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Alain Juppé, politiquement (trop) correct

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alain juppe morano

Un SMS, accompagné d’un lien Internet reçu dimanche 11 octobre au matin m’annonce qu’Alain Juppé est très en colère. Houlà me dis-je, pour que le « meilleur d’entre nous » prenne la plume pour exprimer son courroux, ses contrariétés doivent être d’importance. Celui que les réseaux appellent désormais Nestor en raison d’une ressemblance frappante avec le majordome de Moulinsart, n’est pas connu pour perdre son sang-froid. Pas non plus, pour se passionner pour quoique ce soit d’autre que sa propre personne. Alors qu’est-ce qui l’a irrité ? Les 20 000 chômeurs de plus par mois que nous procure l’inversion inversée de la courbe du chômage ? La politique étrangère illisible et aventureuse de Laurent Fabius ? La provocation d’Erdogan en territoire français avec son incroyable et insultant meeting nationaliste de Strasbourg ? La réforme du collège qui fait la quasi-unanimité contre elle ? Les prêches délirants de l’imam de Brest qui ne suscitent aucune réaction autres que celle de l’extrême droite ? Le salon de la femme musulmane de Pontoise ? La diabolisation en mode point Godwin de tous ceux qui osent réclamer un débat sur des questions brûlantes ? Il y a là quelques sujets de nature à faire réagir un homme de droite dont on dit qu’il aspire aux plus hautes fonctions.

Alors voyons. À la première lecture, on pense que l’on a fait une erreur. En cliquant sur un article de Libération. Non, c’est bien du Juppé , sur son blog personnel. Eh bien dites donc, il n’y va pas avec le dos de la main morte.

Il nous prévient : « aujourd’hui les raisons d’être en colère ne manquent pas ! Contre l’abaissement du débat public, la course à la vulgarité, la recherche du bon mot, ou mieux encore du gros mot qui fera la une des médias … et en même temps nourrira la dérision quotidienne que ces mêmes médias entretiennent avec délectation au détriment des hommes politiques. » Là c’est sûr, il parle de la couverture trisomophobe de Charlie Hebdo. Eh bien pas du tout.

La cible, ce sont les tenants du : « politiquement correct » que nous serinent à longueur de bavardages télévisés les chantres du déclinisme, les nostalgiques d’un prétendu « âge d’or », les Cassandre qui annoncent l’effondrement de la civilisation occidentale…les partis qui jouent sur les peurs des Français et dessinent le visage d’une France ratatinée dans ses égoïsmes, frileuse devant le monde global , barricadée dans d’illusoires frontières nationales. »  Je croyais que le padamalgam était désormais obligatoire. Pas pour Alain Juppé. bien qu’il ne cite aucun nom, Finkielraut, Debray, Onfray, Todd, Bouvet, tout ça c’est du rouge-brun, comme Marine Le Pen ou Philippot. Subtil et nuancé

Il y en a une qui en prend directement pour son grade. Bien qu’elle ne soit pas nommée, on lui reproche «la sottise qui inspire la caricature d’une France de race blanche et insulte du même coup les Français de Guadeloupe, les Français de Martinique, les Français de Guyane, la belle société multiraciale de la Réunion ». Considérant qu’il n’y a pas de « races humaines », je fais partie de ceux qui ont détesté la provocation de Nadine Morano. Mais Alain Juppé ne craint pas la contradiction. « La belle société multiraciale de la Réunion » ? Il faudrait savoir ! La société réunionnaise que j’ai le plaisir de bien connaître et d’aimer est multiethnique, pas multiraciale. Les créoles, les cafres, les tamouls, les malbars, les z’arabs, les chinois, les zoreyes, ce ne sont pas des races distinctes !

Après Morano, ce sont des chrétiens qui dérouillent. « Contre l’arrogance des bien-pensants qui se réclament bruyamment des racines chrétiennes de la France sans y être vraiment fidèles. » Dans ta face le catho ! Parce que Juppé, lui il est bon chrétien, pas toi. « J’ai été élevé dans la religion catholique et j’y demeure attaché ». Attaché comment ? On ne saura pas. Avec un élastique ? Croyant pratiquant, croyant non pratiquant, pratiquant non-croyant (comme Maurras) ? Tant qu’à prendre une leçon, je serais catho, j’aimerais savoir qui me cause.

Attention, Alain Juppé, il est costaud, il a tout lu « C’est pourquoi j’ai retenu des Evangiles, des Pères de l’Eglise, de l’enseignement des papes que les valeurs chrétiennes , c’est l’amour du prochain , l’accueil de l’étranger, le respect de l’autre, l’attention portée au plus petit, au plus faible, au plus pauvre. » Et c’est sûrement la raison pour laquelle il a pris les chrétiens à l’envers depuis trois ans à propos de questions sensibles. Qui les turlupinent et les ont mis par millions dans la rue. Se ralliant par exemple, et entre autres, à l’adoption pour les couples homosexuels pour le motif imparable que ses filles étaient d’accord.

Bon, à la fin il nous confirme que le chapelet d’injures, ça le démangeait : « J’avais envie de vous dire tout cela. » Concluant quasiment avec du Philippe Pétain dans le texte : « Ensemble résistons aux vents mauvais. »

Pourquoi réagir aux agissements d’un homme politique aussi manifestement insincère, sur lequel je n’ai jamais eu la moindre illusion depuis fort longtemps ? Et qui, n’appartenant pas à son camp, ne me concernent pas? En fait à cause des acclamations et des cris de joie du mainstream qui ont déferlés depuis dimanche. Et qui dévoilent l’opération qui est en cours. Celle de faire d’Alain Juppé le candidat de la gauche pour 2017. Il est évident que ce texte ne s’adresse pas à son camp. Il envoie un message à la gauche socialiste pour qui l’éventuel retour de Sarkozy est une terreur. « Hollande est carbonisé, manipulons ensemble les primaires ouvertes des Républicains. Président de la République je prendrai Macron comme premier ministre. » Particulièrement enthousiasmant.

À moins que ce soit l’ami David Desgouilles qui ait raison. Qu’Alain Juppé ne brigue que la succession de Laurent Joffrin.

 *Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00726170_000017.

Réforme du collège : la contestation s’étend à l’opinion

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réforme du collège manifestation sondage

Samedi 10 octobre après-midi, j’ai défilé à la manifestation contre la réforme du collège, au côté d’enseignants et de parents d’élèves venus de mon département de l’Essonne. Sans être massif, le cortège était fourni. La couverture médiatique était ridicule, sans doute volontairement car France Télévisions avait visiblement eu la consigne de ne pas se déplacer (ce qui s’est vérifié puisque le JT du soir n’en a pas dit un mot). Commençons tout d’abord par les absents : Les grandes instances représentatives des parents d’élèves du public comme du privé (FCPE, PEEP, APEL) qui sont, au niveau national, favorables à cette réforme. Cela n’a pas empêché certaines délégations départementales de la FCPE ainsi que la PEEP de Paris, opposées à la ligne nationale, de se joindre au cortège. De façon générale, la grande majorité des parents a préféré vaquer à ses occupations du week-end. La rentrée 2016 n’est pas pour demain et d’ici là, l’eau a le temps de couler sous les ponts. Les politiques ? Personne ou presque. François Bayrou avait pourtant appelé fin mai à une grande manifestation nationale, mais il a dû oublier de noter la date dans son agenda. Seuls le Premier secrétaire du Parti communiste Pierre Laurent ainsi que le président de Debout La France, Nicolas Dupont-Aignan, étaient au rendez-vous, accompagné de Jean-Paul Brighelli.

Bref, tout pouvait laisser croire que, le pari d’une manifestation monstre étant perdu, le signal de la fin d’une mobilisation qui durait depuis le printemps allait sonner. Les participants allaient-ils rentrer dans leurs chaumières et faire le dos rond jusqu’au tsunami de la rentrée 2016, comme le font déjà nombre de nos concitoyens ? Eh bien, non, c’est le contraire qui semble s’annoncer. La foule marchait avec vigueur et détermination (car il y avait foule, malgré tout). La moyenne d’âge était assez jeune, à l’image du collectif étudiant Jeune et Contre, et surtout de très nombreux jeunes professeurs. Il est fort rassurant de constater que la jeune génération des enseignants n’a pas l’intention de se laisser entraîner dans une aventure suicidaire pour ses élèves et ses propres enfants ou futurs enfants. Cette manifestation m’est apparue comme le rendez-vous national de tous les grains de sable qui ont décidé collectivement d’enrayer la machine, ceux qui communiquent depuis des mois dans les blogs, pages Facebook, se font passer le plus vite possible toutes les informations récoltées ici ou là, en particulier celles pouvant être compromettantes pour le ministère. Cette manifestation a eu une grande vertu, celle de créer du lien humain, entre collègues d’établissements voisins qui ne se connaissaient pas, entre collectifs parents-enseignants venus de la France entière, associations de latinistes, germanistes, entre les professeurs syndiqués ou non. Oui, ce rassemblement était utile et nécessaire. Il a permis aux uns et aux autres de confronter leurs expériences sur le terrain et de mesurer leur détermination à ne pas lâcher l’affaire.

Or, c’est justement le bon moment, car en l’espace de dix jours, les nuages se sont soudainement accumulés au-dessus de la rue de Grenelle. Profitons de ce bref compte-rendu pour les énumérer. D’abord, il y a l’affaire du pré-fichage des enseignants dans l’Académie de Toulouse, qui a conduit tous les syndicats d’enseignants à protester. Ensuite, la diffusion massive, sur les réseaux sociaux, de la vidéo d’une conférence de la Directrice générale de l’enseignement scolaire du ministère, Florence Robine. On l’y voit en train de vendre la réforme aux chefs d’établissement de l’Académie de Caen. Or, dans cette conférence, elle met à mal la stratégie de communication « tout sourire » de sa ministre, notamment, lorsqu’à quelques minutes de la fin de son long discours, elle demande en ricanant et en regardant sa montre si elle doit parler des langues anciennes et vivantes ! Pour ne rien arranger, le recteur d’académie émérite, Alain Morvan, fait circuler un commentaire assassin de cette vidéo, dénonçant notamment le profond mépris affiché à l’égard du corps enseignant par la Directrice générale. Cette conférence, dont il était largement question dans la rue, risque bien de nuire aux efforts désespérés du ministère et des recteurs pour recruter des professeurs volontaires à la première session de formation, qui doit commencer le 19 octobre prochain.

Terminons par deux nouvelles pas très réjouissantes pour le ministère, en attendant de voir comment la communication ministérielle tentera d’adapter son discours : Le Conseil supérieur de l’éducation qui avait approuvé la réforme du collège au printemps, a rejeté cette fois-ci la nouvelle version de la réforme des programmes, présentée fièrement par Najat Vallaud-Belkacem. Et, « last but not least », un sondage IFOP/SOS Education, paru le matin de la manifestation, montre notamment que le mouvement de mobilisation des enseignants est approuvé par 63% des personnes sondées, 61%, considérant que la réforme du collège conduira à un nivellement vers le bas.

La société reste attentiste, tout en désapprouvant sur le fonds la réforme. Cette bienveillance de l’opinion pourrait permettre de continuer à mobiliser les différents acteurs de la société civile, les parents d’élèves en premier lieu, autour de l’un des mots d’ordre entendus dans la rue : « Enterrons la réforme avant qu’elle ne nous enterre. »

*Photo : SIPA.00726382_000019

XV de France: plaquons les «spécialistes»

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rugby france irlande

Dire qu’il se trouve encore des personnes pour croire en cette équipe de France. N’accablons pas les joueurs du XV de France, laissons Philippe Saint André tranquille. De toute façon, la messe est dite. Depuis quinze ans. Seize pour être exact, depuis que Laporte a pris les clefs de l’équipe de France. Ayant changé les serrures, il est parti avec et nous voilà englué dans un système de jeu minable. Il n’y a pas d’autre mot.

Dimanche, lors du match Irlande-France, nous avons assisté à une débauche d’énergie comparable à celle du hamster qui tourne désespérément dans sa roue. Nous avons été partie prenante de l’amnésie d’un poisson rouge faisant le tour de son bocal. Car l’équipe de France n’a aucune mémoire, les supporters non plus, pas plus que les journalistes, censés être les porteurs d’une mémoire collective. Mais comment faire progresser un pays quand « les spécialistes », ne voient rien, ne panent rien, ne retiennent rien. Que faire quand le chauvinisme rend fou même le plus cravaté des gominé de plateaux ? « Le patriotisme fait décidément beaucoup d’imbéciles », écrivait dans son journal Paul Léautaud. Comment, au regard de ce qui nous est présenté depuis des semaines et le lancement de la Coupe du monde de rugby, démentir cette saillie ? Ne plus supporter l’équipe depuis des années de France fait donc de nous des citoyens indignes ? Du blabla que tout ça.

Qu’est-ce que c’est que cette manie de se réjouir que Sexton sorte, et de chouiner après le très vilain coup de O’Brien (magnifique hier soir) ? Pendant tout le match, le chauve et son voisin nous ont fatigués à nous faire croire en quelque chose qui ne se passerait jamais. Il fallait pourtant vraiment être à côté de la plaque pour penser encore à la 34e minute que le match pourrait être gagné. Et puis à la 78e, comme le politique qu’il a toujours été, Laporte, s’est mis à casser du sucre sur le dos des joueurs et des entraineurs. La messe était dite, les moutons égorgés et lui, cet arriviste, préparait le barbecue en bavassant sur le fait que nous étions en dessous de tout.

Les Français ont l’équipe qu’ils méritent : indigente, bête et attendue. Sur le terrain, les joueurs ne fichent rien d’intelligent. En dehors, on leur pose des questions parfaitement idiotes. Devant le poste, nous sommes des veaux. Tout, dans cette France rugbystique est indigne. Ce début de coupe du monde aura été insupportable de bêtise, d’écharpes aux vents et de commentaires odieux. On a chanté la défaite anglaise comme des malpropres, des jaloux, des incultes incapables de comprendre que leur défaite était aussi la nôtre : celle du Nord contre les nations du Sud. On s’est gaussé sur nos écrans de lire que Bastareaud n’était « pas triste » pour les Anglais, on en a rajouté sur la perfide Albion qui mérite dix fois plus que nous une place en quart. Nous sommes les dindons d’une farce que nous nous préparons nous-mêmes depuis des lustres et ça ne nous fait même pas réagir.

Attendu que nous ne pouvons rien faire pour changer la prédisposition de coffre à ballon dont souffrent nos deux centres (pour ne citer qu’eux) essayons de peser là où nous le pouvons : sur les médias. Changeons de chaines, ne lisons plus les médias français, concentrons-nous sur un blog : le-pilier.blogspot.fr, ne perdons pas de temps à regarder débattre des spécialistes qui ne l’ont jamais été ! En Angleterre, ils ont Wilko et Woodward, en Irlande BOD, En NZ Justin Marshall. Nous, nous avons Chabal.

Français, faisons de notre pays une grande nation de rugby : coupons nos écrans et n’achetons plus leurs misérables torchons dans lesquels on ne trouve que l’air vicié des «décryptages» et des analyses déjà tenues mille fois. Pour changer, il faut qu’ils partent. Les entraineurs bien sûrs, les joueurs ensuite, mais surtout, surtout, les journalistes. Bon vent !

 

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : AP21806233_000131.

Un quart d’heure avec Claude Bartolone et Joël Dicker

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Faut-il l’imputer à mon téléviseur qui rendait l’âme ou au peu d’entrain qui régnait sur le plateau de Laurent Ruquier ? Toujours est-il que dans les brumes matinales, je ne voyais plus que Joël Dicker arrivant aux commandes d’un long courrier Swissair pour lancer  son nouveau roman Le Livre des Baltimore à l’occasion d’un cocktail  géant le célébrant à Genève. On fait les choses en grand dans les petits pays. À Paris, il n’a eu droit qu’au respect de Yann Moix  qui respecte tous les écrivains et qui respecte infiniment ceux qui vendent leur livre, ce qui est devenu exceptionnel. Il était embarrassé pour en dire plus : il s’est donc contenté de rappeler qu’il était lui aussi écrivain, au cas où sa présence aux côtés de Léa Salamé et de Laurent Ruquier nous amènerait à en douter.

Ruquier, bien sûr, n’avait lu que la moitié du Livre  des Baltimore et tentait sans grande conviction d’en connaître la fin pour s’épargner un effort superflu. Léa Salamé, elle, confessait qu’elle avait des amis snobs qui prétendaient que Dicker n’avait aucun style – sans doute avaient-ils lu Frédéric Beigbeder dans Le Figaro Magazine qui l’avait étripé – mais qu’elle avait offert La vérité sur l’affaire Harry Quebert à ses neveux, respectivement âgés de seize et dix-huit ans, jusque-là imperméables à la lecture et qui grâce à Joël Dicker ont pris goût à ce vice solitaire. Tout le monde sur le plateau d’On n’est pas couché  s’est alors extasié sur le miracle qui s’était produit et sur les trois millions d’exemplaires que le jeune et fringant Genevois avait dispersé dans le monde entier. Dieu que la multiplication des pains semblait minable à côté de ce tour de force : c’était comme si l’on assistait en direct à la résurrection de la littérature.

En revanche, avec Claude Bartolone – personnage plutôt sympathique au demeurant – aucun miracle ne se produisit. Tout juste quelques arnaques sur les produits financiers toxiques liées à la parité du franc suisse et de l’euro, ainsi qu’à des emplois fictifs. Rien que de très banal en politique, sans conséquence aucune et d’ailleurs attribuable à ses prédécesseur. François Mitterrand l’aimait bien, Bartolone, pour sa gouaille. Et il est vrai que le meilleur moment de cette soirée insipide fut celui où Bartolone raconta pourquoi il voulait que la région Île-de-France s’appelât dorénavant région : Paris, Île de France. Pour une raison très simple, c’est que personne dans le vaste monde ne connaît l’Île-de-France et que tous ses interlocuteur lui demandent s’il faut prendre un bateau pour s’y rendre. Adolescent, Claude Bartolone voulait devenir garagiste : je lui aurais volontiers confier ma voiture. Quant à voter pour lui, c’est une autre question : il détiendrait, selon ses interlocuteurs, le record des déficits des collectivités dont il a eu la charge. Un endettement maximal pour Bartolone, un enrichissement incroyable pour Joël Dicker… Les Suisses seraient-ils devenus plus astucieux que les Français ?

Migrants : la symphonie empathique

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migrants valls lepen

« La critique ne sert pas l’intérêt général. » Dans la crise des migrants et le vacarme de commentaires qu’elle a naturellement alimenté, on n’a guère prêté attention à cette formule de Manuel Valls. Le 10 septembre, le Premier ministre, qui s’exprimait à l’issue d’un « séminaire gouvernemental franco-palestinien » (dont on ignore d’ailleurs quelles ont été les heureuses retombées), répondait à la proposition de Nicolas Sarkozy de créer un statut de réfugié de guerre.

Une semaine plus tôt, Aylan Kurdi, enfant syrien mort sur une plage turque, est devenu une icône planétaire. Innocence, injustice, impuissance, son corps sans vie et sans visage est le visage de notre mauvaise conscience. Il nous interdit de penser. C’est bien ce que dit Valls – « La critique ne sert pas l’intérêt général ». Réfléchir, c’est trahir. Seule l’émotion est autorisée. « Et si c’était votre enfant ? » s’exclame Jean-Claude Juncker sur le mode coup de poing dans le ventre. Chacun redoutant de paraître moins bouleversé que son voisin, les éditorialistes rivalisent dans l’humanitarisme lyrique, les commentateurs font la course à la compassion, les artistes exhibent leur grand cœur. « Finie la colère rentrée », écrit sans rire une consœur au sujet de la mobilisation des people. Ah bon, elle était rentrée, je n’avais pas remarqué. Un ami et confrère me fait passer l’envie de me disputer : « Les migrants, ce sont les Juifs qui fuient le nazisme », assène-t-il en préambule de notre déjeuner. Dans ces conditions, en effet, il n’y a rien à dire. Compatir, ouvrir, accueillir, fin de la discussion. « J’ai honte pour l’Europe, son égoïsme, sa myopie historique et son arrogance de petit-bourgeois satisfait », écrit Guy Sorman en invoquant la mémoire de son père Nathan, seul survivant à la Shoah d’une famille de onze enfants. Seulement, outre le fait que ce chantage à l’émotion rend l’atmosphère un brin pesante, il oblige à recouvrir une réalité infiniment complexe d’un voile de certitudes réconfortantes, mais parfaitement inefficaces pour guider la compréhension et l’action.

L’image d’un enfant mort parle, nous dit-on avec les trémolos d’usage. Oui, et elle parle tellement qu’elle finit par dire n’importe quoi. Par exemple, que l’Europe est coupable. Ou encore que les milliers de personnes qui ont pris la route pour se jeter dans les bras tendus d’Angela Merkel (bras qui se sont passablement refermés depuis) fuyaient la mort et la barbarie de Daech. En réalité, comme le montre Gil Mihaely, ils fuient l’ennui et le désespoir des camps de réfugiés de Turquie ou de Jordanie. D’un point de vue individuel, cela ne rend pas moins légitime leur aspiration à une vie meilleure en Europe.[access capability= »lire_inedits »] Cela devrait nous autoriser à instaurer des distinctions et à moduler nos obligations : si, dans l’urgence du danger, l’accueil ne se discute pas – c’est le sens même du droit d’asile –, nous ne pouvons pas offrir un avenir à tous ceux qui n’en ont pas. On peut toujours décréter que le bonheur est un droit de l’homme, on n’a pas encore trouvé le gouvernement qui fera respecter ce droit.

Qu’on ne se méprenne pas. La politique devrait certes résister au diktat de l’émotion (diktat au demeurant bien changeant et sélectif si l’on songe aux milliers de morts qui n’ont pas droit à une seule de nos larmes parce que nous n’avons pas d’image d’eux). Mais il serait absurde, et peut-être criminel, de prétendre se soustraire à l’émotion que suscitent en nous ces drames humains. L’universalisme dont se réclame l’Occident impose un devoir d’empathie. « Le malheur français d’abord », proclame en substance David Rachline, maire FN de Fréjus, en guise de réponse à la crise migratoire. Cet isolationnisme décomplexé est aussi peu convaincant que l’hospitalité illimitée prônée par le pape et par une certaine gauche. Comme nous l’affirmons en « une », la compassion n’est pas une politique et l’égoïsme non plus. La politique, au bout du compte, c’est la froideur d’un marchandage entre pays européens sur le mode « tu en prends tant et toi tant ».

En réalité, la question de l’accueil des réfugiés devrait, plus que toute autre, mobiliser toutes les ressources de la dialectique. C’est parce que le monde déménage, pour paraphraser Jean-Luc Mélenchon, qu’il est encore plus urgent de le penser. Si le cœur indique qu’il faut accueillir tout le monde et la raison assure que nous ne pouvons plus intégrer personne, la vérité politique se situe probablement quelque part entre les deux. Du reste, si certains de mes contemporains semblent éprouver exclusivement de la pitié, et d’autres seulement de la peur, la plupart ont à la fois peur et pitié. Autrement dit, le dialogue entre Renaud Camus et Alain Finkielkraut, que nous publions dans les pages qui suivent, traverse chacun de nous – ce qui ne signifie évidemment pas que le premier n’aurait pas de cœur et l’autre pas de tête…

Les belles âmes n’ont que faire de la dialectique : l’Europe a les moyens d’accueillir tous les migrants, répètent-elles sur tous les tons. Il suffit de voir l’état du lycée Jean-Quarré, dans le XIXe arrondissement de Paris, où campent quelques centaines de candidats à l’asile, pour comprendre la stupidité d’une telle proposition. Certains, comme Sorman, Attali et d’autres, vont plus loin et proclament : « Les migrants ne sont pas le problème, ils sont la solution » – comprenez que, grâce à leur éducation et à leur culture, ces nouveaux arrivants vont régénérer des sociétés européennes moribondes parce que fermées aux beautés de la diversité. Et tant pis si « les Français n’en veulent pas », comme le décrète L’Express en « une ».

Ce refus, peut-être exagéré par les sondages, nourrira bien sûr la détestation des belles âmes pour ce peuple de beaufs, racistes et égoïstes. Les Français seraient peut-être plus accueillants si on cessait de leur raconter des craques. La vérité, c’est que, que soient les malheurs auxquels ils essaient d’échapper, une fois en Europe, ces réfugiés seront des immigrés comme les autres. Et cette nouvelle vague migratoire a toutes les chances d’amplifier les problèmes créés par les précédentes. Cela explique que certains, installés de plus longue date, voient arriver les nouveaux venus sans grand enthousiasme – ces Arabes ne voudraient-ils pas manger le pain de nos musulmans ? Les grands sentiments, c’est fort agréable, mais ça ne nourrit pas, ça n’éduque pas, ça ne fournit pas de logements. Et l’élan de solidarités collectives et individuelles n’a pas tardé à se fracasser sur le réel des budgets et de la pagaille administrative.

Enfin, bien que la presse se garde bien de trop en faire état, les arrivants ne sont pas tous des amoureux des droits de l’homme et de l’Occident libéral. Les services secrets occidentaux craignent que des djihadistes se glissent parmi les réfugiés, raconte Pierre Jova dans son reportage en Serbie. Et parmi ceux qui ne nourrissent aucune intention suspecte ou belliqueuse (l’écrasante majorité, on suppose), beaucoup ne semblent pas décidés à abandonner leur mode de vie. Bien sûr, on trouvera cruel de demander à des malheureux qui ne veulent rien d’autre que ce qu’on considère ici comme une « vie normale » de montrer patte blanche culturelle. On dira que le droit d’asile ne se divise pas. En ce cas, peut-être qu’il se négocie. Ceux qui arrivent aujourd’hui, nous ne les avons pas fait venir pour travailler à notre place dans nos usines ou sur nos chantiers. Nous pourrions leur demander de s’adapter à nos petites manies laïques et libérales, comme l’importance que nous accordons à la visibilité et à la liberté des femmes. Certes, on ne peut obliger personne à aimer nos mœurs, mais ça montrerait qu’on y est attachés. Après tout, si certains tiennent à la liberté de porter la burqa, et à tout autre accommodement que la France « islamophobe » n’offrirait pas, libres à eux de demander l’asile à la Suède. Ou au Qatar.[/access]

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*Photo : Sipa. Numéro de reportage : REX40400823_000004.

Manif anti-réforme du collège : tous en toge!

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reforme college profs

« Tous en toge, tous en toge ! Tous ! Tous ! Tous ! » ; « Najat Belkacem ! Si Vis Pacem ! » On n’a pas souvent l’occasion de manifester aux côtés de Zeus et des Immortels, de croiser Cicéron tenant une pancarte ou d’entendre des slogans en latin couvrir la sono d’un cortège syndical. Grâce à la réforme du collège de Najat Vallaud-Belkacem, c’est chose faite. « C’est sans doute le plus grand rassemblement d’enseignants et de passionnés des langues anciennes dans l’histoire de l’Éducation Nationale ! » souligne Robert Delord,  écrivain et président de l’association « Arrête ton char ! », qui a organisé pour la manifestation du 10 octobre une « Antic Pride » réunissant légionnaires casqués et enseignants en toges et coiffés de lauriers, tenant des bannières « Reformatio Najatae Delenda Est » (il faut détruire la réforme de Najat) et des pancartes sur lesquelles la petite chouette d’Athènes verse une larme, soupirant : « je ne suis pas discriminante ! » 8 000 selon la police, 15 à 20 000 selon les organisateurs, on tranchera plutôt, au vu d’un boulevard Raspail envahi par les cohortes de manifestants, en faveur des dix-mille.

Cependant, si les mesures qui seront initiées à la rentrée 2016 ont fait descendre dans la rue les représentants de l’enseignement des humanités classiques, cette réforme adoptée au forceps risque aussi de les voir disparaître dans nombre de collèges. L’un des objectifs annoncés de la réforme du collège est de voir les établissements gagner en autonomie avec notamment la mise en place des fameux EPI, les Enseignements Pratiques Interdisciplinaires qui offriront, comme le formule le site Eduscol dans un savoureux style académique, « des moments privilégiés pour mettre en œuvre de nouvelles façons d’apprendre et de travailler les contenus des programmes. » Le paradis pédagogique à venir en somme ? Un discours lénifiant et mensonger pour la plupart des enseignants présents à la manifestation. Les EPI représentent huit thématiques de travail aux intitulés plutôt vagues – « Monde économique et professionnel, Culture et création artistique, Information- Communication et Citoyenneté, Corps-Santé-bien-être et sécurité, Sciences-Technologies et Sociétés, Transition écologique et développement durable, Langues et Cultures étrangères/régionales, Langues et Cultures de l’Antiquité » – qui forment autant de blocs thématiques que les chefs d’établissement pourront moduler à leur guise et surtout en fonction de leurs moyens. L’enseignement des langues anciennes, tout comme les défuntes classes bilangues auraient, d’après le ministère, vocation à se fondre dans cet ensemble pour devenir des enseignements complémentaires, en marge du tronc commun conservé dans le cadre du collège unique, et profiter ainsi à davantage d’élèves. Faux, protestent les enseignants. « Chaque établissement choisit ses EPI et le latin n’a plus d’horaires disciplinaires garantis », explique une grande Athéna casquée, prof de latin-grec. « Le ministre de l’Éducation Nationale a eu beau prétendre devant la commission sénatoriale que les langues anciennes allaient conserver les mêmes horaires, c’est un mensonge : le décret du 19 mai dernier a déjà supprimé le caractère obligatoire des Langues et Cultures Anciennes. On prétend que l’enseignement du latin est toujours prévu par la réforme, alors qu’en pratique il est déjà rendu impossible. » À côté de nous passent, superbes, deux Immortels en toges blanches baladés dans un grand container. « Sortez-nous de là ! », s’époumonent-ils, « sortez-nous de la poubelle ! »

Ce que souligne la plupart des manifestants présents ce 10 octobre sous un ciel encore estival, c’est la disparition de toute cohérence nationale en matière d’enseignement. « Le collège plus autonome dans son action pédagogique » promis par la réforme est en effet avant tout vu ici comme le moyen de faire des économies par d’habiles tours de passe-passe visant à remplacer des heures postes par des heures d’ « Accompagnement Personnalisé » – « mais toujours à trente-cinq élèves par classe », souligne une enseignante, « ce qui n’a plus grand-chose de personnalisé » – ou par des EPI qui empiètent sur des enseignements essentiels : « nous verrons ainsi ces heures prises dans mon établissement sur les heures de français qui passeront de 4h30 à 3h30 par semaine », avance une autre enseignante, dont la pancarte affiche : « Les EPI ne donneront jamais de fruits ».

Quant à ceux qui affirment haut et fort qu’il n’est pas question de verser une larme sur l’enseignement des langues anciennes en vertu de la toute-puissance internationale de l’anglais, on leur rappellera ce paradoxe de la réforme qui prétend favoriser l’apprentissage des langues tout en supprimant les classes bilangues en collège. On pourra aussi leur opposer le constat fait par ce professeur de mécanique, représentant de l’association Courriel qui s’élève contre l’anglophonisation sans nuance de l’enseignement, qui dénonce les heures prises sur l’enseignement de français -là encore- pour mettre en place les ETLV (Enseignement Technique des Langues Vivantes). « On m’a demandé d’enseigner la mécanique en anglais, je n’ai pas refusé, j’ai un bon niveau en anglais mais il est illusoire de prétendre faire des élèves de meilleurs locuteurs anglophones en leur faisant apprendre cette langue plus jeunes quand ils ne sont pas capables de maîtriser les bases fondamentales de leur langue natale. Au bout du compte, on se retrouve avec des élèves de Terminale qui ne sont pas plus capables de parler anglais que français. »

Il n’y a pas que des profs qui ont battu le pavé, même si les parents d’élèves paraissent singulièrement absents de cette manifestations : un peu plus loin, un groupe de jeunes gens vêtus de bonnets d’ânes défilent au nom de l’association #jeuneetcontre, un collectif d’étudiants et de lycéens, formé, m’explique son chef de file, « au mois de mai face à la réforme du collège et en prenant conscience du déficit, dans l’opposition à cette réforme, de jeunes et de représentants de la province. Nous sommes des jeunes, pour beaucoup issus d’établissements de province – ou toujours inscrits dans ces établissements – et nous avons profité d’un enseignement encore basé sur des principes méritocratiques que nous avons envie de défendre, c’est notre ADN. » Pourtant, la province est bien représentée et l’on semble venir d’un peu partout : Tarn, Auvergne, Provence…Sur le boulevard Raspail, c’est un collectif d’enseignants de Langeac, bonnets phrygiens sur le crâne, qui interpellent symboliquement l’un des maîtres de l’humanisme en criant à tue-tête « Budé avec nous ! » devant la librairie du même nom. « Pourtant les syndicats ne se sont pas mobilisés comme avant pour ramener du monde. Par rapport à d’autres manifestations que j’ai connues, il y a moins d’engagement. Il y a tout de même une certaine passivité des collègues, une certaine lassitude, alors que l’enjeu est essentiel. Si ça, ça passe, là c’est fichu. »

En ont-ils assez ces enseignants, de lutter, comme l’écrivait Péguy, « contre les familles, ces électeurs, contre l’opinion ; contre le proviseur, qui suit les familles, qui suivent l’opinion ; contre les parents des élèves ; contre le proviseur, le censeur, l’inspecteur d’académie, le recteur de l’académie, l’inspecteur général, le directeur de l’enseignement secondaire, le ministre, les députés, toute la machine, toute la hiérarchie, contre les hommes politiques, contre leur avenir, contre leur carrière, contre leur (propre) avancement »[1. Charles Péguy, Notre jeunesse (1910), Œuvres en prose complètes, III, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque de La Pléiade.]? Ils semblent en effet bien seuls. La FCPEa approuvé la réforme, les syndicats sont incertains, tiraillés entre l’opposition d’une partie de leur base à la réforme et les aspirations égalitaristes, voire les intérêts moins nobles, diront les mauvaises langues, de leurs directions. Les enseignants du supérieur restent eux assez indifférents, en dehors de quelques représentants qui ressentent particulièrement le péril qui menace la culture classique ou tout simplement l’effondrement préoccupant du niveau chez les futurs étudiants. « On trouverait difficilement cinquante maîtres de l’enseignement supérieur, et même trente, et même quinze, qui se proposent autre chose (outre la carrière, et l’avancement, et pour commencer précisément d’être de l’enseignement supérieur), qui se proposent autre chose que d’ossifier, que de momifier la réalité. »

Péguy était dur… Mais la première chose que regrettent justement beaucoup des personnes présentes dans cette manifestation du 10 octobre, c’est la capacité du gouvernement, à travers cette réforme du collège en particulier, à à dresser les différentes catégories de personnels de l’Éducation – professeurs, administratifs, collège, lycée et supérieur – les unes contre les autres. « On a besoin de sérénité et on a besoin d’une véritable réforme mais pas d’une réforme dont le principe est ‘diviser pour mieux régner’ », explique Robert Delord. « Après quarante ans de collège unique, nous n’avons pas besoin d’un collège inique. »

*Photo : DR.

Enard, superstar

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super vixens bombe

Dans un mois, la rentrée littéraire sera pliée. Les prix à peine distribués, on commence déjà à remballer, voire à pilonner. Le roman de septembre est une denrée hautement périssable, une exception française. Fragile, il ne supporte pas la chaleur des salons du livre, la promiscuité des rayonnages et encore moins, les estomacs délicats des critiques. Il laisse toute une profession exsangue en plein cœur de l’automne. Car, excepté de très rares élus, l’immense majorité des auteurs a le sentiment de s’être fait berner. Les perdants de novembre se ramassent à la pelle. Le Goncourt partage avec l’Euro Millions, la même part de rêve inaccessible et de brutalité économique. Et puis derrière, ça se bouscule au portillon, les beaux livres jouent des coudes, Noël est leur saison, pas question de se faire doubler par un essayiste retardataire ou pire un auteur de janvier qui voudrait leur griller la priorité. La machine tourne à plein régime si chacun veut bien respecter le calendrier.

L’édition française a horreur du vide. Elle vit au rythme des fournées incessantes, souvent harassantes et doit faire face à l’inconstance des lecteurs. Ces animaux tristes ne sont vraiment pas des consommateurs raisonnables. Ils sont volatils, insoumis et inconscients des enjeux économiques de tout un secteur. Ils ne comprennent décidément rien à la saisonnalité des livres. Leur viendraient-ils à l’idée de manger des fraises en décembre ? Non, alors pourquoi se jettent-ils sur un écrivain mort en 1987 à l’âge de 44 ans ? Un type flou au CV foutraque dont personne ne se souvient sauf les admirables Editions Finitude, qui depuis plus de dix ans, (re)publient les œuvres de Jean-Pierre Enard. Un écrivain hors-sol, improbable personnage sorti d’un conte de Marcel Aymé, un style inimitable, friable, une variation nostalgique, quelque chose de Toporien dans la recherche de l’étrange et de profondément mélancolique. Un bonheur de lecture. On ouvre un livre de Jean-Pierre Enard parce que sa courte biographie amuse : rédacteur au Journal de Mickey, chercheur de gadgets pour Pif, directeur de la Bibliothèque rose, chroniqueur à VSD, etc… D’instinct, une connivence s’installe. L’estime n’est pas loin. On flaire le réfractaire. Les écrivains au parcours déviant attirent toujours plus que les bons élèves de la méritocratie. On n’a encore rien lu de lui, juste aperçu son visage joufflu, sa barbe d’instituteur et son costume crème dans l’émission « Apostrophes » de juin 1978. Pivot l’avait invité aux côtés de Roger Caillois pour parler de son roman Le dernier dimanche de Sartre paru aux Editions du Sagittaire. Même sa voix semble irréelle. Trop haute pour sa lourde carcasse. Faussement sentencieuse comme si ce jeune homme intimidé s’amusait de la situation, en décelait toute l’ironie.

L’œuvre de Jean-Pierre Enard traverse les époques comme le passe-muraille, elle brouille l’espace-temps, télescope ses héros, ose le carambolage des genres. Il ne se refusait aucune facétie, aucune liberté, le fantastique et l’érotique, le policier et le boulevardier, la philosophie et la bistronomie. Finitude, maison de qualité, ne s’y est pas trompée en remettant en selle ce cavalier instable des lettres. Les Contes à faire rougir les petits chaperons bénéficient d’un joli retirage coquin. Une Blanche-neige multi-orgasmique, trois petites cochonnes lubriques, un petit Poucet brouteur, c’est partie fine au château de Moulinsart ! Carré blanc de rigueur : « Un tel cul, généreux et insolent, appelle la fessée avec autant de vigueur qu’un philosophe réclame son heure de télévision ». Enard pratiquait une littérature sans filtre dont l’originalité séduit et réveille notre époque engluée par l’auto-fiction ou plutôt, devrait-on dire, l’auto-miction, un déversement de banalités. Finitude en profite également pour publier « L’existence précaire des héros de papier… », un roman-feuilleton clownesque, c’est-à-dire drôle et sombre. Une histoire policière qui se moque de l’intrigue, une chronologie qui se fout du temps réel, mais jamais des sentiments. Enard vient colorier le ciel bas et sombre de cette rentrée 2015. Si en plus, je vous dis qu’il buvait du Quincy et sauçait abondamment ses plats, courez lire cet ogre lucide du temps passé.

Contes à faire rougir les petits chaperons de Jean-Pierre Enard – Finitude

L’existence précaire des héros de papier de Jean-Pierre Enard – Finitude

Contes à faire rougir les petits chaperons

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Jérôme Leroy, brut et brutal

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jerome leroy jugan

2015 sera-t-elle l’année de Jérôme Leroy ? Nous l’espérons, car sans cela, il n’en restera pas grand-chose à sauver. Après nous avoir bercés avec le mélancolique et très classe Sauf dans les chansons (La Table Ronde), envoûtés avec Les Jours d’après (idem), le plus rouge des auteurs de romans noirs est l’heureuse surprise de cette rentrée littéraire un peu pâlotte. Son Jugan squatte d’ores et déjà – à juste titre – les listes du Renaudot et du prix Décembre.

J’ai tendance à penser que la place d’outsider est plus enviable que celle de favori, c’est pourquoi, alors que mes affinités ne m’y poussaient pas et que je me remettais à peine du déclin du mois d’août, je me suis lancé dans la lecture du polar de l’ami Jérôme.

Il y a de la jubilation à jouer avec les nerfs du lecteur : à l’embarquer sur des chemins de traverse, dans les campements des gitans et des voyous comme dans les pires secrets de l’âme humaine. Il y a du génie à nous faire sentir les picotements de la bruine normande sur les joues. Il y a aussi une jouissance, chez ce maître en élégance nonchalante, à torturer l’image de la vertu, la vierge et amoureuse Assia, aussi perfidement que Joël Jugan, le monstre au rôle-titre.

Il est rare, de nos jours, de tomber nez à nez avec un morceau de monde en ouvrant un livre.[access capability= »lire_inedits »] On est habitué aux léthargies égotistes des dames patronnesses de Saint-Germain-des-Prés et à la nausée qu’elles nous infligent, aux pirouettes sans lendemain des jeunes loups et aux romans-fleuves dont personne ne sait quoi faire. On se débarrasse de ceux-là avec des lauriers et l’on croise les doigts pour que leurs auteurs ne passent pas l’hiver. Jérôme Leroy n’a pas fait dans la dentelle. Ni complaisance, ni assoupissement idéologique, ni prétention épuisante, mais un texte brut et brutal.

Cette radiographie à peine fantastique de la province française est bien sûr un écho à L’Ensorcelée de Barbey d’Aurevilly, mais elle ne lui emprunte que le cadre. Pour le reste, pas de cadeaux, pas de perspectives sinon les lignes des quatre-voies, pas de ciel à prier, pas d’espoir de salut, pas même de revanche du bien sur le mal. Barbey nous autorisait au moins à dormir tranquilles, Leroy et Jugan se moquent de notre sommeil, ils torturent respectivement lecteur et narrateur jusque dans leurs rêves les plus doux, jusque dans leur sinécure estivale.

Les souvenirs les plus douloureux finissent par s’émousser et devenir d’agréables légendes. Celle du groupe Action Rouge nourrissait les fantasmes déçus de la CPE du collège et la mémoire falsifiée d’une jeunesse fougueuse pour les notables du coin. Mais, quand le passé refait surface, c’est rarement pour nous conforter dans l’idée que l’on s’en était faite. Jugan, en cela, est la personnification monstrueuse de nos mensonges et des lâchetés universelles ; il vient taper sur l’épaule des traîtres à sa cause, une vraie malédiction.

On retire de l’expérience un goût amer, la conscience aiguë – si elle nous avait manqué – que le mal est tapi en chacun, qu’il est inutile de le chercher et de le désigner ailleurs qu’en soi-même et son voisin. Les meilleurs idéaux font de nous des monstres, les plus belles promesses sont faites pour être trahies et les meilleures amantes pour être abandonnées. C’est la loi de la nature, disait-on.

Pour un lecteur de romans réticent comme je le suis, le mot d’ordre et critère de sélection a toujours été celui de Stendhal : que ce soit « un coup de pistolet au milieu d’un concert ». Jugan s’achève par des coups de fusil en pleine kermesse scolaire, voilà qui a plus de panache et qui laisse augurer un bel avenir à son auteur. Nous comptons sur lui désormais pour perturber avec le même talent le ronron des cérémonies automnales et continuer de nous secouer dans nos fauteuils.[/access]

Également en version numérique avec notre application :

Jérôme Leroy, Jugan, La Table Ronde, 2015.

Anti-glamour et lutte des classes

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prilepine jeune mechant

L’éditeur français de Zakhar Prilepine est formel : la plume du jeune écrivain russe est « anti-glamour ». La contradiction est ailleurs, dans le titre lui-même : Jeune, de gauche et méchant. Comment, quand on est jeune, peut-on être de gauche, et surtout national-bolchevique ? Pour cela, en Russie, il faudrait être vieux. Et en France ?

L’homme moderne s’impose d’être cohérent avec ses idées. Cette vertu, chez Prilepine, est passée au rang d’obsession. Ce n’est pas de sa faute. On le calomnie, dit-il, de vivre sur un grand pied en touchant des émoluments du Kremlin pour lutter contre la « sacro-sainte idée du libéralisme ». Que faire ? Sa réponse est qu’il prend son petit-déjeuner d’une saucisse au bout d’une ligne de métro. Voilà qui n’est pas glamour. « Parmi ceux qui parlent de ma cupidité – poursuit-il – y’en aurait-il un qui aurait quatre enfants de la même femme ? Levez la main, camarade ! » Prilepine s’adresse notamment aux membres de la « classe créatrice » (les bobos russes), dont il dit que pour se faire bien voir, ils n’aiment pas le pouvoir, mais qu’ « ils raisonnent exactement comme le pouvoir ». La Russie, note Prilepine, « s’est dotée d’une élite inappropriée ». Pour conjurer la violence, il faut remplacer cette élite « par celle qui a toujours été ». Le sourire de Gagarine, par exemple, est éternel, il rappelle le temps où « un homme ressemblait à un homme », ce qui n’a rien de commun avec la frivolité des classes créatrices (resto, réseau, « like »…).

Si l’avenir doit s’inspirer du passé, en extraire la grandeur immortelle, Zakhar Prilepine n’ignore pas que la nature inévitablement pernicieuse du présent. « Mon enfant, dit-il, ne devient pas comme moi ! » Lorsqu’il s’agit d’éducation, il fait donc l’éloge d’une hypocrisie assez bourgeoise, en un sens. Mais aussi d’une abnégation (non moins bourgeoise), qualité qui s’apprend selon lui au sein des familles nombreuses. Ses « 24 heures de la vie d’une famille nombreuse » (école, médecin, trajets, travail) ressemblent à s’y méprendre à celle de la banlieue parisienne. Du reste, l’abnégation procure des satisfactions. « Il n’est pas de plus grande joie que de voir le bonheur de son enfant ! » (Rappelons-nous Sting chantant « I hope the Russians love their children too »). Les idées de Zakhar Prilepine sur l’éducation sont claires et vont même jusqu’à réserver sa part au mystère. Ainsi l’ainé veille-t-il à ne point ébruiter le secret du père noël. Cette expérience vécue dans la tendre enfance apprend « non pas l’irresponsabilité, mais l’envie de faire personnellement tout son possible afin que les miracles s’accomplissent pour ceux qui les attendent et qui y croient. »

Avortement ? Niet. Pour que la Russie demeure, elle doit avoir des enfants. « La patrie, la Russie – ce sont des abstractions ? Abstraction toi-même » écrit-il. D’ailleurs, « notre sensation actuelle de la vie, c’est la joie mauvaise de l’absence du père. […] La Patrie, c’est un tout, unique dans le temps. C’est comme Dieu. »

Pour un bolchevique, Prilepine parle beaucoup de Dieu et de la vie éternelle. Tout méchant qu’il est, il pardonne à Boris Berezovski, malgré le mal que ce dernier a fait « à [son] pays et au peuple russe qui [lui] est cher ».

Il s’étonne que dans un livre d’image occidental, un enfant puisse se rendre chez sa grand-mère à la maison de retraite. Cela manque, sans doute, à la fois d’intimité et de solennité. Puis il se souvient : « Ah dans les années 90, comme nous admirions les retraités occidentaux qui déambulaient vêtus de doudounes superbes. Comparez-les avec nos vieillards ! » Certes, il glisse un sarcasme sur le peu de valeur de la vie humaine en Russie ; cela dit, il n’est guère attiré par la combinaison doudoune-hospice.

En guise de conclusion à quelques réflexions amères sur « la propagande féministe forcenée », Prilepine propose une parabole. L’homme fonce furieusement « et quand il arrive, une femme est déjà là qui l’attend. “Bonjour, dit-elle, je suis ta récompense.” Il ne lui vient même pas à l’idée qu’elle a réussi à arriver là avant lui. C’est un mystère. »

Le sourire de Gagarine et la femme éternelle. Zakhar Prilepine est étranglé par la nostalgie d’époques mythiques ou lointaines qu’il n’a pas connues. « Les opposants officiels ne veulent pas le socialisme parce qu’il l’ont déjà connu » s’insurge-t-il. « Comme s’il voulaient empêcher d’être amoureux parce qu’ils l’ont déjà été ».

« Si vous n’avez pas besoin de héros, ni de dieux ou d’épopées, restons-en là » souligne-t-il sèchement.

Il s’adresse à nous autres, Européens. Nous qui avons, d’après Prilepine, appris à négocier nos droits avec le monarque – et le monarque est toujours dans nos têtes. Le Russe, quant à lui, n’a aucun droit, il obéit quand on l’appelle, mais le tsar n’est pas dans sa tête.

Zakhar Prilepine,  De gauche, jeune et méchant. Chroniques, Editions de la différence, 2015

De gauche, jeune et méchant : Chroniques

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Sipa: numéro de reportage: 00643066_000037

Alain Juppé, politiquement (trop) correct

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alain juppe morano

alain juppe morano

Un SMS, accompagné d’un lien Internet reçu dimanche 11 octobre au matin m’annonce qu’Alain Juppé est très en colère. Houlà me dis-je, pour que le « meilleur d’entre nous » prenne la plume pour exprimer son courroux, ses contrariétés doivent être d’importance. Celui que les réseaux appellent désormais Nestor en raison d’une ressemblance frappante avec le majordome de Moulinsart, n’est pas connu pour perdre son sang-froid. Pas non plus, pour se passionner pour quoique ce soit d’autre que sa propre personne. Alors qu’est-ce qui l’a irrité ? Les 20 000 chômeurs de plus par mois que nous procure l’inversion inversée de la courbe du chômage ? La politique étrangère illisible et aventureuse de Laurent Fabius ? La provocation d’Erdogan en territoire français avec son incroyable et insultant meeting nationaliste de Strasbourg ? La réforme du collège qui fait la quasi-unanimité contre elle ? Les prêches délirants de l’imam de Brest qui ne suscitent aucune réaction autres que celle de l’extrême droite ? Le salon de la femme musulmane de Pontoise ? La diabolisation en mode point Godwin de tous ceux qui osent réclamer un débat sur des questions brûlantes ? Il y a là quelques sujets de nature à faire réagir un homme de droite dont on dit qu’il aspire aux plus hautes fonctions.

Alors voyons. À la première lecture, on pense que l’on a fait une erreur. En cliquant sur un article de Libération. Non, c’est bien du Juppé , sur son blog personnel. Eh bien dites donc, il n’y va pas avec le dos de la main morte.

Il nous prévient : « aujourd’hui les raisons d’être en colère ne manquent pas ! Contre l’abaissement du débat public, la course à la vulgarité, la recherche du bon mot, ou mieux encore du gros mot qui fera la une des médias … et en même temps nourrira la dérision quotidienne que ces mêmes médias entretiennent avec délectation au détriment des hommes politiques. » Là c’est sûr, il parle de la couverture trisomophobe de Charlie Hebdo. Eh bien pas du tout.

La cible, ce sont les tenants du : « politiquement correct » que nous serinent à longueur de bavardages télévisés les chantres du déclinisme, les nostalgiques d’un prétendu « âge d’or », les Cassandre qui annoncent l’effondrement de la civilisation occidentale…les partis qui jouent sur les peurs des Français et dessinent le visage d’une France ratatinée dans ses égoïsmes, frileuse devant le monde global , barricadée dans d’illusoires frontières nationales. »  Je croyais que le padamalgam était désormais obligatoire. Pas pour Alain Juppé. bien qu’il ne cite aucun nom, Finkielraut, Debray, Onfray, Todd, Bouvet, tout ça c’est du rouge-brun, comme Marine Le Pen ou Philippot. Subtil et nuancé

Il y en a une qui en prend directement pour son grade. Bien qu’elle ne soit pas nommée, on lui reproche «la sottise qui inspire la caricature d’une France de race blanche et insulte du même coup les Français de Guadeloupe, les Français de Martinique, les Français de Guyane, la belle société multiraciale de la Réunion ». Considérant qu’il n’y a pas de « races humaines », je fais partie de ceux qui ont détesté la provocation de Nadine Morano. Mais Alain Juppé ne craint pas la contradiction. « La belle société multiraciale de la Réunion » ? Il faudrait savoir ! La société réunionnaise que j’ai le plaisir de bien connaître et d’aimer est multiethnique, pas multiraciale. Les créoles, les cafres, les tamouls, les malbars, les z’arabs, les chinois, les zoreyes, ce ne sont pas des races distinctes !

Après Morano, ce sont des chrétiens qui dérouillent. « Contre l’arrogance des bien-pensants qui se réclament bruyamment des racines chrétiennes de la France sans y être vraiment fidèles. » Dans ta face le catho ! Parce que Juppé, lui il est bon chrétien, pas toi. « J’ai été élevé dans la religion catholique et j’y demeure attaché ». Attaché comment ? On ne saura pas. Avec un élastique ? Croyant pratiquant, croyant non pratiquant, pratiquant non-croyant (comme Maurras) ? Tant qu’à prendre une leçon, je serais catho, j’aimerais savoir qui me cause.

Attention, Alain Juppé, il est costaud, il a tout lu « C’est pourquoi j’ai retenu des Evangiles, des Pères de l’Eglise, de l’enseignement des papes que les valeurs chrétiennes , c’est l’amour du prochain , l’accueil de l’étranger, le respect de l’autre, l’attention portée au plus petit, au plus faible, au plus pauvre. » Et c’est sûrement la raison pour laquelle il a pris les chrétiens à l’envers depuis trois ans à propos de questions sensibles. Qui les turlupinent et les ont mis par millions dans la rue. Se ralliant par exemple, et entre autres, à l’adoption pour les couples homosexuels pour le motif imparable que ses filles étaient d’accord.

Bon, à la fin il nous confirme que le chapelet d’injures, ça le démangeait : « J’avais envie de vous dire tout cela. » Concluant quasiment avec du Philippe Pétain dans le texte : « Ensemble résistons aux vents mauvais. »

Pourquoi réagir aux agissements d’un homme politique aussi manifestement insincère, sur lequel je n’ai jamais eu la moindre illusion depuis fort longtemps ? Et qui, n’appartenant pas à son camp, ne me concernent pas? En fait à cause des acclamations et des cris de joie du mainstream qui ont déferlés depuis dimanche. Et qui dévoilent l’opération qui est en cours. Celle de faire d’Alain Juppé le candidat de la gauche pour 2017. Il est évident que ce texte ne s’adresse pas à son camp. Il envoie un message à la gauche socialiste pour qui l’éventuel retour de Sarkozy est une terreur. « Hollande est carbonisé, manipulons ensemble les primaires ouvertes des Républicains. Président de la République je prendrai Macron comme premier ministre. » Particulièrement enthousiasmant.

À moins que ce soit l’ami David Desgouilles qui ait raison. Qu’Alain Juppé ne brigue que la succession de Laurent Joffrin.

 *Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00726170_000017.

Réforme du collège : la contestation s’étend à l’opinion

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réforme du collège manifestation sondage

réforme du collège manifestation sondage

Samedi 10 octobre après-midi, j’ai défilé à la manifestation contre la réforme du collège, au côté d’enseignants et de parents d’élèves venus de mon département de l’Essonne. Sans être massif, le cortège était fourni. La couverture médiatique était ridicule, sans doute volontairement car France Télévisions avait visiblement eu la consigne de ne pas se déplacer (ce qui s’est vérifié puisque le JT du soir n’en a pas dit un mot). Commençons tout d’abord par les absents : Les grandes instances représentatives des parents d’élèves du public comme du privé (FCPE, PEEP, APEL) qui sont, au niveau national, favorables à cette réforme. Cela n’a pas empêché certaines délégations départementales de la FCPE ainsi que la PEEP de Paris, opposées à la ligne nationale, de se joindre au cortège. De façon générale, la grande majorité des parents a préféré vaquer à ses occupations du week-end. La rentrée 2016 n’est pas pour demain et d’ici là, l’eau a le temps de couler sous les ponts. Les politiques ? Personne ou presque. François Bayrou avait pourtant appelé fin mai à une grande manifestation nationale, mais il a dû oublier de noter la date dans son agenda. Seuls le Premier secrétaire du Parti communiste Pierre Laurent ainsi que le président de Debout La France, Nicolas Dupont-Aignan, étaient au rendez-vous, accompagné de Jean-Paul Brighelli.

Bref, tout pouvait laisser croire que, le pari d’une manifestation monstre étant perdu, le signal de la fin d’une mobilisation qui durait depuis le printemps allait sonner. Les participants allaient-ils rentrer dans leurs chaumières et faire le dos rond jusqu’au tsunami de la rentrée 2016, comme le font déjà nombre de nos concitoyens ? Eh bien, non, c’est le contraire qui semble s’annoncer. La foule marchait avec vigueur et détermination (car il y avait foule, malgré tout). La moyenne d’âge était assez jeune, à l’image du collectif étudiant Jeune et Contre, et surtout de très nombreux jeunes professeurs. Il est fort rassurant de constater que la jeune génération des enseignants n’a pas l’intention de se laisser entraîner dans une aventure suicidaire pour ses élèves et ses propres enfants ou futurs enfants. Cette manifestation m’est apparue comme le rendez-vous national de tous les grains de sable qui ont décidé collectivement d’enrayer la machine, ceux qui communiquent depuis des mois dans les blogs, pages Facebook, se font passer le plus vite possible toutes les informations récoltées ici ou là, en particulier celles pouvant être compromettantes pour le ministère. Cette manifestation a eu une grande vertu, celle de créer du lien humain, entre collègues d’établissements voisins qui ne se connaissaient pas, entre collectifs parents-enseignants venus de la France entière, associations de latinistes, germanistes, entre les professeurs syndiqués ou non. Oui, ce rassemblement était utile et nécessaire. Il a permis aux uns et aux autres de confronter leurs expériences sur le terrain et de mesurer leur détermination à ne pas lâcher l’affaire.

Or, c’est justement le bon moment, car en l’espace de dix jours, les nuages se sont soudainement accumulés au-dessus de la rue de Grenelle. Profitons de ce bref compte-rendu pour les énumérer. D’abord, il y a l’affaire du pré-fichage des enseignants dans l’Académie de Toulouse, qui a conduit tous les syndicats d’enseignants à protester. Ensuite, la diffusion massive, sur les réseaux sociaux, de la vidéo d’une conférence de la Directrice générale de l’enseignement scolaire du ministère, Florence Robine. On l’y voit en train de vendre la réforme aux chefs d’établissement de l’Académie de Caen. Or, dans cette conférence, elle met à mal la stratégie de communication « tout sourire » de sa ministre, notamment, lorsqu’à quelques minutes de la fin de son long discours, elle demande en ricanant et en regardant sa montre si elle doit parler des langues anciennes et vivantes ! Pour ne rien arranger, le recteur d’académie émérite, Alain Morvan, fait circuler un commentaire assassin de cette vidéo, dénonçant notamment le profond mépris affiché à l’égard du corps enseignant par la Directrice générale. Cette conférence, dont il était largement question dans la rue, risque bien de nuire aux efforts désespérés du ministère et des recteurs pour recruter des professeurs volontaires à la première session de formation, qui doit commencer le 19 octobre prochain.

Terminons par deux nouvelles pas très réjouissantes pour le ministère, en attendant de voir comment la communication ministérielle tentera d’adapter son discours : Le Conseil supérieur de l’éducation qui avait approuvé la réforme du collège au printemps, a rejeté cette fois-ci la nouvelle version de la réforme des programmes, présentée fièrement par Najat Vallaud-Belkacem. Et, « last but not least », un sondage IFOP/SOS Education, paru le matin de la manifestation, montre notamment que le mouvement de mobilisation des enseignants est approuvé par 63% des personnes sondées, 61%, considérant que la réforme du collège conduira à un nivellement vers le bas.

La société reste attentiste, tout en désapprouvant sur le fonds la réforme. Cette bienveillance de l’opinion pourrait permettre de continuer à mobiliser les différents acteurs de la société civile, les parents d’élèves en premier lieu, autour de l’un des mots d’ordre entendus dans la rue : « Enterrons la réforme avant qu’elle ne nous enterre. »

*Photo : SIPA.00726382_000019

XV de France: plaquons les «spécialistes»

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rugby france irlande

rugby france irlande

Dire qu’il se trouve encore des personnes pour croire en cette équipe de France. N’accablons pas les joueurs du XV de France, laissons Philippe Saint André tranquille. De toute façon, la messe est dite. Depuis quinze ans. Seize pour être exact, depuis que Laporte a pris les clefs de l’équipe de France. Ayant changé les serrures, il est parti avec et nous voilà englué dans un système de jeu minable. Il n’y a pas d’autre mot.

Dimanche, lors du match Irlande-France, nous avons assisté à une débauche d’énergie comparable à celle du hamster qui tourne désespérément dans sa roue. Nous avons été partie prenante de l’amnésie d’un poisson rouge faisant le tour de son bocal. Car l’équipe de France n’a aucune mémoire, les supporters non plus, pas plus que les journalistes, censés être les porteurs d’une mémoire collective. Mais comment faire progresser un pays quand « les spécialistes », ne voient rien, ne panent rien, ne retiennent rien. Que faire quand le chauvinisme rend fou même le plus cravaté des gominé de plateaux ? « Le patriotisme fait décidément beaucoup d’imbéciles », écrivait dans son journal Paul Léautaud. Comment, au regard de ce qui nous est présenté depuis des semaines et le lancement de la Coupe du monde de rugby, démentir cette saillie ? Ne plus supporter l’équipe depuis des années de France fait donc de nous des citoyens indignes ? Du blabla que tout ça.

Qu’est-ce que c’est que cette manie de se réjouir que Sexton sorte, et de chouiner après le très vilain coup de O’Brien (magnifique hier soir) ? Pendant tout le match, le chauve et son voisin nous ont fatigués à nous faire croire en quelque chose qui ne se passerait jamais. Il fallait pourtant vraiment être à côté de la plaque pour penser encore à la 34e minute que le match pourrait être gagné. Et puis à la 78e, comme le politique qu’il a toujours été, Laporte, s’est mis à casser du sucre sur le dos des joueurs et des entraineurs. La messe était dite, les moutons égorgés et lui, cet arriviste, préparait le barbecue en bavassant sur le fait que nous étions en dessous de tout.

Les Français ont l’équipe qu’ils méritent : indigente, bête et attendue. Sur le terrain, les joueurs ne fichent rien d’intelligent. En dehors, on leur pose des questions parfaitement idiotes. Devant le poste, nous sommes des veaux. Tout, dans cette France rugbystique est indigne. Ce début de coupe du monde aura été insupportable de bêtise, d’écharpes aux vents et de commentaires odieux. On a chanté la défaite anglaise comme des malpropres, des jaloux, des incultes incapables de comprendre que leur défaite était aussi la nôtre : celle du Nord contre les nations du Sud. On s’est gaussé sur nos écrans de lire que Bastareaud n’était « pas triste » pour les Anglais, on en a rajouté sur la perfide Albion qui mérite dix fois plus que nous une place en quart. Nous sommes les dindons d’une farce que nous nous préparons nous-mêmes depuis des lustres et ça ne nous fait même pas réagir.

Attendu que nous ne pouvons rien faire pour changer la prédisposition de coffre à ballon dont souffrent nos deux centres (pour ne citer qu’eux) essayons de peser là où nous le pouvons : sur les médias. Changeons de chaines, ne lisons plus les médias français, concentrons-nous sur un blog : le-pilier.blogspot.fr, ne perdons pas de temps à regarder débattre des spécialistes qui ne l’ont jamais été ! En Angleterre, ils ont Wilko et Woodward, en Irlande BOD, En NZ Justin Marshall. Nous, nous avons Chabal.

Français, faisons de notre pays une grande nation de rugby : coupons nos écrans et n’achetons plus leurs misérables torchons dans lesquels on ne trouve que l’air vicié des «décryptages» et des analyses déjà tenues mille fois. Pour changer, il faut qu’ils partent. Les entraineurs bien sûrs, les joueurs ensuite, mais surtout, surtout, les journalistes. Bon vent !

 

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : AP21806233_000131.

Un quart d’heure avec Claude Bartolone et Joël Dicker

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Faut-il l’imputer à mon téléviseur qui rendait l’âme ou au peu d’entrain qui régnait sur le plateau de Laurent Ruquier ? Toujours est-il que dans les brumes matinales, je ne voyais plus que Joël Dicker arrivant aux commandes d’un long courrier Swissair pour lancer  son nouveau roman Le Livre des Baltimore à l’occasion d’un cocktail  géant le célébrant à Genève. On fait les choses en grand dans les petits pays. À Paris, il n’a eu droit qu’au respect de Yann Moix  qui respecte tous les écrivains et qui respecte infiniment ceux qui vendent leur livre, ce qui est devenu exceptionnel. Il était embarrassé pour en dire plus : il s’est donc contenté de rappeler qu’il était lui aussi écrivain, au cas où sa présence aux côtés de Léa Salamé et de Laurent Ruquier nous amènerait à en douter.

Ruquier, bien sûr, n’avait lu que la moitié du Livre  des Baltimore et tentait sans grande conviction d’en connaître la fin pour s’épargner un effort superflu. Léa Salamé, elle, confessait qu’elle avait des amis snobs qui prétendaient que Dicker n’avait aucun style – sans doute avaient-ils lu Frédéric Beigbeder dans Le Figaro Magazine qui l’avait étripé – mais qu’elle avait offert La vérité sur l’affaire Harry Quebert à ses neveux, respectivement âgés de seize et dix-huit ans, jusque-là imperméables à la lecture et qui grâce à Joël Dicker ont pris goût à ce vice solitaire. Tout le monde sur le plateau d’On n’est pas couché  s’est alors extasié sur le miracle qui s’était produit et sur les trois millions d’exemplaires que le jeune et fringant Genevois avait dispersé dans le monde entier. Dieu que la multiplication des pains semblait minable à côté de ce tour de force : c’était comme si l’on assistait en direct à la résurrection de la littérature.

En revanche, avec Claude Bartolone – personnage plutôt sympathique au demeurant – aucun miracle ne se produisit. Tout juste quelques arnaques sur les produits financiers toxiques liées à la parité du franc suisse et de l’euro, ainsi qu’à des emplois fictifs. Rien que de très banal en politique, sans conséquence aucune et d’ailleurs attribuable à ses prédécesseur. François Mitterrand l’aimait bien, Bartolone, pour sa gouaille. Et il est vrai que le meilleur moment de cette soirée insipide fut celui où Bartolone raconta pourquoi il voulait que la région Île-de-France s’appelât dorénavant région : Paris, Île de France. Pour une raison très simple, c’est que personne dans le vaste monde ne connaît l’Île-de-France et que tous ses interlocuteur lui demandent s’il faut prendre un bateau pour s’y rendre. Adolescent, Claude Bartolone voulait devenir garagiste : je lui aurais volontiers confier ma voiture. Quant à voter pour lui, c’est une autre question : il détiendrait, selon ses interlocuteurs, le record des déficits des collectivités dont il a eu la charge. Un endettement maximal pour Bartolone, un enrichissement incroyable pour Joël Dicker… Les Suisses seraient-ils devenus plus astucieux que les Français ?

Migrants : la symphonie empathique

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migrants valls lepen

migrants valls lepen

« La critique ne sert pas l’intérêt général. » Dans la crise des migrants et le vacarme de commentaires qu’elle a naturellement alimenté, on n’a guère prêté attention à cette formule de Manuel Valls. Le 10 septembre, le Premier ministre, qui s’exprimait à l’issue d’un « séminaire gouvernemental franco-palestinien » (dont on ignore d’ailleurs quelles ont été les heureuses retombées), répondait à la proposition de Nicolas Sarkozy de créer un statut de réfugié de guerre.

Une semaine plus tôt, Aylan Kurdi, enfant syrien mort sur une plage turque, est devenu une icône planétaire. Innocence, injustice, impuissance, son corps sans vie et sans visage est le visage de notre mauvaise conscience. Il nous interdit de penser. C’est bien ce que dit Valls – « La critique ne sert pas l’intérêt général ». Réfléchir, c’est trahir. Seule l’émotion est autorisée. « Et si c’était votre enfant ? » s’exclame Jean-Claude Juncker sur le mode coup de poing dans le ventre. Chacun redoutant de paraître moins bouleversé que son voisin, les éditorialistes rivalisent dans l’humanitarisme lyrique, les commentateurs font la course à la compassion, les artistes exhibent leur grand cœur. « Finie la colère rentrée », écrit sans rire une consœur au sujet de la mobilisation des people. Ah bon, elle était rentrée, je n’avais pas remarqué. Un ami et confrère me fait passer l’envie de me disputer : « Les migrants, ce sont les Juifs qui fuient le nazisme », assène-t-il en préambule de notre déjeuner. Dans ces conditions, en effet, il n’y a rien à dire. Compatir, ouvrir, accueillir, fin de la discussion. « J’ai honte pour l’Europe, son égoïsme, sa myopie historique et son arrogance de petit-bourgeois satisfait », écrit Guy Sorman en invoquant la mémoire de son père Nathan, seul survivant à la Shoah d’une famille de onze enfants. Seulement, outre le fait que ce chantage à l’émotion rend l’atmosphère un brin pesante, il oblige à recouvrir une réalité infiniment complexe d’un voile de certitudes réconfortantes, mais parfaitement inefficaces pour guider la compréhension et l’action.

L’image d’un enfant mort parle, nous dit-on avec les trémolos d’usage. Oui, et elle parle tellement qu’elle finit par dire n’importe quoi. Par exemple, que l’Europe est coupable. Ou encore que les milliers de personnes qui ont pris la route pour se jeter dans les bras tendus d’Angela Merkel (bras qui se sont passablement refermés depuis) fuyaient la mort et la barbarie de Daech. En réalité, comme le montre Gil Mihaely, ils fuient l’ennui et le désespoir des camps de réfugiés de Turquie ou de Jordanie. D’un point de vue individuel, cela ne rend pas moins légitime leur aspiration à une vie meilleure en Europe.[access capability= »lire_inedits »] Cela devrait nous autoriser à instaurer des distinctions et à moduler nos obligations : si, dans l’urgence du danger, l’accueil ne se discute pas – c’est le sens même du droit d’asile –, nous ne pouvons pas offrir un avenir à tous ceux qui n’en ont pas. On peut toujours décréter que le bonheur est un droit de l’homme, on n’a pas encore trouvé le gouvernement qui fera respecter ce droit.

Qu’on ne se méprenne pas. La politique devrait certes résister au diktat de l’émotion (diktat au demeurant bien changeant et sélectif si l’on songe aux milliers de morts qui n’ont pas droit à une seule de nos larmes parce que nous n’avons pas d’image d’eux). Mais il serait absurde, et peut-être criminel, de prétendre se soustraire à l’émotion que suscitent en nous ces drames humains. L’universalisme dont se réclame l’Occident impose un devoir d’empathie. « Le malheur français d’abord », proclame en substance David Rachline, maire FN de Fréjus, en guise de réponse à la crise migratoire. Cet isolationnisme décomplexé est aussi peu convaincant que l’hospitalité illimitée prônée par le pape et par une certaine gauche. Comme nous l’affirmons en « une », la compassion n’est pas une politique et l’égoïsme non plus. La politique, au bout du compte, c’est la froideur d’un marchandage entre pays européens sur le mode « tu en prends tant et toi tant ».

En réalité, la question de l’accueil des réfugiés devrait, plus que toute autre, mobiliser toutes les ressources de la dialectique. C’est parce que le monde déménage, pour paraphraser Jean-Luc Mélenchon, qu’il est encore plus urgent de le penser. Si le cœur indique qu’il faut accueillir tout le monde et la raison assure que nous ne pouvons plus intégrer personne, la vérité politique se situe probablement quelque part entre les deux. Du reste, si certains de mes contemporains semblent éprouver exclusivement de la pitié, et d’autres seulement de la peur, la plupart ont à la fois peur et pitié. Autrement dit, le dialogue entre Renaud Camus et Alain Finkielkraut, que nous publions dans les pages qui suivent, traverse chacun de nous – ce qui ne signifie évidemment pas que le premier n’aurait pas de cœur et l’autre pas de tête…

Les belles âmes n’ont que faire de la dialectique : l’Europe a les moyens d’accueillir tous les migrants, répètent-elles sur tous les tons. Il suffit de voir l’état du lycée Jean-Quarré, dans le XIXe arrondissement de Paris, où campent quelques centaines de candidats à l’asile, pour comprendre la stupidité d’une telle proposition. Certains, comme Sorman, Attali et d’autres, vont plus loin et proclament : « Les migrants ne sont pas le problème, ils sont la solution » – comprenez que, grâce à leur éducation et à leur culture, ces nouveaux arrivants vont régénérer des sociétés européennes moribondes parce que fermées aux beautés de la diversité. Et tant pis si « les Français n’en veulent pas », comme le décrète L’Express en « une ».

Ce refus, peut-être exagéré par les sondages, nourrira bien sûr la détestation des belles âmes pour ce peuple de beaufs, racistes et égoïstes. Les Français seraient peut-être plus accueillants si on cessait de leur raconter des craques. La vérité, c’est que, que soient les malheurs auxquels ils essaient d’échapper, une fois en Europe, ces réfugiés seront des immigrés comme les autres. Et cette nouvelle vague migratoire a toutes les chances d’amplifier les problèmes créés par les précédentes. Cela explique que certains, installés de plus longue date, voient arriver les nouveaux venus sans grand enthousiasme – ces Arabes ne voudraient-ils pas manger le pain de nos musulmans ? Les grands sentiments, c’est fort agréable, mais ça ne nourrit pas, ça n’éduque pas, ça ne fournit pas de logements. Et l’élan de solidarités collectives et individuelles n’a pas tardé à se fracasser sur le réel des budgets et de la pagaille administrative.

Enfin, bien que la presse se garde bien de trop en faire état, les arrivants ne sont pas tous des amoureux des droits de l’homme et de l’Occident libéral. Les services secrets occidentaux craignent que des djihadistes se glissent parmi les réfugiés, raconte Pierre Jova dans son reportage en Serbie. Et parmi ceux qui ne nourrissent aucune intention suspecte ou belliqueuse (l’écrasante majorité, on suppose), beaucoup ne semblent pas décidés à abandonner leur mode de vie. Bien sûr, on trouvera cruel de demander à des malheureux qui ne veulent rien d’autre que ce qu’on considère ici comme une « vie normale » de montrer patte blanche culturelle. On dira que le droit d’asile ne se divise pas. En ce cas, peut-être qu’il se négocie. Ceux qui arrivent aujourd’hui, nous ne les avons pas fait venir pour travailler à notre place dans nos usines ou sur nos chantiers. Nous pourrions leur demander de s’adapter à nos petites manies laïques et libérales, comme l’importance que nous accordons à la visibilité et à la liberté des femmes. Certes, on ne peut obliger personne à aimer nos mœurs, mais ça montrerait qu’on y est attachés. Après tout, si certains tiennent à la liberté de porter la burqa, et à tout autre accommodement que la France « islamophobe » n’offrirait pas, libres à eux de demander l’asile à la Suède. Ou au Qatar.[/access]

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*Photo : Sipa. Numéro de reportage : REX40400823_000004.

Manif anti-réforme du collège : tous en toge!

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reforme college profs

reforme college profs

« Tous en toge, tous en toge ! Tous ! Tous ! Tous ! » ; « Najat Belkacem ! Si Vis Pacem ! » On n’a pas souvent l’occasion de manifester aux côtés de Zeus et des Immortels, de croiser Cicéron tenant une pancarte ou d’entendre des slogans en latin couvrir la sono d’un cortège syndical. Grâce à la réforme du collège de Najat Vallaud-Belkacem, c’est chose faite. « C’est sans doute le plus grand rassemblement d’enseignants et de passionnés des langues anciennes dans l’histoire de l’Éducation Nationale ! » souligne Robert Delord,  écrivain et président de l’association « Arrête ton char ! », qui a organisé pour la manifestation du 10 octobre une « Antic Pride » réunissant légionnaires casqués et enseignants en toges et coiffés de lauriers, tenant des bannières « Reformatio Najatae Delenda Est » (il faut détruire la réforme de Najat) et des pancartes sur lesquelles la petite chouette d’Athènes verse une larme, soupirant : « je ne suis pas discriminante ! » 8 000 selon la police, 15 à 20 000 selon les organisateurs, on tranchera plutôt, au vu d’un boulevard Raspail envahi par les cohortes de manifestants, en faveur des dix-mille.

Cependant, si les mesures qui seront initiées à la rentrée 2016 ont fait descendre dans la rue les représentants de l’enseignement des humanités classiques, cette réforme adoptée au forceps risque aussi de les voir disparaître dans nombre de collèges. L’un des objectifs annoncés de la réforme du collège est de voir les établissements gagner en autonomie avec notamment la mise en place des fameux EPI, les Enseignements Pratiques Interdisciplinaires qui offriront, comme le formule le site Eduscol dans un savoureux style académique, « des moments privilégiés pour mettre en œuvre de nouvelles façons d’apprendre et de travailler les contenus des programmes. » Le paradis pédagogique à venir en somme ? Un discours lénifiant et mensonger pour la plupart des enseignants présents à la manifestation. Les EPI représentent huit thématiques de travail aux intitulés plutôt vagues – « Monde économique et professionnel, Culture et création artistique, Information- Communication et Citoyenneté, Corps-Santé-bien-être et sécurité, Sciences-Technologies et Sociétés, Transition écologique et développement durable, Langues et Cultures étrangères/régionales, Langues et Cultures de l’Antiquité » – qui forment autant de blocs thématiques que les chefs d’établissement pourront moduler à leur guise et surtout en fonction de leurs moyens. L’enseignement des langues anciennes, tout comme les défuntes classes bilangues auraient, d’après le ministère, vocation à se fondre dans cet ensemble pour devenir des enseignements complémentaires, en marge du tronc commun conservé dans le cadre du collège unique, et profiter ainsi à davantage d’élèves. Faux, protestent les enseignants. « Chaque établissement choisit ses EPI et le latin n’a plus d’horaires disciplinaires garantis », explique une grande Athéna casquée, prof de latin-grec. « Le ministre de l’Éducation Nationale a eu beau prétendre devant la commission sénatoriale que les langues anciennes allaient conserver les mêmes horaires, c’est un mensonge : le décret du 19 mai dernier a déjà supprimé le caractère obligatoire des Langues et Cultures Anciennes. On prétend que l’enseignement du latin est toujours prévu par la réforme, alors qu’en pratique il est déjà rendu impossible. » À côté de nous passent, superbes, deux Immortels en toges blanches baladés dans un grand container. « Sortez-nous de là ! », s’époumonent-ils, « sortez-nous de la poubelle ! »

Ce que souligne la plupart des manifestants présents ce 10 octobre sous un ciel encore estival, c’est la disparition de toute cohérence nationale en matière d’enseignement. « Le collège plus autonome dans son action pédagogique » promis par la réforme est en effet avant tout vu ici comme le moyen de faire des économies par d’habiles tours de passe-passe visant à remplacer des heures postes par des heures d’ « Accompagnement Personnalisé » – « mais toujours à trente-cinq élèves par classe », souligne une enseignante, « ce qui n’a plus grand-chose de personnalisé » – ou par des EPI qui empiètent sur des enseignements essentiels : « nous verrons ainsi ces heures prises dans mon établissement sur les heures de français qui passeront de 4h30 à 3h30 par semaine », avance une autre enseignante, dont la pancarte affiche : « Les EPI ne donneront jamais de fruits ».

Quant à ceux qui affirment haut et fort qu’il n’est pas question de verser une larme sur l’enseignement des langues anciennes en vertu de la toute-puissance internationale de l’anglais, on leur rappellera ce paradoxe de la réforme qui prétend favoriser l’apprentissage des langues tout en supprimant les classes bilangues en collège. On pourra aussi leur opposer le constat fait par ce professeur de mécanique, représentant de l’association Courriel qui s’élève contre l’anglophonisation sans nuance de l’enseignement, qui dénonce les heures prises sur l’enseignement de français -là encore- pour mettre en place les ETLV (Enseignement Technique des Langues Vivantes). « On m’a demandé d’enseigner la mécanique en anglais, je n’ai pas refusé, j’ai un bon niveau en anglais mais il est illusoire de prétendre faire des élèves de meilleurs locuteurs anglophones en leur faisant apprendre cette langue plus jeunes quand ils ne sont pas capables de maîtriser les bases fondamentales de leur langue natale. Au bout du compte, on se retrouve avec des élèves de Terminale qui ne sont pas plus capables de parler anglais que français. »

Il n’y a pas que des profs qui ont battu le pavé, même si les parents d’élèves paraissent singulièrement absents de cette manifestations : un peu plus loin, un groupe de jeunes gens vêtus de bonnets d’ânes défilent au nom de l’association #jeuneetcontre, un collectif d’étudiants et de lycéens, formé, m’explique son chef de file, « au mois de mai face à la réforme du collège et en prenant conscience du déficit, dans l’opposition à cette réforme, de jeunes et de représentants de la province. Nous sommes des jeunes, pour beaucoup issus d’établissements de province – ou toujours inscrits dans ces établissements – et nous avons profité d’un enseignement encore basé sur des principes méritocratiques que nous avons envie de défendre, c’est notre ADN. » Pourtant, la province est bien représentée et l’on semble venir d’un peu partout : Tarn, Auvergne, Provence…Sur le boulevard Raspail, c’est un collectif d’enseignants de Langeac, bonnets phrygiens sur le crâne, qui interpellent symboliquement l’un des maîtres de l’humanisme en criant à tue-tête « Budé avec nous ! » devant la librairie du même nom. « Pourtant les syndicats ne se sont pas mobilisés comme avant pour ramener du monde. Par rapport à d’autres manifestations que j’ai connues, il y a moins d’engagement. Il y a tout de même une certaine passivité des collègues, une certaine lassitude, alors que l’enjeu est essentiel. Si ça, ça passe, là c’est fichu. »

En ont-ils assez ces enseignants, de lutter, comme l’écrivait Péguy, « contre les familles, ces électeurs, contre l’opinion ; contre le proviseur, qui suit les familles, qui suivent l’opinion ; contre les parents des élèves ; contre le proviseur, le censeur, l’inspecteur d’académie, le recteur de l’académie, l’inspecteur général, le directeur de l’enseignement secondaire, le ministre, les députés, toute la machine, toute la hiérarchie, contre les hommes politiques, contre leur avenir, contre leur carrière, contre leur (propre) avancement »[1. Charles Péguy, Notre jeunesse (1910), Œuvres en prose complètes, III, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque de La Pléiade.]? Ils semblent en effet bien seuls. La FCPEa approuvé la réforme, les syndicats sont incertains, tiraillés entre l’opposition d’une partie de leur base à la réforme et les aspirations égalitaristes, voire les intérêts moins nobles, diront les mauvaises langues, de leurs directions. Les enseignants du supérieur restent eux assez indifférents, en dehors de quelques représentants qui ressentent particulièrement le péril qui menace la culture classique ou tout simplement l’effondrement préoccupant du niveau chez les futurs étudiants. « On trouverait difficilement cinquante maîtres de l’enseignement supérieur, et même trente, et même quinze, qui se proposent autre chose (outre la carrière, et l’avancement, et pour commencer précisément d’être de l’enseignement supérieur), qui se proposent autre chose que d’ossifier, que de momifier la réalité. »

Péguy était dur… Mais la première chose que regrettent justement beaucoup des personnes présentes dans cette manifestation du 10 octobre, c’est la capacité du gouvernement, à travers cette réforme du collège en particulier, à à dresser les différentes catégories de personnels de l’Éducation – professeurs, administratifs, collège, lycée et supérieur – les unes contre les autres. « On a besoin de sérénité et on a besoin d’une véritable réforme mais pas d’une réforme dont le principe est ‘diviser pour mieux régner’ », explique Robert Delord. « Après quarante ans de collège unique, nous n’avons pas besoin d’un collège inique. »

*Photo : DR.

Enard, superstar

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super vixens bombe

super vixens bombe

Dans un mois, la rentrée littéraire sera pliée. Les prix à peine distribués, on commence déjà à remballer, voire à pilonner. Le roman de septembre est une denrée hautement périssable, une exception française. Fragile, il ne supporte pas la chaleur des salons du livre, la promiscuité des rayonnages et encore moins, les estomacs délicats des critiques. Il laisse toute une profession exsangue en plein cœur de l’automne. Car, excepté de très rares élus, l’immense majorité des auteurs a le sentiment de s’être fait berner. Les perdants de novembre se ramassent à la pelle. Le Goncourt partage avec l’Euro Millions, la même part de rêve inaccessible et de brutalité économique. Et puis derrière, ça se bouscule au portillon, les beaux livres jouent des coudes, Noël est leur saison, pas question de se faire doubler par un essayiste retardataire ou pire un auteur de janvier qui voudrait leur griller la priorité. La machine tourne à plein régime si chacun veut bien respecter le calendrier.

L’édition française a horreur du vide. Elle vit au rythme des fournées incessantes, souvent harassantes et doit faire face à l’inconstance des lecteurs. Ces animaux tristes ne sont vraiment pas des consommateurs raisonnables. Ils sont volatils, insoumis et inconscients des enjeux économiques de tout un secteur. Ils ne comprennent décidément rien à la saisonnalité des livres. Leur viendraient-ils à l’idée de manger des fraises en décembre ? Non, alors pourquoi se jettent-ils sur un écrivain mort en 1987 à l’âge de 44 ans ? Un type flou au CV foutraque dont personne ne se souvient sauf les admirables Editions Finitude, qui depuis plus de dix ans, (re)publient les œuvres de Jean-Pierre Enard. Un écrivain hors-sol, improbable personnage sorti d’un conte de Marcel Aymé, un style inimitable, friable, une variation nostalgique, quelque chose de Toporien dans la recherche de l’étrange et de profondément mélancolique. Un bonheur de lecture. On ouvre un livre de Jean-Pierre Enard parce que sa courte biographie amuse : rédacteur au Journal de Mickey, chercheur de gadgets pour Pif, directeur de la Bibliothèque rose, chroniqueur à VSD, etc… D’instinct, une connivence s’installe. L’estime n’est pas loin. On flaire le réfractaire. Les écrivains au parcours déviant attirent toujours plus que les bons élèves de la méritocratie. On n’a encore rien lu de lui, juste aperçu son visage joufflu, sa barbe d’instituteur et son costume crème dans l’émission « Apostrophes » de juin 1978. Pivot l’avait invité aux côtés de Roger Caillois pour parler de son roman Le dernier dimanche de Sartre paru aux Editions du Sagittaire. Même sa voix semble irréelle. Trop haute pour sa lourde carcasse. Faussement sentencieuse comme si ce jeune homme intimidé s’amusait de la situation, en décelait toute l’ironie.

L’œuvre de Jean-Pierre Enard traverse les époques comme le passe-muraille, elle brouille l’espace-temps, télescope ses héros, ose le carambolage des genres. Il ne se refusait aucune facétie, aucune liberté, le fantastique et l’érotique, le policier et le boulevardier, la philosophie et la bistronomie. Finitude, maison de qualité, ne s’y est pas trompée en remettant en selle ce cavalier instable des lettres. Les Contes à faire rougir les petits chaperons bénéficient d’un joli retirage coquin. Une Blanche-neige multi-orgasmique, trois petites cochonnes lubriques, un petit Poucet brouteur, c’est partie fine au château de Moulinsart ! Carré blanc de rigueur : « Un tel cul, généreux et insolent, appelle la fessée avec autant de vigueur qu’un philosophe réclame son heure de télévision ». Enard pratiquait une littérature sans filtre dont l’originalité séduit et réveille notre époque engluée par l’auto-fiction ou plutôt, devrait-on dire, l’auto-miction, un déversement de banalités. Finitude en profite également pour publier « L’existence précaire des héros de papier… », un roman-feuilleton clownesque, c’est-à-dire drôle et sombre. Une histoire policière qui se moque de l’intrigue, une chronologie qui se fout du temps réel, mais jamais des sentiments. Enard vient colorier le ciel bas et sombre de cette rentrée 2015. Si en plus, je vous dis qu’il buvait du Quincy et sauçait abondamment ses plats, courez lire cet ogre lucide du temps passé.

Contes à faire rougir les petits chaperons de Jean-Pierre Enard – Finitude

L’existence précaire des héros de papier de Jean-Pierre Enard – Finitude

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L'existence précaire des héros de papier

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Jérôme Leroy, brut et brutal

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jerome leroy jugan

jerome leroy jugan

2015 sera-t-elle l’année de Jérôme Leroy ? Nous l’espérons, car sans cela, il n’en restera pas grand-chose à sauver. Après nous avoir bercés avec le mélancolique et très classe Sauf dans les chansons (La Table Ronde), envoûtés avec Les Jours d’après (idem), le plus rouge des auteurs de romans noirs est l’heureuse surprise de cette rentrée littéraire un peu pâlotte. Son Jugan squatte d’ores et déjà – à juste titre – les listes du Renaudot et du prix Décembre.

J’ai tendance à penser que la place d’outsider est plus enviable que celle de favori, c’est pourquoi, alors que mes affinités ne m’y poussaient pas et que je me remettais à peine du déclin du mois d’août, je me suis lancé dans la lecture du polar de l’ami Jérôme.

Il y a de la jubilation à jouer avec les nerfs du lecteur : à l’embarquer sur des chemins de traverse, dans les campements des gitans et des voyous comme dans les pires secrets de l’âme humaine. Il y a du génie à nous faire sentir les picotements de la bruine normande sur les joues. Il y a aussi une jouissance, chez ce maître en élégance nonchalante, à torturer l’image de la vertu, la vierge et amoureuse Assia, aussi perfidement que Joël Jugan, le monstre au rôle-titre.

Il est rare, de nos jours, de tomber nez à nez avec un morceau de monde en ouvrant un livre.[access capability= »lire_inedits »] On est habitué aux léthargies égotistes des dames patronnesses de Saint-Germain-des-Prés et à la nausée qu’elles nous infligent, aux pirouettes sans lendemain des jeunes loups et aux romans-fleuves dont personne ne sait quoi faire. On se débarrasse de ceux-là avec des lauriers et l’on croise les doigts pour que leurs auteurs ne passent pas l’hiver. Jérôme Leroy n’a pas fait dans la dentelle. Ni complaisance, ni assoupissement idéologique, ni prétention épuisante, mais un texte brut et brutal.

Cette radiographie à peine fantastique de la province française est bien sûr un écho à L’Ensorcelée de Barbey d’Aurevilly, mais elle ne lui emprunte que le cadre. Pour le reste, pas de cadeaux, pas de perspectives sinon les lignes des quatre-voies, pas de ciel à prier, pas d’espoir de salut, pas même de revanche du bien sur le mal. Barbey nous autorisait au moins à dormir tranquilles, Leroy et Jugan se moquent de notre sommeil, ils torturent respectivement lecteur et narrateur jusque dans leurs rêves les plus doux, jusque dans leur sinécure estivale.

Les souvenirs les plus douloureux finissent par s’émousser et devenir d’agréables légendes. Celle du groupe Action Rouge nourrissait les fantasmes déçus de la CPE du collège et la mémoire falsifiée d’une jeunesse fougueuse pour les notables du coin. Mais, quand le passé refait surface, c’est rarement pour nous conforter dans l’idée que l’on s’en était faite. Jugan, en cela, est la personnification monstrueuse de nos mensonges et des lâchetés universelles ; il vient taper sur l’épaule des traîtres à sa cause, une vraie malédiction.

On retire de l’expérience un goût amer, la conscience aiguë – si elle nous avait manqué – que le mal est tapi en chacun, qu’il est inutile de le chercher et de le désigner ailleurs qu’en soi-même et son voisin. Les meilleurs idéaux font de nous des monstres, les plus belles promesses sont faites pour être trahies et les meilleures amantes pour être abandonnées. C’est la loi de la nature, disait-on.

Pour un lecteur de romans réticent comme je le suis, le mot d’ordre et critère de sélection a toujours été celui de Stendhal : que ce soit « un coup de pistolet au milieu d’un concert ». Jugan s’achève par des coups de fusil en pleine kermesse scolaire, voilà qui a plus de panache et qui laisse augurer un bel avenir à son auteur. Nous comptons sur lui désormais pour perturber avec le même talent le ronron des cérémonies automnales et continuer de nous secouer dans nos fauteuils.[/access]

Également en version numérique avec notre application :

Jérôme Leroy, Jugan, La Table Ronde, 2015.

Jugan

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Anti-glamour et lutte des classes

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prilepine jeune mechant

prilepine jeune mechant

L’éditeur français de Zakhar Prilepine est formel : la plume du jeune écrivain russe est « anti-glamour ». La contradiction est ailleurs, dans le titre lui-même : Jeune, de gauche et méchant. Comment, quand on est jeune, peut-on être de gauche, et surtout national-bolchevique ? Pour cela, en Russie, il faudrait être vieux. Et en France ?

L’homme moderne s’impose d’être cohérent avec ses idées. Cette vertu, chez Prilepine, est passée au rang d’obsession. Ce n’est pas de sa faute. On le calomnie, dit-il, de vivre sur un grand pied en touchant des émoluments du Kremlin pour lutter contre la « sacro-sainte idée du libéralisme ». Que faire ? Sa réponse est qu’il prend son petit-déjeuner d’une saucisse au bout d’une ligne de métro. Voilà qui n’est pas glamour. « Parmi ceux qui parlent de ma cupidité – poursuit-il – y’en aurait-il un qui aurait quatre enfants de la même femme ? Levez la main, camarade ! » Prilepine s’adresse notamment aux membres de la « classe créatrice » (les bobos russes), dont il dit que pour se faire bien voir, ils n’aiment pas le pouvoir, mais qu’ « ils raisonnent exactement comme le pouvoir ». La Russie, note Prilepine, « s’est dotée d’une élite inappropriée ». Pour conjurer la violence, il faut remplacer cette élite « par celle qui a toujours été ». Le sourire de Gagarine, par exemple, est éternel, il rappelle le temps où « un homme ressemblait à un homme », ce qui n’a rien de commun avec la frivolité des classes créatrices (resto, réseau, « like »…).

Si l’avenir doit s’inspirer du passé, en extraire la grandeur immortelle, Zakhar Prilepine n’ignore pas que la nature inévitablement pernicieuse du présent. « Mon enfant, dit-il, ne devient pas comme moi ! » Lorsqu’il s’agit d’éducation, il fait donc l’éloge d’une hypocrisie assez bourgeoise, en un sens. Mais aussi d’une abnégation (non moins bourgeoise), qualité qui s’apprend selon lui au sein des familles nombreuses. Ses « 24 heures de la vie d’une famille nombreuse » (école, médecin, trajets, travail) ressemblent à s’y méprendre à celle de la banlieue parisienne. Du reste, l’abnégation procure des satisfactions. « Il n’est pas de plus grande joie que de voir le bonheur de son enfant ! » (Rappelons-nous Sting chantant « I hope the Russians love their children too »). Les idées de Zakhar Prilepine sur l’éducation sont claires et vont même jusqu’à réserver sa part au mystère. Ainsi l’ainé veille-t-il à ne point ébruiter le secret du père noël. Cette expérience vécue dans la tendre enfance apprend « non pas l’irresponsabilité, mais l’envie de faire personnellement tout son possible afin que les miracles s’accomplissent pour ceux qui les attendent et qui y croient. »

Avortement ? Niet. Pour que la Russie demeure, elle doit avoir des enfants. « La patrie, la Russie – ce sont des abstractions ? Abstraction toi-même » écrit-il. D’ailleurs, « notre sensation actuelle de la vie, c’est la joie mauvaise de l’absence du père. […] La Patrie, c’est un tout, unique dans le temps. C’est comme Dieu. »

Pour un bolchevique, Prilepine parle beaucoup de Dieu et de la vie éternelle. Tout méchant qu’il est, il pardonne à Boris Berezovski, malgré le mal que ce dernier a fait « à [son] pays et au peuple russe qui [lui] est cher ».

Il s’étonne que dans un livre d’image occidental, un enfant puisse se rendre chez sa grand-mère à la maison de retraite. Cela manque, sans doute, à la fois d’intimité et de solennité. Puis il se souvient : « Ah dans les années 90, comme nous admirions les retraités occidentaux qui déambulaient vêtus de doudounes superbes. Comparez-les avec nos vieillards ! » Certes, il glisse un sarcasme sur le peu de valeur de la vie humaine en Russie ; cela dit, il n’est guère attiré par la combinaison doudoune-hospice.

En guise de conclusion à quelques réflexions amères sur « la propagande féministe forcenée », Prilepine propose une parabole. L’homme fonce furieusement « et quand il arrive, une femme est déjà là qui l’attend. “Bonjour, dit-elle, je suis ta récompense.” Il ne lui vient même pas à l’idée qu’elle a réussi à arriver là avant lui. C’est un mystère. »

Le sourire de Gagarine et la femme éternelle. Zakhar Prilepine est étranglé par la nostalgie d’époques mythiques ou lointaines qu’il n’a pas connues. « Les opposants officiels ne veulent pas le socialisme parce qu’il l’ont déjà connu » s’insurge-t-il. « Comme s’il voulaient empêcher d’être amoureux parce qu’ils l’ont déjà été ».

« Si vous n’avez pas besoin de héros, ni de dieux ou d’épopées, restons-en là » souligne-t-il sèchement.

Il s’adresse à nous autres, Européens. Nous qui avons, d’après Prilepine, appris à négocier nos droits avec le monarque – et le monarque est toujours dans nos têtes. Le Russe, quant à lui, n’a aucun droit, il obéit quand on l’appelle, mais le tsar n’est pas dans sa tête.

Zakhar Prilepine,  De gauche, jeune et méchant. Chroniques, Editions de la différence, 2015

De gauche, jeune et méchant : Chroniques

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Sipa: numéro de reportage: 00643066_000037