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Uber : libéral à Paris, régulateur à Moscou

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Connaissez-vous la « salade russe » ? Une salade à base de pommes de terre, maïs, œuf dur, petits pois et mayonnaise. Un mets bien de là-bas direz-vous. Et bien, méfions-nous  des appellations. Car en Russie, la même salade se nomme « salade olivier » ou « salade française ». Le phénomène Uber, c’est un peu même chose. En France, l’« uberisation » des services crée une économie parallèle défiscalisée. En Russie, elle tire les conducteurs du marché noir vers la légalité.

Le géant américain Uber a ouvert la voie au néo-libéralisme, cette économie « qui ne respecte plus rien », même pas les impôts. Du coup, les taxis  crient à la concurrence déloyale. Ils voient leur fin proche, la ruine assurée. Une chose est sûre : les nouveaux services en ligne rompent avec le modèle économique dans lequel nous étions enfermés ; ils balayent les derniers secteurs réglementés pour ouvrir le marché à un système souple, où les particuliers sont réunis par un seul intermédiaire. Une économie qui ne produit pas de recettes fiscales, qui ne protège pas le travailleur, mais qui coûte moins cher au client. Et le client est roi, n’est-ce pas ? Les bénéfices gagnés par un locataire AirBnb ou un chauffeur d’un jour sont rarement déclarés mais personne ne peut les contrôler. Uber provoque, par son ultra-libéralisme, la disparition d’une partie du marché dans un système parallèle et consacre le grand retour, en France, de l’économie grise.

En Russie, c’est l’inverse. Le développement du marché des VTC, comme Uber, permet de sortir de nombreux chauffeurs du marché noir. Avant le phénomène Uber, c’était le « bombilo » qui prédominait dans les rues. Il suffisait au passant de lever le bras pour qu’une voiture lambda s’arrête : un chauffeur d’un jour qui complétait son petit salaire appelé le « bombilo ». Bien sûr, le chauffeur improvisé ne déclarait pas un kopeck de ses recettes au fisc local. Plus grave, il n’était pas toujours fiable. Tous les Russes âgés de plus de trente ans se rappelleront de cette époque où prendre un « taxi » à la volée  n’était pas toujours reposant. Heureux était celui qui ne tombait pas sur un chauffeur alcoolisé. Les autorités russes avaient beau lancer des politiques « contre les bombilos »  depuis les années 2000, et condamner d’une amende de 2000 roubles les conducteurs non déclarés, rien n’y faisait.  Comment vérifier si le conducteur dépose un ami ou un client ? Nous en serions restés là si le phénomène Uber n’avait pas rejoint le continent russe.

Depuis une dizaine d’années, des plateformes de mises en relation entre le client et le chauffeur, pas toujours professionnel, se sont développées. Plus encore qu’Uber Pop, Yandex Taxi connaît un véritable succès dans le pays.  Par téléphone ou en appli mobile, le client peut trouver très vite une voiture disponible. L’avantage, par rapport au bombilo, c’est que le chauffeur est contrôlé : l’agence de mise en relation promet une « visite médicale régulière » de ses conducteurs et tous ses déplacements sont enregistrés. Le tarif de la course est annoncé à l’avance. Et l’agence prend 15% de commission. Une affaire qui roule donc, d’autant plus que les bénéfices de l’agence sont le plus souvent déclarés.  Les clients sont satisfaits, et les autorités pas mécontentes de récupérer une partie du marché noir.

Les seuls perdants de l’histoire, comme chez nous, sont les taxis professionnels. Et comme chez nous, ils ont manifesté en juillet dernier contre le développement de ces services non règlementés. Rien à voir avec la grogne française mais les revendications sont les mêmes : réguler un service anti-concurrentiel qui fonctionne à plein, sans licences. Les autorités ont promis de réguler la situation mais n’ont encore pris aucune décision.

Si en France, Uber a dérégulé au forceps nos systèmes vieillis de services à la personne, ce que l’Etat ne s’était pas résolu à faire lui-même, en Russie, il a extirpé de l’illégalité une partie du marché des VTC. Si vous n’y comprenez plus rien, c’est normal, Uber à l’Est et Uber à l’Ouest, c’est une sacrée macédoine !

*Photo: wikimedia.

Erdogan prêt à entraîner la Turquie dans sa chute

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Burak Gürbüz est maître de conférences en économie à l’Université Galatasaray d’Istanbul.

Causeur : Il y a un an,  le 28 août 2014, Recep Tayyip Erdoğan a pris ses fonctions de président de la République turque. Contrairement à son prédécesseur, il a été élu au suffrage universel direct, de même que l’Assemblée nationale. Erdogan a qualifié cette situation – un président et un parlement directement élus par le peuple – d’anormale et appelle à un changement de régime. Où va la république fondée il y a 90 ans par Mustapha Kemal ?

Burak Gürbüz : Erdoğan élu par le suffrage universel, dites-vous. Pas si sûr ! Rappelons que  les présidentielles de 10 août 2014 se sont déroulées dans des conditions douteuses ; cela n’est pas uniquement l’avis de l’opposition mais aussi des experts de l’OSCE. En clair, le Premier ministre candidat s’est servi des moyens de l’Etat pour mener sa campagne et tout a été fait pour mettre des bâtons dans les roues de ses adversaires. Mais le problème plus grave est l’organisation même des élections en Turquie. Comme le suggère pudiquement le rapport de l’OSCE, les institutions qui contrôlent le déroulement des élections (le YSK – Haut Comité  des Elections – et la Cours Constitutionnelle) n’ont pas les moyens légaux pour accomplir leur mission. Pire encore, ces institutions sont de plus en plus sous le contrôle du gouvernement et donc de l’AKP. Pour Erdoğan et l’AKP, la justice n’est pas le troisième pouvoir mais une simple branche de l’exécutif. Concrètement, Erdoğan n’accepte pas que son action soit entravée par des décisions de justice et au lieu de se soumettre à ce contrôle il a préféré changer les lois et remplacer les magistrats par des gens sûrs, souvent issus, par le passé, de rangs de la confrérie de Gülen. Ironie de l’histoire, quand il y a deux ans l’AKP et  Gülen sont entrés en conflit, des membres de l’AKP fidèles à Erdoğan ont remplacé les magistrats fidèles à Gülen – une purge en remplace une autre…   Tout cela pour dire que le gouvernement actuel a plus que jamais la main sur les élections. Lors des dernières élections municipales à Ankara, quand, la nuit, on procédait  au dépouillement des voix, le score du candidat du CHP (Parti Républicain du Peuple, dans l’opposition) dépassait d’un point celui du maire AKP sortant. Puis, après une coupure d’électricité, l’ancien maire a été déclaré gagnant avec un demi-point d’avantage sur son adversaire. Le CHP a d’abord saisi le Haut Comité  des Elections pour exiger un nouveau comptage des voix. La demande ayant été refusée sans motif, le candidat malheureux a saisi la cour constitutionnelle qui l’a également débouté.  Force est de constater que la démocratie turque est défaillante.

Pourtant, ces douze dernières années, l’AKP et  ont été étaient les porte-drapeaux de la démocratisation de la Turquie notamment concernant le rôle particulier de l’armée dans la république kémaliste…

Il faut scinder les treize ans de l’AKP au pouvoir en deux périodes distinctes : le temps de l’alliance avec la Confrérie Gülen puis le temps de la rupture et le conflit avec elle. Pendant la grosse décennie de coopération étroite entre l’AKP et la confrérie, on peut effectivement parler du passage de la République autoritaire de Mustafa Kemal à un régime plus démocratique. Les islamistes et les Kurdes ont parlé de « Deuxième république ». Mais cette nouvelle république « démocratique » reposait sur l’arrestation des journalistes, des intellectuels, des hommes politiques, des fonctionnaires, des militaires… tous accusés d’appartenir à l’organisation illégale Ergenekon dont l’unique but aurait été de préparer un putsch contre AKP. Pour mener à bien cette purge, l’AKP s’est appuyé sur les membres de la Confrérie Gülen, très nombreux dans la police et la justice.

La transformation de la première République laïque de Mustafa Kemal en Deuxième République islamo-conservatrrice a été interrompue les 17 et 25 décembre 2013, quand les membres de la Confrérie Gülen ont transmis aux médias les écoutes téléphoniques d’Erdoğan et de ses ministres mettant en évidence leur corruption.

Pourquoi la guerre a-t-elle éclaté entre ces anciens alliés islamistes ?

Après s’est servi de Gülen et de ses réseaux pour conquérir le pouvoir et s’y maintenir, Erdogan a jugé cet allié de plus en plus gênant. Il a donc a décidé de l’éliminer en s’attaquant à la base de son pouvoir : les établissements scolaires de la Confrérie. Pour cette dernière, il s’agissait d’une menace mortelle. C’est pourquoi Gülen a lâché la bombe des écoutes. Mais l’impact du scandale n’a pas été fatal :  malgré le déballage et les histoires sordides de boîtes à chaussures remplies de dollars et des échanges compromettant entre Erdoğan et son fils Bilal,  trois mois plus tard, l’AKP a remporté les élections municipales et dans la foulée, au mois d’aôut 2014, Erdoğan a été élu Président avec 52 % des voix. Ces victoires ont permis la grande purge des fidèles de Gülen. Chaque purge exigeant un nouvel ennemi, l’Etat parallèle composé des islamistes du mouvement Gülen a remplacé l’Ergenekon des kémalistes et des républicains. On a soudainement découvert que les dossiers d’accusation contre les membres de l’Ergenekon – des militaires, des intellectuels et journalistes républicains – étaient montés de toutes pièces. Bref,  la Turquie est plus que jamais divisée car Erdoğan s’est aliéné non seulement les républicains de tradition laïque mais aussi ses anciens alliés kurdes, de gauche et bien évidement les islamistes de Gülen.

Au-delà de ces manipulations, quelles stratégies politiques, ont permis à l’AKP et à son leader de se maintenir au pouvoir depuis 2002 ?

La raison profonde de la montée au pouvoir de l’islamo-conservatisme est la libéralisation de l’économie, politique soutenue par les institutions néolibérales ainsi que les acteurs économiques majeurs qui ont apporté leur soutien à l’AKP. Cette politique a amélioré le sort des pauvres qui ont bénéficié d’un accès sans précédent à la consommation, grâce notamment aux crédits accordés par les banques. La Turquie de l’AKP est un pays où l’endettement des ménages a augmenté considérablement et où des grandes surfaces et des centres commerciaux poussent comme des champignons. La croissance et l’amélioration de niveau de vie a arrangé pratiquement tout le monde et l’AKP, mouvement politique structuré et discipliné avec une armée des militants sur le terrain, a également bénéficié de moyens financiers considérables qui lui ont permis de sillonner le pays, de mobiliser les électeurs et de rester présent entre deux échéances électorales. A aussi joué le feu vert des États-Unis qui considèrent l’AKP comme une force positive de la mondialisation en raison de son idéologie compatible avec le néolibéralisme.  Pour les Etats-Unis, l’AKP était donc un long printemps turc.

En outre, l’AKP a habilement tissé des alliances politiques sur d’autres bases, non économiques. La destruction de la République kémaliste au prétexte de la lutte contre Ergenekon a bénéficié du soutien de la majorité des kurdes et de la gauche libérale. Certains ténors de la gauche libérale n’ont pas hésité à tenir un discours très féroce contre les prétendus conjurés d’Ergenekon, allant jusqu’à dénoncer comme nationales-socialistes des personnalités comme moi-même qui ont émis de doutes sur l’existence de cette organisation.  Cette connivence politique a même donné naissance à des ONG telle Genç Siviller, composée d’intellectuels issus de la gauche libérale comme de l’AKP. Il faut dire qu’après la chute de l’URSS et le 11 septembre, la gauche a abandonné la laïcité au profit de la « démocratie islamiste ». Ses membres ont mis du temps à comprendre que la « démocratie islamiste » n’incluait qu’une seule liberté – soutenue par l’arrivée massive de capitaux étrangers – : consommer et s’endetter (via les cartes de crédits des classes populaires). Quant aux Kurdes, ils espéraient évidemment beaucoup de la destruction du régime avec lequel ils étaient en guerre pendant un quart de siècle. Ils entretenaient aussi des espoirs du côté de l’adhésion à l’UE. Mais l’alliance avec l’AKP a été un marché de dupes…

Justement, quel rôle a joué l’Europe en général et la France en particulier dans le succès de l’AKP et d’Erdoğan ? Quel bilan peut-on dresser de l’interminable processus d’adhésion turque à l’union européenne ? 

L’AKP a utilisé la carte de l’adhésion à l’UE pour séduire les investisseurs étrangers tout en appâtant ses alliés kurdes et de gauche. L’espoir européen a été vu comme une garantie de la stabilité économique pour les uns ; comme la promesse d’une démocratie libérale et d’une autonomie kurdes pour les autres. Aujourd’hui, cette stratégie habile et efficace est dans l’impasse.

Chez Erdoğan,  la dimension personnelle semble prendre une grande importance. On a l’impression qu’il tire toutes les ficelles, empêchant personnellement la formation d’une coalition après les législatives de juin. Il pousse aujourd’hui le pays vers des élections anticipées. Sombre-t-il dans un délire mégalomane et paranoïaque ?

Contrairement aux apparences, Erdoğan n’est pas l’homme fort de la Turquie. Au contraire, il se sent très faible, et c’est par d’ailleurs pour cela que son discours se fait de plus en plus violent. Il se sent de plus en plus marginalisé. D’abord, parce que son discours très dangereux et anti-démocratique est mal accueilli par nombre de membres de son parti, non pas par excès d’esprit démocratique mais tout simplement parce qu’ils ont peur que cela dégénère et que l’AKP perde le pouvoir. Le soutien dont il bénéficie au sein même de l’AKP ne cesse donc de s’éroder et les affaires de corruption n’arrangent rien. Certains dirigeants de l’AKP, notamment l’ancien Président Gül, savent que cette situation ne peut pas continuer indéfiniment et cela finira par une déroute électorale. Or, paniqué par un tel scenario, Erdoğan pousse ses camarades à commettre des folies comme refaire le 1er novembre les élections de juin où l’AKP avait perdu la majorité.  J’imagine que les députés nouvellement élus même dans son parti ne sont pas contents car ils risquent gros. Les élections de novembre seront cruciales pour le sort de l’AKP et d’Erdoğan. D’après les sondages, les gens voteront comme en juin, ce qui signifie que l’AKP n’aura toujours pas de majorité absolue au Parlement et devra former une coalition. Dans cette éventualité, Erdoğan va-t-il appeler de nouveau à des élections anticipées ?

Entre-temps, Erdoğan  fait tout pour gagner en novembre en s’attirant les voix des nationalistes. Ainsi, comme par hasard, le conflit avec les Kurdes a repris de plus belle et Erdoğan envoie des jeunes soldats mourir pour la patrie. Il joue sa dernière carte. S’il gagne – c’est-à-dire si l’AKP obtient la majorité nécessaire dans le Parlement pour changer la Constitution – il sera dictateur pour quatre ans. S’il perd, il sera jugé pour violation de la constitution et corruption et risquera la prison. Ceci dit, même s’il gagne en novembre, il trouvera sur son chemin une opposition composée des différentes courants politiques (gauche-droite) qui ne se contentera pas de rester les bras croisés. Et, en tentant de se débarrasser de cette opposition, Erdoğan risque de casser la Turquie.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21773011_000022.

Amiel, un Don Juan en terre vaudoise

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henri frederic amiel

1. UNE CURE DE MÉLANCOLIE

Je ne dirai pas que se plonger dans le Journal de mon cher Henri-Frédéric Amiel est un bain de jouvence, mais j’y reviens toujours avec une certaine délectation, surtout durant mes étés lausannois. Lui-même n’est pas bien loin. Il villégiature durant une dizaine de jours à Chernex, au-dessus de Montreux. Lui aussi, donc, tient son journal. Lui aussi a pour principaux soucis les femmes et sa santé. Dans un mois, il aura 50 ans. Il est toujours célibataire – et il le restera jusqu’à sa mort dix ans plus tard. Il n’a connu, au sens biblique du terme, qu’une femme – Marie Favre, qu’il surnomme « Philine ». C’est d’ailleurs un des plaisirs de cet éternel maniaque que d’affubler les femmes qu’il observe ou qu’il convoite de surnoms étranges ou ridicules. À Chernex, par exemple, il passe une large part de son temps avec Seriosa – Fanny Mercier –, une institutrice dont la laideur et l’insignifiance exercent sur lui une étrange fascination. Il aime l’amour qu’elle lui porte et lui lèguera son Journal.[access capability= »lire_inedits »] Elle veillera sur lui jusqu’à sa mort et éditera – avec l’aide d’Edmond Schérer – des fragments, fragments qui miraculeusement vaudront à l’obscur professeur genevois une notoriété internationale. Il inaugure la rencontre jusqu’alors clandestine d’un homme et d’un genre : le journal intime. Près de vingt mille pages, tantôt geignardes, tantôt philosophiques, assureront sa gloire posthume.

2. UN EXEMPLE DE FATUITÉ MASCULINE

Mais revenons à Chernex où Henri-Frédéric joue les jolis cœurs. Don Juan en terre vaudoise, il n’est pas loin de se voir en Jupiter sur l’Olympe en butte aux désirs de créatures qui n’aspirent qu’à le séduire. Daniel Maggetti, qui a suivi de près le professeur Amiel durant une dizaine de jours à Chernex1, se moque affectueusement de lui, comme il pourrait le faire aujourd’hui avec Gabriel Matzneff, qui, lui aussi, en dépit de ses dénégations, a fini par s’identifier au Christ.

Il serait dommage de ne pas citer ici comme exemple de fatuité masculine ces quelques lignes en date du 3 septembre 1871 : « Quelle situation extraordinaire que la mienne. Ici, à une demi-heure de distance, sont deux personnes que je puis faire fondre en larmes par un regard indifférent. Et, à l’autre bout du lac, il en est deux autres qu’un mot froid de ma part peut empêcher de dormir. Sans le vouloir, sans l’avoir cherché, je suis un peu l’arbitre de leur bonheur, le maître de leur repos, l’objet de leurs pensées. Je comprends pourquoi l’on fait de moi un homme dangereux. »

Mais son corps est là pour rappeler à Henri-Frédéric qu’on ne joue pas impunément avec les cœurs. La nuit, il dort peu ou mal. Sa toux le tourmente. C’est un vampire qui suce sa vitalité. Il ne cesse de se débattre contre l’inévitable délabrement de sa carcasse. La guérison n’est qu’un espoir chimérique, le silence des organes un vœu pieux, la grande santé un idéal inaccessible. Il n’est, se plaint-il, et il ne sera jamais qu’un souffreteux, un valétudinaire, un être dont la voix, au fil des années, devient inaudible tant elle est terne et éraillée. D’ailleurs, et il y revient sans cesse dans son Journal, il n’a jamais trouvé ni sa voix, ni sa voie. Sans doute est-ce la condition indispensable pour devenir un écrivain de l’envergure de Kafka, de Pessoa ou de Proust. On n’écrit jamais mieux que lorsqu’on étouffe.

3. LA HAINE DE SOI COMME MOTIF LITTÉRAIRE

Dans l’excellente Histoire de la littérature suisse-romande, publiée sous la direction de Roger Francillon aux éditions Zoé, je lis cette réflexion sur Amiel, si pertinente : « Amiel éclaire le dix-neuvième siècle de ses noirceurs circonspectes. » Il pique notre curiosité par la haine qu’il se porte et par un pessimisme qui oscille toujours entre une paresse insurmontable et un orgueil qui ne l’est pas moins. Par ailleurs, contrairement à l’image que l’on se fait de l’austère professeur genevois, nul n’était plus enjoué, plus farceur, plus espiègle que lui dans la vie sociale. Il y a bien un cas Amiel qu’il faudra bien un jour que j’approfondisse, puisqu’avec Rousseau et Benjamin Constant il incarne cette littérature suisse romande qui constitue une part de mon être, l’autre étant située à Vienne.

Aussi loin que remontent mes souvenirs, je vois dans le salon familial mon père lisant Amiel et ma mère, viennoise d’origine, passant de Schnitzler à Thomas Bernhard avec délectation. Elle mourra d’ailleurs le jour où elle venait d’achever la lecture d’Extinction.

4. SUIS-JE BIEN SÛR D’ÊTRE UN HOMME ?

À ceux qui doutent du génie déployé dans cet effort constant d’Amiel pour parvenir à atteindre le noyau de son être, je lis volontiers ces quelques lignes introspectives tirées de son Journal. Elles donnent l’image la plus fidèle d’un homme à la recherche de son Moi et de sa déroute finale. Si j’étais professeur de morale – et, Dieu merci, je ne le suis pas –, la conclusion à laquelle il aboutit serait le socle de mon enseignement. Voici donc le portrait qu’Amiel trace de lui-même, portrait qui n’aurait pas déplu à Montaigne, ni à Pascal, et qui, pour la qualité du style et la profondeur de la pensée, ne démérite en rien.

« Je suis un nouveau-né perpétuel qui ne parvient pas à s’ossifier dans un moule définitif. Je suis un esprit qui n’a pas épousé un corps, une patrie, un préjugé, une vocation, un sexe, un genre. Suis-je seulement bien sûr d’être un homme ? Il me semble si aisé d’être autre chose que ce choix me paraît arbitraire. Je ne saurais prendre au sérieux une structure toute fortuite dont la valeur est purement relative. »[/access]

*Image : wikicommons.

Mort du djihadiste en « une » de Causeur

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Il se meurt tous les jours des milliers de personnes en Syrie et il serait bien impossible d’écrire une nécrologie de chacun. Mais, aujourd’hui, nous avons le devoir d’annoncer la mort à 21 ans d’un jeune djihadiste britannique : Junaid Hussain. Malgré son choix de carrière peu compatible avec nos idées, ce jeune homme avait eu l’honneur de figurer en « une » de notre numéro de septembre 2014.

 

Junaid Hussain avait quitté sa ville natale de Birmingham en 2013 pour se rendre en Syrie. Là-bas, il a connu une ascension des plus rapides, le plaçant en troisième position sur « liste des cibles » du Pentagone, rapporte l’International Business Times.

Des sources américaines et européennes ont en effet expliqué à Reuters que Junaid était suspecté de diriger le « CyberCalifat », un groupe de pirates informatiques qui a notamment attaqué le compte Twitter du Pentagone en janvier.

Hussain était d’ailleurs connu pour ses activités de desperado virtuel, avant même de rejoindre l’Etat Islamique. Il avait fait ses armes au sein d’un groupe de hackers, la « Team Poison », notamment remarquée pour avoir accédé au carnet d’adresse de Tony Blair en 2012. Pour ce forfait, Hussain avait purgé six mois de prison dans son pays d’origine. Une belle ligne sur le CV d’un apprenti djihadiste.

Mais la carrière prometteuse de ce jeune surdoué du djihad vient d’être stoppée net par une attaque de drone. Les pilotes ont volé mardi au-dessus de la ville de Raqqa et ont visé le véhicule du cyberdjihadiste.

Si les autorités américaines n’ont pas encore confirmé la mort de Hussain, un officiel de l’armée étasunienne a confié mardi à CNN que l’opération avait été un grand « succès de l’intelligence militaire ».

S’il est permis de se réjouir de voir les Américains se retrousser les manches pour affronter l’Etat Islamique, nous ne ricanerons pas trop fort. Il ne faudrait tout de même pas que Causeur porte la poisse, même à ses pires ennemis.

Etat islamique : un califat Twitter?

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Les communicants de Daech se servent notoirement de YouTube et Twitter pour diffuser leur propagande afin de répandre la terreur. On a déjà beaucoup glosé sur l’imagerie sauvage que contiennent beaucoup de productions de l’Etat Islamique. Les vidéos de décapitations ou de lapidations ont fortement marqué l’opinion publique et sont devenus symboliques de la communication de l’Etat terroriste.

Pourtant, la violence n’est pas forcément le message visuel le plus puissant de Daech. En effet, selon le magazine Vocativ, 45% de la production médiatique de l’Etat Islamique délivre des messages « positifs » pour obtenir le soutien des populations et attirer vers lui de potentiels combattants. Au point qu’Abou Bakr al-Baghdadi s’est fait surnommer le « calife Twitter » par ses détracteurs.

Charlie Winter de la Fondation Quilliam, un think-tank de lutte contre l’extrémisme, a livré à The Economist une analyse détaillée du discours djihadiste en ligne. Il y identifie une série de thèmes tels que la résistance à l’agresseur, la victimisation mais aussi l’utopie islamiste et la construction d’un Etat. Plutôt que les décapitations, les propagandistes préfèrent mettre en avant le rêve de la fraternité sunnite et le retour en grâce de l’Islam. Pour décrire cette stratégie de communication, M. Winter parle de « propagande du gagnant ». Là où les récits fournis par les précédents groupes djihadistes se fondaient sur une rhétorique de la « résistance » aux ennemis extérieurs, l’Etat Islamique construit son discours sur la destruction des frontières néo-coloniales et la renaissance du Califat. Les propagandistes vont encore plus loin dans ce sens puisque l’amélioration du quotidien des populations est, elle aussi, au cœur de la stratégie de communication des islamistes. On peut par exemple trouver sur Internet,un court film promouvant un parc d’attraction à Mossoul, deuxième ville d’Irak entre les mains de Daech depuis juin 2014.

Interrogé par The Economist, Charles Lister, membre du think tank Brookings, soutient que de telles images positives expliquent la puissance de Daech: «En Syrie et en Irak, il se présente à la fois comme une armée et une alternative « étatique » pour détruire et remplacer des systèmes politiques perçus comme oppressif par les musulmans sunnites. « Cette approche a permis de mettre en place des fondations qui pourraient l’aider à survivre sur une longue période », analyse-t-il.

Dans ces conditions, la guerre de propagande est d’autant plus importante que les rangs de l’armée islamique ne cessent de s’élargir. Alors que depuis septembre 2014, 15 000 combattants de Daech ont perdu la vie, les estimations des forces du groupe sont passées de 20 000 à 30 000 soldats au nombre de 70 000, incluant 15.000 à 20.000 étrangers. Si les recrutements ne se font pas seulement par le biais d’Internet, le monde virtuel est une plateforme de communication providentielle pour l’Etat Islamique.

En première ligne de cette guerre dans la guerre, on retrouve les Américains puisque leur pays héberge les réseaux sociaux plébiscités par les propagandistes islamistes. Une offensive a ainsi été lancée sur le réseau Twitter pour réduire au plus possible, faute de les éradiquer, les différentes productions de la propagande islamiste. Cette politique a consisté à bloquer les comptes Twitter se revendiquant de l’Etat Islamique. Parallèlement à cette décision politique, les chercheurs de Brookings ont étudié de près les mécanismes de la propagande terroriste sur le réseau social.

Sans surprise, l’étude montre qu’une grande partie de la propagande se développe au Moyen-Orient et en langue Arabe. L’Arabie Saoudite est le premier hôte de comptes Twitter prêtant allégeance à Daech. Par ailleurs, les trois quarts des comptes publient des messages en arabe. Comme on pouvait s’y attendre, les habitants des pays les plus proches géographiquement de l’Etat Islamique sont les plus susceptibles de soutenir son action.

Mais une bonne partie de la propagande djihadiste se fait en anglais (18% des comptes sont paramétrés dans cette langue) et en français (6%). Il faut noter qu’ailleurs sur Twitter, le pourcentage de compte en langue française est de 2,44% en 2013. Autrement dit, nos concitoyens djihadistes, et certains de nos camarades belges qui ne sont souvent pas en reste, refont du français une langue qui pèse sur la scène internationale !

Et quid de l’efficacité des blocage de comptes ? Alors que 40 000 tweets contenant le hashtag Etat Islamique sous ses différentes variantes étaient répertoriés quotidiennement en septembre 2014, ce nombre est passé à 5 000 en février 2015. Les partisans de l’Etat Islamique notent d’ailleurs eux-mêmes « l’effet dévastateur » des suspensions. En réaction, ils recommandent cependant de créer de nouveaux comptes.

La guerre de propagande est donc loin d’être gagnée. À long terme, reste à savoir si la censure aura raison de l’ingéniosité des communicants islamistes.

Je suis Charlie, le film

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Huis mois après les attentats de janvier, le documentariste Daniel Leconte, auteur du documentaire C’est dur d’être aimé par des cons sur la publication des caricatures de Mahomet dans Charlie Hebdo, sort L’Humour à mort, un film en hommage à toutes les victimes de ces attaques terroristes.

Selon Daniel Leconte qui a réalisé ce film avec son fils Emmanuel, leur parti pris dans cette œuvre est de nous faire voir et aimer tout ce que nous avons perdu – le courage, les convictions,  les talents – lors de ces événements. Autrement dit, il s’agit de mettre l’accent sur le vide laissé par les disparus plutôt que de nous faire haïr les terroristes.

Ce nouveau film, produit par Doc en Stock, sera projeté en avant-première mondiale lors du Festival de Toronto en septembre prochain. Il sera présenté au jury international et au public américain sous le titre Je suis Charlie, choisi pour la version diffusée à l’étranger.

En attendant sa projection en France vous pouvez lire, dans notre numéro de février 2015 consacré à l’après-Charlie,notre entretien avec Daniel Leconte et Philippe Val.

 

Famille: ce que dit le bon sens catholique

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pape francois synode famille

Même dans l’Église catholique on respecte les trêves estivales. La question est alors de savoir qui la rompra, quand et pourquoi ! Nous avons la réponse. À quelques semaines de l’ouverture de la seconde phase du Synode romain sur la famille, on nous fait savoir que 500 000 signatures auraient été recueillis par la «filiale supplique» au pape François, lui enjoignant de ne «jamais dissocier la pratique pastorale de l’enseignement légué par Jésus-Christ et (ses) prédécesseurs…» Ailleurs nous est annoncée la parution prochaine d’un ouvrage collectif, signé de onze éminences, sur «Le mariage et la famille dans l’Église catholique». La littérature sur le sujet étant on ne peut plus abondante, on s’autorise à y voir une nouvelle tentative de pression exercée sur le pape François et les Pères du Synode pour ne rien toucher à la pastorale de l’Église catholique sur les sujets aussi brûlants que l’accueil aux sacrements des divorcés remariés ou la prise en compte de la conjugalité homosexuelle.

Et il y a fort à parier que cette pieuse mobilisation ira en s’amplifiant au cours des prochaines semaines, même si certains contre-feux sont attendus, ici ou là. Depuis des mois, quelques vaticanistes s’efforcent de lire dans le marc de café que constituent les listes des délégués au Synode, ce que pourrait être le rapport de force entre partisans et adversaires de «l’ouverture» pastorale souhaitée par le pape François. Et l’on ne sait trop s’il faut s‘apitoyer, se scandaliser, se gausser ou se désespérer d’entendre tant de belles âmes dire leur désarroi à l’idée que le pape puisse, à la faveur d’un Synode redouté, jeter la doctrine avec l’eau du bain. Est-il exagéré d’affirmer qu’une majorité du peuple croyant, qui a dit en temps et heure ses espérances, se range désormais au côté d’une majorité du corps épiscopal pour «faire confiance» à l’Esprit Saint et au pape François. Même si, ici et là, certains évêques commencent à exprimer, en privé, leur crainte que l’immobilisme ne finisse par l’emporter.

Qu’écrire sur le sujet qui n’ait déjà été martelé en tous sens ? Peut-être que le cœur du débat repose sur ce que la théologie catholique la plus classique appelle le sensus fidei, ce «bon sens de la foi» que possède tout baptisé, du fait même de son appartenance au Christ et de la présence, en lui, de l’Esprit Saint. Un bon sens de la foi qui, depuis longtemps déjà, conduit un nombre grandissant de fidèles, et parmi les plus pratiquants, à ne plus comprendre le lien existant entre l’Evangile et telle ou telle prescription du magistère. Pour prendre ce seul exemple, souvent évoqué à propos du Synode en cours, comment comprendre l’insistance du Christ sur le pardon et le refus obstiné de l’Église à admettre les divorcés remariés au sacrement du même nom ?

«Avertis par leur sensus fidei, les individus croyants peuvent aller jusqu’à refuser leur assentiment à un enseignement de leurs pasteurs légitimes s’ils ne reconnaissent pas dans cet enseignement la voix du Christ, le Bon Pasteur». Nous y sommes ! Or ce texte ne provient pas de quelque officine séditieuse dans l’Eglise mais de la très officielle Commission théologique internationale qui vient de consacrer au sensus fidei une étude tout à fait stimulante à défaut d’être toujours convaincante.  La publication de l’ouvrage tombe à propos comme le soulignent d’ailleurs ses auteurs, en introduction, lorsqu’ils écrivent que son objet est de «…trouver une réponse à certaines questions, en particulier celles qui ont trait à l’identification du sensus fidei authentique dans des situations de controverse, lorsque par exemple il existe des tensions entre l’enseignement du magistère et des points de vue qui prétendent exprimer le sensus fidei

Or, toute l’argumentation déployée par la Commission théologique internationale, conduit à vider l’idée de sa substance. Le texte prend soin de différencier le sensus fidei fidelis (le bon sens de la foi individuel à chaque baptisé) du sensus fidei fidelium (celui qui est commun à tous les baptisés, depuis les évêques jusqu’aux prêtres et aux simples laïcs) le seul, finalement authentique. Il insiste sur la nécessité de ne pas confondre sensus fidei et opinion publique dans l’Église, si légitime soit-elle. Et s’il admet, par principe, qu’un désaccord entre les fidèles et le magistère puisse aussi avoir pour origine une prise en compte insuffisante du sensus fidei des fidèles… c’est pour se dépêcher de préciser que : «le jugement concernant l’authenticité du sensus fidelium appartient, en dernière analyse, non aux fidèles eux-mêmes ni à la théologie, mais au magistère.» CQFD ?

On savait que l’Église n’est pas une démocratie mais c’est le sensus fidei lui-même qui conduit les baptisés, en ce début de millénaire, à s’interroger sur la légitimité – et le degré de fidélité à l’Évangile – d’une disposition contraire à toutes les pratiques des sociétés modernes et qui fait du magistère l’arbitre suprême des critiques formulées à son égard. Si le sensus fidei est légitimé à influer sur le magistère dans une perspective de «développement de la doctrine», comment articuler cette affirmation avec l’idée que «il appartient au magistère de nourrir et d’éduquer le sensus fidelium»… jusqu’à se confondre avec lui ? (4) Comment ne pas y voir une contradiction avec l’idée que : «La division entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas perd de sa pertinence lorsque l’Esprit Saint est donné à tous.» comme le souligne Mgr Eric de Moulins-Beaufort dans sa préface de l’ouvrage ?

Pardon pour cette longue digression mais ce questionnements est au cœur des débats sur le Synode romain. La Conférence Catholique des Baptisés Francophones l’a bien compris et organise un débat sur ce thème, au Centre Sèvres, le 26 septembre prochain avec deux intervenants de renom. Voilà des années que l’on nous oppose l’idée que les adaptations souhaitées par nombre de fidèles sur la contraception ou l’accueil aux sacrements des divorcés remariés, pour s’en tenir à ces deux points, ne reposeraient pas sur un sensus fidei authentique mais sur la simple expression d’une opinion publique catholique influencée par l’idéologie dominante… Alors même que ces demandes se retrouvent, en conclusion, dans la quasi totalité des synodes diocésains et sont appuyées par nombre d’évêques, cardinaux et théologiens ! Tous des irresponsables dévoyés par l’air du temps  ? On nous objectera qu’il existe également un autre sensus fidei, dont se réclament d’autres fidèles, évêques, cardinaux et théologiens et qui demande, lui, le maintien du statu quo.

Si la demande de changements formulée par certains fidèles venait uniquement, comme certains le prétendent, d’une mauvaise compréhension de la «vérité» enseignée par le magistère, comment expliquer alors que cette «vérité» ait pu varier, au cours des siècles, sur des questions aussi diverses que le prêt à intérêt, la question sociale ou la liberté religieuse ? Et si l’opinion des laïcs et des théologiens fut pertinente hier, pour justifier de telles évolutions, désormais validées par le magistère, pourquoi ne le serait-elle plus aujourd’hui à propos de la famille ?

Comment sortir de l’impasse ? S’agissant de la famille, j’observe qu’il existe un vrai consensus, dans l’Église catholique, sur la sacramentalité du mariage et son indissolubilité, sur l’altérité, la fécondité, la fidélité… Mais aussi des questionnements sur la manière de comprendre cet enseignement et de le traduire dans «l’agir chrétien» contemporain en tenant compte des réalités du monde, des découvertes de la science et des différentes cultures. Consensus et questionnements sont constitutifs du sensus fidei sur lequel veut s’appuyer le pape François. Dans son entretien de 2013 aux revues jésuites, il déclarait à ce propos : «L’ensemble des fidèles est infaillible dans le croire, et il manifeste son infaillibilitas in credendo à travers le sens surnaturel de la foi de tout le peuple en marche (…) Quand le dialogue entre les personnes, les évêques et le pape va dans cette direction et est loyal, alors il est assisté par l’Esprit Saint.» Est-ce manquer au devoir de «charité chrétienne» de constater que certains lui refusent aujourd’hui cette confiance et cette loyauté ?

J’ignore à ce jour, et veux ignorer, ce qui pourra sortir du Synode romain. Paradoxalement, l’ouvrage de la Commission théologique internationale nous fournit une issue possible à travers un texte d’accompagnement rédigé par le Frère dominicain Serge-Thomas Bonino, par ailleurs Secrétaire général de ladite commission. Revenant sur l’encyclique Humanae Vitae, il écrit : «La réception très difficile de l’encyclique Humanae Vitae (1968) par un grand nombre de catholiques est souvent interprétée comme le signe d’une «erreur» du Magistère que la réaction négative du sensus fidei du peuple chrétien aurait permis de mettre en évidence. Le Magistère postconciliaire a plusieurs fois mis en garde contre cet usage déplacé du sensus fidei

On retrouve là toute l’ambiguïté de cette réflexion théologique qui semble tourner en rond. Mais cette ambiguïté même cache une issue possible : qu’in fine, le pape François décide souverainement dans le sens de sa seule conscience – comme le fit en son temps le pape Paul VI contre l’avis de ses conseils. Une manière de voir le magistère Pontifical avoir le dernier mot, pour juger de l’authenticité du sensus fidei qui, depuis son élection, soutient ses désirs d’ouverture. Dans une totale conformité au propos de la Commission théologique internationale.

*Photo : wikicommons.

BDS : les masques tombent

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bds israel antisemitisme

Le mouvement BDS ne cache pas son antisionisme. Mieux que ça, il le revendique. Omar Barghouti, co-fondateur du collectif de boycott anti-Israël, ne cesse de le répéter. Le fait qu’il soit diplômé de l’Université de Tel Aviv ne semble pas le gêner dans son entreprise de délégitimation d’Israël. Une preuve supplémentaire du prétendu apartheid fantasmé par BDS.

Omar Barghouti veut la fin d’Israël en tant qu’Etat Juif. Pour cela, il préconise un Etat binational, ce qui aurait pour effet de légitimer le retour des descendants des réfugiés palestiniens de 1948. C’est d’ailleurs un point essentiel, mais rarement évoqué, de la charte du collectif.

La suite, on la connaît. Faire augmenter la démographie arabe jusqu’à ce que les juifs soient en minorité et que le simple vote d’une loi permette de faire disparaître Israël légalement. M. Barghouti n’a rien inventé. Arafat avait cru bon d’imposer cette condition qu’il savait inacceptable (même pour le travailliste Ehoud Barak) et avait refusé de signer les accords de Camp David II en 2000 privant les palestiniens de conditions inespérées et, à terme, d’un Etat.

Dans une telle hypothèse, croire que les juifs continueraient à bénéficier des mêmes droits que le reste de la population est une chimère. Tous les jours en effet, les palestiniens de Gaza comme de Cisjordanie sont soumis à une violente propagande anti-juive et rien ne laisse présager la possibilité d’une cohabitation pacifique.

L’antisémitisme virulent et constant des prêches et des discours officiels (mise en ligne du faux antisémite « Protocoles des Sages de Sion » sur un site affilié au Service gouvernemental palestinien de l’Information), les livres scolaires palestiniens – financés à coup de millions d’euros par l’Union Européenne – qui enseignent depuis des années à haïr les juifs, qui les affublent de tous les maux, les programmes télévisés pour la jeunesse, notamment sur Al-Aqsa TV, dans lesquels de jeunes enfants ânonnent que les juifs sont les descendants des singes et des porcs et qu’ils souhaiteraient mourir en martyrs en tuant le plus de juifs possible, tout cela illustre la volonté des dirigeants palestiniens, qu’ils soient islamistes ou à tendance nationaliste, de ne jamais accepter les juifs à leur côté.

Les juifs devront alors fuir comme ils ont dû fuir les pays arabes après la création de l’Etat d’Israël non sans avoir auparavant été privés de leurs biens, de leurs commerces, de leur argent. 800.000 juifs chassés  d’Irak, de Syrie, d’Egypte, du Yémen, d’Algérie, du Liban, du Maroc dont personne ne se soucie du retour ni de l’indemnisation.

Les juifs devront fuir, mais pour aller où ? En Europe où l’on crie à nouveau « mort aux juifs » dans les rues ? En Russie où l’on prétend que la guerre en Ukraine est un complot juif ? En Afrique où l’islamisation à l’œuvre dans de nombreux pays laisse libre cours à une propagande antisémite ?

Récemment, sur les quais de Seine, des partisans de BDS déclaraient que les juifs devaient quitter la Palestine pour retourner « chez eux », c’est-à-dire nulle part précisément. Le Juif errant, voilà le seul juif supportable pour le BDS.

C’est aussi en cela que l’antisionisme confine à l’antisémitisme. Mais BDS ne s’arrête pas là.

Lors des dernières manifestations du BDS en Afrique du Sud, certains manifestants criaient « mort aux juifs » en brandissant des drapeaux palestiniens et du Hezbollah. À l’Université Libre de Bruxelles en mars 2015, des étudiants juifs étaient pris à partie, sans raison particulière, par des militants du BDS. En juin 2015, l’ancien député communiste Jean-Claude Lefort, Président honoraire de l’Association France-Palestine Solidarité et soutien indéfectible de BDS, appelait au boycott de produits cachers fabriqués en France.

Mais surtout, la semaine dernière, sous la pression du BDS local, le festival de reggae espagnol Rototom Sunsplash de Benicassim a décommandé un chanteur juif américain, Matisyahu, après avoir exigé qu’il fasse une déclaration en faveur d’un État Palestinien et qu’il se « positionne » au sujet du sionisme. Pourquoi lui ? Parce qu’il est juif. Aucun autre artiste n’a eu à subir ce diktat. Le festival a reconnu qu’il avait agi ainsi en raison d’une « campagne de pression, coercition et menaces » de la part de BDS qui l’avait « empêché de raisonner clairement ».

BDS demande-t-il à Jamel Debbouze, parce qu’il est musulman, de condamner publiquement la chasse aux chrétiens en Syrie, la mise en esclavage des yazidis en Irak, les meurtres de coptes en Egypte, le massacre des animistes au Sud-Soudan avant de monter sur scène ? Non.

Il n’y a que les juifs, et non plus les israéliens – ce qui était déjà inepte -, que BDS boycotte ainsi.

BDS est un mouvement antisémite. Structurellement. Il ne s’agit pas seulement de certains militants plus radicaux que d’autres qui abreuvent les réseaux sociaux de propos orduriers. Non, c’est bien plus que cela. Sous couvert de soutien au peuple palestinien, les actions mises en œuvre par les directions locales ou nationales de BDS tendent à légitimer le rejet et la haine.

Les discours clivants et les vidéos outrancières se succèdent. Les pouvoirs publics, par manque de courage ou par calculs électoraux, l’un n’étant pas exclusif de l’autre, s’empressent de ne rien faire. Petit à petit, le poison se diffuse. Petit à petit, les réflexes antisémites s’installent. Les trop peu nombreuses réactions suite à l’indigne opération « Gaza Plage » montre à quel point la société civile est devenue perméable à ce genre de discours et s’en accommode.

C’est un pas de plus vers le délitement de la cohésion nationale. Un de ceux qui nourrissent les extrêmes.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage :AP21723609_000004.

Cancer: pas de miracle mais une lueur d’espoir

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cancer proteines cellules

La recherche scientifique et médicale est en perpétuelle ébullition et, surtout lorsqu’il s’agit du cancer, on crie vite au miracle à chaque nouvelle avancée. Il faut dire que, bien souvent, un article austère et prudent publié dans une revue professionnelle réputée comme le NEJM (New England Journal of Medicine) devient, vulgarisé dans les médias grand public, l’annonce d’une victoire proche sur la maladie. Mais si l’on se garde d’annoncer un avenir radieux tous les quatre matins, on peut trouver dans les pages de ces augustes publications scientifiques certaines découvertes prometteuses. C’est le cas des résultats d’une récente étude révélant l’existence une protéine qui ouvre de nouvelles perspectives de recherche, notamment dans la lutte contre le cancer.

C’est à la Clinique Mayo, qui, avec presque 4000 chercheurs et un personnel médical de 50 000 employés, est l’un des meilleurs hôpitaux et centre de recherche des Etats-Unis, que le mécanisme a été identifié. Pour la première fois, des cellules cancéreuses agressives provenant de poumons, seins ou prostates, ont été changées en cellules bénignes. Et ce en restaurant une fonction qui empêche les cellules de se multiplier sans limites.

Les tests n’ont jusqu’ici été effectués qu’en clinique mais les chercheurs se montrent relativement confiants. Pour eux, la protéine concernée pourra un jour être utilisée afin de cibler des cellules cancéreuses que l’on pourrait « éteindre » sans avoir à recourir à la chimiothérapie ou à la chirurgie. Le professeur Panos Anastasiadis, du département de cancéro-biologie, interrogé par le Telegraph se montre optimiste à la vue de ses résultats: « On devrait être capable de remettre les freins sur ces cellules et de leur rendre leur fonction première ». Selon lui, cette découverte « représente un nouveau moyen inattendu qui fournit le code pour arrêter le cancer. », assure-t-il.

À l’origine du mécanisme en question se trouve la protéine PLEKHA7. Cette dernière se trouve dans des microprocesseurs biologiques appelés microARN. Schématiquement, il existe une sorte de colle qui maintient les cellules ensemble. Les microARN se situent dans cette colle et ont pour rôle de donner ordre aux cellules de se diviser jusqu’à ce qu’elles se soient suffisamment multipliées. Au sein de ces microprocesseurs, la protéine PLEKHA7 ordonne aux cellules de mettre fin à leur reproduction.

En agissant sur les microARN des cellules cancéreuses, les médecins se sont concentrés sur deux processus pouvant être mis à profit. Le premier processus arrête la prolifération des cellules cancéreuses en enlevant les microARN de celles-ci. Or, en retirant ce microprocesseur organique, on coupe le flux d’information qui active la reproduction des cellules cancéreuses.

Le second procédé possible est l’injection de la protéine PLEKHA7 directement dans ces cellules. En effet, les cellules cancéreuses se développent sans frein dans l’organisme. En injectant une forte dose de cette molécule dans des cellules cancéreuses, les scientifiques ont réussi à stopper la prolifération. « Nous avons effectué cette expérience dans des cellules humaines très agressives venant de cancers du sein ou de la prostate » a expliqué le Dr Anastasiadis. « Ces cellules manquent déjà de PLEKHA7 » ajoute-t-il. Restaurer le taux de PLEKHA7 permet de ramener ces cellules à un état bénin ».

D’après plusieurs experts britanniques du cancer, cette étude résout un problème sur lequel les biologistes ont travaillé durant des décennies : la multiplication sans entraves des cellules cancéreuses. « C’est une trouvaille inattendue » explique au Telegraph le Docteur Chris Bakal, spécialiste du changement de forme des cellules cancéreuses à l’Institut de Recherche sur le Cancer de Londres. À l’en croire, ces études ouvrent de nouvelles voies dans la lutte contre les cellules cancéreuses. Néanmoins, il se montre réservé et pense que cette découverte n’aura pas de conséquences révolutionnaires ipso facto : « Je pense que l’on peut difficilement arrêter une tumeur en inversant seulement un mécanisme, mais cela reste une découverte très intéressante. ».

Henry Scowcroft,  du Centre de Recherche sur le cancer du Royaume-Uni, partage ces réserves : « Cette étude importante résout un mystère biologique qui a fait long feu, mais nous ne devons pas nous réjouir trop vite » répond-il au Telegraph. « Il reste un long chemin avant de savoir si ce type de découverte, effectué en laboratoire, pourra permettre de traiter le cancer. Mais c’est un pas en avant significatif dans la compréhension de la croissance cellulaire. Comprendre ce concept-clé est crucial pour soutenir les progrès des dernières années dans la lutte contre le cancer ». Autrement dit, si cette découverte ne changera pas la face de la médecine, elle laisse espérer que nous pourrons un jour affronter le cancer à armes égales.

*Photo : wikimedia. 

Cambadélis roule-t-il pour le FN?

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cambadelis fn ps islam

Ça se veut mordant et acerbe mais ça fait un grand flop. Les interventions du Premier secrétaire du Parti socialiste sont si accablantes de bêtise que chaque socialiste, en son for intérieur, doit espérer qu’elles ne soient relayées par aucun média. Car les sorties de Jean Christophe Cambadélis n’ont en général qu’un seul effet : renforcer le Front national.

On imagine bien le malaise du Parti socialiste depuis lundi. Sur les ondes de RTL, le patron de Solférino se lançait dans une diatribe contre le Front national en affirmant que  «  si le Front national arrivait au pouvoir, il appliquerait son programme (…) c’est-à-dire qu’il raccompagnerait à la frontière 4 millions de Français musulmans ». En parcourant le programme du Front national aux élections présidentielles de 2012, on peine pourtant à trouver une quelconque proposition ressemblant de près ou de loin à l’éloignement de citoyens français de confession musulmane. Tout au plus, on peut lire que le Front national prône la « priorité nationale » dans des secteurs tels que le logement social où « à situation égale, le logement sera d’abord proposé aux personnes ayant la nationalité française ». Autrement dit, si le Front national appliquait son programme, non seulement il n’expulserait pas les Français musulmans mais il les favorisait en leur appliquant ce principe. Ainsi, entre un Chinois, un Norvégien et un Français, le Front national affirme qu’il privilégierait toujours le Français, fut-il de confession musulmane.

Non content d’avoir asséné une telle ineptie, Cambadélis ajoutait  qu’en cas de victoire du Front national « on ferait la chasse à tout ce qui est maghrébin, comme on le fait à Mantes-la-Ville en ce moment ». On imagine alors la terreur à Mantes-la-Ville : des femmes maghrébines violées en série par des blancs, des barbues exécutés sommairement, des Arabes lynchés en plein jour et même des pogromes antimusulmans. On est ahuri quand on comprend l’allusion de Cambadélis à la préemption par le maire de Mantes-la-Ville d’un terrain qu’une association musulmane souhaitait acheter pour y bâtir une mosquée. Une simple préemption, prévue par la loi, comparée à une chasse à « tout ce qui est maghrébin ». Faut-il rappeler à Cambadélis qu’un maire, en charge de l’urbanisme, est compétent pour aménager sa commune, y compris en refusant la construction d’un lieu de culte si l’endroit choisi ne lui parait pas adapté ?

Il faut dire que dans l’art de l’exagération, Cambadélis est passé maître incontesté depuis qu’il a comparé, cet été, l’exclusion de Jean-Marie Le Pen à une « tentative d’assassinat ». Les nostalgiques de la police politique, amateurs d’exécutions sommaires, ont probablement déchanté en apprenant que la « terrifiante » tentative d’assassinat dénoncée par Cambadélis n’était qu’une simple lettre recommandée adressée à Jean Marie Le Pen. Décidément, les traditions se perdent et Cambadélis le déplore. Pourtant, toute personne sensée devrait se réjouir de l’éloignement de Jean-Marie Le Pen dont l’antisémitisme compulsif et obsessionnel n’était pas de nature à élever le débat.

Au lieu de se perdre en conjectures sur ce que ferait ou ne ferait pas le Front national s’il arrivait au pouvoir, le Parti socialiste, Cambadélis en tête, devrait faire des propositions, surtout quand on connaît les talents de prévisionniste des socialistes. Le dernier à s’être prêté à ce jeu en paie encore les frais : les Français attendent toujours l’inversion de la courbe du chômage prédite par François Hollande dès 2012.

Les prévisions fantasmagoriques ne font pas avancer le débat. Elles discréditent le Parti socialiste dont on peine à comprendre le projet politique. Le vice-président du Front national l’a bien compris en twittant ce message cruel à l’attention de Cambadélis : « Quand on est nul et complétement dépassé par la situation, on dit n’importe quoi et on ment. »

En politique, on n’a pas que des amis, et les attaques, parfois personnelles, font partie du jeu. Mais avec des ennemis comme Cambadélis, le Front national peut bien se passer d’amis. Si Cambadélis avait voulu aider le Front national, il ne s’y serait sans doute pas pris autrement.

Uber : libéral à Paris, régulateur à Moscou

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uber yandex taxi russie

uber yandex taxi russie

Connaissez-vous la « salade russe » ? Une salade à base de pommes de terre, maïs, œuf dur, petits pois et mayonnaise. Un mets bien de là-bas direz-vous. Et bien, méfions-nous  des appellations. Car en Russie, la même salade se nomme « salade olivier » ou « salade française ». Le phénomène Uber, c’est un peu même chose. En France, l’« uberisation » des services crée une économie parallèle défiscalisée. En Russie, elle tire les conducteurs du marché noir vers la légalité.

Le géant américain Uber a ouvert la voie au néo-libéralisme, cette économie « qui ne respecte plus rien », même pas les impôts. Du coup, les taxis  crient à la concurrence déloyale. Ils voient leur fin proche, la ruine assurée. Une chose est sûre : les nouveaux services en ligne rompent avec le modèle économique dans lequel nous étions enfermés ; ils balayent les derniers secteurs réglementés pour ouvrir le marché à un système souple, où les particuliers sont réunis par un seul intermédiaire. Une économie qui ne produit pas de recettes fiscales, qui ne protège pas le travailleur, mais qui coûte moins cher au client. Et le client est roi, n’est-ce pas ? Les bénéfices gagnés par un locataire AirBnb ou un chauffeur d’un jour sont rarement déclarés mais personne ne peut les contrôler. Uber provoque, par son ultra-libéralisme, la disparition d’une partie du marché dans un système parallèle et consacre le grand retour, en France, de l’économie grise.

En Russie, c’est l’inverse. Le développement du marché des VTC, comme Uber, permet de sortir de nombreux chauffeurs du marché noir. Avant le phénomène Uber, c’était le « bombilo » qui prédominait dans les rues. Il suffisait au passant de lever le bras pour qu’une voiture lambda s’arrête : un chauffeur d’un jour qui complétait son petit salaire appelé le « bombilo ». Bien sûr, le chauffeur improvisé ne déclarait pas un kopeck de ses recettes au fisc local. Plus grave, il n’était pas toujours fiable. Tous les Russes âgés de plus de trente ans se rappelleront de cette époque où prendre un « taxi » à la volée  n’était pas toujours reposant. Heureux était celui qui ne tombait pas sur un chauffeur alcoolisé. Les autorités russes avaient beau lancer des politiques « contre les bombilos »  depuis les années 2000, et condamner d’une amende de 2000 roubles les conducteurs non déclarés, rien n’y faisait.  Comment vérifier si le conducteur dépose un ami ou un client ? Nous en serions restés là si le phénomène Uber n’avait pas rejoint le continent russe.

Depuis une dizaine d’années, des plateformes de mises en relation entre le client et le chauffeur, pas toujours professionnel, se sont développées. Plus encore qu’Uber Pop, Yandex Taxi connaît un véritable succès dans le pays.  Par téléphone ou en appli mobile, le client peut trouver très vite une voiture disponible. L’avantage, par rapport au bombilo, c’est que le chauffeur est contrôlé : l’agence de mise en relation promet une « visite médicale régulière » de ses conducteurs et tous ses déplacements sont enregistrés. Le tarif de la course est annoncé à l’avance. Et l’agence prend 15% de commission. Une affaire qui roule donc, d’autant plus que les bénéfices de l’agence sont le plus souvent déclarés.  Les clients sont satisfaits, et les autorités pas mécontentes de récupérer une partie du marché noir.

Les seuls perdants de l’histoire, comme chez nous, sont les taxis professionnels. Et comme chez nous, ils ont manifesté en juillet dernier contre le développement de ces services non règlementés. Rien à voir avec la grogne française mais les revendications sont les mêmes : réguler un service anti-concurrentiel qui fonctionne à plein, sans licences. Les autorités ont promis de réguler la situation mais n’ont encore pris aucune décision.

Si en France, Uber a dérégulé au forceps nos systèmes vieillis de services à la personne, ce que l’Etat ne s’était pas résolu à faire lui-même, en Russie, il a extirpé de l’illégalité une partie du marché des VTC. Si vous n’y comprenez plus rien, c’est normal, Uber à l’Est et Uber à l’Ouest, c’est une sacrée macédoine !

*Photo: wikimedia.

Erdogan prêt à entraîner la Turquie dans sa chute

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erdogan gulen turquie kurdes

erdogan gulen turquie kurdes

Burak Gürbüz est maître de conférences en économie à l’Université Galatasaray d’Istanbul.

Causeur : Il y a un an,  le 28 août 2014, Recep Tayyip Erdoğan a pris ses fonctions de président de la République turque. Contrairement à son prédécesseur, il a été élu au suffrage universel direct, de même que l’Assemblée nationale. Erdogan a qualifié cette situation – un président et un parlement directement élus par le peuple – d’anormale et appelle à un changement de régime. Où va la république fondée il y a 90 ans par Mustapha Kemal ?

Burak Gürbüz : Erdoğan élu par le suffrage universel, dites-vous. Pas si sûr ! Rappelons que  les présidentielles de 10 août 2014 se sont déroulées dans des conditions douteuses ; cela n’est pas uniquement l’avis de l’opposition mais aussi des experts de l’OSCE. En clair, le Premier ministre candidat s’est servi des moyens de l’Etat pour mener sa campagne et tout a été fait pour mettre des bâtons dans les roues de ses adversaires. Mais le problème plus grave est l’organisation même des élections en Turquie. Comme le suggère pudiquement le rapport de l’OSCE, les institutions qui contrôlent le déroulement des élections (le YSK – Haut Comité  des Elections – et la Cours Constitutionnelle) n’ont pas les moyens légaux pour accomplir leur mission. Pire encore, ces institutions sont de plus en plus sous le contrôle du gouvernement et donc de l’AKP. Pour Erdoğan et l’AKP, la justice n’est pas le troisième pouvoir mais une simple branche de l’exécutif. Concrètement, Erdoğan n’accepte pas que son action soit entravée par des décisions de justice et au lieu de se soumettre à ce contrôle il a préféré changer les lois et remplacer les magistrats par des gens sûrs, souvent issus, par le passé, de rangs de la confrérie de Gülen. Ironie de l’histoire, quand il y a deux ans l’AKP et  Gülen sont entrés en conflit, des membres de l’AKP fidèles à Erdoğan ont remplacé les magistrats fidèles à Gülen – une purge en remplace une autre…   Tout cela pour dire que le gouvernement actuel a plus que jamais la main sur les élections. Lors des dernières élections municipales à Ankara, quand, la nuit, on procédait  au dépouillement des voix, le score du candidat du CHP (Parti Républicain du Peuple, dans l’opposition) dépassait d’un point celui du maire AKP sortant. Puis, après une coupure d’électricité, l’ancien maire a été déclaré gagnant avec un demi-point d’avantage sur son adversaire. Le CHP a d’abord saisi le Haut Comité  des Elections pour exiger un nouveau comptage des voix. La demande ayant été refusée sans motif, le candidat malheureux a saisi la cour constitutionnelle qui l’a également débouté.  Force est de constater que la démocratie turque est défaillante.

Pourtant, ces douze dernières années, l’AKP et  ont été étaient les porte-drapeaux de la démocratisation de la Turquie notamment concernant le rôle particulier de l’armée dans la république kémaliste…

Il faut scinder les treize ans de l’AKP au pouvoir en deux périodes distinctes : le temps de l’alliance avec la Confrérie Gülen puis le temps de la rupture et le conflit avec elle. Pendant la grosse décennie de coopération étroite entre l’AKP et la confrérie, on peut effectivement parler du passage de la République autoritaire de Mustafa Kemal à un régime plus démocratique. Les islamistes et les Kurdes ont parlé de « Deuxième république ». Mais cette nouvelle république « démocratique » reposait sur l’arrestation des journalistes, des intellectuels, des hommes politiques, des fonctionnaires, des militaires… tous accusés d’appartenir à l’organisation illégale Ergenekon dont l’unique but aurait été de préparer un putsch contre AKP. Pour mener à bien cette purge, l’AKP s’est appuyé sur les membres de la Confrérie Gülen, très nombreux dans la police et la justice.

La transformation de la première République laïque de Mustafa Kemal en Deuxième République islamo-conservatrrice a été interrompue les 17 et 25 décembre 2013, quand les membres de la Confrérie Gülen ont transmis aux médias les écoutes téléphoniques d’Erdoğan et de ses ministres mettant en évidence leur corruption.

Pourquoi la guerre a-t-elle éclaté entre ces anciens alliés islamistes ?

Après s’est servi de Gülen et de ses réseaux pour conquérir le pouvoir et s’y maintenir, Erdogan a jugé cet allié de plus en plus gênant. Il a donc a décidé de l’éliminer en s’attaquant à la base de son pouvoir : les établissements scolaires de la Confrérie. Pour cette dernière, il s’agissait d’une menace mortelle. C’est pourquoi Gülen a lâché la bombe des écoutes. Mais l’impact du scandale n’a pas été fatal :  malgré le déballage et les histoires sordides de boîtes à chaussures remplies de dollars et des échanges compromettant entre Erdoğan et son fils Bilal,  trois mois plus tard, l’AKP a remporté les élections municipales et dans la foulée, au mois d’aôut 2014, Erdoğan a été élu Président avec 52 % des voix. Ces victoires ont permis la grande purge des fidèles de Gülen. Chaque purge exigeant un nouvel ennemi, l’Etat parallèle composé des islamistes du mouvement Gülen a remplacé l’Ergenekon des kémalistes et des républicains. On a soudainement découvert que les dossiers d’accusation contre les membres de l’Ergenekon – des militaires, des intellectuels et journalistes républicains – étaient montés de toutes pièces. Bref,  la Turquie est plus que jamais divisée car Erdoğan s’est aliéné non seulement les républicains de tradition laïque mais aussi ses anciens alliés kurdes, de gauche et bien évidement les islamistes de Gülen.

Au-delà de ces manipulations, quelles stratégies politiques, ont permis à l’AKP et à son leader de se maintenir au pouvoir depuis 2002 ?

La raison profonde de la montée au pouvoir de l’islamo-conservatisme est la libéralisation de l’économie, politique soutenue par les institutions néolibérales ainsi que les acteurs économiques majeurs qui ont apporté leur soutien à l’AKP. Cette politique a amélioré le sort des pauvres qui ont bénéficié d’un accès sans précédent à la consommation, grâce notamment aux crédits accordés par les banques. La Turquie de l’AKP est un pays où l’endettement des ménages a augmenté considérablement et où des grandes surfaces et des centres commerciaux poussent comme des champignons. La croissance et l’amélioration de niveau de vie a arrangé pratiquement tout le monde et l’AKP, mouvement politique structuré et discipliné avec une armée des militants sur le terrain, a également bénéficié de moyens financiers considérables qui lui ont permis de sillonner le pays, de mobiliser les électeurs et de rester présent entre deux échéances électorales. A aussi joué le feu vert des États-Unis qui considèrent l’AKP comme une force positive de la mondialisation en raison de son idéologie compatible avec le néolibéralisme.  Pour les Etats-Unis, l’AKP était donc un long printemps turc.

En outre, l’AKP a habilement tissé des alliances politiques sur d’autres bases, non économiques. La destruction de la République kémaliste au prétexte de la lutte contre Ergenekon a bénéficié du soutien de la majorité des kurdes et de la gauche libérale. Certains ténors de la gauche libérale n’ont pas hésité à tenir un discours très féroce contre les prétendus conjurés d’Ergenekon, allant jusqu’à dénoncer comme nationales-socialistes des personnalités comme moi-même qui ont émis de doutes sur l’existence de cette organisation.  Cette connivence politique a même donné naissance à des ONG telle Genç Siviller, composée d’intellectuels issus de la gauche libérale comme de l’AKP. Il faut dire qu’après la chute de l’URSS et le 11 septembre, la gauche a abandonné la laïcité au profit de la « démocratie islamiste ». Ses membres ont mis du temps à comprendre que la « démocratie islamiste » n’incluait qu’une seule liberté – soutenue par l’arrivée massive de capitaux étrangers – : consommer et s’endetter (via les cartes de crédits des classes populaires). Quant aux Kurdes, ils espéraient évidemment beaucoup de la destruction du régime avec lequel ils étaient en guerre pendant un quart de siècle. Ils entretenaient aussi des espoirs du côté de l’adhésion à l’UE. Mais l’alliance avec l’AKP a été un marché de dupes…

Justement, quel rôle a joué l’Europe en général et la France en particulier dans le succès de l’AKP et d’Erdoğan ? Quel bilan peut-on dresser de l’interminable processus d’adhésion turque à l’union européenne ? 

L’AKP a utilisé la carte de l’adhésion à l’UE pour séduire les investisseurs étrangers tout en appâtant ses alliés kurdes et de gauche. L’espoir européen a été vu comme une garantie de la stabilité économique pour les uns ; comme la promesse d’une démocratie libérale et d’une autonomie kurdes pour les autres. Aujourd’hui, cette stratégie habile et efficace est dans l’impasse.

Chez Erdoğan,  la dimension personnelle semble prendre une grande importance. On a l’impression qu’il tire toutes les ficelles, empêchant personnellement la formation d’une coalition après les législatives de juin. Il pousse aujourd’hui le pays vers des élections anticipées. Sombre-t-il dans un délire mégalomane et paranoïaque ?

Contrairement aux apparences, Erdoğan n’est pas l’homme fort de la Turquie. Au contraire, il se sent très faible, et c’est par d’ailleurs pour cela que son discours se fait de plus en plus violent. Il se sent de plus en plus marginalisé. D’abord, parce que son discours très dangereux et anti-démocratique est mal accueilli par nombre de membres de son parti, non pas par excès d’esprit démocratique mais tout simplement parce qu’ils ont peur que cela dégénère et que l’AKP perde le pouvoir. Le soutien dont il bénéficie au sein même de l’AKP ne cesse donc de s’éroder et les affaires de corruption n’arrangent rien. Certains dirigeants de l’AKP, notamment l’ancien Président Gül, savent que cette situation ne peut pas continuer indéfiniment et cela finira par une déroute électorale. Or, paniqué par un tel scenario, Erdoğan pousse ses camarades à commettre des folies comme refaire le 1er novembre les élections de juin où l’AKP avait perdu la majorité.  J’imagine que les députés nouvellement élus même dans son parti ne sont pas contents car ils risquent gros. Les élections de novembre seront cruciales pour le sort de l’AKP et d’Erdoğan. D’après les sondages, les gens voteront comme en juin, ce qui signifie que l’AKP n’aura toujours pas de majorité absolue au Parlement et devra former une coalition. Dans cette éventualité, Erdoğan va-t-il appeler de nouveau à des élections anticipées ?

Entre-temps, Erdoğan  fait tout pour gagner en novembre en s’attirant les voix des nationalistes. Ainsi, comme par hasard, le conflit avec les Kurdes a repris de plus belle et Erdoğan envoie des jeunes soldats mourir pour la patrie. Il joue sa dernière carte. S’il gagne – c’est-à-dire si l’AKP obtient la majorité nécessaire dans le Parlement pour changer la Constitution – il sera dictateur pour quatre ans. S’il perd, il sera jugé pour violation de la constitution et corruption et risquera la prison. Ceci dit, même s’il gagne en novembre, il trouvera sur son chemin une opposition composée des différentes courants politiques (gauche-droite) qui ne se contentera pas de rester les bras croisés. Et, en tentant de se débarrasser de cette opposition, Erdoğan risque de casser la Turquie.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21773011_000022.

Amiel, un Don Juan en terre vaudoise

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henri frederic amiel

henri frederic amiel

1. UNE CURE DE MÉLANCOLIE

Je ne dirai pas que se plonger dans le Journal de mon cher Henri-Frédéric Amiel est un bain de jouvence, mais j’y reviens toujours avec une certaine délectation, surtout durant mes étés lausannois. Lui-même n’est pas bien loin. Il villégiature durant une dizaine de jours à Chernex, au-dessus de Montreux. Lui aussi, donc, tient son journal. Lui aussi a pour principaux soucis les femmes et sa santé. Dans un mois, il aura 50 ans. Il est toujours célibataire – et il le restera jusqu’à sa mort dix ans plus tard. Il n’a connu, au sens biblique du terme, qu’une femme – Marie Favre, qu’il surnomme « Philine ». C’est d’ailleurs un des plaisirs de cet éternel maniaque que d’affubler les femmes qu’il observe ou qu’il convoite de surnoms étranges ou ridicules. À Chernex, par exemple, il passe une large part de son temps avec Seriosa – Fanny Mercier –, une institutrice dont la laideur et l’insignifiance exercent sur lui une étrange fascination. Il aime l’amour qu’elle lui porte et lui lèguera son Journal.[access capability= »lire_inedits »] Elle veillera sur lui jusqu’à sa mort et éditera – avec l’aide d’Edmond Schérer – des fragments, fragments qui miraculeusement vaudront à l’obscur professeur genevois une notoriété internationale. Il inaugure la rencontre jusqu’alors clandestine d’un homme et d’un genre : le journal intime. Près de vingt mille pages, tantôt geignardes, tantôt philosophiques, assureront sa gloire posthume.

2. UN EXEMPLE DE FATUITÉ MASCULINE

Mais revenons à Chernex où Henri-Frédéric joue les jolis cœurs. Don Juan en terre vaudoise, il n’est pas loin de se voir en Jupiter sur l’Olympe en butte aux désirs de créatures qui n’aspirent qu’à le séduire. Daniel Maggetti, qui a suivi de près le professeur Amiel durant une dizaine de jours à Chernex1, se moque affectueusement de lui, comme il pourrait le faire aujourd’hui avec Gabriel Matzneff, qui, lui aussi, en dépit de ses dénégations, a fini par s’identifier au Christ.

Il serait dommage de ne pas citer ici comme exemple de fatuité masculine ces quelques lignes en date du 3 septembre 1871 : « Quelle situation extraordinaire que la mienne. Ici, à une demi-heure de distance, sont deux personnes que je puis faire fondre en larmes par un regard indifférent. Et, à l’autre bout du lac, il en est deux autres qu’un mot froid de ma part peut empêcher de dormir. Sans le vouloir, sans l’avoir cherché, je suis un peu l’arbitre de leur bonheur, le maître de leur repos, l’objet de leurs pensées. Je comprends pourquoi l’on fait de moi un homme dangereux. »

Mais son corps est là pour rappeler à Henri-Frédéric qu’on ne joue pas impunément avec les cœurs. La nuit, il dort peu ou mal. Sa toux le tourmente. C’est un vampire qui suce sa vitalité. Il ne cesse de se débattre contre l’inévitable délabrement de sa carcasse. La guérison n’est qu’un espoir chimérique, le silence des organes un vœu pieux, la grande santé un idéal inaccessible. Il n’est, se plaint-il, et il ne sera jamais qu’un souffreteux, un valétudinaire, un être dont la voix, au fil des années, devient inaudible tant elle est terne et éraillée. D’ailleurs, et il y revient sans cesse dans son Journal, il n’a jamais trouvé ni sa voix, ni sa voie. Sans doute est-ce la condition indispensable pour devenir un écrivain de l’envergure de Kafka, de Pessoa ou de Proust. On n’écrit jamais mieux que lorsqu’on étouffe.

3. LA HAINE DE SOI COMME MOTIF LITTÉRAIRE

Dans l’excellente Histoire de la littérature suisse-romande, publiée sous la direction de Roger Francillon aux éditions Zoé, je lis cette réflexion sur Amiel, si pertinente : « Amiel éclaire le dix-neuvième siècle de ses noirceurs circonspectes. » Il pique notre curiosité par la haine qu’il se porte et par un pessimisme qui oscille toujours entre une paresse insurmontable et un orgueil qui ne l’est pas moins. Par ailleurs, contrairement à l’image que l’on se fait de l’austère professeur genevois, nul n’était plus enjoué, plus farceur, plus espiègle que lui dans la vie sociale. Il y a bien un cas Amiel qu’il faudra bien un jour que j’approfondisse, puisqu’avec Rousseau et Benjamin Constant il incarne cette littérature suisse romande qui constitue une part de mon être, l’autre étant située à Vienne.

Aussi loin que remontent mes souvenirs, je vois dans le salon familial mon père lisant Amiel et ma mère, viennoise d’origine, passant de Schnitzler à Thomas Bernhard avec délectation. Elle mourra d’ailleurs le jour où elle venait d’achever la lecture d’Extinction.

4. SUIS-JE BIEN SÛR D’ÊTRE UN HOMME ?

À ceux qui doutent du génie déployé dans cet effort constant d’Amiel pour parvenir à atteindre le noyau de son être, je lis volontiers ces quelques lignes introspectives tirées de son Journal. Elles donnent l’image la plus fidèle d’un homme à la recherche de son Moi et de sa déroute finale. Si j’étais professeur de morale – et, Dieu merci, je ne le suis pas –, la conclusion à laquelle il aboutit serait le socle de mon enseignement. Voici donc le portrait qu’Amiel trace de lui-même, portrait qui n’aurait pas déplu à Montaigne, ni à Pascal, et qui, pour la qualité du style et la profondeur de la pensée, ne démérite en rien.

« Je suis un nouveau-né perpétuel qui ne parvient pas à s’ossifier dans un moule définitif. Je suis un esprit qui n’a pas épousé un corps, une patrie, un préjugé, une vocation, un sexe, un genre. Suis-je seulement bien sûr d’être un homme ? Il me semble si aisé d’être autre chose que ce choix me paraît arbitraire. Je ne saurais prendre au sérieux une structure toute fortuite dont la valeur est purement relative. »[/access]

*Image : wikicommons.

Mort du djihadiste en « une » de Causeur

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Il se meurt tous les jours des milliers de personnes en Syrie et il serait bien impossible d’écrire une nécrologie de chacun. Mais, aujourd’hui, nous avons le devoir d’annoncer la mort à 21 ans d’un jeune djihadiste britannique : Junaid Hussain. Malgré son choix de carrière peu compatible avec nos idées, ce jeune homme avait eu l’honneur de figurer en « une » de notre numéro de septembre 2014.

 

Junaid Hussain avait quitté sa ville natale de Birmingham en 2013 pour se rendre en Syrie. Là-bas, il a connu une ascension des plus rapides, le plaçant en troisième position sur « liste des cibles » du Pentagone, rapporte l’International Business Times.

Des sources américaines et européennes ont en effet expliqué à Reuters que Junaid était suspecté de diriger le « CyberCalifat », un groupe de pirates informatiques qui a notamment attaqué le compte Twitter du Pentagone en janvier.

Hussain était d’ailleurs connu pour ses activités de desperado virtuel, avant même de rejoindre l’Etat Islamique. Il avait fait ses armes au sein d’un groupe de hackers, la « Team Poison », notamment remarquée pour avoir accédé au carnet d’adresse de Tony Blair en 2012. Pour ce forfait, Hussain avait purgé six mois de prison dans son pays d’origine. Une belle ligne sur le CV d’un apprenti djihadiste.

Mais la carrière prometteuse de ce jeune surdoué du djihad vient d’être stoppée net par une attaque de drone. Les pilotes ont volé mardi au-dessus de la ville de Raqqa et ont visé le véhicule du cyberdjihadiste.

Si les autorités américaines n’ont pas encore confirmé la mort de Hussain, un officiel de l’armée étasunienne a confié mardi à CNN que l’opération avait été un grand « succès de l’intelligence militaire ».

S’il est permis de se réjouir de voir les Américains se retrousser les manches pour affronter l’Etat Islamique, nous ne ricanerons pas trop fort. Il ne faudrait tout de même pas que Causeur porte la poisse, même à ses pires ennemis.

Etat islamique : un califat Twitter?

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etat islamique twitter daech

etat islamique twitter daech

Les communicants de Daech se servent notoirement de YouTube et Twitter pour diffuser leur propagande afin de répandre la terreur. On a déjà beaucoup glosé sur l’imagerie sauvage que contiennent beaucoup de productions de l’Etat Islamique. Les vidéos de décapitations ou de lapidations ont fortement marqué l’opinion publique et sont devenus symboliques de la communication de l’Etat terroriste.

Pourtant, la violence n’est pas forcément le message visuel le plus puissant de Daech. En effet, selon le magazine Vocativ, 45% de la production médiatique de l’Etat Islamique délivre des messages « positifs » pour obtenir le soutien des populations et attirer vers lui de potentiels combattants. Au point qu’Abou Bakr al-Baghdadi s’est fait surnommer le « calife Twitter » par ses détracteurs.

Charlie Winter de la Fondation Quilliam, un think-tank de lutte contre l’extrémisme, a livré à The Economist une analyse détaillée du discours djihadiste en ligne. Il y identifie une série de thèmes tels que la résistance à l’agresseur, la victimisation mais aussi l’utopie islamiste et la construction d’un Etat. Plutôt que les décapitations, les propagandistes préfèrent mettre en avant le rêve de la fraternité sunnite et le retour en grâce de l’Islam. Pour décrire cette stratégie de communication, M. Winter parle de « propagande du gagnant ». Là où les récits fournis par les précédents groupes djihadistes se fondaient sur une rhétorique de la « résistance » aux ennemis extérieurs, l’Etat Islamique construit son discours sur la destruction des frontières néo-coloniales et la renaissance du Califat. Les propagandistes vont encore plus loin dans ce sens puisque l’amélioration du quotidien des populations est, elle aussi, au cœur de la stratégie de communication des islamistes. On peut par exemple trouver sur Internet,un court film promouvant un parc d’attraction à Mossoul, deuxième ville d’Irak entre les mains de Daech depuis juin 2014.

Interrogé par The Economist, Charles Lister, membre du think tank Brookings, soutient que de telles images positives expliquent la puissance de Daech: «En Syrie et en Irak, il se présente à la fois comme une armée et une alternative « étatique » pour détruire et remplacer des systèmes politiques perçus comme oppressif par les musulmans sunnites. « Cette approche a permis de mettre en place des fondations qui pourraient l’aider à survivre sur une longue période », analyse-t-il.

Dans ces conditions, la guerre de propagande est d’autant plus importante que les rangs de l’armée islamique ne cessent de s’élargir. Alors que depuis septembre 2014, 15 000 combattants de Daech ont perdu la vie, les estimations des forces du groupe sont passées de 20 000 à 30 000 soldats au nombre de 70 000, incluant 15.000 à 20.000 étrangers. Si les recrutements ne se font pas seulement par le biais d’Internet, le monde virtuel est une plateforme de communication providentielle pour l’Etat Islamique.

En première ligne de cette guerre dans la guerre, on retrouve les Américains puisque leur pays héberge les réseaux sociaux plébiscités par les propagandistes islamistes. Une offensive a ainsi été lancée sur le réseau Twitter pour réduire au plus possible, faute de les éradiquer, les différentes productions de la propagande islamiste. Cette politique a consisté à bloquer les comptes Twitter se revendiquant de l’Etat Islamique. Parallèlement à cette décision politique, les chercheurs de Brookings ont étudié de près les mécanismes de la propagande terroriste sur le réseau social.

Sans surprise, l’étude montre qu’une grande partie de la propagande se développe au Moyen-Orient et en langue Arabe. L’Arabie Saoudite est le premier hôte de comptes Twitter prêtant allégeance à Daech. Par ailleurs, les trois quarts des comptes publient des messages en arabe. Comme on pouvait s’y attendre, les habitants des pays les plus proches géographiquement de l’Etat Islamique sont les plus susceptibles de soutenir son action.

Mais une bonne partie de la propagande djihadiste se fait en anglais (18% des comptes sont paramétrés dans cette langue) et en français (6%). Il faut noter qu’ailleurs sur Twitter, le pourcentage de compte en langue française est de 2,44% en 2013. Autrement dit, nos concitoyens djihadistes, et certains de nos camarades belges qui ne sont souvent pas en reste, refont du français une langue qui pèse sur la scène internationale !

Et quid de l’efficacité des blocage de comptes ? Alors que 40 000 tweets contenant le hashtag Etat Islamique sous ses différentes variantes étaient répertoriés quotidiennement en septembre 2014, ce nombre est passé à 5 000 en février 2015. Les partisans de l’Etat Islamique notent d’ailleurs eux-mêmes « l’effet dévastateur » des suspensions. En réaction, ils recommandent cependant de créer de nouveaux comptes.

La guerre de propagande est donc loin d’être gagnée. À long terme, reste à savoir si la censure aura raison de l’ingéniosité des communicants islamistes.

Je suis Charlie, le film

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Huis mois après les attentats de janvier, le documentariste Daniel Leconte, auteur du documentaire C’est dur d’être aimé par des cons sur la publication des caricatures de Mahomet dans Charlie Hebdo, sort L’Humour à mort, un film en hommage à toutes les victimes de ces attaques terroristes.

Selon Daniel Leconte qui a réalisé ce film avec son fils Emmanuel, leur parti pris dans cette œuvre est de nous faire voir et aimer tout ce que nous avons perdu – le courage, les convictions,  les talents – lors de ces événements. Autrement dit, il s’agit de mettre l’accent sur le vide laissé par les disparus plutôt que de nous faire haïr les terroristes.

Ce nouveau film, produit par Doc en Stock, sera projeté en avant-première mondiale lors du Festival de Toronto en septembre prochain. Il sera présenté au jury international et au public américain sous le titre Je suis Charlie, choisi pour la version diffusée à l’étranger.

En attendant sa projection en France vous pouvez lire, dans notre numéro de février 2015 consacré à l’après-Charlie,notre entretien avec Daniel Leconte et Philippe Val.

 

Famille: ce que dit le bon sens catholique

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pape francois synode famille

pape francois synode famille

Même dans l’Église catholique on respecte les trêves estivales. La question est alors de savoir qui la rompra, quand et pourquoi ! Nous avons la réponse. À quelques semaines de l’ouverture de la seconde phase du Synode romain sur la famille, on nous fait savoir que 500 000 signatures auraient été recueillis par la «filiale supplique» au pape François, lui enjoignant de ne «jamais dissocier la pratique pastorale de l’enseignement légué par Jésus-Christ et (ses) prédécesseurs…» Ailleurs nous est annoncée la parution prochaine d’un ouvrage collectif, signé de onze éminences, sur «Le mariage et la famille dans l’Église catholique». La littérature sur le sujet étant on ne peut plus abondante, on s’autorise à y voir une nouvelle tentative de pression exercée sur le pape François et les Pères du Synode pour ne rien toucher à la pastorale de l’Église catholique sur les sujets aussi brûlants que l’accueil aux sacrements des divorcés remariés ou la prise en compte de la conjugalité homosexuelle.

Et il y a fort à parier que cette pieuse mobilisation ira en s’amplifiant au cours des prochaines semaines, même si certains contre-feux sont attendus, ici ou là. Depuis des mois, quelques vaticanistes s’efforcent de lire dans le marc de café que constituent les listes des délégués au Synode, ce que pourrait être le rapport de force entre partisans et adversaires de «l’ouverture» pastorale souhaitée par le pape François. Et l’on ne sait trop s’il faut s‘apitoyer, se scandaliser, se gausser ou se désespérer d’entendre tant de belles âmes dire leur désarroi à l’idée que le pape puisse, à la faveur d’un Synode redouté, jeter la doctrine avec l’eau du bain. Est-il exagéré d’affirmer qu’une majorité du peuple croyant, qui a dit en temps et heure ses espérances, se range désormais au côté d’une majorité du corps épiscopal pour «faire confiance» à l’Esprit Saint et au pape François. Même si, ici et là, certains évêques commencent à exprimer, en privé, leur crainte que l’immobilisme ne finisse par l’emporter.

Qu’écrire sur le sujet qui n’ait déjà été martelé en tous sens ? Peut-être que le cœur du débat repose sur ce que la théologie catholique la plus classique appelle le sensus fidei, ce «bon sens de la foi» que possède tout baptisé, du fait même de son appartenance au Christ et de la présence, en lui, de l’Esprit Saint. Un bon sens de la foi qui, depuis longtemps déjà, conduit un nombre grandissant de fidèles, et parmi les plus pratiquants, à ne plus comprendre le lien existant entre l’Evangile et telle ou telle prescription du magistère. Pour prendre ce seul exemple, souvent évoqué à propos du Synode en cours, comment comprendre l’insistance du Christ sur le pardon et le refus obstiné de l’Église à admettre les divorcés remariés au sacrement du même nom ?

«Avertis par leur sensus fidei, les individus croyants peuvent aller jusqu’à refuser leur assentiment à un enseignement de leurs pasteurs légitimes s’ils ne reconnaissent pas dans cet enseignement la voix du Christ, le Bon Pasteur». Nous y sommes ! Or ce texte ne provient pas de quelque officine séditieuse dans l’Eglise mais de la très officielle Commission théologique internationale qui vient de consacrer au sensus fidei une étude tout à fait stimulante à défaut d’être toujours convaincante.  La publication de l’ouvrage tombe à propos comme le soulignent d’ailleurs ses auteurs, en introduction, lorsqu’ils écrivent que son objet est de «…trouver une réponse à certaines questions, en particulier celles qui ont trait à l’identification du sensus fidei authentique dans des situations de controverse, lorsque par exemple il existe des tensions entre l’enseignement du magistère et des points de vue qui prétendent exprimer le sensus fidei

Or, toute l’argumentation déployée par la Commission théologique internationale, conduit à vider l’idée de sa substance. Le texte prend soin de différencier le sensus fidei fidelis (le bon sens de la foi individuel à chaque baptisé) du sensus fidei fidelium (celui qui est commun à tous les baptisés, depuis les évêques jusqu’aux prêtres et aux simples laïcs) le seul, finalement authentique. Il insiste sur la nécessité de ne pas confondre sensus fidei et opinion publique dans l’Église, si légitime soit-elle. Et s’il admet, par principe, qu’un désaccord entre les fidèles et le magistère puisse aussi avoir pour origine une prise en compte insuffisante du sensus fidei des fidèles… c’est pour se dépêcher de préciser que : «le jugement concernant l’authenticité du sensus fidelium appartient, en dernière analyse, non aux fidèles eux-mêmes ni à la théologie, mais au magistère.» CQFD ?

On savait que l’Église n’est pas une démocratie mais c’est le sensus fidei lui-même qui conduit les baptisés, en ce début de millénaire, à s’interroger sur la légitimité – et le degré de fidélité à l’Évangile – d’une disposition contraire à toutes les pratiques des sociétés modernes et qui fait du magistère l’arbitre suprême des critiques formulées à son égard. Si le sensus fidei est légitimé à influer sur le magistère dans une perspective de «développement de la doctrine», comment articuler cette affirmation avec l’idée que «il appartient au magistère de nourrir et d’éduquer le sensus fidelium»… jusqu’à se confondre avec lui ? (4) Comment ne pas y voir une contradiction avec l’idée que : «La division entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas perd de sa pertinence lorsque l’Esprit Saint est donné à tous.» comme le souligne Mgr Eric de Moulins-Beaufort dans sa préface de l’ouvrage ?

Pardon pour cette longue digression mais ce questionnements est au cœur des débats sur le Synode romain. La Conférence Catholique des Baptisés Francophones l’a bien compris et organise un débat sur ce thème, au Centre Sèvres, le 26 septembre prochain avec deux intervenants de renom. Voilà des années que l’on nous oppose l’idée que les adaptations souhaitées par nombre de fidèles sur la contraception ou l’accueil aux sacrements des divorcés remariés, pour s’en tenir à ces deux points, ne reposeraient pas sur un sensus fidei authentique mais sur la simple expression d’une opinion publique catholique influencée par l’idéologie dominante… Alors même que ces demandes se retrouvent, en conclusion, dans la quasi totalité des synodes diocésains et sont appuyées par nombre d’évêques, cardinaux et théologiens ! Tous des irresponsables dévoyés par l’air du temps  ? On nous objectera qu’il existe également un autre sensus fidei, dont se réclament d’autres fidèles, évêques, cardinaux et théologiens et qui demande, lui, le maintien du statu quo.

Si la demande de changements formulée par certains fidèles venait uniquement, comme certains le prétendent, d’une mauvaise compréhension de la «vérité» enseignée par le magistère, comment expliquer alors que cette «vérité» ait pu varier, au cours des siècles, sur des questions aussi diverses que le prêt à intérêt, la question sociale ou la liberté religieuse ? Et si l’opinion des laïcs et des théologiens fut pertinente hier, pour justifier de telles évolutions, désormais validées par le magistère, pourquoi ne le serait-elle plus aujourd’hui à propos de la famille ?

Comment sortir de l’impasse ? S’agissant de la famille, j’observe qu’il existe un vrai consensus, dans l’Église catholique, sur la sacramentalité du mariage et son indissolubilité, sur l’altérité, la fécondité, la fidélité… Mais aussi des questionnements sur la manière de comprendre cet enseignement et de le traduire dans «l’agir chrétien» contemporain en tenant compte des réalités du monde, des découvertes de la science et des différentes cultures. Consensus et questionnements sont constitutifs du sensus fidei sur lequel veut s’appuyer le pape François. Dans son entretien de 2013 aux revues jésuites, il déclarait à ce propos : «L’ensemble des fidèles est infaillible dans le croire, et il manifeste son infaillibilitas in credendo à travers le sens surnaturel de la foi de tout le peuple en marche (…) Quand le dialogue entre les personnes, les évêques et le pape va dans cette direction et est loyal, alors il est assisté par l’Esprit Saint.» Est-ce manquer au devoir de «charité chrétienne» de constater que certains lui refusent aujourd’hui cette confiance et cette loyauté ?

J’ignore à ce jour, et veux ignorer, ce qui pourra sortir du Synode romain. Paradoxalement, l’ouvrage de la Commission théologique internationale nous fournit une issue possible à travers un texte d’accompagnement rédigé par le Frère dominicain Serge-Thomas Bonino, par ailleurs Secrétaire général de ladite commission. Revenant sur l’encyclique Humanae Vitae, il écrit : «La réception très difficile de l’encyclique Humanae Vitae (1968) par un grand nombre de catholiques est souvent interprétée comme le signe d’une «erreur» du Magistère que la réaction négative du sensus fidei du peuple chrétien aurait permis de mettre en évidence. Le Magistère postconciliaire a plusieurs fois mis en garde contre cet usage déplacé du sensus fidei

On retrouve là toute l’ambiguïté de cette réflexion théologique qui semble tourner en rond. Mais cette ambiguïté même cache une issue possible : qu’in fine, le pape François décide souverainement dans le sens de sa seule conscience – comme le fit en son temps le pape Paul VI contre l’avis de ses conseils. Une manière de voir le magistère Pontifical avoir le dernier mot, pour juger de l’authenticité du sensus fidei qui, depuis son élection, soutient ses désirs d’ouverture. Dans une totale conformité au propos de la Commission théologique internationale.

*Photo : wikicommons.

BDS : les masques tombent

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bds israel antisemitisme

bds israel antisemitisme

Le mouvement BDS ne cache pas son antisionisme. Mieux que ça, il le revendique. Omar Barghouti, co-fondateur du collectif de boycott anti-Israël, ne cesse de le répéter. Le fait qu’il soit diplômé de l’Université de Tel Aviv ne semble pas le gêner dans son entreprise de délégitimation d’Israël. Une preuve supplémentaire du prétendu apartheid fantasmé par BDS.

Omar Barghouti veut la fin d’Israël en tant qu’Etat Juif. Pour cela, il préconise un Etat binational, ce qui aurait pour effet de légitimer le retour des descendants des réfugiés palestiniens de 1948. C’est d’ailleurs un point essentiel, mais rarement évoqué, de la charte du collectif.

La suite, on la connaît. Faire augmenter la démographie arabe jusqu’à ce que les juifs soient en minorité et que le simple vote d’une loi permette de faire disparaître Israël légalement. M. Barghouti n’a rien inventé. Arafat avait cru bon d’imposer cette condition qu’il savait inacceptable (même pour le travailliste Ehoud Barak) et avait refusé de signer les accords de Camp David II en 2000 privant les palestiniens de conditions inespérées et, à terme, d’un Etat.

Dans une telle hypothèse, croire que les juifs continueraient à bénéficier des mêmes droits que le reste de la population est une chimère. Tous les jours en effet, les palestiniens de Gaza comme de Cisjordanie sont soumis à une violente propagande anti-juive et rien ne laisse présager la possibilité d’une cohabitation pacifique.

L’antisémitisme virulent et constant des prêches et des discours officiels (mise en ligne du faux antisémite « Protocoles des Sages de Sion » sur un site affilié au Service gouvernemental palestinien de l’Information), les livres scolaires palestiniens – financés à coup de millions d’euros par l’Union Européenne – qui enseignent depuis des années à haïr les juifs, qui les affublent de tous les maux, les programmes télévisés pour la jeunesse, notamment sur Al-Aqsa TV, dans lesquels de jeunes enfants ânonnent que les juifs sont les descendants des singes et des porcs et qu’ils souhaiteraient mourir en martyrs en tuant le plus de juifs possible, tout cela illustre la volonté des dirigeants palestiniens, qu’ils soient islamistes ou à tendance nationaliste, de ne jamais accepter les juifs à leur côté.

Les juifs devront alors fuir comme ils ont dû fuir les pays arabes après la création de l’Etat d’Israël non sans avoir auparavant été privés de leurs biens, de leurs commerces, de leur argent. 800.000 juifs chassés  d’Irak, de Syrie, d’Egypte, du Yémen, d’Algérie, du Liban, du Maroc dont personne ne se soucie du retour ni de l’indemnisation.

Les juifs devront fuir, mais pour aller où ? En Europe où l’on crie à nouveau « mort aux juifs » dans les rues ? En Russie où l’on prétend que la guerre en Ukraine est un complot juif ? En Afrique où l’islamisation à l’œuvre dans de nombreux pays laisse libre cours à une propagande antisémite ?

Récemment, sur les quais de Seine, des partisans de BDS déclaraient que les juifs devaient quitter la Palestine pour retourner « chez eux », c’est-à-dire nulle part précisément. Le Juif errant, voilà le seul juif supportable pour le BDS.

C’est aussi en cela que l’antisionisme confine à l’antisémitisme. Mais BDS ne s’arrête pas là.

Lors des dernières manifestations du BDS en Afrique du Sud, certains manifestants criaient « mort aux juifs » en brandissant des drapeaux palestiniens et du Hezbollah. À l’Université Libre de Bruxelles en mars 2015, des étudiants juifs étaient pris à partie, sans raison particulière, par des militants du BDS. En juin 2015, l’ancien député communiste Jean-Claude Lefort, Président honoraire de l’Association France-Palestine Solidarité et soutien indéfectible de BDS, appelait au boycott de produits cachers fabriqués en France.

Mais surtout, la semaine dernière, sous la pression du BDS local, le festival de reggae espagnol Rototom Sunsplash de Benicassim a décommandé un chanteur juif américain, Matisyahu, après avoir exigé qu’il fasse une déclaration en faveur d’un État Palestinien et qu’il se « positionne » au sujet du sionisme. Pourquoi lui ? Parce qu’il est juif. Aucun autre artiste n’a eu à subir ce diktat. Le festival a reconnu qu’il avait agi ainsi en raison d’une « campagne de pression, coercition et menaces » de la part de BDS qui l’avait « empêché de raisonner clairement ».

BDS demande-t-il à Jamel Debbouze, parce qu’il est musulman, de condamner publiquement la chasse aux chrétiens en Syrie, la mise en esclavage des yazidis en Irak, les meurtres de coptes en Egypte, le massacre des animistes au Sud-Soudan avant de monter sur scène ? Non.

Il n’y a que les juifs, et non plus les israéliens – ce qui était déjà inepte -, que BDS boycotte ainsi.

BDS est un mouvement antisémite. Structurellement. Il ne s’agit pas seulement de certains militants plus radicaux que d’autres qui abreuvent les réseaux sociaux de propos orduriers. Non, c’est bien plus que cela. Sous couvert de soutien au peuple palestinien, les actions mises en œuvre par les directions locales ou nationales de BDS tendent à légitimer le rejet et la haine.

Les discours clivants et les vidéos outrancières se succèdent. Les pouvoirs publics, par manque de courage ou par calculs électoraux, l’un n’étant pas exclusif de l’autre, s’empressent de ne rien faire. Petit à petit, le poison se diffuse. Petit à petit, les réflexes antisémites s’installent. Les trop peu nombreuses réactions suite à l’indigne opération « Gaza Plage » montre à quel point la société civile est devenue perméable à ce genre de discours et s’en accommode.

C’est un pas de plus vers le délitement de la cohésion nationale. Un de ceux qui nourrissent les extrêmes.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage :AP21723609_000004.

Cancer: pas de miracle mais une lueur d’espoir

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cancer proteines cellules

cancer proteines cellules

La recherche scientifique et médicale est en perpétuelle ébullition et, surtout lorsqu’il s’agit du cancer, on crie vite au miracle à chaque nouvelle avancée. Il faut dire que, bien souvent, un article austère et prudent publié dans une revue professionnelle réputée comme le NEJM (New England Journal of Medicine) devient, vulgarisé dans les médias grand public, l’annonce d’une victoire proche sur la maladie. Mais si l’on se garde d’annoncer un avenir radieux tous les quatre matins, on peut trouver dans les pages de ces augustes publications scientifiques certaines découvertes prometteuses. C’est le cas des résultats d’une récente étude révélant l’existence une protéine qui ouvre de nouvelles perspectives de recherche, notamment dans la lutte contre le cancer.

C’est à la Clinique Mayo, qui, avec presque 4000 chercheurs et un personnel médical de 50 000 employés, est l’un des meilleurs hôpitaux et centre de recherche des Etats-Unis, que le mécanisme a été identifié. Pour la première fois, des cellules cancéreuses agressives provenant de poumons, seins ou prostates, ont été changées en cellules bénignes. Et ce en restaurant une fonction qui empêche les cellules de se multiplier sans limites.

Les tests n’ont jusqu’ici été effectués qu’en clinique mais les chercheurs se montrent relativement confiants. Pour eux, la protéine concernée pourra un jour être utilisée afin de cibler des cellules cancéreuses que l’on pourrait « éteindre » sans avoir à recourir à la chimiothérapie ou à la chirurgie. Le professeur Panos Anastasiadis, du département de cancéro-biologie, interrogé par le Telegraph se montre optimiste à la vue de ses résultats: « On devrait être capable de remettre les freins sur ces cellules et de leur rendre leur fonction première ». Selon lui, cette découverte « représente un nouveau moyen inattendu qui fournit le code pour arrêter le cancer. », assure-t-il.

À l’origine du mécanisme en question se trouve la protéine PLEKHA7. Cette dernière se trouve dans des microprocesseurs biologiques appelés microARN. Schématiquement, il existe une sorte de colle qui maintient les cellules ensemble. Les microARN se situent dans cette colle et ont pour rôle de donner ordre aux cellules de se diviser jusqu’à ce qu’elles se soient suffisamment multipliées. Au sein de ces microprocesseurs, la protéine PLEKHA7 ordonne aux cellules de mettre fin à leur reproduction.

En agissant sur les microARN des cellules cancéreuses, les médecins se sont concentrés sur deux processus pouvant être mis à profit. Le premier processus arrête la prolifération des cellules cancéreuses en enlevant les microARN de celles-ci. Or, en retirant ce microprocesseur organique, on coupe le flux d’information qui active la reproduction des cellules cancéreuses.

Le second procédé possible est l’injection de la protéine PLEKHA7 directement dans ces cellules. En effet, les cellules cancéreuses se développent sans frein dans l’organisme. En injectant une forte dose de cette molécule dans des cellules cancéreuses, les scientifiques ont réussi à stopper la prolifération. « Nous avons effectué cette expérience dans des cellules humaines très agressives venant de cancers du sein ou de la prostate » a expliqué le Dr Anastasiadis. « Ces cellules manquent déjà de PLEKHA7 » ajoute-t-il. Restaurer le taux de PLEKHA7 permet de ramener ces cellules à un état bénin ».

D’après plusieurs experts britanniques du cancer, cette étude résout un problème sur lequel les biologistes ont travaillé durant des décennies : la multiplication sans entraves des cellules cancéreuses. « C’est une trouvaille inattendue » explique au Telegraph le Docteur Chris Bakal, spécialiste du changement de forme des cellules cancéreuses à l’Institut de Recherche sur le Cancer de Londres. À l’en croire, ces études ouvrent de nouvelles voies dans la lutte contre les cellules cancéreuses. Néanmoins, il se montre réservé et pense que cette découverte n’aura pas de conséquences révolutionnaires ipso facto : « Je pense que l’on peut difficilement arrêter une tumeur en inversant seulement un mécanisme, mais cela reste une découverte très intéressante. ».

Henry Scowcroft,  du Centre de Recherche sur le cancer du Royaume-Uni, partage ces réserves : « Cette étude importante résout un mystère biologique qui a fait long feu, mais nous ne devons pas nous réjouir trop vite » répond-il au Telegraph. « Il reste un long chemin avant de savoir si ce type de découverte, effectué en laboratoire, pourra permettre de traiter le cancer. Mais c’est un pas en avant significatif dans la compréhension de la croissance cellulaire. Comprendre ce concept-clé est crucial pour soutenir les progrès des dernières années dans la lutte contre le cancer ». Autrement dit, si cette découverte ne changera pas la face de la médecine, elle laisse espérer que nous pourrons un jour affronter le cancer à armes égales.

*Photo : wikimedia. 

Cambadélis roule-t-il pour le FN?

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cambadelis fn ps islam

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Ça se veut mordant et acerbe mais ça fait un grand flop. Les interventions du Premier secrétaire du Parti socialiste sont si accablantes de bêtise que chaque socialiste, en son for intérieur, doit espérer qu’elles ne soient relayées par aucun média. Car les sorties de Jean Christophe Cambadélis n’ont en général qu’un seul effet : renforcer le Front national.

On imagine bien le malaise du Parti socialiste depuis lundi. Sur les ondes de RTL, le patron de Solférino se lançait dans une diatribe contre le Front national en affirmant que  «  si le Front national arrivait au pouvoir, il appliquerait son programme (…) c’est-à-dire qu’il raccompagnerait à la frontière 4 millions de Français musulmans ». En parcourant le programme du Front national aux élections présidentielles de 2012, on peine pourtant à trouver une quelconque proposition ressemblant de près ou de loin à l’éloignement de citoyens français de confession musulmane. Tout au plus, on peut lire que le Front national prône la « priorité nationale » dans des secteurs tels que le logement social où « à situation égale, le logement sera d’abord proposé aux personnes ayant la nationalité française ». Autrement dit, si le Front national appliquait son programme, non seulement il n’expulserait pas les Français musulmans mais il les favorisait en leur appliquant ce principe. Ainsi, entre un Chinois, un Norvégien et un Français, le Front national affirme qu’il privilégierait toujours le Français, fut-il de confession musulmane.

Non content d’avoir asséné une telle ineptie, Cambadélis ajoutait  qu’en cas de victoire du Front national « on ferait la chasse à tout ce qui est maghrébin, comme on le fait à Mantes-la-Ville en ce moment ». On imagine alors la terreur à Mantes-la-Ville : des femmes maghrébines violées en série par des blancs, des barbues exécutés sommairement, des Arabes lynchés en plein jour et même des pogromes antimusulmans. On est ahuri quand on comprend l’allusion de Cambadélis à la préemption par le maire de Mantes-la-Ville d’un terrain qu’une association musulmane souhaitait acheter pour y bâtir une mosquée. Une simple préemption, prévue par la loi, comparée à une chasse à « tout ce qui est maghrébin ». Faut-il rappeler à Cambadélis qu’un maire, en charge de l’urbanisme, est compétent pour aménager sa commune, y compris en refusant la construction d’un lieu de culte si l’endroit choisi ne lui parait pas adapté ?

Il faut dire que dans l’art de l’exagération, Cambadélis est passé maître incontesté depuis qu’il a comparé, cet été, l’exclusion de Jean-Marie Le Pen à une « tentative d’assassinat ». Les nostalgiques de la police politique, amateurs d’exécutions sommaires, ont probablement déchanté en apprenant que la « terrifiante » tentative d’assassinat dénoncée par Cambadélis n’était qu’une simple lettre recommandée adressée à Jean Marie Le Pen. Décidément, les traditions se perdent et Cambadélis le déplore. Pourtant, toute personne sensée devrait se réjouir de l’éloignement de Jean-Marie Le Pen dont l’antisémitisme compulsif et obsessionnel n’était pas de nature à élever le débat.

Au lieu de se perdre en conjectures sur ce que ferait ou ne ferait pas le Front national s’il arrivait au pouvoir, le Parti socialiste, Cambadélis en tête, devrait faire des propositions, surtout quand on connaît les talents de prévisionniste des socialistes. Le dernier à s’être prêté à ce jeu en paie encore les frais : les Français attendent toujours l’inversion de la courbe du chômage prédite par François Hollande dès 2012.

Les prévisions fantasmagoriques ne font pas avancer le débat. Elles discréditent le Parti socialiste dont on peine à comprendre le projet politique. Le vice-président du Front national l’a bien compris en twittant ce message cruel à l’attention de Cambadélis : « Quand on est nul et complétement dépassé par la situation, on dit n’importe quoi et on ment. »

En politique, on n’a pas que des amis, et les attaques, parfois personnelles, font partie du jeu. Mais avec des ennemis comme Cambadélis, le Front national peut bien se passer d’amis. Si Cambadélis avait voulu aider le Front national, il ne s’y serait sans doute pas pris autrement.