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À voiles et à faire peur

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Huit mois après le 11 janvier, sur le front du vivre-ensemble, on en est où ? De mon expérience personnelle, ce n’est pas brillant. Comme tout un chacun, j’ai subi jour après jour le couvercle de fer du « pas d’amalgame », des tentatives du Premier ministre pour nous faire croire que l’extrême droite était un péril infiniment plus dangereux que l’islamisme, etc. Mais tout ça, c’est dans la sphère médiatique. On croit que c’est du spectacle, de la gesticulation. Eh non. C’est du conditionnement. Regardez comme j’intimide ceux qui ne pensent pas droit, nous dit-on sur les ondes, et faites la même chose ou – si vous figurez dans le camp des déviants – taisez-vous.

Visiblement, ce n’est pas tombé dans l’oreille de sourds. Aux imprécateurs télévisuels a répondu la masse des Fouquier-Tinville amateurs, qui se développe de façon inversement proportionnelle à l’évolution de l’emploi.

J’en ai fait l’expérience cette semaine. Mon exécutrice était une « amie » Facebook et la fille d’une amie dans la vie. J’ai fêté le Nouvel An avec elle, suivi sa grossesse et fait risette à son premier-né. Je suis quasiment de la famille. Qu’elle se transforme en flic et en juge m’a surpris, car les dénonciations entre amis, entre parents et enfants, c’est de l’histoire. L’URSS n’est plus. Mao est mort. Pol Pot est mort.

Or donc, Sybille – ainsi se prénomme ma procureure facebookienne – a tiqué en lisant la mésaventure que j’ai relatée lundi dernier. En voici les termes : « Aujourd’hui 17 août 2015, dans le tram en direction de la porte de Vincennes, cette silhouette était à côté de moi (NdR : le post était illustré par deux photos prises de profil avec mon téléphone où la personne photographiée, vêtue d’un voile intégral couvrant son visage, ne pouvait par hypothèse être identifiée). Une violation ambulante de la loi du 11 octobre 2010. Je l’ai regardée avec une expression neutre, elle a porté sa manche à son visage pour fuir le regard de l’homme que je suis, et s’est détournée. Je me suis déplacé pour la regarder à nouveau, et elle est sortie au premier arrêt. No comment. »

Fureur immédiate de Sybille, qui analyse l’incident à sa façon, sans prendre la précaution d’en vérifier la justesse auprès de moi. « Et après l’avoir bien fixé, tu l’as bien pris en photo, plusieurs fois sous différents angles, et ensuite tu postes allègrement ces photos sur Facebook en insultant cette personne – tu te rends compte que c’est du harcèlement ? C’est honteux et grave Hervé, et le pire c’est que je suis sûre que tu ne t’en rends même pas compte. »

Quand vous lisez ça, je passe pour une espèce de nazi. Qui plus est, trop bête pour réaliser son crime. Ah, il en faudrait des camps de rééducation, tiens ! C’était le bon temps. Or, les choses ne se sont pas du tout passées comme ça. Je voyageais debout à côté de la personne voilée. Si je l’ai regardée, c’est qu’un détail m’a intrigué : le feston ajouré de son voile, attestant d’un souci de coquetterie, me semblait peu compatible avec la fonction du vêtement, visant à lui ôter son identité. Et, oui, cette tenue m’agaçait. Bonjour le crime.

Quant à l’insulte, où est-elle ? Dans le fait d’écrire « une violation ambulante de la loi » ? Mais en l’occurrence, ce n’est pas une insulte, c’est un fait. Ou alors, quand un voleur est pris en flagrant délit, l’appeler « voleur » serait une insulte ? En revanche, l’insulte consistant à se couvrir le visage pour ne pas me voir, comme si j’étais une chose dégoûtante, Sybille n’y trouve rien à redire.

Ce n’est pas la première fois que Sybille me flique ainsi. Sur Facebook, elle ne me parle jamais, ne réagit à aucun des posts où je partage mes menues réjouissances du quotidien – vacances, sorties, etc. En revanche, elle pointe son doigt accusateur dès qu’une de mes opinions heurte ses convictions, lesquelles se confondent grosso modo avec la gauche libertaire, libérale et bisounours.

Cette fois, je m’énerve, et puisqu’elle me prend de haut, je sors les violons. « Sybille, cela s’est passé pas très loin de là où un adepte du même radicalisme que cette « personne » a assassiné des juifs. Dans un temps où nous sommes en guerre, parce que c’est une guerre, il faut choisir sa forme de résistance, et ses victimes. Je vois clairement de quel côté tu es, je trouve ça très triste (vlan). J’ai même honte pour toi de ta confusion mentale, et de ta lâcheté, Sybille ! (re-vlan, t’avais qu’à pas). »

Comme je sens qu’elle me joue le couplet « toi homme blanc européen oppresseur par essence, elle femme dominée victime d’islamophobie », je tente la concurrence victimaire – c’est comme ça qu’ils font, je crois. J’ai du bol, je suis homo, donc minoritaire moi aussi. Allons-y : « Les gens comme elle tuent les gens comme moi, quand ils ont le pouvoir ! Ils les précipitent du haut des immeubles, les pendent, les lapident, les enterrent vivants ! Réveille-toi !!! »

Va-t-elle, après ça, me foutre la paix ? Non ! Il faut croire que mon péché principal – homme, Français descendant de Français, donc coupable – l’emporte sur le label homo. Sybille : « Tu es en plein délire. J’espère qu’un jour Hervé, tu réaliseras que tes actes et tes commentaires sont complètement indécents. » Cette fois, seul le « délire » peut expliquer mon comportement. C’est presque une circonstance atténuante. Je devrais dire merci. Se rend-elle compte qu’en parlant d’indécence, elle se calque sur l’idéologie du voile intégral ?

Tout à fait énervé cette fois, et abasourdi par les propos de mon « amie », je me lâche : « l’indécence est de ton côté, l’aveuglement, le délire de contrôle, la bien-pensance recuite de suffisance. Je n’ai commis ni crime ni agression, j’ai mis cette femme face à sa provocation, et tu sais fort bien que c’en est une. La lâcheté bêlante de tes pareils font le jeu des extrémistes. Tu m’écœures. »

Là, Sybille bat en retraite. S’attendait-elle à ce que je batte ma coulpe, contrit ? Elle coupe court à notre échange – et à tout futur échange – : « Et bien c’est clair, on ne va plus être amis sur Facebook. Bye bye Hervé, j’espère qu’un jour vraiment tu te réveilles car tu es sympa par ailleurs. Mais là c’est de mon point de vue un délire paranoïaque dont j’espère que tu sortiras. »

Ah, mais, depuis un moment, ma chérie, je n’avais déjà plus l’impression d’être ton ami. Et tu as raison de souhaiter que je me réveille, car en te lisant, je crois rêver. Avec des amis comme toi, les Français – les musulmans comme les autres -, ont du souci à se faire. Et tant pis si ma conclusion n’est pas plaisante.

*Photo : DR.

Thalys: haro sur l’avocate!

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avocat terrorisme thalys

La séquence qui vient de se dérouler après la tentative terroriste du Thalys est révélatrice. L’irruption dans l’Histoire des trois gamins qui ont joué les héros, incarnant à la perfection ce que l’Amérique peut avoir de sympathique, a donné à ce qui aurait pu être une épouvantable tragédie une dimension de fraîcheur réconfortante en ces temps difficiles. Comme ces jeunes gens avaient mis la barre assez haute, il ne fallait pas être en reste. Hormis ce pauvre Jean-Hugues Anglade immédiatement à côté de la plaque, il n’y a pas eu beaucoup de fausses notes. Les politiques ont récupéré sans trop en faire, l’anti-américanisme s’est fait discret, les « padamalgam » intempestifs ont été minoritaires, et les complotistes gênés aux entournures. Jusqu’à François Hollande, pour une fois dans le ton. Quelques jours de consensus de temps en temps ce n’est pas désagréable. Alors, pour atténuer la mélancolie de la rentrée, une semaine de « tout le monde il est beau tout le monde il est gentil » ? Même pas en rêve. Un week-end, c’est bien suffisant, sinon vous allez vous habituer.

J’avais déploré dans ces colonnes la destruction du secret professionnel des avocats sous les coups de certains magistrats, du Parti socialiste et du Conseil constitutionnel, s’appuyant sur une opinion publique qui tient majoritairement les avocats pour des complices. Faut-il considérer que désormais les avocats s’y mettent aussi ?

Celle qui a assisté Ayoub El Khazzani lors de sa garde à vue à Arras n’a pas eu de chance. Elle s’est trouvée au mauvais endroit au mauvais moment. Commise d’office, elle a dû rappliquer à 22 heures pour assister celui qui faisait la « une » des médias du monde entier. C’était son devoir, elle l’a accompli. Mais si la présence de l’avocat en garde à vue est quelque chose de nouveau, le mieux serait quand même de ne pas oublier quelques fondamentaux. À commencer par le secret professionnel, rappelons-le, qui doit rester absolu. Auquel il faut ajouter le libellé très strict de l’article 63-4-4 du Code de procédure pénale « Sans préjudice de l’exercice des droits de la défense, l’avocat [qui a assisté le gardé à vue] ne peut faire état auprès de QUICONQUE pendant la durée de la garde à vue ni des entretiens avec la personne qu’il assiste, ni des informations qu’il a recueillies en consultant les procès-verbaux et en assistant aux auditions et aux confrontations. » Or nous avons eu droit à une rafale d’interviews à tort et à travers pour le moins inopportunes.

Le monde entier a été immédiatement informé du contenu de l’entretien du présumé terroriste avec son avocat ! Rien ne nous a été caché. Son état second, ses prises de tranquillisants, ses explications et justifications. Son premier système de défense sur le projet d’une attaque de train à l’ancienne, avec des armes de guerre trouvées dans un square. Explosion de l’infosphère, non pas pour fustiger cette violation des règles, mais pour vilipender l’avocate de l’avoir soi-disant reprise à son compte, voire, comme tout boutiquier retors (sic), de l’avoir soufflée à son « client ». Vu la violence de la clameur, la malheureuse a jugé opportun de battre en retraite, et pour se justifier de livrer de nouvelles interviews. Pour dire qu’elle ne croyait pas à la thèse du SDF ! Tirant le dos de celui qu’elle était censée défendre, en le traitant de menteur. Et histoire d’être débarrassé de cette histoire, rappeler qu’Ayoub El Khazzani ayant été transféré à Paris, un autre confrère avait pris le relais. Ouf !

Compte tenu du tourbillon et de la pression dus à un événement hors normes, cette avocate a toutes les excuses. Mais le plus tristement significatif a été la réaction des médias et des réseaux sociaux. Elle croit bon de répercuter la position de son client ? Immédiatement, déchaînement, quolibets et injures. Un lynchage médiatique en règle. Pas pour déplorer la violation des principes, mais pour contester une fois de plus les règles d’un État de droit. En France, les avocats sont des complices. C’était bien le reproche principal fait à la malheureuse commise d’office. Pas d’avoir maladroitement maltraité ces règles impératives mais d’avoir accepté, en les appliquant, de défendre un pareil salaud.

La petite fraîcheur dispensée par les trois compères de Sacramento s’est vite dissipée. Et ce d’autant qu’un journaliste s’est rendu dans la capitale de la Californie pour assister avec les familles des héros à la remise de Légion d’honneur. On entend dans le brouhaha à la fin de l’émission la voix d’un des frères poser la question : « c’est qui le maître de cérémonie, celui qui a remis les médailles ? » Réponse un peu gênée du journaliste français : « c’est le président français ». Nouvelle réplique incrédule : «Ah c’est leur Obama à eux. »

La récré est finie, retour au réel.

*Image: wikicommons.

Quand Paris adorait les Khmers rouges

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khmers rouges ponchaud

Envoyé comme prêtre missionnaire au Cambodge en 1965, le père François Ponchaud a été l’un des premiers à révéler au monde, avec son livre Cambodge année zéro, l’ampleur des crimes perpétrés par le régime communiste des Khmers rouges. Mais il est toujours dangereux d’avoir raison avant les autres : quarante ans plus tard, François Ponchaud revient sur cette « bataille pour la vérité » qu’il a dû mener face à tous ceux, journalistes, intellectuels ou prêtres, qui en pinçaient alors pour les révolutionnaires cambodgiens.

Il a notamment publié Cambodge, année zéro, Julliard (1977), Kailash (1998), La Cathédrale de la rizière, Fayard (1990), Une brève histoire du Cambodge, Éditions Siloë (2007).

Propos recueillis par Bruno Deniel-Laurent

Causeur. Vous étiez à Phnom Penh, le 17 avril 1975, quand les Khmers rouges sont entrés dans la ville. Que vous inspire rétrospectivement le traitement de l’événement par la presse et l’intelligentsia françaises ?

François Ponchaud. La plupart ont fait preuve d’aveuglement idéologique. Mais je ne serai pas trop sévère avec les unes des premiers jours, car la situation a pris tout le monde de court.

 « Phnom Penh libérée dans la liesse », écrivait le correspondant du Monde, Patrice de Beer, dans l’édition du 18 avril 1975…[access capability= »lire_inedits »]

Mais jusqu’à 10 heures du matin, le 17 avril 1975, c’était effectivement la liesse ! Le peuple cambodgien voulait que la guerre civile s’arrête. Toute la matinée, ça a été un va-et-vient de factions armées, d’escarmouches, de fraternisations. Je vivais depuis dix ans au Cambodge, je parlais khmer, et je ne comprenais rien à ce qui se passait, alors imaginez les correspondants de presse ! On ne peut pas en vouloir à de Beer d’avoir écrit ça.

Quand avez-vous compris que le pire était en train d’arriver ?

À 10 heures du matin, on a vu arriver des groupes de combattants vêtus de noir, casquette Mao vissée sur la tête. Ils avaient le visage émacié, les traits durs. Ils ont commencé à fouiller et brutaliser les passants. Je me suis dit qu’avec ceux-là on n’allait pas rigoler. On a entendu à la radio un cadre khmer rouge aboyer l’ordre d’évacuation. J’étais avec le père Robert Venet, un vieux briscard qui avait fait la guerre de 1939-1945 dans les blindés, qui avait connu les prisons nord-vietnamiennes, etc. Lui comme moi nous avons frémi en entendant ce discours, le vocabulaire désincarné, une façon très brutale de s’exprimer, c’était terrifiant. Nous avons compris que le Cambodge allait basculer dans quelque chose de nouveau.

Cambodge année zéro : c’est le titre du livre que vous publierez en 1977 et qui fera connaître au monde l’ampleur des crimes khmers rouges …

Oui, une chape de plomb est tombée ce jour-là sur Phnom Penh. Le lendemain, on s’est tous réfugiés dans l’ambassade de France où j’ai retrouvé Patrice de Beer. Il venait juste d’interroger un Cambodgien du district de Kien Svay et il était enthousiasmé par ce qu’il croyait comprendre. Il me dit : « Les Khmers rouges ont demandé aux fonctionnaires de l’ancien régime de se manifester pour qu’ils apportent leur concours à la révolution. Tu vois, ils ne sont pas si terribles ! » J’ai alors interrogé moi aussi le témoin, mais je l’ai fait en khmer, alors que de Beer s’était contenté du français. Il m’a confirmé que les Khmers rouges avaient demandé aux fonctionnaires d’écrire leur nom sur un tableau, mais ce n’était pas pour les amnistier, c’était pour les liquider ! Tous ont été emmenés dans des camions et tués derrière une pagode. Mais de Beer n’a pas voulu en démordre. Et sa seule réponse était : « Toi tu es anticommuniste, ça ne compte pas. »

C’est que, comme nombre de journalistes et d’intellectuels, le correspondant du Monde avait des sympathies marxistes, et même maoïstes, bien arrêtées…

Oui, de même que Jacques Decornoy, qui dirigeait le service étranger du Monde. Pourtant, même à l’ambassade, où nous étions enfermés, des témoignages nous parvenaient. Une jeune femme m’a raconté qu’elle était restée toute une nuit cachée dans un palmier, préférant se faire dévorer par les fourmis rouges plutôt que de tomber entre les mains des Khmers rouges ; elle me parlait de bébés fracassés contre les arbres… Mais, là encore, ces témoignages n’ont pas été pris au sérieux par de Beer…

Le réel ne passera pas !

Je me souviens aussi des époux Steinbach, des intellectuels communistes purs et durs qui travaillaient à Phnom Penh pour le ministère français de la Coopération. Le 17 avril, ils étaient fous de joie ! Déguisés en Khmers rouges, avec une casquette Mao sur la tête et un krama autour du cou, ils attendaient les révolutionnaires à l’université de Phnom Penh. Dès qu’ils les ont vus arriver, ils leur ont dit : « Nous sommes avec vous, nous sommes vos frères… » Mais les Khmers rouges les ont aussitôt arrêtés et conduits à l’ambassade. Et là, Jérôme Steinbach s’est mis à faire un speech à la gloire de la révolution khmère rouge. Je me suis mis en colère, et je lui ai dit : « Tu fermes ta gueule ou je te la casse ! » J’ai dû être convaincant, car on ne l’a plus entendu.

Les Steinbach n’en ont pas moins persisté dans leur défense du régime khmer rouge…

Et de façon acharnée ! Dès 1976, ils publient une longue défense des Khmers rouges, Phnom Penh libérée, aux Éditions sociales [maison d’édition du Parti communiste français NDLR]. Leurs arguments ne tenaient pas la route, mais, dans le climat de l’époque, ils ont suffi à jeter un sérieux doute sur nos témoignages.

En mai 1975, vous êtes donc expulsé du Cambodge. Comment cela s’est-il passé ?

J’en garde un souvenir glaçant. On a parcouru près de quatre cents kilomètres depuis Phnom Penh jusqu’à la frontière thaïlandaise. Toutes les villes que nous traversions, Kampong Chhnang, Pursat, Battambang, étaient vidées de leurs habitants. Juste avant d’arriver à la frontière, un Khmer rouge qui m’escortait m’a dit : « Vous ne voulez pas m’emmener en France ? Ici le sang va couler. » Le doute n’était plus permis. En sortant du Cambodge, j’étais comme fou.

À qui en avez-vous parlé en arrivant en France ?

Dès que j’ai atterri à Roissy, une équipe d’Antenne 2 est venue m’interroger. Je leur ai dit que l’entière population de Phnom Penh avait été déportée, mais ils ne me croyaient pas, ils s’amusaient de ce que je disais, ils faisaient de l’ironie. Bref, j’étais inaudible.

Ce refus de vous croire, cette obstination à nier ce que vous aviez vu devaient vous rendre dingue !

Surtout que c’était un état d’esprit très largement partagé ! Nous, les Français rapatriés du Cambodge, étions alors considérés comme des pestiférés, des colons, qui étaient coupables de tous les malheurs des Khmers ou des Vietnamiens. Les prêtres missionnaires, en particulier, étaient accusés de tous les maux. Vous savez, c’était juste après Mai 68, les idées marxistes étaient à la mode chez les journalistes, à l’université. Il y avait les méchants Américains d’un côté, les bons révolutionnaires de l’autre. Un Français, prêtre de surcroît, qui critiquait les Khmers rouges ne pouvait être qu’à la solde des Américains.

Un Français installé au Cambodge ne pouvait pas être un colon puisque le royaume était indépendant depuis 1953…

Les communistes ne s’embarrassaient pas de nuances, vous savez…

La presse de droite était-elle plus réceptive ?

Le Figaro m’a demandé un entretien, mais dans le climat que j’ai évoqué, ça m’ennuyait d’être relayé uniquement par des journaux de droite, pro-américains, etc. J’ai aussi été interrogé par Denise Dumolin pour L’Aurore, mais elle affichait tellement sa haine des communistes que cela affaiblissait beaucoup mes propos.

Il semble tout de même que la fascination pour les Khmers rouges ait été beaucoup moins durable que celle qu’inspirait Mao, sans doute parce qu’on disposait d’informations irréfutables. Et vous y avez grandement contribué. 

Très vite, je commence à recueillir des témoignages de Cambodgiens exilés ainsi que des écrits khmers rouges. À partir de l’été 1975, je demande au père Robert Venet, qui est en poste à la frontière thaïlandaise, d’enregistrer la radio officielle des Khmers rouges et de me poster les cassettes. Je passe toute la fin de l’année à les retranscrire et les mettre en parallèle avec les témoignages. Et je me rends compte que ça colle parfaitement : les discours dithyrambiques des Khmers rouges et les récits des réfugiés forment les deux faces d’une même médaille. Je rédige une analyse serrée que j’adresse à plusieurs journalistes, notamment à Jean Lacouture, qui s’était enthousiasmé pour le régime de Pol Pot. Il me téléphone aussitôt : « Je me suis trompé. Vos arguments sont irréfutables, je vais essayer de réparer mes erreurs. »

C’est aussi à ce moment-là que Le Monde change de position sur les Khmers rouges.

Oui, car André Fontaine voulait se dédouaner de tout ce qui avait été écrit par de Beer et Decornoy. Il m’a offert la une où j’ai pu publier en février 1976 un texte qui s’appelait « Le Cambodge neuf mois après ».

Ça a dû faire du bruit !

Gigantesque ! C’était la première fois qu’un texte argumenté évoquait dans la « grande presse » la réalité de ce que vivaient les pauvres Cambodgiens. Mais les pro-Khmers rouges ont tout de suite réagi, notamment Libération, qui, sous la plume de Patrick Sabatier, a répondu de façon très violente et mensongère en publiant un article titré : « Espions, curés, journalistes, SDECE et CIA ». En gros, Sabatier m’accusait de tenir mes informations des services secrets américains, français et thaïlandais, il me traitait de « vétéran de l’Indo », il affirmait que je voulais créer une image aussi négative que possible du Cambodge, etc.

Il me semble que Patrick Sabatier a depuis regretté son « aveuglement »…

Oui, en 1985, six ans après la chute des Khmers rouges…

En dehors de Libération (qui était peuplé de maos), comment la presse a-t-elle réagi à votre texte ?

Globalement très bien. Même L’Humanité l’a salué.

Il se trouve qu’exceptionnellement les intérêts de Moscou, donc du PCF, coïncidaient avec la vérité historique, car les relations sino-soviétiques étaient alors au plus bas…

Bien sûr ! En 1976, il apparaît que les Khmers rouges se rapprochent de la Chine maoïste, tandis que le Vietnam se range du côté des soviétiques. Donc les communistes français commencent à se méfier des Khmers rouges. À l’époque où mon article sort, ils jouent encore sur les deux tableaux : d’un côté ils publient le livre des époux Steinbach, de l’autre ils se font l’écho de mon témoignage. En 1977, les choses deviennent claires : les Khmers rouges entrent en conflit ouvert avec les communistes vietnamiens et l’Union soviétique. À partir de là, le PCF devient l’ennemi le plus acharné des Khmers rouges ! Il en fait des tonnes et des tonnes ! Plusieurs fois, à cette époque, j’ai participé à des réunions avec des communistes, et je leur disais : « De grâce, n’en rajoutez pas ! » Le pire, c’est que certains m’accusaient alors de complaisance envers les Khmers rouges !

Ceux-là mêmes qui en 1975 vous traitaient de menteur et d’agent américain… Mais alors que ces questions enflammaient les médias et les partis, quel a été l’accueil de l’Église catholique à votre retour ?

Très mitigé. Le secrétaire de l’épiscopat m’a encouragé à collecter des informations sur la situation des Cambodgiens en général et des catholiques en particulier. Mais, globalement, on a accueilli mes témoignages avec beaucoup de pincettes. Un jour, le clergé de Paris m’a invité à parler des Khmers rouges. Il y avait là plein de curés qui me prenaient de haut, et me disaient : « Vu ce que tu as vécu, on comprend que tu sois anticommuniste, mais quand même… » Je leur répondais : « Ce n’est pas par anticommunisme que je m’oppose aux Khmers rouges, c’est parce que ma foi catholique romaine m’empêche d’être complice d’un régime qui met un peuple entier en esclavage ! » Seulement, aux yeux de la plupart des prêtres de l’époque, un discours comme le mien vous faisait passer pour une sorte de demeuré. Ils ne comprenaient pas comment moi, prêtre, je pouvais refuser les lumières du marxisme… Cela m’a vraiment surpris. Entre mon départ pour le Cambodge, en 1965, et mon retour, en 1975, les choses avaient bien changé. J’ai pensé que si l’Église de France en était réduite à répandre les idées marxistes dans le monde, il y avait un gros problème …

 

Khmers rouges ? Ainsi surnommés par le roi Norodom Sihanouk, les « Khmers rouges », regroupés au sein du Parti communiste du Kampuchéa, formaient la principale force d’opposition marxiste-léniniste du Cambodge dans les années 1960 et 1970. Formés à l’école du Parti communiste français, les dirigeants du mouvement, parmi lesquels Pol Pot, prennent le pouvoir en avril 1975. Liquidant toutes les élites – politiques, religieuses, artistiques, etc. – du pays, déportant l’intégralité des populations urbaines vers des camps de travail, les Khmers rouges vont provoquer la mort d’environ un quart des habitants du Cambodge. Chassés du pouvoir en 1979 quand les Vietnamiens prosoviétiques envahissent le Cambodge, les Khmers rouges vont se réfugier dans les zones occidentales du pays et continuer le combat jusqu’à la fin des années 1990. Un tribunal « internationalisé » est établi à Phnom Penh depuis 2009, chargé de juger une poignée d’anciens hauts dirigeants de l’organisation.[/access]

Cambodge, année zéro

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*Photo: wikimedia.

Du droit inaliénable de ne pas croire

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hesiode religion blaspheme

– Sais-tu pourquoi le Ciel est au-dessus de la Terre ? me demande un jour mon ami Philippe, qui est Grec à n’en plus pouvoir.
– Ben, il n’est pas au-dessus de la terre, il est tout autour d’elle…
– Tu n’y connais rien : le Ciel est au-dessus de la Terre parce qu’il la baise constamment.
– Heu… Oui… Si tu veux, dis-je sottement.
Surtout, ne pas contrarier les délires.
– La Terre a enfanté l’Océan aux gouffres immenses, continue mon ami grec. Et les Monstres et les Cyclopes. Et Mnémosyne, la mère des Muses qui ont enseigné au prophète…
– Heu… Quel prophète ? Nous en avons pléthore, ces temps-ci…
– Il n’y en a qu’un de véridique, Hésiode — sur lui la bénédiction et la sagesse. C’est lui qui dans la Théogonie nous enseigne qu’Ouranos, le Ciel, dévorait ses enfants, mais que Gaïa, la Terre, après avoir enfin enfanté Saturne, qui joue à bousculer les roses, conspira contre son terrible époux et fabriqua une grande faux, dont s’arma Saturne, qui saisit son père Ouranos de la main gauche et de la droite, agitant la faux énorme, s’empressa de couper l’organe viril de son père et le rejeta derrière lui. Et des gouttes du sang céleste qui tombaient sur le sol naquirent les Géants et les Furies, tandis que de celles qui touchaient la mer naquit Aphrodite aux cheveux d’or, que le flot porta jusque sur l’île de Cythère.
– Si tu veux. Mais es-tu sûr…
– C’est écrit dans le Livre ! s’emporte-t-il en brandissant la Théogonie, reliée de cuir rouge. Je t’interdis d’en douter.
– C’est qu’il existe de nos jours deux ou trois versions alternatives…
– Des mécréants auxquels on donnera la ciguë, après les avoir convaincus d’impiété !

Ai-je rêvé ce dialogue ? Ou mon Moi ancien, celui qui vécut vers le VIIIème siècle avant J.C., l’a-t-il recomposé à partir de souvenirs enfouis ?
Le fait est que chaque époque, en fonction de ses connaissances, fournit son explication du monde. Du temps où j’étais homme de Tautavel, nous pensions que chaque brin d’herbe, chaque arbre, chaque volcan, était la manifestation d’une force incompréhensible. Puis vinrent les Dieux immortels (et je mets au défi les sectateurs de Moïse, Jésus et Mahomet de me prouver qu’ils sont morts), qui se partagèrent des secteurs entiers du vivant. C’est ainsi que Zeus eut le Ciel, Poséidon la Terre et la Mer et Hadès le sous-sol et le noir Erèbe. Quelques siècles encore, et d’aucuns, copiant un ancien pharaon, ramassèrent toutes ces divinités en une seule. Attendez un millénaire et des poussières, et Spinoza, Voltaire, Diderot, Feuerbach, Darwin et Nietzsche ont assassiné ce dieu unique — et j’attends que l’on me prouve qu’il n’est pas mort. Tout cela est question d’opinion, et mon ami Philippe le Macédonien, quoiqu’il soit parfaitement fou, n’est pas assez intolérant pour administrer la ciguë, comme il dit, aux sectateurs du dieu unique, reliquat de temps anciens de superstition : toutes les folies sont de ce monde.

Alors qu’on cesse de me les briser menu avec des raisonnements du genre « Dieu le veut » ! Dieu ne veut rien, et Zeus ne veut rien non plus : il se contente de brandir la foudre, et de l’envoyer sur les imbéciles qui contestent le droit inaliénable de l’être humain à ne pas croire. Mais voilà, avec l’âge, il ne vise pas toujours très bien.

Hongrie: 2 000 migrants entrés hier

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(Avec AFP) – Plus de 2 000 migrants ont traversé hier la frontière serbe pour entrer en Hongrie, a annoncé la police magyare. Un record absolu équivalent au nombre de migrants venus dans le pays sur toute l’année 2012 ! Cette arrivée massive intervient quelques jours avant l’achèvement, prévu le 31 août, d’une barrière destinée à empêcher l’entrée des migrants en Hongrie.

Ces migrants font partie d’une vague de quelque 7 000 personnes tentant de passer en Europe occidentale et dont le voyage a été bloqué la semaine dernière quand la Macédoine a déclaré l’état d’urgence et fermé ses frontières, après avoir été submergée par l’afflux de réfugiés. « Nous avons été stoppés en Macédoine pendant deux jours. Les émeutes étaient terribles, la police a eu recours aux armes et aux gaz lacrymogènes », a affirmé un ingénieur informatique irakien de 29 ans. « J’ai vu une vieille femme être battue, on lui a pris son argent et ses papiers », a ajouté le jeune homme qui a fui sa ville de Mossoul pour échapper aux jihadistes de l’Etat islamique.

De toute évidence, l’intransigeance du Premier ministre Viktor Orban n’empêche pas l’afflux de réfugiés vers la bordure orientale de l’Union européenne. Certes, les lois pour accorder l’asile aux migrants ont été durcies, et des amendes imposées pour le franchissement illégal de la frontière, mais bien que Budapest envisage de fermer les camps permanents de réfugiés, le flot humain ne se tarit pas. Dans une proportion moindre que la Méditerranée, l’Europe de l’est est en passe de devenir le corridor des réfugiés moyen-orientaux en quête d’une vie meilleure en Occident. Pendant ce temps, François Hollande, Angela Merkel et la Commission européenne compte les allées et venues et la Première secrétaire des Verts Emmanuelle Cosse appelle à ouvrir grand les frontières. Au prétexte que « nous sommes un pays extrêmement riche qui a des capacités d’accueil extrêmement fortes » (et vote massivement pour le Front national), la patronne du parti dit écologiste prend modèle sur le Liban, qui « accueille (comme réfugiés) plus d’un quart de sa population ».

Des citoyens de seconde zone ayant précipité la Suisse du Moyen-Orient dans la guerre civile, voilà un précédent historique qui ne manquera pas de rassurer nos concitoyens. Mais il faut croire que « ce n’est pas en posant la question du nombre que l’on répond» à la crise « car ça laisse entendre que c’est un afflux de populations» dixit Cosse. Chez les Verts, on prend les immigrés clandestins pour des canards sauvages…

Terrorisme: Il n’y aura pas toujours des héros

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terrorisme thalys etat islamique

Les mois se suivent et se ressemblent: il y a quelques jours, le 21 août, dans un train reliant Amsterdam à Paris, Ayoub El Khazzani, un homme d’origine marocaine, associé à la mouvance islamiste la plus radicale, a cherché à provoquer un carnage. Dans ses bagages, il y avait un fusil d’assaut AK-47, un pistolet et les munitions nécessaires à une exécution de masse. Par miracle, il n’y a eu que des blessés. Je reviendrai un peu plus bas sur ce miracle ce qu’il révèle de nos sociétés.

Comme d’habitude, on nous sort la même excuse: c’était un paumé, un exclu, un taré. Son avocate en a rajouté: c’était un clochard, un pauvre hère qui aurait trouvé un sac plein d’armes dans une gare et qui aurait eu soudainement l’idée de rançonner les passagers. C’est à tout le moins la ligne de défense suivie par son avocate. Un peu plus et elle en fera une victime. Les autorités belges ne se sont pas laissé bluffer par une telle rhétorique: c’est de terrorisme dont il est question. Le pouvoir socialiste, en France, s’est montré plus timoré. On ne feindra pas la surprise.

On ne semble pas comprendre, dans la société occidentale contemporaine, que  la force d’une idéologie radicale comme l’islamisme vient justement de sa capacité à exciter et fanatiser les éléments antisociaux à son avantage, ceux qui cherchent souvent une raison de verser dans la violence. L’islamisme radical, pour emprunter les mots de Jean Baechler, excite la «canaille» et transfigure son nihilisme au service d’une cause. La révolution islamiste n’avance pas en misant sur les classes moyennes bedonnantes. Il suffirait de lire les grands stratèges révolutionnaires pour constater qu’ils en étaient les premiers conscients.

C’est l’intervention providentielle de trois marines américains qui a permis d’éviter la catastrophe. Ils n’étaient évidemment pas en service, mais manifestement, leur entrainement n’était pas loin. En eux, le ressort civique était bien tendu. Ils ont risqué leur vie pour sauver la vie des autres. On aurait envie de chanter avec Michel Sardou: «si les Ricains n’étaient pas là…». Ce sont des héros. Dans les jours qui ont suivi, l’antiaméricanisme français était peut-être moins virulent qu’à l’habitude.

On nous dira: rien de surprenant, les militaires sont faits pour ça. On ajoutera alors qu’un Britannique de soixante ans, qui était sur les lieux, s’est joint à l’opération improvisée. Personne ne sait exactement ce qui s’est passé dans son esprit, pourquoi il a risqué sa vie plutôt que se terrer derrière un siège. Le courage se constate davantage qu’il ne s’explique. Il touche les fibres intimes de l’être. On se réjouira quand même de constater que de tels hommes, qui répondent à un appel intime, celui de la protection de leur prochain, existent encore.

Apparemment, les employés du train n’ont pas été aussi prompts. Tous aux abris! On ne saurait toutefois leur reprocher. On ne sait jamais à l’avance comment on réagirait devant un tel péril? On a beau plastronner à l’avance et faire des rodomontades en disant qu’on aurait cherché à maîtriser le terroriste, on n’en sait absolument rien. Devant l’épreuve du feu, certains hommes tiennent debout, d’autres les suivent, justement inspirés, et les derniers tremblent jusqu’à s’effondrer. Tous ne sont pas faits pour la guerre.

Y a-t-il néanmoins moyen d’éduquer les hommes au courage, de leur inculquer cette vertu, de les préparer à des événements semblables? Peut-être que oui, peut-être que non. En un sens, le service militaire préparait l’homme à une telle éventualité. Il n’a plus la cote. Et on peut croire que l’individu contemporain, jouisseur hédoniste et relâché, n’est pas particulièrement préparé à faire face au tragique. Et pourtant, la bête humaine est compliquée. Quelquefois, ce sont des hommes de rien qui dévoilent leur meilleure part dans l’épreuve.

Une chose est néanmoins certaine : il n’y aura pas toujours des héros. Je devine qu’il faut s’y faire : demain, après-demain ou l’an prochain, un terroriste islamiste entrera dans un wagon de train, ou dans un supermarché, puis il tirera sur tout ce qui bouge. À moins que les services de sécurité ne l’attrapent à temps et s’ajustent pleinement à la menace djihadiste. Et encore là, on sait bien que certains traverseront les mailles du filet sécuritaire, qui par-dessus tout, gâchera surtout la vie de ceux qu’il doit protéger.

Thibault de Montbrial, dans son livre très convaincant Le sursaut ou le chaos (Plon, 2015), a dit les choses clairement: la France est en guerre. On dira la même chose de toutes les sociétés occidentales. On n’en tirera aucun slogan. Mais on comprend assurément que nous avons changé d’époque et que le sursaut espéré prendra d’abord le visage d’une grande lucidité. Il faudra savoir nommer l’ennemi. Il faudra aussi savoir réveiller les vertus nécessaires aux temps difficiles. Naturellement, personne ne sait vraiment comment s’y prendre. On ne fait pas la guerre paisiblement.

 Cet article est issu du blog de Mathieu Bock-Côté. 

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00721408_000011.

La dynamique des « fronts » contre l’Euro

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fn euro jacques sapir

Jacques Sapir est économiste, chercheur en relations internationales et historien spécialiste de la Russie. Il s’est récemment illustré en préconisant un futur dialogue avec le FN dans le cadre d’un grand front anti-euro. Décryptage.

Dans la version intégrale d’un entretien que vous avez accordé au Figaro, vous déclarez : « À terme, la question des relations avec le Front national, ou avec le parti issu de ce dernier, sera posée. Il faut comprendre que très clairement, l’heure n’est plus au sectarisme et aux interdictions de séjours prononcées par les uns comme par les autres (…) il faudra un minimum de coordination pour que l’on puisse certes marcher séparément mais frapper ensemble » afin d’abattre l’euro. Est-ce à dire que vous considérez le Front national d’aujourd’hui comme un interlocuteur légitime, voire un allié potentiel dans votre combat contre la monnaie unique et l’austérité ?

Dans la citation que vous donnez, les mots « à terme » et « sera » sont importants. Ils impliquent que je me situe dans le futur, et un futur prospectif comme on peut le voir avec « avec le parti issu de ce dernier ». Cela répond à votre question. Tout dépendra de l’évolution à venir du Front national. Mais, ce qui est clair aussi dans mon texte, c’est que je dis que l’on ne pourra éluder indéfiniment la question. Ni plus, ni moins. L’essentiel se trouve en amont et en aval de votre citation, quand je parle des conditions de constitution d’un éventuel « front » anti-Euro, de la nécessité de penser le « jour d’après », et de l’importance de conserver l’autonomie stratégique et politique pour qui fera partie de ce « front ».

Auriez-vous tenu les mêmes propos si Jean-Marie Le Pen dirigeait toujours le parti dont il vient d’être exclu ?

La question de la personne ne me concerne pas. Je n’en fais pas un symbole, dans un sens ou dans un autre. Par contre, je note que le Front national a consulté ses adhérents sur ce point. Ceci est significatif. Cela implique que des principes républicains et démocratiques sont à l’œuvre en son sein, et cela créé un précédent. Pour une personne qui, comme moi, se situe dans un rapport d’extériorité avec le Front national, il y a là un signal bien plus significatif que le sort de Jean-Marie Le Pen. Pour le reste, je continue de regarder l’évolution que connaît ce parti. La question n’est pas de savoir si le FN sera un jour ou non un parti « de gauche ». La véritable question est de savoir s’il intègrera assez de principes républicains pour que l’on admette que des relations, mêmes distantes, avec lui sont possibles. Seul le futur nous le dira.

Le site Arrêt sur images vous accuse d’avoir mollement regretté le départ de votre ami économiste Philippe Murer au Front national et de vous rapprocher dangereusement de ce parti. Ne contribuez-vous pas à la diabolisation des eurosceptiques en préconisant un dialogue avec le FN ?

On aurait voulu que je le poursuive à coup de trique ? La position d’Arrêt sur images est ridicule, mais c’est leur problème et non le mien. Philippe Murer est un ami ; j’entends ses raisons d’adhérer au Front national sans les partager ni les approuver. Je pense qu’il a fait une erreur, mais c’est un avis strictement personnel. Je répète que je ne préconise pas maintenant un dialogue. Je répète que les mots « à terme » et « sera » sont importants. Il faudrait peut-être lire ce que j’ai écris. Mais, je redis aussi que le camp des eurosceptiques ne pourra pas indéfiniment éluder la question des relations avec le Front national. C’est un constat, pas une prise de position. Si des gens veulent « diaboliser », ils le feront de toute manière. Les méthodes odieuses de la calomnie sont monnaie courante, y compris dans le monde universitaire, et je n’ai qu’un profond mépris pour ceux qui s’y livrent.

Vous applaudissez le rapprochement qu’esquissent Nicolas Dupont-Aignan et Jean-Pierre Chevènement. Faute d’un Syriza français puissant à la gauche de la gauche, pensez-vous qu’une large alliance souverainiste droite-gauche puisse voir le jour ? Devra-t-elle s’allier au FN pour arriver au pouvoir ? 

Jean-Luc Mélenchon, lui-même, a appelé à la constitution d’un front des patriotes. C’est dire si le débat existe et s’il avance. L’article de Stefano Fassina, par rapport auquel je prenais position (ce qui est superbement ignoré dans le débat actuel) est très clair à ce sujet. Je l’ai publié, traduit en français (à partir d’une traduction élaborée par le Comité Valmy) sur RussEurope. La logique des « fronts » est en marche. Nous verrons ce que cela donnera. Et l’on sait bien que ce qui caractérise un « front » c’est que les organisations adhérentes ne sont pas d’accord entre elles sur certains points, mais considèrent qu’un objectif commun peut les rassembler. Je souhaite que ce « front » se constitue rapidement, car il est une des conditions de la construction d’un rapport de force face aux européistes. Mais pour cela, il faudra vaincre le sectarisme et de nombreuses réticences. Quant à une possible « alliance » avec le Front national, elle dépend de l’évolution future de ce parti. C’est donc une possibilité , et c’est très précisément ce que j’ai écrit, mais nullement une probabilité car personne n’est en mesure de dire aujourd’hui quel sera le résultat de cette évolution.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00699790_000004.

Quand vient la fin de l’été

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arnaud leguern adieu espadrilles

Ne jamais se fier aux couvertures sucrées ! Elles mentent. Celle d’Adieu aux espadrilles, le dernier roman d’Arnaud Le Guern, est gorgée de soleil. Pulpeuse à souhait. Au premier plan, un bikini rebondi surgit sur le corps bronzé d’une jeune femme désirable. Le lecteur est d’emblée happé par ces cuisses perlées, terriblement tentatrices. Qui refuserait de s’y lover un soir d’été ? Cette peau tendre qui respire l’huile solaire est une invitation au débordement des sens. Au loin, on entend le ressac de la mer qui berce la mélancolie des vacanciers. La plage, havre de paix, moment d’abandon difficilement gagné après onze mois de labeur, étale ses fausses valeurs et son bonheur factice en première page. Arnaud Le Guern connaît trop bien ses classiques, les stylistes désabusés et les romantiques pornographiques, pour se laisser piéger par cette carte postale. Il fuit les décors en carton-pâte et les comédies bourgeoises. Son court roman, léger en façade, déambulation d’un dandy cabossé, est perclus de blessures. Il est plein de larmes et de nostalgie. Secouez-le ! Des grains de spleen viendront se coller à votre âme. Cet éditeur non salarié, flâneur de l’édition, amateur de jolis flacons et de brindilles naturelles, construit, au fil des années, une œuvre résolument tournée vers le passé.

Le monde d’avant l’aspire et l’inspire. C’est ce qui fait toute la modernité de son écriture abrasive. « Le corps des femmes sous Giscard m’obsède » lance-t-il, par gourmandise vintage. Car Le Guern, jeune turc de la revue Schnock, n’a pas oublié les photos d’une BB moulée dans un tee-shirt blanc portant le slogan ambigu de « Giscard à la barre ». Après une stèle pour Jean-Edern Hallier et un essai remarqué sur Paul Gégauff, ce trentenaire en bout de course, bientôt la quarantaine rugissante, a une prédilection pour les plumes bien faites et les équilibristes de l’existence. Tous ces écrivains de la nuit qui jouent avec nos nerfs. Tous ces ambitieux qui ont préféré les bars d’hôtels vermoulus et les palaces poussiéreux aux rigueurs d’une austère table de travail. Nous avons tous un faible pour ces chroniqueurs des années 50/70 qui, à défaut d’avoir écrit un grand roman, ont gaspillé leur talent à coups de sprints ébouriffants. Chez eux, deux feuillets dégoupillés, condensé de méchanceté et de panache, avaient bien plus d’attrait que les milliers de pages de leurs confrères. Le Guern a beaucoup lu et bu. En matière de vin comme de littérature, il s’est toujours enivré du meilleur. La fulgurance de Morand, le snobisme de Frank et la mélodie de Toulet. Son « Adieu aux espadrilles » tient à la fois de la déclaration d’amour à une femme fatale et du cabotage littéraire.

Le sujet était casse-gueule. Raconter les affres d’une romance sur les bords du lac Léman sans boire la tasse relève d’un tour de force. A l’ombre des villas, Le Guern a trouvé le bon ton pour se délivrer sans ennuyer. Il susurre ses secrets d’alcôve sans jamais sombrer dans le pathos. Cette autofiction alterne ébats et débats, provocation et introspection. L’écrivain mélange ses souvenirs et ne craint pas d’abuser du name dropping. Sa sincérité est à ce prix-là. Elle se niche dans ce fatras de références. Il s’emballe pour Sophie Barjac et Mélanie Coste, le chien Dagobert et Lindsay Lohan, Claude Sautet et Californication. Sa mémoire tressaute sur le fil des années 90. Et quand les histoires de famille semblent trop pesantes, le visage d’une petite fille vient éclairer ce marasme. Le Guern ne laisse jamais la médiocrité des sentiments l’emporter. Cet Adieu déchirant, intrusif et érotique est l’indispensable BO de l’été. À inscrire d’urgence sur votre playlist !

Adieu aux espadrilles, Arnaud Le Guern – Editions du Rocher, 2015.

*Photo : wikimedia.

Montebourg et Varoufakis au milieu du gué

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euro grece montebourg varoufakis

Il paraît que la Fête de la rose a presque le même âge que moi. Elle a lieu tous les ans depuis 1973 à Frangy-en-Bresse, à l’initiative de Pierre Joxe qui fut un emblématique ministre de l’Intérieur de François Mitterrand. L’an dernier, alors que la météo était plus clémente que cette année, Arnaud Montebourg et Benoît Hamon y avaient fait le show et avaient perdu dès le lendemain leur place au gouvernement. Cette année, le trublion bressan, ex-ministre de l’Economie, avait convié son ex-homologue grec, Iannis Varoufakis. Le show promettait également. Les télés et radios étaient là. Un militant franc-comtois, proche de Montebourg depuis des années, me confiait que Hollande aurait très bien pu tuer la couverture de la Fête de la rose en organisant une remise de la légion d’honneur des héros américains du Thalys dès ce dimanche après-midi, et ajoutait avec beaucoup de malice : « Même ça, ils n’en sont même plus capables ».

Moi, ce qui m’importait, c’était de savoir si Arnaud Montebourg avait pris complètement acte du « moment grec », ou s’il croyait encore à la possibilité d’un « euro sympa ». Après tout, son invité du jour n’avait-il pas prouvé que sans un plan B, même la volonté de Tsipras, portée par plus de 60% des citoyens grecs,  ne pouvait rien face à l’intransigeance du Docteur Schaüble ? Cette question, j’ai pu lui poser dans la conférence de presse qui précédait les discours : « N’est-il pas vain d’aller négocier avec les Allemands si ces derniers sont certains que, quoi qu’il arrive, nous resterons dans l’euro ? ». L’ancien ministre de l’Economie commence à expliquer que l’Union européenne ne doit pas être forcément être synonyme de « bras de fer » mais plutôt privilégier « l’entraide ». Il me cite l’annulation de la dette allemande en 1953 (la construction européenne n’avait alors pas débuté, mais bon…) puis l’attitude bienveillante de Jacques Chirac face à Gerhard Schröder, lequel venait lui demander qu’on soit plus souple avec les critères de convergence de Maastricht. L’ami Luc Rosenzweig, à Frangy lui aussi, me fit remarquer après la conférence de presse que Chirac était bien content de se montrer  bienveillant avec l’Allemagne parce que cela lui permettait aussi de s’assoir sur les fameux critères. Arnaud Montebourg conclut sa réponse à ma question en expliquant que l’Allemagne défend ses intérêts nationaux et qu’il serait opportun que nous fassions de même et ajoute une phrase énigmatique : « lors d’une négociation, il faudra mettre tout ça sur la table ». Comment l’interpréter ? Qu’il ne faut plus aller dans ce genre de négociation armés d’une seule sarbacane, comme Tsipras hier, et Hollande en juin 2012 ? On aimerait croire que ce « tout sur la table » inclut évidemment la question de l’existence de l’euro.

Mais je vais un peu vite en besogne. Car quelques minutes plus tard, sur le terrain de football de Frangy, Montebourg nous explique son projet de construire enfin un « euro démocratique », stade ultime de « l’euro sympa ». Un euro démocratique ? Et pourquoi pas un crocodile affectueux ou un cannibale végétarien ? Bref, aux côtés de celui qui a tenté de mettre en œuvre un système de monnaie parallèle dans son pays, véritable amorce d’une sortie de l’union monétaire, Montebourg cale. Du reste, Varoufakis a bien du mal à assumer son plan B. Il prend longuement la parole, expliquant fort bien les coulisses de l’Eurogroupe, et ses discussions avec Michel Sapin, l’homme pour qui « la France n’est plus ce qu’elle était ». Là encore, les constats sont lucides mais à la fin, on n’ose pas rompre. Et on propose des initiatives paneuropéennes pour réclamer une Europe enfin démocratique.

Merkel et Schaüble ne tremblent pas.  Et ils ont raison. Le même jour dans les colonnes du JDD, Mélenchon semble au contraire démontrer qu’il a compris les termes de l’alternative : « Entre l’indépendance de la France et l’euro, je choisis l’indépendance de la France ; entre la souveraineté nationale et l’euro, je choisis la souveraineté nationale ». L’ancien candidat du Front de gauche à la présidentielle a compris qu’il était suicidaire de s’accrocher au totem euro. Il sait qu’il serait irresponsable de laisser la critique de l’euro à Marine Le Pen. Arnaud Montebourg a pris un temps de retard. C’est dommage. Même si la Seille voisine n’est pas une rivière très profonde, il n’est pas confortable de rester au milieu du gué.

*Photo : DR.

À voiles et à faire peur

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burqa islam charlie

burqa islam charlie

Huit mois après le 11 janvier, sur le front du vivre-ensemble, on en est où ? De mon expérience personnelle, ce n’est pas brillant. Comme tout un chacun, j’ai subi jour après jour le couvercle de fer du « pas d’amalgame », des tentatives du Premier ministre pour nous faire croire que l’extrême droite était un péril infiniment plus dangereux que l’islamisme, etc. Mais tout ça, c’est dans la sphère médiatique. On croit que c’est du spectacle, de la gesticulation. Eh non. C’est du conditionnement. Regardez comme j’intimide ceux qui ne pensent pas droit, nous dit-on sur les ondes, et faites la même chose ou – si vous figurez dans le camp des déviants – taisez-vous.

Visiblement, ce n’est pas tombé dans l’oreille de sourds. Aux imprécateurs télévisuels a répondu la masse des Fouquier-Tinville amateurs, qui se développe de façon inversement proportionnelle à l’évolution de l’emploi.

J’en ai fait l’expérience cette semaine. Mon exécutrice était une « amie » Facebook et la fille d’une amie dans la vie. J’ai fêté le Nouvel An avec elle, suivi sa grossesse et fait risette à son premier-né. Je suis quasiment de la famille. Qu’elle se transforme en flic et en juge m’a surpris, car les dénonciations entre amis, entre parents et enfants, c’est de l’histoire. L’URSS n’est plus. Mao est mort. Pol Pot est mort.

Or donc, Sybille – ainsi se prénomme ma procureure facebookienne – a tiqué en lisant la mésaventure que j’ai relatée lundi dernier. En voici les termes : « Aujourd’hui 17 août 2015, dans le tram en direction de la porte de Vincennes, cette silhouette était à côté de moi (NdR : le post était illustré par deux photos prises de profil avec mon téléphone où la personne photographiée, vêtue d’un voile intégral couvrant son visage, ne pouvait par hypothèse être identifiée). Une violation ambulante de la loi du 11 octobre 2010. Je l’ai regardée avec une expression neutre, elle a porté sa manche à son visage pour fuir le regard de l’homme que je suis, et s’est détournée. Je me suis déplacé pour la regarder à nouveau, et elle est sortie au premier arrêt. No comment. »

Fureur immédiate de Sybille, qui analyse l’incident à sa façon, sans prendre la précaution d’en vérifier la justesse auprès de moi. « Et après l’avoir bien fixé, tu l’as bien pris en photo, plusieurs fois sous différents angles, et ensuite tu postes allègrement ces photos sur Facebook en insultant cette personne – tu te rends compte que c’est du harcèlement ? C’est honteux et grave Hervé, et le pire c’est que je suis sûre que tu ne t’en rends même pas compte. »

Quand vous lisez ça, je passe pour une espèce de nazi. Qui plus est, trop bête pour réaliser son crime. Ah, il en faudrait des camps de rééducation, tiens ! C’était le bon temps. Or, les choses ne se sont pas du tout passées comme ça. Je voyageais debout à côté de la personne voilée. Si je l’ai regardée, c’est qu’un détail m’a intrigué : le feston ajouré de son voile, attestant d’un souci de coquetterie, me semblait peu compatible avec la fonction du vêtement, visant à lui ôter son identité. Et, oui, cette tenue m’agaçait. Bonjour le crime.

Quant à l’insulte, où est-elle ? Dans le fait d’écrire « une violation ambulante de la loi » ? Mais en l’occurrence, ce n’est pas une insulte, c’est un fait. Ou alors, quand un voleur est pris en flagrant délit, l’appeler « voleur » serait une insulte ? En revanche, l’insulte consistant à se couvrir le visage pour ne pas me voir, comme si j’étais une chose dégoûtante, Sybille n’y trouve rien à redire.

Ce n’est pas la première fois que Sybille me flique ainsi. Sur Facebook, elle ne me parle jamais, ne réagit à aucun des posts où je partage mes menues réjouissances du quotidien – vacances, sorties, etc. En revanche, elle pointe son doigt accusateur dès qu’une de mes opinions heurte ses convictions, lesquelles se confondent grosso modo avec la gauche libertaire, libérale et bisounours.

Cette fois, je m’énerve, et puisqu’elle me prend de haut, je sors les violons. « Sybille, cela s’est passé pas très loin de là où un adepte du même radicalisme que cette « personne » a assassiné des juifs. Dans un temps où nous sommes en guerre, parce que c’est une guerre, il faut choisir sa forme de résistance, et ses victimes. Je vois clairement de quel côté tu es, je trouve ça très triste (vlan). J’ai même honte pour toi de ta confusion mentale, et de ta lâcheté, Sybille ! (re-vlan, t’avais qu’à pas). »

Comme je sens qu’elle me joue le couplet « toi homme blanc européen oppresseur par essence, elle femme dominée victime d’islamophobie », je tente la concurrence victimaire – c’est comme ça qu’ils font, je crois. J’ai du bol, je suis homo, donc minoritaire moi aussi. Allons-y : « Les gens comme elle tuent les gens comme moi, quand ils ont le pouvoir ! Ils les précipitent du haut des immeubles, les pendent, les lapident, les enterrent vivants ! Réveille-toi !!! »

Va-t-elle, après ça, me foutre la paix ? Non ! Il faut croire que mon péché principal – homme, Français descendant de Français, donc coupable – l’emporte sur le label homo. Sybille : « Tu es en plein délire. J’espère qu’un jour Hervé, tu réaliseras que tes actes et tes commentaires sont complètement indécents. » Cette fois, seul le « délire » peut expliquer mon comportement. C’est presque une circonstance atténuante. Je devrais dire merci. Se rend-elle compte qu’en parlant d’indécence, elle se calque sur l’idéologie du voile intégral ?

Tout à fait énervé cette fois, et abasourdi par les propos de mon « amie », je me lâche : « l’indécence est de ton côté, l’aveuglement, le délire de contrôle, la bien-pensance recuite de suffisance. Je n’ai commis ni crime ni agression, j’ai mis cette femme face à sa provocation, et tu sais fort bien que c’en est une. La lâcheté bêlante de tes pareils font le jeu des extrémistes. Tu m’écœures. »

Là, Sybille bat en retraite. S’attendait-elle à ce que je batte ma coulpe, contrit ? Elle coupe court à notre échange – et à tout futur échange – : « Et bien c’est clair, on ne va plus être amis sur Facebook. Bye bye Hervé, j’espère qu’un jour vraiment tu te réveilles car tu es sympa par ailleurs. Mais là c’est de mon point de vue un délire paranoïaque dont j’espère que tu sortiras. »

Ah, mais, depuis un moment, ma chérie, je n’avais déjà plus l’impression d’être ton ami. Et tu as raison de souhaiter que je me réveille, car en te lisant, je crois rêver. Avec des amis comme toi, les Français – les musulmans comme les autres -, ont du souci à se faire. Et tant pis si ma conclusion n’est pas plaisante.

*Photo : DR.

Thalys: haro sur l’avocate!

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avocat terrorisme thalys

avocat terrorisme thalys

La séquence qui vient de se dérouler après la tentative terroriste du Thalys est révélatrice. L’irruption dans l’Histoire des trois gamins qui ont joué les héros, incarnant à la perfection ce que l’Amérique peut avoir de sympathique, a donné à ce qui aurait pu être une épouvantable tragédie une dimension de fraîcheur réconfortante en ces temps difficiles. Comme ces jeunes gens avaient mis la barre assez haute, il ne fallait pas être en reste. Hormis ce pauvre Jean-Hugues Anglade immédiatement à côté de la plaque, il n’y a pas eu beaucoup de fausses notes. Les politiques ont récupéré sans trop en faire, l’anti-américanisme s’est fait discret, les « padamalgam » intempestifs ont été minoritaires, et les complotistes gênés aux entournures. Jusqu’à François Hollande, pour une fois dans le ton. Quelques jours de consensus de temps en temps ce n’est pas désagréable. Alors, pour atténuer la mélancolie de la rentrée, une semaine de « tout le monde il est beau tout le monde il est gentil » ? Même pas en rêve. Un week-end, c’est bien suffisant, sinon vous allez vous habituer.

J’avais déploré dans ces colonnes la destruction du secret professionnel des avocats sous les coups de certains magistrats, du Parti socialiste et du Conseil constitutionnel, s’appuyant sur une opinion publique qui tient majoritairement les avocats pour des complices. Faut-il considérer que désormais les avocats s’y mettent aussi ?

Celle qui a assisté Ayoub El Khazzani lors de sa garde à vue à Arras n’a pas eu de chance. Elle s’est trouvée au mauvais endroit au mauvais moment. Commise d’office, elle a dû rappliquer à 22 heures pour assister celui qui faisait la « une » des médias du monde entier. C’était son devoir, elle l’a accompli. Mais si la présence de l’avocat en garde à vue est quelque chose de nouveau, le mieux serait quand même de ne pas oublier quelques fondamentaux. À commencer par le secret professionnel, rappelons-le, qui doit rester absolu. Auquel il faut ajouter le libellé très strict de l’article 63-4-4 du Code de procédure pénale « Sans préjudice de l’exercice des droits de la défense, l’avocat [qui a assisté le gardé à vue] ne peut faire état auprès de QUICONQUE pendant la durée de la garde à vue ni des entretiens avec la personne qu’il assiste, ni des informations qu’il a recueillies en consultant les procès-verbaux et en assistant aux auditions et aux confrontations. » Or nous avons eu droit à une rafale d’interviews à tort et à travers pour le moins inopportunes.

Le monde entier a été immédiatement informé du contenu de l’entretien du présumé terroriste avec son avocat ! Rien ne nous a été caché. Son état second, ses prises de tranquillisants, ses explications et justifications. Son premier système de défense sur le projet d’une attaque de train à l’ancienne, avec des armes de guerre trouvées dans un square. Explosion de l’infosphère, non pas pour fustiger cette violation des règles, mais pour vilipender l’avocate de l’avoir soi-disant reprise à son compte, voire, comme tout boutiquier retors (sic), de l’avoir soufflée à son « client ». Vu la violence de la clameur, la malheureuse a jugé opportun de battre en retraite, et pour se justifier de livrer de nouvelles interviews. Pour dire qu’elle ne croyait pas à la thèse du SDF ! Tirant le dos de celui qu’elle était censée défendre, en le traitant de menteur. Et histoire d’être débarrassé de cette histoire, rappeler qu’Ayoub El Khazzani ayant été transféré à Paris, un autre confrère avait pris le relais. Ouf !

Compte tenu du tourbillon et de la pression dus à un événement hors normes, cette avocate a toutes les excuses. Mais le plus tristement significatif a été la réaction des médias et des réseaux sociaux. Elle croit bon de répercuter la position de son client ? Immédiatement, déchaînement, quolibets et injures. Un lynchage médiatique en règle. Pas pour déplorer la violation des principes, mais pour contester une fois de plus les règles d’un État de droit. En France, les avocats sont des complices. C’était bien le reproche principal fait à la malheureuse commise d’office. Pas d’avoir maladroitement maltraité ces règles impératives mais d’avoir accepté, en les appliquant, de défendre un pareil salaud.

La petite fraîcheur dispensée par les trois compères de Sacramento s’est vite dissipée. Et ce d’autant qu’un journaliste s’est rendu dans la capitale de la Californie pour assister avec les familles des héros à la remise de Légion d’honneur. On entend dans le brouhaha à la fin de l’émission la voix d’un des frères poser la question : « c’est qui le maître de cérémonie, celui qui a remis les médailles ? » Réponse un peu gênée du journaliste français : « c’est le président français ». Nouvelle réplique incrédule : «Ah c’est leur Obama à eux. »

La récré est finie, retour au réel.

*Image: wikicommons.

Quand Paris adorait les Khmers rouges

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khmers rouges ponchaud

khmers rouges ponchaud

Envoyé comme prêtre missionnaire au Cambodge en 1965, le père François Ponchaud a été l’un des premiers à révéler au monde, avec son livre Cambodge année zéro, l’ampleur des crimes perpétrés par le régime communiste des Khmers rouges. Mais il est toujours dangereux d’avoir raison avant les autres : quarante ans plus tard, François Ponchaud revient sur cette « bataille pour la vérité » qu’il a dû mener face à tous ceux, journalistes, intellectuels ou prêtres, qui en pinçaient alors pour les révolutionnaires cambodgiens.

Il a notamment publié Cambodge, année zéro, Julliard (1977), Kailash (1998), La Cathédrale de la rizière, Fayard (1990), Une brève histoire du Cambodge, Éditions Siloë (2007).

Propos recueillis par Bruno Deniel-Laurent

Causeur. Vous étiez à Phnom Penh, le 17 avril 1975, quand les Khmers rouges sont entrés dans la ville. Que vous inspire rétrospectivement le traitement de l’événement par la presse et l’intelligentsia françaises ?

François Ponchaud. La plupart ont fait preuve d’aveuglement idéologique. Mais je ne serai pas trop sévère avec les unes des premiers jours, car la situation a pris tout le monde de court.

 « Phnom Penh libérée dans la liesse », écrivait le correspondant du Monde, Patrice de Beer, dans l’édition du 18 avril 1975…[access capability= »lire_inedits »]

Mais jusqu’à 10 heures du matin, le 17 avril 1975, c’était effectivement la liesse ! Le peuple cambodgien voulait que la guerre civile s’arrête. Toute la matinée, ça a été un va-et-vient de factions armées, d’escarmouches, de fraternisations. Je vivais depuis dix ans au Cambodge, je parlais khmer, et je ne comprenais rien à ce qui se passait, alors imaginez les correspondants de presse ! On ne peut pas en vouloir à de Beer d’avoir écrit ça.

Quand avez-vous compris que le pire était en train d’arriver ?

À 10 heures du matin, on a vu arriver des groupes de combattants vêtus de noir, casquette Mao vissée sur la tête. Ils avaient le visage émacié, les traits durs. Ils ont commencé à fouiller et brutaliser les passants. Je me suis dit qu’avec ceux-là on n’allait pas rigoler. On a entendu à la radio un cadre khmer rouge aboyer l’ordre d’évacuation. J’étais avec le père Robert Venet, un vieux briscard qui avait fait la guerre de 1939-1945 dans les blindés, qui avait connu les prisons nord-vietnamiennes, etc. Lui comme moi nous avons frémi en entendant ce discours, le vocabulaire désincarné, une façon très brutale de s’exprimer, c’était terrifiant. Nous avons compris que le Cambodge allait basculer dans quelque chose de nouveau.

Cambodge année zéro : c’est le titre du livre que vous publierez en 1977 et qui fera connaître au monde l’ampleur des crimes khmers rouges …

Oui, une chape de plomb est tombée ce jour-là sur Phnom Penh. Le lendemain, on s’est tous réfugiés dans l’ambassade de France où j’ai retrouvé Patrice de Beer. Il venait juste d’interroger un Cambodgien du district de Kien Svay et il était enthousiasmé par ce qu’il croyait comprendre. Il me dit : « Les Khmers rouges ont demandé aux fonctionnaires de l’ancien régime de se manifester pour qu’ils apportent leur concours à la révolution. Tu vois, ils ne sont pas si terribles ! » J’ai alors interrogé moi aussi le témoin, mais je l’ai fait en khmer, alors que de Beer s’était contenté du français. Il m’a confirmé que les Khmers rouges avaient demandé aux fonctionnaires d’écrire leur nom sur un tableau, mais ce n’était pas pour les amnistier, c’était pour les liquider ! Tous ont été emmenés dans des camions et tués derrière une pagode. Mais de Beer n’a pas voulu en démordre. Et sa seule réponse était : « Toi tu es anticommuniste, ça ne compte pas. »

C’est que, comme nombre de journalistes et d’intellectuels, le correspondant du Monde avait des sympathies marxistes, et même maoïstes, bien arrêtées…

Oui, de même que Jacques Decornoy, qui dirigeait le service étranger du Monde. Pourtant, même à l’ambassade, où nous étions enfermés, des témoignages nous parvenaient. Une jeune femme m’a raconté qu’elle était restée toute une nuit cachée dans un palmier, préférant se faire dévorer par les fourmis rouges plutôt que de tomber entre les mains des Khmers rouges ; elle me parlait de bébés fracassés contre les arbres… Mais, là encore, ces témoignages n’ont pas été pris au sérieux par de Beer…

Le réel ne passera pas !

Je me souviens aussi des époux Steinbach, des intellectuels communistes purs et durs qui travaillaient à Phnom Penh pour le ministère français de la Coopération. Le 17 avril, ils étaient fous de joie ! Déguisés en Khmers rouges, avec une casquette Mao sur la tête et un krama autour du cou, ils attendaient les révolutionnaires à l’université de Phnom Penh. Dès qu’ils les ont vus arriver, ils leur ont dit : « Nous sommes avec vous, nous sommes vos frères… » Mais les Khmers rouges les ont aussitôt arrêtés et conduits à l’ambassade. Et là, Jérôme Steinbach s’est mis à faire un speech à la gloire de la révolution khmère rouge. Je me suis mis en colère, et je lui ai dit : « Tu fermes ta gueule ou je te la casse ! » J’ai dû être convaincant, car on ne l’a plus entendu.

Les Steinbach n’en ont pas moins persisté dans leur défense du régime khmer rouge…

Et de façon acharnée ! Dès 1976, ils publient une longue défense des Khmers rouges, Phnom Penh libérée, aux Éditions sociales [maison d’édition du Parti communiste français NDLR]. Leurs arguments ne tenaient pas la route, mais, dans le climat de l’époque, ils ont suffi à jeter un sérieux doute sur nos témoignages.

En mai 1975, vous êtes donc expulsé du Cambodge. Comment cela s’est-il passé ?

J’en garde un souvenir glaçant. On a parcouru près de quatre cents kilomètres depuis Phnom Penh jusqu’à la frontière thaïlandaise. Toutes les villes que nous traversions, Kampong Chhnang, Pursat, Battambang, étaient vidées de leurs habitants. Juste avant d’arriver à la frontière, un Khmer rouge qui m’escortait m’a dit : « Vous ne voulez pas m’emmener en France ? Ici le sang va couler. » Le doute n’était plus permis. En sortant du Cambodge, j’étais comme fou.

À qui en avez-vous parlé en arrivant en France ?

Dès que j’ai atterri à Roissy, une équipe d’Antenne 2 est venue m’interroger. Je leur ai dit que l’entière population de Phnom Penh avait été déportée, mais ils ne me croyaient pas, ils s’amusaient de ce que je disais, ils faisaient de l’ironie. Bref, j’étais inaudible.

Ce refus de vous croire, cette obstination à nier ce que vous aviez vu devaient vous rendre dingue !

Surtout que c’était un état d’esprit très largement partagé ! Nous, les Français rapatriés du Cambodge, étions alors considérés comme des pestiférés, des colons, qui étaient coupables de tous les malheurs des Khmers ou des Vietnamiens. Les prêtres missionnaires, en particulier, étaient accusés de tous les maux. Vous savez, c’était juste après Mai 68, les idées marxistes étaient à la mode chez les journalistes, à l’université. Il y avait les méchants Américains d’un côté, les bons révolutionnaires de l’autre. Un Français, prêtre de surcroît, qui critiquait les Khmers rouges ne pouvait être qu’à la solde des Américains.

Un Français installé au Cambodge ne pouvait pas être un colon puisque le royaume était indépendant depuis 1953…

Les communistes ne s’embarrassaient pas de nuances, vous savez…

La presse de droite était-elle plus réceptive ?

Le Figaro m’a demandé un entretien, mais dans le climat que j’ai évoqué, ça m’ennuyait d’être relayé uniquement par des journaux de droite, pro-américains, etc. J’ai aussi été interrogé par Denise Dumolin pour L’Aurore, mais elle affichait tellement sa haine des communistes que cela affaiblissait beaucoup mes propos.

Il semble tout de même que la fascination pour les Khmers rouges ait été beaucoup moins durable que celle qu’inspirait Mao, sans doute parce qu’on disposait d’informations irréfutables. Et vous y avez grandement contribué. 

Très vite, je commence à recueillir des témoignages de Cambodgiens exilés ainsi que des écrits khmers rouges. À partir de l’été 1975, je demande au père Robert Venet, qui est en poste à la frontière thaïlandaise, d’enregistrer la radio officielle des Khmers rouges et de me poster les cassettes. Je passe toute la fin de l’année à les retranscrire et les mettre en parallèle avec les témoignages. Et je me rends compte que ça colle parfaitement : les discours dithyrambiques des Khmers rouges et les récits des réfugiés forment les deux faces d’une même médaille. Je rédige une analyse serrée que j’adresse à plusieurs journalistes, notamment à Jean Lacouture, qui s’était enthousiasmé pour le régime de Pol Pot. Il me téléphone aussitôt : « Je me suis trompé. Vos arguments sont irréfutables, je vais essayer de réparer mes erreurs. »

C’est aussi à ce moment-là que Le Monde change de position sur les Khmers rouges.

Oui, car André Fontaine voulait se dédouaner de tout ce qui avait été écrit par de Beer et Decornoy. Il m’a offert la une où j’ai pu publier en février 1976 un texte qui s’appelait « Le Cambodge neuf mois après ».

Ça a dû faire du bruit !

Gigantesque ! C’était la première fois qu’un texte argumenté évoquait dans la « grande presse » la réalité de ce que vivaient les pauvres Cambodgiens. Mais les pro-Khmers rouges ont tout de suite réagi, notamment Libération, qui, sous la plume de Patrick Sabatier, a répondu de façon très violente et mensongère en publiant un article titré : « Espions, curés, journalistes, SDECE et CIA ». En gros, Sabatier m’accusait de tenir mes informations des services secrets américains, français et thaïlandais, il me traitait de « vétéran de l’Indo », il affirmait que je voulais créer une image aussi négative que possible du Cambodge, etc.

Il me semble que Patrick Sabatier a depuis regretté son « aveuglement »…

Oui, en 1985, six ans après la chute des Khmers rouges…

En dehors de Libération (qui était peuplé de maos), comment la presse a-t-elle réagi à votre texte ?

Globalement très bien. Même L’Humanité l’a salué.

Il se trouve qu’exceptionnellement les intérêts de Moscou, donc du PCF, coïncidaient avec la vérité historique, car les relations sino-soviétiques étaient alors au plus bas…

Bien sûr ! En 1976, il apparaît que les Khmers rouges se rapprochent de la Chine maoïste, tandis que le Vietnam se range du côté des soviétiques. Donc les communistes français commencent à se méfier des Khmers rouges. À l’époque où mon article sort, ils jouent encore sur les deux tableaux : d’un côté ils publient le livre des époux Steinbach, de l’autre ils se font l’écho de mon témoignage. En 1977, les choses deviennent claires : les Khmers rouges entrent en conflit ouvert avec les communistes vietnamiens et l’Union soviétique. À partir de là, le PCF devient l’ennemi le plus acharné des Khmers rouges ! Il en fait des tonnes et des tonnes ! Plusieurs fois, à cette époque, j’ai participé à des réunions avec des communistes, et je leur disais : « De grâce, n’en rajoutez pas ! » Le pire, c’est que certains m’accusaient alors de complaisance envers les Khmers rouges !

Ceux-là mêmes qui en 1975 vous traitaient de menteur et d’agent américain… Mais alors que ces questions enflammaient les médias et les partis, quel a été l’accueil de l’Église catholique à votre retour ?

Très mitigé. Le secrétaire de l’épiscopat m’a encouragé à collecter des informations sur la situation des Cambodgiens en général et des catholiques en particulier. Mais, globalement, on a accueilli mes témoignages avec beaucoup de pincettes. Un jour, le clergé de Paris m’a invité à parler des Khmers rouges. Il y avait là plein de curés qui me prenaient de haut, et me disaient : « Vu ce que tu as vécu, on comprend que tu sois anticommuniste, mais quand même… » Je leur répondais : « Ce n’est pas par anticommunisme que je m’oppose aux Khmers rouges, c’est parce que ma foi catholique romaine m’empêche d’être complice d’un régime qui met un peuple entier en esclavage ! » Seulement, aux yeux de la plupart des prêtres de l’époque, un discours comme le mien vous faisait passer pour une sorte de demeuré. Ils ne comprenaient pas comment moi, prêtre, je pouvais refuser les lumières du marxisme… Cela m’a vraiment surpris. Entre mon départ pour le Cambodge, en 1965, et mon retour, en 1975, les choses avaient bien changé. J’ai pensé que si l’Église de France en était réduite à répandre les idées marxistes dans le monde, il y avait un gros problème …

 

Khmers rouges ? Ainsi surnommés par le roi Norodom Sihanouk, les « Khmers rouges », regroupés au sein du Parti communiste du Kampuchéa, formaient la principale force d’opposition marxiste-léniniste du Cambodge dans les années 1960 et 1970. Formés à l’école du Parti communiste français, les dirigeants du mouvement, parmi lesquels Pol Pot, prennent le pouvoir en avril 1975. Liquidant toutes les élites – politiques, religieuses, artistiques, etc. – du pays, déportant l’intégralité des populations urbaines vers des camps de travail, les Khmers rouges vont provoquer la mort d’environ un quart des habitants du Cambodge. Chassés du pouvoir en 1979 quand les Vietnamiens prosoviétiques envahissent le Cambodge, les Khmers rouges vont se réfugier dans les zones occidentales du pays et continuer le combat jusqu’à la fin des années 1990. Un tribunal « internationalisé » est établi à Phnom Penh depuis 2009, chargé de juger une poignée d’anciens hauts dirigeants de l’organisation.[/access]

Cambodge, année zéro

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*Photo: wikimedia.

Du droit inaliénable de ne pas croire

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hesiode religion blaspheme

hesiode religion blaspheme

– Sais-tu pourquoi le Ciel est au-dessus de la Terre ? me demande un jour mon ami Philippe, qui est Grec à n’en plus pouvoir.
– Ben, il n’est pas au-dessus de la terre, il est tout autour d’elle…
– Tu n’y connais rien : le Ciel est au-dessus de la Terre parce qu’il la baise constamment.
– Heu… Oui… Si tu veux, dis-je sottement.
Surtout, ne pas contrarier les délires.
– La Terre a enfanté l’Océan aux gouffres immenses, continue mon ami grec. Et les Monstres et les Cyclopes. Et Mnémosyne, la mère des Muses qui ont enseigné au prophète…
– Heu… Quel prophète ? Nous en avons pléthore, ces temps-ci…
– Il n’y en a qu’un de véridique, Hésiode — sur lui la bénédiction et la sagesse. C’est lui qui dans la Théogonie nous enseigne qu’Ouranos, le Ciel, dévorait ses enfants, mais que Gaïa, la Terre, après avoir enfin enfanté Saturne, qui joue à bousculer les roses, conspira contre son terrible époux et fabriqua une grande faux, dont s’arma Saturne, qui saisit son père Ouranos de la main gauche et de la droite, agitant la faux énorme, s’empressa de couper l’organe viril de son père et le rejeta derrière lui. Et des gouttes du sang céleste qui tombaient sur le sol naquirent les Géants et les Furies, tandis que de celles qui touchaient la mer naquit Aphrodite aux cheveux d’or, que le flot porta jusque sur l’île de Cythère.
– Si tu veux. Mais es-tu sûr…
– C’est écrit dans le Livre ! s’emporte-t-il en brandissant la Théogonie, reliée de cuir rouge. Je t’interdis d’en douter.
– C’est qu’il existe de nos jours deux ou trois versions alternatives…
– Des mécréants auxquels on donnera la ciguë, après les avoir convaincus d’impiété !

Ai-je rêvé ce dialogue ? Ou mon Moi ancien, celui qui vécut vers le VIIIème siècle avant J.C., l’a-t-il recomposé à partir de souvenirs enfouis ?
Le fait est que chaque époque, en fonction de ses connaissances, fournit son explication du monde. Du temps où j’étais homme de Tautavel, nous pensions que chaque brin d’herbe, chaque arbre, chaque volcan, était la manifestation d’une force incompréhensible. Puis vinrent les Dieux immortels (et je mets au défi les sectateurs de Moïse, Jésus et Mahomet de me prouver qu’ils sont morts), qui se partagèrent des secteurs entiers du vivant. C’est ainsi que Zeus eut le Ciel, Poséidon la Terre et la Mer et Hadès le sous-sol et le noir Erèbe. Quelques siècles encore, et d’aucuns, copiant un ancien pharaon, ramassèrent toutes ces divinités en une seule. Attendez un millénaire et des poussières, et Spinoza, Voltaire, Diderot, Feuerbach, Darwin et Nietzsche ont assassiné ce dieu unique — et j’attends que l’on me prouve qu’il n’est pas mort. Tout cela est question d’opinion, et mon ami Philippe le Macédonien, quoiqu’il soit parfaitement fou, n’est pas assez intolérant pour administrer la ciguë, comme il dit, aux sectateurs du dieu unique, reliquat de temps anciens de superstition : toutes les folies sont de ce monde.

Alors qu’on cesse de me les briser menu avec des raisonnements du genre « Dieu le veut » ! Dieu ne veut rien, et Zeus ne veut rien non plus : il se contente de brandir la foudre, et de l’envoyer sur les imbéciles qui contestent le droit inaliénable de l’être humain à ne pas croire. Mais voilà, avec l’âge, il ne vise pas toujours très bien.

Hongrie: 2 000 migrants entrés hier

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(Avec AFP) – Plus de 2 000 migrants ont traversé hier la frontière serbe pour entrer en Hongrie, a annoncé la police magyare. Un record absolu équivalent au nombre de migrants venus dans le pays sur toute l’année 2012 ! Cette arrivée massive intervient quelques jours avant l’achèvement, prévu le 31 août, d’une barrière destinée à empêcher l’entrée des migrants en Hongrie.

Ces migrants font partie d’une vague de quelque 7 000 personnes tentant de passer en Europe occidentale et dont le voyage a été bloqué la semaine dernière quand la Macédoine a déclaré l’état d’urgence et fermé ses frontières, après avoir été submergée par l’afflux de réfugiés. « Nous avons été stoppés en Macédoine pendant deux jours. Les émeutes étaient terribles, la police a eu recours aux armes et aux gaz lacrymogènes », a affirmé un ingénieur informatique irakien de 29 ans. « J’ai vu une vieille femme être battue, on lui a pris son argent et ses papiers », a ajouté le jeune homme qui a fui sa ville de Mossoul pour échapper aux jihadistes de l’Etat islamique.

De toute évidence, l’intransigeance du Premier ministre Viktor Orban n’empêche pas l’afflux de réfugiés vers la bordure orientale de l’Union européenne. Certes, les lois pour accorder l’asile aux migrants ont été durcies, et des amendes imposées pour le franchissement illégal de la frontière, mais bien que Budapest envisage de fermer les camps permanents de réfugiés, le flot humain ne se tarit pas. Dans une proportion moindre que la Méditerranée, l’Europe de l’est est en passe de devenir le corridor des réfugiés moyen-orientaux en quête d’une vie meilleure en Occident. Pendant ce temps, François Hollande, Angela Merkel et la Commission européenne compte les allées et venues et la Première secrétaire des Verts Emmanuelle Cosse appelle à ouvrir grand les frontières. Au prétexte que « nous sommes un pays extrêmement riche qui a des capacités d’accueil extrêmement fortes » (et vote massivement pour le Front national), la patronne du parti dit écologiste prend modèle sur le Liban, qui « accueille (comme réfugiés) plus d’un quart de sa population ».

Des citoyens de seconde zone ayant précipité la Suisse du Moyen-Orient dans la guerre civile, voilà un précédent historique qui ne manquera pas de rassurer nos concitoyens. Mais il faut croire que « ce n’est pas en posant la question du nombre que l’on répond» à la crise « car ça laisse entendre que c’est un afflux de populations» dixit Cosse. Chez les Verts, on prend les immigrés clandestins pour des canards sauvages…

Terrorisme: Il n’y aura pas toujours des héros

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terrorisme thalys etat islamique

terrorisme thalys etat islamique

Les mois se suivent et se ressemblent: il y a quelques jours, le 21 août, dans un train reliant Amsterdam à Paris, Ayoub El Khazzani, un homme d’origine marocaine, associé à la mouvance islamiste la plus radicale, a cherché à provoquer un carnage. Dans ses bagages, il y avait un fusil d’assaut AK-47, un pistolet et les munitions nécessaires à une exécution de masse. Par miracle, il n’y a eu que des blessés. Je reviendrai un peu plus bas sur ce miracle ce qu’il révèle de nos sociétés.

Comme d’habitude, on nous sort la même excuse: c’était un paumé, un exclu, un taré. Son avocate en a rajouté: c’était un clochard, un pauvre hère qui aurait trouvé un sac plein d’armes dans une gare et qui aurait eu soudainement l’idée de rançonner les passagers. C’est à tout le moins la ligne de défense suivie par son avocate. Un peu plus et elle en fera une victime. Les autorités belges ne se sont pas laissé bluffer par une telle rhétorique: c’est de terrorisme dont il est question. Le pouvoir socialiste, en France, s’est montré plus timoré. On ne feindra pas la surprise.

On ne semble pas comprendre, dans la société occidentale contemporaine, que  la force d’une idéologie radicale comme l’islamisme vient justement de sa capacité à exciter et fanatiser les éléments antisociaux à son avantage, ceux qui cherchent souvent une raison de verser dans la violence. L’islamisme radical, pour emprunter les mots de Jean Baechler, excite la «canaille» et transfigure son nihilisme au service d’une cause. La révolution islamiste n’avance pas en misant sur les classes moyennes bedonnantes. Il suffirait de lire les grands stratèges révolutionnaires pour constater qu’ils en étaient les premiers conscients.

C’est l’intervention providentielle de trois marines américains qui a permis d’éviter la catastrophe. Ils n’étaient évidemment pas en service, mais manifestement, leur entrainement n’était pas loin. En eux, le ressort civique était bien tendu. Ils ont risqué leur vie pour sauver la vie des autres. On aurait envie de chanter avec Michel Sardou: «si les Ricains n’étaient pas là…». Ce sont des héros. Dans les jours qui ont suivi, l’antiaméricanisme français était peut-être moins virulent qu’à l’habitude.

On nous dira: rien de surprenant, les militaires sont faits pour ça. On ajoutera alors qu’un Britannique de soixante ans, qui était sur les lieux, s’est joint à l’opération improvisée. Personne ne sait exactement ce qui s’est passé dans son esprit, pourquoi il a risqué sa vie plutôt que se terrer derrière un siège. Le courage se constate davantage qu’il ne s’explique. Il touche les fibres intimes de l’être. On se réjouira quand même de constater que de tels hommes, qui répondent à un appel intime, celui de la protection de leur prochain, existent encore.

Apparemment, les employés du train n’ont pas été aussi prompts. Tous aux abris! On ne saurait toutefois leur reprocher. On ne sait jamais à l’avance comment on réagirait devant un tel péril? On a beau plastronner à l’avance et faire des rodomontades en disant qu’on aurait cherché à maîtriser le terroriste, on n’en sait absolument rien. Devant l’épreuve du feu, certains hommes tiennent debout, d’autres les suivent, justement inspirés, et les derniers tremblent jusqu’à s’effondrer. Tous ne sont pas faits pour la guerre.

Y a-t-il néanmoins moyen d’éduquer les hommes au courage, de leur inculquer cette vertu, de les préparer à des événements semblables? Peut-être que oui, peut-être que non. En un sens, le service militaire préparait l’homme à une telle éventualité. Il n’a plus la cote. Et on peut croire que l’individu contemporain, jouisseur hédoniste et relâché, n’est pas particulièrement préparé à faire face au tragique. Et pourtant, la bête humaine est compliquée. Quelquefois, ce sont des hommes de rien qui dévoilent leur meilleure part dans l’épreuve.

Une chose est néanmoins certaine : il n’y aura pas toujours des héros. Je devine qu’il faut s’y faire : demain, après-demain ou l’an prochain, un terroriste islamiste entrera dans un wagon de train, ou dans un supermarché, puis il tirera sur tout ce qui bouge. À moins que les services de sécurité ne l’attrapent à temps et s’ajustent pleinement à la menace djihadiste. Et encore là, on sait bien que certains traverseront les mailles du filet sécuritaire, qui par-dessus tout, gâchera surtout la vie de ceux qu’il doit protéger.

Thibault de Montbrial, dans son livre très convaincant Le sursaut ou le chaos (Plon, 2015), a dit les choses clairement: la France est en guerre. On dira la même chose de toutes les sociétés occidentales. On n’en tirera aucun slogan. Mais on comprend assurément que nous avons changé d’époque et que le sursaut espéré prendra d’abord le visage d’une grande lucidité. Il faudra savoir nommer l’ennemi. Il faudra aussi savoir réveiller les vertus nécessaires aux temps difficiles. Naturellement, personne ne sait vraiment comment s’y prendre. On ne fait pas la guerre paisiblement.

 Cet article est issu du blog de Mathieu Bock-Côté. 

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00721408_000011.

La dynamique des « fronts » contre l’Euro

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fn euro jacques sapir

fn euro jacques sapir

Jacques Sapir est économiste, chercheur en relations internationales et historien spécialiste de la Russie. Il s’est récemment illustré en préconisant un futur dialogue avec le FN dans le cadre d’un grand front anti-euro. Décryptage.

Dans la version intégrale d’un entretien que vous avez accordé au Figaro, vous déclarez : « À terme, la question des relations avec le Front national, ou avec le parti issu de ce dernier, sera posée. Il faut comprendre que très clairement, l’heure n’est plus au sectarisme et aux interdictions de séjours prononcées par les uns comme par les autres (…) il faudra un minimum de coordination pour que l’on puisse certes marcher séparément mais frapper ensemble » afin d’abattre l’euro. Est-ce à dire que vous considérez le Front national d’aujourd’hui comme un interlocuteur légitime, voire un allié potentiel dans votre combat contre la monnaie unique et l’austérité ?

Dans la citation que vous donnez, les mots « à terme » et « sera » sont importants. Ils impliquent que je me situe dans le futur, et un futur prospectif comme on peut le voir avec « avec le parti issu de ce dernier ». Cela répond à votre question. Tout dépendra de l’évolution à venir du Front national. Mais, ce qui est clair aussi dans mon texte, c’est que je dis que l’on ne pourra éluder indéfiniment la question. Ni plus, ni moins. L’essentiel se trouve en amont et en aval de votre citation, quand je parle des conditions de constitution d’un éventuel « front » anti-Euro, de la nécessité de penser le « jour d’après », et de l’importance de conserver l’autonomie stratégique et politique pour qui fera partie de ce « front ».

Auriez-vous tenu les mêmes propos si Jean-Marie Le Pen dirigeait toujours le parti dont il vient d’être exclu ?

La question de la personne ne me concerne pas. Je n’en fais pas un symbole, dans un sens ou dans un autre. Par contre, je note que le Front national a consulté ses adhérents sur ce point. Ceci est significatif. Cela implique que des principes républicains et démocratiques sont à l’œuvre en son sein, et cela créé un précédent. Pour une personne qui, comme moi, se situe dans un rapport d’extériorité avec le Front national, il y a là un signal bien plus significatif que le sort de Jean-Marie Le Pen. Pour le reste, je continue de regarder l’évolution que connaît ce parti. La question n’est pas de savoir si le FN sera un jour ou non un parti « de gauche ». La véritable question est de savoir s’il intègrera assez de principes républicains pour que l’on admette que des relations, mêmes distantes, avec lui sont possibles. Seul le futur nous le dira.

Le site Arrêt sur images vous accuse d’avoir mollement regretté le départ de votre ami économiste Philippe Murer au Front national et de vous rapprocher dangereusement de ce parti. Ne contribuez-vous pas à la diabolisation des eurosceptiques en préconisant un dialogue avec le FN ?

On aurait voulu que je le poursuive à coup de trique ? La position d’Arrêt sur images est ridicule, mais c’est leur problème et non le mien. Philippe Murer est un ami ; j’entends ses raisons d’adhérer au Front national sans les partager ni les approuver. Je pense qu’il a fait une erreur, mais c’est un avis strictement personnel. Je répète que je ne préconise pas maintenant un dialogue. Je répète que les mots « à terme » et « sera » sont importants. Il faudrait peut-être lire ce que j’ai écris. Mais, je redis aussi que le camp des eurosceptiques ne pourra pas indéfiniment éluder la question des relations avec le Front national. C’est un constat, pas une prise de position. Si des gens veulent « diaboliser », ils le feront de toute manière. Les méthodes odieuses de la calomnie sont monnaie courante, y compris dans le monde universitaire, et je n’ai qu’un profond mépris pour ceux qui s’y livrent.

Vous applaudissez le rapprochement qu’esquissent Nicolas Dupont-Aignan et Jean-Pierre Chevènement. Faute d’un Syriza français puissant à la gauche de la gauche, pensez-vous qu’une large alliance souverainiste droite-gauche puisse voir le jour ? Devra-t-elle s’allier au FN pour arriver au pouvoir ? 

Jean-Luc Mélenchon, lui-même, a appelé à la constitution d’un front des patriotes. C’est dire si le débat existe et s’il avance. L’article de Stefano Fassina, par rapport auquel je prenais position (ce qui est superbement ignoré dans le débat actuel) est très clair à ce sujet. Je l’ai publié, traduit en français (à partir d’une traduction élaborée par le Comité Valmy) sur RussEurope. La logique des « fronts » est en marche. Nous verrons ce que cela donnera. Et l’on sait bien que ce qui caractérise un « front » c’est que les organisations adhérentes ne sont pas d’accord entre elles sur certains points, mais considèrent qu’un objectif commun peut les rassembler. Je souhaite que ce « front » se constitue rapidement, car il est une des conditions de la construction d’un rapport de force face aux européistes. Mais pour cela, il faudra vaincre le sectarisme et de nombreuses réticences. Quant à une possible « alliance » avec le Front national, elle dépend de l’évolution future de ce parti. C’est donc une possibilité , et c’est très précisément ce que j’ai écrit, mais nullement une probabilité car personne n’est en mesure de dire aujourd’hui quel sera le résultat de cette évolution.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00699790_000004.

Quand vient la fin de l’été

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arnaud leguern adieu espadrilles

arnaud leguern adieu espadrilles

Ne jamais se fier aux couvertures sucrées ! Elles mentent. Celle d’Adieu aux espadrilles, le dernier roman d’Arnaud Le Guern, est gorgée de soleil. Pulpeuse à souhait. Au premier plan, un bikini rebondi surgit sur le corps bronzé d’une jeune femme désirable. Le lecteur est d’emblée happé par ces cuisses perlées, terriblement tentatrices. Qui refuserait de s’y lover un soir d’été ? Cette peau tendre qui respire l’huile solaire est une invitation au débordement des sens. Au loin, on entend le ressac de la mer qui berce la mélancolie des vacanciers. La plage, havre de paix, moment d’abandon difficilement gagné après onze mois de labeur, étale ses fausses valeurs et son bonheur factice en première page. Arnaud Le Guern connaît trop bien ses classiques, les stylistes désabusés et les romantiques pornographiques, pour se laisser piéger par cette carte postale. Il fuit les décors en carton-pâte et les comédies bourgeoises. Son court roman, léger en façade, déambulation d’un dandy cabossé, est perclus de blessures. Il est plein de larmes et de nostalgie. Secouez-le ! Des grains de spleen viendront se coller à votre âme. Cet éditeur non salarié, flâneur de l’édition, amateur de jolis flacons et de brindilles naturelles, construit, au fil des années, une œuvre résolument tournée vers le passé.

Le monde d’avant l’aspire et l’inspire. C’est ce qui fait toute la modernité de son écriture abrasive. « Le corps des femmes sous Giscard m’obsède » lance-t-il, par gourmandise vintage. Car Le Guern, jeune turc de la revue Schnock, n’a pas oublié les photos d’une BB moulée dans un tee-shirt blanc portant le slogan ambigu de « Giscard à la barre ». Après une stèle pour Jean-Edern Hallier et un essai remarqué sur Paul Gégauff, ce trentenaire en bout de course, bientôt la quarantaine rugissante, a une prédilection pour les plumes bien faites et les équilibristes de l’existence. Tous ces écrivains de la nuit qui jouent avec nos nerfs. Tous ces ambitieux qui ont préféré les bars d’hôtels vermoulus et les palaces poussiéreux aux rigueurs d’une austère table de travail. Nous avons tous un faible pour ces chroniqueurs des années 50/70 qui, à défaut d’avoir écrit un grand roman, ont gaspillé leur talent à coups de sprints ébouriffants. Chez eux, deux feuillets dégoupillés, condensé de méchanceté et de panache, avaient bien plus d’attrait que les milliers de pages de leurs confrères. Le Guern a beaucoup lu et bu. En matière de vin comme de littérature, il s’est toujours enivré du meilleur. La fulgurance de Morand, le snobisme de Frank et la mélodie de Toulet. Son « Adieu aux espadrilles » tient à la fois de la déclaration d’amour à une femme fatale et du cabotage littéraire.

Le sujet était casse-gueule. Raconter les affres d’une romance sur les bords du lac Léman sans boire la tasse relève d’un tour de force. A l’ombre des villas, Le Guern a trouvé le bon ton pour se délivrer sans ennuyer. Il susurre ses secrets d’alcôve sans jamais sombrer dans le pathos. Cette autofiction alterne ébats et débats, provocation et introspection. L’écrivain mélange ses souvenirs et ne craint pas d’abuser du name dropping. Sa sincérité est à ce prix-là. Elle se niche dans ce fatras de références. Il s’emballe pour Sophie Barjac et Mélanie Coste, le chien Dagobert et Lindsay Lohan, Claude Sautet et Californication. Sa mémoire tressaute sur le fil des années 90. Et quand les histoires de famille semblent trop pesantes, le visage d’une petite fille vient éclairer ce marasme. Le Guern ne laisse jamais la médiocrité des sentiments l’emporter. Cet Adieu déchirant, intrusif et érotique est l’indispensable BO de l’été. À inscrire d’urgence sur votre playlist !

Adieu aux espadrilles, Arnaud Le Guern – Editions du Rocher, 2015.

*Photo : wikimedia.

Montebourg et Varoufakis au milieu du gué

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euro grece montebourg varoufakis

euro grece montebourg varoufakis

Il paraît que la Fête de la rose a presque le même âge que moi. Elle a lieu tous les ans depuis 1973 à Frangy-en-Bresse, à l’initiative de Pierre Joxe qui fut un emblématique ministre de l’Intérieur de François Mitterrand. L’an dernier, alors que la météo était plus clémente que cette année, Arnaud Montebourg et Benoît Hamon y avaient fait le show et avaient perdu dès le lendemain leur place au gouvernement. Cette année, le trublion bressan, ex-ministre de l’Economie, avait convié son ex-homologue grec, Iannis Varoufakis. Le show promettait également. Les télés et radios étaient là. Un militant franc-comtois, proche de Montebourg depuis des années, me confiait que Hollande aurait très bien pu tuer la couverture de la Fête de la rose en organisant une remise de la légion d’honneur des héros américains du Thalys dès ce dimanche après-midi, et ajoutait avec beaucoup de malice : « Même ça, ils n’en sont même plus capables ».

Moi, ce qui m’importait, c’était de savoir si Arnaud Montebourg avait pris complètement acte du « moment grec », ou s’il croyait encore à la possibilité d’un « euro sympa ». Après tout, son invité du jour n’avait-il pas prouvé que sans un plan B, même la volonté de Tsipras, portée par plus de 60% des citoyens grecs,  ne pouvait rien face à l’intransigeance du Docteur Schaüble ? Cette question, j’ai pu lui poser dans la conférence de presse qui précédait les discours : « N’est-il pas vain d’aller négocier avec les Allemands si ces derniers sont certains que, quoi qu’il arrive, nous resterons dans l’euro ? ». L’ancien ministre de l’Economie commence à expliquer que l’Union européenne ne doit pas être forcément être synonyme de « bras de fer » mais plutôt privilégier « l’entraide ». Il me cite l’annulation de la dette allemande en 1953 (la construction européenne n’avait alors pas débuté, mais bon…) puis l’attitude bienveillante de Jacques Chirac face à Gerhard Schröder, lequel venait lui demander qu’on soit plus souple avec les critères de convergence de Maastricht. L’ami Luc Rosenzweig, à Frangy lui aussi, me fit remarquer après la conférence de presse que Chirac était bien content de se montrer  bienveillant avec l’Allemagne parce que cela lui permettait aussi de s’assoir sur les fameux critères. Arnaud Montebourg conclut sa réponse à ma question en expliquant que l’Allemagne défend ses intérêts nationaux et qu’il serait opportun que nous fassions de même et ajoute une phrase énigmatique : « lors d’une négociation, il faudra mettre tout ça sur la table ». Comment l’interpréter ? Qu’il ne faut plus aller dans ce genre de négociation armés d’une seule sarbacane, comme Tsipras hier, et Hollande en juin 2012 ? On aimerait croire que ce « tout sur la table » inclut évidemment la question de l’existence de l’euro.

Mais je vais un peu vite en besogne. Car quelques minutes plus tard, sur le terrain de football de Frangy, Montebourg nous explique son projet de construire enfin un « euro démocratique », stade ultime de « l’euro sympa ». Un euro démocratique ? Et pourquoi pas un crocodile affectueux ou un cannibale végétarien ? Bref, aux côtés de celui qui a tenté de mettre en œuvre un système de monnaie parallèle dans son pays, véritable amorce d’une sortie de l’union monétaire, Montebourg cale. Du reste, Varoufakis a bien du mal à assumer son plan B. Il prend longuement la parole, expliquant fort bien les coulisses de l’Eurogroupe, et ses discussions avec Michel Sapin, l’homme pour qui « la France n’est plus ce qu’elle était ». Là encore, les constats sont lucides mais à la fin, on n’ose pas rompre. Et on propose des initiatives paneuropéennes pour réclamer une Europe enfin démocratique.

Merkel et Schaüble ne tremblent pas.  Et ils ont raison. Le même jour dans les colonnes du JDD, Mélenchon semble au contraire démontrer qu’il a compris les termes de l’alternative : « Entre l’indépendance de la France et l’euro, je choisis l’indépendance de la France ; entre la souveraineté nationale et l’euro, je choisis la souveraineté nationale ». L’ancien candidat du Front de gauche à la présidentielle a compris qu’il était suicidaire de s’accrocher au totem euro. Il sait qu’il serait irresponsable de laisser la critique de l’euro à Marine Le Pen. Arnaud Montebourg a pris un temps de retard. C’est dommage. Même si la Seille voisine n’est pas une rivière très profonde, il n’est pas confortable de rester au milieu du gué.

*Photo : DR.