi, hélas.

 

LA FOLLE HISTOIRE DE L’EUTHANASIE

Mercredi 17 juin / Vu ce soir sur Arte, un intéressant documentaire intitulé Les Films interdits du IIIe Reich. Entendre par là, non pas les œuvres cinématographiques proscrites par Goebbels, mais les 40 films nazis encore censurés depuis la chute du régime (ils étaient 300 en 1945).

Leur projection n’est autorisée, nous explique-t-on, qu’à la condition d’être « strictement encadrée », c’est-à-dire précédée d’une introduction en forme de recontextualisation et suivie d’un débat sur l’indispensable distanciation. Soixante-dix ans après, la propagande nazie serait-elle encore « de la bombe, Bébé ! », comme disait Joey Starr ?

Les spécialistes interviewés dans le doc sont divisés. Certains prônent la levée de cette interdiction « désuète » ; d’autres estiment que les films en question peuvent encore « avoir un pouvoir de nuisance, notamment auprès des jeunes ». À voir l’éventail des œuvres présentées, on se dit que cette « liste noire » mériterait au moins un petit balayage.

Pour les films de pure propagande nazie, raciste et antisémite comme Le Juif Süss, Le jeune hitlérien Quex, etc., les « projections encadrées » semblent toujours compréhensibles. Mais que vient faire dans cette galère Stukas ! comédie musicale kitschissime qui semble inspirée par Springtime for Hitler – un triomphe à Broadway dans les délirants Producteurs de Mel Brooks ?

Le cas le plus paradoxal, c’est celui de Suis-je un assassin ? (« Ich Klage an »), réalisé en 1941 par un certain Wolfgang Liebeneiner à la demande expresse de Goebbels. L’objectif du ministre de la Propagande : faire passer en douceur un plaidoyer pour l’euthanasie – noyé dans les larmes d’une bouleversante histoire d’amour, pour ne pas heurter les sensibilités luthériennes.

Le pitch : un mari met fin aux souffrances de son épouse, atteinte d’un mal incurable, à sa demande et en un ultime acte d’amour. À propos d’Amour, comment ne pas penser ici au film de Michael Haneke, palmé à Cannes en 2012, nommé 5 fois aux Oscars et 5 fois césarisé ? En ces temps d’intense débat sur l’euthanasie, pourquoi censurer un film précurseur, qui abordait déjà le sujet il y a soixante-quinze ans ?

Mais si ça se trouve, c’est justement ce rapprochement qui pourrait agacer les partisans d’une euthanasie « démocratique ». Loin de moi, en tout cas, l’idée d’assimiler ceux-ci à des nazis sous prétexte que ça rime, comme s’en indignait Kouchner. Il n’y a que l’ami Bernard pour oser se dresser même contre l’étymologie s’il le faut !

Pour ma part, je ne trouve même pas « scandaleux » le jeu de mots « eutha-nazi » lancé par les « pro-vie » ; juste un peu foireux. Mais après tout, chez Lacan aussi ça arrive, et pourtant ses blagues sont censées « faire sens quelque part ». Alors va savoir.

 

SPARKS RAJEUNIT FRANZ FERDINAND !

Vendredi 26 juin / Pour avoir des places au concert de F.F.S. (Franz Ferdinand & Sparks) ce soir au Bataclan, j’ai dû payer le double du prix au marché noir, sur Viagogo le bien nommé. Au tarif normal, c’était complet au bout d’une heure. Alors quand je me suis réveillé, je ne vous raconte pas… Inutile aussi de présenter ici Sparks : si vous ne connaissez pas, vous n’avez rien à faire dans mes pages.

Dans une interview à Télérama (18/6/15), Ron Mael, l’auteur-compositeur gominé à lunettes et moustache, définit ainsi l’essence du duo : « Dès le début, le changement a toujours fait partie de notre style et de notre esprit. C’est ce que les gens aiment chez nous : qu’on les surprenne ! C’est quand on se répète qu’on déçoit. »

Chez eux le changement, c’est pas maintenant ; c’est tout le temps, et depuis qurante-cinq ans ! Régulièrement nos deux aliens font leur mue – jamais meilleurs que lorsqu’ils réapparaissent là où on les attend le moins. C’est ce qui se passe en accéléré depuis le début du xxie siècle : loin de se tarir, comme celles de leurs plus fameux collègues des 70’s, leur inspiration n’en finit plus de faire des étincelles[3. En anglais, « sparks ». En allemand, on s’en fout.].

Ils nous ont ainsi balancé tour à tour trois albums en forme de mini-opéras minimalistes et baroques, plus déroutants que du Vivaldi, moins chiants que du Phil Glass. Puis est venu un vrai opéra post-postmoderne, ou plus exactement rétro-futuriste, consacré à Ingmar Bergman. Les frangins l’ont monté à Los Angeles, et comptent bien en faire un film.

Entre-temps, ils ont multiplié les tournées dans toutes les positions : avec groupe, en duo, avec orchestre symphonique de 50 musiciens… Et voilà maintenant que nos sexagénaires californiens fous font équipe avec les dynamiques trentenaires écossais de Franz Ferdinand – que je qualifierais volontiers de « post-punk cool » si ça avait un sens.

2 + 4 : voilà nos 6 musiciens embarqués pour un album et une tournée communs, sous le nom de F.F.S. C’est un accord gagnant-gagnant. Après deux ou trois tubes planétaires il y a dix ans, l’étoile de Franz Ferdinand a quelque peu pâli. À titre d’exemple, mes enfants (17 et 14  ns) ne les connaissent déjà plus ! Pour le groupe, paradoxalement, la fusion avec Sparks est une perfusion de sang neuf.

Quant à Ron et Russel, c’est encore plus simple : avec le public de Franz Ferdinand (2 millions de fans sur Facebook, contre 30 000 pour eux), ils se font connaître d’une génération qui, au mieux, connaît un de leurs succès d’antan – et l’attribue à Queen.

Cela dit, dans ce mélange, « il y a de l’opportunisme, mais il n’y a pas que de l’opportunisme », comme dirait Lulu la Nantaise.

Les Écossais de chez Franz sont fans de Sparks depuis toujours, et l’idée d’une collaboration date d’il y a dix ans déjà. Comme l’observe d’ailleurs Alex Kapranos, leader du groupe, cette fusion transgénérationnelle n’a « pas d’équivalent dans l’histoire de la pop ».

Bien sûr, on pourra toujours chercher à nous contredire, Alex et moi – quitte à se replier finalement sur le duo Lady Gaga-Tony Bennett… Que faire contre la mauvaise foi ? « S’en foutre un peu », conseillait mon prof de philo. Essayez donc, ça marche !

Le concert, en revanche, ça se raconte pas[4. D’autant moins qu’en l’occurrence, celui du Bataclan est visible gratuitement sur arte.tv et YouTube.]. Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’il fut l’occasion de croiser Christophe Conte des Inrocks – auteur entre autres des regrettables « Billets durs » où il déboulonne chaque semaine, à l’aveuglette pourvu que ça pétille et que ça pète, une personnalité de droite ou débile, au choix – sans parler de l’intergroupe

J’ai donc pu le féliciter sincèrement pour son papier sur F.F.S. : « C’est la première fois que je suis d’accord avec toi ! » En fait, c’est même pas vrai : j’aime bien ce qu’il écrit sur la musique en général, et en particulier sur les Nits, un groupe hollandais méconnu dont il est fan comme moi. C’est la politique qui ne lui réussit pas, voilà tout. Ça arrive à des gens très bien.

 

« QU’EST-CE QUI M’A FOUTU DES CONNARDS PAREILS ? »

Lundi 29 juin / Charles Pasqua est mouru, et tout le monde sont unanimes ou presque à lui découvrir soudain les plus hautes vertus. Lui que la classe intello-politique détestait ou méprisait – avec en option la peur de ses légendaires et terrifiants « dossiers » –, voilà qu’on le couvre de fleurs en l’accablant d’éloges. « Mourez, nous ferons le reste ! »

Je l’entends d’ici rigoler à cette pagnolade, plongé dans son fauteuil, un whisky à la main et un cigare dans l’autre : « Qu’est-ce qui m’a foutu des connards pareils ? » Pasqua n’était dupe de rien ; il était même très lucide, sauf évidemment sur lui-même. Je gage donc que le spectacle de son embaumement virtuel l’aura plutôt réjoui.

Le président et le Premier ministre, la droite pour une fois unie (de Juppé à Philippot !) et même la gauche « responsable » font chœur pour rendre hommage au résistant, au patriote, au gaulliste, voire à l’homme d’État… On voit bien qu’il est mort ! Si ça se trouve, c’est même ça qui plaît.[/access]

feminisme fourest lahaie

Également en version numérique avec notre application :

*Photo : Wikimedia Commons

Cuba, Iran: la paix, je veux l’avoir et je l’aurai

167

Obama Etats-Unis Cuba Iran

Les présentateurs de journaux radio et télé – à ne pas confondre avec des journalistes – se gargarisent en ce moment de l’adjectif « historique » accolé aux accords internationaux négociés par Barack Obama avec les plus vieux ennemis encore actifs de la puissance américaine : Cuba des frères Castro, et l’Iran des mollahs chiites. Pour une fois, les bateleurs de l’info n’ont pas totalement tort : avant de quitter la scène politique active, le président des Etats-Unis a dénoué deux dossiers bloqués depuis des décennies. L’hostilité ouverte, marquée par l’absence de relations diplomatiques et l’imposition de sanctions économiques contre les régimes en place à La Havane et Téhéran se voit remplacée par une forme de coexistence apaisée ouvrant la voie à une normalisation totale.

L’argument le plus fort de Barack Obama face à ses détracteurs l’accusant de reculade face à « l’empire du mal » consiste à dire que l’autre politique, celles du blocus de Cuba et des sanctions économiques imposées à l’Iran n’a pas obtenu les résultats escomptés. Le pouvoir communiste et son cortège de violations des droits humains ne se sont pas écroulés dans la grande île caraïbe, et la théocratie iranienne se maintient depuis trente-cinq ans, montrant une réelle faculté d’adaptation aux évolutions de la société civile, sans toutefois lâcher sur l’essentiel, le pouvoir aux barbus enturbannés.

Si l’on se place dans une perspective bestialement « realpoliticienne », la démarche de Barack Obama est parfaitement logique : ni Cuba, ni l’Iran ne constituent des menaces stratégiques, même à moyen et long terme, pour les Etats-Unis. A supposer même que Téhéran viole les accords conclus à Vienne, et se dote de l’arme nucléaire, l’Iran ne menacerait pas plus le territoire des Etats-Unis que ne le fait aujourd’hui la Corée du Nord. Pour Israël, et même pour l’Union européenne, dont les deux tiers du territoire sont aujourd’hui à portée de missile iranien, la question se pose différemment, mais Barack Obama peut, à juste titre, faire valoir qu’il assure aux alliés européens de l’Otan la garantie du parapluie nucléaire américain, et qu’il fournit à Israël l’essentiel des armes lui permettant de faire face à une menace stratégique, c’est-à-dire à une agression mettant en danger son existence.

Les résidus du « monde d’avant », la France gaullienne forte de sa dissuasion du «  faible au fort » fondée sur un arsenal nucléaire autonome, permet à Laurent Fabius de gonfler des muscles, et de jouer un temps le « bad cop » dans le bras de fer diplomatique avec l’Iran, mais au bout du compte, la raison US l’emporte. La blonde Federica Mogherini, haute représentante de l’UE pour la politique extérieure, peut alors exceller dans le rôle de perruche (féminin de perroquet) du discours de la Maison Blanche.

Tout cela serait fort sympathique si les choix de Barack Obama ne se fondaient sur des paris, dont la première victime, en cas de pari perdu ne seraient pas les Etats-Unis, mais quelques-uns des plus proches alliés des Etats Unis, avec , dans l’ordre croissant de risques encourus, L’Egypte et les monarchies du Golfe, Israël, et une Europe prise en tenaille entre le néo-impérialisme poutinien, et un Iran dominateur au Proche et Moyen Orient. Miser avec l’argent d’autrui (en l’occurrence sa sécurité) est la meilleure méthode pour éviter de perdre…Par ailleurs, la garantie nucléaire américaine est soumise à l’évaluation de la menace par celui qui détient les moyens militaires, et celle-ci peut être différente de l’analyse des victimes potentielles. En cas de conflit avec un Iran nucléarisé, il est tentant pour la puissance protectrice, non directement menacée, de demander à ses protégés de faire montre de souplesse pour éviter une catastrophe… Cela s’appelle le chantage atomique.

Ce scénario du pire n’est sans doute pas inéluctable, et sa version optimiste verrait une société civile iranienne secouer le joug de la dictature théocratique qui l’opprime, et se présenter alors comme la grande nation d’un Islam moderne réconcilié avec la démocratie et les droits humains, ceux de la femme en particulier. On nous permettra de rester sur la réserve dans nos pronostics à moyen et long terme, et de nous inquiéter, pour le court terme, de l’usage qui va être fait, par le régime de Téhéran des milliards de dollars ou d’euros que l’accord de Vienne va lui procurer avec la levée des sanctions. Le soutien à Bachar El Assad et à ses alliés du Hezbollah libanais ne devrait pas pâtir de la nouvelle donne, car rien dans le texte de Vienne, n’aborde le sujet du financement d’un ami dictateur sanglant, et d’une organisation terroriste dont l’objectif affiché est l’éradication de l’Etat juif…

Enfin, et il est surprenant qu’aucun de nos brillants analystes médiatiques ne l’ait souligné (ou alors cela m’aurait échappé), on constate que dans le cas de Cuba comme dans celui de l’Iran, aucune exigence en matière de respect des droits humains fondamentaux, ne faisait partie du « paquet » des négociations. Raul Castro et sa bande peuvent continuer à emprisonner les dissidents, museler la presse et l’accès internet,  à organiser un système prostitutionnel paraétatique à l’usage des touristes, dont la clique militaro-politique au pouvoir tire les principaux bénéfices. La pendaison des homosexuels à des grues, l’emprisonnement pour adultère, le tchador imposé resteront la norme chez les Perses. En agissant ainsi, Barack Obama rompt avec une tradition vieille d’un siècle, inaugurée par le président Woodrow Wilson au lendemain de la première guerre mondiale : la puissance américaine n’est pas seulement au service des intérêts économiques et stratégiques des Etats-Unis, mais s’efforce de promouvoir sur l’ensemble de la planète des valeurs considérées comme universelles, comme la démocratie, la liberté de croyance et d’expression… Même le président Jimmy Carter, qui n’appartient pas à l’espèce des faucons néo-cons, avait inclus cette dimension dans la grande négociation avec l’URSS de Brejnev, qui avait abouti, en 1975, à la signature des accords d’Helsinki. Une troisième corbeille, en plus des accords stratégiques et économiques, était consacrée à l’affirmation du respect des libertés fondamentales par les parties signataires. Bien entendu, les communistes soviétiques n’en tinrent aucun compte, mais ils donnèrent une base juridique internationale à l’action des dissidents dans tous les pays du bloc soviétique, préparant ainsi les futures élites de l’ère post communiste en Europe.

Les démocrates cubains ou iraniens n’auront pas cette chance, et la responsabilité historique en revient à Barack Obama.

*Photo : Ron Sachs/Pool/sipausa.sipausa_15541102/1507012045

Du muscle, du vintage et de l’intime

14

DVD Zouzou

Né sous X-Men

Vous trouvez Bond trop plan-plan. Le petit trapu Daniel Craig a beau rouler des mécaniques, le mythe sent la naphtaline. 007 est à ranger au rayon des antiquités. Cet agent secret en survêt ressemble à un retraité de la Silicon Valley : il conduit une Aston Martin et boit des vodka-martini sous les palmiers à l’heure où ses anciens collègues entrent en réunion commerciale. Ce sexagénaire bien conservé qui continue à raconter les vieilles blagues de Q au bar de la piscine est pathétique. Le permis de tuer ne fait décidément plus peur aux ménagères. Le réalisateur Matthew Vaughn, à qui l’on doit le tonitruant X-Men Le commencement, a versé des amphétamines dans le cocktail des espions à papa. Kingsman : Services Secrets fait exploser le genre convenu du film d’espionnage agrémenté d’une course-poursuite et d’une scène bâclée au lit. Le puritanisme américain n’aime ni les seins, ni les excès de vitesse. Vaughn aime tous les délires pourvu que ça pète en vol. Il a poussé l’exercice au paroxysme de l’action et du divertissement. Ce Tarantino élevé aux hormones bastonne pendant deux heures. Quelle dérouillée ! On craignait l’overdose et on en redemande. Les coups de feu (ça mitraille sec !) et les coups de pied (Bruce Lee leur dit merci) ne connaissent aucun répit. Si Kingsman n’était qu’un film d’effets spéciaux et de gros bourrins, il n’aurait aucun intérêt. Colin Firth, Samuel L. Jackson et Michael Caine ne font pas de la figuration. Ils ont de vrais rôles. Les méchants sont vraiment très méchants et les gentils peuvent vous pourrir la vie. En résumé, c’est l’histoire d’Eggsy (Taron Egerton), un jeune délinquant, qui croyait que les types en costumes de Savile Row étaient d’insipides cadres de la City et qui se rend compte que leur péché mignon, ce n’est pas le bridge mais le « free-fight ». Mention spéciale à Sofia Boutella dont le jeu de jambes est à couper le souffle !

Kingsman : Services Secrets de Matthew Vaughn – DVD Fox France

Kingsman : Services secrets

Price: ---

0 used & new available from

L’espion qui venait du Sud

Quel plaisir de revoir Roger Hanin dans cette pantalonnade de 1966 à mi-chemin entre Les Barbouzes et Le Coup de Sirocco. On ne dira jamais assez combien le Gorille de la Casbah était un acteur subtil à la présence solaire et au charme oriental. Il pouvait tout jouer, même avec l’accent pied-noir. Il est bon aussi que les plus jeunes d’entre nous aient une autre image en tête de l’acteur que celle d’un Navarro perdu dans sa tour de Chinatown. Carré de dames pour un as reprend les vieilles ficelles de l’espion français assailli par des jeunes femmes. C’était sexiste à souhait, délicieux de maladresses et adorable de naïveté. Jacques Poitrenaud pratiquait un cinéma à l’ancienne dans la veine des Eddy Constantine de la grande époque, avec un soupçon de OSS 117, le tout dialogué par un Dabadie grivois. C’était aussi le temps béni des coproductions où chaque pays imposait son actrice nationale. On ne perd pas au change : Laura Valenzuela représente l’Espagne, la divine Sylva Koscina l’Italie et la toute jeune Catherine Allégret la France ! Si vous aimez l’Andalousie (le tournage s’y est déroulé), Gainsbourg (il a composé la musique du film et on le voit à l’écran furtivement) et les Brigades du Tigre (François Maistre, le célèbre commissaire Faivre joue le rôle d’un malfaisant), vous serez comblé. Vive le cinéma d’avant !

Carré de dames pour un as de Jacques Poitrenaud – DVD LCJ Editions

Cet obscur objet du désir

« Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe sans jamais oser le demander » pourrait résumer Zouzou, le film très réussi de Blandine Lenoir, sorti sur les écrans en fin d’année 2014. Mais, ce serait à la fois réducteur et mensonger, car la référence à Woody Allen manque de profondeur et de perspectives historiques. Le new-yorkais reste toujours en surface des choses, il tourne autour sans s’en emparer vraiment. Zouzou ne manque ni de fond, ni de burlesque. Il se tient à califourchon sur le fil des sentiments, entre pudeurs extrêmes et expressions franches, libératrices du désir. Blandine Lenoir, tout en nuances et force, sait parler des femmes, de toutes les femmes et de tous les âges (fait rarissime en ces temps de jeunisme cinématographique). On aurait pu craindre un cinéma militant, vaguement culpabilisant et sentencieux. La brillante réalisatrice a opté pour le ton de la comédie sans renier ses engagements. Dans une maison de campagne, une mère, Solange, la soixantaine, se retrouve face à ses trois filles (Agathe, Marie et Lucie) et sa petite fille de 14 ans (Zouzou). Elles vont parler à leur manière d’un sujet tabou : la sexualité. Très habilement, Blandine Lenoir dresse le portrait intime de plusieurs générations et renverse les stéréotypes. Et les hommes ? Ils ne sont pas absents. Olivier Broche, impeccable comme toujours, et Philippe Rebbot, grande révélation du cinéma français depuis Mariage à Mendoza, apportent une touche de douceur dans ce monde de « brutes ». Quant aux actrices, citons-les toutes, Laure Calamy, Jeanne Ferron, Nanou Garcia, Sarah Grappin et Florence Muller, elles sont terribles !

Zouzou de Blandine Lenoir – DVD Blaq out

Vampires et profanateurs de sépultures: quel cinéma!

6

crâne de Murnau Nosferatu

On a volé le crâne de Murnau ! Voilà un fait divers qui appelait des titres astucieux du genre « Murnau n’a jamais eu la tête sur les épaules », « Nosferatu a perdu la boule ! », « Allemagne : sac d’os et tête de nœud » ou encore « Murnau fera-t-il de vieux os ? ». Que s’est-il passé ? Des intrus ont pénétré – de nuit certainement, parmi les brumes vespérales… – dans le cimetière de Stahnsdorf (dans la périphérie de Berlin), ont crocheté la porte de l’impressionnant caveau familial du réalisateur qui repose paisiblement en ces lieux depuis près de 85 ans, ont ciblé le cercueil de Murnau, l’ont ouvert… avant de repartir avec le crâne de l’illustre figure de l’expressionnisme allemand. La violation de sépulture, la profanation, le recel de cadavre sont des pratiques qui prospèrent. La morale chrétienne le réprouve. Le bon goût le condamne. Avant Murnau, on avait déjà fait le coup à Charlie Chaplin… Cinéaste n’est pas un métier facile ! Peu après la mort du père de Charlot, un réfugié polonais résidant en Suisse avait entrepris (avec l’assistance d’un complice) de « kidnapper » l’illustre dépouille mortelle enterrée à Corsier-sur-Vevey, afin de faire un odieux chantage financier à la famille du réalisateur… La police avait fini par retrouver leur trace et fait capoter l’opération.

Au sujet du crâne de Murnau les indices sont minces. Le responsable du cimetière précise que les faits se sont probablement déroulés entre le 4 et le 12 juillet. Le crâne doit être loin à l’heure qu’il est. La police poursuit plusieurs pistes, dont celle de « pratiques occultes »… Murnau étant tout de même l’emblématique réalisateur de Nosferatu, eine Symphonie des Grauens (« une symphonie de l’horreur »[1. Banalement traduit en France par : Nosferatu, le vampire.]), l’un des plus effrayants films de vampires de tous les temps, long-métrage muet dominé par le jeu fantomatique de l’acteur Max Schreck qui incarne le Comte Orlok, répandant la peste sur son passage et se nourrissant de sang. L’une des plus remarquables lectures du conte de Bram Stoker et la naissance d’un genre cinématographique : l’épouvante. Le malheureux crâne de Murnau ne risque-t-il pas de finir dans la triste collection d’un sataniste cinéphile ? D’un écumeur de catacombes ? D’une sorte de gothique pathétique ?

En 1992 la tombe de Benny Hill avait aussi été profanée, et son cercueil « visité ». Une rumeur avait couru selon laquelle l’humoriste britannique joufflu, spécialiste des courses-poursuites coquines et burlesques avait été mis en terre avec sa collection de bijoux. Comique n’est pas un métier facile ! Buster Keaton, lui, avait demandé à être enterré avec un chapelet et un jeu de cartes (« afin d’être prêt à toute éventualité »). Quant à Robert Mitchum, il avait exigé d’être mis en bière avec des bouteilles de son whisky préféré afin que la traversée soit plus supportable… Personne n’a encore eu l’idée de lui barber sa gnole.

Nous suivrons de prêt l’enquête sur la dépouille de Murnau. En espérant que les autorités ne seront pas trop sévères si le malandrin rend le crâne du cinéaste. Peut-être s’agit-il simplement d’un cinéphile fébrile, d’un esthète vivant à 24 images par seconde, qui voulait simplement échanger quelques mots au sujet du 7e art avec l’un de ses plus grands pionniers.

Il est en effet plus intéressant de discuter cinéma pendant une heure avec Murnau mort, que trois heures avec Mathieu Kassovitz vivant…

*Photo : Flickr.com

Murnau : Nosferatu

Price: ---

0 used & new available from

A la découverte du cinéma formosan

2

cinéma Formose La cité des douleurs

Il y a des préfaces décourageantes : concises et parfaites, elles mériteraient d’être citées intégralement pour commenter un livre. De quoi mettre les blogueuses au chômage ! C’est le cas de l’introduction que Wafa Ghermani a rédigée pour « le livre d’un film » La Cité des douleurs 「悲情城市」. C’est une lecture que je recommande à tous ceux qui n’ont pas été à La Rochelle pour le récent festival cinématographique et sa sélection des films de Hou HsiaoHsien「侯孝賢」, autant qu’à ceux qui ont eu le plaisir d’assister à cette rétrospective.

La Cité des douleurs
Ce festival a eu la bonne idée de programmer également le documentaire de Hsieh ChinLin 「謝慶鈴」, sans doute la meilleure passerelle vers la découverte de la « nouvelle vague » des cinéastes formosans, dont Hou HsiaoHsien, précisément, est l’un des plus célèbres représentants, avec Edouard Yang「楊德昌」. Alors qu’il a été produit d’emblée en français, anglais et chinois, ce DVD n’est pas encore distribué en France et c’est bien dommage. Je reviendrai sur ce documentaire qui mérite une tranche de blog à lui seul : Flowers of Taipei, Taiwan New Cinema 「光陰的故事 – 台灣新電影」.

Flowers of Taipei
*
Hou HsiaoHsien, né en 1947. Son film le plus fameux, tourné en 1989, est Une ville de douleur, ou La Cité des douleurs 「悲情城市」BēiQíng ChéngShì, premier volet d’un tryptique sur Formose et son histoire après la Deuxième guerre mondiale, avec Le Montreur de marionnettes 「戲夢人生」Xì Mèng RénShēng (1993) et Bons garçons et bonne filles 「好男好女」 HǎoNán HǎoNǚ (1995).

Le livre dont je veux parler ici, en laissant ensuite la parole au traducteur français Gwennaël Gaffric 「關首奇」, est le scénario original et sa continuité dialoguée, par les deux scénaristes Chu TienWen 「朱天文」 et Wu NienJen 「吳念真」. Pas de précisions techniques superflues : le livre se lit très agréablement.

Chu TienWen est une femme de lettres taiwanaise, souvent mentionnée avec sa sœur Chu TienXin「朱天心」, elle même romancière , et leur père Chu HsiNing「朱西甯」. Une troisième sœur, Chu TienYi「朱天衣」, est également connue, tout comme leur mère Liu MuSha 「劉慕沙」, essayiste, et célèbre traductrice des classiques du japonais vers le chinois.

famille Chu
En haut à gauche, Liu MuSha ; à droite, Chu HsiNing.
En bas, Chu TienWen, Chu TienYi et Chu TienXin.
 

Chu TienWen est l’auteur d’une dizaine de romans et de nouvelles, dont Splendeur fin de siècle 「世紀末的華麗」ShìJìMòDe HuáLì , le prix Newman pour la littérature chinoise 2015. En France, elle est déjà publiée chez Christian Bourgois. Anthologie de la famille Chu et chez «Bleu de Chine» dans le recueil A mes frères du villages de garnison, anthologie de nouvelles taiwanaises contemporaines.

Wu NienJen 「吳念真」, l’autre auteur du film, c’est soixante-dix scénarios de films depuis 1979, une quinzaine de livres, un documentariste célèbre et le fondateur d’une troupe théâtrale, un comédien et un auteur de chansons. Bref, un personnage considérable à Formose.

Retenons au passage qu’il a contribué à l’adaptation cinématographique de 「殺夫」 Tuer son mari, également connu sous le titre français La femme du boucher (traduction française d’Alain Peyraube et HuaFang Vizcarra), le livre le plus connu en France de mon amie Li Ang 「李昂」et l’un des premiers romans taiwanais traduit en français, en 1980.

Tuer son mari
Citer son nom me fait penser à l’un de ses textes, une brève et dure nouvelle 「牛肉麵」 Un bol de nouilles au boeuf, traduit par André Lévy qui re-raconte en fait (mais Li Ang ne le dit pas : je suis une blogueuse indiscrète) ce que Shih MingTeh 「施明德」 , un opposant célèbre qui a passé de nombreuses années en prison, a vécu en 1964 dans le couloir des condamnés à mort du TGC, le « Département de la loi martiale » de la Garnison de Taiwan (Taiwan Garrison Command’ Martial Law Directorate) 「臺灣警備軍法處」TáiWān JǐngBèi JūnFǎChù, la gestapo du régime KMT qui ne sera formellement dissoute qu’en 1992, mais moins terrifiante à partir de 1965. Tout Français étudiant l’histoire de Taiwan doit connaître cette abréviation « TGC ».

Cette nouvelle, publiée initialement en 2007, est en fait l’histoire du bol de soupe de nouilles au bœuf que n’a pas mangé Huang ZuYao「黃祖堯」, un agent secret communiste, envoyé par le PCC à HongKong pour éliminer des anti-communistes mais qui fut retourné par une belle espionne taiwanaise et convaincu de passer du coté du KMT 「國民黨」GuóMínDǎng.

Une fois le détroit de Formose franchi, la prise du contre-espionnage taiwanais avait perdu de sa valeur et le TGC (ou des taupes communistes au sein du TGC, peut-être pour décourager de telles vocations) décida qu’il valait mieux une exécution pour faire un exemple plutôt que mettre en valeur un retournement pour attirer plus de communistes à passer chez les nationalistes. Ou bien peut-être le contre-espionnage taiwanais pensa que Huang était un faux-retourné et une vrai-future-taupe. Un demi-siècle plus tard, les communistes chinois post-maoistes faisant les yeux doux aux Taiwanais et l’un (au moins) des chefs de l’espionnage taiwanais à la retraite vivant à ShangHai, la question est difficile à élucider. Elle peut même paraître futile, sauf que demeure, pour comprendre une époque, la remarquable nouvelle de Li Ang, qu’on la lise dans le texte chinois ou dans l’excellente traduction d’André Lévy.

Si un jour je contribue à un manuel de littérature taiwanaise, bilingue, je donnerai le texte original et la traduction française de la nouvelle, mais en les faisant précéder de ce qu’en avait expliqué Shih MingTeh en 2002 Délires d’un révolutionnaire dévoué et bénévole「無私的奉獻者/狂熱的革命者」WúSīDe FèngXiànZhě /KuángRèDe GéMìngZhě et qui inspira Li Ang, comme je viens de le faire ci-dessus.

C’est peut-être cette nouvelle qui peut le mieux donner le ton et le parfum de ma tranche de blog ce matin, ce qui n’est jamais facile car l’encre d’imprimerie est noire et le papier blanc, comme mon texte sur écran, alors que je voudrais mettre un peu de couleurs, et d’odeurs :

Le rouge-brun est celui du ragoût「紅燒」HóngShāo de boeuf braisé, si possible du flanchet「牛腩」NiúNǎn, avec les « nerfs » i.e. des tendons「牛筋」NiúJīn devenus fondants à la cuisson et qui donnent une grande onctuosité à la viande et au bouillon. Mouillé par les nouilles avec un peu de leur eau de cuisson, c’est d’un rouge particulier que n’a pas la soupe claire de nouilles au bœuf 「清燉牛肉麵」QīngDùn NiúRòuMiàn des musulmans de l’ouest chinois, les Hui(s) ou Donganes, préparées sans braiser la viande de bœuf au préalable.

Comment faire transpirer du papier (et de l’écran d’ordinateur) l’odeur de cette soupe de nouilles au bœuf, devenue le plat emblématique de Taiwan ? Pourtant, à Formose les habitants ne mangeaient pas de viande de bœuf, puisqu’il n’y avait pas de bœufs, seulement des buffles considérés comme les compagnons et amis des paysans dans leur rizière ; et les Formosans cultivaient peu le blé, mangeant surtout du riz.

La soupe de nouilles au bœuf — claire chez les musulmans — rougeâtre braisée, ou « roussie » comme traduit habilement André Lévy — a été introduite par les soldats venus du continent chinois, de la garnison du sud de Formose : c’ était l’ordinaire, facile à cuire, de ces célibataires.

Paradoxe donc : c’est ce détail culinaire de l’immigration massive (deux millions) de réfugiés, dont un grand nombre de soldats, fuyant l’avance des troupes communistes avec le gouvernement nationaliste en déroute qui est devenu le plat national (ou peu s’en faut) des Taiwanais indépendantistes (puisque la majorité des Formosans ne veulent pas entendre parler de réunification avec le continent post-maoïste). Il faut se souvenir ici que les enfants taiwanais désormais boivent du lait (donc les vaches finissent… dans la soupe) et mangent beaucoup plus de nouilles (de blé) et de pain, inconnus pendant les trois siècles précédents.

Dans une ruelle très modeste du centre de Taipei, de l’autre coté du carrefour du bureau du Premier ministre, il y avait un « bain shanghaien » 「 快樂池上海澡堂」KuàiLèChí ShàngHǎi ZǎoTáng. L’endroit a fermé voici une dizaine d’années. S’y retrouvaient en milieu de journée des clients assez disparates (dont l’ami qui m’a raconté, à la manière de Lao She) se trempant collectivement les fesses dans une piscine peu profonde, avant de se faire gratter les peaux mortes avec un gant de crin (en fait une courge séchée dont la fibre est le gant de crin des Taiwanais 「絲瓜布」SīGuāBù ). Ensuite, après un léger massage des orteils et des cuisses, dans une grande salle commune, chacun mangeait un bol de soupe de nouilles au bœuf après la sieste. C’était une soupe « claire » « mi-flanchet mi-tendons », donc fournie par les musulmans d’une échoppe voisine.

Le secrétaire général du KMT Tsiang YenShih 「蔣彥士」 y avait ses habitudes, de même qu’un ancien colonel devenu patron d’un bordel voisin, et quelques petits vieux qui étaient comme un répertoire, banquettes serrées les unes contre les autres, recouvertes de serviettes éponge, de l’histoire de Taiwan.

C’est après l’une de ses siestes dans ce bain public que cet ami porta des oranges à Shih MingTeh, le jour de 1979 où il fut arrêté après les « incidents de KaoHsiung ». Ne manquait ce jour-là que Hou HsiaoHsien pour filmer et le bain, et le portail de la prison de ChingMei.

Mais Li Ang dans tout cela ? Et le couloir des condamnés à mort du TGC à Taipei ?

Les prisonniers politiques avaient droit à leurs modestes trois repas par jour mais pouvaient quelquefois par faveur « cantiner », leur famille étant autorisée à leur passer un peu d’argent. Le plus simple était alors de commander à 17h un bol de soupe de nouilles au bœuf livré à 21h, par des petites gargotes sur les trottoirs à proximité des bâtiments officiels, casernes et prisons.

Shih MingTeh avait ainsi droit à un bol de nouilles que son voisin de détention, de l’autre coté du couloir, Huang ZuYao, faute de famille, ne pouvait se payer. Shih se promit de lui offrir un bol de nouilles sur son pécule. Mais – fatalité ! – c’est le lendemain matin que Huang fut sorti de sa cellule et fusillé. Shih s’en souvient toujours.

Que dire de plus pour fixer le cadre, pour restituer l’atmosphère, donner envie aux lecteurs de ce blog de visionner le film et de lire le livre ? Peut-être redonner l’essentiel d’un texte que j’avais préparé pour annoncer un colloque de l’Association française d’études taiwanaises à l’ENS sur le « 2-28 », en février 2015.

*
Formose, la République de Chine ramenée à la seule île de Taiwan, est aujourd’hui une démocratie de 23 millions d’habitants, mais a vécu de 1945 à 1964 une vingtaine d’années de « terreur blanche » sous le régime du parti KMT après les massacres du printemps 1947.

Le 28 février 1947, à Taipei, dans le vieux quartier de TaTaoCheng 「大稻埕」, au coin de NingHsia Road et de NanKing West Road 「寧夏路南京東路口」, une pauvre femme, vendant des cigarettes au marché noir, fut sauvagement battue par des sbires du Taiwan Tobacco Monopoly Bureau et laissée pour morte devant ses deux enfants.

L’incident dégénéra en protestations dans toute l’île de Formose contre la corruption et la gabegie de la garnison du parti KMT qui avait pris possession de l’île après 50 années d’annexion par le Japon (de la fin de la guerre sino-japonaise en 1895 jusqu’à la victoire des Alliés en 1945). Le gouverneur Chen Yi 「陳儀」 (qui n’est pas le chef communiste 「陳毅」dont le nom est homonyme mais s’écrit avec des caractères différents), affolé devant cette révolte populaire et pacifique, joua un peu la comédie du dialogue et des réformes mais demanda des renforts à Chiang KaiShek「蔣介石」Jiǎng JièShí, alors en train de perdre pied devant les communistes sur le continent chinois.

Dès que les troupes du KMT arrivèrent, en mars 1947, ce fut le carnage, avec un massacre systématique – qui durera près de trois mois – de l’élite intellectuelle et culturelle de Formose. Les chiffres restent controversés, mais au moins dix mille Formosans, sur une population de quatre millions de personnes, périrent pendant cette courte période. Et sans doute autant pendant la période de la « terreur blanche » des années suivantes. Sur le continent, le Generalissimo Chiang perdait la guerre civile contre les communistes. Il se repliera à Taiwan, en 1949, avec près de deux millions de réfugiés et de soldats en déroute.

Ce massacre du printemps 1947 est encore vivant dans les mémoires. Il a constamment partagé la population de Taiwan en deux moitiés opposées. Au fil du temps, cette animosité s’est un peu atténuée, mais elle a repris vigueur avec la politique de Ma Ying-jeou 「馬英九」- l’actuel Président de la République – de rapprochement accéléré dans tous les domaines entre Taiwan (la République de Chine) et le continent (la République populaire de Chine).

L’événement « 2-28 » est désormais bien connu grâce à diverses publications américaines et taiwanaises. En langue française, avec deux remarquables couvertures, nous disposons des livres de deux importants témoins : Formose trahie, par George H. Kerr, un diplomate américain, et Le goût de la liberté, l’autobiographie de Peng MingMin 「彭明敏」, le patriarche de la démocratie à Taiwan, qui fut le premier Taiwanais à obtenir un doctorat à la Sorbonne et dont le livre est le tout premier ouvrage à lire pour quiconque s’intéresse à l’histoire moderne de Taiwan. Ces deux livres sont diffusés par l’Association française d’études taïwanaises (secretaire@etudes-taiwanaises.fr).

Formose trahieLe goût de la liberté
Le 28 février est désormais férié à Taiwan, 和平紀念日, le « Jour de la paix ». Depuis cette initiative du Président Lee Teng-hui「李登輝」, les chefs de l’Etat successifs, y compris l’actuel Président Ma YingJeou, s’inclinent en ce jour anniversaire devant les victimes et les martyrs de 1947. Deux « musées du 2-28 » ont été créés à Taiwan.

Pour les Taiwanais de mon jeune âge, le sujet des massacres de 1947 reste presque incompréhensible et d’autant plus sensible que ma génération a grandi dans un pays agréable, démocratique, policé et non plus policier, qui fait l’unanimité pour sa douceur de vivre et ses relations sociales harmonieuses.

*
Ce contexte étant ainsi dressé, il est temps de revenir au film de Hou HsiaoHsien, La Cité des douleurs, l’œuvre artistique qui, par sa diffusion mondiale, a le plus contribué à faire connaître cette époque du massacre du printemps 1947, à travers l’histoire tragique de la famille Lim pendant la période de la « terreur blanche », au livre du film, et à son traducteur, directeur de la collection, auquel je donne la parole :

*
Pourquoi avez-vous choisi La Cité des douleurs comme premier titre de votre collection ?

Le choix de ce premier ouvrage est le fruit de réflexions menées par Philippe Thiollier, directeur de L’Asiathèque et moi-même.

En France et sans doute un peu partout ailleurs, les arts taïwanais sont surtout connus à travers les maîtres incontestés du cinéma que sont Hou HsiaoHsien, Tsai MingLiang「蔡明亮」 ou Edward Yang「楊德昌」. Pour lancer notre collection « Taiwan Fiction », nous souhaitions créer un pont entre l’image et l’écriture en publiant un scénario co-écrit par deux figures majeures de la scène littéraire à Taïwan que sont Chu TienWen et Wu NienJen et attirer ainsi l’attention sur les échanges fertiles qui existent entre ces deux média à Taïwan.

Cette publication intervient aussi dans un moment particulier, alors qu’une grande rétrospective a lieu à la Cinémathèque de Bruxelles sur le cinéma taïwanais et sur Hou HsiaoHsien en particulier. La palme de la mise en scène reçue il y a peu à Cannes par HHH pour son dernier long-métrage The Assassin 「聶隱娘」, est aussi l’occasion idéale de redécouvrir ses films antérieurs comme La Cité des douleurs, Lion d’Or à la Mostra de Venise en 1989.

Le choix de traduire La Cité des douleurs s’est aussi cristallisé sur notre souhait de faire connaître à travers ce scénario une période charnière de l’histoire de Taïwan, entre 1945 et 1949, au lendemain de la fin de l’administration coloniale japonaise et au début de la prise de pouvoir sur l’île du gouvernement nationaliste chinois.

Quelle orientation comptez-vous donner à celle-ci ?

La publication de La Cité des douleurs inaugure la nouvelle collection littéraire « Taiwan Fiction », que j’ai l’ai honneur de diriger. Cette collection se donne comme ambition de faire découvrir des œuvres littéraires taïwanaises contemporaines audacieuses et originales qui abordent, au prisme de l’île de Taiwan, des problèmes cruciaux de notre temps : environnement, identité des cultures et des langues locales, impact du colonialisme sur les mémoires, incidence de la globalisation économique sur les manières de vivre, genre et sexualité, etc. Nous souhaitons surprendre nos lecteurs en présentant des œuvres qui, même si elles sont sont profondément enracinées dans l’archipel de Formose, entreprennent de questionner le monde avec lequel elles entrent en dialogue.

Quels seront les prochains titres ?

En octobre, nous publierons Membrane 「膜」Mó de Chi TaWei「紀大偉」, un roman de science-fiction profond et subversif qui tourne autour de la question des corps et des identités. L’auteur sera d’ailleurs de passage dans plusieurs villes françaises fin octobre à l’occasion de cette parution.

Nos prochaines publications accorderont aussi une grande place à la ville de Taipei, à la diversité de sa population, à ses trajectoires historiques, ses mythes, ses lumières mais aussi ses ténèbres…

Pour revenir à La Cité des douleurs, est-ce que la traduction du taiwanais vers le français a posé des difficultés ?

Le scénario de La Cité des douleurs se divise en réalité en deux parties, qui se complètent et s’enrichissent l’une l’autre : tout d’abord le « traitement » – c’est-à-dire la trame principale de l’histoire – né des discussions entre Hou HsiaoHsien et sa scénariste de toujours, Chu TienWen, qui en assuré l’écriture. Puis ensuite la continuité dialoguée, développée par Wu NienJen afin d’étoffer l’intrigue et la psychologie des personnages.

Dans la continuité dialoguée de Wu NienJen, l’immense majorité des dialogues est écrite en taiwanais (hokkien), la langue la plus parlée par les habitants nés à Taiwan au moment où se situe l’histoire. La traduction demandait donc une attention particulière, car même si le taïwanais est retranscrit en sinogrammes dans le texte original, de nombreux mots, expressions et mêmes tournures grammaticales diffèrent radicalement du chinois mandarin. En tant que traducteur, ce n’était pas la première fois que j’étais confronté à des passages originellement en taïwanais, mais c’était certainement celle où ces passages étaient les plus nombreux. La difficulté était cependant moins la compréhension des dialogues que la stratégie de traduction à adopter. Pour essayer de rester fidèle à l’esprit du scénario et du film, nous avons choisi de retranscrire le nom des personnages nés à Taïwan (comme par exemple Lim HuanTshing 「林煥清」, le personnage joué par Tony Leung ChiuWai 「梁朝偉」) avec le système de transcription du taiwanais et non du chinois.

Envisagez-vous de publier d’autres scénarios de films ?

Pas à court terme, la vocation première de cette collection étant davantage de publier des romans et des nouvelles, mais nous souhaitons cependant prolonger ce dialogue si fort qui existe à Taiwan entre cinéma et littérature.

Pourriez-vous dire quelques mots de l’Asiathèque ?

L’Asiathèque – Maison des Langues du Monde -est une maison d’édition créée au début des années 1970, par Alain et Christiane Thiollier, à partir d’une librairie orientaliste. Son catalogue porte surtout sur l’Asie et le Moyen-Orient, leurs langues, leurs civilisations et leurs littératures, à la fois classiques et contemporaines. Depuis plusieurs années, L’Asiathèque s’intéresse également aux points de vue asiatiques sur le monde et ses mutations d’aujourd’hui.

L’Asiathèque
11, rue Boussingault, 75013 Paris
+33 1 42 62 04 00
philippe.thiollier@asiatheque.com
www.asiatheque.com

Le testament autocritique de Jean Lacouture

62
communisme Jean Lacouture

communisme Jean Lacouture

Nous sommes des centaines de milliers rien qu’en France à avoir été communistes, avant de décrocher quand nous nous sommes aperçus que nous étions victimes d’une illusion et, ce qui est pire, que nous avions été complices de l‘une des deux pires tragédies de l’Histoire.

La plupart des « ex » ont tourné cette page de leur vie sans tambour ni trompette, et sans chercher à savoir d’où provenaient leur illusion et leur faute. Ils sont passés à autre chose, pensant qu’on se débarrasse de la mentalité dans laquelle on s’est formé comme on abandonne une vieille peau derrière soi.

C’est bien leur droit. Et je ne leur jette pas la pierre, puisque je suis devenu libéral, et donc tolérant.

Je regrette seulement qu’ils n’aient fait bénéficier personne de leur erreur et de leur faute passées.

Ce ne serait pas si grave s’il n’existait plus de régimes communistes de par le monde, et s’il n’y avait plus chez nous de gens séduits par l’idéologie communiste.

Ce n’est le cas sur aucun de ces deux plans.

Si on additionne la Chine, le Vietnam, le Laos, la Corée du Nord et Cuba, cela fait un paquet de peuples sur lesquels le parti communiste exerce un pouvoir  absolu.

Quant aux gens de plume qui se piquent d’être communistes, (tout en vomissant bien sûr  le communisme réel, car ces marxistes ne voient pas le rapport entre une idéologie et sa mise en pratique) il s’en trouve même à Causeur, où rien pourtant n’est placé au-dessus de l’esprit critique.

Quelques tentatives m’ont prouvé qu’il ne servait à rien que j’essaie d’éclairer leur lanterne.

Puisque je suis inaudible, je passe la parole à Jean Lacouture, qui vient de passer l’arme à gauche, où il était déjà de son vivant.

Cet homme est incontestable : il n’est pas comme moi un anticommuniste, un traître, un renégat, un réac, un néo-cons, bref, un chien de garde de la finance internationale qui vient d’humilier l’héroïque peuple grec et ses leaders en leur imposant  une nouvelle avance de plusieurs milliards d’euros.

Je suis bien tranquille, personne à Causeur n’osera contredire le témoignage de Jean Lacouture.

Voici donc un extrait de l’examen de conscience public auquel il s’est obligé, et que Laurent Joffrin rapporte dans Libération, au risque de défriser certains de ses lecteurs.

«J’ai pratiqué une information sélective en dissimulant le caractère stalinien du régime nord-vietnamien. Je pensais que le conflit contre l’impérialisme américain était profondément juste et qu’il serait toujours temps, après la guerre, de s’interroger sur la nature véritable du régime. Au Cambodge, j’ai péché par ignorance et par naïveté. Je n’avais aucun moyen de contrôler mes informations. J’avais un peu connu certains dirigeants actuels des Khmers rouges, mais rien ne permettait de jeter une ombre sur leur avenir et leur programme. Ils se réclamaient du marxisme sans que j’aie pu déceler en eux les racines du totalitarisme. J’avoue que j’ai manqué de pénétration politique.»

Laurent Joffrin conclut : « Difficile d’être plus sincère. »

C’est vrai, on ne peut pas être plus sincère. Par contre, on peut essayer d’être encore plus lucide.

Par exemple, en se demandant sans complaisance si aujourd’hui encore rien ne permet de déceler les racines du totalitarisme chez des gens qui se réclament du marxisme.

Cela nécessite seulement de lire Marx les yeux ouverts, avant de vouloir recommencer l’expérimentation communiste in vivo.

*Photo : GINIES/SIPA/00577397_000002

Grèce: et soudain, DSK…

108
Dominique Strauss-Kahn Grèce Europe

Dominique Strauss-Kahn Grèce Europe

L’été, on aura beau dire, c’est toujours la saison des surprises. Une fille qui danse sur le sable et vous rappelle votre premier amour, une petite ville blanche et bleue qui pourrait être une retraite idéale ou bien, au hasard d’une connexion Internet aléatoire, un texte sur l’Europe et la Grèce avec lequel vous êtes d’accord à 80, voire 90%. La chose est assez rare pour être signalée. Ce n’est pas parce que vous avez désespérément apporté un soutien sans faille à la Grèce et à Tsipras que vous êtes d’accord avec tous ceux qui ont apporté comme vous un soutien sans faille à la Grèce et à Tsipras. Entendons nous bien : encore une fois, c’est au nom d’une certaine idée de l’Europe que nous avons cru, et que nous croyons encore, finalement, à l’expérience Syriza.

D’ailleurs, il n’y a pas eu à proprement parler d’« échec » de Syriza. Il y a un échec quand on est libre de mener une politique et que cette politique échoue. Il est aussi absurde de parler d’échec de Syriza qu’il serait absurde de parler d’échec d’Allende au Chili en 73 ou de Dubcek à Prague en 68. Et donc, ce soutien à Syriza n’était pas pour nous, contrairement aux souverainistes ou aux eurosceptiques même de gauche, même très à gauche comme l’ami Aurélien Bernier, un moyen d’en finir avec l’Union Européenne mais plutôt de la réorienter vers plus de démocratie, de social, d’entente entre les peuples.

Ça, il est sûr que pour le moment, c’est raté et bien raté. Tsipras a connu un week-end de défaite et d’humiliation et, comme à Munich, il ne pouvait choisir qu’une solution tragique, au sens premier du terme, c’est-à-dire une alternative entre une fin effroyable, – le Grexit non préparé – et un effroi sans fin, -la soumission honteuse, l’acceptation d’exigences qui vont bien au-delà de la rationalité économique (même dans une perspective libérale) mais qui s’apparentent à une vengeance dont le sadisme est à la mesure de la peur éprouvée devant ces bolchéviques hellènes qui ne voulaient pas lâcher l’affaire. Bref, au cœur de l’été, lire un texte qui ne soit pas du genre gauchiste NPA sur l’air « On vous l’avait bien dit, Syriza, c’est des réformistes » ou bien souverainiste « La démocratie et l’UE sont incompatibles par essence, l’euro est par définition une monnaie qui ne peut servir qu’à de vieux Allemands retraités », cela nous a donné de l’air. Sauf que nous avons éprouvé une surprise au carré en apprenant que celui qui l’avait signé s’appelait Dominique Strauss-Kahn.

Pour commencer, le titre nous a bien plu : « A mes amis allemands ».  Parce que déjà, un titre comme ça ne confond pas un peuple et son gouvernement. La germanophobie n’est pas notre sport favori, pour tout dire, et nous préférons nous souvenir de Jean-Pierre Timbaud, le copain de Guy Mollet qui, devant son peloton d’exécution nazi, criait « Vive le parti communiste allemand ! » ou encore de Manoukian, le poète arménien, chef des FTP-MOI de l’Affiche Rouge qui, dans sa dernière lettre à sa femme avant d’être exécuté, écrivait : « Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand. »  Finalement, la germanophobie est un comportement symétrique à l’hellènophobie de la CDU et du SPD. On n’est pas obligé, en effet, pour se faire entendre des ordo-libéraux d’Outre-Rhin, de parler des Allemands comme Wolfgang Schaüble parle des Grecs. Personne n’est obligé de s’abaisser à ce niveau-là, vraiment.

C’est un des aspects intéressants du texte de DSK qui explique bien que ce mépris, géopolitiquement, est en plus une belle bêtise. Et que vouloir réduire l’Europe à l’Allemagne et quelques satellites dans un genre de nouvelle Ligue Hanséatique, c’est se condamner à un bien petit destin : « Jamais le repli sur le Nord ne suffira à vous sauver. Vous, comme tous les Européens, avez besoin de l’ensemble de l’Europe pour survivre, divisés nous sommes trop petits. (…) L’enjeu est de taille. Une alliance de quelques pays européens, même emmenée par le plus puissant d’entre eux, sera peu capable d’affronter seule la pression russe et sera vassalisée par notre allié et ami américain à une échéance qui n’est peut être pas si lointaine. »

Car un des étonnements pour qui se souvient du DSK patron du FMI sous les ors de Washington est que ce texte, s’il fait un sort aux souverainistes, en fait un aussi, et de quelle belle manière, aux atlantistes de tout poil : « Il y a aussi ceux qui ont la vue trop longue. Ceux qui sont capables de voir plus loin que leurs propres frontières mais qui ont choisi de renoncer à faire vivre cette communauté qui leur était pourtant la plus proche. Ils se tournent vers d’autres, plus à l’ouest, auxquels ils ont accepté de se soumettre. »

Ce tropisme atlantiste de plus en plus répandu dans les grands partis de gouvernement en France, on pouvait penser que DSK le partageait et envisageait l’Europe comme un appendice américain, où pouvait s’ébattre le capitalisme sans la moindre règle. Eh bien non, il y a chez DSK une vision de l’Europe comme culture dont les racines, précisément, sont… grecques : « Qui sait d’où affleure ce continent ? L’Europe est-elle née dans les poèmes homériques du IXe siècle avant notre ère ? Est-elle née dans les tranchées de fange et de boue où tous les sangs du monde vinrent se mêler, mélanger leurs couleurs, brasser leurs rêves, croiser leurs ambitions ? »

Et c’est au nom de cette vision, précisément, qu’il condamne sans ambages la méthode du gouvernement allemand et qu’il pointe, très clairement, qu’il s’est agi là de punir la Grèce bien plus parce qu’elle s’était choisi un gouvernement de gauche que pour ses errements passés : « Mais ces dirigeants politiques me semblaient jusqu’alors trop avertis pour vouloir saisir l’occasion d’une victoire idéologique sur un gouvernement d’extrême gauche au prix d’une fragmentation de l’Union. Parce que c’est bien de cela qu’il s’agit. A compter nos milliards plutôt qu’à les utiliser pour construire, à refuser d’accepter une perte – pourtant évidente – en repoussant toujours un engagement sur la réduction de la dette, à préférer humilier un peuple parce qu’il est incapable de se réformer, à faire passer des ressentiments – pour justifiés qu’ils soient – avant des projets d’avenir, nous tournons le dos à ce que doit être l’Europe, nous tournons le dos à la solidarité citoyenne d’Habermas. »

Alors, bien sûr, on pourra toujours penser que DSK joue sa propre partition, qu’il se rachète une virginité, qu’il cherche à revenir dans le jeu. Il n’empêche que le voir aujourd’hui dénoncer le coup d’état des créanciers, cela fait du bien. Parce que justement, à gauche, nous avions pris l’habitude de voir en DSK, avant même ses déboires privés, l’archétype du « social-traître ». Et que, dans ce camp là, il était bien le dernier que nous pouvions imaginer condamner en termes aussi vigoureux la mise à mort du « printemps grec » et poser la seule question qui fâche vraiment : que restera-t-il d’idéal européen dans une Union européenne qui se construit de cette manière ?

*Photo : Flickr.com

Chine, la puissance inquiète

10
Chine dette krach

Chine dette krach

« La Chine m’inquiète » disait la duchesse de Guermantes dans Du côté de chez Swann. Le propos, dérisoire mais divertissant, a fini par devenir vrai quand la Chine a atteint récemment le statut de premier producteur mondial aux côtés et au grand dam des Etats-Unis, après avoir trente cinq années durant élargi et renforcé sa capacité économique.

En juin cependant, tandis que l’imbroglio grec faisait perdre leur latin aux Européens, les bourses de Shanghai et de Pékin ont offert le spectacle d’un krach qui n’était attendu par aucun des économistes spécialisés. L’effondrement des cotes, de plus d’un tiers en deux semaines, a touché toutes les valeurs et la peur s’est emparée des entreprises qui étaient cotées ou voulaient se faire introduire en bourse.

Il y avait deux façons d’aborder l’évènement. La première consistait à prendre le mouvement comme une profonde correction survenant après cinq mois de folie qui avaient vu, depuis janvier, les cotes s’élever de 55% environ. Il aurait fallu alors attendre la stabilisation spontanée du marché revenu à plus de réalisme. La seconde consistait à s’alarmer des répercussions du mouvement qui ont eu lieu dans sa foulée : report de toutes les introductions en bourse, report de toutes les augmentations de capital, à commencer par celles envisagées par les entreprises surendettées pour renforcer leur solvabilité. C’est ainsi qu’ont réagi les autorités de Pékin.

D’abord, en injectant de la monnaie directement vers les brokers à partir des guichets de la banque centrale, ensuite en faisant intervenir un organisme public de marché, le Chinese Finance Securities Corp, ensuite encore en mettant en action les banques commerciales d’Etat, pour un montant de plus de 200 milliards de dollars, enfin en interdisant toute vente durant six mois aux détenteurs d’au moins 5% des actions. Le caractère massif de l’intervention en dit long sur l’inquiétude du pouvoir de Pékin.

Un mois après la baisse initiale, la perplexité s’est installée. Personne ne sait si la hausse de la cote obtenue grâce aux mesures publiques de soutien du marché va déboucher sur une stabilisation durable. Nous pouvons dire cependant que cette stabilisation sera considérée comme acquise si le mouvement d’introductions et d’augmentations de capital reprend.

A la faveur de l’épisode, la Chine a cessé de produire l’image d’une puissance orgueilleuse, dominatrice et sûre d’elle-même. Paraphrasant la duchesse de Guermantes, on dira « La Chine s’inquiète ». Elle s’enracine sans doute dans le fait central du surendettement qui touche d’innombrables entreprises liées aux secteurs du logement et des infrastructures. Entre 2008 et 2014, l’endettement global des Chinois a rejoint des niveaux « occidentaux », passant de 140% à 250% du PIB. L’endettement nouveau s’est concentré dans les entreprises et les collectivités locales.

L’énoncé du problème économique chinois est désormais le suivant : ou bien les autorités de Pékin parviennent à réduire graduellement la croissance, sans la casser, pour contenir la dette des entreprises ; ou bien ils acceptent une fuite en avant consistant à doper sans cesse l’économie du pays, pour repousser l’échéance d’un « crash landing » dont le krach boursier de juin n’aurait été qu’un signal précurseur.

Il n’y a pas que la Grèce dans le monde, il y a aussi la Chine.

*Photo : Zhengyi Xie/REX Shutter/SIPA/Rex_Stocks_Soar_China_4900402B//1507101258

Haïr Merkel: ça fait du bien, c’est sans danger et ça ne sert à rien

51

« Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines,
Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne,
Ohé ! partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme !
Ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes… »

Eh oui ils ont quitté leurs mines, leurs champs, leurs usines, pour se dresser contre l’occupation allemande. Dans la foule des résistants on reconnaît Mélenchon qui fustige « La Prussienne », Pierre Laurent qui dénonce le « diktat germanique » et Dupont Aignan, le plus perspicace de tous, qui annonce qu’on assiste à la naissance d’un « IVe Reich » !

Autour d’eux, une multitude de souverainistes de tout poil et à géométrie variable. Il y en a qui sont de gauche. Des qui sont de droite. Et aussi ceux qui sont d’extrême droite ou d’extrême gauche. Des patriotes de tout bord engagés dans un courageux combat contre le bourreau du peuple grec, Angela Merkel. Manque depuis quelques jours à l’appel Marine Le Pen : elle a déserté le champ de bataille, jugeant, car elle est fine, que dire trop de bêtises nuirait à sa crédibilité.

J’avoue mon incompétence totale dans le domaine économique. Mais, comme ceux qui essayent de sauver le peuple grec de la botte allemande le sont également, nous pouvons nous comprendre à défaut de nous entendre. Le souverainiste est un être bizarre. En dehors de ceux cités plus haut, il offre une palette infinie de sous-espèces. Il y a en a même de fascistoïdes et, bien plus rarement, des stalinoïdes. Dans leur colère anti-germanique, tous, quelle que soit leur obédience, usent d’un langage que des Champollion s’emploient à déchiffrer.

On peut lire par exemple, sous leur plume, que les instances européennes – aux ordres bien sûr d’Angela Merkel – n’ont pas été « démocratiquement élues » contrairement à Alexis Tsipras. Les mécanismes européens sont, il est vrai, d’une complexité propre à décourager les meilleures volontés. C’est pourquoi les partisans en lutte contre l’Allemagne ignorent que le Conseil Européen (c’est lui qui décide in fine) est composé des chefs d’états et de gouvernements des 27 membres de l’Union. Comment sont-ils arrivés au pouvoir ? Par un putsch ? Par une guerre ?

Par ailleurs (et n’ayant aucun diplôme en matière de souverainisme je peux certes me tromper), il m’avait semblé que le souverainiste était un farouche partisan du retour aux monnaies nationales. Le franc pour la France, la lire pour l’Italie, la peseta pour l’Espagne, etc… Et pourquoi pas, en suivant cette logique, la drachme pour la Grèce ? Eh bien, non ! Le souverainiste, pourtant prêt à se battre jusqu’au dernier Grec, n’a pas manifesté pour que la Grèce abandonne l’euro. Pas facile à comprendre. Mais, comme celles du Seigneur, les voies du souverainiste sont impénétrables !

J’ai quand même le souci de ne pas passer pour un grecophobe. C’est très, très mal vu. Alors que germanophobe… C’est pourquoi je tiens à proclamer que je préfère le résiné à la bière. Le Parthénon à la porte de Brandebourg. L’Olympe au Valhalla. La vénus de Milo à toutes les walkyries wagnériennes. Zeus à Odin. Je vais, pour parvenir à la perfection, m’employer à préférer Alexis Tsipras à Angela Merkel. C’est pas gagné. D’autant plus que j’ai un faible pour Heine et sa Lorelei…
PS : Dominique Strauss-Kahn vient de critiquer durement les conditions imposées à la Grèce. Il écrit pourtant : « Hollande a tenu bon. Merkel a bravé ceux qui ne voulaient à aucun prix d’un accord. C’est à leur honneur. » Ce qui n’empêche pas l’ex patron du FMI de trouver « effrayant » l’accord imposé aux Grecs. Comme cet accord a été validé sous l’égide de Merkel et de Hollande, qu’il félicite par ailleurs, on en déduira que DSK ne fait pas ici de l’économie. Il a juste envie, très envie, de revenir en politique. Et en politique, tout est permis.

Dieu, Woody Allen et moi

357
Woody Allen

Woody Allen

« Vaste programme ! », direz-vous, en imitant la voix du général de Gaulle, plus ou moins bien selon votre âge et vos dons.

Eh bien, ce n’est pas tout ! Pour le même prix, on évoquera également ici Sparks et Pasqua, Michel Onfray, Jean Yanne et le cinéma nazi… Et bien d’autres choses encore, que je ne voudrais pas spoiler plus avant.

 

L’INVASION DES ANARS DE DROITE GÉANTS

Samedi 30 mai, « On n’est pas couché » / Olivier de Kersauson fait la promo de la énième compile posthume de son pote Jean Yanne, préfacée par ses soins. Je ne l’achèterai sûrement pas ! Non seulement le procédé m’agace, mais j’en ai déjà quatre volumes dans ma bibliothèque, et ils n’en finissent pas de se recopier.

N’empêche ! Ce soir, avec sa liberté de ton, Kersauson nous change agréablement du train-train hebdomadaire de ce « divertissement », désormais plus proche de Hanouna que de Taddeï. Grâce à son charisme, le type installe sur le plateau une ambiance audiardienne qui s’avère contagieuse. Non seulement Ruquier est client, mais Caron ne moufte pas – et Léa Salamé ira jusqu’à regretter, à travers Jean Yanne, « l’époque où on pouvait encore assumer d’être un anar de droite ».

T’inquiète, Léa ! Cette engeance-là n’est pas près de disparaître. Un anar de droite digne de ce double « non » se reconnaît à un certain scepticisme envers la Nature humaine, le Progrès et les Autorités – ainsi qu’à cette dérision bien ordonnée qui commence par soi-même. Or ce sont là les ingrédients mêmes de l’esprit[1. À ne pas confondre avec l’humour drôle (Jamel, Bigard) ni le ventriloquisme comique (Gerra, Canteloup).].

S’il ne fallait qu’une preuve de la permanence, et même du renouveau de cet esprit « anar de droite », elle s’appellerait Gaspard Proust. Ce type-là tient chronique dans Salut les Terriens, l’hebdo d’Ardisson sur Canal+, avec une liberté de ton incroyable sous nos cieux. Et depuis 2008 ses one man shows, produits par Ruquier en personne, font partout salles combles – mais de plus en plus grandes. Son prédécesseur chez Ardisson, Stéphane Guillon, n’amusait ordinairement que la gauche sous la droite, et encore…[access capability= »lire_inedits »]

Comme il y a un Drame de l’humanisme athée, magnifiquement diagnostiqué par le R.P. de Lubac, il existe aussi une tragédie de l’humour progressiste, qui ne s’autorise que les rires « citoyens », voire militants. Autant dire rien.

Kersauson, Yanne, Muray, Vialatte et Proust (Gaspard), sans oublier Audiard (Michel) : ces gens-là incarnent, eux, l’authentique esprit anar de droite – et donc l’esprit français tout court, si m’en croyez.

 

QU’EST-CE QU’ONFRAY SANS LUI ?

Lundi 8 juin / En réponse à mon envoi dédicacé du Cahier de vacances catho, coécrit avec Richard de Seze, Michel Onfray m’adresse le SMS suivant – que je reproduis ici avec son autorisation :

« Cher Basile.
Bien reçu votre Caté. C’est drôle, bien fait, informé. Ça donne envie d’être catho !
Je me permets juste de signaler une faute : la réponse au quiz de la p. 11 n’est pas 6/F, mais 6/A !
Amicalement. »

Pour apprécier pleinement le clin d’œil, on se reportera utilement au document ci-joint. En ce qui me concerne, à la réception de ce poulet, inutile de vous dire que j’ai été ravi – mais pas plus étonné que ça. C’est que j’avais déjà appris à le connaître, le gaillard, et il gagne à l’être ! En plus il se bonifie avec l’âge contrairement à ses collègues, nés imbuvables pour la plupart.

Basile cahier de vacances catho

Le cahier de vacances catho, éditions du Cerf, p. 11
Bien entendu, j’avais commencé par planter des épingles dans une poupée à son effigie. C’était à l’époque du Traité d’athéologie (2003) ; il y accusait les religions, et surtout les « trois religions du Livre » (?), et tout particulièrement la mienne, d’imposture sanglante. Des fariboles fondées sur des légendes, n’engendrant qu’aliénations, douleurs et guerres… Où est-ce qu’on signe ?

Je sais bien que, sous nos latitudes actuelles, la plupart des gens pensent, ou croient penser comme ça. Mais Michel est un garçon plus ouvert d’esprit que la moyenne – sauf sur ce sujet, apparemment.

Malin en tout cas, ce petit Satan-là ! Son pamphlet déguisé en « traité » crée l’événement, reçoit les louanges de la-critique-qui-compte et devient un best-seller. Son premier, même, après une bonne quinzaine de bouquins ; il retiendra la recette du scandale, sans en abuser d’ailleurs. Quant aux « menaces de mort » qu’il se plaint d’avoir reçues à l’occasion, aucune n’a abouti apparemment, grâce à Dieu[2. D’ailleurs, à ce compte-là, même moi j’en ai reçu, des menaces de mort. Généralement, ce n’est pas suivi d’effet.].

Plus tard, j’ai découvert que Michel n’hésitait pas à s’en prendre aussi aux vraies idoles de l’époque, et notamment à Freud (Le Crépuscule d’une idole, 2010).

Là encore, il bat des records de ventes ; mais cette fois, au prix de la bienveillance dont il avait bénéficié jusque-là dans les « milieux autorisés ».

Traité soudain, il s’en souvient encore, de « facho », de « nazi » voire de « pédophile », non par le peuple mais par l’élite, Onfray ne plie pas. Au lieu de courber l’échine comme il se doit pour être « coopté », il se « révolte », à l’instar de son idole à lui, Camus. En 2012, à l’occasion d’un bouquin sur Albert (L’Ordre libertaire), l’auteur égratigne Sartre jusqu’à l’os – sachant qu’il s’attirera ainsi à coup sûr les foudres du lobby intellectuel sartro-beauvoirien.

Un vaste réseau, et moins mort qu’on ne le croit. Dormant certes, faute d’actualité, mais capable de se réveiller à tout moment pour faire la chasse aux profanateurs de Sartre. Le dernier, ça devait être il y a trente ans, et il n’y a pas survécu. Onfray, lui apporte des biscuits : il s’est tapé toute la Correspondance, en plus des œuvres, et ce qu’il en rapporte est monstrueux, surtout si c’est vrai.

Du coup, voilà notre redresseur de torts intellectuels dans le collimateur ; il suffira d’un prétexte pour le faire basculer d’autorité dans le camp du Mal, lui qui a toujours bien voté (Besancenot, Bové, Mélenchon…).

Le couperet tombe un jour comme ça, au prétexte d’un tweet où il dit en substance : « Avant d’enseigner aux enfants la théorie du genre, on ferait mieux de leur apprendre à lire, à écrire et à compter. »

Flagrant délit de coming out réactionnaire ! Et tout le camp progressiste de le mettre en quarantaine… Eh bien il s’en fout, le philosophe – et il le prouve en traitant de « crétin » le premier ministre – qui, il faut le dire, l’avait attaqué sans le lire.

C’est comme ça qu’on l’aime, Michel ! Son côté de plus en plus « clivant », sa diabolisation même (le comble, pour un athée), il les assume avec la distance nécessaire, voire une certaine délectation. Avec le temps, Onfray s’est délesté des totems et tabous intellectuels, médiatiques et sociaux de l’époque. Du coup, il ne cesse de prendre de la hauteur… Jusqu’à quels cieux ?

 

LA PARABOLE DE WOODY

Mardi   juin / J’ai d’excellents amis athées ! N’empêche, ils me font irrésistiblement penser à Woody Allen dans Prends l’oseille et tire-toi. Il met en scène un voleur qui découpe soigneusement, à l’aide d’un diamant, la vitrine d’un joaillier, et part en courant avec son rond de verre sous le bras.

Beaucoup de gens n’agissent-ils pas ainsi avec la vie, mes frères ? Sans aller jusqu’à faire de Woody un Père de l’Église, son message pourrait servir de base à de sacrés sermons, genre : nous avons des trésors à portée de la main, et nous nous contentons de chiper des babioles…

Sous prétexte que les diamants pourraient être des faux, on se rue sur la verroterie. Une fois de plus, Chesterton avait raison : l’athéisme, c’est comme la solitude, ça n’existe pas. « Quand les hommes cessent de croire en Dieu, ce n’est pas pour croire en rien ; c’est pour croire à n’importe quoi. » Et ne me demandez pas la liste de ces « n’importe quoi » ; vous la connaissez aussi bien que moi, hélas.

 

LA FOLLE HISTOIRE DE L’EUTHANASIE

Mercredi 17 juin / Vu ce soir sur Arte, un intéressant documentaire intitulé Les Films interdits du IIIe Reich. Entendre par là, non pas les œuvres cinématographiques proscrites par Goebbels, mais les 40 films nazis encore censurés depuis la chute du régime (ils étaient 300 en 1945).

Leur projection n’est autorisée, nous explique-t-on, qu’à la condition d’être « strictement encadrée », c’est-à-dire précédée d’une introduction en forme de recontextualisation et suivie d’un débat sur l’indispensable distanciation. Soixante-dix ans après, la propagande nazie serait-elle encore « de la bombe, Bébé ! », comme disait Joey Starr ?

Les spécialistes interviewés dans le doc sont divisés. Certains prônent la levée de cette interdiction « désuète » ; d’autres estiment que les films en question peuvent encore « avoir un pouvoir de nuisance, notamment auprès des jeunes ». À voir l’éventail des œuvres présentées, on se dit que cette « liste noire » mériterait au moins un petit balayage.

Pour les films de pure propagande nazie, raciste et antisémite comme Le Juif Süss, Le jeune hitlérien Quex, etc., les « projections encadrées » semblent toujours compréhensibles. Mais que vient faire dans cette galère Stukas ! comédie musicale kitschissime qui semble inspirée par Springtime for Hitler – un triomphe à Broadway dans les délirants Producteurs de Mel Brooks ?

Le cas le plus paradoxal, c’est celui de Suis-je un assassin ? (« Ich Klage an »), réalisé en 1941 par un certain Wolfgang Liebeneiner à la demande expresse de Goebbels. L’objectif du ministre de la Propagande : faire passer en douceur un plaidoyer pour l’euthanasie – noyé dans les larmes d’une bouleversante histoire d’amour, pour ne pas heurter les sensibilités luthériennes.

Le pitch : un mari met fin aux souffrances de son épouse, atteinte d’un mal incurable, à sa demande et en un ultime acte d’amour. À propos d’Amour, comment ne pas penser ici au film de Michael Haneke, palmé à Cannes en 2012, nommé 5 fois aux Oscars et 5 fois césarisé ? En ces temps d’intense débat sur l’euthanasie, pourquoi censurer un film précurseur, qui abordait déjà le sujet il y a soixante-quinze ans ?

Mais si ça se trouve, c’est justement ce rapprochement qui pourrait agacer les partisans d’une euthanasie « démocratique ». Loin de moi, en tout cas, l’idée d’assimiler ceux-ci à des nazis sous prétexte que ça rime, comme s’en indignait Kouchner. Il n’y a que l’ami Bernard pour oser se dresser même contre l’étymologie s’il le faut !

Pour ma part, je ne trouve même pas « scandaleux » le jeu de mots « eutha-nazi » lancé par les « pro-vie » ; juste un peu foireux. Mais après tout, chez Lacan aussi ça arrive, et pourtant ses blagues sont censées « faire sens quelque part ». Alors va savoir.

 

SPARKS RAJEUNIT FRANZ FERDINAND !

Vendredi 26 juin / Pour avoir des places au concert de F.F.S. (Franz Ferdinand & Sparks) ce soir au Bataclan, j’ai dû payer le double du prix au marché noir, sur Viagogo le bien nommé. Au tarif normal, c’était complet au bout d’une heure. Alors quand je me suis réveillé, je ne vous raconte pas… Inutile aussi de présenter ici Sparks : si vous ne connaissez pas, vous n’avez rien à faire dans mes pages.

Dans une interview à Télérama (18/6/15), Ron Mael, l’auteur-compositeur gominé à lunettes et moustache, définit ainsi l’essence du duo : « Dès le début, le changement a toujours fait partie de notre style et de notre esprit. C’est ce que les gens aiment chez nous : qu’on les surprenne ! C’est quand on se répète qu’on déçoit. »

Chez eux le changement, c’est pas maintenant ; c’est tout le temps, et depuis qurante-cinq ans ! Régulièrement nos deux aliens font leur mue – jamais meilleurs que lorsqu’ils réapparaissent là où on les attend le moins. C’est ce qui se passe en accéléré depuis le début du xxie siècle : loin de se tarir, comme celles de leurs plus fameux collègues des 70’s, leur inspiration n’en finit plus de faire des étincelles[3. En anglais, « sparks ». En allemand, on s’en fout.].

Ils nous ont ainsi balancé tour à tour trois albums en forme de mini-opéras minimalistes et baroques, plus déroutants que du Vivaldi, moins chiants que du Phil Glass. Puis est venu un vrai opéra post-postmoderne, ou plus exactement rétro-futuriste, consacré à Ingmar Bergman. Les frangins l’ont monté à Los Angeles, et comptent bien en faire un film.

Entre-temps, ils ont multiplié les tournées dans toutes les positions : avec groupe, en duo, avec orchestre symphonique de 50 musiciens… Et voilà maintenant que nos sexagénaires californiens fous font équipe avec les dynamiques trentenaires écossais de Franz Ferdinand – que je qualifierais volontiers de « post-punk cool » si ça avait un sens.

2 + 4 : voilà nos 6 musiciens embarqués pour un album et une tournée communs, sous le nom de F.F.S. C’est un accord gagnant-gagnant. Après deux ou trois tubes planétaires il y a dix ans, l’étoile de Franz Ferdinand a quelque peu pâli. À titre d’exemple, mes enfants (17 et 14  ns) ne les connaissent déjà plus ! Pour le groupe, paradoxalement, la fusion avec Sparks est une perfusion de sang neuf.

Quant à Ron et Russel, c’est encore plus simple : avec le public de Franz Ferdinand (2 millions de fans sur Facebook, contre 30 000 pour eux), ils se font connaître d’une génération qui, au mieux, connaît un de leurs succès d’antan – et l’attribue à Queen.

Cela dit, dans ce mélange, « il y a de l’opportunisme, mais il n’y a pas que de l’opportunisme », comme dirait Lulu la Nantaise.

Les Écossais de chez Franz sont fans de Sparks depuis toujours, et l’idée d’une collaboration date d’il y a dix ans déjà. Comme l’observe d’ailleurs Alex Kapranos, leader du groupe, cette fusion transgénérationnelle n’a « pas d’équivalent dans l’histoire de la pop ».

Bien sûr, on pourra toujours chercher à nous contredire, Alex et moi – quitte à se replier finalement sur le duo Lady Gaga-Tony Bennett… Que faire contre la mauvaise foi ? « S’en foutre un peu », conseillait mon prof de philo. Essayez donc, ça marche !

Le concert, en revanche, ça se raconte pas[4. D’autant moins qu’en l’occurrence, celui du Bataclan est visible gratuitement sur arte.tv et YouTube.]. Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’il fut l’occasion de croiser Christophe Conte des Inrocks – auteur entre autres des regrettables « Billets durs » où il déboulonne chaque semaine, à l’aveuglette pourvu que ça pétille et que ça pète, une personnalité de droite ou débile, au choix – sans parler de l’intergroupe

J’ai donc pu le féliciter sincèrement pour son papier sur F.F.S. : « C’est la première fois que je suis d’accord avec toi ! » En fait, c’est même pas vrai : j’aime bien ce qu’il écrit sur la musique en général, et en particulier sur les Nits, un groupe hollandais méconnu dont il est fan comme moi. C’est la politique qui ne lui réussit pas, voilà tout. Ça arrive à des gens très bien.

 

« QU’EST-CE QUI M’A FOUTU DES CONNARDS PAREILS ? »

Lundi 29 juin / Charles Pasqua est mouru, et tout le monde sont unanimes ou presque à lui découvrir soudain les plus hautes vertus. Lui que la classe intello-politique détestait ou méprisait – avec en option la peur de ses légendaires et terrifiants « dossiers » –, voilà qu’on le couvre de fleurs en l’accablant d’éloges. « Mourez, nous ferons le reste ! »

Je l’entends d’ici rigoler à cette pagnolade, plongé dans son fauteuil, un whisky à la main et un cigare dans l’autre : « Qu’est-ce qui m’a foutu des connards pareils ? » Pasqua n’était dupe de rien ; il était même très lucide, sauf évidemment sur lui-même. Je gage donc que le spectacle de son embaumement virtuel l’aura plutôt réjoui.

Le président et le Premier ministre, la droite pour une fois unie (de Juppé à Philippot !) et même la gauche « responsable » font chœur pour rendre hommage au résistant, au patriote, au gaulliste, voire à l’homme d’État… On voit bien qu’il est mort ! Si ça se trouve, c’est même ça qui plaît.[/access]

feminisme fourest lahaie

Également en version numérique avec notre application :

*Photo : Wikimedia Commons

Cuba, Iran: la paix, je veux l’avoir et je l’aurai

167
Obama Etats-Unis Cuba Iran

Obama Etats-Unis Cuba Iran

Les présentateurs de journaux radio et télé – à ne pas confondre avec des journalistes – se gargarisent en ce moment de l’adjectif « historique » accolé aux accords internationaux négociés par Barack Obama avec les plus vieux ennemis encore actifs de la puissance américaine : Cuba des frères Castro, et l’Iran des mollahs chiites. Pour une fois, les bateleurs de l’info n’ont pas totalement tort : avant de quitter la scène politique active, le président des Etats-Unis a dénoué deux dossiers bloqués depuis des décennies. L’hostilité ouverte, marquée par l’absence de relations diplomatiques et l’imposition de sanctions économiques contre les régimes en place à La Havane et Téhéran se voit remplacée par une forme de coexistence apaisée ouvrant la voie à une normalisation totale.

L’argument le plus fort de Barack Obama face à ses détracteurs l’accusant de reculade face à « l’empire du mal » consiste à dire que l’autre politique, celles du blocus de Cuba et des sanctions économiques imposées à l’Iran n’a pas obtenu les résultats escomptés. Le pouvoir communiste et son cortège de violations des droits humains ne se sont pas écroulés dans la grande île caraïbe, et la théocratie iranienne se maintient depuis trente-cinq ans, montrant une réelle faculté d’adaptation aux évolutions de la société civile, sans toutefois lâcher sur l’essentiel, le pouvoir aux barbus enturbannés.

Si l’on se place dans une perspective bestialement « realpoliticienne », la démarche de Barack Obama est parfaitement logique : ni Cuba, ni l’Iran ne constituent des menaces stratégiques, même à moyen et long terme, pour les Etats-Unis. A supposer même que Téhéran viole les accords conclus à Vienne, et se dote de l’arme nucléaire, l’Iran ne menacerait pas plus le territoire des Etats-Unis que ne le fait aujourd’hui la Corée du Nord. Pour Israël, et même pour l’Union européenne, dont les deux tiers du territoire sont aujourd’hui à portée de missile iranien, la question se pose différemment, mais Barack Obama peut, à juste titre, faire valoir qu’il assure aux alliés européens de l’Otan la garantie du parapluie nucléaire américain, et qu’il fournit à Israël l’essentiel des armes lui permettant de faire face à une menace stratégique, c’est-à-dire à une agression mettant en danger son existence.

Les résidus du « monde d’avant », la France gaullienne forte de sa dissuasion du «  faible au fort » fondée sur un arsenal nucléaire autonome, permet à Laurent Fabius de gonfler des muscles, et de jouer un temps le « bad cop » dans le bras de fer diplomatique avec l’Iran, mais au bout du compte, la raison US l’emporte. La blonde Federica Mogherini, haute représentante de l’UE pour la politique extérieure, peut alors exceller dans le rôle de perruche (féminin de perroquet) du discours de la Maison Blanche.

Tout cela serait fort sympathique si les choix de Barack Obama ne se fondaient sur des paris, dont la première victime, en cas de pari perdu ne seraient pas les Etats-Unis, mais quelques-uns des plus proches alliés des Etats Unis, avec , dans l’ordre croissant de risques encourus, L’Egypte et les monarchies du Golfe, Israël, et une Europe prise en tenaille entre le néo-impérialisme poutinien, et un Iran dominateur au Proche et Moyen Orient. Miser avec l’argent d’autrui (en l’occurrence sa sécurité) est la meilleure méthode pour éviter de perdre…Par ailleurs, la garantie nucléaire américaine est soumise à l’évaluation de la menace par celui qui détient les moyens militaires, et celle-ci peut être différente de l’analyse des victimes potentielles. En cas de conflit avec un Iran nucléarisé, il est tentant pour la puissance protectrice, non directement menacée, de demander à ses protégés de faire montre de souplesse pour éviter une catastrophe… Cela s’appelle le chantage atomique.

Ce scénario du pire n’est sans doute pas inéluctable, et sa version optimiste verrait une société civile iranienne secouer le joug de la dictature théocratique qui l’opprime, et se présenter alors comme la grande nation d’un Islam moderne réconcilié avec la démocratie et les droits humains, ceux de la femme en particulier. On nous permettra de rester sur la réserve dans nos pronostics à moyen et long terme, et de nous inquiéter, pour le court terme, de l’usage qui va être fait, par le régime de Téhéran des milliards de dollars ou d’euros que l’accord de Vienne va lui procurer avec la levée des sanctions. Le soutien à Bachar El Assad et à ses alliés du Hezbollah libanais ne devrait pas pâtir de la nouvelle donne, car rien dans le texte de Vienne, n’aborde le sujet du financement d’un ami dictateur sanglant, et d’une organisation terroriste dont l’objectif affiché est l’éradication de l’Etat juif…

Enfin, et il est surprenant qu’aucun de nos brillants analystes médiatiques ne l’ait souligné (ou alors cela m’aurait échappé), on constate que dans le cas de Cuba comme dans celui de l’Iran, aucune exigence en matière de respect des droits humains fondamentaux, ne faisait partie du « paquet » des négociations. Raul Castro et sa bande peuvent continuer à emprisonner les dissidents, museler la presse et l’accès internet,  à organiser un système prostitutionnel paraétatique à l’usage des touristes, dont la clique militaro-politique au pouvoir tire les principaux bénéfices. La pendaison des homosexuels à des grues, l’emprisonnement pour adultère, le tchador imposé resteront la norme chez les Perses. En agissant ainsi, Barack Obama rompt avec une tradition vieille d’un siècle, inaugurée par le président Woodrow Wilson au lendemain de la première guerre mondiale : la puissance américaine n’est pas seulement au service des intérêts économiques et stratégiques des Etats-Unis, mais s’efforce de promouvoir sur l’ensemble de la planète des valeurs considérées comme universelles, comme la démocratie, la liberté de croyance et d’expression… Même le président Jimmy Carter, qui n’appartient pas à l’espèce des faucons néo-cons, avait inclus cette dimension dans la grande négociation avec l’URSS de Brejnev, qui avait abouti, en 1975, à la signature des accords d’Helsinki. Une troisième corbeille, en plus des accords stratégiques et économiques, était consacrée à l’affirmation du respect des libertés fondamentales par les parties signataires. Bien entendu, les communistes soviétiques n’en tinrent aucun compte, mais ils donnèrent une base juridique internationale à l’action des dissidents dans tous les pays du bloc soviétique, préparant ainsi les futures élites de l’ère post communiste en Europe.

Les démocrates cubains ou iraniens n’auront pas cette chance, et la responsabilité historique en revient à Barack Obama.

*Photo : Ron Sachs/Pool/sipausa.sipausa_15541102/1507012045

Du muscle, du vintage et de l’intime

14
DVD Zouzou

DVD Zouzou

Né sous X-Men

Vous trouvez Bond trop plan-plan. Le petit trapu Daniel Craig a beau rouler des mécaniques, le mythe sent la naphtaline. 007 est à ranger au rayon des antiquités. Cet agent secret en survêt ressemble à un retraité de la Silicon Valley : il conduit une Aston Martin et boit des vodka-martini sous les palmiers à l’heure où ses anciens collègues entrent en réunion commerciale. Ce sexagénaire bien conservé qui continue à raconter les vieilles blagues de Q au bar de la piscine est pathétique. Le permis de tuer ne fait décidément plus peur aux ménagères. Le réalisateur Matthew Vaughn, à qui l’on doit le tonitruant X-Men Le commencement, a versé des amphétamines dans le cocktail des espions à papa. Kingsman : Services Secrets fait exploser le genre convenu du film d’espionnage agrémenté d’une course-poursuite et d’une scène bâclée au lit. Le puritanisme américain n’aime ni les seins, ni les excès de vitesse. Vaughn aime tous les délires pourvu que ça pète en vol. Il a poussé l’exercice au paroxysme de l’action et du divertissement. Ce Tarantino élevé aux hormones bastonne pendant deux heures. Quelle dérouillée ! On craignait l’overdose et on en redemande. Les coups de feu (ça mitraille sec !) et les coups de pied (Bruce Lee leur dit merci) ne connaissent aucun répit. Si Kingsman n’était qu’un film d’effets spéciaux et de gros bourrins, il n’aurait aucun intérêt. Colin Firth, Samuel L. Jackson et Michael Caine ne font pas de la figuration. Ils ont de vrais rôles. Les méchants sont vraiment très méchants et les gentils peuvent vous pourrir la vie. En résumé, c’est l’histoire d’Eggsy (Taron Egerton), un jeune délinquant, qui croyait que les types en costumes de Savile Row étaient d’insipides cadres de la City et qui se rend compte que leur péché mignon, ce n’est pas le bridge mais le « free-fight ». Mention spéciale à Sofia Boutella dont le jeu de jambes est à couper le souffle !

Kingsman : Services Secrets de Matthew Vaughn – DVD Fox France

Kingsman : Services secrets

Price: ---

0 used & new available from

L’espion qui venait du Sud

Quel plaisir de revoir Roger Hanin dans cette pantalonnade de 1966 à mi-chemin entre Les Barbouzes et Le Coup de Sirocco. On ne dira jamais assez combien le Gorille de la Casbah était un acteur subtil à la présence solaire et au charme oriental. Il pouvait tout jouer, même avec l’accent pied-noir. Il est bon aussi que les plus jeunes d’entre nous aient une autre image en tête de l’acteur que celle d’un Navarro perdu dans sa tour de Chinatown. Carré de dames pour un as reprend les vieilles ficelles de l’espion français assailli par des jeunes femmes. C’était sexiste à souhait, délicieux de maladresses et adorable de naïveté. Jacques Poitrenaud pratiquait un cinéma à l’ancienne dans la veine des Eddy Constantine de la grande époque, avec un soupçon de OSS 117, le tout dialogué par un Dabadie grivois. C’était aussi le temps béni des coproductions où chaque pays imposait son actrice nationale. On ne perd pas au change : Laura Valenzuela représente l’Espagne, la divine Sylva Koscina l’Italie et la toute jeune Catherine Allégret la France ! Si vous aimez l’Andalousie (le tournage s’y est déroulé), Gainsbourg (il a composé la musique du film et on le voit à l’écran furtivement) et les Brigades du Tigre (François Maistre, le célèbre commissaire Faivre joue le rôle d’un malfaisant), vous serez comblé. Vive le cinéma d’avant !

Carré de dames pour un as de Jacques Poitrenaud – DVD LCJ Editions

Carré de dames pour un as

Price: ---

0 used & new available from

Cet obscur objet du désir

« Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe sans jamais oser le demander » pourrait résumer Zouzou, le film très réussi de Blandine Lenoir, sorti sur les écrans en fin d’année 2014. Mais, ce serait à la fois réducteur et mensonger, car la référence à Woody Allen manque de profondeur et de perspectives historiques. Le new-yorkais reste toujours en surface des choses, il tourne autour sans s’en emparer vraiment. Zouzou ne manque ni de fond, ni de burlesque. Il se tient à califourchon sur le fil des sentiments, entre pudeurs extrêmes et expressions franches, libératrices du désir. Blandine Lenoir, tout en nuances et force, sait parler des femmes, de toutes les femmes et de tous les âges (fait rarissime en ces temps de jeunisme cinématographique). On aurait pu craindre un cinéma militant, vaguement culpabilisant et sentencieux. La brillante réalisatrice a opté pour le ton de la comédie sans renier ses engagements. Dans une maison de campagne, une mère, Solange, la soixantaine, se retrouve face à ses trois filles (Agathe, Marie et Lucie) et sa petite fille de 14 ans (Zouzou). Elles vont parler à leur manière d’un sujet tabou : la sexualité. Très habilement, Blandine Lenoir dresse le portrait intime de plusieurs générations et renverse les stéréotypes. Et les hommes ? Ils ne sont pas absents. Olivier Broche, impeccable comme toujours, et Philippe Rebbot, grande révélation du cinéma français depuis Mariage à Mendoza, apportent une touche de douceur dans ce monde de « brutes ». Quant aux actrices, citons-les toutes, Laure Calamy, Jeanne Ferron, Nanou Garcia, Sarah Grappin et Florence Muller, elles sont terribles !

Zouzou de Blandine Lenoir – DVD Blaq out

Vampires et profanateurs de sépultures: quel cinéma!

6
crâne de Murnau Nosferatu

crâne de Murnau Nosferatu

On a volé le crâne de Murnau ! Voilà un fait divers qui appelait des titres astucieux du genre « Murnau n’a jamais eu la tête sur les épaules », « Nosferatu a perdu la boule ! », « Allemagne : sac d’os et tête de nœud » ou encore « Murnau fera-t-il de vieux os ? ». Que s’est-il passé ? Des intrus ont pénétré – de nuit certainement, parmi les brumes vespérales… – dans le cimetière de Stahnsdorf (dans la périphérie de Berlin), ont crocheté la porte de l’impressionnant caveau familial du réalisateur qui repose paisiblement en ces lieux depuis près de 85 ans, ont ciblé le cercueil de Murnau, l’ont ouvert… avant de repartir avec le crâne de l’illustre figure de l’expressionnisme allemand. La violation de sépulture, la profanation, le recel de cadavre sont des pratiques qui prospèrent. La morale chrétienne le réprouve. Le bon goût le condamne. Avant Murnau, on avait déjà fait le coup à Charlie Chaplin… Cinéaste n’est pas un métier facile ! Peu après la mort du père de Charlot, un réfugié polonais résidant en Suisse avait entrepris (avec l’assistance d’un complice) de « kidnapper » l’illustre dépouille mortelle enterrée à Corsier-sur-Vevey, afin de faire un odieux chantage financier à la famille du réalisateur… La police avait fini par retrouver leur trace et fait capoter l’opération.

Au sujet du crâne de Murnau les indices sont minces. Le responsable du cimetière précise que les faits se sont probablement déroulés entre le 4 et le 12 juillet. Le crâne doit être loin à l’heure qu’il est. La police poursuit plusieurs pistes, dont celle de « pratiques occultes »… Murnau étant tout de même l’emblématique réalisateur de Nosferatu, eine Symphonie des Grauens (« une symphonie de l’horreur »[1. Banalement traduit en France par : Nosferatu, le vampire.]), l’un des plus effrayants films de vampires de tous les temps, long-métrage muet dominé par le jeu fantomatique de l’acteur Max Schreck qui incarne le Comte Orlok, répandant la peste sur son passage et se nourrissant de sang. L’une des plus remarquables lectures du conte de Bram Stoker et la naissance d’un genre cinématographique : l’épouvante. Le malheureux crâne de Murnau ne risque-t-il pas de finir dans la triste collection d’un sataniste cinéphile ? D’un écumeur de catacombes ? D’une sorte de gothique pathétique ?

En 1992 la tombe de Benny Hill avait aussi été profanée, et son cercueil « visité ». Une rumeur avait couru selon laquelle l’humoriste britannique joufflu, spécialiste des courses-poursuites coquines et burlesques avait été mis en terre avec sa collection de bijoux. Comique n’est pas un métier facile ! Buster Keaton, lui, avait demandé à être enterré avec un chapelet et un jeu de cartes (« afin d’être prêt à toute éventualité »). Quant à Robert Mitchum, il avait exigé d’être mis en bière avec des bouteilles de son whisky préféré afin que la traversée soit plus supportable… Personne n’a encore eu l’idée de lui barber sa gnole.

Nous suivrons de prêt l’enquête sur la dépouille de Murnau. En espérant que les autorités ne seront pas trop sévères si le malandrin rend le crâne du cinéaste. Peut-être s’agit-il simplement d’un cinéphile fébrile, d’un esthète vivant à 24 images par seconde, qui voulait simplement échanger quelques mots au sujet du 7e art avec l’un de ses plus grands pionniers.

Il est en effet plus intéressant de discuter cinéma pendant une heure avec Murnau mort, que trois heures avec Mathieu Kassovitz vivant…

*Photo : Flickr.com

Murnau : Nosferatu

Price: ---

0 used & new available from

A la découverte du cinéma formosan

2
cinéma Formose La cité des douleurs

cinéma Formose La cité des douleurs

Il y a des préfaces décourageantes : concises et parfaites, elles mériteraient d’être citées intégralement pour commenter un livre. De quoi mettre les blogueuses au chômage ! C’est le cas de l’introduction que Wafa Ghermani a rédigée pour « le livre d’un film » La Cité des douleurs 「悲情城市」. C’est une lecture que je recommande à tous ceux qui n’ont pas été à La Rochelle pour le récent festival cinématographique et sa sélection des films de Hou HsiaoHsien「侯孝賢」, autant qu’à ceux qui ont eu le plaisir d’assister à cette rétrospective.

La Cité des douleurs
Ce festival a eu la bonne idée de programmer également le documentaire de Hsieh ChinLin 「謝慶鈴」, sans doute la meilleure passerelle vers la découverte de la « nouvelle vague » des cinéastes formosans, dont Hou HsiaoHsien, précisément, est l’un des plus célèbres représentants, avec Edouard Yang「楊德昌」. Alors qu’il a été produit d’emblée en français, anglais et chinois, ce DVD n’est pas encore distribué en France et c’est bien dommage. Je reviendrai sur ce documentaire qui mérite une tranche de blog à lui seul : Flowers of Taipei, Taiwan New Cinema 「光陰的故事 – 台灣新電影」.

Flowers of Taipei
*
Hou HsiaoHsien, né en 1947. Son film le plus fameux, tourné en 1989, est Une ville de douleur, ou La Cité des douleurs 「悲情城市」BēiQíng ChéngShì, premier volet d’un tryptique sur Formose et son histoire après la Deuxième guerre mondiale, avec Le Montreur de marionnettes 「戲夢人生」Xì Mèng RénShēng (1993) et Bons garçons et bonne filles 「好男好女」 HǎoNán HǎoNǚ (1995).

Le livre dont je veux parler ici, en laissant ensuite la parole au traducteur français Gwennaël Gaffric 「關首奇」, est le scénario original et sa continuité dialoguée, par les deux scénaristes Chu TienWen 「朱天文」 et Wu NienJen 「吳念真」. Pas de précisions techniques superflues : le livre se lit très agréablement.

Chu TienWen est une femme de lettres taiwanaise, souvent mentionnée avec sa sœur Chu TienXin「朱天心」, elle même romancière , et leur père Chu HsiNing「朱西甯」. Une troisième sœur, Chu TienYi「朱天衣」, est également connue, tout comme leur mère Liu MuSha 「劉慕沙」, essayiste, et célèbre traductrice des classiques du japonais vers le chinois.

famille Chu
En haut à gauche, Liu MuSha ; à droite, Chu HsiNing.
En bas, Chu TienWen, Chu TienYi et Chu TienXin.
 

Chu TienWen est l’auteur d’une dizaine de romans et de nouvelles, dont Splendeur fin de siècle 「世紀末的華麗」ShìJìMòDe HuáLì , le prix Newman pour la littérature chinoise 2015. En France, elle est déjà publiée chez Christian Bourgois. Anthologie de la famille Chu et chez «Bleu de Chine» dans le recueil A mes frères du villages de garnison, anthologie de nouvelles taiwanaises contemporaines.

Wu NienJen 「吳念真」, l’autre auteur du film, c’est soixante-dix scénarios de films depuis 1979, une quinzaine de livres, un documentariste célèbre et le fondateur d’une troupe théâtrale, un comédien et un auteur de chansons. Bref, un personnage considérable à Formose.

Retenons au passage qu’il a contribué à l’adaptation cinématographique de 「殺夫」 Tuer son mari, également connu sous le titre français La femme du boucher (traduction française d’Alain Peyraube et HuaFang Vizcarra), le livre le plus connu en France de mon amie Li Ang 「李昂」et l’un des premiers romans taiwanais traduit en français, en 1980.

Tuer son mari
Citer son nom me fait penser à l’un de ses textes, une brève et dure nouvelle 「牛肉麵」 Un bol de nouilles au boeuf, traduit par André Lévy qui re-raconte en fait (mais Li Ang ne le dit pas : je suis une blogueuse indiscrète) ce que Shih MingTeh 「施明德」 , un opposant célèbre qui a passé de nombreuses années en prison, a vécu en 1964 dans le couloir des condamnés à mort du TGC, le « Département de la loi martiale » de la Garnison de Taiwan (Taiwan Garrison Command’ Martial Law Directorate) 「臺灣警備軍法處」TáiWān JǐngBèi JūnFǎChù, la gestapo du régime KMT qui ne sera formellement dissoute qu’en 1992, mais moins terrifiante à partir de 1965. Tout Français étudiant l’histoire de Taiwan doit connaître cette abréviation « TGC ».

Cette nouvelle, publiée initialement en 2007, est en fait l’histoire du bol de soupe de nouilles au bœuf que n’a pas mangé Huang ZuYao「黃祖堯」, un agent secret communiste, envoyé par le PCC à HongKong pour éliminer des anti-communistes mais qui fut retourné par une belle espionne taiwanaise et convaincu de passer du coté du KMT 「國民黨」GuóMínDǎng.

Une fois le détroit de Formose franchi, la prise du contre-espionnage taiwanais avait perdu de sa valeur et le TGC (ou des taupes communistes au sein du TGC, peut-être pour décourager de telles vocations) décida qu’il valait mieux une exécution pour faire un exemple plutôt que mettre en valeur un retournement pour attirer plus de communistes à passer chez les nationalistes. Ou bien peut-être le contre-espionnage taiwanais pensa que Huang était un faux-retourné et une vrai-future-taupe. Un demi-siècle plus tard, les communistes chinois post-maoistes faisant les yeux doux aux Taiwanais et l’un (au moins) des chefs de l’espionnage taiwanais à la retraite vivant à ShangHai, la question est difficile à élucider. Elle peut même paraître futile, sauf que demeure, pour comprendre une époque, la remarquable nouvelle de Li Ang, qu’on la lise dans le texte chinois ou dans l’excellente traduction d’André Lévy.

Si un jour je contribue à un manuel de littérature taiwanaise, bilingue, je donnerai le texte original et la traduction française de la nouvelle, mais en les faisant précéder de ce qu’en avait expliqué Shih MingTeh en 2002 Délires d’un révolutionnaire dévoué et bénévole「無私的奉獻者/狂熱的革命者」WúSīDe FèngXiànZhě /KuángRèDe GéMìngZhě et qui inspira Li Ang, comme je viens de le faire ci-dessus.

C’est peut-être cette nouvelle qui peut le mieux donner le ton et le parfum de ma tranche de blog ce matin, ce qui n’est jamais facile car l’encre d’imprimerie est noire et le papier blanc, comme mon texte sur écran, alors que je voudrais mettre un peu de couleurs, et d’odeurs :

Le rouge-brun est celui du ragoût「紅燒」HóngShāo de boeuf braisé, si possible du flanchet「牛腩」NiúNǎn, avec les « nerfs » i.e. des tendons「牛筋」NiúJīn devenus fondants à la cuisson et qui donnent une grande onctuosité à la viande et au bouillon. Mouillé par les nouilles avec un peu de leur eau de cuisson, c’est d’un rouge particulier que n’a pas la soupe claire de nouilles au bœuf 「清燉牛肉麵」QīngDùn NiúRòuMiàn des musulmans de l’ouest chinois, les Hui(s) ou Donganes, préparées sans braiser la viande de bœuf au préalable.

Comment faire transpirer du papier (et de l’écran d’ordinateur) l’odeur de cette soupe de nouilles au bœuf, devenue le plat emblématique de Taiwan ? Pourtant, à Formose les habitants ne mangeaient pas de viande de bœuf, puisqu’il n’y avait pas de bœufs, seulement des buffles considérés comme les compagnons et amis des paysans dans leur rizière ; et les Formosans cultivaient peu le blé, mangeant surtout du riz.

La soupe de nouilles au bœuf — claire chez les musulmans — rougeâtre braisée, ou « roussie » comme traduit habilement André Lévy — a été introduite par les soldats venus du continent chinois, de la garnison du sud de Formose : c’ était l’ordinaire, facile à cuire, de ces célibataires.

Paradoxe donc : c’est ce détail culinaire de l’immigration massive (deux millions) de réfugiés, dont un grand nombre de soldats, fuyant l’avance des troupes communistes avec le gouvernement nationaliste en déroute qui est devenu le plat national (ou peu s’en faut) des Taiwanais indépendantistes (puisque la majorité des Formosans ne veulent pas entendre parler de réunification avec le continent post-maoïste). Il faut se souvenir ici que les enfants taiwanais désormais boivent du lait (donc les vaches finissent… dans la soupe) et mangent beaucoup plus de nouilles (de blé) et de pain, inconnus pendant les trois siècles précédents.

Dans une ruelle très modeste du centre de Taipei, de l’autre coté du carrefour du bureau du Premier ministre, il y avait un « bain shanghaien » 「 快樂池上海澡堂」KuàiLèChí ShàngHǎi ZǎoTáng. L’endroit a fermé voici une dizaine d’années. S’y retrouvaient en milieu de journée des clients assez disparates (dont l’ami qui m’a raconté, à la manière de Lao She) se trempant collectivement les fesses dans une piscine peu profonde, avant de se faire gratter les peaux mortes avec un gant de crin (en fait une courge séchée dont la fibre est le gant de crin des Taiwanais 「絲瓜布」SīGuāBù ). Ensuite, après un léger massage des orteils et des cuisses, dans une grande salle commune, chacun mangeait un bol de soupe de nouilles au bœuf après la sieste. C’était une soupe « claire » « mi-flanchet mi-tendons », donc fournie par les musulmans d’une échoppe voisine.

Le secrétaire général du KMT Tsiang YenShih 「蔣彥士」 y avait ses habitudes, de même qu’un ancien colonel devenu patron d’un bordel voisin, et quelques petits vieux qui étaient comme un répertoire, banquettes serrées les unes contre les autres, recouvertes de serviettes éponge, de l’histoire de Taiwan.

C’est après l’une de ses siestes dans ce bain public que cet ami porta des oranges à Shih MingTeh, le jour de 1979 où il fut arrêté après les « incidents de KaoHsiung ». Ne manquait ce jour-là que Hou HsiaoHsien pour filmer et le bain, et le portail de la prison de ChingMei.

Mais Li Ang dans tout cela ? Et le couloir des condamnés à mort du TGC à Taipei ?

Les prisonniers politiques avaient droit à leurs modestes trois repas par jour mais pouvaient quelquefois par faveur « cantiner », leur famille étant autorisée à leur passer un peu d’argent. Le plus simple était alors de commander à 17h un bol de soupe de nouilles au bœuf livré à 21h, par des petites gargotes sur les trottoirs à proximité des bâtiments officiels, casernes et prisons.

Shih MingTeh avait ainsi droit à un bol de nouilles que son voisin de détention, de l’autre coté du couloir, Huang ZuYao, faute de famille, ne pouvait se payer. Shih se promit de lui offrir un bol de nouilles sur son pécule. Mais – fatalité ! – c’est le lendemain matin que Huang fut sorti de sa cellule et fusillé. Shih s’en souvient toujours.

Que dire de plus pour fixer le cadre, pour restituer l’atmosphère, donner envie aux lecteurs de ce blog de visionner le film et de lire le livre ? Peut-être redonner l’essentiel d’un texte que j’avais préparé pour annoncer un colloque de l’Association française d’études taiwanaises à l’ENS sur le « 2-28 », en février 2015.

*
Formose, la République de Chine ramenée à la seule île de Taiwan, est aujourd’hui une démocratie de 23 millions d’habitants, mais a vécu de 1945 à 1964 une vingtaine d’années de « terreur blanche » sous le régime du parti KMT après les massacres du printemps 1947.

Le 28 février 1947, à Taipei, dans le vieux quartier de TaTaoCheng 「大稻埕」, au coin de NingHsia Road et de NanKing West Road 「寧夏路南京東路口」, une pauvre femme, vendant des cigarettes au marché noir, fut sauvagement battue par des sbires du Taiwan Tobacco Monopoly Bureau et laissée pour morte devant ses deux enfants.

L’incident dégénéra en protestations dans toute l’île de Formose contre la corruption et la gabegie de la garnison du parti KMT qui avait pris possession de l’île après 50 années d’annexion par le Japon (de la fin de la guerre sino-japonaise en 1895 jusqu’à la victoire des Alliés en 1945). Le gouverneur Chen Yi 「陳儀」 (qui n’est pas le chef communiste 「陳毅」dont le nom est homonyme mais s’écrit avec des caractères différents), affolé devant cette révolte populaire et pacifique, joua un peu la comédie du dialogue et des réformes mais demanda des renforts à Chiang KaiShek「蔣介石」Jiǎng JièShí, alors en train de perdre pied devant les communistes sur le continent chinois.

Dès que les troupes du KMT arrivèrent, en mars 1947, ce fut le carnage, avec un massacre systématique – qui durera près de trois mois – de l’élite intellectuelle et culturelle de Formose. Les chiffres restent controversés, mais au moins dix mille Formosans, sur une population de quatre millions de personnes, périrent pendant cette courte période. Et sans doute autant pendant la période de la « terreur blanche » des années suivantes. Sur le continent, le Generalissimo Chiang perdait la guerre civile contre les communistes. Il se repliera à Taiwan, en 1949, avec près de deux millions de réfugiés et de soldats en déroute.

Ce massacre du printemps 1947 est encore vivant dans les mémoires. Il a constamment partagé la population de Taiwan en deux moitiés opposées. Au fil du temps, cette animosité s’est un peu atténuée, mais elle a repris vigueur avec la politique de Ma Ying-jeou 「馬英九」- l’actuel Président de la République – de rapprochement accéléré dans tous les domaines entre Taiwan (la République de Chine) et le continent (la République populaire de Chine).

L’événement « 2-28 » est désormais bien connu grâce à diverses publications américaines et taiwanaises. En langue française, avec deux remarquables couvertures, nous disposons des livres de deux importants témoins : Formose trahie, par George H. Kerr, un diplomate américain, et Le goût de la liberté, l’autobiographie de Peng MingMin 「彭明敏」, le patriarche de la démocratie à Taiwan, qui fut le premier Taiwanais à obtenir un doctorat à la Sorbonne et dont le livre est le tout premier ouvrage à lire pour quiconque s’intéresse à l’histoire moderne de Taiwan. Ces deux livres sont diffusés par l’Association française d’études taïwanaises (secretaire@etudes-taiwanaises.fr).

Formose trahieLe goût de la liberté
Le 28 février est désormais férié à Taiwan, 和平紀念日, le « Jour de la paix ». Depuis cette initiative du Président Lee Teng-hui「李登輝」, les chefs de l’Etat successifs, y compris l’actuel Président Ma YingJeou, s’inclinent en ce jour anniversaire devant les victimes et les martyrs de 1947. Deux « musées du 2-28 » ont été créés à Taiwan.

Pour les Taiwanais de mon jeune âge, le sujet des massacres de 1947 reste presque incompréhensible et d’autant plus sensible que ma génération a grandi dans un pays agréable, démocratique, policé et non plus policier, qui fait l’unanimité pour sa douceur de vivre et ses relations sociales harmonieuses.

*
Ce contexte étant ainsi dressé, il est temps de revenir au film de Hou HsiaoHsien, La Cité des douleurs, l’œuvre artistique qui, par sa diffusion mondiale, a le plus contribué à faire connaître cette époque du massacre du printemps 1947, à travers l’histoire tragique de la famille Lim pendant la période de la « terreur blanche », au livre du film, et à son traducteur, directeur de la collection, auquel je donne la parole :

*
Pourquoi avez-vous choisi La Cité des douleurs comme premier titre de votre collection ?

Le choix de ce premier ouvrage est le fruit de réflexions menées par Philippe Thiollier, directeur de L’Asiathèque et moi-même.

En France et sans doute un peu partout ailleurs, les arts taïwanais sont surtout connus à travers les maîtres incontestés du cinéma que sont Hou HsiaoHsien, Tsai MingLiang「蔡明亮」 ou Edward Yang「楊德昌」. Pour lancer notre collection « Taiwan Fiction », nous souhaitions créer un pont entre l’image et l’écriture en publiant un scénario co-écrit par deux figures majeures de la scène littéraire à Taïwan que sont Chu TienWen et Wu NienJen et attirer ainsi l’attention sur les échanges fertiles qui existent entre ces deux média à Taïwan.

Cette publication intervient aussi dans un moment particulier, alors qu’une grande rétrospective a lieu à la Cinémathèque de Bruxelles sur le cinéma taïwanais et sur Hou HsiaoHsien en particulier. La palme de la mise en scène reçue il y a peu à Cannes par HHH pour son dernier long-métrage The Assassin 「聶隱娘」, est aussi l’occasion idéale de redécouvrir ses films antérieurs comme La Cité des douleurs, Lion d’Or à la Mostra de Venise en 1989.

Le choix de traduire La Cité des douleurs s’est aussi cristallisé sur notre souhait de faire connaître à travers ce scénario une période charnière de l’histoire de Taïwan, entre 1945 et 1949, au lendemain de la fin de l’administration coloniale japonaise et au début de la prise de pouvoir sur l’île du gouvernement nationaliste chinois.

Quelle orientation comptez-vous donner à celle-ci ?

La publication de La Cité des douleurs inaugure la nouvelle collection littéraire « Taiwan Fiction », que j’ai l’ai honneur de diriger. Cette collection se donne comme ambition de faire découvrir des œuvres littéraires taïwanaises contemporaines audacieuses et originales qui abordent, au prisme de l’île de Taiwan, des problèmes cruciaux de notre temps : environnement, identité des cultures et des langues locales, impact du colonialisme sur les mémoires, incidence de la globalisation économique sur les manières de vivre, genre et sexualité, etc. Nous souhaitons surprendre nos lecteurs en présentant des œuvres qui, même si elles sont sont profondément enracinées dans l’archipel de Formose, entreprennent de questionner le monde avec lequel elles entrent en dialogue.

Quels seront les prochains titres ?

En octobre, nous publierons Membrane 「膜」Mó de Chi TaWei「紀大偉」, un roman de science-fiction profond et subversif qui tourne autour de la question des corps et des identités. L’auteur sera d’ailleurs de passage dans plusieurs villes françaises fin octobre à l’occasion de cette parution.

Nos prochaines publications accorderont aussi une grande place à la ville de Taipei, à la diversité de sa population, à ses trajectoires historiques, ses mythes, ses lumières mais aussi ses ténèbres…

Pour revenir à La Cité des douleurs, est-ce que la traduction du taiwanais vers le français a posé des difficultés ?

Le scénario de La Cité des douleurs se divise en réalité en deux parties, qui se complètent et s’enrichissent l’une l’autre : tout d’abord le « traitement » – c’est-à-dire la trame principale de l’histoire – né des discussions entre Hou HsiaoHsien et sa scénariste de toujours, Chu TienWen, qui en assuré l’écriture. Puis ensuite la continuité dialoguée, développée par Wu NienJen afin d’étoffer l’intrigue et la psychologie des personnages.

Dans la continuité dialoguée de Wu NienJen, l’immense majorité des dialogues est écrite en taiwanais (hokkien), la langue la plus parlée par les habitants nés à Taiwan au moment où se situe l’histoire. La traduction demandait donc une attention particulière, car même si le taïwanais est retranscrit en sinogrammes dans le texte original, de nombreux mots, expressions et mêmes tournures grammaticales diffèrent radicalement du chinois mandarin. En tant que traducteur, ce n’était pas la première fois que j’étais confronté à des passages originellement en taïwanais, mais c’était certainement celle où ces passages étaient les plus nombreux. La difficulté était cependant moins la compréhension des dialogues que la stratégie de traduction à adopter. Pour essayer de rester fidèle à l’esprit du scénario et du film, nous avons choisi de retranscrire le nom des personnages nés à Taïwan (comme par exemple Lim HuanTshing 「林煥清」, le personnage joué par Tony Leung ChiuWai 「梁朝偉」) avec le système de transcription du taiwanais et non du chinois.

Envisagez-vous de publier d’autres scénarios de films ?

Pas à court terme, la vocation première de cette collection étant davantage de publier des romans et des nouvelles, mais nous souhaitons cependant prolonger ce dialogue si fort qui existe à Taiwan entre cinéma et littérature.

Pourriez-vous dire quelques mots de l’Asiathèque ?

L’Asiathèque – Maison des Langues du Monde -est une maison d’édition créée au début des années 1970, par Alain et Christiane Thiollier, à partir d’une librairie orientaliste. Son catalogue porte surtout sur l’Asie et le Moyen-Orient, leurs langues, leurs civilisations et leurs littératures, à la fois classiques et contemporaines. Depuis plusieurs années, L’Asiathèque s’intéresse également aux points de vue asiatiques sur le monde et ses mutations d’aujourd’hui.

L’Asiathèque
11, rue Boussingault, 75013 Paris
+33 1 42 62 04 00
philippe.thiollier@asiatheque.com
www.asiatheque.com

La Cité des douleurs

Price: ---

0 used & new available from