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La culture kurde revit en Syrie

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Syrie kurdes

(Avec AFP) – Au volant de son taxi entre les villes de Qamichli et d’Amouda, au nord-est de la Syrie, Vian Khouzi montre fièrement des dizaines de nouveaux panneaux de signalisation en langue kurde, « un rêve devenu réalité ».

Avant le début de la révolte contre le président Bachar al-Assad en 2011, « le seul fait d’être kurde suffisait pour que le régime vous arrête », assure cet homme de 33 ans à la peau hâlée, qui travaille dans les régions aujourd’hui gérées par l’administration autonome kurde dans le nord et le nord-est syrien.

« Il était impossible de voir des symboles kurdes » dans l’espace public, ajoute-t-il en conduisant sur une route où flottent aujourd’hui des drapeaux du Parti d’union démocratique kurde (PYD) et des portraits du leader kurde turc emprisonné Abdullah Öcalan.

Marginalisés durant des décennies, les Kurdes de Syrie avaient interdiction d’utiliser leur langue et de célébrer Norouz, le Nouvel an kurde. Nombre d’entre eux étaient même privés de la nationalité syrienne.

Tout a changé en juillet 2012. Avec la militarisation de la révolte, le régime a retiré la plupart de ses troupes des zones à majorité kurde notamment dans la province de Hassaké, où se situent Qamichli et Amouda.

Un an plus tard, le PYD a créé une administration autonome, non reconnue par Damas, dans trois « cantons », encourageant une renaissance de l’identité de cette ethnie qui représente plus de 10% de la population syrienne.

A l’entrée de Qamichli, un grand panneau souhaite la bienvenue aux visiteurs en arabe mais aussi en kurde, chose impensable il y a quatre ans. La ville avait été le théâtre d’importantes manifestations antirégime écrasées dans le sang en 2004.

« Tout le monde parle le kurde mais seule une petite minorité peut l’écrire et le lire », explique Vian, qui peine à déchiffrer quelques mots, pourtant écrits en caractères arabes.

« C’est pour cela que nous ne pouvons pas nous passer de l’arabe, une langue que nous aimons », ajoute-t-il.

Depuis 2011, une cinquantaine de centres d’apprentissage de la langue kurde ont fleuri dans le canton de Jaziré (dénomination kurde de la province de Hassaké).

Dans un centre à Amouda, à 30 km à l’ouest de Qamichli, Mazhar Cheikho est aux anges. Muni d’un carnet de notes et d’un stylo, ce quadragénaire affirme à l’AFP, un grand sourire aux lèvres, réaliser le « rêve de son enfance » : apprendre parfaitement sa langue maternelle.

Le centre connaît un tel succès que les cours ont été répartis en deux tranches, le matin et le soir.

« Son inauguration en 2011, alors que nous n’étions pas encore sous la protection des forces kurdes, a été très risquée », raconte Sardar, un employé. « On disposait de peu de moyens mais on voulait l’ouvrir à tout prix ».

Avant, « nous apprenions la grammaire en secret », raconte Delcha Hajj Younes, une quinquagénaire portant un cartable noir qui veut enseigner le kurde à ses enfants et petits-enfants.

Au début de la guerre, le président Assad a cherché à s’attirer les faveurs des Kurdes pour s’assurer de leur neutralité, décidant notamment de naturaliser des dizaines de milliers d’entre eux.

Et alors qu’aucune matière en kurde n’était enseignée officiellement en Syrie, cette langue a été introduite à l’Université de Damas l’an dernier.

Au marché d’Amouda, les vitrines regorgent de costumes traditionnels et de drapeaux kurdes.

Avant le conflit, « c’était plus difficile d’acheter un drapeau kurde que de la drogue », s’esclaffe Ahmad Bozo, la trentaine.

« Il y a une forte demande pour les vêtements traditionnels kurdes depuis 2012, après le retrait progressif du régime », remarque-t-il.

Proche de la frontière turque et abritant une minorité arabe, Amouda est considérée comme le centre administratif et politique du canton de Jaziré.

En 2012, les Kurdes y ont lancé Ronahi TV, la seule chaîne de télévision satellitaire kurdophone en Syrie.

« Nous présentons en continu plus de 25 programmes politiques, sociaux et culturels en kurde et en arabe », explique la directrice de la chaîne, Zalal Binisi. « Nous tentons de faire parvenir la voix des Kurdes au monde ».

Dans un studio, Rudi Mohammad Amine, vêtu d’un costume traditionnel kurde, s’apprête à enregistrer son programme hebdomadaire sur les problèmes sociaux dans les régions autonomes.

« Ma joie est indescriptible quand je m’adresse au monde dans ma langue maternelle », dit-il. « Nous avons été marginalisés si longtemps ! Il était temps d’élever la voix sans peur ».

Reste à savoir, désormais, si cette renaissance de la culture kurde résistera à la guerre sans merci menée par la Turquie d’Erdogan contre le PYD et le PKK, considérés par Ankara comme une seule et même organisation terroriste.

*Photo : © AFP YOUSSEF KARWASHAN

Peut-on condamner les bébés délinquants?

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école cimetière justice mineurs

Nos enfants font l’actualité,  pour de mauvaises raisons. Trois fois de suite, en l’espace de quatre jours, de jeunes et très jeunes français ont commis des délits graves. Samedi 1er août, des mineurs de 5 à 15 ans ont été les auteurs de saccages dans une école maternelle, à Melun, causant des dégâts évalués à plusieurs milliers d’euros. Le même jour, trois adolescents de quinze ans ont vandalisé une maternelle de Seine-et-Marne. Puis, lundi 3 août, un cimetière de Meurthe et Moselle a été endommagé par deux garçons de 14 et 15 ans. Pour comprendre les enjeux de cette délinquance spécifique, nous avons demandé des précisions à « Judge Marie »[1. « Judge Marie » est le pseudonyme que ce juge pour enfants, qui souhaite rester anonyme, utilise dans son blog.], juge pour enfant.

Madame le juge, faut-il avoir peur de nos enfants ?

Non mais il faut les éduquer. Il y a des gens pour qui c’est  facile d’éduquer un enfant, et d’autres pour qui c’est très compliqué. Et les problèmes ne viennent pas toujours d’où l’on croit. Je suis régulièrement confrontée à des parents séparés, de milieux aisés, qui ne cherchent plus qu’à marquer des points l’un contre l’autre et oublient de chercher le bien de l’enfant. Il y a aussi les parents très jeunes qui ont déjà un enfant. Comment peut-on éduquer  un enfant quand on en est un soi-même ?

Il faudrait donc plutôt craindre les parents. Mais s’ils ne sont pas responsables pénalement des faits commis par leurs enfants (art 121-1 CP), personne ne l’est ?

D’abord, les mineurs peuvent être pénalement responsables si l’on juge qu’ils ont agi avec discernement. Ensuite, les parents peuvent être responsables civilement des dommages causés par leurs enfants. Il y a certes l’assurance responsabilité civile qui joue. Dans ce cas-là, les parents condamnés n’ont pas à régler directement les sommes dues, ce qui confère une impression d’impunité. Mais l’assurance tente aussi souvent que possible de se délier de ses obligations. Après, ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de condamnation pénale que le parquet ne donne pas de suite. Moi, pour ces enfants-là, j’ouvrirais une procédure d’assistance éducative. Le but de la justice pour mineurs, ce n’est pas la condamnation, c’est avant tout de régler le problème éducatif.

A propos d’éducation, que se passe-t-il dans la tête d’enfants qui saccagent leur propre école ? Est-ce un rejet de l’autorité officielle ?

C’est rarement aussi réfléchi que ça. J’ai eu une fois affaire à de jeunes vandales qui avaient dégradé une école. Ils sont revenus dans l’école parce que c’est un lieu qu’ils fréquentaient et connaissaient. Ils savaient qu’ils pouvaient se faufiler par le trou de la grille pour entrer dans l’enceinte du bâtiment et monter sur le toit.

Parmi les délinquants de Melun se trouvaient des enfants très jeunes, dont un petit garçon de 5 ans. Comment peut-on juger un enfant de cet âge ?

Je n’ai, personnellement, jamais été confrontée à cette situation-là. Mais ma formatrice à l’ENM racontait qu’elle avait interrogé un petit de 5 ans qui avait été entraîné par un groupe d’adolescents, comme dans l’affaire de Melun. Elle avait été horrifiée de voir ce petit garçon, qui, assis devant elle, ne touchait même pas le sol avec ses chaussures. Il répondait « oui madame » à toutes les questions qu’elle posait : « Tu te rends compte de ce que tu as fait ? – Oui madame – Tu vas recommencer ? Oui  madame ».  À 5 ans, on ne peut pas parler de délinquance car il n’y a pas assez de discernement. Il faut, au minimum, que l’enfant comprenne ce qu’est la loi pénale.

Henri Guaino, à la suite de ces événements, a dénoncé  cette « génération zombie » qui ne respecte plus le sacré, partagez-vous son sentiment ?

Les enfants dont on parle ne sont pas des zombies. Les zombies sont des enfants recroquevillés sur eux-mêmes, qui n’expriment pas leurs idées. Ils sont très difficiles à gérer. Lorsque la volonté du jeune est palpable, même dans l’irrespect, on peut corriger le tir. Mais c’est vrai qu’il y a plus de délits commis par des mineurs aujourd’hui qu’il y a quarante ans. La société d’aujourd’hui est plus dure. La prise en charge familiale est moins évidente. Les villes sont plus grandes…

Aux Etats-Unis, un enfant de 11 ans a tué par balle un petit de 3 ans. Et aujourd’hui, un adolescent britannique de 14 ans a été condamné à onze ans de détention pour avoir poignardé l’un de ses professeurs. Qui jugez-vous dans ce cas-là, le mineur ou le criminel ?

Heureusement, c’est très rare. Mais ce serait très difficile à appréhender car à 11 ans, l’enfant a déjà un discernement. Il peut donc être reconnu comme responsable de son crime mais n’encourt « qu’une » sanction éducative. J’entends déjà les politiques lever la voix pour faire changer la loi et permettre l’accessibilité à une peine dès cet âge-là. Notre devoir, c’est de nous rappeler qu’il y a eu crime, certes, mais commis pas un enfant. Ça n’a rien à voir avec un crime commis par un homme de 30 ans. Il ne faut jamais l’oublier.

*Photo : GILE MICHEL/SIPA/1404221255/00682073_000001

Sarkozy et le FN: Cambadélis perd la mémoire

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cambadelis fn sarkozy

Le Premier Secrétaire du PS estime que Nicolas Sarkozy « drague » les électeurs lepénistes. Ça ne lui plaît pas. Soit. Mais il va plus loin en sommant Alain Juppé, François Fillon et Bruno Le Maire de se désolidariser de l’ancien président. Faute de quoi, il sera fondé de les considérer comme ses « complices ».

La sommation de Jean-Christophe Cambadélis a fait « plouf » ou si l’on préfère « pschitt ». Aucun des interpellés n’a daigné lui répondre, ce qui est très certainement dommageable pour son ego. Le vrai problème est que tout le monde, ou presque, et pas seulement Sarkozy, drague les électeurs du FN. Dans le genre « plus à droite que moi tu meurs », François Fillon en fait des tonnes. Mais son petit filet de voix ne fait pas recette auprès des médias. Nicolas Dupont-Aignan n’est pas mal non plus. Mais qui écoute Nicolas Dupont-Aignan ? Dans cette drague, c’est Mélenchon le meilleur. Lui n’a pas besoin de faire le beau, tant ses positions sont proches de celles de Marine Le Pen.

Cette dernière drague aussi : les siens, car elle sait qu’une passion amoureuse doit être entretenue. Bruno Le Maire, lui, ne dit rien. Il attend sagement son heure. Et quand elle viendra, on verra que c’est un expert dans le domaine de la conquête de l’électorat frontiste. On n’entend pas non plus Alain Juppé : il a passé l’âge de conter fleurette aux électrices et aux électeurs du FN, qu’il convoite comme tout un chacun. François Bayrou se tait également : il est trop occupé à pousser la chaise roulante de l’ancien Premier ministre de Jacques Chirac.

Feu donc sur Sarkozy qui, lui, ne se cache pas. Mais Cambadélis oublie une partie du propos de l’ancien président. Nicolas Sarkozy, en effet, répète qu’il comprend les électeurs frontistes. Mais que le FN est son adversaire, un adversaire qui trompe ses électeurs. Ça ressemble à quelque chose qui a déjà été dit, et entendu. « Le FN pose de bonnes questions et apporte de mauvaises réponses ». Mais qui a dit cette horreur ? Qui a fait du Sarkozy avant la lettre ?

Si Cambadélis ne sait pas et souhaite se renseigner, c’est la porte à côté. Il suffit de quelques minutes pour aller de la rue de Solférino au Quai d’Orsay. Là-bas siège quelqu’un qu’il connaît depuis longtemps. Et on imagine aisément que Laurent Fabius, en honnête homme qu’il est, lui dira : « Oui, c’est moi qui ai prononcé cette phrase. » « Ah ! » fera Cambadélis. « Mais c’était en 1983, quand nous étions jeunes tous les deux. Tu ne t’en souviens pas ? » Cambadélis lui répondra : « Tu sais bien qu’à cette époque j’étais trotskiste et que je n’écoutais pas les sociaux-traîtres de ton espèce. » Les temps ont changé. Fabius est devenu moins « traître » et Cambadélis beaucoup moins « social ».

*Photo: Sipa. N° de reportage: 00715943_000055.

Sans passeurs, pas de migrants?

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migrants passeurs cazeneuve

Les Guignols, institution morte et ressuscitée par la grâce des politiques, ont dernièrement pris position sur les problèmes des « migrants » venus d’Afrique. Dans le sketch « La croisière abuse », peu en phase avec leur discours habituel, les Guignols nous montrent ces nouveaux immigrés venus d’Erythrée ou de Syrie sur un bateau de « passeurs » qui les traitent comme du bétail. En clair, ce ne sont pas les guerres civiles, les dictatures et la misère qui forcent au départ et causent la mort de milliers de personnes par an. Les responsables, les seuls, ce sont ces infâmes trafiquants d’humains (anonymes, et dont on ne sait rien, c’est plus pratique).

Mais comment être surpris que les très dociles Guignols tiennent ce discours réducteur ? Leur raisonnement est en effet parfaitement conforme à la ligne officielle des institutions internationales et du gouvernement français face à la crise migratoire que traverse l’Europe depuis quelques mois. Un rapport de l’Onu l’affirme notamment : « Le trafic de migrants touche presque tous les pays du monde. Il sape l’intégrité des Etats et des communautés, et coûte la vie à plusieurs milliers d’individus tous les ans. » Les coupables de cette catastrophe humanitaire seraient donc les dirigeants de filières organisant la traversée du sud de la Méditerranée vers l’Europe dans des conditions inhumaines.

Bernard Cazeneuve, lui aussi, a beaucoup insisté sur la nécessité de mettre fin aux « filières d’immigration illégale ». Le 8 avril, lors d’un séminaire de la Police aux Frontières, le ministre de l’Intérieur a affirmé qu’il fallait « continuer à lutter de façon absolue contre ces filières », pour mieux insister sur la hausse continue du nombre de réseaux démantelés (+14% entre 2012 et 2013, et +11% entre 2013 et 2014). Autrement dit, notre politique migratoire doit se concentrer sur le maillon faible de la chaîne de l’immigration illégale, le plus facile à casser à court terme. Des rapports parlementaires sur le sujet ont donc été rédigés pour produire les éléments de langage ad hoc.

Dans un rapport du Sénat, on peut notamment lire ceci : « La région de Calais souffre d’une insuffisance d’ambition de la politique pénale concernant la détection et la poursuite des réseaux et  filières. Ces dernières exercent une influence considérable sur la vie quotidienne des migrants et tentent souvent avec succès de priver les personnes les plus vulnérables, notamment les mineurs isolés, des protections qui leur sont destinées ». Et pour noircir encore le tableau, un rapport de l’Assemblée Nationale nous explique les liens forts qu’entretiennent trafic d’êtres humains et réseaux criminels : « Les trafiquants utilisent les  ressources que leur procure l’exploitation du « filon » des clandestins pour financer et étendre leurs autres activités telles que le trafic d’armes et de stupéfiants, et le blanchiment de l’argent ».

Or, le Secours Catholique éclaire, dans une enquête de terrain, la question des filières d’immigration illégale, en faisant entendre un autre son de cloche. On y note que si certains de ces trafiquants sont effectivement d’une extrême violence, le phénomène de la criminalité organisée reste à relativiser en France où se déroule l’action du ministère de l’Intérieur : « La manière dont les exilés évoquent les choix successifs de leur destination fait ainsi s’évanouir une idée reçue : le rôle prétendument majeur des « filières criminelles » qui exploitent les migrants et les conduisent au Royaume-Uni : De fait, au cours des 54 entretiens réalisés [par l’association caritative, Ndlr], aucun des exilés n’a parlé de filières et de passeurs en Europe. ». Quand M. Cazeneuve nous parle de 226 filières démantelées en 2014, il englobe donc les réseaux abusant violemment des migrants et les organismes fournissant à des personnes en détresse des moyens illégaux de rester en Europe. Le rapport du Sénat précise d’ailleurs que « certaines officines se contentent de fournir de faux documents ».

Certes, ces procédures demeurent illégales mais il faut noter, comme le rapporte le Secours Catholique, que la plupart de ces immigrés illégaux sont potentiellement éligibles au statut de réfugiés politiques car menacés de mort dans leurs pays d’origine. En faisant du passeur la racine du mal et du migrant une victime dépourvue de libre-arbitre, on légitime une politique répressive en la faisant passer pour une politique protectrice de la dignité humaine. S’il est évident que laisser prospérer les trafiquants nous rendrait complices de leurs exactions, les neutraliser ne réglera que notre problème et certainement pas ceux – autrement plus sérieux – des candidats à l’émigration à tout prix. Pour ces derniers, le recours à des passeurs n’est pas une alternative, mais le seul choix possible.

*Photo: Sipa. N° de reportage : 00720096_000001.

Nina sans questions

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nina simone netflix

«What happened Miss Simone?», documentaire réalisé par Liz Garbus et produit par Netflix est sorti le 26 juin sur la plateforme de vidéos à la demande. Ce film arrive aussi comme un contrepoint au biopic controversé Nina de Cynthia Mort que sa fille Lisa Simone Kelly avait rejeté en raison de son scénario improbable (la supposée liaison de Nina Simone avec son manager Clifton Henderson) et le choix de l’actrice portoricaine Zoe Saldana, dont le teint fut assombri et le visage affublé d’une prothèse nasale. Le film avait même fait l’objet d’un boycott sur Internet en protestation contre l’atteinte portée à la communauté afro-américaine. On ne touche pas si facilement à l’image de la « sainte patronne de la rébellion » selon une expression de son guitariste de toujours, Al Schackman.

Le film s’ouvre sur un live à Montreux en 1976 rendant hommage à la présence scénique de Nina Simone. C’était une interprète et musicienne exceptionnelle qui avait aussi la capacité de fournir autre chose que ce que l’on appellerait banalement un message politique, mais bien plutôt une adresse personnelle à l’auditoire.

L’exercice périlleux du documentaire consiste à relater une vie sans bafouer les thématiques principales, tout en essayant de ne pas faire un enfant monstrueux dans le dos du personnage que l’on essaie de dépeindre. Mais surtout, et c’est ce qui constitue peut-être l’ultime geste artistique, à faire émerger une poétique rendant justice à la vie qui se cache derrière le portrait. Ebaucher le portrait de Nina Simone en une heure et demie, c’était faire le pari de dompter dans quelques traits biographiques l’histoire d’une insoumission.

« What happened Miss Simone ? » a une structure des plus basiques, narrant le fil d’une vie et ses phases successives : la petite Eunice Waymon de Caroline du Nord qui dans la ville de Tryon rêvait d’être une pianiste classique ; la protégée de « Miss Mazzy » qui lui apprendra le piano et placera tous ses espoirs en elle ; l’école de musique Julliard School où elle perfectionnera sa pratique de la musique, et l’échec du Curtis Institute à cause de sa couleur de peau (aucun doute n’est émis sur cette thèse dans le documentaire, au contraire de Madame Nina Simone, La  légende, en 1992). Et puis, la voix vient accompagner le piano, non pas par passion, mais pas nécessité matérielle, pour pouvoir continuer à se produire et ainsi survivre dans les pianos bars du New Jersey. Cette voix si particulière qui sera un aperçu de son âme. Son premier mari, Andrew Stroud, flic de profession et manager en puissance, introduira dans le couple violence physique et hyper-productivité. Mais il y a un contexte inoubliable pour celle qui questionne droit dans les yeux le rôle des artistes : « Comment être une artiste sans refléter son époque ? » L’affaire du meurtre des enfants dans une église de Birmingham, en 1963, provoque la prise de conscience politique de Simone, notamment avec la chanson Mississipi Goddam. Désormais, la scène de concert devient une scène politique, avec l’ambition de toucher les gens mais aussi de redonner une dignité au peuple afro-américain qui, faute d’avoir hérité d’une histoire officielle, peut se rallier à l’identité du « black power »,  ce qu’atteste Ain’t Got No… I’ve Got Life. Il y a son départ pour la Libye, son retour à Montreux avec la magnifique composition Stars de Janis Ian au sujet de l’industrie musicale. Il y a la disgrâce de Paris et le désenchantement politique où elle assume ces mots : « Il n’y a pas de droits civiques, ça ne sert plus à rien de chanter des chansons. Il n’y a plus de mouvement, tout le monde a disparu. 

Mais la déchirure d’une vie marquée par l’engagement et l’utopie du changement propre aux années 70 ne s’arrête pas à une série de distinctions qui se déroulent comme le rideau final du documentaire. Et ce n’est peut-être pas admissible pour son pays d’origine, auquel elle a consacré son art, d’admettre que Nina Simone mourut dans le sud de la France à Carry-le-Rouet dans les bouches du Rhône, loin de sa patrie, des « United Snakes of America » comme elle le disait. Sont passés sous silence les dilemmes juridiques et financiers, et les royalties qui lui ont été confisqués depuis ses débuts (le million de dollars du succès de My baby just cares for me qu’elle ne touchera pas, ayant vendu ses droits pour 3000 dollars). Enfin, la bipolarité et la déchéance physique des dernières années ainsi que le discours bienséant sur la prise d’antidépresseurs participent à l’élaboration d’un portrait douloureux. On est amer à la fin du visionnage, car la puissance des archives et la vérité qui en émane rendent les commentaires et le montage, propres à l’exercice du documentaire, superficiels.

Ces libertés prises quant à la construction d’un portrait « psychologique » nous présentent le récit d’une triste destinée dans laquelle il faut pourtant puiser une actualité dont les événements de Charleston sont les insupportables échos. Le film n’a pas caché les démons qui ont décidé du destin de Nina Simone, sans pour autant essayer de comprendre ses réels et extérieurs détracteurs. Quant à l’élément poétique, il n’est pas présent dans la réalisation du documentaire, peut-être parce que la morale a tranché à sa place en oubliant quelque chose de ce que disait Rilke concernant le processus créatif : « Ne m’enlevez pas mes démons, vous emporteriez aussi mes anges. »

*Photo: Netflix.

Un Déon pour l’été

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On réédite un Michel Déon pour l’été. C’est toujours une bonne idée de rééditer un Déon, surtout avec un joli bandeau de Loustal. Déon nous rappelle l’époque, pas si lointaine, où le succès public n’était pas forcément contradictoire avec la qualité littéraire. Et comme tout allait ensemble, cela donnait de très bons films quand on adaptait au cinéma un  roman de Déon: Un taxi mauve de Boisset avec Noiret, Rampling, Fred Astaire et l’Irlande dans le rôle principal, vous vous souvenez? En plus, il y avait quelque chose de plaisant à voir un cinéaste de gauche adapter un écrivain de droite. Si vous voulez trouver l’équivalent aujourd’hui, vous pouvez toujours chercher. Le goût vécu comme manière de dépasser les clivages politiques, c’est une idée qui a dû mourir à l’orée des années 80, la décennie où tout le monde est devenu très moral tout en choisissant le  pognon et la réussite comme valeurs cardinales.

Les gens de la nuit, à l’origine, est un roman de 1958. Longtemps, sa première phrase nous a hantés, nous qui sommes insomniaques comme pas deux: «Cette année-là, je cessai de dormir. » C’est ce qui donne ce caractère d’hallucination précise au livre qui se déroule pour l’essentiel entre le coucher du soleil et l’aube ; dans le périmètre de Saint-Germain-des-Prés, celui que continuent à rechercher les touristes des années 2010 alors qu’il est devenu un continent disparu aussi improbable que l’Atlantide.

Le narrateur des Gens de la Nuit a trente ans. c’est un fils de bonne famille: la preuve, son père va être élu à l’Académie Française. Cela fait un peu ricaner le fils. Michel Déon, dans la préface qu’il donne pour l’occasion, se moque gentiment de son propre revirement sous l’habit vert.

Le fils sort de trois ans de Légion et pour s’occuper fait un métier tout neuf. Avec deux amis, il a monté ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui une agence de com’. Dans les années 50, on disait relations publiques. Son activité consiste surtout à promener des clients étrangers dans le « gay paris ». C’est ennuyeux mais ça le distrait d’un chagrin d’amour, un vrai chagrin d’amour, celui qui vous dévaste et vous transforme en fantôme de vous-même.

Comme chez tous les gens pudiques, le narrateur en souffre d’autant plus qu’il en parle peu et seulement à lui-même. On retrouve là, si vous voulez, cette esthétique éminemment française de la retenue qui commence avec Madame de Lafayette et s’arrête avec les Hussards dont Michel Déon fut un éminent représentant. Depuis, on hurle, on pleure, on éructe, on se lamente, dans le roman comme ailleurs, ce qui est encore plus fatigant, à la longue, que de passer ses nuits de bar en bar et de manger des pieds de porcs à l’aube du côté des Halles.

Pour s’occuper le narrateur fait des rencontres dans les caves de jazz et les bistrots ouverts très tard. Il a une liaison avec Gisèle qui est comme lui un oiseau de nuit, mais du genre bohème. Elle vit à l’hôtel avec Maggy, elle porte des pantalons fuseaux, elle aime faire l’amour et à l’occasion, quand elle n’a pas de papier pour prendre une adresse, elle remonte son chandail pour qu’on écrive sur sa peau nue.

On n’est pas très loin de l’Occupation, non plus. Le narrateur devient l’ami d’un peintre très doué qui ne veut plus peindre et qui est un ancien de la Légion Charlemagne puis il sauve de la bastonnade une étudiante communiste, Noire de surcroît. Il se débarrasse avec l’aide du peintre du buste de son aïeul qu’il trouve aussi pompeux que son père dans le bois de Boulogne et il découvre que le peintre  et l’étudiante sont amants.

Bref, il fait un peu n’importe quoi, ses amis aussi, mais ce n’importe quoi enchante. Extrait d’un dialogue avec l’étudiante communiste:

«  -C’est merveilleux, dit-elle, je ne pensais pas que nous étions si bien organisés. Il y a longtemps que tu surveilles le coin?

-J’y arrivais à la minute. Et pourquoi me tutoyez vous?

 – Tu n’es pas un camarade?

Elle s’était rejetée contre la portière, le regard soudain dur.

-Non.

-Alors pourquoi m’avoir tirée de là?

-Pour rien. Pour le plaisir. Pour l’honneur. »

La dernière réplique pourrait faire une belle devise, comme celle du Prince de Ligne

qui avait répondu, quand on lui demandait les raisons de son exil au moment de  l’Empire: « L’honneur. L’humeur. L’horreur. »

Ce qui est amusant, en plus, avec le recul, c’est que l’on s’aperçoit que dans ces années-là, et dans les mêmes parages bistrotiers,  les personnages des Gens de la Nuit auraient pu croiser la bande de Debord et des premiers situs qui dérivaient sur le mode « psychogéographique » afin de réenchanter la ville. Ainsi, cette scène où le peintre fait découvrir au narrateur à l’aube le ballet purement gratuit des arroseuses municipales devant l’Hôtel de Ville avant qu’elles ne se mettent au travail.

Pour le reste, est-il utile de savoir que le narrateur guérira de son chagrin d’amour un peu à la manière de Swann ou de Frédéric Moreau, que le comportement erratique et angoissé de nombre de personnages est dû à la « poudre » qui fait son apparition dans Paris et qu’il y a du roman noir dans Les gens de la nuit ?

Sans doute, mais le plaisir donné par ce roman est ailleurs, dans quelque chose qui ne vieillit pas, qui ne vieillira jamais et qui s’appelle la mélancolie : « Nous ne sommes pas nombreux à connaître ses secrets, pas nombreux mais inguérissables. »

Les gens de la nuit de Michel Déon (édition revue et corrigée, La Table Ronde)

Les Gens de la nuit

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*Photo : SIPA. N°de reportage: 00589331_000003.

La Fuego met le feu à la Pampa!

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fuego renault antoine gregoire

Il fallait oser ! Braver la doxa anti-Fuego, se mettre à dos tous les tenants du bon goût automobile et bousculer les idées préconçues. Antoine Grégoire, auteur prolixe et historien avisé, a relevé ce défi dans La Renault Fuego de mon père aux Editions ETAI. Il fallait un homme sans œillères pour s’attaquer à cet objet roulant non identifié, conspué par les esthètes et moqué par les humoristes. Un homme solide et cultivé, prêt à affronter les foudres du politiquement correct.

Antoine Grégoire, comme tous les authentiques passionnés, aime toutes les voitures sans distinction de marques et de puissance. Sa connaissance livresque ne se limite pas aux belles italiennes cabrées ou aux royales anglaises. Il a déjà écrit de nombreux ouvrages sur les Triumph, les Mercedes ou les utilitaires Citroën et Saviem. Il varie les plaisirs au gré de ses humeurs vagabondes. Il alterne les sujets : « Estafette » et « 300 SL papillon », « Type H » et « Jaguar MKII » chahutant ainsi toutes les hiérarchies et les convenances. L’ostracisme est une vilaine maladie qui range trop souvent les collectionneurs par ordre social. C’est mal connaître la psychologie de l’amateur éclairé qui ne se laisse dicter aucun choix et fuit les évidences. On peut apprécier l’irrésistible ligne d’une Maserati Ghibli et, pour autant, être ému, par le charme populaire d’une 4CV. L’automobiliste amoureux est plein de paradoxes, il s’imagine à la fois, en Maurice Ronet dans « La Piscine » et en Bourvil au volant d’une 2CV. Corniaud ou vieux beau, même combat ! La lutte des classes a encore du chemin à parcourir dans ce bas monde automobile.

La Fuego semblait pourtant une cause perdue. Un sujet trop brûlant. Un de ces mauvais souvenirs du début des années 80 comme les films de Max Pécas, les tubes de Karen Cheryl ou l’arrivée des « Rouges » au gouvernement. Les chars soviétiques n’ont pas défilé sur les Champs-Elysées, la Fuego oui ! Un modèle inclassable aussi étrange que Jean Carmet en smoking et Roger Moore en bleu de travail. « Elle est d’ailleurs » comme le chantait Pierre Bachelet. De quelle planète exactement ? Lorsqu’on sait que son lancement en 1980 a précédé la sortie d’E.T sur les écrans. Le signe annonciateur d’un changement de civilisation. Antoine Grégoire rappelle la genèse de ce grand coupé 4 places, héritier des Caravelle et R15/R17 qui lorgnait du côté de la Porsche 924 tout en empruntant sa structure à la R18. Cette incomprise des parkings ne manquait pourtant pas d’atouts pour réussir son pari industriel : un hayon bulle audacieux, un bel agrément de conduite, des motorisations Turbo et Turbo diesel ainsi qu’une allure sportive. Son objectif commercial : équiper les classes moyennes d’une voiture différente et s’émanciper de l’hégémonique berline tricorps. Bien sûr, elle manquait de punch pour rivaliser avec les productions d’outre-Rhin et le losange n’avait pas l’éclat de l’étoile.

Mais qui a tué la Fuego ? La faute aux mauvais coucheurs, aux râleurs qui oublient que Renault avec le compagnonnage notamment de Matra, a souvent fait figure de visionnaire. Les précurseurs Rancho, Bagheera et autres Espace prouvent qu’en France, on n’a pas de pétrole mais des idées. Si la Fuego n’a pas rencontré un immense succès chez nous, elle a découvert son eldorado en Amérique du Sud.  Audiard avait raison d’écrire que « L’homme de la Pampa, parfois rude, reste toujours courtois » surtout avec cette voiture « française ». Construite entre 1982 et 1992 en Argentine, la Fuego connut plusieurs évolutions et s’illustra en compétition. Délaissée dans l’hexagone, elle assura une « Reconquista » flamboyante sous l’Equateur. Trente ans après, en pleine mode vintage, la Fuego fait un retour en force chez les hipsters et autres gauchos à barbiche des villes. Elle n’a pas dit son dernier mot. Alors, Don’t Cry for Me Argentina !

La Renault Fuego de mon père de Antoine Grégoire – Editions ETAI.

La Renault Fuego de mon père

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La fessée, c’est rock, mais seulement pour les Inrocks

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Dénoncer, il y a longtemps que le journaliste de gauche y a pris goût, on le sait au moins depuis Debord, et dans cet embranchement hélas encore proliférant, la sous-espèce qui officie aux Inrocks décroche régulièrement la palme. C’est bien simple : sinon stigmatiser l’extrême droite qui pour lui commence à peu près à Manuel Valls, l’hebdo ringard des socialistes années 90 ne sait qu’une autre chose, recenser les perversions sexuelles qu’il croit à la mode. C’est là que le bât le blesse, quand ses deux amours s’emboutissent.

Par exemple, lorsque le journal municipal de Béziers (important organe qui fait assez notoirement l’opinion en France pour mériter un épluchage en règle, surtout au cœur de l’été) titre « Fessée judiciaire : visiblement, la LDH y prend goût ! », et agrémente sa page d’un photogramme datant du muet où l’on voit un homme administrer une chaste correction à une femme (tout habillée), les Inrocks rotent de rage. C’est Olympe de Gouges qu’on assassine. Le machisme en habit de maire. Ménard = Babar. Et tout ça. Pourtant le magazine déclinant de Mathieu Pigasse (-12% de diffusion payante d’une année sur l’autre) aurait dû jouir et se réjouir que cet art de la fessée qu’il chérit tant ait enfin franchi les barrières du périphérique et soit offert aux regards encore un peu terreux des Biterrois (c’est comme ça qu’on dit dans les journaux). Il n’y a pas un an, en effet, ils s’émouvaient que le Premier ministre anglais veuille interdire « certaines pratiques sexuelles » dans la pornographie de son pays, au premier rang desquelles la fessée. Et dans leur critique du navet 50 nuances de machin, ils se plaignaient encore d’« une toile de fond psy qui tend à faire du sado-masochisme une pathologie, et surtout pas un acte de transcendance ou de liberté ». Enfin, il n’hésite pas pour gonfler ses ventes à mettre en Une, cette semaine même, une jeune femme nue, certainement à peine majeure, sous le doux titre concis « Sexe 2015 ».

Malheureusement, ce n’est pas ainsi que ça se passe. Si vous dites du mal de la fessée entre adultes, les Inrocks dénonceront ; si par contre vous en dites du bien, les Inrocks dénonceront. Comme les grands moralistes antisexistes de Canal Plus font présenter depuis vingt ans la météo par des jeunes femmes réduites à l’état de pétasses. Je ne sais pas pourquoi, mais eux ils ont le droit.

Enfin, je suppose que les Inrocks eussent, grands princes, passé outre la beauferie du journal de la Ménardie si l’on avait vu la scène inverse, une femme représentant Robert Ménard fessant un homme, allégorie de la LDH. C’eût été une puissante manifestation de la libération des femmes. C’est-à-dire que, comme souvent, cela n’aurait eu aucun sens et n’aurait amusé personne.

Jo Nesbö, sang et glace

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nesbo sang glace

C’est une bonne nouvelle pour les amateurs de romans noir et de thrillers: Jo Nesbö sait faire court. Du sang sur la glace se lit en une soirée et a plutôt la taille d’une novela que celle de ces pavés monumentaux auxquels nous a habitués la star planétaire du polar norvégien. On sait que d’habitude, avec dix aventures au compteur qui sont autant de best-sellers traduits en quarante langues, l’inspecteur Harry Hole nous a souvent entrainés loin d’Oslo pour nous plonger dans les bas-fonds de Bangkok ou chez des Sud-Africains sadiques.

Bien sûr, tout partait toujours de Norvège mais Nesbö avait fini par faire du « world polar » comme il y a une « world music ». Il l’a fait certes bien mieux que d’autres mais au fur et à mesure que ces romans gonflaient en volume, ils perdaient en originalité. On pouvait saluer la virtuosité du maître mais les deux derniers, Fantôme et Police, avaient quelque chose d’inflationniste dans les péripéties et on y perdait en route ce qui faisait la force des premières enquêtes de Harry Hole comme dans l’indépassable Bonhomme de neige. C’est aussi le problème d’avoir un personnage récurrent. On peut admettre que dans la vie d’une personne, même un flic, il puisse arriver une demi-douzaine d’événements personnels ou d’affaires particulièrement tragiques. Au-delà, le personnage auquel on croyait quitte son statut purement humain pour devenir un archétype, façon Tintin. Et ce qui est bon pour la bande dessinée le devient beaucoup moins quand on a voulu construire un personnage réaliste avec lequel on partage ses amours ratées, ses deuils, ses addictions, ses doutes. A la fin, on n’y croit plus, ou beaucoup moins.

Est-ce en  se rendant compte de cette dilution qui aseptise que Nesbö a décidé de faire une pause avec Du sang sur la glace qui ne met plus en scène Harry Hole mais un tueur à gage au service d’un parrain du milieu dans l’Oslo de la fin des années 70, dans les jours qui précèdent Noël ? On apprend d’ailleurs au passage comment à cette époque l’héroïne a envahi Oslo à partir de la très septentrionale île minière du Svalbard, partagée entre URSS et Norvège, là où pouvait passer dans des températures polaires la came venue d’Afghanistan. Toujours est-il que dans Du sang sur la glace, Nesbö se recentre sur les codes du roman noir, tueurs, truands, affrontement entre mafias locales, femmes fatales, pour les réinventer sans les dénaturer, un peu comme un tragédien du dix-septième siècle qui accepte la règle des trois unités pour mieux jouir de la contrainte qui lui permettra de renouveler son inspiration.

C’est le tueur qui a la parole. Il est très attachant, en fait. Au début, on le voit exécuter un homme de main du Pêcheur, le grand rival de son patron.  Il le fait sans sadisme excessif et prend bien soin de préciser à sa victime qu’il ne faut « rien voir de personnel » là-dedans. Notre tueur est, en outre, dyslexique. Il n’empêche qu’il ne cesse de vouloir écrire son histoire ou plus exactement une lettre à une fille sourde et muette dont il a dû « expédier » le petit copain. La fille sourde et muette ne le sait pas, évidemment, et le tueur qui est un peu amoureux d’elle, la protège de loin et s’arrange pour prendre le même train de banlieue qu’elle et lui murmurer tout son amour en s’asseyant derrière elle.

Murmurer son amour à quelqu’un qui n’entend pas, voilà une bien belle définition de l’écriture. Outre l’intrigue très bien menée- le tueur doit tuer la femme infidèle de son patron- et quelques scènes de bravoure comme la fusillade dans la crypte d’une église où  il s’est introduit dans un cercueil, on comprendra que Nesbö a aussi fait de ce conte de Noël noir une réflexion sur son travail d’écrivain, sur la nécessité de raconter des histoires pour comprendre la vie ou, comme le dit le tueur lui-même, de trouver « la narration adéquate »: à la fois celle qui lui permettra de saisir les mobiles cachés de son patron mais aussi et surtout de trouver un sens à ce qui se présente devant nous comme un désordre tour à tour mélancolique et violent, désordre qu’on appelle la vie, faute de mieux

Et cela est bien plus difficile que d’échapper aux balles qui sifflent un peu partout dans Du sang sur la glace.

*Photo: Pixabay.

Du sang sur la glace, Jo Nesbö (Gallimard, Série noire).

Du sang sur la glace

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La culture kurde revit en Syrie

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Syrie kurdes

Syrie kurdes

(Avec AFP) – Au volant de son taxi entre les villes de Qamichli et d’Amouda, au nord-est de la Syrie, Vian Khouzi montre fièrement des dizaines de nouveaux panneaux de signalisation en langue kurde, « un rêve devenu réalité ».

Avant le début de la révolte contre le président Bachar al-Assad en 2011, « le seul fait d’être kurde suffisait pour que le régime vous arrête », assure cet homme de 33 ans à la peau hâlée, qui travaille dans les régions aujourd’hui gérées par l’administration autonome kurde dans le nord et le nord-est syrien.

« Il était impossible de voir des symboles kurdes » dans l’espace public, ajoute-t-il en conduisant sur une route où flottent aujourd’hui des drapeaux du Parti d’union démocratique kurde (PYD) et des portraits du leader kurde turc emprisonné Abdullah Öcalan.

Marginalisés durant des décennies, les Kurdes de Syrie avaient interdiction d’utiliser leur langue et de célébrer Norouz, le Nouvel an kurde. Nombre d’entre eux étaient même privés de la nationalité syrienne.

Tout a changé en juillet 2012. Avec la militarisation de la révolte, le régime a retiré la plupart de ses troupes des zones à majorité kurde notamment dans la province de Hassaké, où se situent Qamichli et Amouda.

Un an plus tard, le PYD a créé une administration autonome, non reconnue par Damas, dans trois « cantons », encourageant une renaissance de l’identité de cette ethnie qui représente plus de 10% de la population syrienne.

A l’entrée de Qamichli, un grand panneau souhaite la bienvenue aux visiteurs en arabe mais aussi en kurde, chose impensable il y a quatre ans. La ville avait été le théâtre d’importantes manifestations antirégime écrasées dans le sang en 2004.

« Tout le monde parle le kurde mais seule une petite minorité peut l’écrire et le lire », explique Vian, qui peine à déchiffrer quelques mots, pourtant écrits en caractères arabes.

« C’est pour cela que nous ne pouvons pas nous passer de l’arabe, une langue que nous aimons », ajoute-t-il.

Depuis 2011, une cinquantaine de centres d’apprentissage de la langue kurde ont fleuri dans le canton de Jaziré (dénomination kurde de la province de Hassaké).

Dans un centre à Amouda, à 30 km à l’ouest de Qamichli, Mazhar Cheikho est aux anges. Muni d’un carnet de notes et d’un stylo, ce quadragénaire affirme à l’AFP, un grand sourire aux lèvres, réaliser le « rêve de son enfance » : apprendre parfaitement sa langue maternelle.

Le centre connaît un tel succès que les cours ont été répartis en deux tranches, le matin et le soir.

« Son inauguration en 2011, alors que nous n’étions pas encore sous la protection des forces kurdes, a été très risquée », raconte Sardar, un employé. « On disposait de peu de moyens mais on voulait l’ouvrir à tout prix ».

Avant, « nous apprenions la grammaire en secret », raconte Delcha Hajj Younes, une quinquagénaire portant un cartable noir qui veut enseigner le kurde à ses enfants et petits-enfants.

Au début de la guerre, le président Assad a cherché à s’attirer les faveurs des Kurdes pour s’assurer de leur neutralité, décidant notamment de naturaliser des dizaines de milliers d’entre eux.

Et alors qu’aucune matière en kurde n’était enseignée officiellement en Syrie, cette langue a été introduite à l’Université de Damas l’an dernier.

Au marché d’Amouda, les vitrines regorgent de costumes traditionnels et de drapeaux kurdes.

Avant le conflit, « c’était plus difficile d’acheter un drapeau kurde que de la drogue », s’esclaffe Ahmad Bozo, la trentaine.

« Il y a une forte demande pour les vêtements traditionnels kurdes depuis 2012, après le retrait progressif du régime », remarque-t-il.

Proche de la frontière turque et abritant une minorité arabe, Amouda est considérée comme le centre administratif et politique du canton de Jaziré.

En 2012, les Kurdes y ont lancé Ronahi TV, la seule chaîne de télévision satellitaire kurdophone en Syrie.

« Nous présentons en continu plus de 25 programmes politiques, sociaux et culturels en kurde et en arabe », explique la directrice de la chaîne, Zalal Binisi. « Nous tentons de faire parvenir la voix des Kurdes au monde ».

Dans un studio, Rudi Mohammad Amine, vêtu d’un costume traditionnel kurde, s’apprête à enregistrer son programme hebdomadaire sur les problèmes sociaux dans les régions autonomes.

« Ma joie est indescriptible quand je m’adresse au monde dans ma langue maternelle », dit-il. « Nous avons été marginalisés si longtemps ! Il était temps d’élever la voix sans peur ».

Reste à savoir, désormais, si cette renaissance de la culture kurde résistera à la guerre sans merci menée par la Turquie d’Erdogan contre le PYD et le PKK, considérés par Ankara comme une seule et même organisation terroriste.

*Photo : © AFP YOUSSEF KARWASHAN

Peut-on condamner les bébés délinquants?

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école cimetière justice mineurs

école cimetière justice mineurs

Nos enfants font l’actualité,  pour de mauvaises raisons. Trois fois de suite, en l’espace de quatre jours, de jeunes et très jeunes français ont commis des délits graves. Samedi 1er août, des mineurs de 5 à 15 ans ont été les auteurs de saccages dans une école maternelle, à Melun, causant des dégâts évalués à plusieurs milliers d’euros. Le même jour, trois adolescents de quinze ans ont vandalisé une maternelle de Seine-et-Marne. Puis, lundi 3 août, un cimetière de Meurthe et Moselle a été endommagé par deux garçons de 14 et 15 ans. Pour comprendre les enjeux de cette délinquance spécifique, nous avons demandé des précisions à « Judge Marie »[1. « Judge Marie » est le pseudonyme que ce juge pour enfants, qui souhaite rester anonyme, utilise dans son blog.], juge pour enfant.

Madame le juge, faut-il avoir peur de nos enfants ?

Non mais il faut les éduquer. Il y a des gens pour qui c’est  facile d’éduquer un enfant, et d’autres pour qui c’est très compliqué. Et les problèmes ne viennent pas toujours d’où l’on croit. Je suis régulièrement confrontée à des parents séparés, de milieux aisés, qui ne cherchent plus qu’à marquer des points l’un contre l’autre et oublient de chercher le bien de l’enfant. Il y a aussi les parents très jeunes qui ont déjà un enfant. Comment peut-on éduquer  un enfant quand on en est un soi-même ?

Il faudrait donc plutôt craindre les parents. Mais s’ils ne sont pas responsables pénalement des faits commis par leurs enfants (art 121-1 CP), personne ne l’est ?

D’abord, les mineurs peuvent être pénalement responsables si l’on juge qu’ils ont agi avec discernement. Ensuite, les parents peuvent être responsables civilement des dommages causés par leurs enfants. Il y a certes l’assurance responsabilité civile qui joue. Dans ce cas-là, les parents condamnés n’ont pas à régler directement les sommes dues, ce qui confère une impression d’impunité. Mais l’assurance tente aussi souvent que possible de se délier de ses obligations. Après, ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de condamnation pénale que le parquet ne donne pas de suite. Moi, pour ces enfants-là, j’ouvrirais une procédure d’assistance éducative. Le but de la justice pour mineurs, ce n’est pas la condamnation, c’est avant tout de régler le problème éducatif.

A propos d’éducation, que se passe-t-il dans la tête d’enfants qui saccagent leur propre école ? Est-ce un rejet de l’autorité officielle ?

C’est rarement aussi réfléchi que ça. J’ai eu une fois affaire à de jeunes vandales qui avaient dégradé une école. Ils sont revenus dans l’école parce que c’est un lieu qu’ils fréquentaient et connaissaient. Ils savaient qu’ils pouvaient se faufiler par le trou de la grille pour entrer dans l’enceinte du bâtiment et monter sur le toit.

Parmi les délinquants de Melun se trouvaient des enfants très jeunes, dont un petit garçon de 5 ans. Comment peut-on juger un enfant de cet âge ?

Je n’ai, personnellement, jamais été confrontée à cette situation-là. Mais ma formatrice à l’ENM racontait qu’elle avait interrogé un petit de 5 ans qui avait été entraîné par un groupe d’adolescents, comme dans l’affaire de Melun. Elle avait été horrifiée de voir ce petit garçon, qui, assis devant elle, ne touchait même pas le sol avec ses chaussures. Il répondait « oui madame » à toutes les questions qu’elle posait : « Tu te rends compte de ce que tu as fait ? – Oui madame – Tu vas recommencer ? Oui  madame ».  À 5 ans, on ne peut pas parler de délinquance car il n’y a pas assez de discernement. Il faut, au minimum, que l’enfant comprenne ce qu’est la loi pénale.

Henri Guaino, à la suite de ces événements, a dénoncé  cette « génération zombie » qui ne respecte plus le sacré, partagez-vous son sentiment ?

Les enfants dont on parle ne sont pas des zombies. Les zombies sont des enfants recroquevillés sur eux-mêmes, qui n’expriment pas leurs idées. Ils sont très difficiles à gérer. Lorsque la volonté du jeune est palpable, même dans l’irrespect, on peut corriger le tir. Mais c’est vrai qu’il y a plus de délits commis par des mineurs aujourd’hui qu’il y a quarante ans. La société d’aujourd’hui est plus dure. La prise en charge familiale est moins évidente. Les villes sont plus grandes…

Aux Etats-Unis, un enfant de 11 ans a tué par balle un petit de 3 ans. Et aujourd’hui, un adolescent britannique de 14 ans a été condamné à onze ans de détention pour avoir poignardé l’un de ses professeurs. Qui jugez-vous dans ce cas-là, le mineur ou le criminel ?

Heureusement, c’est très rare. Mais ce serait très difficile à appréhender car à 11 ans, l’enfant a déjà un discernement. Il peut donc être reconnu comme responsable de son crime mais n’encourt « qu’une » sanction éducative. J’entends déjà les politiques lever la voix pour faire changer la loi et permettre l’accessibilité à une peine dès cet âge-là. Notre devoir, c’est de nous rappeler qu’il y a eu crime, certes, mais commis pas un enfant. Ça n’a rien à voir avec un crime commis par un homme de 30 ans. Il ne faut jamais l’oublier.

*Photo : GILE MICHEL/SIPA/1404221255/00682073_000001

Sarkozy et le FN: Cambadélis perd la mémoire

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cambadelis fn sarkozy

cambadelis fn sarkozy

Le Premier Secrétaire du PS estime que Nicolas Sarkozy « drague » les électeurs lepénistes. Ça ne lui plaît pas. Soit. Mais il va plus loin en sommant Alain Juppé, François Fillon et Bruno Le Maire de se désolidariser de l’ancien président. Faute de quoi, il sera fondé de les considérer comme ses « complices ».

La sommation de Jean-Christophe Cambadélis a fait « plouf » ou si l’on préfère « pschitt ». Aucun des interpellés n’a daigné lui répondre, ce qui est très certainement dommageable pour son ego. Le vrai problème est que tout le monde, ou presque, et pas seulement Sarkozy, drague les électeurs du FN. Dans le genre « plus à droite que moi tu meurs », François Fillon en fait des tonnes. Mais son petit filet de voix ne fait pas recette auprès des médias. Nicolas Dupont-Aignan n’est pas mal non plus. Mais qui écoute Nicolas Dupont-Aignan ? Dans cette drague, c’est Mélenchon le meilleur. Lui n’a pas besoin de faire le beau, tant ses positions sont proches de celles de Marine Le Pen.

Cette dernière drague aussi : les siens, car elle sait qu’une passion amoureuse doit être entretenue. Bruno Le Maire, lui, ne dit rien. Il attend sagement son heure. Et quand elle viendra, on verra que c’est un expert dans le domaine de la conquête de l’électorat frontiste. On n’entend pas non plus Alain Juppé : il a passé l’âge de conter fleurette aux électrices et aux électeurs du FN, qu’il convoite comme tout un chacun. François Bayrou se tait également : il est trop occupé à pousser la chaise roulante de l’ancien Premier ministre de Jacques Chirac.

Feu donc sur Sarkozy qui, lui, ne se cache pas. Mais Cambadélis oublie une partie du propos de l’ancien président. Nicolas Sarkozy, en effet, répète qu’il comprend les électeurs frontistes. Mais que le FN est son adversaire, un adversaire qui trompe ses électeurs. Ça ressemble à quelque chose qui a déjà été dit, et entendu. « Le FN pose de bonnes questions et apporte de mauvaises réponses ». Mais qui a dit cette horreur ? Qui a fait du Sarkozy avant la lettre ?

Si Cambadélis ne sait pas et souhaite se renseigner, c’est la porte à côté. Il suffit de quelques minutes pour aller de la rue de Solférino au Quai d’Orsay. Là-bas siège quelqu’un qu’il connaît depuis longtemps. Et on imagine aisément que Laurent Fabius, en honnête homme qu’il est, lui dira : « Oui, c’est moi qui ai prononcé cette phrase. » « Ah ! » fera Cambadélis. « Mais c’était en 1983, quand nous étions jeunes tous les deux. Tu ne t’en souviens pas ? » Cambadélis lui répondra : « Tu sais bien qu’à cette époque j’étais trotskiste et que je n’écoutais pas les sociaux-traîtres de ton espèce. » Les temps ont changé. Fabius est devenu moins « traître » et Cambadélis beaucoup moins « social ».

*Photo: Sipa. N° de reportage: 00715943_000055.

Sans passeurs, pas de migrants?

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migrants passeurs cazeneuve

migrants passeurs cazeneuve

Les Guignols, institution morte et ressuscitée par la grâce des politiques, ont dernièrement pris position sur les problèmes des « migrants » venus d’Afrique. Dans le sketch « La croisière abuse », peu en phase avec leur discours habituel, les Guignols nous montrent ces nouveaux immigrés venus d’Erythrée ou de Syrie sur un bateau de « passeurs » qui les traitent comme du bétail. En clair, ce ne sont pas les guerres civiles, les dictatures et la misère qui forcent au départ et causent la mort de milliers de personnes par an. Les responsables, les seuls, ce sont ces infâmes trafiquants d’humains (anonymes, et dont on ne sait rien, c’est plus pratique).

Mais comment être surpris que les très dociles Guignols tiennent ce discours réducteur ? Leur raisonnement est en effet parfaitement conforme à la ligne officielle des institutions internationales et du gouvernement français face à la crise migratoire que traverse l’Europe depuis quelques mois. Un rapport de l’Onu l’affirme notamment : « Le trafic de migrants touche presque tous les pays du monde. Il sape l’intégrité des Etats et des communautés, et coûte la vie à plusieurs milliers d’individus tous les ans. » Les coupables de cette catastrophe humanitaire seraient donc les dirigeants de filières organisant la traversée du sud de la Méditerranée vers l’Europe dans des conditions inhumaines.

Bernard Cazeneuve, lui aussi, a beaucoup insisté sur la nécessité de mettre fin aux « filières d’immigration illégale ». Le 8 avril, lors d’un séminaire de la Police aux Frontières, le ministre de l’Intérieur a affirmé qu’il fallait « continuer à lutter de façon absolue contre ces filières », pour mieux insister sur la hausse continue du nombre de réseaux démantelés (+14% entre 2012 et 2013, et +11% entre 2013 et 2014). Autrement dit, notre politique migratoire doit se concentrer sur le maillon faible de la chaîne de l’immigration illégale, le plus facile à casser à court terme. Des rapports parlementaires sur le sujet ont donc été rédigés pour produire les éléments de langage ad hoc.

Dans un rapport du Sénat, on peut notamment lire ceci : « La région de Calais souffre d’une insuffisance d’ambition de la politique pénale concernant la détection et la poursuite des réseaux et  filières. Ces dernières exercent une influence considérable sur la vie quotidienne des migrants et tentent souvent avec succès de priver les personnes les plus vulnérables, notamment les mineurs isolés, des protections qui leur sont destinées ». Et pour noircir encore le tableau, un rapport de l’Assemblée Nationale nous explique les liens forts qu’entretiennent trafic d’êtres humains et réseaux criminels : « Les trafiquants utilisent les  ressources que leur procure l’exploitation du « filon » des clandestins pour financer et étendre leurs autres activités telles que le trafic d’armes et de stupéfiants, et le blanchiment de l’argent ».

Or, le Secours Catholique éclaire, dans une enquête de terrain, la question des filières d’immigration illégale, en faisant entendre un autre son de cloche. On y note que si certains de ces trafiquants sont effectivement d’une extrême violence, le phénomène de la criminalité organisée reste à relativiser en France où se déroule l’action du ministère de l’Intérieur : « La manière dont les exilés évoquent les choix successifs de leur destination fait ainsi s’évanouir une idée reçue : le rôle prétendument majeur des « filières criminelles » qui exploitent les migrants et les conduisent au Royaume-Uni : De fait, au cours des 54 entretiens réalisés [par l’association caritative, Ndlr], aucun des exilés n’a parlé de filières et de passeurs en Europe. ». Quand M. Cazeneuve nous parle de 226 filières démantelées en 2014, il englobe donc les réseaux abusant violemment des migrants et les organismes fournissant à des personnes en détresse des moyens illégaux de rester en Europe. Le rapport du Sénat précise d’ailleurs que « certaines officines se contentent de fournir de faux documents ».

Certes, ces procédures demeurent illégales mais il faut noter, comme le rapporte le Secours Catholique, que la plupart de ces immigrés illégaux sont potentiellement éligibles au statut de réfugiés politiques car menacés de mort dans leurs pays d’origine. En faisant du passeur la racine du mal et du migrant une victime dépourvue de libre-arbitre, on légitime une politique répressive en la faisant passer pour une politique protectrice de la dignité humaine. S’il est évident que laisser prospérer les trafiquants nous rendrait complices de leurs exactions, les neutraliser ne réglera que notre problème et certainement pas ceux – autrement plus sérieux – des candidats à l’émigration à tout prix. Pour ces derniers, le recours à des passeurs n’est pas une alternative, mais le seul choix possible.

*Photo: Sipa. N° de reportage : 00720096_000001.

Nina sans questions

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nina simone netflix

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«What happened Miss Simone?», documentaire réalisé par Liz Garbus et produit par Netflix est sorti le 26 juin sur la plateforme de vidéos à la demande. Ce film arrive aussi comme un contrepoint au biopic controversé Nina de Cynthia Mort que sa fille Lisa Simone Kelly avait rejeté en raison de son scénario improbable (la supposée liaison de Nina Simone avec son manager Clifton Henderson) et le choix de l’actrice portoricaine Zoe Saldana, dont le teint fut assombri et le visage affublé d’une prothèse nasale. Le film avait même fait l’objet d’un boycott sur Internet en protestation contre l’atteinte portée à la communauté afro-américaine. On ne touche pas si facilement à l’image de la « sainte patronne de la rébellion » selon une expression de son guitariste de toujours, Al Schackman.

Le film s’ouvre sur un live à Montreux en 1976 rendant hommage à la présence scénique de Nina Simone. C’était une interprète et musicienne exceptionnelle qui avait aussi la capacité de fournir autre chose que ce que l’on appellerait banalement un message politique, mais bien plutôt une adresse personnelle à l’auditoire.

L’exercice périlleux du documentaire consiste à relater une vie sans bafouer les thématiques principales, tout en essayant de ne pas faire un enfant monstrueux dans le dos du personnage que l’on essaie de dépeindre. Mais surtout, et c’est ce qui constitue peut-être l’ultime geste artistique, à faire émerger une poétique rendant justice à la vie qui se cache derrière le portrait. Ebaucher le portrait de Nina Simone en une heure et demie, c’était faire le pari de dompter dans quelques traits biographiques l’histoire d’une insoumission.

« What happened Miss Simone ? » a une structure des plus basiques, narrant le fil d’une vie et ses phases successives : la petite Eunice Waymon de Caroline du Nord qui dans la ville de Tryon rêvait d’être une pianiste classique ; la protégée de « Miss Mazzy » qui lui apprendra le piano et placera tous ses espoirs en elle ; l’école de musique Julliard School où elle perfectionnera sa pratique de la musique, et l’échec du Curtis Institute à cause de sa couleur de peau (aucun doute n’est émis sur cette thèse dans le documentaire, au contraire de Madame Nina Simone, La  légende, en 1992). Et puis, la voix vient accompagner le piano, non pas par passion, mais pas nécessité matérielle, pour pouvoir continuer à se produire et ainsi survivre dans les pianos bars du New Jersey. Cette voix si particulière qui sera un aperçu de son âme. Son premier mari, Andrew Stroud, flic de profession et manager en puissance, introduira dans le couple violence physique et hyper-productivité. Mais il y a un contexte inoubliable pour celle qui questionne droit dans les yeux le rôle des artistes : « Comment être une artiste sans refléter son époque ? » L’affaire du meurtre des enfants dans une église de Birmingham, en 1963, provoque la prise de conscience politique de Simone, notamment avec la chanson Mississipi Goddam. Désormais, la scène de concert devient une scène politique, avec l’ambition de toucher les gens mais aussi de redonner une dignité au peuple afro-américain qui, faute d’avoir hérité d’une histoire officielle, peut se rallier à l’identité du « black power »,  ce qu’atteste Ain’t Got No… I’ve Got Life. Il y a son départ pour la Libye, son retour à Montreux avec la magnifique composition Stars de Janis Ian au sujet de l’industrie musicale. Il y a la disgrâce de Paris et le désenchantement politique où elle assume ces mots : « Il n’y a pas de droits civiques, ça ne sert plus à rien de chanter des chansons. Il n’y a plus de mouvement, tout le monde a disparu. 

Mais la déchirure d’une vie marquée par l’engagement et l’utopie du changement propre aux années 70 ne s’arrête pas à une série de distinctions qui se déroulent comme le rideau final du documentaire. Et ce n’est peut-être pas admissible pour son pays d’origine, auquel elle a consacré son art, d’admettre que Nina Simone mourut dans le sud de la France à Carry-le-Rouet dans les bouches du Rhône, loin de sa patrie, des « United Snakes of America » comme elle le disait. Sont passés sous silence les dilemmes juridiques et financiers, et les royalties qui lui ont été confisqués depuis ses débuts (le million de dollars du succès de My baby just cares for me qu’elle ne touchera pas, ayant vendu ses droits pour 3000 dollars). Enfin, la bipolarité et la déchéance physique des dernières années ainsi que le discours bienséant sur la prise d’antidépresseurs participent à l’élaboration d’un portrait douloureux. On est amer à la fin du visionnage, car la puissance des archives et la vérité qui en émane rendent les commentaires et le montage, propres à l’exercice du documentaire, superficiels.

Ces libertés prises quant à la construction d’un portrait « psychologique » nous présentent le récit d’une triste destinée dans laquelle il faut pourtant puiser une actualité dont les événements de Charleston sont les insupportables échos. Le film n’a pas caché les démons qui ont décidé du destin de Nina Simone, sans pour autant essayer de comprendre ses réels et extérieurs détracteurs. Quant à l’élément poétique, il n’est pas présent dans la réalisation du documentaire, peut-être parce que la morale a tranché à sa place en oubliant quelque chose de ce que disait Rilke concernant le processus créatif : « Ne m’enlevez pas mes démons, vous emporteriez aussi mes anges. »

*Photo: Netflix.

Un Déon pour l’été

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michel deon gens nuit

michel deon gens nuit

On réédite un Michel Déon pour l’été. C’est toujours une bonne idée de rééditer un Déon, surtout avec un joli bandeau de Loustal. Déon nous rappelle l’époque, pas si lointaine, où le succès public n’était pas forcément contradictoire avec la qualité littéraire. Et comme tout allait ensemble, cela donnait de très bons films quand on adaptait au cinéma un  roman de Déon: Un taxi mauve de Boisset avec Noiret, Rampling, Fred Astaire et l’Irlande dans le rôle principal, vous vous souvenez? En plus, il y avait quelque chose de plaisant à voir un cinéaste de gauche adapter un écrivain de droite. Si vous voulez trouver l’équivalent aujourd’hui, vous pouvez toujours chercher. Le goût vécu comme manière de dépasser les clivages politiques, c’est une idée qui a dû mourir à l’orée des années 80, la décennie où tout le monde est devenu très moral tout en choisissant le  pognon et la réussite comme valeurs cardinales.

Les gens de la nuit, à l’origine, est un roman de 1958. Longtemps, sa première phrase nous a hantés, nous qui sommes insomniaques comme pas deux: «Cette année-là, je cessai de dormir. » C’est ce qui donne ce caractère d’hallucination précise au livre qui se déroule pour l’essentiel entre le coucher du soleil et l’aube ; dans le périmètre de Saint-Germain-des-Prés, celui que continuent à rechercher les touristes des années 2010 alors qu’il est devenu un continent disparu aussi improbable que l’Atlantide.

Le narrateur des Gens de la Nuit a trente ans. c’est un fils de bonne famille: la preuve, son père va être élu à l’Académie Française. Cela fait un peu ricaner le fils. Michel Déon, dans la préface qu’il donne pour l’occasion, se moque gentiment de son propre revirement sous l’habit vert.

Le fils sort de trois ans de Légion et pour s’occuper fait un métier tout neuf. Avec deux amis, il a monté ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui une agence de com’. Dans les années 50, on disait relations publiques. Son activité consiste surtout à promener des clients étrangers dans le « gay paris ». C’est ennuyeux mais ça le distrait d’un chagrin d’amour, un vrai chagrin d’amour, celui qui vous dévaste et vous transforme en fantôme de vous-même.

Comme chez tous les gens pudiques, le narrateur en souffre d’autant plus qu’il en parle peu et seulement à lui-même. On retrouve là, si vous voulez, cette esthétique éminemment française de la retenue qui commence avec Madame de Lafayette et s’arrête avec les Hussards dont Michel Déon fut un éminent représentant. Depuis, on hurle, on pleure, on éructe, on se lamente, dans le roman comme ailleurs, ce qui est encore plus fatigant, à la longue, que de passer ses nuits de bar en bar et de manger des pieds de porcs à l’aube du côté des Halles.

Pour s’occuper le narrateur fait des rencontres dans les caves de jazz et les bistrots ouverts très tard. Il a une liaison avec Gisèle qui est comme lui un oiseau de nuit, mais du genre bohème. Elle vit à l’hôtel avec Maggy, elle porte des pantalons fuseaux, elle aime faire l’amour et à l’occasion, quand elle n’a pas de papier pour prendre une adresse, elle remonte son chandail pour qu’on écrive sur sa peau nue.

On n’est pas très loin de l’Occupation, non plus. Le narrateur devient l’ami d’un peintre très doué qui ne veut plus peindre et qui est un ancien de la Légion Charlemagne puis il sauve de la bastonnade une étudiante communiste, Noire de surcroît. Il se débarrasse avec l’aide du peintre du buste de son aïeul qu’il trouve aussi pompeux que son père dans le bois de Boulogne et il découvre que le peintre  et l’étudiante sont amants.

Bref, il fait un peu n’importe quoi, ses amis aussi, mais ce n’importe quoi enchante. Extrait d’un dialogue avec l’étudiante communiste:

«  -C’est merveilleux, dit-elle, je ne pensais pas que nous étions si bien organisés. Il y a longtemps que tu surveilles le coin?

-J’y arrivais à la minute. Et pourquoi me tutoyez vous?

 – Tu n’es pas un camarade?

Elle s’était rejetée contre la portière, le regard soudain dur.

-Non.

-Alors pourquoi m’avoir tirée de là?

-Pour rien. Pour le plaisir. Pour l’honneur. »

La dernière réplique pourrait faire une belle devise, comme celle du Prince de Ligne

qui avait répondu, quand on lui demandait les raisons de son exil au moment de  l’Empire: « L’honneur. L’humeur. L’horreur. »

Ce qui est amusant, en plus, avec le recul, c’est que l’on s’aperçoit que dans ces années-là, et dans les mêmes parages bistrotiers,  les personnages des Gens de la Nuit auraient pu croiser la bande de Debord et des premiers situs qui dérivaient sur le mode « psychogéographique » afin de réenchanter la ville. Ainsi, cette scène où le peintre fait découvrir au narrateur à l’aube le ballet purement gratuit des arroseuses municipales devant l’Hôtel de Ville avant qu’elles ne se mettent au travail.

Pour le reste, est-il utile de savoir que le narrateur guérira de son chagrin d’amour un peu à la manière de Swann ou de Frédéric Moreau, que le comportement erratique et angoissé de nombre de personnages est dû à la « poudre » qui fait son apparition dans Paris et qu’il y a du roman noir dans Les gens de la nuit ?

Sans doute, mais le plaisir donné par ce roman est ailleurs, dans quelque chose qui ne vieillit pas, qui ne vieillira jamais et qui s’appelle la mélancolie : « Nous ne sommes pas nombreux à connaître ses secrets, pas nombreux mais inguérissables. »

Les gens de la nuit de Michel Déon (édition revue et corrigée, La Table Ronde)

Les Gens de la nuit

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*Photo : SIPA. N°de reportage: 00589331_000003.

La Fuego met le feu à la Pampa!

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fuego renault antoine gregoire

fuego renault antoine gregoire

Il fallait oser ! Braver la doxa anti-Fuego, se mettre à dos tous les tenants du bon goût automobile et bousculer les idées préconçues. Antoine Grégoire, auteur prolixe et historien avisé, a relevé ce défi dans La Renault Fuego de mon père aux Editions ETAI. Il fallait un homme sans œillères pour s’attaquer à cet objet roulant non identifié, conspué par les esthètes et moqué par les humoristes. Un homme solide et cultivé, prêt à affronter les foudres du politiquement correct.

Antoine Grégoire, comme tous les authentiques passionnés, aime toutes les voitures sans distinction de marques et de puissance. Sa connaissance livresque ne se limite pas aux belles italiennes cabrées ou aux royales anglaises. Il a déjà écrit de nombreux ouvrages sur les Triumph, les Mercedes ou les utilitaires Citroën et Saviem. Il varie les plaisirs au gré de ses humeurs vagabondes. Il alterne les sujets : « Estafette » et « 300 SL papillon », « Type H » et « Jaguar MKII » chahutant ainsi toutes les hiérarchies et les convenances. L’ostracisme est une vilaine maladie qui range trop souvent les collectionneurs par ordre social. C’est mal connaître la psychologie de l’amateur éclairé qui ne se laisse dicter aucun choix et fuit les évidences. On peut apprécier l’irrésistible ligne d’une Maserati Ghibli et, pour autant, être ému, par le charme populaire d’une 4CV. L’automobiliste amoureux est plein de paradoxes, il s’imagine à la fois, en Maurice Ronet dans « La Piscine » et en Bourvil au volant d’une 2CV. Corniaud ou vieux beau, même combat ! La lutte des classes a encore du chemin à parcourir dans ce bas monde automobile.

La Fuego semblait pourtant une cause perdue. Un sujet trop brûlant. Un de ces mauvais souvenirs du début des années 80 comme les films de Max Pécas, les tubes de Karen Cheryl ou l’arrivée des « Rouges » au gouvernement. Les chars soviétiques n’ont pas défilé sur les Champs-Elysées, la Fuego oui ! Un modèle inclassable aussi étrange que Jean Carmet en smoking et Roger Moore en bleu de travail. « Elle est d’ailleurs » comme le chantait Pierre Bachelet. De quelle planète exactement ? Lorsqu’on sait que son lancement en 1980 a précédé la sortie d’E.T sur les écrans. Le signe annonciateur d’un changement de civilisation. Antoine Grégoire rappelle la genèse de ce grand coupé 4 places, héritier des Caravelle et R15/R17 qui lorgnait du côté de la Porsche 924 tout en empruntant sa structure à la R18. Cette incomprise des parkings ne manquait pourtant pas d’atouts pour réussir son pari industriel : un hayon bulle audacieux, un bel agrément de conduite, des motorisations Turbo et Turbo diesel ainsi qu’une allure sportive. Son objectif commercial : équiper les classes moyennes d’une voiture différente et s’émanciper de l’hégémonique berline tricorps. Bien sûr, elle manquait de punch pour rivaliser avec les productions d’outre-Rhin et le losange n’avait pas l’éclat de l’étoile.

Mais qui a tué la Fuego ? La faute aux mauvais coucheurs, aux râleurs qui oublient que Renault avec le compagnonnage notamment de Matra, a souvent fait figure de visionnaire. Les précurseurs Rancho, Bagheera et autres Espace prouvent qu’en France, on n’a pas de pétrole mais des idées. Si la Fuego n’a pas rencontré un immense succès chez nous, elle a découvert son eldorado en Amérique du Sud.  Audiard avait raison d’écrire que « L’homme de la Pampa, parfois rude, reste toujours courtois » surtout avec cette voiture « française ». Construite entre 1982 et 1992 en Argentine, la Fuego connut plusieurs évolutions et s’illustra en compétition. Délaissée dans l’hexagone, elle assura une « Reconquista » flamboyante sous l’Equateur. Trente ans après, en pleine mode vintage, la Fuego fait un retour en force chez les hipsters et autres gauchos à barbiche des villes. Elle n’a pas dit son dernier mot. Alors, Don’t Cry for Me Argentina !

La Renault Fuego de mon père de Antoine Grégoire – Editions ETAI.

La Renault Fuego de mon père

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La fessée, c’est rock, mais seulement pour les Inrocks

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Dénoncer, il y a longtemps que le journaliste de gauche y a pris goût, on le sait au moins depuis Debord, et dans cet embranchement hélas encore proliférant, la sous-espèce qui officie aux Inrocks décroche régulièrement la palme. C’est bien simple : sinon stigmatiser l’extrême droite qui pour lui commence à peu près à Manuel Valls, l’hebdo ringard des socialistes années 90 ne sait qu’une autre chose, recenser les perversions sexuelles qu’il croit à la mode. C’est là que le bât le blesse, quand ses deux amours s’emboutissent.

Par exemple, lorsque le journal municipal de Béziers (important organe qui fait assez notoirement l’opinion en France pour mériter un épluchage en règle, surtout au cœur de l’été) titre « Fessée judiciaire : visiblement, la LDH y prend goût ! », et agrémente sa page d’un photogramme datant du muet où l’on voit un homme administrer une chaste correction à une femme (tout habillée), les Inrocks rotent de rage. C’est Olympe de Gouges qu’on assassine. Le machisme en habit de maire. Ménard = Babar. Et tout ça. Pourtant le magazine déclinant de Mathieu Pigasse (-12% de diffusion payante d’une année sur l’autre) aurait dû jouir et se réjouir que cet art de la fessée qu’il chérit tant ait enfin franchi les barrières du périphérique et soit offert aux regards encore un peu terreux des Biterrois (c’est comme ça qu’on dit dans les journaux). Il n’y a pas un an, en effet, ils s’émouvaient que le Premier ministre anglais veuille interdire « certaines pratiques sexuelles » dans la pornographie de son pays, au premier rang desquelles la fessée. Et dans leur critique du navet 50 nuances de machin, ils se plaignaient encore d’« une toile de fond psy qui tend à faire du sado-masochisme une pathologie, et surtout pas un acte de transcendance ou de liberté ». Enfin, il n’hésite pas pour gonfler ses ventes à mettre en Une, cette semaine même, une jeune femme nue, certainement à peine majeure, sous le doux titre concis « Sexe 2015 ».

Malheureusement, ce n’est pas ainsi que ça se passe. Si vous dites du mal de la fessée entre adultes, les Inrocks dénonceront ; si par contre vous en dites du bien, les Inrocks dénonceront. Comme les grands moralistes antisexistes de Canal Plus font présenter depuis vingt ans la météo par des jeunes femmes réduites à l’état de pétasses. Je ne sais pas pourquoi, mais eux ils ont le droit.

Enfin, je suppose que les Inrocks eussent, grands princes, passé outre la beauferie du journal de la Ménardie si l’on avait vu la scène inverse, une femme représentant Robert Ménard fessant un homme, allégorie de la LDH. C’eût été une puissante manifestation de la libération des femmes. C’est-à-dire que, comme souvent, cela n’aurait eu aucun sens et n’aurait amusé personne.

Jo Nesbö, sang et glace

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nesbo sang glace

nesbo sang glace

C’est une bonne nouvelle pour les amateurs de romans noir et de thrillers: Jo Nesbö sait faire court. Du sang sur la glace se lit en une soirée et a plutôt la taille d’une novela que celle de ces pavés monumentaux auxquels nous a habitués la star planétaire du polar norvégien. On sait que d’habitude, avec dix aventures au compteur qui sont autant de best-sellers traduits en quarante langues, l’inspecteur Harry Hole nous a souvent entrainés loin d’Oslo pour nous plonger dans les bas-fonds de Bangkok ou chez des Sud-Africains sadiques.

Bien sûr, tout partait toujours de Norvège mais Nesbö avait fini par faire du « world polar » comme il y a une « world music ». Il l’a fait certes bien mieux que d’autres mais au fur et à mesure que ces romans gonflaient en volume, ils perdaient en originalité. On pouvait saluer la virtuosité du maître mais les deux derniers, Fantôme et Police, avaient quelque chose d’inflationniste dans les péripéties et on y perdait en route ce qui faisait la force des premières enquêtes de Harry Hole comme dans l’indépassable Bonhomme de neige. C’est aussi le problème d’avoir un personnage récurrent. On peut admettre que dans la vie d’une personne, même un flic, il puisse arriver une demi-douzaine d’événements personnels ou d’affaires particulièrement tragiques. Au-delà, le personnage auquel on croyait quitte son statut purement humain pour devenir un archétype, façon Tintin. Et ce qui est bon pour la bande dessinée le devient beaucoup moins quand on a voulu construire un personnage réaliste avec lequel on partage ses amours ratées, ses deuils, ses addictions, ses doutes. A la fin, on n’y croit plus, ou beaucoup moins.

Est-ce en  se rendant compte de cette dilution qui aseptise que Nesbö a décidé de faire une pause avec Du sang sur la glace qui ne met plus en scène Harry Hole mais un tueur à gage au service d’un parrain du milieu dans l’Oslo de la fin des années 70, dans les jours qui précèdent Noël ? On apprend d’ailleurs au passage comment à cette époque l’héroïne a envahi Oslo à partir de la très septentrionale île minière du Svalbard, partagée entre URSS et Norvège, là où pouvait passer dans des températures polaires la came venue d’Afghanistan. Toujours est-il que dans Du sang sur la glace, Nesbö se recentre sur les codes du roman noir, tueurs, truands, affrontement entre mafias locales, femmes fatales, pour les réinventer sans les dénaturer, un peu comme un tragédien du dix-septième siècle qui accepte la règle des trois unités pour mieux jouir de la contrainte qui lui permettra de renouveler son inspiration.

C’est le tueur qui a la parole. Il est très attachant, en fait. Au début, on le voit exécuter un homme de main du Pêcheur, le grand rival de son patron.  Il le fait sans sadisme excessif et prend bien soin de préciser à sa victime qu’il ne faut « rien voir de personnel » là-dedans. Notre tueur est, en outre, dyslexique. Il n’empêche qu’il ne cesse de vouloir écrire son histoire ou plus exactement une lettre à une fille sourde et muette dont il a dû « expédier » le petit copain. La fille sourde et muette ne le sait pas, évidemment, et le tueur qui est un peu amoureux d’elle, la protège de loin et s’arrange pour prendre le même train de banlieue qu’elle et lui murmurer tout son amour en s’asseyant derrière elle.

Murmurer son amour à quelqu’un qui n’entend pas, voilà une bien belle définition de l’écriture. Outre l’intrigue très bien menée- le tueur doit tuer la femme infidèle de son patron- et quelques scènes de bravoure comme la fusillade dans la crypte d’une église où  il s’est introduit dans un cercueil, on comprendra que Nesbö a aussi fait de ce conte de Noël noir une réflexion sur son travail d’écrivain, sur la nécessité de raconter des histoires pour comprendre la vie ou, comme le dit le tueur lui-même, de trouver « la narration adéquate »: à la fois celle qui lui permettra de saisir les mobiles cachés de son patron mais aussi et surtout de trouver un sens à ce qui se présente devant nous comme un désordre tour à tour mélancolique et violent, désordre qu’on appelle la vie, faute de mieux

Et cela est bien plus difficile que d’échapper aux balles qui sifflent un peu partout dans Du sang sur la glace.

*Photo: Pixabay.

Du sang sur la glace, Jo Nesbö (Gallimard, Série noire).

Du sang sur la glace

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