Accueil Site Page 2180

Cambadélis au secours de Jean-Marie Le Pen

7

Au 10 rue de Solférino, le roi de l’amalgame a encore frappé. L’hiver ayant soufflé sa bise, Jean-Christophe Cambadélis n’assimile plus le vote frontiste à la profanation d’un cimetière juif, pas plus qu’il n’associe l’Etat islamique et Israël, ni qu’il renvoie dos à dos « islamophobie » et antisémitisme comme deux formes rivales de « xénophobie ». Non, il se dit que le Premier secrétaire du Parti (dit) Socialiste a potassé son catéchisme antiraciste et concevrait même qu’on puisse être Français ET musulman – voire victime de racisme anti-blanc suivant la pigmentation de sa peau ?

Cette fois, Camba a trouvé une nouvelle occasion de se draper dans sa vertu : l’exclusion de Jean-Marie Le Pen du FN ! Bien que la père et la fille soient bonnet blanc et blanc bonnet aux yeux de l’apparatchik en chef du PS, l’ancien dirigeant de l’Unef ne se console pas de la perte d’un diable aussi commode. Cela donne un twieet on ne peut plus compatissant : « La tentative d’assassinat de JM Le Pen par une Marine Le Pen cachée derrière la tenture est terrifiante. Les Atrides au portes du pouvoir… » (sic, les fautes sont d’origine). Dans l’imaginaire de l’ex-strauss-kahno-aubryste rallié au hollandisme, Marine Le Pen n’aurait fait que ripoliner la boutique frontiste, qui ne serait rien d’autre qu’un magasin des horreurs pétainiste et antisémite. Au vu des scores toujours croissants du FN dans nos campagnes, cela fait froid dans le dos…

On ne manquera pas d’ironiser, voire de ricaner, devant tant de bienveillance à l’égard une personne âgée. Mais une question demeure: Jean-Marie Le Pen est-il une chance pour la France ou une victime de la société?

Le génie des bipolaires

170

oms bipolaires qi

On dit souvent que l’intelligence rend fou ou que la folie rend intelligent. Ce qui n’était qu’un mythe nourri par les vies de Nietzsche, Van Gogh ou Althusser, est aujourd’hui confirmé par des données scientifiques. Les troubles psychiques, notamment la bipolarité, se retrouvent en effet plus fréquemment chez les gens disposant d’un quotient intellectuel et d’une créativité supérieurs à la moyenne.

C’est une étude menée par une équipe écossaise qui permet de tirer cette conclusion. Les chercheurs ont comparé deux données sur un échantillon de 1881 personnes du même âge. D’un côté, leur QI à l’âge de 8 ans, de l’autre, leur propension à présenter des troubles maniaco-dépressifs à l’âge de 23 ans.

Le rapport révèle une certaine corrélation entre les deux phénomènes étudiés. Chez les 10% de jeunes ayant le plus de prédispositions aux troubles psychiques, le QI moyen est supérieur de 10 points à celui des 10% d’enfants les moins susceptibles de subir les conséquences de la bipolarité.

Daniel Smith, professeur à l’université de Glasgow et directeur de l’étude, a commenté ses résultats pour le journal anglais The Guardian : « Il y a quelque chose dans les gènes causant les désordres mentaux qui pourrait s’avérer un avantage. ». Pour lui, l’intelligence semble donc fleurir au-dessus d’une activité mentale instable. « Il est possible que de sérieux troubles du comportement, comme la bipolarité, soient le prix à payer pour disposer de qualités d’adaptation comme l’intelligence, la créativité et la maîtrise verbale ». La folie, vue comme décalage d’une personne par rapport à l’ordre social, peut donc aussi tracer des voies pour l’évolution humaine.

Une autre étude, réalisée en Islande, avait déjà donné des conclusions analogues. On y apprenait que les personnes bipolaires se rencontrent plus souvent dans les milieux artistiques, domaines où la créativité s’épanouirait le plus. Chez les peintres, écrivains, musiciens et danseurs, il y aurait 25% de chances supplémentaires de trouver les gènes impliqués dans le développement de la bipolarité que chez les agriculteurs, travailleurs manuels et commerçants.

Kari Stefansson, président de DeCODE, la société à l’origine de ces travaux, avait expliqué ses conclusions dans le journal Nature Neuroscience au moment de leur parution: « Pour être créatif, il faut penser différemment. Quand on est différent, on a tendance à être considéré comme étrange, fou, voir même malsain ». L’apport de l’équipe écossaise semble donc confirmer cette tendance de la recherche et consolider la croyance tenace selon laquelle les artistes et les intellectuels sont bien souvent aux confins de la folie.

Cependant, comme Daniel Smith l’explique, si une corrélation existe, le mécanisme n’a rien d’automatique. Avoir un fort QI ou des capacités créatives n’est pas synonyme de folie. Ce sont des raisons exogènes qui fragilisent l’individu : « Un fort Qi n’est pas un facteur certain de la bipolarité. Mais peut-être que les gènes qui confèrent l’intelligence peuvent s’exprimer à travers des troubles dans un contexte d’exposition à d’autres facteurs de risque ». Il pourrait donc s’avérer nécessaire de protéger, sans brider leur créativité, les enfants concernés par ce risque.

Puisque le trouble bipolaire touche 1% à 2% de la population mondiale selon l’OMS, il constitue un problème majeur de santé publique. L’organisation la considère comme l’une des dix maladies les plus coûteuses et incapacitantes dans le monde. Les personnes touchées connaissent un taux de mortalité trois fois plus élevé que celui de la population générale. Le risque suicidaire est notamment majeur, avec un pourcentage de 10 à 15% chez les patients non traités. Moins grave mais tout aussi problématique, ce trouble peut causer la désocialisation des personnes atteintes. Les coûts directs et indirects de cette maladie sont ainsi évalués à plusieurs milliards d’Euros.

Mais au-delà de la question purement sanitaire, cette étude nous révèle que parmi nos plus brillants éléments, se cachent aussi des gens à la frontière de la folie. Susceptibles d’assumer des fonctions de commandement ou de direction, ces personnes font subir l’enfer à leurs subordonnées et collègues. Alors, si votre patron a des sautes d’humeur inexplicables, ne vous inquiétez pas, c’est sûrement la preuve de son intelligence.

*Photo:Pixabay.

Interdiction de fumer en ville

85

ethiopie tabac jules verne

Après les moyens de transports, les gares, les bars, les restaurants, les salles de cinéma et les aires de jeux pour enfants, la campagne anti-tabac a récemment franchi la dernière frontière qui lui restait à enjamber : la sphère privée.

Le prétexte invoqué? La protection des enfants! Quelle cause est plus sacrée? Qui oserait s’opposer à un objectif aussi noble ? Pour la ministre de la Santé Marisol Touraine, il faut habituer les petits à «  vivre dans un environnement sans tabac ». Comprenez : dans un milieu nettoyé de toute cigarette, de près comme de (très) loin. Autrement dit, protéger nos chères têtes blondes non seulement de la fumée mais aussi des mauvais exemples, en leur évitant le spectacle désolant de fumeurs s’adonnant à leur vice. Il ne reste plus qu’à « purger » les trottoirs de nos villes de ces importuns.

Il faut dire que nous ne sommes pas les premiers. De telles interdictions généralisées – car c’est vers cela que l’on tend – existent déjà aux Etats-Unis. À New York, il est non seulement interdit de fumer dans les lieux publics, dans la rue ou dans les parcs, comme dans la majeure partie des états fédéraux, mais les syndics de copropriétés new yorkais peuvent en outre prohiber la fumée dans les appartements.

Mais l’avant-garde de cette lame de fond hygiéniste se situe en Afrique, décidément le continent de l’avenir. Selon l’AFP, la ville de Mekele en Ethiopie ne s’est pas embarrassée. Elle a tout simplement interdit de fumer partout. Les autres villes éthiopiennes ne devraient pas tarder à en faire autant, puisque la  loi prohibitive a été votée pour l’ensemble du pays.

Le plus étonnant reste que, dans ce pays de la corne de l’Afrique, la prohibition n’était pas nécessaire. Là-bas, « il est déjà très mal vu de fumer », nous confie Biftu, une Ethiopienne vivant en France, « surtout pour une femme. Et les gens fument de toute façon très peu. » Biftu pense que les raisons de l’interdiction sont surtout religieuses : « Dans la région du Tigré où se situe Mekeleil a toujours été interdit de fumer devant les prêtres, qui sont partout ». La culture religieuse est très forte en Ethiopie, mais tout particulièrement dans le Tigré.

Ceci n’est pas sans nous rappeler Les 500 millions de Begum,  l’anti-utopie de Jules Verne où  une ville fait du combat sanitaire sa religion. Jules Verne avait déjà tout compris, lui qui a aussi mis en scène, dans Vingt mille lieues sous les mers, ce magnifique dialogue entre le Capitaine Nemo et son « invité » dans le sous-marin, le professeur Pierre Aronnax :

« – Monsieur, je vous remercie d’avoir mis cette bibliothèque à ma disposition.  Il y a là des trésors de science, je vais en profiter

–  Cette salle n’est pas seulement une bibliothèque, dit le capitane Nemo, c’est aussi un fumoir

– Un fumoir ! M’écriai-je. On fume donc à bord ?

– Sans doute. »

Et quand on pense qu’en France, aujourd’hui, des enfants sont exposés à cette calamité!

*Photo: Pixabay.

Chine : ambition totalitaire et accidents industriels

13

chine tianjin techernobyl

Si les dirigeants chinois ont renoncé depuis la mort de Mao en 1976 au projet révolutionnaire consistant à refonder définitivement ou périodiquement la société, ils continuent à accaparer le pouvoir en tentant de contrôler globalement et au jour le jour non seulement l’activité économique, source de prospérité et de fierté nationale, mais aussi les pensées et même les âmes d’un peuple ardent au travail, remuant et désormais assez libre de ses mouvements, pour anticiper et empêcher chez eux toute velléité de s’organiser, de réagir collectivement aux difficultés qu’ils rencontrent dans leurs vies, voire de surveiller et de contrôler ceux qui les gouvernent.

Les grèves, les manifestations, les protestations individuelles et collectives sont en fait innombrables dans le pays. À chaque fois, les dirigeants dépêchent sur les lieux un dignitaire du Parti chargé de limoger ou de poursuivre pour incompétence ou « corruption » des responsables locaux. L’essentiel est de garder l’initiative et le pouvoir de décider, d’orienter, de nommer ou de démettre, et d’éviter que le mécontentement des habitants lésés ou injustement traités ne débouche sur la constitution d’une organisation, si petite et si faible soit-elle, qui vienne concurrencer la seule organisation, à la fois toute-puissante et faible parce qu’illégitime, autorisée dans l’ensemble du pays. Car il ne s’agit plus seulement de conquérir et de garder le pouvoir, comme le recommandait Machiavel, mais de le garder pour toujours,  au nom d’une idéologie qui, tout en affirmant que le peuple est enfin maître, justifie l’Organisation qui se substitue au peuple.

Quand le pouvoir à vocation totalitaire s’incarne dans la personne d’un seul homme, sa limite est naturelle: c’est la santé et la durée de vie de cet homme, que la maladie et la mort viennent un jour rappeler à l’ordre.

Dans le cas d’un pouvoir collectif, comme l’actuel Comité permanent du Bureau politique, composé de sept hommes (même si Xi Jinping y a acquis une prépondérance croissante, actuellement incontestée), le projet totalitaire, qui vise à contrôler le temps de l’Histoire, à être lui-même l’Histoire, à déjouer la possibilité d’événements qui le remettent en cause, rencontre sa limite dans la survenue des accidents, les simples et imprévisibles accidents, qu’ils tiennent à la négligence et à l’imprévoyance des hommes, ou à l’action de forces naturelles et du hasard, qui par définition échappe au contrôle. Le temps alors affirme son pouvoir, surtout sous un régime qui veut à la fois développer les possibilités techniques contemporaines de communication, et ne pas se laisser déborder par elles.

Il y a bien sûr eu souvent, sous des régimes totalitaires ou autoritaires, des accidents imprévus, des catastrophes, ou des révoltes, y compris dans les camps, comme celles dont Soljenitsyne a fait état longuement dans le tome 3 de L’Archipel du Goulag, trop peu lu hélas. On boucle la zone, on envoie l’armée, on négocie avec les meneurs, puis on écrase la révolte en s’assurant qu’elle n’est pas connue à l’extérieur. Ou on minimise le désastre, et on interdit que son ampleur soit connue. Car si la population et le monde extérieur étaient informés de l’ampleur des faits et du désarroi des autorités, la mainmise du pouvoir sur la société, et sa supposée maîtrise du réel, seraient gravement mises en cause. La question qui lui est posée alors est: quelles informations communiquer, laisser circuler, être objets de réflexion et de revendications? Question particulièrement délicate à l’heure des réseaux sociaux, des photos et vidéos prises par des portables, des messages électroniques, de leur diffusion quasi instantanée sur la Toile.

Un cas d’école à cet égard, que les dirigeants chinois ne peuvent oublier ni ignorer à l’occasion de la catastrophe de l’explosion de Tianjin, est celui de l’explosion du réacteur nucléaire de Tchernobyl, alors en Ukraine soviétique, en avril 1986, avant l’invention de l’omni-communication mondiale et instantanée. Le contexte politique et technologique était certes fort différent, mais le rapport du pouvoir et de la société était fondamentalement le même.

Pour Gorbatchev, alors secrétaire général du Parti, la catastrophe constitue la première mise en œuvre de la politique de glasnost’ (« transparence ») présentée au cours du XXVIIe congrès en février-mars de la même année, qui a rencontré de fortes oppositions. Dans son esprit, l’accident constitue « un nouvel argument fort en faveur de réformes profondes. » Après une période d’hésitation et de conflits internes à la direction, l’ampleur de la catastrophe est reconnue. C’est une étape essentielle dans le processus qui conduira en 1989 à la chute du mur de Berlin, puis à la fin de l’URSS elle-même et de la domination du communisme en Europe centrale et orientale. On comprend que les dirigeants chinois, qui n’ont pas oublié non plus la visite de Gorbatchev à Pékin en mai 1989, juste avant Tian’anmen, veuillent éviter à tout prix une telle évolution.

Leurs premières réactions montrent que s’ils ne peuvent dissimuler les faits et leur gravité, désormais connus de tous, leur souci est de contrôler la diffusion des informations et des réactions souvent véhémentes voire violentes des populations concernées. Grâce au site américain China Digital Times, soutenu par l’Université de Berkeley et bloqué en Chine (et relayé en France en particulier par le site Rue89, animé par Pierre Haski), et qui dispose d’informateurs sur place, on a pu connaître dès le 15 août les instructions données par la censure chinoise aux médias et aux responsables des sites internet et des réseaux sociaux chinois, qui opèrent comme des relais de la censure, sous peine de voir leurs opérations bloquées. Par exemple cette instruction:  » Les sites web ne sont pas autorisés à recueillir directement des informations sur l’accident, et lorsqu’ils publient les informations, ne peuvent pas ajouter de commentaires individuels sans autorisation. Ne pas faire de retransmissions en direct. » Le département de la propagande de la ville de Tianjin a donné de son côté les instructions suivantes : « Les responsables et journalistes des stations de télévision locale, de radio, de journaux et d’unités de travail médiatique de la ville, y compris les présentateurs, ne doivent absolument pas poster d’informations sur Weibo [l’équivalent chinois de Twitter] ou sur WeChat [équivalent de WhatsApp] à propos des explosions. »

Enfin (je cite Rue89), le Bureau de la propagande internet d’une province dont le nom a été omis par China Digital Times afin de protéger sa source, a émis les instructions suivantes : « Priorité absolue : dépublier toutes les images et les informations sur les explosions de la zone économique de Tenggu, à Tianjin, des titres et des recommandations. Nettoyer les posts. Ne pas publier d’articles n’émanant pas de Xinhua [l’agence de presse officielle]. Si de tels articles ont été publiés, merci de les placer très loin. »

Grâce à un mélange de surveillance incessante et de menaces (des peines de prison sont prévues pour qui diffuse des « rumeurs »), le pouvoir s’applique ainsi à limiter sévèrement la possibilité qu’ont les Chinois de s’informer, et surtout de se constituer en un « public » ou en une « opinion publique ». L’enjeu de cette course de vitesse entre les dirigeants et des citoyens dont bon nombre sont ingénieux et déterminés à savoir et faire savoir, est considérable et dépasse le cadre déjà gigantesque de la Chine. La technologie de l’information, désormais si rapide et maniable, peut-elle être contrôlée par un pouvoir décidé à maintenir son hégémonie tout en profitant du développement des techniques? Un pouvoir peut-il durablement s’approprier les informations et le savoir?

La vie continue, malgré le malheur des accidents et des injustices et de la mort, nous le savons. Mais ce qui est menacé et même interdit par les gouvernants chinois, c’est la possibilité d’enquêter et de réfléchir sur les causes des négligences coupables, pour éventuellement empêcher que de pareilles catastrophes se reproduisent, et pour contrôler ceux qui contrôlent, opposer des pouvoirs citoyens au pouvoir central qui couvre les potentats locaux. « Revenir sur ce qui s’est passé » (fansi), voilà ce qui se trouve interdit et effacé dans la Chine d’aujourd’hui.

L'âme bridée: Essai sur la Chine aujourd'hui

Price: ---

0 used & new available from

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA31357777_000029.

L’Etat islamique et la théologie du viol

146

etat islamique viol

Qadya, Irak. « Juste avant de violer la jeune fille âgée de 12 ans, ce combattant de l’Etat Islamique a pris le temps d’expliquer que ce qu’il s’apprêtait à faire n’était pas un pêché. Parce que cette préadolescente pratiquait une autre religion que l’Islam, non seulement le Coran lui donnait le droit de la violer mais, insistait-il, il le préconisait et encourageait à le faire.
« Il lui attacha les mains et la bâillonna. Puis il s’agenouilla à côté du lit et se prosterna dans la prière avant de se mettre sur elle. Lorsque cela fut fini, il s’agenouilla pour prier à nouveau, mettant fin au viol par des actes de dévotion religieuse.
«  » Je ne cessais de lui dire ça fait mal, s’il vous plaît, arrêtez, » dit la jeune fille, dont le corps est si petit qu’un adulte pourrait encercler sa taille de ses deux mains.  » Il m’a dit que selon l’Islam, il est autorisé à violer une non croyante. Il a dit qu’en me violant, il se rapproche de Dieu « , raconte-t-elle dans un entretien avec sa famille dans un camp de réfugiés dans lequel elle a trouvé refuge après 11 mois de captivité. »

Dieu est amour… À la décharge (si je puis dire) de l’islam, je dois préciser que sunnites et chiites s’entendent — une fois n’est pas coutume — pour affirmer que le viol systématique pratiqué par les hommes de Daech n’est pas hallal. On est content de l’entendre.

Le récit ci-dessus se trouve dans un long article extrêmement fouillé du New York Times qui a été patiemment traduit ici, pour les non-anglicistes.
La presse française de droite (j’utilise encore ces qualificatifs qui me paraissent totalement obsolètes, juste histoire de me faire comprendre des imbéciles qui passeraient ici, et qui, contrairement aux lecteurs usuels de ce blog, croient qu’il existe encore une gauche française identifiable dans la coterie au pouvoir) a longuement fait état de ces pratiques courantes dans tous les états fondamentalistes en guerre — particulièrement dans toute l’Afrique islamisée : voir par exemple au Soudan. Pour ce qui est du Nigeria et de Boko Haram, on sait comment ils se servent en vierges dans les écoles.
C’est qu’un pucelage, cela a son prix, dans cette religion de paix et d’amour, comme le souligne un éminent islamologue, Claude Sicard, dans les colonnes du Figaro. Il rappelle au passage que, mesdames, vous êtes des créatures inférieures, qui devez vous couvrir afin de ne pas attiser le désir turgescent des guerriers / des mâles / des hommes de 7 à 77 ans.
Quelle idée aussi ont eu des journalistes femmes d’aller couvrir il y a deux ans la révolution égyptienne ? Caroline Sinz ou Lara Logan se sont fait violer en public sur la place Tarir. Ça n’a guère ému la rédaction de France Télévision — la peur de l’amalgame, etc. Quelle idée a eu cette travailleuse humanitaire, Kayla Mueller, enlevée par l’Etat islamique, qui a bénéficié d’un viol personnel du calife Abou Bakr al-Baghdadi… Et cette petite imbécile s’en remettait à dieu dans la dernière lettre qu’elle a fait passer à ses parents… C’était sans compter sur la confraternité des totems du monothéisme.
Singulière religion où les hommes sont habités de désirs incontrôlables, où les femmes sont des incitations permanentes au viol, où un léger frisottis sur la nuque rappelle les toisons pubiennes, etc. Curieuse religion où les femmes ne sont pas maîtresses de leur corps, et où de surcroît elles sont impures quelques jours par moi : et comme elles ne portent pas de camélia rouge à la boutonnière de leur burqa, elles sont suspectes d’impureté 365 jours par an.

Un lecteur de passage m’a reproché d’avoir en grande partie abandonné le thème de l’école, autour duquel s’était constitué mon blog, et de faire dans l’obsession islamique. Mais c’est la même chose : l’école française est laïque, le Savoir est agnostique, et tout ce qui contrevient à ces deux fondements du système éducatif doit être vigoureusement combattu. Il y a un siècle ou deux, c’eût été le jésuitisme des congrégations. Aujourd’hui, c’est le salafisme.
En vérité je te le dis, ami musulman de passage. Les femmes ne sont pas des incitations au viol, mais à la politesse et aux raffinements de la courtoisie, et elles font ce qu’elles veulent de leur corps — qui qu’elles soient, y compris ta sœur et ta mère.
Et figure-toi qu’elles ont elles aussi parfois des désirs, mais qu’elles ne bondissent pas sur ce prétexte, ni sur le fait que tu ne couvres pas ta tête, petit salopiaud, pour te violer en public — non sans avoir invoqué le Prophète, « sottise et bénédiction », comme dit Voltaire, soient sur lui.

PS. J’écrivais il y a quelques mois que l’Islam guerrier (c’est plus ou moins un pléonasme, selon que vous prenez le Coran au premier ou au second degré,comme l’explique Claude Sicard) s’attaque aux musées et aux sites archéologiques parce qu’il a l’obsession d’abolir le temps. On vient d’apprendre que l’Etat islamique a décapité le directeur des antiquités de Palmyre (82 ans — il était temps, il aurait pu mourir bêtement de vieillesse), et a suspendu son cadavre au sommet d’une colonne. Avertissement sans frais à tous les archéologues : il n’y a pas de passé, ni de présent ou d’avenir quand on prend à la lettre les mots d’un texte écrit il y a 1400 ans.

Platini et Blatter: ils se sont tant aimés

6

blatter platini fifa qatar

Sepp Blatter, président de la FIFA élu en 1998 et quatre fois réélu depuis, a été poussé à la démission en juin et, à l’approche de nouvelles élections, tente de saborder celui qui fut l’un de ses plus proches alliés dans sa prise de pouvoir au  sein de l’organisation mondiale du football : Michel Platini.

Entre ces deux figures du football mondial, tout commence à Zurich le 12 novembre 1987, lors des tirages au sort des éliminatoires du Mondial 90. Blatter n’est alors que secrétaire général de la FIFA mais préside déjà la table où a lieu le tirage au sort. À deux sièges de lui est assis Platini, 32 ans, jeune retraité du football. À en croire le journaliste Jacques Vendroux, répondant au Monde, les deux deviennent rapidement amis : « Il y a d’abord eu une admiration réciproque, Blatter aimait les grands joueurs, et Michel était impressionné par ce secrétaire général chaleureux et travailleur. »

Progressivement, les deux hommes deviennent une équipe redoutable. Après le passage de Platini à la tête de l’équipe de France, ils se retrouvent pour planifier ensemble la Coupe du Monde 1998. Leurs relations s’approfondissent alors que l’ancien N°10, nommé par Mitterrand co-président du Comité d’Organisation du Mondial, doit se rendre très souvent à Zurich. Jacques Lambert, directeur général du Comité, se contente de noter : « Entre Michel et Sepp, le courant passe bien ».

C’est en 1997 que les deux passent ensemble à la vitesse supérieure. João Havelange, brésilien à la tête de la FIFA depuis 1974, laisse sa place. Alain Leiblang, journaliste proche de Platini lui conseille de briguer la présidence de l’institution. Mais l’ancien meneur de jeu ne se sent pas encore prêt et veut l’avis de Blatter, qui ne s’est pas encore déclaré candidat. À Singapour, en marge de la Football Expo 98 (sorte de foire du football-spectacle), les deux futurs dirigeants se rencontrent seuls dans une chambre d’hôtel. En sortant, l’ancien joueur déclare à Leiblang: « On a décidé. Sepp sera président de la FIFA et moi son conseiller technique ».

Le Suisse garde un souvenir ému de l’aide que lui apporte alors son compère français dans sa prise de la FIFA : « « J’avais eu deux mois pour me préparer, et il n’y avait que deux personnes pour m’aider : ma fille Corinne et Michel Platini ». Après sa victoire, son ami devient comme prévu son N°2, sa « conscience sportive » selon le joli mot de Blatter. Le travail de Platini consiste donc à distribuer l’argent de la FIFA aux différentes fédérations.

S’ensuivent quatre années au cours desquelles, malgré quelques scandales passés sous le tapis, les deux amis quadrillent l’univers des fédérations de football et se mettent les plus petites dans leurs poches. Gérard Ernault, journaliste à L’Equipe, explique : «  Blatter a enseigné à Michel les vertus formidables de la mécanique un pays – une voix. Pour les élections, le vote de la Sierra Leone compte autant que celui de l’Allemagne ». C’est à l’école de Blatter que Platini apprend la politique.

En 2007, après dix ans de bons et loyaux services, le N°2 se décide à conquérir la FIFA. Malgré tous ses efforts pour le garder à ses côtés, lui promettant chaque fois sa succession mais persistant à se représenter à chaque élection, Blatter se résigne à laisser partir son poulain. Il lui offre même, au dernier moment, son soutien face à Lennart Johansson, président de l’UEFA, alors candidat à sa propre succession. Lors d’un dîner officiel à la veille de l’élection, Le 25 janvier 2007, à Düsseldorf, Blatter piétine sa neutralité et se déclare en faveur du Français : « Platini for president ». Se mettant à dos Johansson, il légitime son camarade et lui assure le soutien d’un grand nombre de hiérarques hésitant entre l’ancien et le nouveau.

Dirigeant enfin les deux plus grandes instances du football mondial, les deux amis sont arrivés au bout de leurs ambitions. Mais, timidement, Platini, s’affirme comme futur candidat à la présidence de la FIFA. En 2011, il accepte pourtant de soutenir une nouvelle fois son ancien patron en espérant que la place sera libre pour la prochaine élection. Ce que lui confirme Blatter. Ce dernier se répand d’ailleurs en éloges dans les médias pour celui qu’il dit voir comme son successeur naturel : « Michel est prêt s’il le veut. Bien sûr qu’il ferait un bon président. » répond-il à France Football en janvier 2012. Pourtant, en 2015, lorsque Blatter se représente à sa propre succession, Platini, excédé, refuse de le soutenir.

De fait, les relations entre Platini et Blatter ne sont plus les mêmes depuis déjà cinq ans. L’attribution de la Coupe du Monde 2022 au Qatar les a mis à dos à dos. Alors que Blatter voulait la donner aux Etats-Unis, Platini, par son enthousiasme pro-qatari, semble avoir convaincu plusieurs membres du comité d’attribution de donner leurs voix à l’émirat.

Et c’est justement de cette affaire-là que Blatter se sert aujourd’hui pour entraîner son ancien comparse dans sa chute. Platini s’étant arrangé pour ne pas être associé aux affaires de corruption ayant amené la démission du Suisse, ce dernier cherche à s’offrir une dernière gourmandise : la tête de son vieux copain. Le 5 Juillet, il déclare au journal allemand Welt am Sonntag, que le choix du Qatar comme pays hôte de la Coupe du Monde 2022 est dû à l’intervention politique de Nicolas Sarkozy. Il met en avant un déjeuner qui a réuni celui qui était Président de la République et le chef de l’UEFA. Il avance que la décision était justifiée par des intérêts économiques, notamment français et allemands. Chevalier blanc, Blatter déclare s’inquiéter pour la FIFA, qu’il craint de laisser aux mains d’un prédateur comme Platini : « Je suis ici pour me battre. (…) J’ai peur qu’ils souhaitent briser la FIFA, un travail auquel j’ai contribué ».

Mais cela n’empêche pas Platini d’annoncer le 29 Juillet sa candidature à la présidence de la FIFA. Après deux mois d’atermoiements, l’ancien footballeur reconverti en fin politique se lance enfin à la conquête de l’institution dont Blatter a finalement perdu le contrôle.

Ce dernier ne s’avoue pas vaincu et  n’a pas envie de laisser son vieux copain s’en tirer. Dans un article du 15 août publié par le journal néerlandais Volkskrant, il prétend que Platini aurait menacé de l’envoyer en prison. Il s’émeut des propos que lui aurait rapportés son frère. Au cours du mois de mai, celui-ci aurait déjeuné avec Platini. Le futur candidat à la présidence de la FIFA lui aurait alors dit : « dis à Sepp de retirer sa candidature, ou il ira en prison ». Ces propos que, bien évidemment, Platini nie avoir tenu, sont en tous cas pour Blatter une arme contre son ennemi.

Et il semblerait qu’il ne soit pas décidé à s’arrêter là. D’après le journal Welt am Sonntag, Blatter aurait commandé un article à charge sur Michel Platini afin de le discréditer. « [Platini est] l’un des plus grands magiciens du ballon que l’Europe ait jamais vu mais n’est pas assez grand pour être président de la Fifa si l’on regarde du côté du Qatar » aurait-on pu lire dans ce brûlot qui aurait été nommé : « Platini : un squelette dans le placard » s’il avait été publié.

Si l’UEFA a répondu à cette attaque en demandant une enquête à la FIFA, il se pourrait que Blatter obtienne ce qu’il désire. Mais, celui que l’on surnommait autrefois Michel Blatterini, a retenu les leçons de son maître. Il sait que l’élection ne se jouera pas dans les grands médias mais au niveau des petits pays. Longtemps été critiqué pour être un homme de l’Europe, fermé aux petites fédérations, le dirigeant européen a ouvert son horizon. Dans le communiqué de l’UEFA annonçant sa candidature à la présidence de la FIFA, on entrevoit le nouveau Platini « à l’écoute de tous dans le respect de la diversité du football dans le monde ». Malgré son ultime tentative pour enrayer l’ascension de son ex-poulain, le maître devra peut-être s’agenouiller devant son ancien élève. Il pourra toujours se rassurer en se disant que ses méthodes resteront appliquées à la FIFA.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21771632_000001.

Crise du porc: et l’euro dans tout ça?

80

crise porc euro lefoll

La crise que connait la filière de l’élevage en France n’est que l’un des aspects d’une crise plus générale qui touche non seulement une partie de l’agriculture mais aussi les entreprises de taille moyenne qui leurs sont liées. Si cette crise a des dimensions spécifiquement « agricoles », elle traduit aussi les problèmes que provoque l’Euro et l’Union européenne dans l’économie française.

Cette crise est en passe de devenir emblématique car elle rassemble à la fois des éléments très spécifiques de la culture rurale française et des éléments de compétition internationale (essentiellement avec l’Allemagne, l’Espagne et le Danemark). Les causes immédiates de cette crise sont en réalité multiples : il y a les « contre-sanctions » prises par la Russie en réponse aux sanctions prises contre des entreprises russes par les pays de l’Union européenne, une stagnation de la consommation de la viande de porc en France, mais aussi des problèmes spécifiques de compétitivité des fermes françaises. Ces problèmes méritent que l’on s’y arrête.

Les exploitations françaises ne sont pas rentables aux prix pratiqués par l‘Allemagne, le Danemark et l’Espagne pour plusieurs raisons. Il y a tout d’abord un problème général de la filière porcine, qui provient en partie de la taille des exploitations mais aussi (et surtout) du recours systématique dans la filière allemande aux « travailleurs détachés » qui sont payés (en salaires directs comme indirects) bien au-dessous des standards français. Vient ensuit, justement, le problème de la taille des fermes, mais cette dernière est en partie contrainte par la législation, législation qui a été prise en raison de la pollution que provoquent les exploitation porcines. Le lisier de porc est l’une des causes majeures de la pollution aux nitrates et de ses conséquences (le développement des algues vertes sur les côtes bretonnes). La législation contraint donc l’exploitant à aligner le nombre de bêtes de son exploitation à une superficie sur laquelle il peut épandre le lisier. La législation française n’est cependant pas la plus contraignante. La législation danoise est elle aussi très stricte. Une autre raison de la taille « modérée » des exploitations française est l’argument de la « qualité de vie » des animaux. Mais ici, si dans certaines exploitations les animaux sont bien élevés en plein air, dans d’autres, les conditions ne semblent pas très différentes de celles des « fermes-usines » qui existent en Allemagne et en Espagne.

Nous considèrerons le cas du Danemark comme spécifique. L’agriculture danoise s’est spécialisée dans la filière porcine depuis la fin du XIXème siècle, et elle exporte massivement sa production (vers la Grande-Bretagne mais aussi de nombreux autres pays). Les conditions d’efficacité de cette agriculture sont reconnues et les normes au moins aussi sévère qu’en France. Il est certain que les agriculteurs français auraient à apprendre de leurs confrères danois. Mais, ce n’est pas le Danemark qui est la cause de la crise en France. La concurrence allemande et espagnole est beaucoup plus sensible. Elle se concentre sur une question de coût.

La crise de la filière française a pris une dimension nouvelle quand deux des principaux transformateurs français, la société Bigard-Socopa et la société Cooperl ont décidé de boycotter le marché de Plérin, dont les cours servent de référence. Le gouvernement français, qui est confronté à cette crise larvée de la filière depuis de nombreux mois avait décidé, en accord avec els autres intervenants, de faire remonter les prix de 1,25 euro le kg vers 1,40 le kg. Or, les deux sociétés qui ont rompu cet accord prétendent qu’elles ne peuvent être compétitives à ce prix, quand le porc allemand se vend entre 1,18 euros et 1,23 euros le kg. Le retrait de ces deux sociétés du marché a provoqué sa fermeture et mis en péril de nombreuses exploitations. La réouverture de ce marché qui s’est faite ce mardi 18 août s’est traduite par une chute des cours et une part importante de la production qui est invendue.

On notera ici une contradiction dans la politique gouvernementale. Le Ministre de l’agriculture appelle à une « concertation » pour faire monter les prix. Techniquement, c’est un accord de cartel, qui est interdit par la législation européenne. Cet accord implique que les principaux acteurs soient d’accord. Si deux acteurs, représentant 30% du marché font défaut, il ne pourra être tenu. Mais, les moyens du gouvernement de contraindre les acteurs d’acheter du porc à 1,40 euros le kg, quand ils peuvent se fournir en Allemagne à 1,23 euros le kg en moyenne, sont très limités. D’où les tergiversations de Le Foll, qui sait bien que s’il utilise des moyens contraignants il se fera censurer par Bruxelles. La différence de prix de 14% (ce qui économiquement est une différence importante) s’explique largement non seulement par la taille des exploitations allemandes (et espagnoles) mais aussi par l’utilisation d’une main d’œuvre à très bon marché, ce qui équivaut à un dumping social déguisé. A ce niveau, il n’y a pas de solutions. Si le gouvernement prend des mesures coercitives, il se met en contradiction avec les règles de l’Union européenne. S’il laisse la « loi du marché » jouer, cette « loi » va nécessairement avantager des systèmes productifs qui ne sont pas nécessairement plus performant que le système français, mais qui bénéficient soit de l’accès à une main d’œuvre à bas coût, soit de normes moins contraignantes, soit parfois des deux.

Imaginons maintenant que les pays de la zone Euro aient conservés leurs monnaies nationales. L’écart entre le Deutschemark et le Franc serait d’environ 20% à 25%. Cela signifie que si le porc était acheté en France à 1,40 francs le porc allemand vaudrait 1,48 francs toutes choses étant égales par ailleurs. Même en admettant que le prix des aliments soit plus important, il y aurait une quasi-parité du fait du décalage des taux de changes entre le porc allemand et le porc français.

On pourrait aussi imaginer que, dans le cadre de l’Euro, on applique exactement les mêmes règles, tant sociales qu’environnementales, en France et en Allemagne. C’est ce qui se passerait si nous ne formions qu’un seul pays. Mais, on sait bien que l’Allemagne n’est pas prête à transiger sur sa législation sociale ni même sur un certain nombre de normes environnementales. Dans ces conditions, la « loi du marché » ne peut que produire les désordres auxquels on assiste. Car soit la concurrence est dite « libre » et elle est faussée par des distorsions de réglementation mais aussi de situations entre les pays, soit elle est dite « non faussée » et dans ce cas elle n’est pas libre et inclut des mécanismes compensatoires pour corriger justement ces distorsions. Mais, l’idée d’une « concurrence libre et non faussée » est une contradiction dans les termes. Or, c’est bien sur cette notion que repose largement le « marché unique » européen.

Ce que l’on a démontré avec le porc vaut aussi pour la viande de bœuf, la volaille, et pour le lait. Dans la mesure ou une activité agricole est de plus en plus intégrée dans une filière de transformation les différences de réglementation, de situation aussi, vont avoir un effet de plus en plus important sur le coût final du produit. On dira que c’est ce qui s’est produit en France même quand les marchés régionaux ont été mis en concurrence les uns avec les autres avec le chemin de fer. C’est indiscutablement vrai. Mais, des mécanismes de compensation ont été mis au point, qu’il s’agisse de subventions à la transformation des exploitations (et il est vrai que l’on ne cultive plus de blé en montagne alors que c’était encore le cas au XIXème siècle) ou de mécanismes de soutien au cours des matières premières, comme l’Office Interprofessionnel des Céréales (ex-Office National Interprofessionnel du blé) mis en place sous le gouvernement du Front Populaire.

En attendant, il est clair que le gouvernement tient un discours profondément contradictoire. D’un côté, il appelle à « consommer français », ce qui est très exactement le discours du Front National sur ce point. De l’autre, il ne se donne pas les moyens, en particulier en matière de réglementation quant à l’étiquetage des produits pour que les français puissent connaître de matière sure et sans risque la provenance réelle des produits qu’ils consomment. Il ne le fait pas car il est engagé dans une logique de négociations, que ce soit dans le cadre de l’UE ou dans le cadre de traités hors-UE (comme le fameux TAFTA avec les Etats-Unis), qui impliquent au contraire qu’i y ait une banalisation de l’origine réelle des produits.

Ce discours contradictoire ne pourra plus être tenu très longtemps. Entre la logique du « grand marché », qui implique une standardisation des produits au détriment des conditions de production de ces derniers et une logique plus maîtrisée des activités agro-alimentaires, il faudra choisir. On peut penser que le choix du gouvernement est fait en réalité, et ce choix va à l’opposé tant des intérêts des producteurs que de ceux des consommateurs. De ce point de vue, le rôle de l’Euro est indiscutable car il organise une fausse homogénéité (par le prix) et permet la mise en concurrence de produits qui sont en réalité issu de conditions de production très largement différentes. Derrière, et dessous, la crise de l’agriculture et des filières animales, nous retrouvons bien le rôle très pervers de l’Euro.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00720799_000015.

Retrouvez la version initiale de cet article sur le blog de Jacques Sapir.

FN : du parricide considéré comme l’un des beaux-arts

9

La nouvelle est tombée hier : « dans un souci d’impartialité totale » (sic) ni Marine Le Pen ni Florian Philippot ne siègeront au sein du bureau exécutif du Front national chargé de décider du sort de Jean-Marie Le Pen. S’il fallait apporter une preuve supplémentaire de la professionnalisation du FN, la voici.

« Le Vieux », comme le surnomme la jeune garde frontiste, ne pourra prétendre avoir été écarté du parti par sa fille et son ombre maléfique. Nicolas Bay, Louis Aliot, Steeve Briois, Wallerand de Saint-Just, et Marie-Christine Arnautu se chargeront de cette basse besogne, ce qui laisse peu de doute sur l’issue de la réunion. Malgré leur extrême fidélité à Marine Le Pen, ces vieux de la vieille membres du PolitBuro – un mégrétiste repenti, monsieur gendre, le maire d’Hénin-Beaumont, l’avocat et trésorier du parti flanqué d’une autre ancienne commensale de Jean-Marie – n’ont pas attendu Philippot pour exister en politique.

On n’est jamais trahi que par les siens, pourra cependant faire valoir le Menhir qui ne se privera certainement pas du plaisir d’écorner sa fille, par exemple en rappelant la jurisprudence qui a longtemps prévalu chez les marinistes : minimiser les petites phrases du paternel, sinon feindre de les ignorer. Jusqu’à l’affaire de la « fournée » l’été dernier, Marine Le Pen accusait les médias de monter en épingle ce genre de sorties et faisait contre mauvaise fortune bon cœur en se résignant à placardiser son provocateur de père au poste de président d’honneur.

L’entretien à Rivarol a été la goutte d’eau en trop : désormais, le maintien de l’octogénaire au sein du parti est unanimement jugé préjudiciable à l’ascension du mouvement. Maintenant que la clarification attendue depuis des années a lieu, les pires adversaires du FN, de Mélenchon à Sarkozy, admettent que la fâcherie entre les deux générations des Le Pen n’est pas pure comédie. Cela enlève un argument de poids à tous les malentendants qui prétendent que le Front d’aujourd’hui équivaut à celui d’hier. Les voilà prévenus.

Elles voient des machos partout

74

feminisme julien aubert macholand

Il y a un peu moins de trois ans, Pierre Salviac était l’un des journalistes sportifs les plus populaires du pays. Mais ça, c’était avant. Avant que cet habitué du « tweet » potache ne se fende d’un 140 signes sur Valérie Trierweiler, trois jours après l’élection de François Hollande : « À toutes mes consœurs je dis : “Baisez utile, vous avez une chance de vous retrouver première dame de France.” » Une blague franchement navrante, qui ne mérite certainement pas le premier prix d’élégance, mais qui a valu à son auteur… d’être viré de RTL au bout d’une heure et demie. Dans la foulée, Salviac s’excusait piteusement, comme un stagiaire désolé d’avoir préparé un café trop chaud. Le successeur de Roger Couderc a depuis perdu la voix et s’occupe… d’un site de voyages sur Internet.

Il paraît que c’est le sens de l’histoire. Et malheur à qui s’y opposerait. La chasse à l’homme des féministes, on n’y résiste pas. On y cède de peur d’être sa prochaine victime.[access capability= »lire_inedits »] Julien Aubert en sait quelque chose. Il n’est autre que le député UMP qui, en octobre dernier, avait refusé de saluer « madame LA présidente » de l’Assemblée. Résultat : une retenue sur indemnité limite illégale et des insultes à volonté. « J’ai eu droit à tout, soupire l’élu du Vaucluse, on m’a même mis dans le même panier que ce député [NDLR : Philippe Le Ray] qui avait fait des bruits de poule ! Ce qui montre leur manque de discernement total. Tout devient une attaque contre les femmes. » Depuis, Julien Aubert avoue se montrer beaucoup plus prudent. « Cette affaire m’a fait réfléchir. Pas question de baisser pavillon, mais si je continue à utiliser cette expression, on va me traiter d’horrible machiste. Alors je ne nomme plus, je parle sans désigner le titre… »

Comme le chantait Léo Ferré, dans notre beau pays, toutes les muselières ne sont pas faites pour les chiens. À l’origine de ce bâillonnement, un site Internet : Macholand. Cette plateforme de cyber-harcèlement est la créature de trois personnes, parmi lesquelles un geek doué, le militant Vert Elliott Lepers, et Caroline de Haas, fondatrice de l’association Osez le féminisme !, qui conseilla un temps Najat Vallaud-Belkacem au ministère des Droits des femmes. Lancé au moment de l’affaire Aubert, le site a exhorté ses adeptes à inonder les boîtes mail des soutiens du député. Imaginez le supplice chinois : recevoir 1 200 fois le même courrier, ça c’est du spam de progrès ! Les signataires du Manifeste des 343 salauds lancé par Causeur ont eu droit au même traitement de faveur…

Autre spécialité maison, la dénonciation du « sexisme » des pubs des grandes entreprises. Epson, par exemple, a eu le malheur de diffuser un spot pour les montres connectées où les hommes font de la course et où les femmes font des courses. Inutile de vous dire que cette pub pas très fute-fute n’a pas plu à Macholand. Lequel a commandé à 500 de ses « activistes » de bombarder la page Facebook d’Epson de leurs récriminations. 125 messages suffiront à provoquer le retrait de la réclame. Strike ! Penaud, l’animateur de la page Epson explique avoir « créé une cellule de crise dans les heures qui ont suivi la prise de connaissance du problème. On en a discuté ensemble au niveau français, puis on a fait remonter ça au niveau européen. » Une réunion de crise internationale pour… 125 messages. Rassurez-vous, depuis ce fâcheux incident, Epson assure avoir « établi un nouveau processus de création et diffusion de ses contenus ». Bref, Macholand peut dormir tranquille.

« Les féministes font peur aux grandes entreprises, confirme Valérie Planchez, vice-présidente du groupe Havas, premier publicitaire du pays. Le coût d’une polémique peut être terrible, c’est leur plus grande crainte. Peu de gens peuvent faire beaucoup de bruit et donc beaucoup de mal à une marque. »

La menace se fait omniprésente, si l’on en croit l’Autorité de régulation professionnelle de la publicité (ARPP), dont le jury de déontologie examine chaque semaine les doléances de la société civile. « Depuis toujours, c’est le premier motif de plainte », assure Stéphane Martin, directeur général de l’ARPP. Et leur nombre explose : 3 171 – « dont l’essentiel concernait des problématiques sexistes » – pour l’année 2014, soit sept fois plus qu’en 2013.

Ces chiffres n’ont rien d’étonnant, sachant que certaines associations féministes squattent littéralement les locaux de l’institution : « Elles poussent depuis une quinzaine d’années, constate Stéphane Martin. On croise régulièrement des représentantes des Chiennes de garde. » Pressions relayées par des représentants d’associations pro-féministes, comme le Conseil national des familles laïques (Cnafal), qui siège, lui, dans une autre instance associée à l’ARPP.

L’ARPP porte d’ailleurs une responsabilité directe dans la diffusion de cette peur puisque cette structure fixe, depuis 1935, les normes auxquelles les pubards doivent s’astreindre. « Ces règles, précise son directeur général, sont le reflet de la société civile. ». À tel point qu’aujourd’hui, « il n’y a presque plus de publicités sexistes ». Au moins aux yeux de l’Autorité, qui n’a relevé, l’an dernier, que 47 plaintes « fondées ». Stigmatisé en 2000, le phénomène du porno-chic a ainsi disparu dès 2008. C’est dire si la technostructure peut façonner le réel à sa guise, et le transformer lorsque les fils de pub renient leurs exigences idéologiques, pardon éthiques.

Les annonceurs sont d’autant plus malléables qu’une publicité coûte cher. Très cher même. « Il arrive que des parfumeurs dépensent 200 % de ce qu’ils vont gagner sur une année, explique Valérie Planchez. C’est beaucoup, beaucoup d’argent. L’audace, ça marche en matière de publicité, mais pour prendre des risques, il faut quand même avoir des couilles… »

Hélas, tout le monde n’est pas sévèrement burné. À l’Assemblée, 161 députés UMP ont remis leur courage à demain lorsqu’il s’est agi de voter la loi « pour l’égalité entre les femmes et les hommes », le 28 janvier 2014. « Beaucoup voulaient voter contre », reconnaît l’un d’entre eux, mais 161 se sont tout bonnement abstenus. De peur de se voir reprocher de s’être opposés au volet de ce projet de loi qui prévoyait de faire disparaître la notion de « détresse » attachée à l’IVG ? « Ce n’est pas glorieux, c’est une solution de repli dont je ne suis pas satisfait, continue cet élu de l’Est, visiblement affecté. Et je sais que je ne suis pas le seul à avoir des états d’âme, mais c’est une réalité, il y a des choses qu’il n’est pas de bon ton de dire. » Son collègue Rémi Delatte évoque pudiquement « l’importance des lobbies à l’Assemblée ».

Dans l’avenir radieux que nous préparent les gardes roses, on n’aura même plus besoin d’un rappel à l’ordre pour penser bien. Instruit par le scandale de la pub sexiste, le communicant d’Epson a ainsi adopté la cause de ses harceleuses, jusqu’à répéter ad nauseam : « Nous sommes contents que Macholand existe. » Et Orwell de conclure : « La lutte était terminée. Il avait remporté la victoire sur lui-même. Il aimait Big Brother. »[/access]

feminisme fourest lahaie

Également en version numérique avec notre application :

*Photo: Jonathan McIntosh.

Bienvenue dans l’espace pique-nique

11

bnf espace pique nique

Improbable conjonction géométrique, fantaisie extraterrestre, palais lovecraftien de la connaissance, la BNF est une fascinante énigme architecturale plantée en bord de Seine sur une base de pyramide tronquée encadrée par quatre hautes tours coiffant comme les arêtes d’un sarcophage monstrueux l’atrium de verdure qui perce en son cœur l’incroyable monument. Mais le monstre d’acier abrite un lieu plus énigmatique encore, dont l’existence fut rappelée à l’auteur de cette chronique il y a quelque temps par un lecteur avisé. C’est l’une de ces antichambres du secret qui semblent, à seule fin de défier la raison, s’être glissées dans les interstices de l’espace et du temps pour y piéger le visiteur inconscient qui saura confusément qu’il avance tel un funambule sur le fil de l’invisible frontière séparant deux dimensions. Le moindre faux pas le précipitera à tout jamais au travers des éons de l’oubli, dans l’univers de l’inconcevable, sans le moindre espoir de revoir un jour la race des hommes. Ce lieu étrange et effrayant c’est :

L’ESPACE PIQUE-NIQUE

À gauche de l’entrée est, juste avant les vestiaires de la bibliothèque, dissimulée derrière quatre rangées de lourdes portes de métal et un pont d’acier orwellien, se niche cette étrange aberration dont le concepteur doit, c’est certain, avoir connu une fin tragique ou mystérieuse. La littérature fantastique et le cinéma nous ont laissé quelques beaux exemples d’endroits maudits : la Chambre tapissée de Walter Scott, la terrifiante maison de The Haunting of Hill House de Robert Wise, La Maison de la sorcière de Lovecraft ou La Maison Usher de Poe et même la terrible salle de bain des Envoûtés de Gombrowicz avec sa serviette hantée. A cette litanie des territoires de l’étrange, il convient aujourd’hui d’ajouter l’espace pique-nique.

Soit que les concepteurs de la BNF aient été des admirateurs de Dario Argento, soit que la bibliothèque ait été réellement construite au-dessus des ruines d’un ancien temple sataniste, il y a quelque chose dans l’espace pique-nique qui refuse de laisser l’âme du visiteur en repos. D’ailleurs, avant de s’appeler « espace pique-nique », cette sinistre antichambre sans fenêtre, entièrement tapissée de bois sombre et presque toujours déserte, se nommait « espace détente » mais la direction de la BNF dut s’aviser qu’il était impossible de se détendre dans ce décor digne de la Black Lodge de Twin Peaks, à moins d’avoir déjà accompli un bout de chemin en direction de la psychose. Le lieu fut donc discrètement rebaptisé mais pas plus cependant qu’il n’évoquait auparavant le farniente et la détente, l’espace pique-nique ne parvient aujourd’hui à inspirer au visiteur la moindre image d’abandon bucolique dans l’herbe verte ou de sieste heureuse sous les marronniers. En réalité, le hall d’entrée de l’Overlook Hotel de Shining pourrait passer pour plus chaleureux que cette vaste pièce quadrangulaire, meublée d’une dizaine de tables vides, de quatre poubelles et d’une machine à café, censée conférer à l’endroit sa raison sociale. Le plafond qui doit s’élever à près d’une dizaine de mètres du sol, supporte une forêt de lampes suspendues qui évoquent l’ambiance d’une église orthodoxe ou celle du Saint-Sépulcre de Jérusalem tandis qu’un coup d’œil sur la décoration des murs nous entraîne déjà vers des dimensions plus ésotériques encore.

Comment expliquer exactement le sens et la présence des œuvres qui ornent les murs aveugles de l’espace pique-nique et font trembler le visiteur à s’en brûler les doigts et renverser la moitié de sa tasse de café sur ses chaussures ? A gauche en entrant, se trouve un immense tableau d’Hervé Télémaque, artiste haïtien inspiré par le surréalisme, le pop art et l’art vaudou, intitulé La Cache. Sur le même mur, en progressant vers le fond de la pièce, se trouve une grande représentation en relief, par Jean-Paul Réti, du site de Khibert-Qûmran, où furent retrouvés les manuscrits de la mer morte, dans une caverne cachée pendant des siècles aux yeux des hommes. Sur le mur de droite, une autre grande toile est exposée en vis-à-vis du diorama biblique. Le Mot disparu n°1 de Gérald Thupinier. Deux larges dégoulinades grisâtres encadrent une sorte de béance plus sombre évoquant à la fois la forme menaçante de L’Ile aux Morts et une silhouette encapuchonnée levant un voile maléfique sur l’expression peinte au milieu de la toile en lettres grises : « Mot disparu ». A ce stade, la fonction ésotérique de l’endroit ne fait en effet plus aucun doute. Il y a bien un sens caché à tout cela, la solution d’une énigme susurrée à l’oreille du visiteur par l’inquiétant ronronnement d’une soufflerie dissimulée quelque part derrière les hauts panneaux de bois. La clef de la terrible énigme se trouve peut-être dans la dernière œuvre, qui occupe la portion du mur situé à droite de l’entrée, en faisant face au fond de la salle. Il s’agit de La Porte Ouverte, de Bernard Rancillac, vaste tableau d’inspiration Pop Art représentant, sur fond jaune canari, une sorte de divinité guerrière brandissant une lance en direction de deux petits chevaux à bascule, non pas figurés mais bien réels et fixés au tableau dans une position qui évoque un accouplement. A l’extrémité droite du tableau, une femme en peignoir, se penche, l’air hagard, au seuil d’un appartement dont nous distinguons le mobilier, représenté par un jeu de trompe-l’œil derrière la femme et la porte qu’elle tient ouverte.

A ce stade déjà, une angoisse sourde a saisi le visiteur. La porte peinte paraît s’ouvrir sur un univers infernal dont tentent de s’échapper la femme en peignoir et les deux petits chevaux à bascule accouplés, tandis que la divinité terrible au masque de Kali s’efforce de ramener à coups de piques ces figures grotesques de damnés dans la dimension maléfique de l’appartement en trompe-l’oeil. Abandonnant son café, son pique-nique et sa santé mentale, le visiteur tente alors de sauver son âme de la damnation picturale éternelle en fuyant l’espace pique-nique et ces évocations démoniaques financées par la DRAC Ile-de-France et le ministère de la culture. Mais si, dans sa panique, il commet l’erreur de se diriger vers le fond des salles de recherche pour y trouver l’abri du silence et de l’étude, alors il saura en levant les yeux qu’il n’était parvenu qu’au seuil de l’horreur. Au fond de la salle W, couvrant tout le mur, s’étale une représentation vivante du pandémonium, signée Martial Raysse. Dans un décor faussement naïf aux motifs vaguement orientalisants se tiennent des personnages aux visages torves et obscènes, tournés les uns vers les autres ou vers le spectateur dans une sorte de conciliabule muet et insane. « Martial Raysse, énonce la petite plaquette de présentation, propose une véritable allégorie de la parole, de la richesse du langage et de la lecture à travers son Mais dites seulement une parole. Les personnages et les symboles semblent se passer le mot, échanger des gestes qui les transforment en figures vivantes du dessein spirituel et artistique du peintre. » Même Godot prendrait sans plus attendre ses jambes à son coup et, pour ne rien savoir de plus du « dessein spirituel et artistique du peintre », le visiteur traumatisé s’enfuit également, le souffle court, s’accrochant aux rayonnages et renversant quelques piles d’ouvrages, vers l’autre extrémité du bâtiment, vers la salle de philosophie, la salle K, où son destin sera peut-être scellé à jamais. Sa fuite éperdue le mènera en effet au pied de l’œuvre de Jean-Pierre Bertrand, Partitions métalliques aux tâches de lumières : 14 lignes de 2m50 à 3m de long et 85 points de métal jaune laqué d’une dizaine de centimètres de diamètre fixés à intervalles réguliers sur le mur en béton, une « commande de l’établissement public de la Bibliothèque Nationale de France au titre du 1% artistique. »

L’an dernier, l’un des points jaunes s’est décroché sans crier gare, manquant de tomber sur la tête d’un des lecteurs, plongé dans la lecture de Kierkegaard ou Nelson Goodman. La direction de la BNF prit immédiatement des mesures d’urgence pour circonscrire la menace, déployant des barricades de contreplaqué destinées à retenir la chute d’un autre point en suspension ou celle, plus fatale encore, d’une ligne droite risquant de devenir tragiquement sécante avec le crâne d’un lecteur. Il n’y eut pas de victimes à déplorer cette fois-là mais qui sait si un malheureux, rendu fou d’angoisse par un passage de trop à l’espace pique-nique ne risque pas un jour, dans sa fuite, de se jeter la tête la première sur une « Partition métallique » qu’une force obscure et malveillante aura détachée du mur à ce moment précis. À moins que, par un juste retour des choses, une tâche de lumière en métal laqué ne se décroche à bon escient pour rencontrer, avec toute la vélocité autorisée par une chute de plusieurs mètres, la tête d’un créateur contemporain, venu travailler à quelque nouveau projet ce jour-là, et mettre à sa carrière un point final.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00710677_000024.

Cambadélis au secours de Jean-Marie Le Pen

7

Au 10 rue de Solférino, le roi de l’amalgame a encore frappé. L’hiver ayant soufflé sa bise, Jean-Christophe Cambadélis n’assimile plus le vote frontiste à la profanation d’un cimetière juif, pas plus qu’il n’associe l’Etat islamique et Israël, ni qu’il renvoie dos à dos « islamophobie » et antisémitisme comme deux formes rivales de « xénophobie ». Non, il se dit que le Premier secrétaire du Parti (dit) Socialiste a potassé son catéchisme antiraciste et concevrait même qu’on puisse être Français ET musulman – voire victime de racisme anti-blanc suivant la pigmentation de sa peau ?

Cette fois, Camba a trouvé une nouvelle occasion de se draper dans sa vertu : l’exclusion de Jean-Marie Le Pen du FN ! Bien que la père et la fille soient bonnet blanc et blanc bonnet aux yeux de l’apparatchik en chef du PS, l’ancien dirigeant de l’Unef ne se console pas de la perte d’un diable aussi commode. Cela donne un twieet on ne peut plus compatissant : « La tentative d’assassinat de JM Le Pen par une Marine Le Pen cachée derrière la tenture est terrifiante. Les Atrides au portes du pouvoir… » (sic, les fautes sont d’origine). Dans l’imaginaire de l’ex-strauss-kahno-aubryste rallié au hollandisme, Marine Le Pen n’aurait fait que ripoliner la boutique frontiste, qui ne serait rien d’autre qu’un magasin des horreurs pétainiste et antisémite. Au vu des scores toujours croissants du FN dans nos campagnes, cela fait froid dans le dos…

On ne manquera pas d’ironiser, voire de ricaner, devant tant de bienveillance à l’égard une personne âgée. Mais une question demeure: Jean-Marie Le Pen est-il une chance pour la France ou une victime de la société?

Le génie des bipolaires

170
oms bipolaires qi

oms bipolaires qi

On dit souvent que l’intelligence rend fou ou que la folie rend intelligent. Ce qui n’était qu’un mythe nourri par les vies de Nietzsche, Van Gogh ou Althusser, est aujourd’hui confirmé par des données scientifiques. Les troubles psychiques, notamment la bipolarité, se retrouvent en effet plus fréquemment chez les gens disposant d’un quotient intellectuel et d’une créativité supérieurs à la moyenne.

C’est une étude menée par une équipe écossaise qui permet de tirer cette conclusion. Les chercheurs ont comparé deux données sur un échantillon de 1881 personnes du même âge. D’un côté, leur QI à l’âge de 8 ans, de l’autre, leur propension à présenter des troubles maniaco-dépressifs à l’âge de 23 ans.

Le rapport révèle une certaine corrélation entre les deux phénomènes étudiés. Chez les 10% de jeunes ayant le plus de prédispositions aux troubles psychiques, le QI moyen est supérieur de 10 points à celui des 10% d’enfants les moins susceptibles de subir les conséquences de la bipolarité.

Daniel Smith, professeur à l’université de Glasgow et directeur de l’étude, a commenté ses résultats pour le journal anglais The Guardian : « Il y a quelque chose dans les gènes causant les désordres mentaux qui pourrait s’avérer un avantage. ». Pour lui, l’intelligence semble donc fleurir au-dessus d’une activité mentale instable. « Il est possible que de sérieux troubles du comportement, comme la bipolarité, soient le prix à payer pour disposer de qualités d’adaptation comme l’intelligence, la créativité et la maîtrise verbale ». La folie, vue comme décalage d’une personne par rapport à l’ordre social, peut donc aussi tracer des voies pour l’évolution humaine.

Une autre étude, réalisée en Islande, avait déjà donné des conclusions analogues. On y apprenait que les personnes bipolaires se rencontrent plus souvent dans les milieux artistiques, domaines où la créativité s’épanouirait le plus. Chez les peintres, écrivains, musiciens et danseurs, il y aurait 25% de chances supplémentaires de trouver les gènes impliqués dans le développement de la bipolarité que chez les agriculteurs, travailleurs manuels et commerçants.

Kari Stefansson, président de DeCODE, la société à l’origine de ces travaux, avait expliqué ses conclusions dans le journal Nature Neuroscience au moment de leur parution: « Pour être créatif, il faut penser différemment. Quand on est différent, on a tendance à être considéré comme étrange, fou, voir même malsain ». L’apport de l’équipe écossaise semble donc confirmer cette tendance de la recherche et consolider la croyance tenace selon laquelle les artistes et les intellectuels sont bien souvent aux confins de la folie.

Cependant, comme Daniel Smith l’explique, si une corrélation existe, le mécanisme n’a rien d’automatique. Avoir un fort QI ou des capacités créatives n’est pas synonyme de folie. Ce sont des raisons exogènes qui fragilisent l’individu : « Un fort Qi n’est pas un facteur certain de la bipolarité. Mais peut-être que les gènes qui confèrent l’intelligence peuvent s’exprimer à travers des troubles dans un contexte d’exposition à d’autres facteurs de risque ». Il pourrait donc s’avérer nécessaire de protéger, sans brider leur créativité, les enfants concernés par ce risque.

Puisque le trouble bipolaire touche 1% à 2% de la population mondiale selon l’OMS, il constitue un problème majeur de santé publique. L’organisation la considère comme l’une des dix maladies les plus coûteuses et incapacitantes dans le monde. Les personnes touchées connaissent un taux de mortalité trois fois plus élevé que celui de la population générale. Le risque suicidaire est notamment majeur, avec un pourcentage de 10 à 15% chez les patients non traités. Moins grave mais tout aussi problématique, ce trouble peut causer la désocialisation des personnes atteintes. Les coûts directs et indirects de cette maladie sont ainsi évalués à plusieurs milliards d’Euros.

Mais au-delà de la question purement sanitaire, cette étude nous révèle que parmi nos plus brillants éléments, se cachent aussi des gens à la frontière de la folie. Susceptibles d’assumer des fonctions de commandement ou de direction, ces personnes font subir l’enfer à leurs subordonnées et collègues. Alors, si votre patron a des sautes d’humeur inexplicables, ne vous inquiétez pas, c’est sûrement la preuve de son intelligence.

*Photo:Pixabay.

Interdiction de fumer en ville

85
ethiopie tabac jules verne

ethiopie tabac jules verne

Après les moyens de transports, les gares, les bars, les restaurants, les salles de cinéma et les aires de jeux pour enfants, la campagne anti-tabac a récemment franchi la dernière frontière qui lui restait à enjamber : la sphère privée.

Le prétexte invoqué? La protection des enfants! Quelle cause est plus sacrée? Qui oserait s’opposer à un objectif aussi noble ? Pour la ministre de la Santé Marisol Touraine, il faut habituer les petits à «  vivre dans un environnement sans tabac ». Comprenez : dans un milieu nettoyé de toute cigarette, de près comme de (très) loin. Autrement dit, protéger nos chères têtes blondes non seulement de la fumée mais aussi des mauvais exemples, en leur évitant le spectacle désolant de fumeurs s’adonnant à leur vice. Il ne reste plus qu’à « purger » les trottoirs de nos villes de ces importuns.

Il faut dire que nous ne sommes pas les premiers. De telles interdictions généralisées – car c’est vers cela que l’on tend – existent déjà aux Etats-Unis. À New York, il est non seulement interdit de fumer dans les lieux publics, dans la rue ou dans les parcs, comme dans la majeure partie des états fédéraux, mais les syndics de copropriétés new yorkais peuvent en outre prohiber la fumée dans les appartements.

Mais l’avant-garde de cette lame de fond hygiéniste se situe en Afrique, décidément le continent de l’avenir. Selon l’AFP, la ville de Mekele en Ethiopie ne s’est pas embarrassée. Elle a tout simplement interdit de fumer partout. Les autres villes éthiopiennes ne devraient pas tarder à en faire autant, puisque la  loi prohibitive a été votée pour l’ensemble du pays.

Le plus étonnant reste que, dans ce pays de la corne de l’Afrique, la prohibition n’était pas nécessaire. Là-bas, « il est déjà très mal vu de fumer », nous confie Biftu, une Ethiopienne vivant en France, « surtout pour une femme. Et les gens fument de toute façon très peu. » Biftu pense que les raisons de l’interdiction sont surtout religieuses : « Dans la région du Tigré où se situe Mekeleil a toujours été interdit de fumer devant les prêtres, qui sont partout ». La culture religieuse est très forte en Ethiopie, mais tout particulièrement dans le Tigré.

Ceci n’est pas sans nous rappeler Les 500 millions de Begum,  l’anti-utopie de Jules Verne où  une ville fait du combat sanitaire sa religion. Jules Verne avait déjà tout compris, lui qui a aussi mis en scène, dans Vingt mille lieues sous les mers, ce magnifique dialogue entre le Capitaine Nemo et son « invité » dans le sous-marin, le professeur Pierre Aronnax :

« – Monsieur, je vous remercie d’avoir mis cette bibliothèque à ma disposition.  Il y a là des trésors de science, je vais en profiter

–  Cette salle n’est pas seulement une bibliothèque, dit le capitane Nemo, c’est aussi un fumoir

– Un fumoir ! M’écriai-je. On fume donc à bord ?

– Sans doute. »

Et quand on pense qu’en France, aujourd’hui, des enfants sont exposés à cette calamité!

*Photo: Pixabay.

Chine : ambition totalitaire et accidents industriels

13
chine tianjin techernobyl

chine tianjin techernobyl

Si les dirigeants chinois ont renoncé depuis la mort de Mao en 1976 au projet révolutionnaire consistant à refonder définitivement ou périodiquement la société, ils continuent à accaparer le pouvoir en tentant de contrôler globalement et au jour le jour non seulement l’activité économique, source de prospérité et de fierté nationale, mais aussi les pensées et même les âmes d’un peuple ardent au travail, remuant et désormais assez libre de ses mouvements, pour anticiper et empêcher chez eux toute velléité de s’organiser, de réagir collectivement aux difficultés qu’ils rencontrent dans leurs vies, voire de surveiller et de contrôler ceux qui les gouvernent.

Les grèves, les manifestations, les protestations individuelles et collectives sont en fait innombrables dans le pays. À chaque fois, les dirigeants dépêchent sur les lieux un dignitaire du Parti chargé de limoger ou de poursuivre pour incompétence ou « corruption » des responsables locaux. L’essentiel est de garder l’initiative et le pouvoir de décider, d’orienter, de nommer ou de démettre, et d’éviter que le mécontentement des habitants lésés ou injustement traités ne débouche sur la constitution d’une organisation, si petite et si faible soit-elle, qui vienne concurrencer la seule organisation, à la fois toute-puissante et faible parce qu’illégitime, autorisée dans l’ensemble du pays. Car il ne s’agit plus seulement de conquérir et de garder le pouvoir, comme le recommandait Machiavel, mais de le garder pour toujours,  au nom d’une idéologie qui, tout en affirmant que le peuple est enfin maître, justifie l’Organisation qui se substitue au peuple.

Quand le pouvoir à vocation totalitaire s’incarne dans la personne d’un seul homme, sa limite est naturelle: c’est la santé et la durée de vie de cet homme, que la maladie et la mort viennent un jour rappeler à l’ordre.

Dans le cas d’un pouvoir collectif, comme l’actuel Comité permanent du Bureau politique, composé de sept hommes (même si Xi Jinping y a acquis une prépondérance croissante, actuellement incontestée), le projet totalitaire, qui vise à contrôler le temps de l’Histoire, à être lui-même l’Histoire, à déjouer la possibilité d’événements qui le remettent en cause, rencontre sa limite dans la survenue des accidents, les simples et imprévisibles accidents, qu’ils tiennent à la négligence et à l’imprévoyance des hommes, ou à l’action de forces naturelles et du hasard, qui par définition échappe au contrôle. Le temps alors affirme son pouvoir, surtout sous un régime qui veut à la fois développer les possibilités techniques contemporaines de communication, et ne pas se laisser déborder par elles.

Il y a bien sûr eu souvent, sous des régimes totalitaires ou autoritaires, des accidents imprévus, des catastrophes, ou des révoltes, y compris dans les camps, comme celles dont Soljenitsyne a fait état longuement dans le tome 3 de L’Archipel du Goulag, trop peu lu hélas. On boucle la zone, on envoie l’armée, on négocie avec les meneurs, puis on écrase la révolte en s’assurant qu’elle n’est pas connue à l’extérieur. Ou on minimise le désastre, et on interdit que son ampleur soit connue. Car si la population et le monde extérieur étaient informés de l’ampleur des faits et du désarroi des autorités, la mainmise du pouvoir sur la société, et sa supposée maîtrise du réel, seraient gravement mises en cause. La question qui lui est posée alors est: quelles informations communiquer, laisser circuler, être objets de réflexion et de revendications? Question particulièrement délicate à l’heure des réseaux sociaux, des photos et vidéos prises par des portables, des messages électroniques, de leur diffusion quasi instantanée sur la Toile.

Un cas d’école à cet égard, que les dirigeants chinois ne peuvent oublier ni ignorer à l’occasion de la catastrophe de l’explosion de Tianjin, est celui de l’explosion du réacteur nucléaire de Tchernobyl, alors en Ukraine soviétique, en avril 1986, avant l’invention de l’omni-communication mondiale et instantanée. Le contexte politique et technologique était certes fort différent, mais le rapport du pouvoir et de la société était fondamentalement le même.

Pour Gorbatchev, alors secrétaire général du Parti, la catastrophe constitue la première mise en œuvre de la politique de glasnost’ (« transparence ») présentée au cours du XXVIIe congrès en février-mars de la même année, qui a rencontré de fortes oppositions. Dans son esprit, l’accident constitue « un nouvel argument fort en faveur de réformes profondes. » Après une période d’hésitation et de conflits internes à la direction, l’ampleur de la catastrophe est reconnue. C’est une étape essentielle dans le processus qui conduira en 1989 à la chute du mur de Berlin, puis à la fin de l’URSS elle-même et de la domination du communisme en Europe centrale et orientale. On comprend que les dirigeants chinois, qui n’ont pas oublié non plus la visite de Gorbatchev à Pékin en mai 1989, juste avant Tian’anmen, veuillent éviter à tout prix une telle évolution.

Leurs premières réactions montrent que s’ils ne peuvent dissimuler les faits et leur gravité, désormais connus de tous, leur souci est de contrôler la diffusion des informations et des réactions souvent véhémentes voire violentes des populations concernées. Grâce au site américain China Digital Times, soutenu par l’Université de Berkeley et bloqué en Chine (et relayé en France en particulier par le site Rue89, animé par Pierre Haski), et qui dispose d’informateurs sur place, on a pu connaître dès le 15 août les instructions données par la censure chinoise aux médias et aux responsables des sites internet et des réseaux sociaux chinois, qui opèrent comme des relais de la censure, sous peine de voir leurs opérations bloquées. Par exemple cette instruction:  » Les sites web ne sont pas autorisés à recueillir directement des informations sur l’accident, et lorsqu’ils publient les informations, ne peuvent pas ajouter de commentaires individuels sans autorisation. Ne pas faire de retransmissions en direct. » Le département de la propagande de la ville de Tianjin a donné de son côté les instructions suivantes : « Les responsables et journalistes des stations de télévision locale, de radio, de journaux et d’unités de travail médiatique de la ville, y compris les présentateurs, ne doivent absolument pas poster d’informations sur Weibo [l’équivalent chinois de Twitter] ou sur WeChat [équivalent de WhatsApp] à propos des explosions. »

Enfin (je cite Rue89), le Bureau de la propagande internet d’une province dont le nom a été omis par China Digital Times afin de protéger sa source, a émis les instructions suivantes : « Priorité absolue : dépublier toutes les images et les informations sur les explosions de la zone économique de Tenggu, à Tianjin, des titres et des recommandations. Nettoyer les posts. Ne pas publier d’articles n’émanant pas de Xinhua [l’agence de presse officielle]. Si de tels articles ont été publiés, merci de les placer très loin. »

Grâce à un mélange de surveillance incessante et de menaces (des peines de prison sont prévues pour qui diffuse des « rumeurs »), le pouvoir s’applique ainsi à limiter sévèrement la possibilité qu’ont les Chinois de s’informer, et surtout de se constituer en un « public » ou en une « opinion publique ». L’enjeu de cette course de vitesse entre les dirigeants et des citoyens dont bon nombre sont ingénieux et déterminés à savoir et faire savoir, est considérable et dépasse le cadre déjà gigantesque de la Chine. La technologie de l’information, désormais si rapide et maniable, peut-elle être contrôlée par un pouvoir décidé à maintenir son hégémonie tout en profitant du développement des techniques? Un pouvoir peut-il durablement s’approprier les informations et le savoir?

La vie continue, malgré le malheur des accidents et des injustices et de la mort, nous le savons. Mais ce qui est menacé et même interdit par les gouvernants chinois, c’est la possibilité d’enquêter et de réfléchir sur les causes des négligences coupables, pour éventuellement empêcher que de pareilles catastrophes se reproduisent, et pour contrôler ceux qui contrôlent, opposer des pouvoirs citoyens au pouvoir central qui couvre les potentats locaux. « Revenir sur ce qui s’est passé » (fansi), voilà ce qui se trouve interdit et effacé dans la Chine d’aujourd’hui.

L'âme bridée: Essai sur la Chine aujourd'hui

Price: ---

0 used & new available from

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA31357777_000029.

L’Etat islamique et la théologie du viol

146
etat islamique viol

etat islamique viol

Qadya, Irak. « Juste avant de violer la jeune fille âgée de 12 ans, ce combattant de l’Etat Islamique a pris le temps d’expliquer que ce qu’il s’apprêtait à faire n’était pas un pêché. Parce que cette préadolescente pratiquait une autre religion que l’Islam, non seulement le Coran lui donnait le droit de la violer mais, insistait-il, il le préconisait et encourageait à le faire.
« Il lui attacha les mains et la bâillonna. Puis il s’agenouilla à côté du lit et se prosterna dans la prière avant de se mettre sur elle. Lorsque cela fut fini, il s’agenouilla pour prier à nouveau, mettant fin au viol par des actes de dévotion religieuse.
«  » Je ne cessais de lui dire ça fait mal, s’il vous plaît, arrêtez, » dit la jeune fille, dont le corps est si petit qu’un adulte pourrait encercler sa taille de ses deux mains.  » Il m’a dit que selon l’Islam, il est autorisé à violer une non croyante. Il a dit qu’en me violant, il se rapproche de Dieu « , raconte-t-elle dans un entretien avec sa famille dans un camp de réfugiés dans lequel elle a trouvé refuge après 11 mois de captivité. »

Dieu est amour… À la décharge (si je puis dire) de l’islam, je dois préciser que sunnites et chiites s’entendent — une fois n’est pas coutume — pour affirmer que le viol systématique pratiqué par les hommes de Daech n’est pas hallal. On est content de l’entendre.

Le récit ci-dessus se trouve dans un long article extrêmement fouillé du New York Times qui a été patiemment traduit ici, pour les non-anglicistes.
La presse française de droite (j’utilise encore ces qualificatifs qui me paraissent totalement obsolètes, juste histoire de me faire comprendre des imbéciles qui passeraient ici, et qui, contrairement aux lecteurs usuels de ce blog, croient qu’il existe encore une gauche française identifiable dans la coterie au pouvoir) a longuement fait état de ces pratiques courantes dans tous les états fondamentalistes en guerre — particulièrement dans toute l’Afrique islamisée : voir par exemple au Soudan. Pour ce qui est du Nigeria et de Boko Haram, on sait comment ils se servent en vierges dans les écoles.
C’est qu’un pucelage, cela a son prix, dans cette religion de paix et d’amour, comme le souligne un éminent islamologue, Claude Sicard, dans les colonnes du Figaro. Il rappelle au passage que, mesdames, vous êtes des créatures inférieures, qui devez vous couvrir afin de ne pas attiser le désir turgescent des guerriers / des mâles / des hommes de 7 à 77 ans.
Quelle idée aussi ont eu des journalistes femmes d’aller couvrir il y a deux ans la révolution égyptienne ? Caroline Sinz ou Lara Logan se sont fait violer en public sur la place Tarir. Ça n’a guère ému la rédaction de France Télévision — la peur de l’amalgame, etc. Quelle idée a eu cette travailleuse humanitaire, Kayla Mueller, enlevée par l’Etat islamique, qui a bénéficié d’un viol personnel du calife Abou Bakr al-Baghdadi… Et cette petite imbécile s’en remettait à dieu dans la dernière lettre qu’elle a fait passer à ses parents… C’était sans compter sur la confraternité des totems du monothéisme.
Singulière religion où les hommes sont habités de désirs incontrôlables, où les femmes sont des incitations permanentes au viol, où un léger frisottis sur la nuque rappelle les toisons pubiennes, etc. Curieuse religion où les femmes ne sont pas maîtresses de leur corps, et où de surcroît elles sont impures quelques jours par moi : et comme elles ne portent pas de camélia rouge à la boutonnière de leur burqa, elles sont suspectes d’impureté 365 jours par an.

Un lecteur de passage m’a reproché d’avoir en grande partie abandonné le thème de l’école, autour duquel s’était constitué mon blog, et de faire dans l’obsession islamique. Mais c’est la même chose : l’école française est laïque, le Savoir est agnostique, et tout ce qui contrevient à ces deux fondements du système éducatif doit être vigoureusement combattu. Il y a un siècle ou deux, c’eût été le jésuitisme des congrégations. Aujourd’hui, c’est le salafisme.
En vérité je te le dis, ami musulman de passage. Les femmes ne sont pas des incitations au viol, mais à la politesse et aux raffinements de la courtoisie, et elles font ce qu’elles veulent de leur corps — qui qu’elles soient, y compris ta sœur et ta mère.
Et figure-toi qu’elles ont elles aussi parfois des désirs, mais qu’elles ne bondissent pas sur ce prétexte, ni sur le fait que tu ne couvres pas ta tête, petit salopiaud, pour te violer en public — non sans avoir invoqué le Prophète, « sottise et bénédiction », comme dit Voltaire, soient sur lui.

PS. J’écrivais il y a quelques mois que l’Islam guerrier (c’est plus ou moins un pléonasme, selon que vous prenez le Coran au premier ou au second degré,comme l’explique Claude Sicard) s’attaque aux musées et aux sites archéologiques parce qu’il a l’obsession d’abolir le temps. On vient d’apprendre que l’Etat islamique a décapité le directeur des antiquités de Palmyre (82 ans — il était temps, il aurait pu mourir bêtement de vieillesse), et a suspendu son cadavre au sommet d’une colonne. Avertissement sans frais à tous les archéologues : il n’y a pas de passé, ni de présent ou d’avenir quand on prend à la lettre les mots d’un texte écrit il y a 1400 ans.

Platini et Blatter: ils se sont tant aimés

6
blatter platini fifa qatar

blatter platini fifa qatar

Sepp Blatter, président de la FIFA élu en 1998 et quatre fois réélu depuis, a été poussé à la démission en juin et, à l’approche de nouvelles élections, tente de saborder celui qui fut l’un de ses plus proches alliés dans sa prise de pouvoir au  sein de l’organisation mondiale du football : Michel Platini.

Entre ces deux figures du football mondial, tout commence à Zurich le 12 novembre 1987, lors des tirages au sort des éliminatoires du Mondial 90. Blatter n’est alors que secrétaire général de la FIFA mais préside déjà la table où a lieu le tirage au sort. À deux sièges de lui est assis Platini, 32 ans, jeune retraité du football. À en croire le journaliste Jacques Vendroux, répondant au Monde, les deux deviennent rapidement amis : « Il y a d’abord eu une admiration réciproque, Blatter aimait les grands joueurs, et Michel était impressionné par ce secrétaire général chaleureux et travailleur. »

Progressivement, les deux hommes deviennent une équipe redoutable. Après le passage de Platini à la tête de l’équipe de France, ils se retrouvent pour planifier ensemble la Coupe du Monde 1998. Leurs relations s’approfondissent alors que l’ancien N°10, nommé par Mitterrand co-président du Comité d’Organisation du Mondial, doit se rendre très souvent à Zurich. Jacques Lambert, directeur général du Comité, se contente de noter : « Entre Michel et Sepp, le courant passe bien ».

C’est en 1997 que les deux passent ensemble à la vitesse supérieure. João Havelange, brésilien à la tête de la FIFA depuis 1974, laisse sa place. Alain Leiblang, journaliste proche de Platini lui conseille de briguer la présidence de l’institution. Mais l’ancien meneur de jeu ne se sent pas encore prêt et veut l’avis de Blatter, qui ne s’est pas encore déclaré candidat. À Singapour, en marge de la Football Expo 98 (sorte de foire du football-spectacle), les deux futurs dirigeants se rencontrent seuls dans une chambre d’hôtel. En sortant, l’ancien joueur déclare à Leiblang: « On a décidé. Sepp sera président de la FIFA et moi son conseiller technique ».

Le Suisse garde un souvenir ému de l’aide que lui apporte alors son compère français dans sa prise de la FIFA : « « J’avais eu deux mois pour me préparer, et il n’y avait que deux personnes pour m’aider : ma fille Corinne et Michel Platini ». Après sa victoire, son ami devient comme prévu son N°2, sa « conscience sportive » selon le joli mot de Blatter. Le travail de Platini consiste donc à distribuer l’argent de la FIFA aux différentes fédérations.

S’ensuivent quatre années au cours desquelles, malgré quelques scandales passés sous le tapis, les deux amis quadrillent l’univers des fédérations de football et se mettent les plus petites dans leurs poches. Gérard Ernault, journaliste à L’Equipe, explique : «  Blatter a enseigné à Michel les vertus formidables de la mécanique un pays – une voix. Pour les élections, le vote de la Sierra Leone compte autant que celui de l’Allemagne ». C’est à l’école de Blatter que Platini apprend la politique.

En 2007, après dix ans de bons et loyaux services, le N°2 se décide à conquérir la FIFA. Malgré tous ses efforts pour le garder à ses côtés, lui promettant chaque fois sa succession mais persistant à se représenter à chaque élection, Blatter se résigne à laisser partir son poulain. Il lui offre même, au dernier moment, son soutien face à Lennart Johansson, président de l’UEFA, alors candidat à sa propre succession. Lors d’un dîner officiel à la veille de l’élection, Le 25 janvier 2007, à Düsseldorf, Blatter piétine sa neutralité et se déclare en faveur du Français : « Platini for president ». Se mettant à dos Johansson, il légitime son camarade et lui assure le soutien d’un grand nombre de hiérarques hésitant entre l’ancien et le nouveau.

Dirigeant enfin les deux plus grandes instances du football mondial, les deux amis sont arrivés au bout de leurs ambitions. Mais, timidement, Platini, s’affirme comme futur candidat à la présidence de la FIFA. En 2011, il accepte pourtant de soutenir une nouvelle fois son ancien patron en espérant que la place sera libre pour la prochaine élection. Ce que lui confirme Blatter. Ce dernier se répand d’ailleurs en éloges dans les médias pour celui qu’il dit voir comme son successeur naturel : « Michel est prêt s’il le veut. Bien sûr qu’il ferait un bon président. » répond-il à France Football en janvier 2012. Pourtant, en 2015, lorsque Blatter se représente à sa propre succession, Platini, excédé, refuse de le soutenir.

De fait, les relations entre Platini et Blatter ne sont plus les mêmes depuis déjà cinq ans. L’attribution de la Coupe du Monde 2022 au Qatar les a mis à dos à dos. Alors que Blatter voulait la donner aux Etats-Unis, Platini, par son enthousiasme pro-qatari, semble avoir convaincu plusieurs membres du comité d’attribution de donner leurs voix à l’émirat.

Et c’est justement de cette affaire-là que Blatter se sert aujourd’hui pour entraîner son ancien comparse dans sa chute. Platini s’étant arrangé pour ne pas être associé aux affaires de corruption ayant amené la démission du Suisse, ce dernier cherche à s’offrir une dernière gourmandise : la tête de son vieux copain. Le 5 Juillet, il déclare au journal allemand Welt am Sonntag, que le choix du Qatar comme pays hôte de la Coupe du Monde 2022 est dû à l’intervention politique de Nicolas Sarkozy. Il met en avant un déjeuner qui a réuni celui qui était Président de la République et le chef de l’UEFA. Il avance que la décision était justifiée par des intérêts économiques, notamment français et allemands. Chevalier blanc, Blatter déclare s’inquiéter pour la FIFA, qu’il craint de laisser aux mains d’un prédateur comme Platini : « Je suis ici pour me battre. (…) J’ai peur qu’ils souhaitent briser la FIFA, un travail auquel j’ai contribué ».

Mais cela n’empêche pas Platini d’annoncer le 29 Juillet sa candidature à la présidence de la FIFA. Après deux mois d’atermoiements, l’ancien footballeur reconverti en fin politique se lance enfin à la conquête de l’institution dont Blatter a finalement perdu le contrôle.

Ce dernier ne s’avoue pas vaincu et  n’a pas envie de laisser son vieux copain s’en tirer. Dans un article du 15 août publié par le journal néerlandais Volkskrant, il prétend que Platini aurait menacé de l’envoyer en prison. Il s’émeut des propos que lui aurait rapportés son frère. Au cours du mois de mai, celui-ci aurait déjeuné avec Platini. Le futur candidat à la présidence de la FIFA lui aurait alors dit : « dis à Sepp de retirer sa candidature, ou il ira en prison ». Ces propos que, bien évidemment, Platini nie avoir tenu, sont en tous cas pour Blatter une arme contre son ennemi.

Et il semblerait qu’il ne soit pas décidé à s’arrêter là. D’après le journal Welt am Sonntag, Blatter aurait commandé un article à charge sur Michel Platini afin de le discréditer. « [Platini est] l’un des plus grands magiciens du ballon que l’Europe ait jamais vu mais n’est pas assez grand pour être président de la Fifa si l’on regarde du côté du Qatar » aurait-on pu lire dans ce brûlot qui aurait été nommé : « Platini : un squelette dans le placard » s’il avait été publié.

Si l’UEFA a répondu à cette attaque en demandant une enquête à la FIFA, il se pourrait que Blatter obtienne ce qu’il désire. Mais, celui que l’on surnommait autrefois Michel Blatterini, a retenu les leçons de son maître. Il sait que l’élection ne se jouera pas dans les grands médias mais au niveau des petits pays. Longtemps été critiqué pour être un homme de l’Europe, fermé aux petites fédérations, le dirigeant européen a ouvert son horizon. Dans le communiqué de l’UEFA annonçant sa candidature à la présidence de la FIFA, on entrevoit le nouveau Platini « à l’écoute de tous dans le respect de la diversité du football dans le monde ». Malgré son ultime tentative pour enrayer l’ascension de son ex-poulain, le maître devra peut-être s’agenouiller devant son ancien élève. Il pourra toujours se rassurer en se disant que ses méthodes resteront appliquées à la FIFA.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21771632_000001.

Crise du porc: et l’euro dans tout ça?

80
crise porc euro lefoll

crise porc euro lefoll

La crise que connait la filière de l’élevage en France n’est que l’un des aspects d’une crise plus générale qui touche non seulement une partie de l’agriculture mais aussi les entreprises de taille moyenne qui leurs sont liées. Si cette crise a des dimensions spécifiquement « agricoles », elle traduit aussi les problèmes que provoque l’Euro et l’Union européenne dans l’économie française.

Cette crise est en passe de devenir emblématique car elle rassemble à la fois des éléments très spécifiques de la culture rurale française et des éléments de compétition internationale (essentiellement avec l’Allemagne, l’Espagne et le Danemark). Les causes immédiates de cette crise sont en réalité multiples : il y a les « contre-sanctions » prises par la Russie en réponse aux sanctions prises contre des entreprises russes par les pays de l’Union européenne, une stagnation de la consommation de la viande de porc en France, mais aussi des problèmes spécifiques de compétitivité des fermes françaises. Ces problèmes méritent que l’on s’y arrête.

Les exploitations françaises ne sont pas rentables aux prix pratiqués par l‘Allemagne, le Danemark et l’Espagne pour plusieurs raisons. Il y a tout d’abord un problème général de la filière porcine, qui provient en partie de la taille des exploitations mais aussi (et surtout) du recours systématique dans la filière allemande aux « travailleurs détachés » qui sont payés (en salaires directs comme indirects) bien au-dessous des standards français. Vient ensuit, justement, le problème de la taille des fermes, mais cette dernière est en partie contrainte par la législation, législation qui a été prise en raison de la pollution que provoquent les exploitation porcines. Le lisier de porc est l’une des causes majeures de la pollution aux nitrates et de ses conséquences (le développement des algues vertes sur les côtes bretonnes). La législation contraint donc l’exploitant à aligner le nombre de bêtes de son exploitation à une superficie sur laquelle il peut épandre le lisier. La législation française n’est cependant pas la plus contraignante. La législation danoise est elle aussi très stricte. Une autre raison de la taille « modérée » des exploitations française est l’argument de la « qualité de vie » des animaux. Mais ici, si dans certaines exploitations les animaux sont bien élevés en plein air, dans d’autres, les conditions ne semblent pas très différentes de celles des « fermes-usines » qui existent en Allemagne et en Espagne.

Nous considèrerons le cas du Danemark comme spécifique. L’agriculture danoise s’est spécialisée dans la filière porcine depuis la fin du XIXème siècle, et elle exporte massivement sa production (vers la Grande-Bretagne mais aussi de nombreux autres pays). Les conditions d’efficacité de cette agriculture sont reconnues et les normes au moins aussi sévère qu’en France. Il est certain que les agriculteurs français auraient à apprendre de leurs confrères danois. Mais, ce n’est pas le Danemark qui est la cause de la crise en France. La concurrence allemande et espagnole est beaucoup plus sensible. Elle se concentre sur une question de coût.

La crise de la filière française a pris une dimension nouvelle quand deux des principaux transformateurs français, la société Bigard-Socopa et la société Cooperl ont décidé de boycotter le marché de Plérin, dont les cours servent de référence. Le gouvernement français, qui est confronté à cette crise larvée de la filière depuis de nombreux mois avait décidé, en accord avec els autres intervenants, de faire remonter les prix de 1,25 euro le kg vers 1,40 le kg. Or, les deux sociétés qui ont rompu cet accord prétendent qu’elles ne peuvent être compétitives à ce prix, quand le porc allemand se vend entre 1,18 euros et 1,23 euros le kg. Le retrait de ces deux sociétés du marché a provoqué sa fermeture et mis en péril de nombreuses exploitations. La réouverture de ce marché qui s’est faite ce mardi 18 août s’est traduite par une chute des cours et une part importante de la production qui est invendue.

On notera ici une contradiction dans la politique gouvernementale. Le Ministre de l’agriculture appelle à une « concertation » pour faire monter les prix. Techniquement, c’est un accord de cartel, qui est interdit par la législation européenne. Cet accord implique que les principaux acteurs soient d’accord. Si deux acteurs, représentant 30% du marché font défaut, il ne pourra être tenu. Mais, les moyens du gouvernement de contraindre les acteurs d’acheter du porc à 1,40 euros le kg, quand ils peuvent se fournir en Allemagne à 1,23 euros le kg en moyenne, sont très limités. D’où les tergiversations de Le Foll, qui sait bien que s’il utilise des moyens contraignants il se fera censurer par Bruxelles. La différence de prix de 14% (ce qui économiquement est une différence importante) s’explique largement non seulement par la taille des exploitations allemandes (et espagnoles) mais aussi par l’utilisation d’une main d’œuvre à très bon marché, ce qui équivaut à un dumping social déguisé. A ce niveau, il n’y a pas de solutions. Si le gouvernement prend des mesures coercitives, il se met en contradiction avec les règles de l’Union européenne. S’il laisse la « loi du marché » jouer, cette « loi » va nécessairement avantager des systèmes productifs qui ne sont pas nécessairement plus performant que le système français, mais qui bénéficient soit de l’accès à une main d’œuvre à bas coût, soit de normes moins contraignantes, soit parfois des deux.

Imaginons maintenant que les pays de la zone Euro aient conservés leurs monnaies nationales. L’écart entre le Deutschemark et le Franc serait d’environ 20% à 25%. Cela signifie que si le porc était acheté en France à 1,40 francs le porc allemand vaudrait 1,48 francs toutes choses étant égales par ailleurs. Même en admettant que le prix des aliments soit plus important, il y aurait une quasi-parité du fait du décalage des taux de changes entre le porc allemand et le porc français.

On pourrait aussi imaginer que, dans le cadre de l’Euro, on applique exactement les mêmes règles, tant sociales qu’environnementales, en France et en Allemagne. C’est ce qui se passerait si nous ne formions qu’un seul pays. Mais, on sait bien que l’Allemagne n’est pas prête à transiger sur sa législation sociale ni même sur un certain nombre de normes environnementales. Dans ces conditions, la « loi du marché » ne peut que produire les désordres auxquels on assiste. Car soit la concurrence est dite « libre » et elle est faussée par des distorsions de réglementation mais aussi de situations entre les pays, soit elle est dite « non faussée » et dans ce cas elle n’est pas libre et inclut des mécanismes compensatoires pour corriger justement ces distorsions. Mais, l’idée d’une « concurrence libre et non faussée » est une contradiction dans les termes. Or, c’est bien sur cette notion que repose largement le « marché unique » européen.

Ce que l’on a démontré avec le porc vaut aussi pour la viande de bœuf, la volaille, et pour le lait. Dans la mesure ou une activité agricole est de plus en plus intégrée dans une filière de transformation les différences de réglementation, de situation aussi, vont avoir un effet de plus en plus important sur le coût final du produit. On dira que c’est ce qui s’est produit en France même quand les marchés régionaux ont été mis en concurrence les uns avec les autres avec le chemin de fer. C’est indiscutablement vrai. Mais, des mécanismes de compensation ont été mis au point, qu’il s’agisse de subventions à la transformation des exploitations (et il est vrai que l’on ne cultive plus de blé en montagne alors que c’était encore le cas au XIXème siècle) ou de mécanismes de soutien au cours des matières premières, comme l’Office Interprofessionnel des Céréales (ex-Office National Interprofessionnel du blé) mis en place sous le gouvernement du Front Populaire.

En attendant, il est clair que le gouvernement tient un discours profondément contradictoire. D’un côté, il appelle à « consommer français », ce qui est très exactement le discours du Front National sur ce point. De l’autre, il ne se donne pas les moyens, en particulier en matière de réglementation quant à l’étiquetage des produits pour que les français puissent connaître de matière sure et sans risque la provenance réelle des produits qu’ils consomment. Il ne le fait pas car il est engagé dans une logique de négociations, que ce soit dans le cadre de l’UE ou dans le cadre de traités hors-UE (comme le fameux TAFTA avec les Etats-Unis), qui impliquent au contraire qu’i y ait une banalisation de l’origine réelle des produits.

Ce discours contradictoire ne pourra plus être tenu très longtemps. Entre la logique du « grand marché », qui implique une standardisation des produits au détriment des conditions de production de ces derniers et une logique plus maîtrisée des activités agro-alimentaires, il faudra choisir. On peut penser que le choix du gouvernement est fait en réalité, et ce choix va à l’opposé tant des intérêts des producteurs que de ceux des consommateurs. De ce point de vue, le rôle de l’Euro est indiscutable car il organise une fausse homogénéité (par le prix) et permet la mise en concurrence de produits qui sont en réalité issu de conditions de production très largement différentes. Derrière, et dessous, la crise de l’agriculture et des filières animales, nous retrouvons bien le rôle très pervers de l’Euro.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00720799_000015.

Retrouvez la version initiale de cet article sur le blog de Jacques Sapir.

FN : du parricide considéré comme l’un des beaux-arts

9

La nouvelle est tombée hier : « dans un souci d’impartialité totale » (sic) ni Marine Le Pen ni Florian Philippot ne siègeront au sein du bureau exécutif du Front national chargé de décider du sort de Jean-Marie Le Pen. S’il fallait apporter une preuve supplémentaire de la professionnalisation du FN, la voici.

« Le Vieux », comme le surnomme la jeune garde frontiste, ne pourra prétendre avoir été écarté du parti par sa fille et son ombre maléfique. Nicolas Bay, Louis Aliot, Steeve Briois, Wallerand de Saint-Just, et Marie-Christine Arnautu se chargeront de cette basse besogne, ce qui laisse peu de doute sur l’issue de la réunion. Malgré leur extrême fidélité à Marine Le Pen, ces vieux de la vieille membres du PolitBuro – un mégrétiste repenti, monsieur gendre, le maire d’Hénin-Beaumont, l’avocat et trésorier du parti flanqué d’une autre ancienne commensale de Jean-Marie – n’ont pas attendu Philippot pour exister en politique.

On n’est jamais trahi que par les siens, pourra cependant faire valoir le Menhir qui ne se privera certainement pas du plaisir d’écorner sa fille, par exemple en rappelant la jurisprudence qui a longtemps prévalu chez les marinistes : minimiser les petites phrases du paternel, sinon feindre de les ignorer. Jusqu’à l’affaire de la « fournée » l’été dernier, Marine Le Pen accusait les médias de monter en épingle ce genre de sorties et faisait contre mauvaise fortune bon cœur en se résignant à placardiser son provocateur de père au poste de président d’honneur.

L’entretien à Rivarol a été la goutte d’eau en trop : désormais, le maintien de l’octogénaire au sein du parti est unanimement jugé préjudiciable à l’ascension du mouvement. Maintenant que la clarification attendue depuis des années a lieu, les pires adversaires du FN, de Mélenchon à Sarkozy, admettent que la fâcherie entre les deux générations des Le Pen n’est pas pure comédie. Cela enlève un argument de poids à tous les malentendants qui prétendent que le Front d’aujourd’hui équivaut à celui d’hier. Les voilà prévenus.

Elles voient des machos partout

74
feminisme julien aubert macholand

feminisme julien aubert macholand

Il y a un peu moins de trois ans, Pierre Salviac était l’un des journalistes sportifs les plus populaires du pays. Mais ça, c’était avant. Avant que cet habitué du « tweet » potache ne se fende d’un 140 signes sur Valérie Trierweiler, trois jours après l’élection de François Hollande : « À toutes mes consœurs je dis : “Baisez utile, vous avez une chance de vous retrouver première dame de France.” » Une blague franchement navrante, qui ne mérite certainement pas le premier prix d’élégance, mais qui a valu à son auteur… d’être viré de RTL au bout d’une heure et demie. Dans la foulée, Salviac s’excusait piteusement, comme un stagiaire désolé d’avoir préparé un café trop chaud. Le successeur de Roger Couderc a depuis perdu la voix et s’occupe… d’un site de voyages sur Internet.

Il paraît que c’est le sens de l’histoire. Et malheur à qui s’y opposerait. La chasse à l’homme des féministes, on n’y résiste pas. On y cède de peur d’être sa prochaine victime.[access capability= »lire_inedits »] Julien Aubert en sait quelque chose. Il n’est autre que le député UMP qui, en octobre dernier, avait refusé de saluer « madame LA présidente » de l’Assemblée. Résultat : une retenue sur indemnité limite illégale et des insultes à volonté. « J’ai eu droit à tout, soupire l’élu du Vaucluse, on m’a même mis dans le même panier que ce député [NDLR : Philippe Le Ray] qui avait fait des bruits de poule ! Ce qui montre leur manque de discernement total. Tout devient une attaque contre les femmes. » Depuis, Julien Aubert avoue se montrer beaucoup plus prudent. « Cette affaire m’a fait réfléchir. Pas question de baisser pavillon, mais si je continue à utiliser cette expression, on va me traiter d’horrible machiste. Alors je ne nomme plus, je parle sans désigner le titre… »

Comme le chantait Léo Ferré, dans notre beau pays, toutes les muselières ne sont pas faites pour les chiens. À l’origine de ce bâillonnement, un site Internet : Macholand. Cette plateforme de cyber-harcèlement est la créature de trois personnes, parmi lesquelles un geek doué, le militant Vert Elliott Lepers, et Caroline de Haas, fondatrice de l’association Osez le féminisme !, qui conseilla un temps Najat Vallaud-Belkacem au ministère des Droits des femmes. Lancé au moment de l’affaire Aubert, le site a exhorté ses adeptes à inonder les boîtes mail des soutiens du député. Imaginez le supplice chinois : recevoir 1 200 fois le même courrier, ça c’est du spam de progrès ! Les signataires du Manifeste des 343 salauds lancé par Causeur ont eu droit au même traitement de faveur…

Autre spécialité maison, la dénonciation du « sexisme » des pubs des grandes entreprises. Epson, par exemple, a eu le malheur de diffuser un spot pour les montres connectées où les hommes font de la course et où les femmes font des courses. Inutile de vous dire que cette pub pas très fute-fute n’a pas plu à Macholand. Lequel a commandé à 500 de ses « activistes » de bombarder la page Facebook d’Epson de leurs récriminations. 125 messages suffiront à provoquer le retrait de la réclame. Strike ! Penaud, l’animateur de la page Epson explique avoir « créé une cellule de crise dans les heures qui ont suivi la prise de connaissance du problème. On en a discuté ensemble au niveau français, puis on a fait remonter ça au niveau européen. » Une réunion de crise internationale pour… 125 messages. Rassurez-vous, depuis ce fâcheux incident, Epson assure avoir « établi un nouveau processus de création et diffusion de ses contenus ». Bref, Macholand peut dormir tranquille.

« Les féministes font peur aux grandes entreprises, confirme Valérie Planchez, vice-présidente du groupe Havas, premier publicitaire du pays. Le coût d’une polémique peut être terrible, c’est leur plus grande crainte. Peu de gens peuvent faire beaucoup de bruit et donc beaucoup de mal à une marque. »

La menace se fait omniprésente, si l’on en croit l’Autorité de régulation professionnelle de la publicité (ARPP), dont le jury de déontologie examine chaque semaine les doléances de la société civile. « Depuis toujours, c’est le premier motif de plainte », assure Stéphane Martin, directeur général de l’ARPP. Et leur nombre explose : 3 171 – « dont l’essentiel concernait des problématiques sexistes » – pour l’année 2014, soit sept fois plus qu’en 2013.

Ces chiffres n’ont rien d’étonnant, sachant que certaines associations féministes squattent littéralement les locaux de l’institution : « Elles poussent depuis une quinzaine d’années, constate Stéphane Martin. On croise régulièrement des représentantes des Chiennes de garde. » Pressions relayées par des représentants d’associations pro-féministes, comme le Conseil national des familles laïques (Cnafal), qui siège, lui, dans une autre instance associée à l’ARPP.

L’ARPP porte d’ailleurs une responsabilité directe dans la diffusion de cette peur puisque cette structure fixe, depuis 1935, les normes auxquelles les pubards doivent s’astreindre. « Ces règles, précise son directeur général, sont le reflet de la société civile. ». À tel point qu’aujourd’hui, « il n’y a presque plus de publicités sexistes ». Au moins aux yeux de l’Autorité, qui n’a relevé, l’an dernier, que 47 plaintes « fondées ». Stigmatisé en 2000, le phénomène du porno-chic a ainsi disparu dès 2008. C’est dire si la technostructure peut façonner le réel à sa guise, et le transformer lorsque les fils de pub renient leurs exigences idéologiques, pardon éthiques.

Les annonceurs sont d’autant plus malléables qu’une publicité coûte cher. Très cher même. « Il arrive que des parfumeurs dépensent 200 % de ce qu’ils vont gagner sur une année, explique Valérie Planchez. C’est beaucoup, beaucoup d’argent. L’audace, ça marche en matière de publicité, mais pour prendre des risques, il faut quand même avoir des couilles… »

Hélas, tout le monde n’est pas sévèrement burné. À l’Assemblée, 161 députés UMP ont remis leur courage à demain lorsqu’il s’est agi de voter la loi « pour l’égalité entre les femmes et les hommes », le 28 janvier 2014. « Beaucoup voulaient voter contre », reconnaît l’un d’entre eux, mais 161 se sont tout bonnement abstenus. De peur de se voir reprocher de s’être opposés au volet de ce projet de loi qui prévoyait de faire disparaître la notion de « détresse » attachée à l’IVG ? « Ce n’est pas glorieux, c’est une solution de repli dont je ne suis pas satisfait, continue cet élu de l’Est, visiblement affecté. Et je sais que je ne suis pas le seul à avoir des états d’âme, mais c’est une réalité, il y a des choses qu’il n’est pas de bon ton de dire. » Son collègue Rémi Delatte évoque pudiquement « l’importance des lobbies à l’Assemblée ».

Dans l’avenir radieux que nous préparent les gardes roses, on n’aura même plus besoin d’un rappel à l’ordre pour penser bien. Instruit par le scandale de la pub sexiste, le communicant d’Epson a ainsi adopté la cause de ses harceleuses, jusqu’à répéter ad nauseam : « Nous sommes contents que Macholand existe. » Et Orwell de conclure : « La lutte était terminée. Il avait remporté la victoire sur lui-même. Il aimait Big Brother. »[/access]

feminisme fourest lahaie

Également en version numérique avec notre application :

*Photo: Jonathan McIntosh.

Bienvenue dans l’espace pique-nique

11
bnf espace pique nique

bnf espace pique nique

Improbable conjonction géométrique, fantaisie extraterrestre, palais lovecraftien de la connaissance, la BNF est une fascinante énigme architecturale plantée en bord de Seine sur une base de pyramide tronquée encadrée par quatre hautes tours coiffant comme les arêtes d’un sarcophage monstrueux l’atrium de verdure qui perce en son cœur l’incroyable monument. Mais le monstre d’acier abrite un lieu plus énigmatique encore, dont l’existence fut rappelée à l’auteur de cette chronique il y a quelque temps par un lecteur avisé. C’est l’une de ces antichambres du secret qui semblent, à seule fin de défier la raison, s’être glissées dans les interstices de l’espace et du temps pour y piéger le visiteur inconscient qui saura confusément qu’il avance tel un funambule sur le fil de l’invisible frontière séparant deux dimensions. Le moindre faux pas le précipitera à tout jamais au travers des éons de l’oubli, dans l’univers de l’inconcevable, sans le moindre espoir de revoir un jour la race des hommes. Ce lieu étrange et effrayant c’est :

L’ESPACE PIQUE-NIQUE

À gauche de l’entrée est, juste avant les vestiaires de la bibliothèque, dissimulée derrière quatre rangées de lourdes portes de métal et un pont d’acier orwellien, se niche cette étrange aberration dont le concepteur doit, c’est certain, avoir connu une fin tragique ou mystérieuse. La littérature fantastique et le cinéma nous ont laissé quelques beaux exemples d’endroits maudits : la Chambre tapissée de Walter Scott, la terrifiante maison de The Haunting of Hill House de Robert Wise, La Maison de la sorcière de Lovecraft ou La Maison Usher de Poe et même la terrible salle de bain des Envoûtés de Gombrowicz avec sa serviette hantée. A cette litanie des territoires de l’étrange, il convient aujourd’hui d’ajouter l’espace pique-nique.

Soit que les concepteurs de la BNF aient été des admirateurs de Dario Argento, soit que la bibliothèque ait été réellement construite au-dessus des ruines d’un ancien temple sataniste, il y a quelque chose dans l’espace pique-nique qui refuse de laisser l’âme du visiteur en repos. D’ailleurs, avant de s’appeler « espace pique-nique », cette sinistre antichambre sans fenêtre, entièrement tapissée de bois sombre et presque toujours déserte, se nommait « espace détente » mais la direction de la BNF dut s’aviser qu’il était impossible de se détendre dans ce décor digne de la Black Lodge de Twin Peaks, à moins d’avoir déjà accompli un bout de chemin en direction de la psychose. Le lieu fut donc discrètement rebaptisé mais pas plus cependant qu’il n’évoquait auparavant le farniente et la détente, l’espace pique-nique ne parvient aujourd’hui à inspirer au visiteur la moindre image d’abandon bucolique dans l’herbe verte ou de sieste heureuse sous les marronniers. En réalité, le hall d’entrée de l’Overlook Hotel de Shining pourrait passer pour plus chaleureux que cette vaste pièce quadrangulaire, meublée d’une dizaine de tables vides, de quatre poubelles et d’une machine à café, censée conférer à l’endroit sa raison sociale. Le plafond qui doit s’élever à près d’une dizaine de mètres du sol, supporte une forêt de lampes suspendues qui évoquent l’ambiance d’une église orthodoxe ou celle du Saint-Sépulcre de Jérusalem tandis qu’un coup d’œil sur la décoration des murs nous entraîne déjà vers des dimensions plus ésotériques encore.

Comment expliquer exactement le sens et la présence des œuvres qui ornent les murs aveugles de l’espace pique-nique et font trembler le visiteur à s’en brûler les doigts et renverser la moitié de sa tasse de café sur ses chaussures ? A gauche en entrant, se trouve un immense tableau d’Hervé Télémaque, artiste haïtien inspiré par le surréalisme, le pop art et l’art vaudou, intitulé La Cache. Sur le même mur, en progressant vers le fond de la pièce, se trouve une grande représentation en relief, par Jean-Paul Réti, du site de Khibert-Qûmran, où furent retrouvés les manuscrits de la mer morte, dans une caverne cachée pendant des siècles aux yeux des hommes. Sur le mur de droite, une autre grande toile est exposée en vis-à-vis du diorama biblique. Le Mot disparu n°1 de Gérald Thupinier. Deux larges dégoulinades grisâtres encadrent une sorte de béance plus sombre évoquant à la fois la forme menaçante de L’Ile aux Morts et une silhouette encapuchonnée levant un voile maléfique sur l’expression peinte au milieu de la toile en lettres grises : « Mot disparu ». A ce stade, la fonction ésotérique de l’endroit ne fait en effet plus aucun doute. Il y a bien un sens caché à tout cela, la solution d’une énigme susurrée à l’oreille du visiteur par l’inquiétant ronronnement d’une soufflerie dissimulée quelque part derrière les hauts panneaux de bois. La clef de la terrible énigme se trouve peut-être dans la dernière œuvre, qui occupe la portion du mur situé à droite de l’entrée, en faisant face au fond de la salle. Il s’agit de La Porte Ouverte, de Bernard Rancillac, vaste tableau d’inspiration Pop Art représentant, sur fond jaune canari, une sorte de divinité guerrière brandissant une lance en direction de deux petits chevaux à bascule, non pas figurés mais bien réels et fixés au tableau dans une position qui évoque un accouplement. A l’extrémité droite du tableau, une femme en peignoir, se penche, l’air hagard, au seuil d’un appartement dont nous distinguons le mobilier, représenté par un jeu de trompe-l’œil derrière la femme et la porte qu’elle tient ouverte.

A ce stade déjà, une angoisse sourde a saisi le visiteur. La porte peinte paraît s’ouvrir sur un univers infernal dont tentent de s’échapper la femme en peignoir et les deux petits chevaux à bascule accouplés, tandis que la divinité terrible au masque de Kali s’efforce de ramener à coups de piques ces figures grotesques de damnés dans la dimension maléfique de l’appartement en trompe-l’oeil. Abandonnant son café, son pique-nique et sa santé mentale, le visiteur tente alors de sauver son âme de la damnation picturale éternelle en fuyant l’espace pique-nique et ces évocations démoniaques financées par la DRAC Ile-de-France et le ministère de la culture. Mais si, dans sa panique, il commet l’erreur de se diriger vers le fond des salles de recherche pour y trouver l’abri du silence et de l’étude, alors il saura en levant les yeux qu’il n’était parvenu qu’au seuil de l’horreur. Au fond de la salle W, couvrant tout le mur, s’étale une représentation vivante du pandémonium, signée Martial Raysse. Dans un décor faussement naïf aux motifs vaguement orientalisants se tiennent des personnages aux visages torves et obscènes, tournés les uns vers les autres ou vers le spectateur dans une sorte de conciliabule muet et insane. « Martial Raysse, énonce la petite plaquette de présentation, propose une véritable allégorie de la parole, de la richesse du langage et de la lecture à travers son Mais dites seulement une parole. Les personnages et les symboles semblent se passer le mot, échanger des gestes qui les transforment en figures vivantes du dessein spirituel et artistique du peintre. » Même Godot prendrait sans plus attendre ses jambes à son coup et, pour ne rien savoir de plus du « dessein spirituel et artistique du peintre », le visiteur traumatisé s’enfuit également, le souffle court, s’accrochant aux rayonnages et renversant quelques piles d’ouvrages, vers l’autre extrémité du bâtiment, vers la salle de philosophie, la salle K, où son destin sera peut-être scellé à jamais. Sa fuite éperdue le mènera en effet au pied de l’œuvre de Jean-Pierre Bertrand, Partitions métalliques aux tâches de lumières : 14 lignes de 2m50 à 3m de long et 85 points de métal jaune laqué d’une dizaine de centimètres de diamètre fixés à intervalles réguliers sur le mur en béton, une « commande de l’établissement public de la Bibliothèque Nationale de France au titre du 1% artistique. »

L’an dernier, l’un des points jaunes s’est décroché sans crier gare, manquant de tomber sur la tête d’un des lecteurs, plongé dans la lecture de Kierkegaard ou Nelson Goodman. La direction de la BNF prit immédiatement des mesures d’urgence pour circonscrire la menace, déployant des barricades de contreplaqué destinées à retenir la chute d’un autre point en suspension ou celle, plus fatale encore, d’une ligne droite risquant de devenir tragiquement sécante avec le crâne d’un lecteur. Il n’y eut pas de victimes à déplorer cette fois-là mais qui sait si un malheureux, rendu fou d’angoisse par un passage de trop à l’espace pique-nique ne risque pas un jour, dans sa fuite, de se jeter la tête la première sur une « Partition métallique » qu’une force obscure et malveillante aura détachée du mur à ce moment précis. À moins que, par un juste retour des choses, une tâche de lumière en métal laqué ne se décroche à bon escient pour rencontrer, avec toute la vélocité autorisée par une chute de plusieurs mètres, la tête d’un créateur contemporain, venu travailler à quelque nouveau projet ce jour-là, et mettre à sa carrière un point final.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00710677_000024.