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Prof: un métier de froussards?

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Selon Le Parisien de lundi, 461 000 profs- soit plus d’un sur deux- ont souscrit une assurance les protégeant en cas de menaces ou d’insultes. « Et le nombre de contrats continue d’augmenter […] +2,7% en France entre 2011 et 2014 […] 18,2% sur la même période en Seine Saint-Denis. » ajoute le quotidien.

Qu’est-ce qui pousse les profs à tant de précautions ? Ils n’exercent quand même pas un métier à risques : selon Georges Fotinos, spécialiste de la violence à l’école, seulement « un directeur d’école sur quatre a été menacé au moins une fois dans l’année », et pas plus d’ « un sur quatre a été insulté » tandis que « quatre sur dix ont été harcelés par des parents. » Cela laisse quand même une chance infime de traverser toute une carrière sans incident majeur (9 000 dossiers, en tout et pour tout, gérés chaque année par la MAIF et les ASL.)

Et quand bien même certains seraient menacés et insultés, pourquoi souscrire une assurance quand on peut compter sur sa hiérarchie ?

Le nouveau délégué ministériel chargé de la prévention et de la lutte contre les violences en milieu scolaire, André Canvel, confie par exemple au journal que de nombreux outils ont été  mis en place pour pour faire face à la violence, notamment les groupes « Climat scolaire » dont 23 académies sont déjà dotées. » Ces groupes, composés d’inspecteurs d’académies, de proviseurs de vie scolaire et de référents harcèlements, ont pour mission de s’assurer qu’« un dialogue entre les élèves et les professeurs se noue et perdure. »

C’est beau et cela nous mettrait presque la larme à l’oeil de voir que l’Education nationale a enfin pris la mesure du malaise actuel de l’école en essayant « d’apporter une réponse éducative et pédagogique » avec le résultat que l’on sait. Elle a compris qu’il ne servait à rien de tenter d’enrayer une violence, qui, de toute façon, est instituée, et qu’il valait mieux gérer les conséquences que de chercher à agir sur les causes.

Et, devant tant de déférence à leur égard, les professeurs sont bien ingrats d’arguer qu’ « en cas d’incident, l’Education nationale ne sera pas forcément là pour [les] aider » (joli euphémisme), de prétendre que « l’Education nationale ouvre très peu de dossiers chaque année pour défendre ses fonctionnaires victimes de conflits. Et opte la plupart du temps pour la défense de l’enfant », ou d’expliquer que « les incivilités se développent et les enfants ont souvent raison aux yeux des parents lorsqu’il y a un conflit avec un enseignant. »

Non, décidément, on a bien du mal à expliquer cet engouement des profs pour les assurances et on n’aurait sans doute jamais eu la réponse si, comme souvent, les lecteurs du Parisien ne nous avaient pas éclairé de toute leur sagesse. Car en réalité, si les professeurs sont sur le qui-vive, c’est tout simplement parce qu’ils sont « un peu paranos » comme nous l’explique une aide-soignante de trente-cinq ans, et habitués qu’ils sont à faire partie des privilégiés, ils sont souvent coupés de la réalité :« le risque d’agression est minime. En revanche, quand eux sont accusés de maltraiter un élève, on met en doute la parole de l’enfant et ils ne risquent pas grand chose, l’école les protège. »

Mais ce n’est pas tout. Le témoignage d’un jeune cuisinier de 18 ans parachève le portrait du professeur moderne. D’abord, il rappelle à quel point il faut une bonne dose de masochisme pour faire ce métier : « Dans certains établissements comme mon ancien collège, les profs se font insulter tous les jours. Ca ne fait pas du tout envie comme métier ! ». Puis d’ajouter que si les professeurs sont régulièrement agressés, c’est avant tout parce qu’ils le cherchent. « Après, certains profs prennent des risques délibérés aussi : ils parlent de choses sensibles, font du favoritisme et ne respectent pas les élèves. » Il paraîtrait même que certains essaient d’enseigner des choses aux élèves contre leur volonté. Rendez-vous compte !

Bref, malgré les bonnes dispositions des élèves et le triple soutien indéfectible des parents, de la hiérarchie et de la sociéte, les profs continuent à gémir et à avoir peur, tout simplement parce que c’est dans leur ADN. Et on plaint les élèves et les parents obligés de se coltiner toute l’année ces froussards trop payés.

Fort heureusement, l’Education nationale a pensé à tout. Afin que les professeurs ne soient pas les seuls privilégiés du système, André Canvel précise que pour renouer le dialogue évoqué précédemment, « les enseignants doivent par exemple pouvoir expliquer aux parents pourquoi on sanctionne leur enfant. Etre le plus clair possible envers les élèves et les parents pour s’entendre et se comprendre. »

Avec ce genre de dispositifs et les réformes qui se préparent, nul doute que l’école retrouvera vite son lustre d’antan.

Libye: BHL se prend les pieds dans sa «guerre juste»

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bhl libye ihedn migrants

« BHL à l’IHEDN : vous n’avez pas honte ? » C’est ainsi que le blog Mars attaque spécialisé dans les questions de défense avait accueilli l’annonce de la conférence que le philosophe a tenue lundi soir à l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale Française, le temple de la réflexion stratégique française.

L’invitation avait de quoi surprendre dans cette institution placée sous la tutelle du Premier ministre. Fallait-il même l’interpréter ? En viendrait-on simplement à succomber aux mondanités dans les si austères milieux de défense ou, plus grave, de conseiller occulte, l’intéressé en viendrait-il à porter une parole quasi-officielle ? Toujours est-il que ce soir-là, de façon très inhabituelle, le sans-frontiériste BHL a prononcé un discours étonnamment patriote, s’adaptant sans doute à son auditoire.

Le directeur de l’institut, le général Bernard de Courrèges d’Ustou, s’est contenté, pour sa part, d’éteindre la polémique en notant que l’invité du jour suscitait la controverse. La « mise en scène » de l’événement ne se prêtant guère à la contradiction, BHL a décliné ses vérités, endossant ses différentes casquettes : un peu philosophe, stratège parfois, conseiller des princes, diplomate à ses heures perdues, simple citoyen, quand ça l’arrange. De l’intitulé de départ « la France face aux défis du XXIème siècle », il n’aura que peu été question.

Sans surprise, très vite le « cours magistral» a dérivé sur l’engagement personnel de BHL dans les conflits contemporains, l’invité tentant de justifier ses engagements divers, en Bosnie, ou en Libye par la notion chrétienne de « guerre juste » attribuée à Thomas d’Aquin puis l’école de Salamanque avant de préciser sa pensée : « une guerre est juste lorsque la cause est juste, quand l’intention est droite, quand on a de bonnes raisons de penser que le mal que l’on fera sera moins grand que le mal que l’on évitera, lorsque cette guerre peut se placer sous un mandat politique qui entre en conformité avec la légalité internationale et quand elle n’est pas fondée sur un ou des mensonges ».

Une définition en tous points conforme à celle développée par le philosophe français Yves Roucaute, fer de lance des néoconservateurs français, lui-même à l’origine de la notion de « guerre juste offensive » reprise par les partisans du droit d’ingérence humanitaire tel Bernard Kouchner.

C’est donc sans trembler que l’intervenant a, une nouvelle fois, soutenu qu’en Libye « l’intention était droite », faisant peu de cas des échanges de mails dévoilés récemment par la commission d’enquête du Sénat américain sur l’attentat contre le consulat américain de Benghazi en septembre 2012. Ces mémos, publiés depuis par Médiapart, et échangés entre Hillary Clinton, alors secrétaire d’Etat, et Sidney Blumenthal, un proche conseiller des Clinton ont pourtant donné de sérieuses raisons de douter de l’engagement des nations occidentales en Syrie.

Lui-même informé par des vétérans de la CIA, Sidney Blumenthal indiquera dans un mail que Nicolas Sarkozy voulait aller en Libye « pour des raisons militaires et économiques », y voyant notamment « une opportunité pour la France de se réaffirmer en tant que puissance militaire ». Pas grand-chose à voir avec les nobles intentions d’un BHL qui, encore aujourd’hui, assure ses auditeurs qu’il n’était là que question d’extraire les civils de Benghazi des griffes de Kadhafi.

Quant au rôle du philosophe français, il est encore plus trouble. Nicolas Sarkozy, craignant l’influence croissante des islamistes aurait ainsi « mandaté » Bernard-Henri Lévy pour prendre le pouls sur le terrain. « Il a demandé au sociologue (sicBernard-Henri Lévy, qui a de vieux liens avec Israël, la Syrie et d’autres pays du Moyen-Orient, d’utiliser ses contacts pour déterminer le niveau d’influence d’AQMI et des autres groupes terroristes au sein du CNT », explique Blumenthal dans un mail.

Dans un mémo du 5 mai 2011, la source de Blumenthal fait même état des doutes des services de renseignement français quant au travail du philosophe :

« Des sources ayant un excellent accès à la DGSE indiquent que Lévy utilise son statut de journaliste comme couverture pour ses activités. En fait, il travaille directement sous les ordres de Sarkozy. La DGSE et les militaires français impliqués dans la rébellion libyenne se plaignent du statut d’“amateur talentueux” de Lévy, mais admettent qu’il est très efficace pour négocier avec les rebelles, tout en ayant la confiance complète de Sarkozy. »

Dans une autre note datée du 5 mai 2011, il apparaît également que les vols humanitaires organisés par la France vers Benghazi à partir du 13 avril 2011 servaient de couvertures pour transporter des responsables de Total, de Vinci et d’EADS.

Alors BHL, un VRP pour les multinationales françaises en zones de guerre ?

Bernard-Henri Lévy n’a pas, selon la note, assisté à la signature proprement dite de contrats, mais il a clairement fait savoir aux responsables du CNT qu’ils «avaient une dette envers la France au vu de son soutien précoce et que Sarkozy avait besoin de quelque chose de tangible à présenter aux leaders politiques et économiques français».

Largement de quoi douter de la « droiture » de l’intervention en Libye. Mais pas pour BHL qui continue d’affirmer aujourd’hui « qu’il n’y avait pas de mensonge » et n’a évidemment pas fait une allusion à ces informations se contentant de vendre ses « buts de guerre » et de dérouler froidement son argumentaire : « qu’est-ce qu’il se serait passé si nous n’étions pas intervenus ? La Libye d’aujourd’hui ressemblerait à la Syrie d’aujourd’hui. On a deux « laboratoires » si j’ose dire. Bilan de l’intervention en Libye : désordre, chaos, islamisme radical dans deux villes à Syrte et Derna et une guerre civile de basse intensité depuis quatre ans et demi. En Syrie : le même chaos, l’islamisme radical dans la moitié du pays et 250.000 morts depuis le début de la guerre. Même en termes très froids, le bilan de la non intervention est infiniment plus lourd que le bilan de l’intervention » allant jusqu’à oser conclure qu’à « aucun titre, la situation de la Libye n’est pire aujourd’hui que ce qu’elle était au temps de Kadhafi. Et il est encore temps de construire un état ».

BHL oubliera de préciser que jamais rien n’avait été prévu, ni par Sarkozy, ni par Blair, à l’époque, pour préparer l’après-Kadhafi. De même qu’il choisira le pire exemple pour illustrer son propos : celui des migrants, dénonçant avec justesse le chantage de Kadhafi qui négociait chaque année à la hausse avec les européens le montant des subventions pour surveiller ses frontières. Il n’empêche. Entre 2008 et 2011, le flux des immigrés vers l’Europe a chuté après la signature d’un traité entre Rome et Tripoli. Depuis, cette Libye sans Etat que l’intéressé a contribué à installer, est redevenue la plaque tournante du trafic de migrants africains et la question des réfugiés l’un des principaux défis européens. Dommage que Bernard-Henri Lévy se contente d’assurer le service après-vente d’une « guerre juste » (sic) avec pour seul objectif de bâtir sa propre légende.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00624734_000016.

La France, pays laïc de culture catholique

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pierre manent islam situation france

Retrouvez la première partie de l’entretien ici.

Causeur. Qu’est-ce qui est le plus dramatique : le déni des autorités musulmanes, ou la complaisance de nos gouvernants ?

Pierre Manent. Il est fort troublant en effet que le ministre de l’Intérieur, après les attentats de janvier, ait été incapable de dire aux représentants de l’islam de France : « Écoutez, nous allons parler de tous les problèmes, y compris donc des problèmes de radicalisation ! » Que, si peu de temps après les crimes de janvier, le ministre de l’Intérieur n’ait pas eu l’autorité d’imposer seulement l’ordre du jour d’une telle réunion, c’est un des signes les plus inquiétants de la situation politique de notre pays.

Cependant, il y a un paradoxe dans votre livre. Votre diagnostic est sans concession, mais vos conclusions pratiques excessivement modérées. Vous défendez en effet des accommodements qui peuvent sembler parfaitement déraisonnables. Au fond, quelle est la différence entre ce « multiculturalisme réaliste » et la soumission que décrit Houellebecq ?

Je ne prône pas le multiculturalisme. Ce modèle tend à faire de l’institution politique une agence de cohabitation entre les différentes communautés. Ce n’est pas du tout ma perspective. Si je plaide pour la reconnaissance de l’islam comme un fait social, la perspective est de l’entraîner à participer à un rassemblement civique dans le cadre national.

Vous admettrez que la différence est ténue…

Elle est considérable. Proposer délibérément un compromis exigeant et généreux est au contraire la meilleure manière d’échapper à la tendance que Houellebecq a si bien décrite. Sans cela, on ira très clairement vers la soumission.[access capability= »lire_inedits »]

Consentir à certaines concessions en espérant limiter le changement de civilisation, n’est-ce pas déjà une façon d’abdiquer ?

Ah non ! Je crois encore que les décisions politiques restent l’élément le plus déterminant dans l’histoire des hommes. Notre situation actuelle a été déterminée par une succession d’absences de décision depuis trente ou quarante ans. Nous devons nous décider à décider. Je souhaite que nous fassions une place aux musulmans en tant que tels, mais comme partie de la nation française, une nation qui poursuivra son aventure dans l’espace européen ou occidental sans se laisser encalminer dans le monde arabo-musulman. Garder notre indépendance politique et spirituelle en faisant vraiment entrer nos concitoyens musulmans dans la chose commune, c’est une perspective qui ne me paraît pas défaitiste.

Qu’est-ce que l’indépendance « spirituelle » d’un pays laïque comme le nôtre ? Vous soutenez l’idée que la France reste une nation chrétienne. Or, l’ambition, peut-être naïve, du « catéchisme républicain » est justement de définir un bien commun en dehors de toute transcendance.

Notre régime a ôté à l’association religieuse tout pouvoir politique tout en garantissant sa liberté propre. La laïcité a ouvert à chacun la possibilité de suivre un parcours complet d’éducation entièrement indépendant de toute institution religieuse. Cependant, cette reconfiguration politique est advenue dans un cadre national qui n’en a pas été essentiellement modifié. Une société et une nation de marque chrétienne et catholique ont simplement réorganisé leur dispositif politique.

En somme, la France ne serait pas « sortie de la religion » en adoptant la laïcité ?

La laïcité qui prend forme à la fin du xixe siècle et au début du xxe n’est pas une neutralisation religieuse de la société. C’est une réforme politique qui intervient, je le répète, dans une nation de « marque chrétienne ». Dans la République laïque, la composante religieuse chrétienne était présente à l’esprit des élèves, en particulier par la littérature, qui leur apprenait à s’intéresser à la religion avec Pascal et à s’en méfier avec Voltaire. Et inversement. Le problème que nous rencontrons avec l’islam a peu à voir avec celui que nous avons résolu avec la loi sur la laïcité.

Il est vrai que l’islam s’installe dans une France très largement irréligieuse.

Je crois que nous nous connaissons très mal nous-mêmes. Et je ne crois pas que nous soyons autant sortis de la religion que nous le pensons. Notre insistance à le dire finit par être suspecte. Peut-être fuyons-nous le fantôme, mais il nous poursuit ! On parle beaucoup de religion dans notre société définitivement irréligieuse… Certes, depuis Vatican II, l’Église a renoncé à être ce pôle autoritaire qui nous pressait : « Pensez à votre salut ! » Et depuis, nous avons repoussé la question à la périphérie de la conscience collective. Aujourd’hui, l’irruption de l’islam et la recomposition du judaïsme nous obligent à nous demander sérieusement où nous en sommes avec le christianisme. Voulons-nous vraiment en finir avec la forme de vie commune qui se cherchait entre Pascal et Voltaire ?

Et si cette vie commune venait à disparaître, ce ne serait plus la France ?

Effectivement. Si nous tournons le dos à ces repères qui nous ont accompagnés depuis toujours en somme, nous vivrons ailleurs que dans cet ensemble humain si profondément éduqué, nourri, irrigué par la religion chrétienne qu’est la France. Mais ce sera peut-être très bien, et même certainement formidable !

Vous avez l’air d’y croire ! (rires)

On peut estimer que notre vie commune n’est pas pensable ni vivable sans ces éléments d’orientation que donnait la matrice chrétienne, certes très largement abandonnée comme commandement, mais dont nous avons tous besoin comme cadre d’orientation. Comme disait Péguy, le catholique, c’est celui qui a besoin de panneaux de signalisation. Il ne les regarde pas, mais il a besoin de panneaux ! L’Église catholique fournissait la signalisation de la vie commune européenne. Je ne réclame pas de retour à une forme autoritaire de présence religieuse, mais simplement la préservation de ces éléments d’orientation. Prenons l’exemple des fêtes religieuses. Il est clair que l’abandon des fêtes religieuses chrétiennes comme fêtes communes de la France serait extraordinairement destructeur.

On a le sentiment que les chrétiens sont de plus en plus écartelés entre leur aspiration à incarner l’identité française et la tentation de devenir un groupe de pression comme les autres. Or, vous ne pouvez pas être à la fois la culture majoritaire et une religion minoritaire !

Vous avez parfaitement raison. Ce qui définit l’Église, c’est un double enveloppement : elle est enveloppée par le corps politique et, d’une autre façon, elle l’enveloppe. C’est une situation extrêmement difficile à maîtriser pour les catholiques de ce pays. Je crois que les catholiques, tout en faisant respecter normalement leurs droits, sans agressivité ni zèle concurrentiel, devraient s’adresser à la France non pas comme une partie qui réclame quelque chose de ce pays, mais comme une composante de la France qui se sent responsable du tout. Le défi, pour les catholiques, c’est d’abord de prendre la mesure de cette responsabilité, ensuite de l’exercer de façon judicieuse.

Certains cathos « communautaires » donnent plutôt l’impression de vouloir devenir des musulmans comme les autres. Quand les uns voudraient rétablir le délit de blasphème, eux hurlent à la « cathophobie »…

Il y a en effet une « réaction » catholique : on réagit au changement de situation déterminé par l’irruption de l’islam. L’Église se défend aussi contre ce qu’elle ressent comme un regain de la militance laïque. Encore une fois, il faut savoir se défendre, mais cela ne devrait pas être l’axe principal de la démarche de l’Église et des chrétiens.

En tout cas, l’aspiration à retrouver ou à conserver quelque chose de la nation s’exprime bien au-delà des catholiques.

Heureusement ! Un des abandons les plus ruineux pour notre pays, c’est celui de notre langue. La classe dirigeante mesure notre progrès à la pénétration de l’anglais dans l’enseignement supérieur. Une institution comme Sciences Po puise désormais sa fierté dans sa contribution en effet éminente au désastre. Il y a aujourd’hui une divergence politique majeure entre les exigences de la constitution d’une chose commune, dont la langue française est une composante essentielle, et les passions et préjugés de la classe dirigeante. Cette dernière est quasi unanime dans le projet de retrancher de la substance française tout ce qui laisserait à notre pays une physionomie distincte dans l’humanité mondialisée. Aucun redressement de l’éducation dans ce pays ne sera possible si nous ne retrouvons pas un certain amour de  la langue française, et donc de l’aventure nationale.

Situation de la France

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*Photo: Hannah.

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Juppé, Macron et les autres: tous au centre!

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Un petit arbitrage pour commencer. Jérôme a répondu à Régis à propos du cas Juppé. Et je dois dire que le second est beaucoup plus convaincant. Il se trouve que j’ai un avantage sur mes deux camarades, c’est que j’ai fréquenté le RPR entre 1989 et 1997 et j’ai pu observer tout son personnel de très près. Et il faut bien le (re)dire à Jérôme, si la moindre trace de gaullisme avait été relevée sur l’actuel maire de Bordeaux, l’information me serait forcément revenue. Juppé est aujourd’hui un Macron en beaucoup plus vieux. Autant garder le jeune, mais on me souffle dans l’oreillette que Jérôme n’aime pas beaucoup le ministre de l’Economie. Reste que l’auteur du formidable Jugan a raison sur quelque chose : en Ve République, il nous appartient de choisir le moindre mal. Je pense pour ma part qu’il est encore un peu tôt pour se prononcer. Et plutôt périlleux. Rappelons-nous : dix-huit mois avant l’élection présidentielle de 1995, la fine fleur des éditorialistes se préparait à un duel Balladur-Delors.

Mais élargissons le propos au seul cas d’Alain Juppé et examinons les stratégies des uns et des autres. Tout se passe comme si les impétrants à la présidentielle de 2017 avaient déjà accepté l’idée que Marine Le Pen serait au second tour en 2017. Et comme dans un jeu de chaises musicales, la seule compétition consiste à prendre le second siège à l’arrêt des musiciens. Régis l’a montré, Juppé a adopté un positionnement que ne renierait pas Laurent Joffrin. Il charge, dans le désordre, Cassandre, déclinistes, souverainistes, et autres apporteurs d’heures les plus sombres, tout en conservant un programme économique similaire à celui de François Fillon, c’est-à-dire une réduction de 120 milliards des dépenses publiques, la fin de la durée légale du temps de travail, et la retraite à 65 ans. Nicolas Sarkozy a lui aussi décidé depuis quelques semaines d’abandonner la stratégie buissonnière. Il ne cache d’ailleurs pas son jeu. Samedi dernier, il a publiquement pronostiqué que les socialistes ne seraient pas au second tour. Donc, il dirige ses coups contre le FN, considérant que c’est désormais son seul adversaire. Enfin, François Hollande, qui pense qu’il n’a pas encore perdu, surtout si Nicolas Sarkozy est le candidat désigné par la primaire de droite, a couronné Marine Le Pen chef de l’opposition lors d’une séance qui a fait parler à Strasbourg. La présidente du FN n’en demandait pas tant. Président sortant, il s’érige en rempart contre le Mal, toujours souverainiste, décliniste, etc. Il mise également sur Emmanuel Macron qui élargit son spectre et peut lui permettre de mordre sur sa droite. On ajoutera François Bayrou, qui soutient Juppé, mais qui pense que Juppé ne sera finalement pas candidat, ce qui l’obligera à se dévouer. Et devinez contre quo oil se bat ? Contre les souverainistes, les Cassandre, les déclinistes, etc. Vous suivez?

Voilà donc les principaux candidats à l’Elysée en train d’adopter unanimement la même stratégie et peu ou prou la même ligne politique, se définissant exclusivement par rapport au FN. Cela a une première conséquence : rendre encore plus probable la qualification de Marine Le Pen au second tour, puisqu’elle est ainsi placée au centre du jeu par tous ses adversaires. Deuxième conséquence, on lui fait cadeau, Hollande en tête, du souverainisme. Le rêve de Florian Philippot est en passe de se réaliser : faire de sa championne LA candidate estampillée « Non 2005 ». Quand il était le seul à le claironner, on n’était pas forcément obliger de le croire mais si Hollande, Juppé, Sarkozy et Bayrou le disent aussi, elle va commencer à apparaître ainsi pour un plus grand nombre d’électeurs. Or, en 2005, le Non a fait 55%. Et le sentiment anti-européen est loin d’avoir décru en dix ans. En misant sur une deuxième place derrière Marine Le Pen qui, pensent-ils, leur permettrait de gagner à coup sûr en finale, tous les adversaires de la présidente frontiste ouvrent à cette dernière une autoroute qui pourrait en faire une adversaire plus surprenante qu’ils ne le croient dans ce fameux second tour. Et quand bien même elle perdrait cette fois-ci, elle serait installée pour cinq ans comme la chef incontestée de l’opposition. Soyons charitables et prévenons-les gentiment. Messieurs, il est encore temps d’arrêter vos bêtises….

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : 00678341_000015 .

Juppé, le moindre mal

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alain juppe gaullisme sarkozy

Comme ils sont rares, autant que je souligne les rares points de désaccords qui existent avec mon ami Régis de Castelnau. Alain Juppé en fait partie. Sa brillante charge contre le maire de Bordeaux ne me convainc pas.

Ce n’est pas que je sois devenu juppéiste, c’est juste que je me souviens d’un principe assez simple, celui d’Hippocrate, « primum non nocere », d’abord ne pas nuire, qui s’applique en médecine mais fera très bien l’affaire en politique dans la situation où nous sommes. Une situation qui montre chaque jour à quel point la France est malade. Nous avons peur de tout, ces temps-ci. Nous avons peur des migrants et du chômage de masse, nous avons peur de l’Europe, des Américains, de Poutine, de l’État Islamique, nous avons peur des réformes du collège, de la perte de l’identité, de la violence sociale répondant au déchemisage de deux hiérarques d’Air France par l’interpellation au petit matin d’une demi-douzaine de syndicalistes que l’on imagine les menottes au poignets devant leurs enfants qui crient ou leurs femmes qui pleurent.

Je dis « imaginer » car autant les images existent pour montrer la fuite piteuse des licencieurs, autant il n’y en a pas pour montrer ce que furent ces interpellations. C’est vrai qu’il y a de quoi avoir honte et puis cela pourrait être dangereux: il ne s’agissait ni de clandestins, ni de djihadistes en devenir, ni de dealers et cela aurait pu indigner le populo qui est comme tout le monde, salarié de plus en plus facilement licenciable avec un pouvoir d’achat en berne et des fins de mois compliquées à boucler. Quelque chose me dit que Juppé au pouvoir ne se comporterait pas avec cet acharnement glaçant. C’est que Juppé n’est pas socialiste. Les ministres de l’Intérieur socialistes ont cette fâcheuse tendance à être encore plus durs que les autres comme à l’époque de Jules Moch qui demanda en 1948 à ses CRS nouvellement créés de dégager les mineurs du Nord en grève à coups de flingues en laissant six corps et des centaines de blessés sur les carreaux et sous les chevalets. Juppé, par exemple, je me souviens de lui en 95 quand il fut confronté aux grandes grèves de novembre-décembre sur la réforme de la Sécu. A un moment donné, tout « droit  dans ses bottes » qu’il était, il a su comprendre que le rapport de force dans la rue lui devenait défavorable et la réforme avait été enterrée, laissant une dizaine d’années de sursis à un des piliers de l’Etat-Providence et évitant au passage les radicalisations violentes.

C’est que Juppé est le dernier chez qui un compteur Geiger du gaullisme pourrait encore crépiter à son approche. Les autres à droite sont devenus des thatchériens comme les autres, à l’image de Le Maire, de Fillon ou de Sarkozy, c’est-à-dire aussi libéraux sur le plan économique que conservateurs sur les mœurs. Or, quitte à se résigner à l’inévitable, c’est-à-dire à une victoire de la droite, le gaullisme, même édulcoré, est encore l’option la moins mauvaise. Primum non nocere, encore une fois. Oui, on peut en arriver à cette conclusion, quand on est de gauche et que l’on sait, sauf miracle, que la partie est perdue. Cela ne m’empêchera pas de mener la bataille au premier tour, sachant d’ailleurs que seule l’union des forces à gauche du Parti socialiste pourrait créer une divine surprise façon Syriza et nous voir arriver au second tour face à Marine Le Pen. Mais ce scénario n’est pas près d’arriver. Aussi, pourquoi pas Juppé ? Sa colère contre Nadine Morano a au moins le mérite d’éviter le mépris de classe. C’est vrai, après tout: les déclarations de Morano sont odieuses mais elle a dit tout haut ce qui se murmure dans le premier cercle sarkozyste depuis des années. C’est pour cela qu’elle est en rogne, d’ailleurs, quand elle voit son mentor se refaire à bon compte une virginité en lâchant en plein vol la petite Lorraine à grande gueule qui a cru que tout était permis contre le FN y compris de parler comme lui en public.

Juppé, lui, au moins, cette fois-ci encore, reste droit dans ses bottes. Sur le plan moral où il estime avec juste raison que cette extrême droitisation de la droite est inacceptable que sur le plan politique où vouloir contenir le FN en parlant comme lui ne fait que le nourrir, comme le prouvent la plupart des sondages. Bref, faute de grives, on mange des merles. Alors pourquoi pas Juppé? Il a de l’allure, il est normalien, il se rappelle que la France est une nation fragile et littéraire et il nous fera tout de suite moins honte dans un sommet international. En plus, vu son âge, il ne fera de son propre aveu qu’un seul mandat. Dans le pire des cas, même s’il était mauvais-mais comment pourrait-il battre en la matière, les deux derniers présidents ?-, ça ne durera que cinq ans.

Vu l’avance qu’il prend dans les intentions de vote à la primaire des Républicains, je ne dois pas être le seul à raisonner comme ça. Si elle est ouverte, cette primaire, ce qui semble être le cauchemar de Sarkozy, viendront voter pour lui la droite non-FNisée, le centre, les déçus du socialisme et même, toute honte bue, des électeurs de gauche radicale dont votre serviteur. On peut s’amuser à le caricaturer en candidat bobo jeuniste parce qu’il fait la une de Libé ou des Inrocks, il n’en demeure pas moins que cette capacité à attirer des gens venus d’horizons aussi différents fait de lui non pas l’homme d’un camp, d’une fraction, mais un arbitre, un fédérateur, un recours.

Et c’est d’abord ce qu’on demande d’être à un président dans la Vème république. Que ce soit par défaut et non par choix ne change pas grand-chose à l’affaire. Il est là et c’est le moins pire.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00714424_000075.

Islam: Sans compromis, on aura la soumission

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pierre manent islam situation france

Propos recueillis par Élisabeth Lévy et Daoud Boughezala

Causeur. Beaucoup de Français s’inquiètent de la montée d’un certain islam parce qu’ils tiennent à quelque chose qui s’appelle la France, ou l’Occident, et au mode de vie qui va avec. Ils sont prêts à accueillir des musulmans, mais à condition qu’ils s’adaptent à ce mode de vie et à ce qu’on appelle communément « les valeurs ». Qu’est-ce qui ne va pas dans cette proposition ?

Pierre Manent. J’essaie de partir de ce que j’observe : l’installation de nombreux musulmans est allée de pair avec l’établissement des mœurs musulmanes dans notre pays. Quand on dit « ils doivent s’adapter à nous », il faudrait définir clairement ce que veut dire « s’adapter » et ce que veut dire « nous »… Je laisse de côté la troisième incertitude – que désigne ce « ils » ? Notre première tâche devrait donc être de nous demander un peu concrètement ce que nous sommes. Soit l’Europe n’est qu’une plaine immense et vide, un espace qui doit s’organiser selon le principe exclusif des droits de l’homme considérés comme les droits de l’individu particulier sans aucune attache collective : c’est la tendance dominante portée par les institutions européennes. Soit on croit au contraire que l’Europe n’est pas une plaine immense et vide, mais un paysage compliqué et accidenté fait de composantes diverses : les nations.

Que voulez-vous dire ? Que l’Europe, c’est une histoire commune et seulement cela ? Pardonnez-nous, ce n’est pas très nouveau… ni très progressiste.

Le mot « histoire » nous rejette entièrement dans le passé. Il s’agit du présent. Nous avons des mœurs, des formes de vie qui sont peut-être contestables mais qui sont consistantes. Ce que j’ai essayé de faire, de manière nécessairement sommaire, c’est de décrire le paysage humain européen. Une géographie dans laquelle les vieilles nations et la vieille religion de l’Europe prennent une importance considérable alors que la doctrine politique et morale à laquelle nous sommes assujettis nous interdit aujourd’hui de prendre en considération aussi bien les nations que les religions.

Sans nier l’importance de la religion dans l’idiosyncrasie des nouveaux arrivants que sont les musulmans, pourquoi ne pas les encourager à s’assimiler à l’habitus français majoritaire ?

Encore faudrait-il savoir ce qu’est cet habitus ![access capability= »lire_inedits »] À quoi leur demande-t-on de s’adapter, à l’Europe sans frontières ou à la France si bien dessinée ? Il faut choisir. La question première est donc la suivante : la France est-elle un ensemble humain destiné à continuer ? Ensuite, mesurons l’ampleur de l’effort que nous demandons aux musulmans en leur demandant de « s’adapter à nous ». Car, enfin, ils ont une empreinte collective extrêmement forte, qui relève pour eux de l’évidence, qui a une autorité collective qu’ils n’ont pas l’habitude de voir contester, qu’ils ne souhaitent pas voir contester et que, d’une certaine façon, nous leur donnons le droit de ne pas voir contester, puisque nous ne cessons de leur dire : « Vous avez bien le droit d’être musulmans, la République vous garantit l’égalité des droits. »

Leur disons-nous vraiment cela ? Dans le modèle français, « tous les droits », cela signifie « tous les droits comme individus », certainement pas « tous les droits comme nation », pour reprendre les termes de Clermont-Tonnerre. N’y a-t-il pas un petit malentendu à ce sujet ?

L’égalité des droits individuels est une composante essentielle de notre régime, simplement, elle ne suffit pas à définir la vie commune que nous menons effectivement. Si nous ne savons parler que le langage des droits individuels, nous nous rendons incapables de seulement voir ce qui se passe dans la vie sociale.

Le recteur de la mosquée de Paris, Dalil Boubakeur, ne s’y est pas trompé. C’est dans le langage des droits de l’homme, comme le premier lobbyiste venu, qu’il a appelé à transformer les églises en mosquées…

J’ai été très surpris de sa déclaration, provocatrice au dernier degré. Nous avons droit à un lieu de culte, il y a une église désaffectée, pourquoi ne pas nous y installer ? Il est curieux que le recteur de la Grande Mosquée soit si peu sensible à la charge symbolique des lieux de culte. Que les édifices religieux d’une religion soient appropriés par une autre religion, c’est un des gestes les plus agressifs qui puissent se commettre entre les hommes.

Résumons : il faut d’abord définir le « nous ». Ensuite, il faut savoir en quoi ils doivent « s’adapter », ce qui revient à poser la question des modalités de l’intégration des musulmans. Tantôt vous employez le mot « amitié », tantôt celui d’« association ». Quel que soit le nom qu’on lui donne, pourquoi ce processus est-il en panne ?

Nous ne savons pas ce que veulent les musulmans de notre pays. Ils prennent si peu la parole, sinon de manière si codée, si prévisible, en s’enfermant le plus souvent dans la revendication plaintive ! Précisément parce qu’ils s’expriment si peu, ils ne laissent pas apparaître la diversité d’opinions et de sentiments qui existe certainement parmi eux, de sorte que sans doute ils ont peine à se connaître eux-mêmes. C’est de cette opacité qu’il faut sortir. Je propose d’aller vers un compromis, mais un compromis ambitieux. Ne soyons pas excessivement soupçonneux et vétilleux. Si la loi interdit à juste titre certaines conduites comme contraires aux principes de la vie européenne, pour le reste, acceptons que les musulmans suivent leurs mœurs. Je crois que la participation à la même aventure nationale est en mesure de rassembler les hommes dans la diversité de leurs mœurs.

Concrètement, pourquoi accepter certaines revendications communautaires et en refuser d’autres ? Comment tracer la frontière entre l’acceptable et l’inacceptable ?

C’est en effet difficile. Il me semble que la polygamie et le port de la burqa ne sauraient être acceptés. Pour le port du voile intégral, on voit bien les limites du langage des droits individuels. La femme voilée peut toujours dire : c’est mon droit, liberté de religion ! Et en écho : c’est son droit, elle ne me lèse dans aucun de mes droits ! Ce que blesse cependant le voile intégral en cachant le visage, c’est la première condition de la vie sociale européenne, une certaine confiance. Nous nous parlons « à visage découvert ». C’est à prendre ou à laisser. Nous devons être attentifs aux droits de chacun, mais nous avons le devoir de préserver notre forme de vie. Cela étant dit, je ne vois pas pourquoi notre forme de vie serait incompatible avec le foulard islamique qui laisse voir le visage.

En somme, en dehors de la burqa, on ne leur demande rien au sujet du statut des femmes, de leur enfermement, de leur contrôle par les frères ou les maris ? Ajoutons que le port du voile, par exemple, a des conséquences sur toute la collectivité, puisqu’il fait des femmes musulmanes un groupe quasiment « interdit » aux hommes non musulmans. Et la séparation des sexes telle qu’elle sévit dans les sociétés musulmanes n’est-elle pas contraire aux mœurs françaises ?

Oui, nous le savons depuis toujours, mais où puiserons-nous le droit et le pouvoir de transformer leurs mœurs à notre convenance ? Je connais bien une grande ville du Midi, dont les quartiers musulmans ne donnent à voir que les mœurs musulmanes. Par exemple : il n’y a que des hommes dans les cafés. Dans les écoles publiques, le ramadan devient une réalité de plus en plus consistante. Les enfants ne viennent pas parce que c’est ramadan, et le jour de l’Aïd, disons seulement que les jeunes gens sont plutôt « glorieux ».

Glorieux ? Parce qu’ils demandent des repas sinon halal du moins sans porc, alors qu’ils pourraient se contenter de manger la garniture sans se faire remarquer, pour montrer leur volonté de se couler dans le moule ?

Pourquoi voulez-vous qu’ils se coulent dans le moule alors que tout dans notre société leur dit : « Be yourself ! » Je ne vois pas d’ailleurs comment on peut justifier de rendre les repas avec porc obligatoires dans les cantines. Nous avons mieux à faire que ces petites vexations. Le problème le plus grave, c’est la dépendance des musulmans français à l’égard du monde arabo-musulman, y compris de certains de ses courants les plus incompatibles avec la vie européenne. L’urgence, c’est que l’islam de France soit gouverné en France par des musulmans français.

Dans Situation de la France , vous expliquez que les attaques terroristes de janvier exigent une sorte de mobilisation générale. S’il y a urgence, selon vous, à penser ce qui nous arrive, vous parlez explicitement de « guerre ». Mais contre qui sommes-nous en guerre ? Le terrorisme, l’islamisme, l’islam ?

Ce n’est pas une question à laquelle on répond par un seul mot. Pourquoi parler de guerre ? Nous voyons que l’armée française est aujourd’hui engagée sur trois fronts, dans le Golfe, en Afrique de l’Ouest et en France même, où les militaires protègent des bâtiments scolaires et religieux, les gares, etc. Le Premier ministre a évoqué à plusieurs reprises « l’ennemi intérieur ». Nous sommes donc pour le moins « sur le pied de guerre ». Cette guerre se développe sur la ligne de rencontre entre le monde arabo-musulman et l’Europe ou l’Occident. Dans cette « rencontre », je distingue trois phénomènes : le terrorisme islamique, l’immigration musulmane et les pouvoirs nouveaux des monarchies du Golfe.

N’est-ce pas une distinction un peu spécieuse, dès lors que certaines pétromonarchies financent des mouvements féministes en même temps qu’elles encouragent l’islamisation de l’Europe…

Si une mosquée salafiste financée par l’argent du Golfe encourage des terroristes, on a en effet une conjonction des trois composantes. Mais celles-ci sont par ailleurs essentiellement distinctes. Pas d’amalgame donc, nous en sommes d’accord. Les injonctions à rejeter tout amalgame seraient plus audibles cependant, si elles ne servaient trop souvent à entretenir le déni. Quelques semaines après les attentats de janvier, le ministre de l’Intérieur a rassemblé les responsables musulmans pour un vaste tour d’horizon sans que la question de la radicalisation des jeunes dans certaines mosquées soit seulement à l’ordre du jour. Pourquoi ? Parce que ce n’était pas une « demande » des personnes sollicitées. On se doute qu’en revanche, l’islamophobie était à l’ordre du jour. Interviewé dans Le Figaro, le nouveau président du CFCM assurait qu’il n’y avait aucune radicalisation dans les mosquées, que de toute façon ce n’était pas l’affaire des organisations représentatives musulmanes mais celle de la police.[/access]

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*Photo: Hannah.

La suite de l’entretien ici.

Russie: de la mécanisation des journalistes occidentaux

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Si l’Etat français (par un improbable miracle) cherchait à racheter le château de l’Aile à Vevey où vécut Paul Morand, la presse locale écrirait-elle : « La villa suisse que Hollande convoite » ? Non, car un tel titre exprimerait une initiative strictement personnelle du président de la République.

En revanche, lorsque l’Etat russe souhaite racheter la propriété d’un compositeur faisant partie du patrimoine musical mondial – et russe en particulier —, il ne peut s’agir — encore — que d’une lubie de Vladimir Poutine. Surlignage rouge et photo en médaillon : l’article ne laisse aucun doute sur le caractère autocratique de la démarche. Le titre et la mise en page laissent entendre que M. Poutine, comme tant de potentats avant lui, convoite une villa suisse pour un usage personnel. Il serait intéressant de vérifier combien de lecteurs auront lu plus loin.

Les Russes sont un peuple bourré de défauts horripilants, mais il faut leur laisser une chose : ils n’ont besoin de personne pour leur expliquer ce qu’est un patrimoine culturel. Ils y ont toujours investi des moyens sans proportion avec le niveau de vie moyen. Ce goût ne tient ni au régime en place ni à la personne du chef de l’Etat. Le nom de Rachmaninov, comme ceux de Prokofiev, Riépine, Pouchkine ou Akhmatova, n’est pas qu’une entrée d’encyclopédie, mais une présence réelle dans l’âme et le cœur d’une grande majorité des Russes. Le rachat de la maison Rachmaninov leur semblerait aussi naturel que l’eût été le rachat de l’hôtel Gibbon à Lausanne par la Couronne britannique, si ses sujets savaient encore qui était Gibbon, et si les Lausannois n’avaient pas démoli sans état d’âme cette maison historique.

On ne se rend pas en Russie, du reste, pour des parcs d’attractions ni des shopping malls, mais pour le théâtre Bolchoï, la galerie Tretiakov ou le musée de l’Ermitage. Les Russes sont aussi, soit dit en passant (car vos médias ne vous le diront pas), le peuple le plus instruit au monde selon les critères académiques, devant le Japon et le Canada. Réduire la politique de leur Etat à la volonté arbitraire de leur président, c’est les ravaler à un troupeau de bovins menés par l’anneau nasal. C’est un a priori inepte qui trahit, de la part des médias occidentaux – suisses en l’occurrence — une méconnaissance profonde du sujet et une volonté systématique d’enfermer le sujet « Russie » dans des stéréotypes confinant à l’idiotie.

Cet article paru en double page dans le Matin du 12 octobre 2015, qui en principe n’a rien à voir avec la politique internationale, trahit bien mieux que les commentaires politiques le fond de la pensée des journalistes. Enfin, pensée… le terme est exagéré. Nulle pensée ne se manifeste ici, pas même une intention malveillante. Il ne s’agit plus que de réflexes pavloviens, inculqués par cerveaulavage et donc inconscients. Des journalistes ayant atteint un tel niveau de mécanisation peuvent sans transition être remplacés par des logiciels. Les éditeurs de presse feront des économies substantielles et personne ne verra la différence.

Mahomet, trisomie, même combat!

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charlie hebdo morano

Dans le dessin de Riss que l’on a pu voir la semaine dernière en couverture de Charlie Hebdo et qui représentait une Nadine Morano trisomique, « fille cachée de de Gaulle », ce qui étonne le plus l’enfant des années 70 que je suis encore est l’indignation tout azimut qu’il semble avoir provoqué, comme si l’on découvrait aujourd’hui l’humour bête et méchant de ce journal qui s’est toujours attaqué, ou plus exactement, référé, sans vergogne, aux malades, aux pauvres, aux crève-la-faim, aux enfants maltraités, aux femmes battues et à tout ce que le monde compte en « blessés de la vie » comme disait le pape Jean-Paul II.

Adepte du saint esprit autant que du mauvais esprit, j’avoue ne pas bien comprendre cette levée de boucliers ultra-moralisante qui non seulement atteste d’un retour du puritanisme en matière d’humour au nom de cette notion d’enfoiré qu’on appelle le « respect » et qui n’est jamais là que pour servir la censure, mais surtout qui, en trouvant indigne qu’on se moque d’un tel sujet supposé sacré (à savoir une maladie mentale touchant des enfants) donne raison à ceux qui estiment qu’il est indigne qu’on se moque d’un tel autre, supposé encore plus sacré, à savoir la religion en général, et l’islam en particulier. Si l’on considère, comme c’est mon cas, qu’obscénité et blasphème constituent les deux garde-fous de notre sacro-sainte liberté d’expression, alors le mini scandale provoqué par ce dessin de Riss (et d’ailleurs déjà amorcé par celui de la semaine précédente représentant le petit Aylan noyé) prouve que quelque chose est en train de se passer en France. Un nouveau paradigme social et moral, plutôt sinistre, qui nous signifierait que l’humour noir a fait long feu, que le sacrilège n’est plus de saison, que la situation est trop grave pour qu’on se moque d’un prophète religieux comme d’un enfant trisomique. Bref, que nous sommes beaucoup moins Charlie que nous le croyions et pour la raison bête et gentille que nous rêvions depuis bien longtemps de ne plus l’être. Car la vérité est que nous en avions notre claque de ce torchon insultant et que même si nous ne l’avouerons jamais, les terroristes nous ont rendu secrètement service en nous donnant l’occasion, à notre tour, de dire enfin tout le mal qu’on pensait de celui-ci dont on espère qu’il disparaîtra de sa belle mort au plus vite.

Bref, non seulement l’islamisme radical aurait « gagné » mais surtout il nous aurait déjà fait régresser en nous mettant dans une position d’émulation moralisante mimétique avec les musulmans et tout croyant un peu irascible. En gros, puisqu’on ne peut plus toucher à Mahomet sous peine d’être canardé, eh bien pas touche non plus aux enfants, aux handicapés, aux animaux et aux femmes. Puisqu’on ne peut plus rire de vos croyances, plus question que l’on rie de nos souffrances.  Puisque vous avez réussi à nous imposer vos  totems, à nous de refaire respecter les nôtres. Et le pire, c’est que vous tomberez d’accord avec nous là-dessus, puis nous avec vous sur vos propres valeurs. Parce que oui, c’est pas bien de se moquer des choses sacrées et des trisomiques. C’est pas bien de se moquer en général. C’est pas bien de se moquer tout court. Grâce à vous, une nouvelle France bien morale et bien religieuse est en train de naître.

Houellebecq avait raison : l’avenir n’est plus à l’islamogauchisme, trop ringard et violent, mais à l’islamodroitisme, super tradi et communautariste, ultra respectueux et soumis.

Alain Juppé, politiquement (trop) correct

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alain juppe morano

Un SMS, accompagné d’un lien Internet reçu dimanche 11 octobre au matin m’annonce qu’Alain Juppé est très en colère. Houlà me dis-je, pour que le « meilleur d’entre nous » prenne la plume pour exprimer son courroux, ses contrariétés doivent être d’importance. Celui que les réseaux appellent désormais Nestor en raison d’une ressemblance frappante avec le majordome de Moulinsart, n’est pas connu pour perdre son sang-froid. Pas non plus, pour se passionner pour quoique ce soit d’autre que sa propre personne. Alors qu’est-ce qui l’a irrité ? Les 20 000 chômeurs de plus par mois que nous procure l’inversion inversée de la courbe du chômage ? La politique étrangère illisible et aventureuse de Laurent Fabius ? La provocation d’Erdogan en territoire français avec son incroyable et insultant meeting nationaliste de Strasbourg ? La réforme du collège qui fait la quasi-unanimité contre elle ? Les prêches délirants de l’imam de Brest qui ne suscitent aucune réaction autres que celle de l’extrême droite ? Le salon de la femme musulmane de Pontoise ? La diabolisation en mode point Godwin de tous ceux qui osent réclamer un débat sur des questions brûlantes ? Il y a là quelques sujets de nature à faire réagir un homme de droite dont on dit qu’il aspire aux plus hautes fonctions.

Alors voyons. À la première lecture, on pense que l’on a fait une erreur. En cliquant sur un article de Libération. Non, c’est bien du Juppé , sur son blog personnel. Eh bien dites donc, il n’y va pas avec le dos de la main morte.

Il nous prévient : « aujourd’hui les raisons d’être en colère ne manquent pas ! Contre l’abaissement du débat public, la course à la vulgarité, la recherche du bon mot, ou mieux encore du gros mot qui fera la une des médias … et en même temps nourrira la dérision quotidienne que ces mêmes médias entretiennent avec délectation au détriment des hommes politiques. » Là c’est sûr, il parle de la couverture trisomophobe de Charlie Hebdo. Eh bien pas du tout.

La cible, ce sont les tenants du : « politiquement correct » que nous serinent à longueur de bavardages télévisés les chantres du déclinisme, les nostalgiques d’un prétendu « âge d’or », les Cassandre qui annoncent l’effondrement de la civilisation occidentale…les partis qui jouent sur les peurs des Français et dessinent le visage d’une France ratatinée dans ses égoïsmes, frileuse devant le monde global , barricadée dans d’illusoires frontières nationales. »  Je croyais que le padamalgam était désormais obligatoire. Pas pour Alain Juppé. bien qu’il ne cite aucun nom, Finkielraut, Debray, Onfray, Todd, Bouvet, tout ça c’est du rouge-brun, comme Marine Le Pen ou Philippot. Subtil et nuancé

Il y en a une qui en prend directement pour son grade. Bien qu’elle ne soit pas nommée, on lui reproche «la sottise qui inspire la caricature d’une France de race blanche et insulte du même coup les Français de Guadeloupe, les Français de Martinique, les Français de Guyane, la belle société multiraciale de la Réunion ». Considérant qu’il n’y a pas de « races humaines », je fais partie de ceux qui ont détesté la provocation de Nadine Morano. Mais Alain Juppé ne craint pas la contradiction. « La belle société multiraciale de la Réunion » ? Il faudrait savoir ! La société réunionnaise que j’ai le plaisir de bien connaître et d’aimer est multiethnique, pas multiraciale. Les créoles, les cafres, les tamouls, les malbars, les z’arabs, les chinois, les zoreyes, ce ne sont pas des races distinctes !

Après Morano, ce sont des chrétiens qui dérouillent. « Contre l’arrogance des bien-pensants qui se réclament bruyamment des racines chrétiennes de la France sans y être vraiment fidèles. » Dans ta face le catho ! Parce que Juppé, lui il est bon chrétien, pas toi. « J’ai été élevé dans la religion catholique et j’y demeure attaché ». Attaché comment ? On ne saura pas. Avec un élastique ? Croyant pratiquant, croyant non pratiquant, pratiquant non-croyant (comme Maurras) ? Tant qu’à prendre une leçon, je serais catho, j’aimerais savoir qui me cause.

Attention, Alain Juppé, il est costaud, il a tout lu « C’est pourquoi j’ai retenu des Evangiles, des Pères de l’Eglise, de l’enseignement des papes que les valeurs chrétiennes , c’est l’amour du prochain , l’accueil de l’étranger, le respect de l’autre, l’attention portée au plus petit, au plus faible, au plus pauvre. » Et c’est sûrement la raison pour laquelle il a pris les chrétiens à l’envers depuis trois ans à propos de questions sensibles. Qui les turlupinent et les ont mis par millions dans la rue. Se ralliant par exemple, et entre autres, à l’adoption pour les couples homosexuels pour le motif imparable que ses filles étaient d’accord.

Bon, à la fin il nous confirme que le chapelet d’injures, ça le démangeait : « J’avais envie de vous dire tout cela. » Concluant quasiment avec du Philippe Pétain dans le texte : « Ensemble résistons aux vents mauvais. »

Pourquoi réagir aux agissements d’un homme politique aussi manifestement insincère, sur lequel je n’ai jamais eu la moindre illusion depuis fort longtemps ? Et qui, n’appartenant pas à son camp, ne me concernent pas? En fait à cause des acclamations et des cris de joie du mainstream qui ont déferlés depuis dimanche. Et qui dévoilent l’opération qui est en cours. Celle de faire d’Alain Juppé le candidat de la gauche pour 2017. Il est évident que ce texte ne s’adresse pas à son camp. Il envoie un message à la gauche socialiste pour qui l’éventuel retour de Sarkozy est une terreur. « Hollande est carbonisé, manipulons ensemble les primaires ouvertes des Républicains. Président de la République je prendrai Macron comme premier ministre. » Particulièrement enthousiasmant.

À moins que ce soit l’ami David Desgouilles qui ait raison. Qu’Alain Juppé ne brigue que la succession de Laurent Joffrin.

 *Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00726170_000017.

Réforme du collège : la contestation s’étend à l’opinion

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réforme du collège manifestation sondage

Samedi 10 octobre après-midi, j’ai défilé à la manifestation contre la réforme du collège, au côté d’enseignants et de parents d’élèves venus de mon département de l’Essonne. Sans être massif, le cortège était fourni. La couverture médiatique était ridicule, sans doute volontairement car France Télévisions avait visiblement eu la consigne de ne pas se déplacer (ce qui s’est vérifié puisque le JT du soir n’en a pas dit un mot). Commençons tout d’abord par les absents : Les grandes instances représentatives des parents d’élèves du public comme du privé (FCPE, PEEP, APEL) qui sont, au niveau national, favorables à cette réforme. Cela n’a pas empêché certaines délégations départementales de la FCPE ainsi que la PEEP de Paris, opposées à la ligne nationale, de se joindre au cortège. De façon générale, la grande majorité des parents a préféré vaquer à ses occupations du week-end. La rentrée 2016 n’est pas pour demain et d’ici là, l’eau a le temps de couler sous les ponts. Les politiques ? Personne ou presque. François Bayrou avait pourtant appelé fin mai à une grande manifestation nationale, mais il a dû oublier de noter la date dans son agenda. Seuls le Premier secrétaire du Parti communiste Pierre Laurent ainsi que le président de Debout La France, Nicolas Dupont-Aignan, étaient au rendez-vous, accompagné de Jean-Paul Brighelli.

Bref, tout pouvait laisser croire que, le pari d’une manifestation monstre étant perdu, le signal de la fin d’une mobilisation qui durait depuis le printemps allait sonner. Les participants allaient-ils rentrer dans leurs chaumières et faire le dos rond jusqu’au tsunami de la rentrée 2016, comme le font déjà nombre de nos concitoyens ? Eh bien, non, c’est le contraire qui semble s’annoncer. La foule marchait avec vigueur et détermination (car il y avait foule, malgré tout). La moyenne d’âge était assez jeune, à l’image du collectif étudiant Jeune et Contre, et surtout de très nombreux jeunes professeurs. Il est fort rassurant de constater que la jeune génération des enseignants n’a pas l’intention de se laisser entraîner dans une aventure suicidaire pour ses élèves et ses propres enfants ou futurs enfants. Cette manifestation m’est apparue comme le rendez-vous national de tous les grains de sable qui ont décidé collectivement d’enrayer la machine, ceux qui communiquent depuis des mois dans les blogs, pages Facebook, se font passer le plus vite possible toutes les informations récoltées ici ou là, en particulier celles pouvant être compromettantes pour le ministère. Cette manifestation a eu une grande vertu, celle de créer du lien humain, entre collègues d’établissements voisins qui ne se connaissaient pas, entre collectifs parents-enseignants venus de la France entière, associations de latinistes, germanistes, entre les professeurs syndiqués ou non. Oui, ce rassemblement était utile et nécessaire. Il a permis aux uns et aux autres de confronter leurs expériences sur le terrain et de mesurer leur détermination à ne pas lâcher l’affaire.

Or, c’est justement le bon moment, car en l’espace de dix jours, les nuages se sont soudainement accumulés au-dessus de la rue de Grenelle. Profitons de ce bref compte-rendu pour les énumérer. D’abord, il y a l’affaire du pré-fichage des enseignants dans l’Académie de Toulouse, qui a conduit tous les syndicats d’enseignants à protester. Ensuite, la diffusion massive, sur les réseaux sociaux, de la vidéo d’une conférence de la Directrice générale de l’enseignement scolaire du ministère, Florence Robine. On l’y voit en train de vendre la réforme aux chefs d’établissement de l’Académie de Caen. Or, dans cette conférence, elle met à mal la stratégie de communication « tout sourire » de sa ministre, notamment, lorsqu’à quelques minutes de la fin de son long discours, elle demande en ricanant et en regardant sa montre si elle doit parler des langues anciennes et vivantes ! Pour ne rien arranger, le recteur d’académie émérite, Alain Morvan, fait circuler un commentaire assassin de cette vidéo, dénonçant notamment le profond mépris affiché à l’égard du corps enseignant par la Directrice générale. Cette conférence, dont il était largement question dans la rue, risque bien de nuire aux efforts désespérés du ministère et des recteurs pour recruter des professeurs volontaires à la première session de formation, qui doit commencer le 19 octobre prochain.

Terminons par deux nouvelles pas très réjouissantes pour le ministère, en attendant de voir comment la communication ministérielle tentera d’adapter son discours : Le Conseil supérieur de l’éducation qui avait approuvé la réforme du collège au printemps, a rejeté cette fois-ci la nouvelle version de la réforme des programmes, présentée fièrement par Najat Vallaud-Belkacem. Et, « last but not least », un sondage IFOP/SOS Education, paru le matin de la manifestation, montre notamment que le mouvement de mobilisation des enseignants est approuvé par 63% des personnes sondées, 61%, considérant que la réforme du collège conduira à un nivellement vers le bas.

La société reste attentiste, tout en désapprouvant sur le fonds la réforme. Cette bienveillance de l’opinion pourrait permettre de continuer à mobiliser les différents acteurs de la société civile, les parents d’élèves en premier lieu, autour de l’un des mots d’ordre entendus dans la rue : « Enterrons la réforme avant qu’elle ne nous enterre. »

*Photo : SIPA.00726382_000019

Prof: un métier de froussards?

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profs assurance insecurite

profs assurance insecurite

Selon Le Parisien de lundi, 461 000 profs- soit plus d’un sur deux- ont souscrit une assurance les protégeant en cas de menaces ou d’insultes. « Et le nombre de contrats continue d’augmenter […] +2,7% en France entre 2011 et 2014 […] 18,2% sur la même période en Seine Saint-Denis. » ajoute le quotidien.

Qu’est-ce qui pousse les profs à tant de précautions ? Ils n’exercent quand même pas un métier à risques : selon Georges Fotinos, spécialiste de la violence à l’école, seulement « un directeur d’école sur quatre a été menacé au moins une fois dans l’année », et pas plus d’ « un sur quatre a été insulté » tandis que « quatre sur dix ont été harcelés par des parents. » Cela laisse quand même une chance infime de traverser toute une carrière sans incident majeur (9 000 dossiers, en tout et pour tout, gérés chaque année par la MAIF et les ASL.)

Et quand bien même certains seraient menacés et insultés, pourquoi souscrire une assurance quand on peut compter sur sa hiérarchie ?

Le nouveau délégué ministériel chargé de la prévention et de la lutte contre les violences en milieu scolaire, André Canvel, confie par exemple au journal que de nombreux outils ont été  mis en place pour pour faire face à la violence, notamment les groupes « Climat scolaire » dont 23 académies sont déjà dotées. » Ces groupes, composés d’inspecteurs d’académies, de proviseurs de vie scolaire et de référents harcèlements, ont pour mission de s’assurer qu’« un dialogue entre les élèves et les professeurs se noue et perdure. »

C’est beau et cela nous mettrait presque la larme à l’oeil de voir que l’Education nationale a enfin pris la mesure du malaise actuel de l’école en essayant « d’apporter une réponse éducative et pédagogique » avec le résultat que l’on sait. Elle a compris qu’il ne servait à rien de tenter d’enrayer une violence, qui, de toute façon, est instituée, et qu’il valait mieux gérer les conséquences que de chercher à agir sur les causes.

Et, devant tant de déférence à leur égard, les professeurs sont bien ingrats d’arguer qu’ « en cas d’incident, l’Education nationale ne sera pas forcément là pour [les] aider » (joli euphémisme), de prétendre que « l’Education nationale ouvre très peu de dossiers chaque année pour défendre ses fonctionnaires victimes de conflits. Et opte la plupart du temps pour la défense de l’enfant », ou d’expliquer que « les incivilités se développent et les enfants ont souvent raison aux yeux des parents lorsqu’il y a un conflit avec un enseignant. »

Non, décidément, on a bien du mal à expliquer cet engouement des profs pour les assurances et on n’aurait sans doute jamais eu la réponse si, comme souvent, les lecteurs du Parisien ne nous avaient pas éclairé de toute leur sagesse. Car en réalité, si les professeurs sont sur le qui-vive, c’est tout simplement parce qu’ils sont « un peu paranos » comme nous l’explique une aide-soignante de trente-cinq ans, et habitués qu’ils sont à faire partie des privilégiés, ils sont souvent coupés de la réalité :« le risque d’agression est minime. En revanche, quand eux sont accusés de maltraiter un élève, on met en doute la parole de l’enfant et ils ne risquent pas grand chose, l’école les protège. »

Mais ce n’est pas tout. Le témoignage d’un jeune cuisinier de 18 ans parachève le portrait du professeur moderne. D’abord, il rappelle à quel point il faut une bonne dose de masochisme pour faire ce métier : « Dans certains établissements comme mon ancien collège, les profs se font insulter tous les jours. Ca ne fait pas du tout envie comme métier ! ». Puis d’ajouter que si les professeurs sont régulièrement agressés, c’est avant tout parce qu’ils le cherchent. « Après, certains profs prennent des risques délibérés aussi : ils parlent de choses sensibles, font du favoritisme et ne respectent pas les élèves. » Il paraîtrait même que certains essaient d’enseigner des choses aux élèves contre leur volonté. Rendez-vous compte !

Bref, malgré les bonnes dispositions des élèves et le triple soutien indéfectible des parents, de la hiérarchie et de la sociéte, les profs continuent à gémir et à avoir peur, tout simplement parce que c’est dans leur ADN. Et on plaint les élèves et les parents obligés de se coltiner toute l’année ces froussards trop payés.

Fort heureusement, l’Education nationale a pensé à tout. Afin que les professeurs ne soient pas les seuls privilégiés du système, André Canvel précise que pour renouer le dialogue évoqué précédemment, « les enseignants doivent par exemple pouvoir expliquer aux parents pourquoi on sanctionne leur enfant. Etre le plus clair possible envers les élèves et les parents pour s’entendre et se comprendre. »

Avec ce genre de dispositifs et les réformes qui se préparent, nul doute que l’école retrouvera vite son lustre d’antan.

Libye: BHL se prend les pieds dans sa «guerre juste»

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bhl libye ihedn migrants

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« BHL à l’IHEDN : vous n’avez pas honte ? » C’est ainsi que le blog Mars attaque spécialisé dans les questions de défense avait accueilli l’annonce de la conférence que le philosophe a tenue lundi soir à l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale Française, le temple de la réflexion stratégique française.

L’invitation avait de quoi surprendre dans cette institution placée sous la tutelle du Premier ministre. Fallait-il même l’interpréter ? En viendrait-on simplement à succomber aux mondanités dans les si austères milieux de défense ou, plus grave, de conseiller occulte, l’intéressé en viendrait-il à porter une parole quasi-officielle ? Toujours est-il que ce soir-là, de façon très inhabituelle, le sans-frontiériste BHL a prononcé un discours étonnamment patriote, s’adaptant sans doute à son auditoire.

Le directeur de l’institut, le général Bernard de Courrèges d’Ustou, s’est contenté, pour sa part, d’éteindre la polémique en notant que l’invité du jour suscitait la controverse. La « mise en scène » de l’événement ne se prêtant guère à la contradiction, BHL a décliné ses vérités, endossant ses différentes casquettes : un peu philosophe, stratège parfois, conseiller des princes, diplomate à ses heures perdues, simple citoyen, quand ça l’arrange. De l’intitulé de départ « la France face aux défis du XXIème siècle », il n’aura que peu été question.

Sans surprise, très vite le « cours magistral» a dérivé sur l’engagement personnel de BHL dans les conflits contemporains, l’invité tentant de justifier ses engagements divers, en Bosnie, ou en Libye par la notion chrétienne de « guerre juste » attribuée à Thomas d’Aquin puis l’école de Salamanque avant de préciser sa pensée : « une guerre est juste lorsque la cause est juste, quand l’intention est droite, quand on a de bonnes raisons de penser que le mal que l’on fera sera moins grand que le mal que l’on évitera, lorsque cette guerre peut se placer sous un mandat politique qui entre en conformité avec la légalité internationale et quand elle n’est pas fondée sur un ou des mensonges ».

Une définition en tous points conforme à celle développée par le philosophe français Yves Roucaute, fer de lance des néoconservateurs français, lui-même à l’origine de la notion de « guerre juste offensive » reprise par les partisans du droit d’ingérence humanitaire tel Bernard Kouchner.

C’est donc sans trembler que l’intervenant a, une nouvelle fois, soutenu qu’en Libye « l’intention était droite », faisant peu de cas des échanges de mails dévoilés récemment par la commission d’enquête du Sénat américain sur l’attentat contre le consulat américain de Benghazi en septembre 2012. Ces mémos, publiés depuis par Médiapart, et échangés entre Hillary Clinton, alors secrétaire d’Etat, et Sidney Blumenthal, un proche conseiller des Clinton ont pourtant donné de sérieuses raisons de douter de l’engagement des nations occidentales en Syrie.

Lui-même informé par des vétérans de la CIA, Sidney Blumenthal indiquera dans un mail que Nicolas Sarkozy voulait aller en Libye « pour des raisons militaires et économiques », y voyant notamment « une opportunité pour la France de se réaffirmer en tant que puissance militaire ». Pas grand-chose à voir avec les nobles intentions d’un BHL qui, encore aujourd’hui, assure ses auditeurs qu’il n’était là que question d’extraire les civils de Benghazi des griffes de Kadhafi.

Quant au rôle du philosophe français, il est encore plus trouble. Nicolas Sarkozy, craignant l’influence croissante des islamistes aurait ainsi « mandaté » Bernard-Henri Lévy pour prendre le pouls sur le terrain. « Il a demandé au sociologue (sicBernard-Henri Lévy, qui a de vieux liens avec Israël, la Syrie et d’autres pays du Moyen-Orient, d’utiliser ses contacts pour déterminer le niveau d’influence d’AQMI et des autres groupes terroristes au sein du CNT », explique Blumenthal dans un mail.

Dans un mémo du 5 mai 2011, la source de Blumenthal fait même état des doutes des services de renseignement français quant au travail du philosophe :

« Des sources ayant un excellent accès à la DGSE indiquent que Lévy utilise son statut de journaliste comme couverture pour ses activités. En fait, il travaille directement sous les ordres de Sarkozy. La DGSE et les militaires français impliqués dans la rébellion libyenne se plaignent du statut d’“amateur talentueux” de Lévy, mais admettent qu’il est très efficace pour négocier avec les rebelles, tout en ayant la confiance complète de Sarkozy. »

Dans une autre note datée du 5 mai 2011, il apparaît également que les vols humanitaires organisés par la France vers Benghazi à partir du 13 avril 2011 servaient de couvertures pour transporter des responsables de Total, de Vinci et d’EADS.

Alors BHL, un VRP pour les multinationales françaises en zones de guerre ?

Bernard-Henri Lévy n’a pas, selon la note, assisté à la signature proprement dite de contrats, mais il a clairement fait savoir aux responsables du CNT qu’ils «avaient une dette envers la France au vu de son soutien précoce et que Sarkozy avait besoin de quelque chose de tangible à présenter aux leaders politiques et économiques français».

Largement de quoi douter de la « droiture » de l’intervention en Libye. Mais pas pour BHL qui continue d’affirmer aujourd’hui « qu’il n’y avait pas de mensonge » et n’a évidemment pas fait une allusion à ces informations se contentant de vendre ses « buts de guerre » et de dérouler froidement son argumentaire : « qu’est-ce qu’il se serait passé si nous n’étions pas intervenus ? La Libye d’aujourd’hui ressemblerait à la Syrie d’aujourd’hui. On a deux « laboratoires » si j’ose dire. Bilan de l’intervention en Libye : désordre, chaos, islamisme radical dans deux villes à Syrte et Derna et une guerre civile de basse intensité depuis quatre ans et demi. En Syrie : le même chaos, l’islamisme radical dans la moitié du pays et 250.000 morts depuis le début de la guerre. Même en termes très froids, le bilan de la non intervention est infiniment plus lourd que le bilan de l’intervention » allant jusqu’à oser conclure qu’à « aucun titre, la situation de la Libye n’est pire aujourd’hui que ce qu’elle était au temps de Kadhafi. Et il est encore temps de construire un état ».

BHL oubliera de préciser que jamais rien n’avait été prévu, ni par Sarkozy, ni par Blair, à l’époque, pour préparer l’après-Kadhafi. De même qu’il choisira le pire exemple pour illustrer son propos : celui des migrants, dénonçant avec justesse le chantage de Kadhafi qui négociait chaque année à la hausse avec les européens le montant des subventions pour surveiller ses frontières. Il n’empêche. Entre 2008 et 2011, le flux des immigrés vers l’Europe a chuté après la signature d’un traité entre Rome et Tripoli. Depuis, cette Libye sans Etat que l’intéressé a contribué à installer, est redevenue la plaque tournante du trafic de migrants africains et la question des réfugiés l’un des principaux défis européens. Dommage que Bernard-Henri Lévy se contente d’assurer le service après-vente d’une « guerre juste » (sic) avec pour seul objectif de bâtir sa propre légende.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00624734_000016.

La France, pays laïc de culture catholique

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pierre manent islam situation france

pierre manent islam situation france

Retrouvez la première partie de l’entretien ici.

Causeur. Qu’est-ce qui est le plus dramatique : le déni des autorités musulmanes, ou la complaisance de nos gouvernants ?

Pierre Manent. Il est fort troublant en effet que le ministre de l’Intérieur, après les attentats de janvier, ait été incapable de dire aux représentants de l’islam de France : « Écoutez, nous allons parler de tous les problèmes, y compris donc des problèmes de radicalisation ! » Que, si peu de temps après les crimes de janvier, le ministre de l’Intérieur n’ait pas eu l’autorité d’imposer seulement l’ordre du jour d’une telle réunion, c’est un des signes les plus inquiétants de la situation politique de notre pays.

Cependant, il y a un paradoxe dans votre livre. Votre diagnostic est sans concession, mais vos conclusions pratiques excessivement modérées. Vous défendez en effet des accommodements qui peuvent sembler parfaitement déraisonnables. Au fond, quelle est la différence entre ce « multiculturalisme réaliste » et la soumission que décrit Houellebecq ?

Je ne prône pas le multiculturalisme. Ce modèle tend à faire de l’institution politique une agence de cohabitation entre les différentes communautés. Ce n’est pas du tout ma perspective. Si je plaide pour la reconnaissance de l’islam comme un fait social, la perspective est de l’entraîner à participer à un rassemblement civique dans le cadre national.

Vous admettrez que la différence est ténue…

Elle est considérable. Proposer délibérément un compromis exigeant et généreux est au contraire la meilleure manière d’échapper à la tendance que Houellebecq a si bien décrite. Sans cela, on ira très clairement vers la soumission.[access capability= »lire_inedits »]

Consentir à certaines concessions en espérant limiter le changement de civilisation, n’est-ce pas déjà une façon d’abdiquer ?

Ah non ! Je crois encore que les décisions politiques restent l’élément le plus déterminant dans l’histoire des hommes. Notre situation actuelle a été déterminée par une succession d’absences de décision depuis trente ou quarante ans. Nous devons nous décider à décider. Je souhaite que nous fassions une place aux musulmans en tant que tels, mais comme partie de la nation française, une nation qui poursuivra son aventure dans l’espace européen ou occidental sans se laisser encalminer dans le monde arabo-musulman. Garder notre indépendance politique et spirituelle en faisant vraiment entrer nos concitoyens musulmans dans la chose commune, c’est une perspective qui ne me paraît pas défaitiste.

Qu’est-ce que l’indépendance « spirituelle » d’un pays laïque comme le nôtre ? Vous soutenez l’idée que la France reste une nation chrétienne. Or, l’ambition, peut-être naïve, du « catéchisme républicain » est justement de définir un bien commun en dehors de toute transcendance.

Notre régime a ôté à l’association religieuse tout pouvoir politique tout en garantissant sa liberté propre. La laïcité a ouvert à chacun la possibilité de suivre un parcours complet d’éducation entièrement indépendant de toute institution religieuse. Cependant, cette reconfiguration politique est advenue dans un cadre national qui n’en a pas été essentiellement modifié. Une société et une nation de marque chrétienne et catholique ont simplement réorganisé leur dispositif politique.

En somme, la France ne serait pas « sortie de la religion » en adoptant la laïcité ?

La laïcité qui prend forme à la fin du xixe siècle et au début du xxe n’est pas une neutralisation religieuse de la société. C’est une réforme politique qui intervient, je le répète, dans une nation de « marque chrétienne ». Dans la République laïque, la composante religieuse chrétienne était présente à l’esprit des élèves, en particulier par la littérature, qui leur apprenait à s’intéresser à la religion avec Pascal et à s’en méfier avec Voltaire. Et inversement. Le problème que nous rencontrons avec l’islam a peu à voir avec celui que nous avons résolu avec la loi sur la laïcité.

Il est vrai que l’islam s’installe dans une France très largement irréligieuse.

Je crois que nous nous connaissons très mal nous-mêmes. Et je ne crois pas que nous soyons autant sortis de la religion que nous le pensons. Notre insistance à le dire finit par être suspecte. Peut-être fuyons-nous le fantôme, mais il nous poursuit ! On parle beaucoup de religion dans notre société définitivement irréligieuse… Certes, depuis Vatican II, l’Église a renoncé à être ce pôle autoritaire qui nous pressait : « Pensez à votre salut ! » Et depuis, nous avons repoussé la question à la périphérie de la conscience collective. Aujourd’hui, l’irruption de l’islam et la recomposition du judaïsme nous obligent à nous demander sérieusement où nous en sommes avec le christianisme. Voulons-nous vraiment en finir avec la forme de vie commune qui se cherchait entre Pascal et Voltaire ?

Et si cette vie commune venait à disparaître, ce ne serait plus la France ?

Effectivement. Si nous tournons le dos à ces repères qui nous ont accompagnés depuis toujours en somme, nous vivrons ailleurs que dans cet ensemble humain si profondément éduqué, nourri, irrigué par la religion chrétienne qu’est la France. Mais ce sera peut-être très bien, et même certainement formidable !

Vous avez l’air d’y croire ! (rires)

On peut estimer que notre vie commune n’est pas pensable ni vivable sans ces éléments d’orientation que donnait la matrice chrétienne, certes très largement abandonnée comme commandement, mais dont nous avons tous besoin comme cadre d’orientation. Comme disait Péguy, le catholique, c’est celui qui a besoin de panneaux de signalisation. Il ne les regarde pas, mais il a besoin de panneaux ! L’Église catholique fournissait la signalisation de la vie commune européenne. Je ne réclame pas de retour à une forme autoritaire de présence religieuse, mais simplement la préservation de ces éléments d’orientation. Prenons l’exemple des fêtes religieuses. Il est clair que l’abandon des fêtes religieuses chrétiennes comme fêtes communes de la France serait extraordinairement destructeur.

On a le sentiment que les chrétiens sont de plus en plus écartelés entre leur aspiration à incarner l’identité française et la tentation de devenir un groupe de pression comme les autres. Or, vous ne pouvez pas être à la fois la culture majoritaire et une religion minoritaire !

Vous avez parfaitement raison. Ce qui définit l’Église, c’est un double enveloppement : elle est enveloppée par le corps politique et, d’une autre façon, elle l’enveloppe. C’est une situation extrêmement difficile à maîtriser pour les catholiques de ce pays. Je crois que les catholiques, tout en faisant respecter normalement leurs droits, sans agressivité ni zèle concurrentiel, devraient s’adresser à la France non pas comme une partie qui réclame quelque chose de ce pays, mais comme une composante de la France qui se sent responsable du tout. Le défi, pour les catholiques, c’est d’abord de prendre la mesure de cette responsabilité, ensuite de l’exercer de façon judicieuse.

Certains cathos « communautaires » donnent plutôt l’impression de vouloir devenir des musulmans comme les autres. Quand les uns voudraient rétablir le délit de blasphème, eux hurlent à la « cathophobie »…

Il y a en effet une « réaction » catholique : on réagit au changement de situation déterminé par l’irruption de l’islam. L’Église se défend aussi contre ce qu’elle ressent comme un regain de la militance laïque. Encore une fois, il faut savoir se défendre, mais cela ne devrait pas être l’axe principal de la démarche de l’Église et des chrétiens.

En tout cas, l’aspiration à retrouver ou à conserver quelque chose de la nation s’exprime bien au-delà des catholiques.

Heureusement ! Un des abandons les plus ruineux pour notre pays, c’est celui de notre langue. La classe dirigeante mesure notre progrès à la pénétration de l’anglais dans l’enseignement supérieur. Une institution comme Sciences Po puise désormais sa fierté dans sa contribution en effet éminente au désastre. Il y a aujourd’hui une divergence politique majeure entre les exigences de la constitution d’une chose commune, dont la langue française est une composante essentielle, et les passions et préjugés de la classe dirigeante. Cette dernière est quasi unanime dans le projet de retrancher de la substance française tout ce qui laisserait à notre pays une physionomie distincte dans l’humanité mondialisée. Aucun redressement de l’éducation dans ce pays ne sera possible si nous ne retrouvons pas un certain amour de  la langue française, et donc de l’aventure nationale.

Situation de la France

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*Photo: Hannah.

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Juppé, Macron et les autres: tous au centre!

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juppe macron marine lepen

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Un petit arbitrage pour commencer. Jérôme a répondu à Régis à propos du cas Juppé. Et je dois dire que le second est beaucoup plus convaincant. Il se trouve que j’ai un avantage sur mes deux camarades, c’est que j’ai fréquenté le RPR entre 1989 et 1997 et j’ai pu observer tout son personnel de très près. Et il faut bien le (re)dire à Jérôme, si la moindre trace de gaullisme avait été relevée sur l’actuel maire de Bordeaux, l’information me serait forcément revenue. Juppé est aujourd’hui un Macron en beaucoup plus vieux. Autant garder le jeune, mais on me souffle dans l’oreillette que Jérôme n’aime pas beaucoup le ministre de l’Economie. Reste que l’auteur du formidable Jugan a raison sur quelque chose : en Ve République, il nous appartient de choisir le moindre mal. Je pense pour ma part qu’il est encore un peu tôt pour se prononcer. Et plutôt périlleux. Rappelons-nous : dix-huit mois avant l’élection présidentielle de 1995, la fine fleur des éditorialistes se préparait à un duel Balladur-Delors.

Mais élargissons le propos au seul cas d’Alain Juppé et examinons les stratégies des uns et des autres. Tout se passe comme si les impétrants à la présidentielle de 2017 avaient déjà accepté l’idée que Marine Le Pen serait au second tour en 2017. Et comme dans un jeu de chaises musicales, la seule compétition consiste à prendre le second siège à l’arrêt des musiciens. Régis l’a montré, Juppé a adopté un positionnement que ne renierait pas Laurent Joffrin. Il charge, dans le désordre, Cassandre, déclinistes, souverainistes, et autres apporteurs d’heures les plus sombres, tout en conservant un programme économique similaire à celui de François Fillon, c’est-à-dire une réduction de 120 milliards des dépenses publiques, la fin de la durée légale du temps de travail, et la retraite à 65 ans. Nicolas Sarkozy a lui aussi décidé depuis quelques semaines d’abandonner la stratégie buissonnière. Il ne cache d’ailleurs pas son jeu. Samedi dernier, il a publiquement pronostiqué que les socialistes ne seraient pas au second tour. Donc, il dirige ses coups contre le FN, considérant que c’est désormais son seul adversaire. Enfin, François Hollande, qui pense qu’il n’a pas encore perdu, surtout si Nicolas Sarkozy est le candidat désigné par la primaire de droite, a couronné Marine Le Pen chef de l’opposition lors d’une séance qui a fait parler à Strasbourg. La présidente du FN n’en demandait pas tant. Président sortant, il s’érige en rempart contre le Mal, toujours souverainiste, décliniste, etc. Il mise également sur Emmanuel Macron qui élargit son spectre et peut lui permettre de mordre sur sa droite. On ajoutera François Bayrou, qui soutient Juppé, mais qui pense que Juppé ne sera finalement pas candidat, ce qui l’obligera à se dévouer. Et devinez contre quo oil se bat ? Contre les souverainistes, les Cassandre, les déclinistes, etc. Vous suivez?

Voilà donc les principaux candidats à l’Elysée en train d’adopter unanimement la même stratégie et peu ou prou la même ligne politique, se définissant exclusivement par rapport au FN. Cela a une première conséquence : rendre encore plus probable la qualification de Marine Le Pen au second tour, puisqu’elle est ainsi placée au centre du jeu par tous ses adversaires. Deuxième conséquence, on lui fait cadeau, Hollande en tête, du souverainisme. Le rêve de Florian Philippot est en passe de se réaliser : faire de sa championne LA candidate estampillée « Non 2005 ». Quand il était le seul à le claironner, on n’était pas forcément obliger de le croire mais si Hollande, Juppé, Sarkozy et Bayrou le disent aussi, elle va commencer à apparaître ainsi pour un plus grand nombre d’électeurs. Or, en 2005, le Non a fait 55%. Et le sentiment anti-européen est loin d’avoir décru en dix ans. En misant sur une deuxième place derrière Marine Le Pen qui, pensent-ils, leur permettrait de gagner à coup sûr en finale, tous les adversaires de la présidente frontiste ouvrent à cette dernière une autoroute qui pourrait en faire une adversaire plus surprenante qu’ils ne le croient dans ce fameux second tour. Et quand bien même elle perdrait cette fois-ci, elle serait installée pour cinq ans comme la chef incontestée de l’opposition. Soyons charitables et prévenons-les gentiment. Messieurs, il est encore temps d’arrêter vos bêtises….

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : 00678341_000015 .

Juppé, le moindre mal

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alain juppe gaullisme sarkozy

alain juppe gaullisme sarkozy

Comme ils sont rares, autant que je souligne les rares points de désaccords qui existent avec mon ami Régis de Castelnau. Alain Juppé en fait partie. Sa brillante charge contre le maire de Bordeaux ne me convainc pas.

Ce n’est pas que je sois devenu juppéiste, c’est juste que je me souviens d’un principe assez simple, celui d’Hippocrate, « primum non nocere », d’abord ne pas nuire, qui s’applique en médecine mais fera très bien l’affaire en politique dans la situation où nous sommes. Une situation qui montre chaque jour à quel point la France est malade. Nous avons peur de tout, ces temps-ci. Nous avons peur des migrants et du chômage de masse, nous avons peur de l’Europe, des Américains, de Poutine, de l’État Islamique, nous avons peur des réformes du collège, de la perte de l’identité, de la violence sociale répondant au déchemisage de deux hiérarques d’Air France par l’interpellation au petit matin d’une demi-douzaine de syndicalistes que l’on imagine les menottes au poignets devant leurs enfants qui crient ou leurs femmes qui pleurent.

Je dis « imaginer » car autant les images existent pour montrer la fuite piteuse des licencieurs, autant il n’y en a pas pour montrer ce que furent ces interpellations. C’est vrai qu’il y a de quoi avoir honte et puis cela pourrait être dangereux: il ne s’agissait ni de clandestins, ni de djihadistes en devenir, ni de dealers et cela aurait pu indigner le populo qui est comme tout le monde, salarié de plus en plus facilement licenciable avec un pouvoir d’achat en berne et des fins de mois compliquées à boucler. Quelque chose me dit que Juppé au pouvoir ne se comporterait pas avec cet acharnement glaçant. C’est que Juppé n’est pas socialiste. Les ministres de l’Intérieur socialistes ont cette fâcheuse tendance à être encore plus durs que les autres comme à l’époque de Jules Moch qui demanda en 1948 à ses CRS nouvellement créés de dégager les mineurs du Nord en grève à coups de flingues en laissant six corps et des centaines de blessés sur les carreaux et sous les chevalets. Juppé, par exemple, je me souviens de lui en 95 quand il fut confronté aux grandes grèves de novembre-décembre sur la réforme de la Sécu. A un moment donné, tout « droit  dans ses bottes » qu’il était, il a su comprendre que le rapport de force dans la rue lui devenait défavorable et la réforme avait été enterrée, laissant une dizaine d’années de sursis à un des piliers de l’Etat-Providence et évitant au passage les radicalisations violentes.

C’est que Juppé est le dernier chez qui un compteur Geiger du gaullisme pourrait encore crépiter à son approche. Les autres à droite sont devenus des thatchériens comme les autres, à l’image de Le Maire, de Fillon ou de Sarkozy, c’est-à-dire aussi libéraux sur le plan économique que conservateurs sur les mœurs. Or, quitte à se résigner à l’inévitable, c’est-à-dire à une victoire de la droite, le gaullisme, même édulcoré, est encore l’option la moins mauvaise. Primum non nocere, encore une fois. Oui, on peut en arriver à cette conclusion, quand on est de gauche et que l’on sait, sauf miracle, que la partie est perdue. Cela ne m’empêchera pas de mener la bataille au premier tour, sachant d’ailleurs que seule l’union des forces à gauche du Parti socialiste pourrait créer une divine surprise façon Syriza et nous voir arriver au second tour face à Marine Le Pen. Mais ce scénario n’est pas près d’arriver. Aussi, pourquoi pas Juppé ? Sa colère contre Nadine Morano a au moins le mérite d’éviter le mépris de classe. C’est vrai, après tout: les déclarations de Morano sont odieuses mais elle a dit tout haut ce qui se murmure dans le premier cercle sarkozyste depuis des années. C’est pour cela qu’elle est en rogne, d’ailleurs, quand elle voit son mentor se refaire à bon compte une virginité en lâchant en plein vol la petite Lorraine à grande gueule qui a cru que tout était permis contre le FN y compris de parler comme lui en public.

Juppé, lui, au moins, cette fois-ci encore, reste droit dans ses bottes. Sur le plan moral où il estime avec juste raison que cette extrême droitisation de la droite est inacceptable que sur le plan politique où vouloir contenir le FN en parlant comme lui ne fait que le nourrir, comme le prouvent la plupart des sondages. Bref, faute de grives, on mange des merles. Alors pourquoi pas Juppé? Il a de l’allure, il est normalien, il se rappelle que la France est une nation fragile et littéraire et il nous fera tout de suite moins honte dans un sommet international. En plus, vu son âge, il ne fera de son propre aveu qu’un seul mandat. Dans le pire des cas, même s’il était mauvais-mais comment pourrait-il battre en la matière, les deux derniers présidents ?-, ça ne durera que cinq ans.

Vu l’avance qu’il prend dans les intentions de vote à la primaire des Républicains, je ne dois pas être le seul à raisonner comme ça. Si elle est ouverte, cette primaire, ce qui semble être le cauchemar de Sarkozy, viendront voter pour lui la droite non-FNisée, le centre, les déçus du socialisme et même, toute honte bue, des électeurs de gauche radicale dont votre serviteur. On peut s’amuser à le caricaturer en candidat bobo jeuniste parce qu’il fait la une de Libé ou des Inrocks, il n’en demeure pas moins que cette capacité à attirer des gens venus d’horizons aussi différents fait de lui non pas l’homme d’un camp, d’une fraction, mais un arbitre, un fédérateur, un recours.

Et c’est d’abord ce qu’on demande d’être à un président dans la Vème république. Que ce soit par défaut et non par choix ne change pas grand-chose à l’affaire. Il est là et c’est le moins pire.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00714424_000075.

Islam: Sans compromis, on aura la soumission

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pierre manent islam situation france

pierre manent islam situation france

Propos recueillis par Élisabeth Lévy et Daoud Boughezala

Causeur. Beaucoup de Français s’inquiètent de la montée d’un certain islam parce qu’ils tiennent à quelque chose qui s’appelle la France, ou l’Occident, et au mode de vie qui va avec. Ils sont prêts à accueillir des musulmans, mais à condition qu’ils s’adaptent à ce mode de vie et à ce qu’on appelle communément « les valeurs ». Qu’est-ce qui ne va pas dans cette proposition ?

Pierre Manent. J’essaie de partir de ce que j’observe : l’installation de nombreux musulmans est allée de pair avec l’établissement des mœurs musulmanes dans notre pays. Quand on dit « ils doivent s’adapter à nous », il faudrait définir clairement ce que veut dire « s’adapter » et ce que veut dire « nous »… Je laisse de côté la troisième incertitude – que désigne ce « ils » ? Notre première tâche devrait donc être de nous demander un peu concrètement ce que nous sommes. Soit l’Europe n’est qu’une plaine immense et vide, un espace qui doit s’organiser selon le principe exclusif des droits de l’homme considérés comme les droits de l’individu particulier sans aucune attache collective : c’est la tendance dominante portée par les institutions européennes. Soit on croit au contraire que l’Europe n’est pas une plaine immense et vide, mais un paysage compliqué et accidenté fait de composantes diverses : les nations.

Que voulez-vous dire ? Que l’Europe, c’est une histoire commune et seulement cela ? Pardonnez-nous, ce n’est pas très nouveau… ni très progressiste.

Le mot « histoire » nous rejette entièrement dans le passé. Il s’agit du présent. Nous avons des mœurs, des formes de vie qui sont peut-être contestables mais qui sont consistantes. Ce que j’ai essayé de faire, de manière nécessairement sommaire, c’est de décrire le paysage humain européen. Une géographie dans laquelle les vieilles nations et la vieille religion de l’Europe prennent une importance considérable alors que la doctrine politique et morale à laquelle nous sommes assujettis nous interdit aujourd’hui de prendre en considération aussi bien les nations que les religions.

Sans nier l’importance de la religion dans l’idiosyncrasie des nouveaux arrivants que sont les musulmans, pourquoi ne pas les encourager à s’assimiler à l’habitus français majoritaire ?

Encore faudrait-il savoir ce qu’est cet habitus ![access capability= »lire_inedits »] À quoi leur demande-t-on de s’adapter, à l’Europe sans frontières ou à la France si bien dessinée ? Il faut choisir. La question première est donc la suivante : la France est-elle un ensemble humain destiné à continuer ? Ensuite, mesurons l’ampleur de l’effort que nous demandons aux musulmans en leur demandant de « s’adapter à nous ». Car, enfin, ils ont une empreinte collective extrêmement forte, qui relève pour eux de l’évidence, qui a une autorité collective qu’ils n’ont pas l’habitude de voir contester, qu’ils ne souhaitent pas voir contester et que, d’une certaine façon, nous leur donnons le droit de ne pas voir contester, puisque nous ne cessons de leur dire : « Vous avez bien le droit d’être musulmans, la République vous garantit l’égalité des droits. »

Leur disons-nous vraiment cela ? Dans le modèle français, « tous les droits », cela signifie « tous les droits comme individus », certainement pas « tous les droits comme nation », pour reprendre les termes de Clermont-Tonnerre. N’y a-t-il pas un petit malentendu à ce sujet ?

L’égalité des droits individuels est une composante essentielle de notre régime, simplement, elle ne suffit pas à définir la vie commune que nous menons effectivement. Si nous ne savons parler que le langage des droits individuels, nous nous rendons incapables de seulement voir ce qui se passe dans la vie sociale.

Le recteur de la mosquée de Paris, Dalil Boubakeur, ne s’y est pas trompé. C’est dans le langage des droits de l’homme, comme le premier lobbyiste venu, qu’il a appelé à transformer les églises en mosquées…

J’ai été très surpris de sa déclaration, provocatrice au dernier degré. Nous avons droit à un lieu de culte, il y a une église désaffectée, pourquoi ne pas nous y installer ? Il est curieux que le recteur de la Grande Mosquée soit si peu sensible à la charge symbolique des lieux de culte. Que les édifices religieux d’une religion soient appropriés par une autre religion, c’est un des gestes les plus agressifs qui puissent se commettre entre les hommes.

Résumons : il faut d’abord définir le « nous ». Ensuite, il faut savoir en quoi ils doivent « s’adapter », ce qui revient à poser la question des modalités de l’intégration des musulmans. Tantôt vous employez le mot « amitié », tantôt celui d’« association ». Quel que soit le nom qu’on lui donne, pourquoi ce processus est-il en panne ?

Nous ne savons pas ce que veulent les musulmans de notre pays. Ils prennent si peu la parole, sinon de manière si codée, si prévisible, en s’enfermant le plus souvent dans la revendication plaintive ! Précisément parce qu’ils s’expriment si peu, ils ne laissent pas apparaître la diversité d’opinions et de sentiments qui existe certainement parmi eux, de sorte que sans doute ils ont peine à se connaître eux-mêmes. C’est de cette opacité qu’il faut sortir. Je propose d’aller vers un compromis, mais un compromis ambitieux. Ne soyons pas excessivement soupçonneux et vétilleux. Si la loi interdit à juste titre certaines conduites comme contraires aux principes de la vie européenne, pour le reste, acceptons que les musulmans suivent leurs mœurs. Je crois que la participation à la même aventure nationale est en mesure de rassembler les hommes dans la diversité de leurs mœurs.

Concrètement, pourquoi accepter certaines revendications communautaires et en refuser d’autres ? Comment tracer la frontière entre l’acceptable et l’inacceptable ?

C’est en effet difficile. Il me semble que la polygamie et le port de la burqa ne sauraient être acceptés. Pour le port du voile intégral, on voit bien les limites du langage des droits individuels. La femme voilée peut toujours dire : c’est mon droit, liberté de religion ! Et en écho : c’est son droit, elle ne me lèse dans aucun de mes droits ! Ce que blesse cependant le voile intégral en cachant le visage, c’est la première condition de la vie sociale européenne, une certaine confiance. Nous nous parlons « à visage découvert ». C’est à prendre ou à laisser. Nous devons être attentifs aux droits de chacun, mais nous avons le devoir de préserver notre forme de vie. Cela étant dit, je ne vois pas pourquoi notre forme de vie serait incompatible avec le foulard islamique qui laisse voir le visage.

En somme, en dehors de la burqa, on ne leur demande rien au sujet du statut des femmes, de leur enfermement, de leur contrôle par les frères ou les maris ? Ajoutons que le port du voile, par exemple, a des conséquences sur toute la collectivité, puisqu’il fait des femmes musulmanes un groupe quasiment « interdit » aux hommes non musulmans. Et la séparation des sexes telle qu’elle sévit dans les sociétés musulmanes n’est-elle pas contraire aux mœurs françaises ?

Oui, nous le savons depuis toujours, mais où puiserons-nous le droit et le pouvoir de transformer leurs mœurs à notre convenance ? Je connais bien une grande ville du Midi, dont les quartiers musulmans ne donnent à voir que les mœurs musulmanes. Par exemple : il n’y a que des hommes dans les cafés. Dans les écoles publiques, le ramadan devient une réalité de plus en plus consistante. Les enfants ne viennent pas parce que c’est ramadan, et le jour de l’Aïd, disons seulement que les jeunes gens sont plutôt « glorieux ».

Glorieux ? Parce qu’ils demandent des repas sinon halal du moins sans porc, alors qu’ils pourraient se contenter de manger la garniture sans se faire remarquer, pour montrer leur volonté de se couler dans le moule ?

Pourquoi voulez-vous qu’ils se coulent dans le moule alors que tout dans notre société leur dit : « Be yourself ! » Je ne vois pas d’ailleurs comment on peut justifier de rendre les repas avec porc obligatoires dans les cantines. Nous avons mieux à faire que ces petites vexations. Le problème le plus grave, c’est la dépendance des musulmans français à l’égard du monde arabo-musulman, y compris de certains de ses courants les plus incompatibles avec la vie européenne. L’urgence, c’est que l’islam de France soit gouverné en France par des musulmans français.

Dans Situation de la France , vous expliquez que les attaques terroristes de janvier exigent une sorte de mobilisation générale. S’il y a urgence, selon vous, à penser ce qui nous arrive, vous parlez explicitement de « guerre ». Mais contre qui sommes-nous en guerre ? Le terrorisme, l’islamisme, l’islam ?

Ce n’est pas une question à laquelle on répond par un seul mot. Pourquoi parler de guerre ? Nous voyons que l’armée française est aujourd’hui engagée sur trois fronts, dans le Golfe, en Afrique de l’Ouest et en France même, où les militaires protègent des bâtiments scolaires et religieux, les gares, etc. Le Premier ministre a évoqué à plusieurs reprises « l’ennemi intérieur ». Nous sommes donc pour le moins « sur le pied de guerre ». Cette guerre se développe sur la ligne de rencontre entre le monde arabo-musulman et l’Europe ou l’Occident. Dans cette « rencontre », je distingue trois phénomènes : le terrorisme islamique, l’immigration musulmane et les pouvoirs nouveaux des monarchies du Golfe.

N’est-ce pas une distinction un peu spécieuse, dès lors que certaines pétromonarchies financent des mouvements féministes en même temps qu’elles encouragent l’islamisation de l’Europe…

Si une mosquée salafiste financée par l’argent du Golfe encourage des terroristes, on a en effet une conjonction des trois composantes. Mais celles-ci sont par ailleurs essentiellement distinctes. Pas d’amalgame donc, nous en sommes d’accord. Les injonctions à rejeter tout amalgame seraient plus audibles cependant, si elles ne servaient trop souvent à entretenir le déni. Quelques semaines après les attentats de janvier, le ministre de l’Intérieur a rassemblé les responsables musulmans pour un vaste tour d’horizon sans que la question de la radicalisation des jeunes dans certaines mosquées soit seulement à l’ordre du jour. Pourquoi ? Parce que ce n’était pas une « demande » des personnes sollicitées. On se doute qu’en revanche, l’islamophobie était à l’ordre du jour. Interviewé dans Le Figaro, le nouveau président du CFCM assurait qu’il n’y avait aucune radicalisation dans les mosquées, que de toute façon ce n’était pas l’affaire des organisations représentatives musulmanes mais celle de la police.[/access]

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*Photo: Hannah.

La suite de l’entretien ici.

Russie: de la mécanisation des journalistes occidentaux

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Si l’Etat français (par un improbable miracle) cherchait à racheter le château de l’Aile à Vevey où vécut Paul Morand, la presse locale écrirait-elle : « La villa suisse que Hollande convoite » ? Non, car un tel titre exprimerait une initiative strictement personnelle du président de la République.

En revanche, lorsque l’Etat russe souhaite racheter la propriété d’un compositeur faisant partie du patrimoine musical mondial – et russe en particulier —, il ne peut s’agir — encore — que d’une lubie de Vladimir Poutine. Surlignage rouge et photo en médaillon : l’article ne laisse aucun doute sur le caractère autocratique de la démarche. Le titre et la mise en page laissent entendre que M. Poutine, comme tant de potentats avant lui, convoite une villa suisse pour un usage personnel. Il serait intéressant de vérifier combien de lecteurs auront lu plus loin.

Les Russes sont un peuple bourré de défauts horripilants, mais il faut leur laisser une chose : ils n’ont besoin de personne pour leur expliquer ce qu’est un patrimoine culturel. Ils y ont toujours investi des moyens sans proportion avec le niveau de vie moyen. Ce goût ne tient ni au régime en place ni à la personne du chef de l’Etat. Le nom de Rachmaninov, comme ceux de Prokofiev, Riépine, Pouchkine ou Akhmatova, n’est pas qu’une entrée d’encyclopédie, mais une présence réelle dans l’âme et le cœur d’une grande majorité des Russes. Le rachat de la maison Rachmaninov leur semblerait aussi naturel que l’eût été le rachat de l’hôtel Gibbon à Lausanne par la Couronne britannique, si ses sujets savaient encore qui était Gibbon, et si les Lausannois n’avaient pas démoli sans état d’âme cette maison historique.

On ne se rend pas en Russie, du reste, pour des parcs d’attractions ni des shopping malls, mais pour le théâtre Bolchoï, la galerie Tretiakov ou le musée de l’Ermitage. Les Russes sont aussi, soit dit en passant (car vos médias ne vous le diront pas), le peuple le plus instruit au monde selon les critères académiques, devant le Japon et le Canada. Réduire la politique de leur Etat à la volonté arbitraire de leur président, c’est les ravaler à un troupeau de bovins menés par l’anneau nasal. C’est un a priori inepte qui trahit, de la part des médias occidentaux – suisses en l’occurrence — une méconnaissance profonde du sujet et une volonté systématique d’enfermer le sujet « Russie » dans des stéréotypes confinant à l’idiotie.

Cet article paru en double page dans le Matin du 12 octobre 2015, qui en principe n’a rien à voir avec la politique internationale, trahit bien mieux que les commentaires politiques le fond de la pensée des journalistes. Enfin, pensée… le terme est exagéré. Nulle pensée ne se manifeste ici, pas même une intention malveillante. Il ne s’agit plus que de réflexes pavloviens, inculqués par cerveaulavage et donc inconscients. Des journalistes ayant atteint un tel niveau de mécanisation peuvent sans transition être remplacés par des logiciels. Les éditeurs de presse feront des économies substantielles et personne ne verra la différence.

Mahomet, trisomie, même combat!

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charlie hebdo morano

charlie hebdo morano

Dans le dessin de Riss que l’on a pu voir la semaine dernière en couverture de Charlie Hebdo et qui représentait une Nadine Morano trisomique, « fille cachée de de Gaulle », ce qui étonne le plus l’enfant des années 70 que je suis encore est l’indignation tout azimut qu’il semble avoir provoqué, comme si l’on découvrait aujourd’hui l’humour bête et méchant de ce journal qui s’est toujours attaqué, ou plus exactement, référé, sans vergogne, aux malades, aux pauvres, aux crève-la-faim, aux enfants maltraités, aux femmes battues et à tout ce que le monde compte en « blessés de la vie » comme disait le pape Jean-Paul II.

Adepte du saint esprit autant que du mauvais esprit, j’avoue ne pas bien comprendre cette levée de boucliers ultra-moralisante qui non seulement atteste d’un retour du puritanisme en matière d’humour au nom de cette notion d’enfoiré qu’on appelle le « respect » et qui n’est jamais là que pour servir la censure, mais surtout qui, en trouvant indigne qu’on se moque d’un tel sujet supposé sacré (à savoir une maladie mentale touchant des enfants) donne raison à ceux qui estiment qu’il est indigne qu’on se moque d’un tel autre, supposé encore plus sacré, à savoir la religion en général, et l’islam en particulier. Si l’on considère, comme c’est mon cas, qu’obscénité et blasphème constituent les deux garde-fous de notre sacro-sainte liberté d’expression, alors le mini scandale provoqué par ce dessin de Riss (et d’ailleurs déjà amorcé par celui de la semaine précédente représentant le petit Aylan noyé) prouve que quelque chose est en train de se passer en France. Un nouveau paradigme social et moral, plutôt sinistre, qui nous signifierait que l’humour noir a fait long feu, que le sacrilège n’est plus de saison, que la situation est trop grave pour qu’on se moque d’un prophète religieux comme d’un enfant trisomique. Bref, que nous sommes beaucoup moins Charlie que nous le croyions et pour la raison bête et gentille que nous rêvions depuis bien longtemps de ne plus l’être. Car la vérité est que nous en avions notre claque de ce torchon insultant et que même si nous ne l’avouerons jamais, les terroristes nous ont rendu secrètement service en nous donnant l’occasion, à notre tour, de dire enfin tout le mal qu’on pensait de celui-ci dont on espère qu’il disparaîtra de sa belle mort au plus vite.

Bref, non seulement l’islamisme radical aurait « gagné » mais surtout il nous aurait déjà fait régresser en nous mettant dans une position d’émulation moralisante mimétique avec les musulmans et tout croyant un peu irascible. En gros, puisqu’on ne peut plus toucher à Mahomet sous peine d’être canardé, eh bien pas touche non plus aux enfants, aux handicapés, aux animaux et aux femmes. Puisqu’on ne peut plus rire de vos croyances, plus question que l’on rie de nos souffrances.  Puisque vous avez réussi à nous imposer vos  totems, à nous de refaire respecter les nôtres. Et le pire, c’est que vous tomberez d’accord avec nous là-dessus, puis nous avec vous sur vos propres valeurs. Parce que oui, c’est pas bien de se moquer des choses sacrées et des trisomiques. C’est pas bien de se moquer en général. C’est pas bien de se moquer tout court. Grâce à vous, une nouvelle France bien morale et bien religieuse est en train de naître.

Houellebecq avait raison : l’avenir n’est plus à l’islamogauchisme, trop ringard et violent, mais à l’islamodroitisme, super tradi et communautariste, ultra respectueux et soumis.

Alain Juppé, politiquement (trop) correct

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alain juppe morano

alain juppe morano

Un SMS, accompagné d’un lien Internet reçu dimanche 11 octobre au matin m’annonce qu’Alain Juppé est très en colère. Houlà me dis-je, pour que le « meilleur d’entre nous » prenne la plume pour exprimer son courroux, ses contrariétés doivent être d’importance. Celui que les réseaux appellent désormais Nestor en raison d’une ressemblance frappante avec le majordome de Moulinsart, n’est pas connu pour perdre son sang-froid. Pas non plus, pour se passionner pour quoique ce soit d’autre que sa propre personne. Alors qu’est-ce qui l’a irrité ? Les 20 000 chômeurs de plus par mois que nous procure l’inversion inversée de la courbe du chômage ? La politique étrangère illisible et aventureuse de Laurent Fabius ? La provocation d’Erdogan en territoire français avec son incroyable et insultant meeting nationaliste de Strasbourg ? La réforme du collège qui fait la quasi-unanimité contre elle ? Les prêches délirants de l’imam de Brest qui ne suscitent aucune réaction autres que celle de l’extrême droite ? Le salon de la femme musulmane de Pontoise ? La diabolisation en mode point Godwin de tous ceux qui osent réclamer un débat sur des questions brûlantes ? Il y a là quelques sujets de nature à faire réagir un homme de droite dont on dit qu’il aspire aux plus hautes fonctions.

Alors voyons. À la première lecture, on pense que l’on a fait une erreur. En cliquant sur un article de Libération. Non, c’est bien du Juppé , sur son blog personnel. Eh bien dites donc, il n’y va pas avec le dos de la main morte.

Il nous prévient : « aujourd’hui les raisons d’être en colère ne manquent pas ! Contre l’abaissement du débat public, la course à la vulgarité, la recherche du bon mot, ou mieux encore du gros mot qui fera la une des médias … et en même temps nourrira la dérision quotidienne que ces mêmes médias entretiennent avec délectation au détriment des hommes politiques. » Là c’est sûr, il parle de la couverture trisomophobe de Charlie Hebdo. Eh bien pas du tout.

La cible, ce sont les tenants du : « politiquement correct » que nous serinent à longueur de bavardages télévisés les chantres du déclinisme, les nostalgiques d’un prétendu « âge d’or », les Cassandre qui annoncent l’effondrement de la civilisation occidentale…les partis qui jouent sur les peurs des Français et dessinent le visage d’une France ratatinée dans ses égoïsmes, frileuse devant le monde global , barricadée dans d’illusoires frontières nationales. »  Je croyais que le padamalgam était désormais obligatoire. Pas pour Alain Juppé. bien qu’il ne cite aucun nom, Finkielraut, Debray, Onfray, Todd, Bouvet, tout ça c’est du rouge-brun, comme Marine Le Pen ou Philippot. Subtil et nuancé

Il y en a une qui en prend directement pour son grade. Bien qu’elle ne soit pas nommée, on lui reproche «la sottise qui inspire la caricature d’une France de race blanche et insulte du même coup les Français de Guadeloupe, les Français de Martinique, les Français de Guyane, la belle société multiraciale de la Réunion ». Considérant qu’il n’y a pas de « races humaines », je fais partie de ceux qui ont détesté la provocation de Nadine Morano. Mais Alain Juppé ne craint pas la contradiction. « La belle société multiraciale de la Réunion » ? Il faudrait savoir ! La société réunionnaise que j’ai le plaisir de bien connaître et d’aimer est multiethnique, pas multiraciale. Les créoles, les cafres, les tamouls, les malbars, les z’arabs, les chinois, les zoreyes, ce ne sont pas des races distinctes !

Après Morano, ce sont des chrétiens qui dérouillent. « Contre l’arrogance des bien-pensants qui se réclament bruyamment des racines chrétiennes de la France sans y être vraiment fidèles. » Dans ta face le catho ! Parce que Juppé, lui il est bon chrétien, pas toi. « J’ai été élevé dans la religion catholique et j’y demeure attaché ». Attaché comment ? On ne saura pas. Avec un élastique ? Croyant pratiquant, croyant non pratiquant, pratiquant non-croyant (comme Maurras) ? Tant qu’à prendre une leçon, je serais catho, j’aimerais savoir qui me cause.

Attention, Alain Juppé, il est costaud, il a tout lu « C’est pourquoi j’ai retenu des Evangiles, des Pères de l’Eglise, de l’enseignement des papes que les valeurs chrétiennes , c’est l’amour du prochain , l’accueil de l’étranger, le respect de l’autre, l’attention portée au plus petit, au plus faible, au plus pauvre. » Et c’est sûrement la raison pour laquelle il a pris les chrétiens à l’envers depuis trois ans à propos de questions sensibles. Qui les turlupinent et les ont mis par millions dans la rue. Se ralliant par exemple, et entre autres, à l’adoption pour les couples homosexuels pour le motif imparable que ses filles étaient d’accord.

Bon, à la fin il nous confirme que le chapelet d’injures, ça le démangeait : « J’avais envie de vous dire tout cela. » Concluant quasiment avec du Philippe Pétain dans le texte : « Ensemble résistons aux vents mauvais. »

Pourquoi réagir aux agissements d’un homme politique aussi manifestement insincère, sur lequel je n’ai jamais eu la moindre illusion depuis fort longtemps ? Et qui, n’appartenant pas à son camp, ne me concernent pas? En fait à cause des acclamations et des cris de joie du mainstream qui ont déferlés depuis dimanche. Et qui dévoilent l’opération qui est en cours. Celle de faire d’Alain Juppé le candidat de la gauche pour 2017. Il est évident que ce texte ne s’adresse pas à son camp. Il envoie un message à la gauche socialiste pour qui l’éventuel retour de Sarkozy est une terreur. « Hollande est carbonisé, manipulons ensemble les primaires ouvertes des Républicains. Président de la République je prendrai Macron comme premier ministre. » Particulièrement enthousiasmant.

À moins que ce soit l’ami David Desgouilles qui ait raison. Qu’Alain Juppé ne brigue que la succession de Laurent Joffrin.

 *Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00726170_000017.

Réforme du collège : la contestation s’étend à l’opinion

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réforme du collège manifestation sondage

réforme du collège manifestation sondage

Samedi 10 octobre après-midi, j’ai défilé à la manifestation contre la réforme du collège, au côté d’enseignants et de parents d’élèves venus de mon département de l’Essonne. Sans être massif, le cortège était fourni. La couverture médiatique était ridicule, sans doute volontairement car France Télévisions avait visiblement eu la consigne de ne pas se déplacer (ce qui s’est vérifié puisque le JT du soir n’en a pas dit un mot). Commençons tout d’abord par les absents : Les grandes instances représentatives des parents d’élèves du public comme du privé (FCPE, PEEP, APEL) qui sont, au niveau national, favorables à cette réforme. Cela n’a pas empêché certaines délégations départementales de la FCPE ainsi que la PEEP de Paris, opposées à la ligne nationale, de se joindre au cortège. De façon générale, la grande majorité des parents a préféré vaquer à ses occupations du week-end. La rentrée 2016 n’est pas pour demain et d’ici là, l’eau a le temps de couler sous les ponts. Les politiques ? Personne ou presque. François Bayrou avait pourtant appelé fin mai à une grande manifestation nationale, mais il a dû oublier de noter la date dans son agenda. Seuls le Premier secrétaire du Parti communiste Pierre Laurent ainsi que le président de Debout La France, Nicolas Dupont-Aignan, étaient au rendez-vous, accompagné de Jean-Paul Brighelli.

Bref, tout pouvait laisser croire que, le pari d’une manifestation monstre étant perdu, le signal de la fin d’une mobilisation qui durait depuis le printemps allait sonner. Les participants allaient-ils rentrer dans leurs chaumières et faire le dos rond jusqu’au tsunami de la rentrée 2016, comme le font déjà nombre de nos concitoyens ? Eh bien, non, c’est le contraire qui semble s’annoncer. La foule marchait avec vigueur et détermination (car il y avait foule, malgré tout). La moyenne d’âge était assez jeune, à l’image du collectif étudiant Jeune et Contre, et surtout de très nombreux jeunes professeurs. Il est fort rassurant de constater que la jeune génération des enseignants n’a pas l’intention de se laisser entraîner dans une aventure suicidaire pour ses élèves et ses propres enfants ou futurs enfants. Cette manifestation m’est apparue comme le rendez-vous national de tous les grains de sable qui ont décidé collectivement d’enrayer la machine, ceux qui communiquent depuis des mois dans les blogs, pages Facebook, se font passer le plus vite possible toutes les informations récoltées ici ou là, en particulier celles pouvant être compromettantes pour le ministère. Cette manifestation a eu une grande vertu, celle de créer du lien humain, entre collègues d’établissements voisins qui ne se connaissaient pas, entre collectifs parents-enseignants venus de la France entière, associations de latinistes, germanistes, entre les professeurs syndiqués ou non. Oui, ce rassemblement était utile et nécessaire. Il a permis aux uns et aux autres de confronter leurs expériences sur le terrain et de mesurer leur détermination à ne pas lâcher l’affaire.

Or, c’est justement le bon moment, car en l’espace de dix jours, les nuages se sont soudainement accumulés au-dessus de la rue de Grenelle. Profitons de ce bref compte-rendu pour les énumérer. D’abord, il y a l’affaire du pré-fichage des enseignants dans l’Académie de Toulouse, qui a conduit tous les syndicats d’enseignants à protester. Ensuite, la diffusion massive, sur les réseaux sociaux, de la vidéo d’une conférence de la Directrice générale de l’enseignement scolaire du ministère, Florence Robine. On l’y voit en train de vendre la réforme aux chefs d’établissement de l’Académie de Caen. Or, dans cette conférence, elle met à mal la stratégie de communication « tout sourire » de sa ministre, notamment, lorsqu’à quelques minutes de la fin de son long discours, elle demande en ricanant et en regardant sa montre si elle doit parler des langues anciennes et vivantes ! Pour ne rien arranger, le recteur d’académie émérite, Alain Morvan, fait circuler un commentaire assassin de cette vidéo, dénonçant notamment le profond mépris affiché à l’égard du corps enseignant par la Directrice générale. Cette conférence, dont il était largement question dans la rue, risque bien de nuire aux efforts désespérés du ministère et des recteurs pour recruter des professeurs volontaires à la première session de formation, qui doit commencer le 19 octobre prochain.

Terminons par deux nouvelles pas très réjouissantes pour le ministère, en attendant de voir comment la communication ministérielle tentera d’adapter son discours : Le Conseil supérieur de l’éducation qui avait approuvé la réforme du collège au printemps, a rejeté cette fois-ci la nouvelle version de la réforme des programmes, présentée fièrement par Najat Vallaud-Belkacem. Et, « last but not least », un sondage IFOP/SOS Education, paru le matin de la manifestation, montre notamment que le mouvement de mobilisation des enseignants est approuvé par 63% des personnes sondées, 61%, considérant que la réforme du collège conduira à un nivellement vers le bas.

La société reste attentiste, tout en désapprouvant sur le fonds la réforme. Cette bienveillance de l’opinion pourrait permettre de continuer à mobiliser les différents acteurs de la société civile, les parents d’élèves en premier lieu, autour de l’un des mots d’ordre entendus dans la rue : « Enterrons la réforme avant qu’elle ne nous enterre. »

*Photo : SIPA.00726382_000019