Accueil Site Page 2170

Jax Miller, Circé du roman noir

16

jax miller infames

Le roman noir, américain en particulier, dont nous persistons à dire qu’il ne faut pas le confondre avec le roman policier ou le thriller, est le dernier genre littéraire qui a à voir avec la tragédie antique, voire la mythologie. Nous ne sommes plus à Thèbes ou à Colone qui sont remplacées  par de grandes métropoles inhumaines ou de petite villes rurales où macèrent les haines familiales, le désir de vengeance, la volonté de puissance, les meurtres cachés, les deuils irréparables, le tout poussé à une telle incandescence que cela plonge les personnages dans un état de psychose permanente ne pouvant déboucher que sur une explosion de violence.

Bien entendu, comme l’art consiste à jouer avec des variations sur le même thème car on n’invente jamais rien, un bon écrivain de noir est quelqu’un qui parvient malgré tout à surprendre: par son style, sa construction de l’intrigue, son traitement de sa violence, l’épaisseur de ses personnages.

À ce titre, Les infâmes de l’américaine Jax Miller, une jeune auteur américaine qui vit à Dublin, est une réussite. Il est d’abord le portrait d’une femme, Freedom Oliver. Il faut imaginer une rousse, plutôt pulpeuse et costaude, totalement folle. Elle a de sérieuses circonstances atténuantes. Alors qu’elle est serveuse dans un bar de l’Oregon où se croisent prostituées en bout de courses et bikers racistes défoncés à la méthédrine, Freedom Oliver boit trop, ne se souvient pas des hommes qu’elle trouve dans son lit au matin et entend des voix dans sa tête. C’est pourtant elle, et elle seule avec ses fêlures effrayantes, qui sera l’héroïne des Infâmes. Le lecteur est ainsi d’emblée plongé dans une insécurité complète: si le Bien est représenté par une femme comme Freedom Oliver, on peut se dire qu’il a assez peu de chances de triompher du Mal. Et pourtant, il ne pourra compter que sur elle dans toute cette horreur.

Dix huit ans plus tôt, Freedom Oliver s’appelait Nessa Delaney. Elle vivait à Mastic Bay, une station balnéaire des environs de New-York devenue avec le temps et l’afflux d’héroïne une ville en perdition. Alors qu’elle était partie pour de brillantes études, elle a d’abord connu un viol puis a épousé Mark Delaney qui l’a mise enceinte précocement. Le clan Delaney, c’est les Atrides version white trash. Sous la coupe d’une mère obèse et saturnienne, les fils ne vivent que de vols et de deal. Pour faciliter les choses, Mark Delaney devient flic au NYPD. Comme ça les choses seront plus simples pour s’approvisionner en came. Le lecteur découvrira progressivement pour quoi Nessa Delaney a tué son mari et pourquoi elle est devenue, grâce au programme de protection des témoins du FBI, Freedom Oliver. Pour compléter le tout, à cette époque, on lui a retiré ses enfants. L’ainé est devenu avocat sur la côte Ouest après avoir quitté une communauté religieuse intégriste du Kentucky dirigée par ses parents adoptifs dans le plus pur style Jesus Camp.  La cadette, elle, est restée chez les fous de Dieu jusqu’au jour où elle s’enfuit.

Freedom Oliver suit de loin leur vie sans qu’ils le sachent sur les réseaux sociaux et quand elle commence à comprendre que sa fille a disparu, elle décide de partir à sa recherche en moto alors qu’un des frères Delaney, qui est allé en prison à la place de Freedom pour le meurtre de Mark, vient de ressortir et est chargé aussitôt par la mère de retrouver son ex-belle fille pour la faire mourir de la manière la plus cruelle possible.

Jax Miller, dans Les infâmes, est impressionnante de virtuosité narrative et de précision presque clinique dans le réalisme. Elle joue avec les points de vue et les époques dans une construction millimétrée. Mais comme elle sait donner à ses personnages une réelle consistance, on ne s’en aperçoit pas, ce qui est du grand art. On suit juste l’âme égarée, suicidaire et désespérée de Freedom Oliver, son bagout extraordinaire où se mêlent humour noir et invention langagière, ce qui fait d’elle un des personnages féminins du noir les plus attachants depuis longtemps. Mère courage défoncée, anti-Médée qui sait se débarrasser d’un importun en lui frottant les yeux avec du Tabasco, parmi d’autres gracieusetés, elle est aussi le témoin dans son errance de l’envers des USA aujourd’hui : ceux de la folie religieuse et des « abrutis consanguins », de la crise économique qui laisse mourir de vieilles dames séniles dans des appartements pourris et d’une culture fondée sur une violence généralisée dès que l’on sort des zones protégées où vivent ceux qui sont du bon côté de la barrière.

Bref, comme dit Freedom, « Le rêve américain dans toute sa putain de splendeur. » Allez savoir pourquoi, mais quelque chose nous dit que Jax Miller, malgré le succès de son roman déjà traduit un peu partout, n’est pas le genre d’écrivain invité sur Fox News.

Les Infâmes, Jax Miller (Ombres Noires)

Les Infâmes

Price: ---

0 used & new available from

Angot, le film que je n’ai pas aimé

20

christine angot amour impossible

Angot a toujours été pour moi la lecture impossible. Je l’ouvrais, je la refermais. Cet étalage d’inceste et d’intimité familiale me révulsait et je suis loin d’être la seule. Elle fascine autant de gens qu’elle en dégoûte, c’est une force. Un auteur fédérateur est toujours inquiétant: sommes-nous tous en train de nous y aliéner dans un délire collectif, ou avons-nous tous les goûts de notre temps (auquel cas plus personne n’écrira plus rien de différent) ?

Bref, Angot n’était pas ma tasse de thé. Je la vois souvent en vider quelques unes au premier étage du Flore, elle me fait l’effet de mon ancienne prof de français, dans sa minceur élégante et son col roulé noir, dans son regard perçant qui balaie la salle de temps à autres, il y a quelque chose de discrètement revendicatif. Elle est toujours assise devant un tas de papier qu’elle annote au stylo bille. Cette rentrée, j’ai voulu savoir ce que racontait le tas de papier intitulé Un Amour impossible.

J’y ai retrouvé la dame en noir du Flore. Elle tente de se réconcilier avec sa mère sur un fond de culpabilité insurmontable – et que tout le monde connaît: son père abusait d’elle, sa mère n’a rien vu, rien dit, presque rien fait. L’entreprise est atroce et plonge au plus profond de l’identité féminine. Il n’y a pas de honte à cela; toutes les femmes, de tous bords, ont quelque chose à dire de leur rapport à leur mère. C’est dans ce sens que je l’ai abordée. Par prudence, par réticence aussi, j’ai éliminé d’emblée la potentielle valeur littéraire pour me concentrer sur ces turpitudes psychanalytiques. Et j’ai eu tort. Angot ne résout rien. Longtemps après ces épisodes incestueux, longtemps après la mort du coupable, elle et sa mère sont face à face et refont le film. Un film que je n’ai pas aimé: théorie du complot, lutte des classes et des sexes, analyse pseudo lacanienne des souffrances d’une mère par sa fille non moins abimée, mise au pilori systématique de l’homme blanc, bourgeois, inconstant et antisémite, tout cela pour expliquer un fait, un traumatisme, le crime d’un père. C’est ronflant comme un discours syndicaliste, on aimerait y croire, mais ça ne prend pas: « Comme ça il y avait toujours d’un côté toi, et de l’autre lui. Puisque c’était ça, qu’il fallait préserver à tout prix, c’était ça pour eux la règle fondamentale. Lui, dans son monde supérieur. Et toi, dans ton monde inférieur. Avec en plus, pour toi, dans ce monde inférieur, pour t’inférioriser encore un peu plus, te faire tomber dans le bas du bas du plus bas des bas-fonds, en prime, ta fille, violée par son père, et toi la mère qui ne voit rien, la conne, l’idiote, la complice même va savoir. Tu descends encore de quelques degrés sur l’échelle de la respectabilité, là de toute façon il y aura pas plus bas. Il y a pas plus bas que ça. Je suis sûre que c’est ça maman. » Cet exposé occupe les dix dernières pages, et a fait sur moi l’effet d’un désenchantement brutal, en même temps qu’un retour à la normale. Car pendant les deux cent premières, j’ai vraiment cru apprécier un roman de Christine Angot.

J’avais certes choisi le plus subjectivement adapté à moi, je pouvais me projeter dans les tourments de cette relation mère-fille, de ses rebondissements à l’adolescence, du fossé culturel qui devait se creuser entre une petite secrétaire provinciale et sa fille curieuse de tout, désireuse de tout voir et de tout apprendre, si possible en dehors de leur logement HLM. Tout le monde ne peut pas prétendre à cette proximité, aussi tiendrais-je cette qualité comme une pure affinité de ma part. Mais il y a autre chose.

Le social qui transpire à chaque ligne, la précision des décors, des ambiances, de la météo, tient davantage des grands naturalistes que du film français moralisateur. Le tour de force de ce roman, c’est précisément qu’on aurait de la peine à en faire un film. On connaît par coeur les transformations sociétales de l’après-guerre, l’exode rural, les mères célibataires, le fossé des classes; nous le servir en images serait d’un ennui intolérable. Ce qui importe ici, c’est la manière de le dire. On entend une voix nous raconter ces histoires; une voix douce, délicate, féminine et maternelle. La voix de Christine Angot justifie la supériorité de la littérature sur l’image, parce qu’elle nous raconte subtilement ce que nous savons, parce qu’elle nous emmène au fond d’une intériorité inaccessible aux écrans.

Que cette intériorité m’ait finalement déçue est un dégât collatéral de l’expérience, on ne peut que s’en féliciter.

Un Amour impossible, Christine Angot – Flammarion.

Un amour impossible - Prix Décembre 2015

Price: ---

0 used & new available from

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00509165_000007.

Un Dieu odieux pour le meilleur et pour le pire

48

nouveau testament poelvoorde

Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi lorsque vous venez à peine de plonger dans l’eau délicieusement chaude de votre bain, la sonnerie du téléphone retentit ou pourquoi lorsque vous faites malencontreusement tomber votre tartine, elle tombe toujours à l’envers, du côté de la confiture ou encore pourquoi, lorsque vous faites vos courses, la file d’à côté va plus vite que la vôtre, bref pourquoi tous ces petits désagréments se répètent inlassablement dans votre quotidien?

La réponse est en ce moment sur les grands écrans. Dans Le tout nouveau Testament, le nouveau film de Jaco Van Dormael, le cinéaste belge s’amuse à torpiller l’image d’Epinal du bon vieillard à la barbe blanche en mettant en scène un dieu pouilleux comme un clodo, vêtu d’une robe de chambre crasseuse, fumant clopes sur clopes, carburant à la bière et concoctant non pas les Dix Commandements, qui fondent le « vivre ensemble ». Il préfère nous montrer un Dieu concoctant une foule d’emmerdements qui gâchent l’existence de 7 milliards de mortels. Et ce n’est pas dans les cieux éternels peuplés d’anges et d’âmes pures que ce Dieu malfaisant habite mais à Bruxelles au dernier étage d’une immense tour désaffectée où l’atmosphère est humide et cafardeuse. C’est là où il vit avec son épouse qu’il traite comme sa femme de ménage et sa fille qu’il n’hésite à battre au moindre signe de rébellion. Ce tyran phallocrate et misogyne est donc bien loin du Dieu des philosophes pour qui Dieu, étant tout puissant et nécessairement parfait, ne peut être méchant et donc imparfait sauf à renoncer à ce qu’il est…

Le cinéaste n’est pas dans le questionnement métaphysique mais le détournement ironique. Pour ce Dieu, interprété à la perfection par un Benoit Poelvoorde très en forme, la loi de l’amour inconditionné « Aime ton prochain comme toi-même »se renverse en une loi de haine universelle « Déteste ton prochain comme toi, tu te détestes ».Quant à son fils, il n’éprouve que du mépris car loin d’avoir incarné son Verbe, il l’a falsifié. « Il est parti en sucette, tout ce qu’il a réussi à faire c’est de se faire clouer sur un cintre comme une chouette! » lance-t-il deet un prêtre complètement abasourdi par cet être abjecte qui blasphème à chaque parole prononcée. Devant ce Dieu odieux diaboliquement sadique, devant ce vrai salaud qui crée l’humanité non par amour mais par haine, non pas pour la sauver mais pour lui pourrir la vie, le spectateur oublie que la religion est source de tensions  et rigole franchement.

 

Mais de ce rire de soulagement on passe malheureusement à un râle d’agacement et la dérision jubilatoire s’éclipse bien rapidement devant l’irritant conformisme de la morale Bisounours dégoulinante de bons sentiments qui veut que c’est l’Enfant qui sauve le monde.

 

Mais voilà que la fille de Dieu veut autant le Bien que son père veut le Mal. Alors pour se venger de la tyrannie de son père et le punir de sa méchanceté, elle décide d’envoyer les dates de décès au monde entier et part à la recherche de six autres apôtres pour écrire le tout nouveau testament destiné à changer le cours des choses. Du coup le jeu de Poelvoorde est escamoté par un scénario mièvre alourdit par une accumulation de situations ridicules où l’on rencontre une Catherine Deneuve qui s’adonne à ses penchants zoophiles en tombant amoureuse d’un gorille ou encore l’épouse de Dieu jouant les bobonnes complétement nigaudes vouant un culte aux fleurs et aux joueurs de quarterback. Mais c’est surtout la fin du film qui déçoit le spectateur auparavant réjoui de la mal-pensance du début. Le coté irrévérencieux disparait au fil de la pellicule et Jaco Van Dormael cède aux sirènes du conformisme contemporain où le Bien est toujours du côté des femmes, du sans frontiérisme, du transgenre.

On voit donc le patriarcat despotique terrassé par un matriarcat bienveillant, l’univers sinistre et menaçant, soumis aux injonctions contraignantes du Père, remplacé par un monde édulcoré où le champ des possibles s’agrandit selon les désirs de la Mère.

L’humanité émancipée, n’étant plus conditionnée par les lois de la pesanteur ni les lois biologiques, c’est l’accomplissement du grand rêve de l’émancipation libertarienne. Les hommes tombent enceints comme leurs femmes, les gens se promènent sous l’eau comme les poissons et marchent sur les façades des immeubles comme Spiderman. Plus question de différence des sexes, de frontières naturelles, de limite quelle qu’elle soit dans ce pays des merveilles…

On aurait aimé que Jaco Von Dormael dans Le tout nouveau Testament filme la suite pour savoir si cette harmonie transhumaniste ne se retournerait pas en un vrai cauchemar apocalyptique où les gens, plongé dans le cocon confusionniste, n’ayant plus ni père ni  repère, deviendraient dingues, ne sachant plus vraiment qui ils sont.

 

Le tout nouveau Testament de Jaco Van Dormael, en salles depuis le 2 septembre.

Fabius face à sa diplomatie des résultats

271

fabius etat islamique migrants

Laurent Fabius détaillait mercredi soir dans un cadre familier, à Sciences Po, les grandes lignes de la diplomatie française. Un exercice salutaire pour le Quai d’Orsay à l’heure où les choix diplomatiques français sont critiqués, et une prestation rassurante pour Laurent Fabius, « chez lui », pour sa quatrième « leçon inaugurale », face à un public presque conquis d’avance.

Dans le brouhaha et la chaleur, dans l’amphithéâtre Boutmy plein à craquer, le directeur de Sciences Po Paris Frédéric Mion a chaleureusement accueilli son hôte, se félicitant de la tradition qui voit désormais le chef de la diplomatie française ouvrir l’année par une sorte de discours de politique générale. « Si vous êtes amené à quitter le pouvoir, nous ferons comprendre à vos successeurs que la « leçon » est devenue une obligation », s’exclame un Frédéric Mion très protocolaire qui a donné du « M. le Premier Ministre » à Laurent Fabius, flatté sans doute qu’on rappelle ses fonctions passées et affligé par ailleurs d’une mauvaise toux suite à son récent déplacement en Chine. « L’addition des trois heures de défilé militaire chinois par 40 degrés et de l’air conditionné m’a rendu aphone », plaide le ministre, tout de même assez maître de ses cordes vocales pour se lancer dans un panégyrique introductif, vantant une « diplomatie des résultats », caractérisée par la « fermeté constructive » de la France dans le dossier du nucléaire iranien et sa capacité, face à la crise grecque, à « mener les partenaires européens à un accord dans un esprit de solidarité ». N’était le malencontreux coup de froid dû à la clim’ chinoise, Laurent Fabius serait un homme comblé. « La raison d’être de la diplomatie, confie-t-il entre deux toussotements, c’est de considérer que les désordres du monde ne sont pas une fatalité. »

On attendait évidemment Fabius au tournant sur la crise syrienne. Impérial face à la critique comme face à la bronchite, il a défendu la constance des choix français. « Notre position n’a pas varié, explique-t-il à la tribune, la solution est politique », rappelant à nouveau que « Bachar Al-Assad est le premier responsable du chaos syrien. » Chaos syrien compliqué par l’annonce de l’arrivée des militaires russes du côté du pouvoir en place, un secret de polichinelle, certes, cela fait un bon moment que les « conseillers militaires » russes sont sur place et l’annonce récente de Vladimir Poutine ne fait qu’officialiser la situation. Si la « solution politique », celle d’un gouvernement de transition comprenant des « éléments du régime et de l’opposition » est toujours mise en avant, on sent pourtant que le quai d’Orsay ne peut plus claquer aussi violemment la porte au nez de Bachar. « L’ennemi, martèle Fabius, c’est Daech. » Dans la droite ligne de l’annonce par François Hollande du début des vols de reconnaissance par l’armée française au-dessus de la Syrie, Laurent Fabius tente d’expliquer et de minimiser la volte-face du gouvernement français. « Nous devons être militairement actifs », affirme le ministre. D’autant plus que la présence désormais avérée, mais difficile à quantifier, des Russes en Syrie change la donne. De là à en faire la cause principale de l’engagement aérien français en Syrie il n’y a qu’un pas, que l’on souhaiterait ne pas franchir trop vite, même si la tentation est grande. La France s’est montrée jusqu’ici aussi timorée vis-à-vis de Daech qu’elle est complaisante vis-à-vis des pays qui ont soutenu – et soutiennent peut-être encore – l’Etat islamique et profitent au passage du lucratif trafic d’antiquités mis en place par les dynamiteurs de Palmyre. Comment ne pas croire que la présence de forces russes sur le terrain puisse être le véritable motif du survol de l’espace aérien syrien par des avions français ? « Mieux vaut surveiller pour mieux lutter et mieux nous renseigner pour mieux nous protéger. » Reste à savoir qui les avions français ont la mission de surveiller en priorité en Syrie. Comme l’avoue pudiquement Laurent Fabius : « la présence des Russes en Syrie complexifie la situation »…

L’intertexte est perceptible également au sujet de l’Irak dans lequel « les Sunnites doivent être présents aux côtés des Chiites pour lutter contre Daech. » Si le ministre des Affaires Etrangères a pu se féliciter, au début de la conférence, des avancées réalisées dans le domaine du nucléaire iranien, il n’en reste pas moins que les fameuses milices chiites sont, avec le PKK, les seules forces terrestres qui combattent vraiment efficacement l’Etat Islamique en Irak pour le moment. Or, même si les Etats-Unis sont contraints à un rapprochement avec l’Iran du fait des évolutions du Grand Jeu énergétique en Asie centrale, il n’en reste pas moins que la consolidation diplomatique de la position iranienne n’est pas sans modifier un peu l’équilibre de la région, au grand dam de l’Arabie Saoudite ou du Qatar qui continuent à intervenir de plus en plus massivement au Yémen contre les Houthis, rebelles chiites soutenus par l’Iran. Il faut donc une fois de plus que la diplomatie française ménage la chèvre et le chou, les alliés de circonstances de la même manière que les « amis » quelquefois encombrants qui profitent de la lutte contre le terrorisme pour laver leur linge sale, à l’image des Turcs avec les Kurdes. Avec l’habileté d’un vieux briscard de la politique, Fabius aura réussi en une heure à transformer une impasse en autoroute et presque à faire croire que la France avait le beau rôle au Moyen-Orient. Il ressort en réalité de l’analyse du Ministre des Affaires Etrangères un fait assez simple et relativement évident : c’est que dans le Grand Jeu, et la nouvelle guerre fraîche qui oppose les Etats-Unis, la Chine et la Russie, l’islamisme radical est tout autant un levier d’action qu’une menace. Comment expliquer autrement que l’Etat islamique, unanimement conspué, dénoncé, combattu, vilipendé, fasse bien mieux que résister et continue même à gagner du terrain ?

L’allocution de Laurent Fabius à Sciences Po n’a pas répondu à cette question. Tout au plus donne-t-elle quelques indices en ce qui concerne la recomposition des rapports de force au Moyen-Orient et dans le monde, et le rôle joué par la France dans ces vastes évolutions. « Le budget militaire doit être sanctuarisé, affirme le Ministre, car seul un petit nombre de pays peut décider de porter une opération militaire à l’étranger » dans un monde qui « n’est plus tout à fait westphalien », après deux décennies de domination américaine et face à la montée en puissance des BRICS et des groupes armés, qui remettent en question la hiérarchie globale, voire le rôle des Etats. Il reste à Laurent Fabius, pour conclure, à revenir encore une fois sur le terrain plus familier de la communication compassionnelle, sur la photo du petit Aylan, qui donne l’opportunité au ministre des Affaires Etrangères de commettre un cafouillage sémantique un peu morbide en évoquant « le choc d’une fragilité, d’une tendreté. » Rappelons que, d’après le dictionnaire, la « tendreté » se réfère à « la qualité de ce qui est tendre, en parlant des viandes. » L’expression n’est, on l’admettra, pas des plus élégantes dans ce contexte.

La séance de questions permet d’évoquer quelques points laissés un peu de côté. Le Traité Transatlantique, par exemple, qui semble être quelque peu dans l’impasse : « Quand je vois le contenu et quand je vois l’état des discussions, je me pose des questions », confie le ministre, qui admet le déséquilibre patent, sur la question de l’ouverture des marchés publics, « entre l’ouverture des marchés européens à 70-80% et celle des marchés américains »… qui ne dépasse pas les 30 %. « Je ne suis pas sûr qu’il y ait une disponibilité américaine à ouvrir les marchés publics au niveau local », reconnaît Laurent Fabius. Heureusement que le projet de la COP 21, la conférence de Paris sur les changements climatiques qui aura lieu du 30 novembre au 11 décembre 2015, est là pour redonner un peu de baume au cœur au ministre qui y voit un « turn point » et l’occasion de redonner à la diplomatie française un rôle central en faisant émerger des négociations un accord essentiel pour la lutte contre le réchauffement climatique. Ce qui serait assurément, à un an et demi des prochaines élections présidentielles, une belle conclusion de carrière pour un ministre de bientôt 70 ans et l’occasion, peut-être, de damer une dernière fois le pion à Ségolène Royal. L’enjeu est grand, on le sent, même si le succès n’est pas assuré pour Laurent Fabius qui a terminé son allocution en citant Léon Blum avec toute la foi nécessaire : « Je le crois parce que je l’espère ».

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : 00721686_000009.

Porto Rico, l’anti-Catalogne

9

porto rico espagne catalogne

« En retournant en Espagne, nous aurons l’autonomie ». Cette déclaration paradoxale, rapportée par le Guardian, est de José Nieves Seise, fondateur en 2013 du groupe Réunification de Porto Rico avec l’Espagne. Alors que la bataille catalane pour l’indépendance se poursuit chez nos voisins Espagnols, à Porto Rico des voix s’élèvent qui souhaitent rejoindre leur ancienne puissance tutélaire, dans l’espoir d’échapper à un présumé marasme économique étasunien.

Pour l’organisation portoricaine, le but est de changer l’image de Porto Rico, vue comme une ancienne colonie asservie par la puissance impérialiste : « En réalité, l’île était une partie intégrante de l’Espagne. Les Etats-Unis nous ont envahis en 1898, et nous ont séparé contre notre volonté » précise Nieves Seise, qui semble avoir la mémoire courte puisque ses ancêtres se levèrent autrefois contre la domination espagnole lors du mouvement « Grito de Lares », en 1868.

Pourtant, selon son association, la séparation de l’île avec l’Espagne à la fin du XIXe siècle ne fut que superficielle et non désirée par son peuple. Lui et ses camarades travaillent donc, entre autres, à remettre en avant les liens persistants entre l’île caribéenne et le pays européen : « Les Portoricains aiment le peuple espagnol ; nous sommes Espagnols. Nous voulons revenir dans ce pays auquel nous appartenons » clame le chef de l’association politique dans le journal anglais. Il est vrai, notamment, que les Portoricains, conservent l’Espagnol comme première langue malgré leur rattachement aux Etats-Unis.

Le projet de Nieves Seise a cependant peu de chances d’être réalisé puisqu’il repose sur la contestation du Traité de Paris, datant de 1898, qui fit passer Porto Rico de l’égide espagnole aux mains américaines. Mais, malgré cet accord centenaire, les membres du groupe ont tenu à rencontrer, l’année dernière, des diplomates espagnols au consulat de Porto Rico : « Notre but était de leur faire savoir que nous existions et que nous défendions un projet sérieux », explique Nieves Seise. Pour aller plus loin, Il projette d’écrire directement au Roi d’Espagne, Felipe VI, afin de rallier le monarque à son mouvement.

A ce jour, celui-ci n’a reçu aucune réponse officielle des autorités espagnoles. Certains Portoricains font donc des appels du pied à leur partenaire désiré. Ivan Arrache, journaliste portoricain au Diario de La Marina, a notamment livré un article enjoignant les Espagnols de passer à leur tour à l’action : « Vont-ils nous laisser faire tout le travail tout seul ? » s’exaspère-t-il.

Si le gouvernement espagnol reste silencieux, certains citoyens répondent à leurs cousins d’outre-Atlantique. En janvier, une poignée de précurseurs ont créé dans la province de Castellon (située dans la communauté valencienne, au sud de la Catalogne) un groupe défendant la constitution d’un bloc hispanique, sur le modèle du Commonwealth ou de la Francophonie, et dans lequel Porto Rico serait le bienvenu : « Personnellement, j’étais attiré par l’idée de créer une communauté de citoyens qui partagent la culture espagnole, déclare l’Espagnol Cristofer Pons Rodriguez dans le Guardian. Il faudrait créer un bloc hispanique comme une alternative au monde Anglo-Saxon, pour défendre nos intérêts ».

Si la richesse de la Catalogne la pousse à quitter le pays, la crise qui touche Porto Rico explique, du moins en partie, ce désir de se rattacher à l’Europe. La dette portoricaine atteint en effet 72 milliards de dollars et son taux de chômage 12,2%. Dans ces conditions, et malgré les 22% de chômage en Espagne, la dynamique de reprise qui pointe timidement en Europe suffit, selon Nieves Seise, à rendre désirable le retour sous l’égide espagnole.

Au-delà d’arguments économiques discutables, ce sont surtout les questions de l’indépendance et de l’identité qui sont d’une importance cruciale. Les relations entre Porto-Rico et les Etats-Unis se sont en effet refroidies puisque l’île a déjà demandé à plusieurs reprises à changer de statut. Actuellement, Porto-Rico appartient au « Commonwealth » américain (qui ne contient que les îles Marianne et Porto-Rico, et ne doit pas être confondu avec l’immense Commonwealth britannique). Sous ce régime, Porto-Rico n’a notamment aucun contrôle sur sa politique étrangère et ne jouit que d’une influence minime sur la politique américaine. « Actuellement, nous ne pouvons pas voter pour le président des Etats-Unis, nous avons une représentation limitée » argumente Nieves Seise.

Le projet de ce dernier est d’ailleurs né du silence américain quant au changement de statut de son île. Depuis quelques années, les campagnes se sont multipliées, notamment en faveur de l’obtention du statut d’Etat américain, mais n’ont donné lieu à aucun changement. Un référendum a pourtant été organisé en 2012, auquel les portoricains ont répondu à 54% qu’ils étaient favorables au changement de statut de leur territoire.

Nieves et ses militants, eux, pensent que le changement d’allégeance serait la meilleure solution. Revenir dans une Espagne avec laquelle Porto-Rico partage une langue et une religion leur semble naturel. Si les arguments économiques avancés paraissent bancals, la revendication de leur groupe paraît avant tout reposer sur un héritage culturel. Dans une Europe où Catalans et Ecossais revendiquent leur droit à l’indépendance, la demande portoricaine détonne et donne à voir la variété des mouvements identitaires.

*Photo : Wikipédia.

Deux causeurs en espadrilles au Renaudot

4

Il est difficile de ne pas partager les coups de gueule de Jérôme Leroy en politique, même si nos analyses nous conduisent à des conclusions opposées, et impossible de ne pas succomber au charme spleenétique d’Arnaud Le Guern, deux amis dans la vie et que rapproche, entre autres, leur passion pour les actrices des sixties, à commencer par Catherine Spaak. Ils seraient capables de s’entretuer pour elle. Tous deux écrivent des romans, passent l’été au soleil en espadrilles, Jérôme en Grèce où il rêve d’un communisme balnéaire, et Arnaud à Evian ou à Lausanne où il tente de retenir les minutes fugitives d’une saison belle comme la porcelaine de Mort Shuman chantée par Sophie Barjac. Mort Shuman et Sophie Barjac : encore deux passions qu’ils partagent. Sur le plan littéraire, en revanche, il en va tout autrement. Pour faire simple, il y a du Rohmer – Pauline à la plage, Le Genou de Claire – chez Arnaud Le Guern, et du Chabrol – Que la bête meure, Le boucher – chez Jérôme Leroy qui décrit au vitriol la bourgeoisie provinciale du Cotentin dans Jugan, inspiré par un roman mythique de Barbey d’Aurevilly : L’Ensorcelée ( 1855). Si l’obsession d’Arnaud Le Guern est de prolonger l’été en compagnie de délicieuses nymphettes, celle de Jérôme Leroy est de traquer le Mal sous ses diverses figures. Il y a de l’exorciste chez Jérôme Leroy, ce théologien égaré dans la Série noire. Tous deux ont le même art de capter le lecteur dès la première phrase. Très importante, la première phrase : elle décide de tout le reste. Arnaud : « Finalement, il n’ y a toujours eu que nos étés. Jérôme : « Deux ou trois fois par an, je rêve de Noirbourg et je me demande si je ne devrais pas m’inquiéter. « .Ite missa est. Jérôme Leroy et Arnaud Le Guern se retrouvent sur la liste du Renaudot. Voilà des jurés qui savent lire. Quel que soit le lauréat, j’espère qu’il viendra en espadrilles le jour de la cérémonie. Et j’ai au moins une certitude : que les filles en shorts comptent plus dans leur vie que n’importe quel prix. Autrement, d’ailleurs, ce ne seraient pas mes amis.

Jugan

Price: ---

0 used & new available from

Adieu aux espadrilles

Price: ---

0 used & new available from

Iran: la bombe et l’argent de la bombe

176

iran khamenei nucleaire vienne

Le vendredi 10 juillet, l’Europe se déchirait sur la nécessité de sauver la patrie de Platon, la sonde New Horizons s’apprêtait à passer en rase-mottes au-dessus de Pluton, et les négociateurs occidentaux se demandaient s’ils arriveraient enfin à empêcher l’Iran de produire du plutonium. Pendant ce temps, à Téhéran, on célébrait la « Journée de Jérusalem » et on brûlait des drapeaux en chantant « Mort à l’Amérique ! Mort à Israël ! ».

Il a fallu à peine moins de temps pour atteindre Pluton qu’il n’en a fallu aux EU3/EU+3[1. Trois pays de l’Union européenne (Allemagne, France, Royaume-Uni), l’UE elle-même et trois pays membres du Conseil de sécurité de l’ONU (Chine, États-Unis, Russie), soit sept négociateurs.] pour négocier un accord sur le nucléaire iranien : New Horizons avait en effet été lancée le 19 janvier 2006, et les Occidentaux (avec leurs alliés de circonstance russe et chinois) avaient présenté leur première « offre globale » de règlement le 6 juin 2006.

Après vingt-deux mois de négociation intense et dix-huit jours à l’isolement dans ce quartier de haute sécurité qu’était devenu le palais Cobourg (fâcheusement situé Theodor-Herzl-Platz[2. John Kerry résidait à l’hôtel Imperial, autre haut lieu du tourisme viennois, fréquenté en son temps par le chancelier du IIIe Reich.]) ponctués de rares escapades dans le cellier de l’hôtel (affectueusement surnommé « Fordoo »[3. Du nom d’une usine souterraine d’enrichissement de l’uranium.]), les négociateurs signaient donc ce 14 juillet à l’aube un Plan commun d’action d’ensemble long de 140 pages, dont 120 d’annexes techniques.

Les sanglots à peine contenus de John Kerry donnèrent le ton. Peace in our time ! Le concours des commentaires aussi dithyrambiques que ridicules commença immédiatement. Mentions spéciales pour la campagne du lobby pro-iranien à destination du Congrès (« Vote4Peace ») et pour la proposition de l’ancien ministre suédois Carl Bildt de décerner le prix Nobel de la paix 2015 conjointement à John Kerry et à son homologue iranien Javad Zarif[4. Deux jours plus tard (16 juillet), c’était le 70e anniversaire de la première explosion atomique, mais l’événement est passé à peu près inaperçu.][access capability= »lire_inedits »]

Dans les mois qui viennent, la République islamique va pouvoir mettre la main sur 150 milliards de dollars (soit deux fois plus que la Grèce – à la différence, il est vrai, qu’il s’agit dans le cas iranien d’avoirs gelés). L’Iran enrichit l’uranium, l’uranium enrichit l’Iran.

Cela valait-il la peine ? L’accord répond-il aux objectifs que s’était fixés la communauté internationale ? Peut-on dire que la crise nucléaire iranienne est désormais réglée ? Et que ce qui s’est passé à Vienne aura des effets positifs sur le Moyen-Orient ?

Le texte n’est pas sans mérite. C’est l’accord de dénucléarisation le plus complexe et le plus complet jamais négocié. Il rétablit sur le territoire iranien la procédure dite du protocole additionnel de vérification, le « standard » de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Il dresse une liste précise d’activités prohibées et crée un canal d’acquisition destiné à filtrer les importations iraniennes.

L’Europe a existé : elle a même été au centre du jeu en jouant le rôle d’intermédiaire obligé avec l’Iran. Les grandes puissances ont montré qu’elles pouvaient se mobiliser pour régler une crise de prolifération et mettre en place un régime de sanctions sans précédent qui a permis de ramener Téhéran à la table des négociations[5. La baisse des cours du pétrole, fruit de l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels américains et d’une politique délibérée de l’Arabie saoudite, y a contribué. Ce qui rappelle l’affaiblissement de l’économie soviétique par les États-Unis dans les années 1980 via la baisse des cours du baril…]. Les prochains candidats à la prolifération sont prévenus : allez-y si vous voulez, mais ça pourra vous coûter très cher.

Mais c’est à peu près tout. L’accord de Vienne est peut-être un triomphe de la diplomatie, mais ce sera sans doute, à long terme, une défaite de la non-prolifération.

Retour en arrière : que souhaitaient les Européens dès 2003, et les six pays négociateurs depuis 2006 ? Que Téhéran fasse un choix stratégique et renonce clairement, de manière vérifiable, à toute ambition nucléaire militaire en échange de sa réintégration dans le concert des nations. Or l’accord du 14 juillet ne donne pas les garanties espérées à l’époque. Au cours de l’année 2012, on est passé, sur pression de l’administration Obama, de l’objectif du refoulement à celui de l’endiguement. L’Iran a été autorisé à conserver une capacité significative d’enrichissement de l’uranium à l’usine de Natanz, le vaisseau amiral de son programme[6. Avec 5 060 centrifugeuses à Natanz, Téhéran n’aura pas la possibilité d’alimenter une centrale nucléaire en combustible. Pourtant, en novembre 2013, l’objectif des EU3/EU+3 était d’autoriser un programme d’enrichissement « cohérent » avec les besoins supposés du pays.]. En douze ans, l’Iran est devenu un pays du seuil, apte à fabriquer un engin nucléaire dans un bref délai s’il le décidait. Et il va le rester.

Nous ne saurons pas à quel degré d’avancement exact les Iraniens sont parvenus dans les travaux de militarisation. Car le dossier dit pudiquement des « possibles dimensions militaires » sera sans doute fermé en décembre 2015, avec un quitus donné, dans l’intérêt de tous, par l’Agence internationale de l’énergie atomique. Son excellent directeur général, le diplomate japonais Yukiya Amano, devra sans doute manger son chapeau. D’autant qu’il n’a pas obtenu de pouvoir interviewer les scientifiques iraniens comme il le souhaitait. Il est donc raisonnable de penser que tout a été mis au coffre.

Certes, l’accord permet de gagner un peu de temps puisque, dans les dix à quinze ans qui viennent, le temps requis pour fabriquer la matière fissile nécessaire à une bombe sera étendu (il sera d’environ un an). Mais c’est une durée courte pour les révolutionnaires iraniens. Et pour un programme nucléaire engagé il y a maintenant trente ans.

En se basant sur le comportement de l’Iran au cours des vingt dernières années, on peut parier que Téhéran fera tout son possible pour tester la résolution de la communauté internationale, en interprétant l’accord a minima et en mettant des bâtons dans les roues aux inspecteurs de l’ONU. En cas de suspicion sur un site, l’Iran aura vingt-quatre jours pour le nettoyer. Nous pourrions nous retrouver dans une situation analogue à celle de l’Irak des années 1990. On sait comment cela s’est terminé : par l’opération américano-britannique Desert Fox (1998). Et ce ne fut pas la fin de l’histoire.

Mais, en cas de tricherie, ne peut-on compter sur la menace d’une réimposition des sanctions ? Vraiment pas sûr. Même si des procédures créatives ont été prévues à cet effet, cela sera très difficile à obtenir si les Iraniens se gardent de toute action provocatrice, en préférant la politique de la mithridatisation, art dans lequel ils sont passés maîtres. Et même si des sanctions réimposées ne pourraient être rétroactives, une fois réinvestie la place iranienne, la pression des milieux d’affaires occidentaux, russes et chinois pour ne pas revenir en arrière sera forte.

À supposer que la République islamique fasse le gros dos dans les dix ans qui viennent, elle pourrait ensuite déployer rapidement des centrifugeuses modernes et en revenir à un délai théorique d’acquisition de la quantité nécessaire de matière fissile qui se mesure, comme aujourd’hui, en un tout petit nombre de semaines, voire moins[7. L’Iran pourra également reprendre la construction d’un ou plusieurs réacteurs plutonigènes et engager des activités de retraitement du combustible.]. Du reste, Barack Obama, il faut lui rendre justice sur ce point, n’a aucun problème à admettre ces faits publiquement.

L’éternel espoir des diplomates est de voir les régimes autoritaires s’acheter une conduite. Signant en 1994 un accord de dénucléarisation avec la Corée du Nord, les États-Unis étaient alors persuadés qu’en 2004, le régime de Pyongyang se serait transformé. Autre souvenir, il y a une quinzaine d’années, un haut responsable français avait conclu une conversation avec l’auteur de ces lignes par ces fortes paroles : « De toute manière, dans dix ans, l’Iran sera une démocratie, et les démocraties ne fabriquent pas d’armes nucléaires. » Tout faux, bien sûr. Mais ce diplomate, qui jouit désormais d’une retraite paisible, n’a pas à gérer les conséquences de son jugement hâtif de l’époque.

Or l’Histoire nous enseigne que, lorsque des décennies d’efforts et des milliards de dollars ont été engagés dans un programme nucléaire, le pays concerné finit toujours par franchir le seuil. D’ailleurs, les négociateurs n’ont visiblement pas pensé à exiger de l’Iran qu’il soumette au Majlis (Parlement) le traité d’interdiction des essais nucléaires.

Et en quinze ans, le savoir-faire iranien dans le domaine de la militarisation n’aura pas disparu. Les scientifiques qui y ont travaillé ne seront pas tous partis à la retraite. Tandis que les missiles balistiques du pays, non concernés par l’accord, seront prêts à emporter les engins qui sortiraient des laboratoires iraniens. S’il décidait à ce moment d’aller jusqu’au bout, l’Iran aurait gagné : il aura eu la Bombe et l’argent de la Bombe. Et il faudra alors beaucoup de courage (ou de folie) pour employer la force. Certains pays de la région pourraient ne pas être totalement rassurés par l’expression Termination Day (le jour de fin de l’accord).

Quant à espérer des effets positifs sur le Moyen-Orient, c’est une autre illusion. L’Iran lutte déjà contre « l’État islamique », parce que c’est dans son propre intérêt ; le pyromane (son soutien à la politique sectaire du gouvernement Maliki) est devenu pompier. Il existe déjà une coordination de fait, via Bagdad, des opérations américaines et iraniennes. Les Occidentaux et les Iraniens ont des objectifs divergents en Irak (où Téhéran veut une domination sans partage des chi’ites) et en Syrie (dont le régime reste soutenu par l’Iran). Dans le même temps, une meilleure situation financière va permettre a minima à Téhéran de maintenir son investissement au Liban, en Syrie, en Irak et ailleurs[8. On a estimé que le coût des activités problématiques de l’Iran (soutien aux groupes armés dans la région, intervention en Syrie, programme nucléaire) est de l’ordre de 8 à 10 milliards de dollars par an.].

L’Arabie saoudite, estimant que son protecteur américain l’a trahie, continuera à se poser la question d’une option nucléaire nationale. Et il serait vain d’espérer faire plier Riyad par des sanctions. D’autres suivront : car comment refuser aux alliés ce qu’on accepte pour un adversaire, la libre disposition des technologies du cycle nucléaire ?

Les espoirs de réconciliation (comme si c’était une simple querelle de ménage !) entre les États-Unis et l’Iran sont vains. L’accord de Vienne est une transaction limitée, pas le levier d’une transformation profonde. Le Guide de la Révolution a été clair sur le sujet. L’opposition à l’Occident est un ressort du régime : c’est dans son ADN politique. Obama, récipiendaire du premier prix Nobel préventif de l’Histoire, ne sera pas un nouveau « Nixon en Chine ». Daech n’est pas l’Union soviétique, et Pékin ne s’était pas attaqué des décennies durant aux intérêts américains. Obama veut au contraire montrer au Congrès et à ses alliés qu’il ne concédera rien de plus à Téhéran.

La situation politique en Iran ne devrait pas s’améliorer. Pense-t-on sérieusement que le président Rohani, auréolé de sa victoire de Vienne, va prendre le pas sur le Guide suprême ? L’inverse est probable : Khamenei va vouloir montrer qu’il reste le patron.

Pouvait-on faire autrement ? Les partisans de l’accord nous disent que c’était « cet accord maintenant ou la guerre plus tard ». L’argument, à la limite du terrorisme intellectuel, n’est guère convaincant vu la manière dont Washington a négocié avec des dates butoirs imposées par le Congrès. On finira peut-être par avoir la guerre après l’accord.

Pour éviter cela, il faudra au moins que l’accord de Vienne fasse l’objet d’une mise en œuvre sans faille, que la vigilance vis-à-vis de Téhéran soit constante, et que la motivation pour revenir si nécessaire en arrière soit constante.

En Irak, le 14 juillet est une date particulière. C’est l’anniversaire du renversement de la monarchie, et c’est pour cela que le régime de Saddam Hussein, dans les années 1980, employait l’expression codée « 14 juillet » pour se référer à son programme nucléaire militaire. Les Iraniens s’en souviennent peut-être ?[/access]

guignols couverture causeur

Également en version numérique avec notre application :

*Image : Soleil.

Avec Iglesias, Mélenchon n’a pas changé

12

melenchon pablo iglesias

Pablo Iglesias prononçait samedi soir son premier discours en France. Invité par les militants du cercle parisien de Podemos – dans leurs grande majorité, des migrants économique victimes de la terrible cure d’austérité qui saigne le pays depuis quelques années –, on l’a trouvé bien seul, sur l’estrade de la faculté de médecine où un meeting avait attiré nombre d’électeurs espagnols de l’étranger. Certes, il s’agit bien d’un énième discours de campagne, même si le Premier ministre vient enfin de fixer la date des prochaines élections législatives au 20 décembre et bien que le royaume d’Espagne s’engage donc dans la dernière ligne droite d’un très long cycle électoral entamé avec les élections européennes de juin 2014.

Mais c’est bien un peu de soutien qu’est aussi venu demander, à nous Français, celui qui a su capitaliser à partir de l’insatisfaction exprimée par le mouvement des Indignés. Preuve en est : le petit costume bien taillé par Pablo Iglesias à notre président de la République et à la social-démocratie européenne, en référence aux promesses non tenues en matière de politique économique. La passe difficile dans laquelle se trouve le camarade Tsipras, acculé à l’organisation de nouvelles élections et pas certain de garder son poste de Premier ministre, contraint aujourd’hui le challenger de la politique espagnole à envisager – pour la première fois dans un discours public ! – une sortie de l’Espagne de la zone euro. Pour lui, il est certes hors de question que l’Espagne franchisse seule le pas. De même, les camarades de Syriza qui ont mis un pied à terre et accepté le diktat des institutions européennes trouvent-ils toujours grâce aux yeux du chef de Podemos. Ce dernier mise sur une victoire d’Alexis Tsipras, à l’occasion des élections grecques du 20 septembre. Mais, à terme, Pablo Iglesias pourrait bel et bien être contraint d’entamer un virage eurosceptique bien plus prononcé que ne l’autorise l’internationalisme banal de la gauche de la gauche, ou une opinion publique espagnole que l’Histoire a rendu très européiste. Dans son discours de Paris, il l’a bien précisé : une sortie de l’euro peut devenir défendable, pour une économie « périphérique » comme celle de l’Espagne, à condition qu’un plus grand pays – comme la France – assume d’abord ce choix.

De toute évidence, Pablo Iglesias pourrait un jour ou l’autre avoir besoin d’alliés plus radicaux que ceux dont il dispose aujourd’hui, en matière de politique économique. Thomas Piketty, auteur euro-compatible du Capital au XXIe siècle, a certes été coopté par Podemos en tant que conseiller. Mais le promoteur d’un « Parlement de la zone euro » pourrait déchanter d’ici quelques mois. Et il n’est pas sûr que Jean-Luc Mélenchon ait quelque chose à proposer… C’est d’autant plus dommage pour les Espagnols qu’au Parti de Gauche, on commence à s’interroger sérieusement sur la question de l’euro. Mais le dernier congrès de la formation a montré que la ligne de la direction, pour l’instant opposée à toute remise en cause de la monnaie unique, l’emporte encore. Officiellement, Mélenchon et Iglesias n’en restent pas moins dans les meilleurs termes : le chef de Podemos ne vient-il pas de préfacer la traduction en castillan du Hareng de Bismarck ?

En cas de bon score de Podemos en Catalogne à la fin du mois, et aux Cortès de Madrid avant Noël, le patron du Parti de Gauche pourrait cependant prendre un peu plus ombrage des audaces d’un héraut de la gauche bien plus jeune que lui. Pablo Iglesias proclame sans honte que, parce qu’il accepte toutes les voix, même venues de droite, il n’est pas effrayé par le fait de devoir renoncer au drapeau rouge, à l’Internationale et aux références au clivage gauche-droite. Le leader de Podmeos, dans son discours de Paris, a encore défendu la pertinence de ses vues. Et si l’union des patriotes des deux rives ne pouvait plus se faire que sur celles de la Bidassoa ?

Vive le Roi !

207

elisabeth reine angleterre

Mercredi 9 septembre 2015, à 16h30 GMT, à quelques encablures du tea time, Elisabeth II a battu un record. Pas celui du chapeau le plus étrange mais celui de la longévité sur le trône, record détenu jusque-là par sa trisaïeule Victoria. 63 ans, trois mois et sept jours. On dirait l’âge auquel prennent leur retraite, en France, les tout derniers surgeons de la génération lyrique des baby boomers. Elisabeth II est sur le trône depuis le 6 février 1952. Chez nous le 6 février, on se souvient plutôt de celui de 1934, quand des ligues nationalistes et fascistes pour une fois unies ont voulu en finir avec la République. Voilà des choses qui n’arrivent pas en monarchie, de vouloir en finir avec la République. C’est pour ça que les monarchies sont moins convulsives, plus calmes.

On a assez vite l’impression qu’on peut se débarrasser par la force d’un président de la République. Après tout, c’est un homme comme un autre, chez nous, surtout les deux derniers, Sarkozy et Hollande. L’un a couru en sueur avec un tee-shirt du NYPD, l’autre s’est carrément déclaré « normal ». Alors qu’il n’y a absolument rien de normal dans l’exercice du pouvoir pour une grande nation.

Il faut incarner, avoir deux corps distincts dans l’exercice du pouvoir, on le sait depuis Kantorowicz: l’un qu’on occulte, son corps réel, celui qui prend des scooters nocturnes pour aller voir une maîtresse ou celui qui dit « Casse-toi pauvre con » à un passant. Et l’autre que l’on montre, un corps donné au peuple, à la nation, à l’histoire.

On n’imagine pas De Gaulle roulant sur un Solex ou changeant d’Yvonne en cours de septennat. C’est qu’il se faisait une certaine idée de la France et justement qu’il voyait la France comme une monarchie, républicaine certes, mais une monarchie. Finalement, on peut se demander s’il n’avait pas raison. On dit même qu’il poussa son envie de restauration rapide assez loin puisqu’il existe entre lui et Henri, le Comte de Paris, prétendant au trône, une correspondance et des rencontres régulières à partir des années cinquante. De Gaulle l’aurait bien vu lui succéder. La constitution de la Vème était taillée pour un roi. Il aurait suffi de changer deux ou trois détails. On voit bien d’ailleurs que le costume a été un peu trop grand pour ceux qui ont suivi ou alors, au contraire, les a contaminés de telle manière qu’ils ont fini par se prendre pour des monarques comme Giscard ou Mitterrand mais sans la légitimité.

Mais l’immense avantage d’un roi est qu’il n’est pas élu par un camp contre l’autre. Il ne gouverne pas, il règne. Il règne pour tous. Il ne sert pas une faction ou des intérêts catégoriaux, il incarne. Il incarne un pays, une histoire, une tradition. Il a le temps de son côté, comme dans la chanson des Rolling Stones.

C’est bien d’avoir le temps de son côté à l’époque des infos continues, du « small talk », des réseaux sociaux et du touillage spasmodique. Un roi ou une reine ne tweete pas. Eventuellement on tweetera pour eux. Eventuellement. C’est bien aussi de ne pas à avoir besoin de communicants à l’époque où la communication a remplacé la politique. Imaginer un Séguéla près de De Gaulle. Ou d’Elisabeth II. De Gaulle en jean, Elisabeth II en maillot de bain. Les communicants, dans une monarchie, ils retrouveraient leur vrai boulot, vendre des yaourts et pas s’occuper de la France. Ne serait-ce que pour ça, la longévité et le style d’Elisabeth II nous donne des envies de monarchie, vraiment. Choisir un capétien pour un millénat, renouvelable ou pas on verra. Quand on demandait son régime idéal à Stendhal, il répondait « la monarchie absolue tempérée par l’assassinat ». Ce n’est pas plus mal qu’une démocratie confisquée par des élections bidon qui ne changent rien puisque le Politique a abandonné devant l’Economique, on l’a bien vu en Grèce où un gouvernement de vraie gauche a été victime d’un coup d’Etat financier.

Puisqu’on parle d’élection, un roi nous éviterait en plus la honte ou la catastrophe d’élire au pouvoir suprême des gens qu’on regretterait pas la suite. Dans une monarchie, ils seraient au maximum Premier ministre. C’est bien suffisant et ça limite les dégâts quand les Français ont un coup de chaud populiste, ce qui leur arrive régulièrement. Vous imaginez Bernard Tapie hier, Marine Le Pen aujourd’hui à l’Elysée? On peut ; mais tout de même.

Il est fort probable, en plus, que la monarchie permettrait un passage plus aisé au communisme réel, libertaire, c’est-à-dire à la disparition de l’Etat, du capitalisme pour un peuple qui vivrait , comme le disait Marx, dans un monde où le libre développement de chacun serait la condition du libre développement de tous. C’est qu’une monarchie bien comprise, comme la définissait Maurras, « c’est l’anarchie plus un ». Le roi serait ainsi le garant et le principe d’unité entre toutes les communautés affinitaires, genre  Tarnac ou Notre-Dame-des-Landes qui couvriraient le territoire harmonieusement.

*Image : wikimedia.

Le genou de Nabil Fékir : un conflit d’allégeance

18

nabil fekir algerie football

C’était prévisible : la blessure du footballeur Nabil Fékir (rupture des ligaments croisés du genou droit), contractée vendredi 4 septembre lors du match amical Portugal-France et qui vaut à l’attaquant français six mois d’indisponibilité, en ravit apparemment plus d’un. Certains, en Algérie comme en France, voient là une « punition divine ». « Châtiment » infligé à celui qui, en mars, alors qu’il avait encore le choix entre la sélection algérienne et la sélection française, avait choisi d’évoluer sous le maillot de la France, le pays où il est né il y a 22 ans. Le père, algérien, avait critiqué la décision de son fils, joueur de l’Olympique lyonnais. Il lui reprochait d’avoir préféré les liens du sol aux liens du sang, ses intérêts personnels à ceux de la famille.

Imagine-t-on la douleur du conflit d’allégeance, alors, chez ce jeune homme ? Tout le poids du trauma franco-algérien pèse à cet instant sur ses épaules : il opte pour l’équipe d’Algérie et il passe pour un mauvais Français. A l’inverse, il opte pour la France et il trahit beaucoup plus encore : son père, la patrie, Dieu. Si lui n’a pas conscience de tout cela, d’autres en ont conscience à sa place et se chargent de lui rappeler, hier comme aujourd’hui, son « devoir » : tu ne trahiras point ta seule patrie, l’Algérie. Situation aussi hallucinante que malheureusement fréquente…

Seulement, comme on a peur (des attentats, d’éventuelles représailles, en gros que tout pète) on évacue, en espérant, au mieux, que ça va se tasser. Ça se tasse peut-être, mais ça ressasse beaucoup. Ça rumine et ça fermente. Pourquoi des maires, détonnant tellement avec l’esprit de générosité dont nous sommes nombreux à nous sentir animés, ne veulent-ils accueillir que des Syriens chrétiens ou yézidis dans leur commune ? Pour des raisons électorales ? C’est probable. Par racisme anti-musulman ? C’est possible. Mais sans doute aussi parce qu’ils se disent que les enfants de réfugiés musulmans, du fait de leur religion, risquent d’emboîter le pas de cette partie de la jeunesse franco-maghrébine qui rejette la France, notamment au nom de l’islam – digression non sans rapport avec ce qui précède : nous payons chèrement les décennies de renoncement face au chômage, quand il aurait fallu tout entreprendre pour la formation professionnelle et préférer la dignité du travail à la préservation des « acquis » à tout prix. Résultat : les acquis ne valent plus grand-chose et le travail fait cruellement défaut.

En mars, une partie du public du Stade de France avait sifflé Nabil Fékir, dont c’était la première apparition avec les Bleus, contre le Brésil. Alors que d’habitude, dans l’assistance, c’est une frange franco-maghrébine qui siffle le binational de l’étape (Hatem Ben Arfa lors du match France-Tunisie d’octobre 2008), ceux qui ont hué Nabil Fékir au printemps dernier voulaient « faire payer au gone (au gamin, ndlr) son choix tardif de l’équipe de France », selon Le Figaro.

Y avait-il des Franco-Maghrébins parmi ces siffleurs, dont on suppose plutôt qu’ils étaient de souche, si ce mot peut avoir un sens dans un pays de « sang mêlé » ? Cela complexifierait la donne. Et signifierait peut-être qu’un certain nombre de ceux-là, s’estimant pour le coup pleinement Français, en ont assez d’être tenus en laisse par un passé qui par définition les oblige plus qu’il ne les libère. En tous cas, nombreux sont ceux à vouloir s’extraire de l’étau du double procès qui leur est fait – celui de la trahison des origines et celui de la trahison de la France – sans devoir rien renier et sans se priver de quoi que ce soit dans leur vie d’Occidentaux. Sûrement Nabil Fékir, qui aurait bloqué l’accès des adresses IP algériennes à sa page Facebook, a-t-il aujourd’hui besoin du soutien des siens, dans sa ville de Vaulx-en-Velin.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00705911_000001.

Jax Miller, Circé du roman noir

16
jax miller infames

jax miller infames

Le roman noir, américain en particulier, dont nous persistons à dire qu’il ne faut pas le confondre avec le roman policier ou le thriller, est le dernier genre littéraire qui a à voir avec la tragédie antique, voire la mythologie. Nous ne sommes plus à Thèbes ou à Colone qui sont remplacées  par de grandes métropoles inhumaines ou de petite villes rurales où macèrent les haines familiales, le désir de vengeance, la volonté de puissance, les meurtres cachés, les deuils irréparables, le tout poussé à une telle incandescence que cela plonge les personnages dans un état de psychose permanente ne pouvant déboucher que sur une explosion de violence.

Bien entendu, comme l’art consiste à jouer avec des variations sur le même thème car on n’invente jamais rien, un bon écrivain de noir est quelqu’un qui parvient malgré tout à surprendre: par son style, sa construction de l’intrigue, son traitement de sa violence, l’épaisseur de ses personnages.

À ce titre, Les infâmes de l’américaine Jax Miller, une jeune auteur américaine qui vit à Dublin, est une réussite. Il est d’abord le portrait d’une femme, Freedom Oliver. Il faut imaginer une rousse, plutôt pulpeuse et costaude, totalement folle. Elle a de sérieuses circonstances atténuantes. Alors qu’elle est serveuse dans un bar de l’Oregon où se croisent prostituées en bout de courses et bikers racistes défoncés à la méthédrine, Freedom Oliver boit trop, ne se souvient pas des hommes qu’elle trouve dans son lit au matin et entend des voix dans sa tête. C’est pourtant elle, et elle seule avec ses fêlures effrayantes, qui sera l’héroïne des Infâmes. Le lecteur est ainsi d’emblée plongé dans une insécurité complète: si le Bien est représenté par une femme comme Freedom Oliver, on peut se dire qu’il a assez peu de chances de triompher du Mal. Et pourtant, il ne pourra compter que sur elle dans toute cette horreur.

Dix huit ans plus tôt, Freedom Oliver s’appelait Nessa Delaney. Elle vivait à Mastic Bay, une station balnéaire des environs de New-York devenue avec le temps et l’afflux d’héroïne une ville en perdition. Alors qu’elle était partie pour de brillantes études, elle a d’abord connu un viol puis a épousé Mark Delaney qui l’a mise enceinte précocement. Le clan Delaney, c’est les Atrides version white trash. Sous la coupe d’une mère obèse et saturnienne, les fils ne vivent que de vols et de deal. Pour faciliter les choses, Mark Delaney devient flic au NYPD. Comme ça les choses seront plus simples pour s’approvisionner en came. Le lecteur découvrira progressivement pour quoi Nessa Delaney a tué son mari et pourquoi elle est devenue, grâce au programme de protection des témoins du FBI, Freedom Oliver. Pour compléter le tout, à cette époque, on lui a retiré ses enfants. L’ainé est devenu avocat sur la côte Ouest après avoir quitté une communauté religieuse intégriste du Kentucky dirigée par ses parents adoptifs dans le plus pur style Jesus Camp.  La cadette, elle, est restée chez les fous de Dieu jusqu’au jour où elle s’enfuit.

Freedom Oliver suit de loin leur vie sans qu’ils le sachent sur les réseaux sociaux et quand elle commence à comprendre que sa fille a disparu, elle décide de partir à sa recherche en moto alors qu’un des frères Delaney, qui est allé en prison à la place de Freedom pour le meurtre de Mark, vient de ressortir et est chargé aussitôt par la mère de retrouver son ex-belle fille pour la faire mourir de la manière la plus cruelle possible.

Jax Miller, dans Les infâmes, est impressionnante de virtuosité narrative et de précision presque clinique dans le réalisme. Elle joue avec les points de vue et les époques dans une construction millimétrée. Mais comme elle sait donner à ses personnages une réelle consistance, on ne s’en aperçoit pas, ce qui est du grand art. On suit juste l’âme égarée, suicidaire et désespérée de Freedom Oliver, son bagout extraordinaire où se mêlent humour noir et invention langagière, ce qui fait d’elle un des personnages féminins du noir les plus attachants depuis longtemps. Mère courage défoncée, anti-Médée qui sait se débarrasser d’un importun en lui frottant les yeux avec du Tabasco, parmi d’autres gracieusetés, elle est aussi le témoin dans son errance de l’envers des USA aujourd’hui : ceux de la folie religieuse et des « abrutis consanguins », de la crise économique qui laisse mourir de vieilles dames séniles dans des appartements pourris et d’une culture fondée sur une violence généralisée dès que l’on sort des zones protégées où vivent ceux qui sont du bon côté de la barrière.

Bref, comme dit Freedom, « Le rêve américain dans toute sa putain de splendeur. » Allez savoir pourquoi, mais quelque chose nous dit que Jax Miller, malgré le succès de son roman déjà traduit un peu partout, n’est pas le genre d’écrivain invité sur Fox News.

Les Infâmes, Jax Miller (Ombres Noires)

Les Infâmes

Price: ---

0 used & new available from

Angot, le film que je n’ai pas aimé

20
christine angot amour impossible

christine angot amour impossible

Angot a toujours été pour moi la lecture impossible. Je l’ouvrais, je la refermais. Cet étalage d’inceste et d’intimité familiale me révulsait et je suis loin d’être la seule. Elle fascine autant de gens qu’elle en dégoûte, c’est une force. Un auteur fédérateur est toujours inquiétant: sommes-nous tous en train de nous y aliéner dans un délire collectif, ou avons-nous tous les goûts de notre temps (auquel cas plus personne n’écrira plus rien de différent) ?

Bref, Angot n’était pas ma tasse de thé. Je la vois souvent en vider quelques unes au premier étage du Flore, elle me fait l’effet de mon ancienne prof de français, dans sa minceur élégante et son col roulé noir, dans son regard perçant qui balaie la salle de temps à autres, il y a quelque chose de discrètement revendicatif. Elle est toujours assise devant un tas de papier qu’elle annote au stylo bille. Cette rentrée, j’ai voulu savoir ce que racontait le tas de papier intitulé Un Amour impossible.

J’y ai retrouvé la dame en noir du Flore. Elle tente de se réconcilier avec sa mère sur un fond de culpabilité insurmontable – et que tout le monde connaît: son père abusait d’elle, sa mère n’a rien vu, rien dit, presque rien fait. L’entreprise est atroce et plonge au plus profond de l’identité féminine. Il n’y a pas de honte à cela; toutes les femmes, de tous bords, ont quelque chose à dire de leur rapport à leur mère. C’est dans ce sens que je l’ai abordée. Par prudence, par réticence aussi, j’ai éliminé d’emblée la potentielle valeur littéraire pour me concentrer sur ces turpitudes psychanalytiques. Et j’ai eu tort. Angot ne résout rien. Longtemps après ces épisodes incestueux, longtemps après la mort du coupable, elle et sa mère sont face à face et refont le film. Un film que je n’ai pas aimé: théorie du complot, lutte des classes et des sexes, analyse pseudo lacanienne des souffrances d’une mère par sa fille non moins abimée, mise au pilori systématique de l’homme blanc, bourgeois, inconstant et antisémite, tout cela pour expliquer un fait, un traumatisme, le crime d’un père. C’est ronflant comme un discours syndicaliste, on aimerait y croire, mais ça ne prend pas: « Comme ça il y avait toujours d’un côté toi, et de l’autre lui. Puisque c’était ça, qu’il fallait préserver à tout prix, c’était ça pour eux la règle fondamentale. Lui, dans son monde supérieur. Et toi, dans ton monde inférieur. Avec en plus, pour toi, dans ce monde inférieur, pour t’inférioriser encore un peu plus, te faire tomber dans le bas du bas du plus bas des bas-fonds, en prime, ta fille, violée par son père, et toi la mère qui ne voit rien, la conne, l’idiote, la complice même va savoir. Tu descends encore de quelques degrés sur l’échelle de la respectabilité, là de toute façon il y aura pas plus bas. Il y a pas plus bas que ça. Je suis sûre que c’est ça maman. » Cet exposé occupe les dix dernières pages, et a fait sur moi l’effet d’un désenchantement brutal, en même temps qu’un retour à la normale. Car pendant les deux cent premières, j’ai vraiment cru apprécier un roman de Christine Angot.

J’avais certes choisi le plus subjectivement adapté à moi, je pouvais me projeter dans les tourments de cette relation mère-fille, de ses rebondissements à l’adolescence, du fossé culturel qui devait se creuser entre une petite secrétaire provinciale et sa fille curieuse de tout, désireuse de tout voir et de tout apprendre, si possible en dehors de leur logement HLM. Tout le monde ne peut pas prétendre à cette proximité, aussi tiendrais-je cette qualité comme une pure affinité de ma part. Mais il y a autre chose.

Le social qui transpire à chaque ligne, la précision des décors, des ambiances, de la météo, tient davantage des grands naturalistes que du film français moralisateur. Le tour de force de ce roman, c’est précisément qu’on aurait de la peine à en faire un film. On connaît par coeur les transformations sociétales de l’après-guerre, l’exode rural, les mères célibataires, le fossé des classes; nous le servir en images serait d’un ennui intolérable. Ce qui importe ici, c’est la manière de le dire. On entend une voix nous raconter ces histoires; une voix douce, délicate, féminine et maternelle. La voix de Christine Angot justifie la supériorité de la littérature sur l’image, parce qu’elle nous raconte subtilement ce que nous savons, parce qu’elle nous emmène au fond d’une intériorité inaccessible aux écrans.

Que cette intériorité m’ait finalement déçue est un dégât collatéral de l’expérience, on ne peut que s’en féliciter.

Un Amour impossible, Christine Angot – Flammarion.

Un amour impossible - Prix Décembre 2015

Price: ---

0 used & new available from

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00509165_000007.

Un Dieu odieux pour le meilleur et pour le pire

48
nouveau testament poelvoorde

nouveau testament poelvoorde

Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi lorsque vous venez à peine de plonger dans l’eau délicieusement chaude de votre bain, la sonnerie du téléphone retentit ou pourquoi lorsque vous faites malencontreusement tomber votre tartine, elle tombe toujours à l’envers, du côté de la confiture ou encore pourquoi, lorsque vous faites vos courses, la file d’à côté va plus vite que la vôtre, bref pourquoi tous ces petits désagréments se répètent inlassablement dans votre quotidien?

La réponse est en ce moment sur les grands écrans. Dans Le tout nouveau Testament, le nouveau film de Jaco Van Dormael, le cinéaste belge s’amuse à torpiller l’image d’Epinal du bon vieillard à la barbe blanche en mettant en scène un dieu pouilleux comme un clodo, vêtu d’une robe de chambre crasseuse, fumant clopes sur clopes, carburant à la bière et concoctant non pas les Dix Commandements, qui fondent le « vivre ensemble ». Il préfère nous montrer un Dieu concoctant une foule d’emmerdements qui gâchent l’existence de 7 milliards de mortels. Et ce n’est pas dans les cieux éternels peuplés d’anges et d’âmes pures que ce Dieu malfaisant habite mais à Bruxelles au dernier étage d’une immense tour désaffectée où l’atmosphère est humide et cafardeuse. C’est là où il vit avec son épouse qu’il traite comme sa femme de ménage et sa fille qu’il n’hésite à battre au moindre signe de rébellion. Ce tyran phallocrate et misogyne est donc bien loin du Dieu des philosophes pour qui Dieu, étant tout puissant et nécessairement parfait, ne peut être méchant et donc imparfait sauf à renoncer à ce qu’il est…

Le cinéaste n’est pas dans le questionnement métaphysique mais le détournement ironique. Pour ce Dieu, interprété à la perfection par un Benoit Poelvoorde très en forme, la loi de l’amour inconditionné « Aime ton prochain comme toi-même »se renverse en une loi de haine universelle « Déteste ton prochain comme toi, tu te détestes ».Quant à son fils, il n’éprouve que du mépris car loin d’avoir incarné son Verbe, il l’a falsifié. « Il est parti en sucette, tout ce qu’il a réussi à faire c’est de se faire clouer sur un cintre comme une chouette! » lance-t-il deet un prêtre complètement abasourdi par cet être abjecte qui blasphème à chaque parole prononcée. Devant ce Dieu odieux diaboliquement sadique, devant ce vrai salaud qui crée l’humanité non par amour mais par haine, non pas pour la sauver mais pour lui pourrir la vie, le spectateur oublie que la religion est source de tensions  et rigole franchement.

 

Mais de ce rire de soulagement on passe malheureusement à un râle d’agacement et la dérision jubilatoire s’éclipse bien rapidement devant l’irritant conformisme de la morale Bisounours dégoulinante de bons sentiments qui veut que c’est l’Enfant qui sauve le monde.

 

Mais voilà que la fille de Dieu veut autant le Bien que son père veut le Mal. Alors pour se venger de la tyrannie de son père et le punir de sa méchanceté, elle décide d’envoyer les dates de décès au monde entier et part à la recherche de six autres apôtres pour écrire le tout nouveau testament destiné à changer le cours des choses. Du coup le jeu de Poelvoorde est escamoté par un scénario mièvre alourdit par une accumulation de situations ridicules où l’on rencontre une Catherine Deneuve qui s’adonne à ses penchants zoophiles en tombant amoureuse d’un gorille ou encore l’épouse de Dieu jouant les bobonnes complétement nigaudes vouant un culte aux fleurs et aux joueurs de quarterback. Mais c’est surtout la fin du film qui déçoit le spectateur auparavant réjoui de la mal-pensance du début. Le coté irrévérencieux disparait au fil de la pellicule et Jaco Van Dormael cède aux sirènes du conformisme contemporain où le Bien est toujours du côté des femmes, du sans frontiérisme, du transgenre.

On voit donc le patriarcat despotique terrassé par un matriarcat bienveillant, l’univers sinistre et menaçant, soumis aux injonctions contraignantes du Père, remplacé par un monde édulcoré où le champ des possibles s’agrandit selon les désirs de la Mère.

L’humanité émancipée, n’étant plus conditionnée par les lois de la pesanteur ni les lois biologiques, c’est l’accomplissement du grand rêve de l’émancipation libertarienne. Les hommes tombent enceints comme leurs femmes, les gens se promènent sous l’eau comme les poissons et marchent sur les façades des immeubles comme Spiderman. Plus question de différence des sexes, de frontières naturelles, de limite quelle qu’elle soit dans ce pays des merveilles…

On aurait aimé que Jaco Von Dormael dans Le tout nouveau Testament filme la suite pour savoir si cette harmonie transhumaniste ne se retournerait pas en un vrai cauchemar apocalyptique où les gens, plongé dans le cocon confusionniste, n’ayant plus ni père ni  repère, deviendraient dingues, ne sachant plus vraiment qui ils sont.

 

Le tout nouveau Testament de Jaco Van Dormael, en salles depuis le 2 septembre.

Fabius face à sa diplomatie des résultats

271
fabius etat islamique migrants

fabius etat islamique migrants

Laurent Fabius détaillait mercredi soir dans un cadre familier, à Sciences Po, les grandes lignes de la diplomatie française. Un exercice salutaire pour le Quai d’Orsay à l’heure où les choix diplomatiques français sont critiqués, et une prestation rassurante pour Laurent Fabius, « chez lui », pour sa quatrième « leçon inaugurale », face à un public presque conquis d’avance.

Dans le brouhaha et la chaleur, dans l’amphithéâtre Boutmy plein à craquer, le directeur de Sciences Po Paris Frédéric Mion a chaleureusement accueilli son hôte, se félicitant de la tradition qui voit désormais le chef de la diplomatie française ouvrir l’année par une sorte de discours de politique générale. « Si vous êtes amené à quitter le pouvoir, nous ferons comprendre à vos successeurs que la « leçon » est devenue une obligation », s’exclame un Frédéric Mion très protocolaire qui a donné du « M. le Premier Ministre » à Laurent Fabius, flatté sans doute qu’on rappelle ses fonctions passées et affligé par ailleurs d’une mauvaise toux suite à son récent déplacement en Chine. « L’addition des trois heures de défilé militaire chinois par 40 degrés et de l’air conditionné m’a rendu aphone », plaide le ministre, tout de même assez maître de ses cordes vocales pour se lancer dans un panégyrique introductif, vantant une « diplomatie des résultats », caractérisée par la « fermeté constructive » de la France dans le dossier du nucléaire iranien et sa capacité, face à la crise grecque, à « mener les partenaires européens à un accord dans un esprit de solidarité ». N’était le malencontreux coup de froid dû à la clim’ chinoise, Laurent Fabius serait un homme comblé. « La raison d’être de la diplomatie, confie-t-il entre deux toussotements, c’est de considérer que les désordres du monde ne sont pas une fatalité. »

On attendait évidemment Fabius au tournant sur la crise syrienne. Impérial face à la critique comme face à la bronchite, il a défendu la constance des choix français. « Notre position n’a pas varié, explique-t-il à la tribune, la solution est politique », rappelant à nouveau que « Bachar Al-Assad est le premier responsable du chaos syrien. » Chaos syrien compliqué par l’annonce de l’arrivée des militaires russes du côté du pouvoir en place, un secret de polichinelle, certes, cela fait un bon moment que les « conseillers militaires » russes sont sur place et l’annonce récente de Vladimir Poutine ne fait qu’officialiser la situation. Si la « solution politique », celle d’un gouvernement de transition comprenant des « éléments du régime et de l’opposition » est toujours mise en avant, on sent pourtant que le quai d’Orsay ne peut plus claquer aussi violemment la porte au nez de Bachar. « L’ennemi, martèle Fabius, c’est Daech. » Dans la droite ligne de l’annonce par François Hollande du début des vols de reconnaissance par l’armée française au-dessus de la Syrie, Laurent Fabius tente d’expliquer et de minimiser la volte-face du gouvernement français. « Nous devons être militairement actifs », affirme le ministre. D’autant plus que la présence désormais avérée, mais difficile à quantifier, des Russes en Syrie change la donne. De là à en faire la cause principale de l’engagement aérien français en Syrie il n’y a qu’un pas, que l’on souhaiterait ne pas franchir trop vite, même si la tentation est grande. La France s’est montrée jusqu’ici aussi timorée vis-à-vis de Daech qu’elle est complaisante vis-à-vis des pays qui ont soutenu – et soutiennent peut-être encore – l’Etat islamique et profitent au passage du lucratif trafic d’antiquités mis en place par les dynamiteurs de Palmyre. Comment ne pas croire que la présence de forces russes sur le terrain puisse être le véritable motif du survol de l’espace aérien syrien par des avions français ? « Mieux vaut surveiller pour mieux lutter et mieux nous renseigner pour mieux nous protéger. » Reste à savoir qui les avions français ont la mission de surveiller en priorité en Syrie. Comme l’avoue pudiquement Laurent Fabius : « la présence des Russes en Syrie complexifie la situation »…

L’intertexte est perceptible également au sujet de l’Irak dans lequel « les Sunnites doivent être présents aux côtés des Chiites pour lutter contre Daech. » Si le ministre des Affaires Etrangères a pu se féliciter, au début de la conférence, des avancées réalisées dans le domaine du nucléaire iranien, il n’en reste pas moins que les fameuses milices chiites sont, avec le PKK, les seules forces terrestres qui combattent vraiment efficacement l’Etat Islamique en Irak pour le moment. Or, même si les Etats-Unis sont contraints à un rapprochement avec l’Iran du fait des évolutions du Grand Jeu énergétique en Asie centrale, il n’en reste pas moins que la consolidation diplomatique de la position iranienne n’est pas sans modifier un peu l’équilibre de la région, au grand dam de l’Arabie Saoudite ou du Qatar qui continuent à intervenir de plus en plus massivement au Yémen contre les Houthis, rebelles chiites soutenus par l’Iran. Il faut donc une fois de plus que la diplomatie française ménage la chèvre et le chou, les alliés de circonstances de la même manière que les « amis » quelquefois encombrants qui profitent de la lutte contre le terrorisme pour laver leur linge sale, à l’image des Turcs avec les Kurdes. Avec l’habileté d’un vieux briscard de la politique, Fabius aura réussi en une heure à transformer une impasse en autoroute et presque à faire croire que la France avait le beau rôle au Moyen-Orient. Il ressort en réalité de l’analyse du Ministre des Affaires Etrangères un fait assez simple et relativement évident : c’est que dans le Grand Jeu, et la nouvelle guerre fraîche qui oppose les Etats-Unis, la Chine et la Russie, l’islamisme radical est tout autant un levier d’action qu’une menace. Comment expliquer autrement que l’Etat islamique, unanimement conspué, dénoncé, combattu, vilipendé, fasse bien mieux que résister et continue même à gagner du terrain ?

L’allocution de Laurent Fabius à Sciences Po n’a pas répondu à cette question. Tout au plus donne-t-elle quelques indices en ce qui concerne la recomposition des rapports de force au Moyen-Orient et dans le monde, et le rôle joué par la France dans ces vastes évolutions. « Le budget militaire doit être sanctuarisé, affirme le Ministre, car seul un petit nombre de pays peut décider de porter une opération militaire à l’étranger » dans un monde qui « n’est plus tout à fait westphalien », après deux décennies de domination américaine et face à la montée en puissance des BRICS et des groupes armés, qui remettent en question la hiérarchie globale, voire le rôle des Etats. Il reste à Laurent Fabius, pour conclure, à revenir encore une fois sur le terrain plus familier de la communication compassionnelle, sur la photo du petit Aylan, qui donne l’opportunité au ministre des Affaires Etrangères de commettre un cafouillage sémantique un peu morbide en évoquant « le choc d’une fragilité, d’une tendreté. » Rappelons que, d’après le dictionnaire, la « tendreté » se réfère à « la qualité de ce qui est tendre, en parlant des viandes. » L’expression n’est, on l’admettra, pas des plus élégantes dans ce contexte.

La séance de questions permet d’évoquer quelques points laissés un peu de côté. Le Traité Transatlantique, par exemple, qui semble être quelque peu dans l’impasse : « Quand je vois le contenu et quand je vois l’état des discussions, je me pose des questions », confie le ministre, qui admet le déséquilibre patent, sur la question de l’ouverture des marchés publics, « entre l’ouverture des marchés européens à 70-80% et celle des marchés américains »… qui ne dépasse pas les 30 %. « Je ne suis pas sûr qu’il y ait une disponibilité américaine à ouvrir les marchés publics au niveau local », reconnaît Laurent Fabius. Heureusement que le projet de la COP 21, la conférence de Paris sur les changements climatiques qui aura lieu du 30 novembre au 11 décembre 2015, est là pour redonner un peu de baume au cœur au ministre qui y voit un « turn point » et l’occasion de redonner à la diplomatie française un rôle central en faisant émerger des négociations un accord essentiel pour la lutte contre le réchauffement climatique. Ce qui serait assurément, à un an et demi des prochaines élections présidentielles, une belle conclusion de carrière pour un ministre de bientôt 70 ans et l’occasion, peut-être, de damer une dernière fois le pion à Ségolène Royal. L’enjeu est grand, on le sent, même si le succès n’est pas assuré pour Laurent Fabius qui a terminé son allocution en citant Léon Blum avec toute la foi nécessaire : « Je le crois parce que je l’espère ».

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : 00721686_000009.

Porto Rico, l’anti-Catalogne

9
porto rico espagne catalogne

porto rico espagne catalogne

« En retournant en Espagne, nous aurons l’autonomie ». Cette déclaration paradoxale, rapportée par le Guardian, est de José Nieves Seise, fondateur en 2013 du groupe Réunification de Porto Rico avec l’Espagne. Alors que la bataille catalane pour l’indépendance se poursuit chez nos voisins Espagnols, à Porto Rico des voix s’élèvent qui souhaitent rejoindre leur ancienne puissance tutélaire, dans l’espoir d’échapper à un présumé marasme économique étasunien.

Pour l’organisation portoricaine, le but est de changer l’image de Porto Rico, vue comme une ancienne colonie asservie par la puissance impérialiste : « En réalité, l’île était une partie intégrante de l’Espagne. Les Etats-Unis nous ont envahis en 1898, et nous ont séparé contre notre volonté » précise Nieves Seise, qui semble avoir la mémoire courte puisque ses ancêtres se levèrent autrefois contre la domination espagnole lors du mouvement « Grito de Lares », en 1868.

Pourtant, selon son association, la séparation de l’île avec l’Espagne à la fin du XIXe siècle ne fut que superficielle et non désirée par son peuple. Lui et ses camarades travaillent donc, entre autres, à remettre en avant les liens persistants entre l’île caribéenne et le pays européen : « Les Portoricains aiment le peuple espagnol ; nous sommes Espagnols. Nous voulons revenir dans ce pays auquel nous appartenons » clame le chef de l’association politique dans le journal anglais. Il est vrai, notamment, que les Portoricains, conservent l’Espagnol comme première langue malgré leur rattachement aux Etats-Unis.

Le projet de Nieves Seise a cependant peu de chances d’être réalisé puisqu’il repose sur la contestation du Traité de Paris, datant de 1898, qui fit passer Porto Rico de l’égide espagnole aux mains américaines. Mais, malgré cet accord centenaire, les membres du groupe ont tenu à rencontrer, l’année dernière, des diplomates espagnols au consulat de Porto Rico : « Notre but était de leur faire savoir que nous existions et que nous défendions un projet sérieux », explique Nieves Seise. Pour aller plus loin, Il projette d’écrire directement au Roi d’Espagne, Felipe VI, afin de rallier le monarque à son mouvement.

A ce jour, celui-ci n’a reçu aucune réponse officielle des autorités espagnoles. Certains Portoricains font donc des appels du pied à leur partenaire désiré. Ivan Arrache, journaliste portoricain au Diario de La Marina, a notamment livré un article enjoignant les Espagnols de passer à leur tour à l’action : « Vont-ils nous laisser faire tout le travail tout seul ? » s’exaspère-t-il.

Si le gouvernement espagnol reste silencieux, certains citoyens répondent à leurs cousins d’outre-Atlantique. En janvier, une poignée de précurseurs ont créé dans la province de Castellon (située dans la communauté valencienne, au sud de la Catalogne) un groupe défendant la constitution d’un bloc hispanique, sur le modèle du Commonwealth ou de la Francophonie, et dans lequel Porto Rico serait le bienvenu : « Personnellement, j’étais attiré par l’idée de créer une communauté de citoyens qui partagent la culture espagnole, déclare l’Espagnol Cristofer Pons Rodriguez dans le Guardian. Il faudrait créer un bloc hispanique comme une alternative au monde Anglo-Saxon, pour défendre nos intérêts ».

Si la richesse de la Catalogne la pousse à quitter le pays, la crise qui touche Porto Rico explique, du moins en partie, ce désir de se rattacher à l’Europe. La dette portoricaine atteint en effet 72 milliards de dollars et son taux de chômage 12,2%. Dans ces conditions, et malgré les 22% de chômage en Espagne, la dynamique de reprise qui pointe timidement en Europe suffit, selon Nieves Seise, à rendre désirable le retour sous l’égide espagnole.

Au-delà d’arguments économiques discutables, ce sont surtout les questions de l’indépendance et de l’identité qui sont d’une importance cruciale. Les relations entre Porto-Rico et les Etats-Unis se sont en effet refroidies puisque l’île a déjà demandé à plusieurs reprises à changer de statut. Actuellement, Porto-Rico appartient au « Commonwealth » américain (qui ne contient que les îles Marianne et Porto-Rico, et ne doit pas être confondu avec l’immense Commonwealth britannique). Sous ce régime, Porto-Rico n’a notamment aucun contrôle sur sa politique étrangère et ne jouit que d’une influence minime sur la politique américaine. « Actuellement, nous ne pouvons pas voter pour le président des Etats-Unis, nous avons une représentation limitée » argumente Nieves Seise.

Le projet de ce dernier est d’ailleurs né du silence américain quant au changement de statut de son île. Depuis quelques années, les campagnes se sont multipliées, notamment en faveur de l’obtention du statut d’Etat américain, mais n’ont donné lieu à aucun changement. Un référendum a pourtant été organisé en 2012, auquel les portoricains ont répondu à 54% qu’ils étaient favorables au changement de statut de leur territoire.

Nieves et ses militants, eux, pensent que le changement d’allégeance serait la meilleure solution. Revenir dans une Espagne avec laquelle Porto-Rico partage une langue et une religion leur semble naturel. Si les arguments économiques avancés paraissent bancals, la revendication de leur groupe paraît avant tout reposer sur un héritage culturel. Dans une Europe où Catalans et Ecossais revendiquent leur droit à l’indépendance, la demande portoricaine détonne et donne à voir la variété des mouvements identitaires.

*Photo : Wikipédia.

Deux causeurs en espadrilles au Renaudot

4

Il est difficile de ne pas partager les coups de gueule de Jérôme Leroy en politique, même si nos analyses nous conduisent à des conclusions opposées, et impossible de ne pas succomber au charme spleenétique d’Arnaud Le Guern, deux amis dans la vie et que rapproche, entre autres, leur passion pour les actrices des sixties, à commencer par Catherine Spaak. Ils seraient capables de s’entretuer pour elle. Tous deux écrivent des romans, passent l’été au soleil en espadrilles, Jérôme en Grèce où il rêve d’un communisme balnéaire, et Arnaud à Evian ou à Lausanne où il tente de retenir les minutes fugitives d’une saison belle comme la porcelaine de Mort Shuman chantée par Sophie Barjac. Mort Shuman et Sophie Barjac : encore deux passions qu’ils partagent. Sur le plan littéraire, en revanche, il en va tout autrement. Pour faire simple, il y a du Rohmer – Pauline à la plage, Le Genou de Claire – chez Arnaud Le Guern, et du Chabrol – Que la bête meure, Le boucher – chez Jérôme Leroy qui décrit au vitriol la bourgeoisie provinciale du Cotentin dans Jugan, inspiré par un roman mythique de Barbey d’Aurevilly : L’Ensorcelée ( 1855). Si l’obsession d’Arnaud Le Guern est de prolonger l’été en compagnie de délicieuses nymphettes, celle de Jérôme Leroy est de traquer le Mal sous ses diverses figures. Il y a de l’exorciste chez Jérôme Leroy, ce théologien égaré dans la Série noire. Tous deux ont le même art de capter le lecteur dès la première phrase. Très importante, la première phrase : elle décide de tout le reste. Arnaud : « Finalement, il n’ y a toujours eu que nos étés. Jérôme : « Deux ou trois fois par an, je rêve de Noirbourg et je me demande si je ne devrais pas m’inquiéter. « .Ite missa est. Jérôme Leroy et Arnaud Le Guern se retrouvent sur la liste du Renaudot. Voilà des jurés qui savent lire. Quel que soit le lauréat, j’espère qu’il viendra en espadrilles le jour de la cérémonie. Et j’ai au moins une certitude : que les filles en shorts comptent plus dans leur vie que n’importe quel prix. Autrement, d’ailleurs, ce ne seraient pas mes amis.

Jugan

Price: ---

0 used & new available from

Adieu aux espadrilles

Price: ---

0 used & new available from

Iran: la bombe et l’argent de la bombe

176
iran khamenei nucleaire vienne

iran khamenei nucleaire vienne

Le vendredi 10 juillet, l’Europe se déchirait sur la nécessité de sauver la patrie de Platon, la sonde New Horizons s’apprêtait à passer en rase-mottes au-dessus de Pluton, et les négociateurs occidentaux se demandaient s’ils arriveraient enfin à empêcher l’Iran de produire du plutonium. Pendant ce temps, à Téhéran, on célébrait la « Journée de Jérusalem » et on brûlait des drapeaux en chantant « Mort à l’Amérique ! Mort à Israël ! ».

Il a fallu à peine moins de temps pour atteindre Pluton qu’il n’en a fallu aux EU3/EU+3[1. Trois pays de l’Union européenne (Allemagne, France, Royaume-Uni), l’UE elle-même et trois pays membres du Conseil de sécurité de l’ONU (Chine, États-Unis, Russie), soit sept négociateurs.] pour négocier un accord sur le nucléaire iranien : New Horizons avait en effet été lancée le 19 janvier 2006, et les Occidentaux (avec leurs alliés de circonstance russe et chinois) avaient présenté leur première « offre globale » de règlement le 6 juin 2006.

Après vingt-deux mois de négociation intense et dix-huit jours à l’isolement dans ce quartier de haute sécurité qu’était devenu le palais Cobourg (fâcheusement situé Theodor-Herzl-Platz[2. John Kerry résidait à l’hôtel Imperial, autre haut lieu du tourisme viennois, fréquenté en son temps par le chancelier du IIIe Reich.]) ponctués de rares escapades dans le cellier de l’hôtel (affectueusement surnommé « Fordoo »[3. Du nom d’une usine souterraine d’enrichissement de l’uranium.]), les négociateurs signaient donc ce 14 juillet à l’aube un Plan commun d’action d’ensemble long de 140 pages, dont 120 d’annexes techniques.

Les sanglots à peine contenus de John Kerry donnèrent le ton. Peace in our time ! Le concours des commentaires aussi dithyrambiques que ridicules commença immédiatement. Mentions spéciales pour la campagne du lobby pro-iranien à destination du Congrès (« Vote4Peace ») et pour la proposition de l’ancien ministre suédois Carl Bildt de décerner le prix Nobel de la paix 2015 conjointement à John Kerry et à son homologue iranien Javad Zarif[4. Deux jours plus tard (16 juillet), c’était le 70e anniversaire de la première explosion atomique, mais l’événement est passé à peu près inaperçu.][access capability= »lire_inedits »]

Dans les mois qui viennent, la République islamique va pouvoir mettre la main sur 150 milliards de dollars (soit deux fois plus que la Grèce – à la différence, il est vrai, qu’il s’agit dans le cas iranien d’avoirs gelés). L’Iran enrichit l’uranium, l’uranium enrichit l’Iran.

Cela valait-il la peine ? L’accord répond-il aux objectifs que s’était fixés la communauté internationale ? Peut-on dire que la crise nucléaire iranienne est désormais réglée ? Et que ce qui s’est passé à Vienne aura des effets positifs sur le Moyen-Orient ?

Le texte n’est pas sans mérite. C’est l’accord de dénucléarisation le plus complexe et le plus complet jamais négocié. Il rétablit sur le territoire iranien la procédure dite du protocole additionnel de vérification, le « standard » de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Il dresse une liste précise d’activités prohibées et crée un canal d’acquisition destiné à filtrer les importations iraniennes.

L’Europe a existé : elle a même été au centre du jeu en jouant le rôle d’intermédiaire obligé avec l’Iran. Les grandes puissances ont montré qu’elles pouvaient se mobiliser pour régler une crise de prolifération et mettre en place un régime de sanctions sans précédent qui a permis de ramener Téhéran à la table des négociations[5. La baisse des cours du pétrole, fruit de l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels américains et d’une politique délibérée de l’Arabie saoudite, y a contribué. Ce qui rappelle l’affaiblissement de l’économie soviétique par les États-Unis dans les années 1980 via la baisse des cours du baril…]. Les prochains candidats à la prolifération sont prévenus : allez-y si vous voulez, mais ça pourra vous coûter très cher.

Mais c’est à peu près tout. L’accord de Vienne est peut-être un triomphe de la diplomatie, mais ce sera sans doute, à long terme, une défaite de la non-prolifération.

Retour en arrière : que souhaitaient les Européens dès 2003, et les six pays négociateurs depuis 2006 ? Que Téhéran fasse un choix stratégique et renonce clairement, de manière vérifiable, à toute ambition nucléaire militaire en échange de sa réintégration dans le concert des nations. Or l’accord du 14 juillet ne donne pas les garanties espérées à l’époque. Au cours de l’année 2012, on est passé, sur pression de l’administration Obama, de l’objectif du refoulement à celui de l’endiguement. L’Iran a été autorisé à conserver une capacité significative d’enrichissement de l’uranium à l’usine de Natanz, le vaisseau amiral de son programme[6. Avec 5 060 centrifugeuses à Natanz, Téhéran n’aura pas la possibilité d’alimenter une centrale nucléaire en combustible. Pourtant, en novembre 2013, l’objectif des EU3/EU+3 était d’autoriser un programme d’enrichissement « cohérent » avec les besoins supposés du pays.]. En douze ans, l’Iran est devenu un pays du seuil, apte à fabriquer un engin nucléaire dans un bref délai s’il le décidait. Et il va le rester.

Nous ne saurons pas à quel degré d’avancement exact les Iraniens sont parvenus dans les travaux de militarisation. Car le dossier dit pudiquement des « possibles dimensions militaires » sera sans doute fermé en décembre 2015, avec un quitus donné, dans l’intérêt de tous, par l’Agence internationale de l’énergie atomique. Son excellent directeur général, le diplomate japonais Yukiya Amano, devra sans doute manger son chapeau. D’autant qu’il n’a pas obtenu de pouvoir interviewer les scientifiques iraniens comme il le souhaitait. Il est donc raisonnable de penser que tout a été mis au coffre.

Certes, l’accord permet de gagner un peu de temps puisque, dans les dix à quinze ans qui viennent, le temps requis pour fabriquer la matière fissile nécessaire à une bombe sera étendu (il sera d’environ un an). Mais c’est une durée courte pour les révolutionnaires iraniens. Et pour un programme nucléaire engagé il y a maintenant trente ans.

En se basant sur le comportement de l’Iran au cours des vingt dernières années, on peut parier que Téhéran fera tout son possible pour tester la résolution de la communauté internationale, en interprétant l’accord a minima et en mettant des bâtons dans les roues aux inspecteurs de l’ONU. En cas de suspicion sur un site, l’Iran aura vingt-quatre jours pour le nettoyer. Nous pourrions nous retrouver dans une situation analogue à celle de l’Irak des années 1990. On sait comment cela s’est terminé : par l’opération américano-britannique Desert Fox (1998). Et ce ne fut pas la fin de l’histoire.

Mais, en cas de tricherie, ne peut-on compter sur la menace d’une réimposition des sanctions ? Vraiment pas sûr. Même si des procédures créatives ont été prévues à cet effet, cela sera très difficile à obtenir si les Iraniens se gardent de toute action provocatrice, en préférant la politique de la mithridatisation, art dans lequel ils sont passés maîtres. Et même si des sanctions réimposées ne pourraient être rétroactives, une fois réinvestie la place iranienne, la pression des milieux d’affaires occidentaux, russes et chinois pour ne pas revenir en arrière sera forte.

À supposer que la République islamique fasse le gros dos dans les dix ans qui viennent, elle pourrait ensuite déployer rapidement des centrifugeuses modernes et en revenir à un délai théorique d’acquisition de la quantité nécessaire de matière fissile qui se mesure, comme aujourd’hui, en un tout petit nombre de semaines, voire moins[7. L’Iran pourra également reprendre la construction d’un ou plusieurs réacteurs plutonigènes et engager des activités de retraitement du combustible.]. Du reste, Barack Obama, il faut lui rendre justice sur ce point, n’a aucun problème à admettre ces faits publiquement.

L’éternel espoir des diplomates est de voir les régimes autoritaires s’acheter une conduite. Signant en 1994 un accord de dénucléarisation avec la Corée du Nord, les États-Unis étaient alors persuadés qu’en 2004, le régime de Pyongyang se serait transformé. Autre souvenir, il y a une quinzaine d’années, un haut responsable français avait conclu une conversation avec l’auteur de ces lignes par ces fortes paroles : « De toute manière, dans dix ans, l’Iran sera une démocratie, et les démocraties ne fabriquent pas d’armes nucléaires. » Tout faux, bien sûr. Mais ce diplomate, qui jouit désormais d’une retraite paisible, n’a pas à gérer les conséquences de son jugement hâtif de l’époque.

Or l’Histoire nous enseigne que, lorsque des décennies d’efforts et des milliards de dollars ont été engagés dans un programme nucléaire, le pays concerné finit toujours par franchir le seuil. D’ailleurs, les négociateurs n’ont visiblement pas pensé à exiger de l’Iran qu’il soumette au Majlis (Parlement) le traité d’interdiction des essais nucléaires.

Et en quinze ans, le savoir-faire iranien dans le domaine de la militarisation n’aura pas disparu. Les scientifiques qui y ont travaillé ne seront pas tous partis à la retraite. Tandis que les missiles balistiques du pays, non concernés par l’accord, seront prêts à emporter les engins qui sortiraient des laboratoires iraniens. S’il décidait à ce moment d’aller jusqu’au bout, l’Iran aurait gagné : il aura eu la Bombe et l’argent de la Bombe. Et il faudra alors beaucoup de courage (ou de folie) pour employer la force. Certains pays de la région pourraient ne pas être totalement rassurés par l’expression Termination Day (le jour de fin de l’accord).

Quant à espérer des effets positifs sur le Moyen-Orient, c’est une autre illusion. L’Iran lutte déjà contre « l’État islamique », parce que c’est dans son propre intérêt ; le pyromane (son soutien à la politique sectaire du gouvernement Maliki) est devenu pompier. Il existe déjà une coordination de fait, via Bagdad, des opérations américaines et iraniennes. Les Occidentaux et les Iraniens ont des objectifs divergents en Irak (où Téhéran veut une domination sans partage des chi’ites) et en Syrie (dont le régime reste soutenu par l’Iran). Dans le même temps, une meilleure situation financière va permettre a minima à Téhéran de maintenir son investissement au Liban, en Syrie, en Irak et ailleurs[8. On a estimé que le coût des activités problématiques de l’Iran (soutien aux groupes armés dans la région, intervention en Syrie, programme nucléaire) est de l’ordre de 8 à 10 milliards de dollars par an.].

L’Arabie saoudite, estimant que son protecteur américain l’a trahie, continuera à se poser la question d’une option nucléaire nationale. Et il serait vain d’espérer faire plier Riyad par des sanctions. D’autres suivront : car comment refuser aux alliés ce qu’on accepte pour un adversaire, la libre disposition des technologies du cycle nucléaire ?

Les espoirs de réconciliation (comme si c’était une simple querelle de ménage !) entre les États-Unis et l’Iran sont vains. L’accord de Vienne est une transaction limitée, pas le levier d’une transformation profonde. Le Guide de la Révolution a été clair sur le sujet. L’opposition à l’Occident est un ressort du régime : c’est dans son ADN politique. Obama, récipiendaire du premier prix Nobel préventif de l’Histoire, ne sera pas un nouveau « Nixon en Chine ». Daech n’est pas l’Union soviétique, et Pékin ne s’était pas attaqué des décennies durant aux intérêts américains. Obama veut au contraire montrer au Congrès et à ses alliés qu’il ne concédera rien de plus à Téhéran.

La situation politique en Iran ne devrait pas s’améliorer. Pense-t-on sérieusement que le président Rohani, auréolé de sa victoire de Vienne, va prendre le pas sur le Guide suprême ? L’inverse est probable : Khamenei va vouloir montrer qu’il reste le patron.

Pouvait-on faire autrement ? Les partisans de l’accord nous disent que c’était « cet accord maintenant ou la guerre plus tard ». L’argument, à la limite du terrorisme intellectuel, n’est guère convaincant vu la manière dont Washington a négocié avec des dates butoirs imposées par le Congrès. On finira peut-être par avoir la guerre après l’accord.

Pour éviter cela, il faudra au moins que l’accord de Vienne fasse l’objet d’une mise en œuvre sans faille, que la vigilance vis-à-vis de Téhéran soit constante, et que la motivation pour revenir si nécessaire en arrière soit constante.

En Irak, le 14 juillet est une date particulière. C’est l’anniversaire du renversement de la monarchie, et c’est pour cela que le régime de Saddam Hussein, dans les années 1980, employait l’expression codée « 14 juillet » pour se référer à son programme nucléaire militaire. Les Iraniens s’en souviennent peut-être ?[/access]

guignols couverture causeur

Également en version numérique avec notre application :

*Image : Soleil.

Avec Iglesias, Mélenchon n’a pas changé

12
melenchon pablo iglesias

melenchon pablo iglesias

Pablo Iglesias prononçait samedi soir son premier discours en France. Invité par les militants du cercle parisien de Podemos – dans leurs grande majorité, des migrants économique victimes de la terrible cure d’austérité qui saigne le pays depuis quelques années –, on l’a trouvé bien seul, sur l’estrade de la faculté de médecine où un meeting avait attiré nombre d’électeurs espagnols de l’étranger. Certes, il s’agit bien d’un énième discours de campagne, même si le Premier ministre vient enfin de fixer la date des prochaines élections législatives au 20 décembre et bien que le royaume d’Espagne s’engage donc dans la dernière ligne droite d’un très long cycle électoral entamé avec les élections européennes de juin 2014.

Mais c’est bien un peu de soutien qu’est aussi venu demander, à nous Français, celui qui a su capitaliser à partir de l’insatisfaction exprimée par le mouvement des Indignés. Preuve en est : le petit costume bien taillé par Pablo Iglesias à notre président de la République et à la social-démocratie européenne, en référence aux promesses non tenues en matière de politique économique. La passe difficile dans laquelle se trouve le camarade Tsipras, acculé à l’organisation de nouvelles élections et pas certain de garder son poste de Premier ministre, contraint aujourd’hui le challenger de la politique espagnole à envisager – pour la première fois dans un discours public ! – une sortie de l’Espagne de la zone euro. Pour lui, il est certes hors de question que l’Espagne franchisse seule le pas. De même, les camarades de Syriza qui ont mis un pied à terre et accepté le diktat des institutions européennes trouvent-ils toujours grâce aux yeux du chef de Podemos. Ce dernier mise sur une victoire d’Alexis Tsipras, à l’occasion des élections grecques du 20 septembre. Mais, à terme, Pablo Iglesias pourrait bel et bien être contraint d’entamer un virage eurosceptique bien plus prononcé que ne l’autorise l’internationalisme banal de la gauche de la gauche, ou une opinion publique espagnole que l’Histoire a rendu très européiste. Dans son discours de Paris, il l’a bien précisé : une sortie de l’euro peut devenir défendable, pour une économie « périphérique » comme celle de l’Espagne, à condition qu’un plus grand pays – comme la France – assume d’abord ce choix.

De toute évidence, Pablo Iglesias pourrait un jour ou l’autre avoir besoin d’alliés plus radicaux que ceux dont il dispose aujourd’hui, en matière de politique économique. Thomas Piketty, auteur euro-compatible du Capital au XXIe siècle, a certes été coopté par Podemos en tant que conseiller. Mais le promoteur d’un « Parlement de la zone euro » pourrait déchanter d’ici quelques mois. Et il n’est pas sûr que Jean-Luc Mélenchon ait quelque chose à proposer… C’est d’autant plus dommage pour les Espagnols qu’au Parti de Gauche, on commence à s’interroger sérieusement sur la question de l’euro. Mais le dernier congrès de la formation a montré que la ligne de la direction, pour l’instant opposée à toute remise en cause de la monnaie unique, l’emporte encore. Officiellement, Mélenchon et Iglesias n’en restent pas moins dans les meilleurs termes : le chef de Podemos ne vient-il pas de préfacer la traduction en castillan du Hareng de Bismarck ?

En cas de bon score de Podemos en Catalogne à la fin du mois, et aux Cortès de Madrid avant Noël, le patron du Parti de Gauche pourrait cependant prendre un peu plus ombrage des audaces d’un héraut de la gauche bien plus jeune que lui. Pablo Iglesias proclame sans honte que, parce qu’il accepte toutes les voix, même venues de droite, il n’est pas effrayé par le fait de devoir renoncer au drapeau rouge, à l’Internationale et aux références au clivage gauche-droite. Le leader de Podmeos, dans son discours de Paris, a encore défendu la pertinence de ses vues. Et si l’union des patriotes des deux rives ne pouvait plus se faire que sur celles de la Bidassoa ?

Vive le Roi !

207
elisabeth reine angleterre

elisabeth reine angleterre

Mercredi 9 septembre 2015, à 16h30 GMT, à quelques encablures du tea time, Elisabeth II a battu un record. Pas celui du chapeau le plus étrange mais celui de la longévité sur le trône, record détenu jusque-là par sa trisaïeule Victoria. 63 ans, trois mois et sept jours. On dirait l’âge auquel prennent leur retraite, en France, les tout derniers surgeons de la génération lyrique des baby boomers. Elisabeth II est sur le trône depuis le 6 février 1952. Chez nous le 6 février, on se souvient plutôt de celui de 1934, quand des ligues nationalistes et fascistes pour une fois unies ont voulu en finir avec la République. Voilà des choses qui n’arrivent pas en monarchie, de vouloir en finir avec la République. C’est pour ça que les monarchies sont moins convulsives, plus calmes.

On a assez vite l’impression qu’on peut se débarrasser par la force d’un président de la République. Après tout, c’est un homme comme un autre, chez nous, surtout les deux derniers, Sarkozy et Hollande. L’un a couru en sueur avec un tee-shirt du NYPD, l’autre s’est carrément déclaré « normal ». Alors qu’il n’y a absolument rien de normal dans l’exercice du pouvoir pour une grande nation.

Il faut incarner, avoir deux corps distincts dans l’exercice du pouvoir, on le sait depuis Kantorowicz: l’un qu’on occulte, son corps réel, celui qui prend des scooters nocturnes pour aller voir une maîtresse ou celui qui dit « Casse-toi pauvre con » à un passant. Et l’autre que l’on montre, un corps donné au peuple, à la nation, à l’histoire.

On n’imagine pas De Gaulle roulant sur un Solex ou changeant d’Yvonne en cours de septennat. C’est qu’il se faisait une certaine idée de la France et justement qu’il voyait la France comme une monarchie, républicaine certes, mais une monarchie. Finalement, on peut se demander s’il n’avait pas raison. On dit même qu’il poussa son envie de restauration rapide assez loin puisqu’il existe entre lui et Henri, le Comte de Paris, prétendant au trône, une correspondance et des rencontres régulières à partir des années cinquante. De Gaulle l’aurait bien vu lui succéder. La constitution de la Vème était taillée pour un roi. Il aurait suffi de changer deux ou trois détails. On voit bien d’ailleurs que le costume a été un peu trop grand pour ceux qui ont suivi ou alors, au contraire, les a contaminés de telle manière qu’ils ont fini par se prendre pour des monarques comme Giscard ou Mitterrand mais sans la légitimité.

Mais l’immense avantage d’un roi est qu’il n’est pas élu par un camp contre l’autre. Il ne gouverne pas, il règne. Il règne pour tous. Il ne sert pas une faction ou des intérêts catégoriaux, il incarne. Il incarne un pays, une histoire, une tradition. Il a le temps de son côté, comme dans la chanson des Rolling Stones.

C’est bien d’avoir le temps de son côté à l’époque des infos continues, du « small talk », des réseaux sociaux et du touillage spasmodique. Un roi ou une reine ne tweete pas. Eventuellement on tweetera pour eux. Eventuellement. C’est bien aussi de ne pas à avoir besoin de communicants à l’époque où la communication a remplacé la politique. Imaginer un Séguéla près de De Gaulle. Ou d’Elisabeth II. De Gaulle en jean, Elisabeth II en maillot de bain. Les communicants, dans une monarchie, ils retrouveraient leur vrai boulot, vendre des yaourts et pas s’occuper de la France. Ne serait-ce que pour ça, la longévité et le style d’Elisabeth II nous donne des envies de monarchie, vraiment. Choisir un capétien pour un millénat, renouvelable ou pas on verra. Quand on demandait son régime idéal à Stendhal, il répondait « la monarchie absolue tempérée par l’assassinat ». Ce n’est pas plus mal qu’une démocratie confisquée par des élections bidon qui ne changent rien puisque le Politique a abandonné devant l’Economique, on l’a bien vu en Grèce où un gouvernement de vraie gauche a été victime d’un coup d’Etat financier.

Puisqu’on parle d’élection, un roi nous éviterait en plus la honte ou la catastrophe d’élire au pouvoir suprême des gens qu’on regretterait pas la suite. Dans une monarchie, ils seraient au maximum Premier ministre. C’est bien suffisant et ça limite les dégâts quand les Français ont un coup de chaud populiste, ce qui leur arrive régulièrement. Vous imaginez Bernard Tapie hier, Marine Le Pen aujourd’hui à l’Elysée? On peut ; mais tout de même.

Il est fort probable, en plus, que la monarchie permettrait un passage plus aisé au communisme réel, libertaire, c’est-à-dire à la disparition de l’Etat, du capitalisme pour un peuple qui vivrait , comme le disait Marx, dans un monde où le libre développement de chacun serait la condition du libre développement de tous. C’est qu’une monarchie bien comprise, comme la définissait Maurras, « c’est l’anarchie plus un ». Le roi serait ainsi le garant et le principe d’unité entre toutes les communautés affinitaires, genre  Tarnac ou Notre-Dame-des-Landes qui couvriraient le territoire harmonieusement.

*Image : wikimedia.

Le genou de Nabil Fékir : un conflit d’allégeance

18
nabil fekir algerie football

nabil fekir algerie football

C’était prévisible : la blessure du footballeur Nabil Fékir (rupture des ligaments croisés du genou droit), contractée vendredi 4 septembre lors du match amical Portugal-France et qui vaut à l’attaquant français six mois d’indisponibilité, en ravit apparemment plus d’un. Certains, en Algérie comme en France, voient là une « punition divine ». « Châtiment » infligé à celui qui, en mars, alors qu’il avait encore le choix entre la sélection algérienne et la sélection française, avait choisi d’évoluer sous le maillot de la France, le pays où il est né il y a 22 ans. Le père, algérien, avait critiqué la décision de son fils, joueur de l’Olympique lyonnais. Il lui reprochait d’avoir préféré les liens du sol aux liens du sang, ses intérêts personnels à ceux de la famille.

Imagine-t-on la douleur du conflit d’allégeance, alors, chez ce jeune homme ? Tout le poids du trauma franco-algérien pèse à cet instant sur ses épaules : il opte pour l’équipe d’Algérie et il passe pour un mauvais Français. A l’inverse, il opte pour la France et il trahit beaucoup plus encore : son père, la patrie, Dieu. Si lui n’a pas conscience de tout cela, d’autres en ont conscience à sa place et se chargent de lui rappeler, hier comme aujourd’hui, son « devoir » : tu ne trahiras point ta seule patrie, l’Algérie. Situation aussi hallucinante que malheureusement fréquente…

Seulement, comme on a peur (des attentats, d’éventuelles représailles, en gros que tout pète) on évacue, en espérant, au mieux, que ça va se tasser. Ça se tasse peut-être, mais ça ressasse beaucoup. Ça rumine et ça fermente. Pourquoi des maires, détonnant tellement avec l’esprit de générosité dont nous sommes nombreux à nous sentir animés, ne veulent-ils accueillir que des Syriens chrétiens ou yézidis dans leur commune ? Pour des raisons électorales ? C’est probable. Par racisme anti-musulman ? C’est possible. Mais sans doute aussi parce qu’ils se disent que les enfants de réfugiés musulmans, du fait de leur religion, risquent d’emboîter le pas de cette partie de la jeunesse franco-maghrébine qui rejette la France, notamment au nom de l’islam – digression non sans rapport avec ce qui précède : nous payons chèrement les décennies de renoncement face au chômage, quand il aurait fallu tout entreprendre pour la formation professionnelle et préférer la dignité du travail à la préservation des « acquis » à tout prix. Résultat : les acquis ne valent plus grand-chose et le travail fait cruellement défaut.

En mars, une partie du public du Stade de France avait sifflé Nabil Fékir, dont c’était la première apparition avec les Bleus, contre le Brésil. Alors que d’habitude, dans l’assistance, c’est une frange franco-maghrébine qui siffle le binational de l’étape (Hatem Ben Arfa lors du match France-Tunisie d’octobre 2008), ceux qui ont hué Nabil Fékir au printemps dernier voulaient « faire payer au gone (au gamin, ndlr) son choix tardif de l’équipe de France », selon Le Figaro.

Y avait-il des Franco-Maghrébins parmi ces siffleurs, dont on suppose plutôt qu’ils étaient de souche, si ce mot peut avoir un sens dans un pays de « sang mêlé » ? Cela complexifierait la donne. Et signifierait peut-être qu’un certain nombre de ceux-là, s’estimant pour le coup pleinement Français, en ont assez d’être tenus en laisse par un passé qui par définition les oblige plus qu’il ne les libère. En tous cas, nombreux sont ceux à vouloir s’extraire de l’étau du double procès qui leur est fait – celui de la trahison des origines et celui de la trahison de la France – sans devoir rien renier et sans se priver de quoi que ce soit dans leur vie d’Occidentaux. Sûrement Nabil Fékir, qui aurait bloqué l’accès des adresses IP algériennes à sa page Facebook, a-t-il aujourd’hui besoin du soutien des siens, dans sa ville de Vaulx-en-Velin.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00705911_000001.