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On n’est pas couché: et si on appelait un exorciste?

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J’ai été saisi d’hallucinations en regardant, comme d’habitude le samedi soir, « On n’est pas couché ». Laurent Ruquier sautillait de plus en plus en plus, Léa Salamé semblait possédée par Aymeric Caron, son ancien partenaire. Elle soutenait avec une ferveur hystérique le bilan de François Hollande face à Virginie Calmels, adjointe d’Alain Juppé, qui, elle aussi, portait une voix qui n’était pas la sienne : celle d’une France en souffrance qu’elle veut sauver par une gestion efficace, comme elle l’a fait (ou pas, je n’en sais rien) à Endemol, à Canal et à Eurodisney. Je ne me permettrai évidemment pas de mettre en doute ses capacités de femme d’affaires, mais quand elle juge Juppé si moderne, si efficace, si chaleureux un doute me vient : et si, elle aussi, souffrait d’une identification hystérique à son boss ? Vivement un exorciste ou un psychanalyste, me suis-je dit. Au moins, nous aurions droit avec l’exorciste à des scènes moins convenues et avec le psychanalyste à un silence plus reposant que les invectives de ces deux dames. Je précise que l’une d’elles, Virginie Calmels, a retrouvé ses racines – mot-clé – à Bordeaux et qu’elle aspire à diriger la région Aquitaine tout en conservant ses émoluments d’Eurodisney, ce qui a occupé une large part du débat. Entre possession et mesquinerie, c’est toujours la mesquinerie qui finit par l’emporter.

On avait sans doute prié Yann Moix de donner dans la sobriété, ce qu’il a fait. Il a trouvé « bouleversant » le témoignage d’une animatrice de télévision  dont l’enfant est polyhandicapé et dont le père, bien sûr, comme 80% des pères dans cette situation, a pris la fuite. Églantine Éméyé, dont le livre s’intitule Le Voleur de brosse à dents, est restée très digne, confirmant ce que j’ai cru comprendre quand j’étais enfant : les grandes douleurs sont muettes et donnent à celui qui les affronte une force intérieure qui impose le respect.

En revanche, celui qui n’impose ni respect, ni empathie, c’est Laurent Baffie possédé lui, par une forme d’autosatisfaction qui l’a conduit à traiter Yann Moix de « merde » et, surtout, par un logiciel d’anagrammes – un anagrammeur – qui lui a permis de concocter un Dictionnaire des noms propres que je ne conseillerai à personne et surtout pas à ceux, linguistes, psychanalystes, poètes, qui ont pour la langue un véritable amour.

Heureusement, Arielle Dombasle était présente pour sauver ce qui pouvait l’être de cette lugubre soirée. Délicieuse comme toujours, elle est possédée par le rockabilly qu’elle renouvelle avec le groupe suisse : The Hillbilly Moon Explosion. Du Superoldie, oui. Mais avec Tarantino en plus et des clips à tomber en extase. Tout le monde pour une fois était sincèrement d’accord sur le plaisir que provoque ce nouvel album d’Arielle Dombasle, à l’exception de Léa Salamé, qui, se prenant pour la jeune de service, le trouve daté et ringard. Pour la ringardise, elle repassera après s’être faite exorcisée. Arielle, elle, n’en a nul besoin. Elle plane – et nous avec elle.

Migrants: le dialogue Finkielkraut/Camus

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À la mi-août, Renaud Camus publiait sur le site du Parti de l’In-nocence le communiqué n°1860 « sur le comportement des clandestins ». Ce texte a heurté Alain Finkielkraut qui se trouvait alors en Grèce. Durant deux jours, et grâce sans doute à quelque concours caché, il a entretenu une correspondance électronique nourrie avec Renaud Camus. Qu’ils soient remerciés tous deux pour nous avoir autorisés à publier ce dialogue de très haut vol entre Paros et Plieux. 

Plieux, lundi 17 août 2015, minuit dix. Sur le nouveau comportement des clandestins.

Le parti de l’In-nocence et le NON remarquent qu’en de nombreux points du continent européen, et simultanément, les migrants, les clandestins, les prétendus réfugiés ou de quelque façon qu’on les appelle, à mesure qu’ils deviennent plus nombreux et donc plus forts, à mesure aussi qu’ils peuvent mieux se rendre compte de la passivité des indigènes et de l’esprit de collaboration de leurs dirigeants, deviennent plus violents, plus agressifs, plus sûrs d’eux et s’en prennent physiquement aux forces de l’ordre. Ils révèlent ainsi leur vrai visage d’envahisseurs et de conquérants, mais le personnel politique, face à la pire invasion qu’ait eu à subir l’Europe depuis des siècles, continue à parler absurdement, à l’instar du président du Sénat M. Gérard Larcher, de “crise humanitaire”. À ce compte on ne serait pas étonné si les manuels d’histoire, avec la servilité remplaciste qu’on leur connaît, se mettaient bientôt à nommer les siècles des Grandes Invasions “le temps des Crises Humanitaires”…

Alain Finkielkraut.

Comment pouvez-vous dire, mon cher Renaud, que les gens qui fuient les bombardements en Syrie et le service militaire illimité en Érythrée sont de pseudo-réfugiés ?

Faut-il être européen pour être un vrai réfugié ?

Ne peut-on penser à la fois leur déréliction et la nôtre ?

Il incombe à la politique d’affronter le tragique de la situation présente et non de le fuir dans un passé balisé, que ce soit celui des années 1930 ou celui des Grandes Invasions. Plus nous devons être fermes en matière d’immigration plus nous devons aussi, me semble-t-il, éviter les raccourcis haineux. La maîtrise des flux migratoires est indispensable. La dénonciation des hordes barbares qui déferlent sur la France est indigne.[access capability= »lire_inedits »]

En toute amitié, Alain

 

Renaud Camus.

Cher Alain,

Le communiqué que vous évoquez ne vise pas spécialement “les gens qui fuient les bombardements en Syrie et le service militaire illimité en Érythrée”, donc ni lui ni moi ne disons ce que vous dites. Votre seconde question, “Faut-il être européen pour être un vrai réfugié ?”, montre bien le caractère exagéré et, dirai-je, polémique, de vos interrogations. Il n’est certes pas indispensable d’être européen pour être un vrai réfugié, mais ce concept est totalement impuissant à rendre compte des gigantesques vagues migratoires qui submergent l’Europe et la détruisent. Et si les véritables réfugiés sont si nombreux, au sein de ces flux colossaux, que ne profitent-ils de leur nombre pour se faire acteurs de leur propre histoire, comme tous les autres peuples avant eux, et avant qu’il n’existe un continent hors histoire, une maison de repos des peuples, qui devient chaotique du fait de leur afflux ?

« Peut-on penser à la fois leur déréliction et la nôtre ? », demandez-vous. Penser leur déréliction ne saurait consister à les soustraire de l’histoire comme nous prétendons nous y soustraire nous-mêmes, quitte à en devenir les objets passifs, les jouets et les victimes. Penser leur déréliction ne saurait consister à la faire nôtre, à nous y plonger par une solidarité suicidaire. Le raisonnement à l’œuvre ici est exactement celui qui a détruit l’École : certains enfants reçoivent une bonne éducation et d’autres en reçoivent une mauvaise ou n’en reçoivent pas du tout, installons en masse les seconds chez les premiers, comme cela il n’y aura plus d’éducation du tout et tout le monde sera, sinon content, du moins égal dans l’hébétude. Il y a du malheur et il y a du bonheur, installons le malheur (ou l’incompétence, ou l’incivisme, ou la barbarie) au pays du bonheur (ou de l’État de droit), comme cela tout le monde sera malheureux, ce sera beaucoup plus juste. Le principe opératoire de ces raisonnements, c’est : Détruire, dit-elle. S’obstiner contre toute raison à voir dans l’invasion un problème humanitaire et rien d’autre, c’est détruire l’Europe. Puissent la brutalité et la sauvagerie dont commencent à faire montre tant de prétendus réfugiés (j’imagine que les vrais sont plus tranquilles et moins exigeants…) ouvrir les yeux de ce continent repu, avide d’en finir avec lui-même.

Très amicalement à vous, Renaud

 

Alain Finkielkraut.

Cher Renaud,

Vous ne visez pas spécialement les gens qui fuient les combats en Syrie, ceux qui s’évadent de l’État-prison érythréen ou encore les chrétiens persécutés d’Orient, mais vous les visez aussi, vous les englobez. Et là est le problème. Penser, dites-vous souvent, c’est faire des distinctions. Vous manquez à cette exigence dans ce communiqué que je ne crois pas vous attribuer à tort.

Vous m’objectez que, s’il y a tant de vrais réfugiés, ils devraient profiter de leur nombre pour se faire les acteurs de leur propre histoire. Est-ce ainsi qu’auraient dû raisonner les Juifs polonais et les Juifs allemands de l’entre-deux-guerres ?

Et, vous le savez bien, je ne plaide pas pour l’ouverture des frontières. Je persiste à vouloir délier la fermeté du dégoût et de la haine.

Votre ami, Alain.

 

Renaud Camus.

Cher Alain,

Vous m’invitez à faire des distinctions, et c’est un appel que je ne saurais ne pas entendre. Cependant vous-même, aussitôt après, faites classiquement le rapprochement, je n’ose dire l’amalgame, entre la situation d’aujourd’hui et celle des années 1930. Nous sommes là au cœur de ce qui nous perd. L’Europe meurt de refaire fantasmatiquement la guerre précédente. C’est ce que je me suis permis d’appeler, dans un recueil au titre à vous-même emprunté (Le Communisme du xxie siècle), « la seconde carrière d’Adolf Hitler ». Hitler est au bout de toutes nos phrases et de toutes nos pensées, et cette référence obsessionnelle nous paralyse. Le continent, je l’ai souvent écrit, est comme un patient tellement opéré et réopéré du cancer hitlérien que, par précaution, et par crainte désormais imaginaire d’une résurgence de ce mal-là, on l’a dépouillé de toutes ses fonctions vitales et on le laisse sans défense contre d’autres horreurs. Il n’a plus de cœur, plus de cerveau, plus de virilité, plus de volonté, plus d’yeux. Il ne voit même pas l’invasion dont il fait l’objet et qu’il prend, comme M. le président du Sénat, pour une crise humanitaire. Nous prenons des géants pour des moulins à vent.

Il y a dans la masse des migrants de véritables réfugiés, dites-vous, et des réfugiés de la pire horreur. Certes. Mais ces réfugiés sont si nombreux qu’ils sont des peuples. Le parti de l’In-nocence et moi avons toujours affiché et proclamé la nécessité et le devoir, pour la France et l’Europe, de soutenir les peuples contre leurs tyrans. Contrairement à beaucoup de nos amis, nous ne sommes pas du tout anti-interventionnistes. Au contraire, nous ne cessons d’appeler l’Europe à réarmer et à redevenir une puissance, un acteur essentiel de l’histoire. On ne peut pas reprocher à nos positions d’être incohérentes. Nous préconisons depuis longtemps la création d’un État chrétien au Proche-Orient, une sorte de grand Liban : c’est-à-dire la décolonisation d’une partie de l’empire colonial arabo-musulman, le seul qui, précisément, n’ait jamais décolonisé mais, au contraire, est en train de conquérir l’Europe et de progresser sur tous les fronts. L’Érythrée est un abject État-prison, aidons son peuple contre ses tortionnaires. Ne lui offrons pas notre pays.

Très amicalement à vous, Renaud

 

Alain Finkielkraut.

Je suis d’accord avec vous : la référence aux années 1930 désarme aujourd’hui l’Europe. Il n’empêche : nous ne pouvons pas faire comme si le xxe siècle n’avait pas eu lieu. C’est parce qu’en Suisse notamment la barque était pleine qu’il existe aujourd’hui un droit des réfugiés. On ne saurait le supprimer d’un trait de plume. À nous de marier fermeté et perspicacité. À nous aussi de ne pas céder à la tentation de considérer tous ceux que nous refoulons comme des envahisseurs.

Très amicalement à vous, Alain

 

Renaud Camus

Cher Alain,

Il ne s’agit pas dans notre esprit de supprimer d’un trait de plume le droit des réfugiés, mais de le réviser très profondément, afin de le recentrer sur le strict droit d’asile, comme nous voulons recentrer la “culture” et les “industries culturelles” sur la culture. Votre formulation me convient parfaitement, j’y souscris très volontiers : “ne pas considérer tous ceux que nous refoulons comme des envahisseurs”. Je serai même plus libéral que vous et veux bien ne pas considérer comme des envahisseurs certains (un très petit nombre) de ceux que nous ne refoulons pas. Il n’empêche qu’invasion il y a bel et bien, sous ombre de “droit des réfugiés”, qui est devenu une très mauvaise farce. Et cette invasion ne se donne même plus l’air ni les gants de paraître misérable, aimable et pacifique. Elle devient ce qu’elle est, agressive, violente et conquérante.

Très vôtre, Renaud

 

Alain Finkielkraut.

Cher Renaud,

Si l’on voulait enrayer l’actuel processus destructeur pour tous, il faudrait non seulement mener une guerre impitoyable contre les passeurs mais intervenir en Libye et peut-être en Érythrée : de cela, le camp progressiste, le camp identitaro-souverainiste et la bien-pensance européenne refusent, chacun avec ses arguments, d’entendre parler. C’est déplorable. Mais ne convertissons pas notre impuissance en vindicte contre les misérables qui débarquent chez nous.

Merci de me pousser dans mes retranchements. Alain

 

Renaud Camus

Cher Alain,

Les misérables qui débarquent chez nous, comme vous dites, pour la plupart ne sont pas si misérables que cela. Beaucoup ont payé 20 000 ou 30 000 euros, parfois davantage, pour arriver jusqu’à nous – j’en serais pour ma part bien incapable. Un dixième de cet argent aurait mille fois suffi, si vraiment ils sont des réfugiés, à négocier pareil statut avant de violer nos frontières, ce qui, dans toutes les civilisations de la terre, a toujours fait des étrangers des délinquants. Or, bien loin de se comporter en coupables et en obligés, ils se targuent de leur spectaculaire clandestinité, ils sont de plus en plus agressifs et belliqueux, et une part considérable de la nocence leur est due, parmi celle dont nous ne sommes pas redevables aux vagues précédentes d’immigration. Face à quoi l’Europe se demande incessamment de quels nouveaux droits elle pourrait bien les gratifier, alors qu’un nombre croissant de ses propres citoyens sont dans la misère.

Que les camps progressiste, identitaro-souverainiste, européen bien-pensant et, ajouterai-je, poutinolâtre refusent d’envisager les aspects géopolitiques globaux de la situation, je suis bien d’accord avec vous pour m’en lamenter. Je ne cesse pour ma part, avec ma faible voix, d’appeler à un retour de l’Europe dans l’histoire, avec, pour commencer, une armée et des forces d’intervention dignes de ce nom.

Votre ami et admirateur, Renaud Camus

 

Alain Finkielkraut.

Cher Renaud,

Il y a beaucoup d’arrogance dans les “quartiers populaires” mais je n’en discerne aucune chez les migrants qui ont vendu tous les biens pour s’entasser dans des rafiots en Méditerranée ou chez ceux qui s’efforcent, au péril de leur vie, d’arriver en Angleterre.

J’ai passé en tout cas une journée passionnante en votre compagnie.

Votre ami et lecteur fidèle, Alain

 

Renaud Camus.

Cher Alain,

Nous voici revenus à notre point de départ, le communiqué de l’In-nocence – lequel, lui, contrairement à vous, discerne bel et bien de l’arrogance chez nombre de migrants, et c’est ce qu’il appelle leurs “nouveaux comportements”, qu’il juge hautement révélateurs. À Cos, ils attaquent la police et répandent la peur dans le port. En Italie ils manifestent pour des nourritures plus conformes à leur tradition et se plaignent de la présence de femmes parmi les personnes chargées de les assister. À Paris et à Calais, ils se ruent sur des policiers. À l’entrée du tunnel sous la Manche, ils réglementent les accès. Partout ils défilent à visage découvert avec des banderoles revendicatives alors que bien entendu ils ne devraient même pas être là. Dans toute l’Europe les viols et les agressions qui leur sont dus se multiplient. Et je ne parle de leur effet catastrophique sur l’environnement, au sens le plus matériel et immédiat du terme : quelque endroit où ils se concentrent prend aussitôt l’aspect d’une décharge publique. On est bien loin des « demandeurs d’asile » des autres époques. N’incriminons pas les origines, les cultures, mais le nombre. Dès que le nombre permet la force, c’est la force et l’esprit de conquête qui se manifestent.

Très amicalement à vous, Renaud.

 

Alain Finkielkraut.

Cher Renaud,

Le nombre, en effet. Leopold Kohr, le maître à penser d’Ivan Illich, disait : « Il semble qu’il n’y ait qu’une cause derrière toutes les formes de misère sociale : la taille excessive. La taille excessive apparaît comme le seul et unique problème imprégnant toute la création. Partout où quelque chose ne va pas, quelque chose est trop gros. »

Reste que l’invasion dont nous parlons est aussi et indissolublement, comme nombre d’autres exemples que ceux que vous citez l’attestent, une tragédie humanitaire. Il serait suicidaire de vouloir accueillir toute la misère du monde. Mais avons-nous vraiment besoin d’en nier la réalité pour nous donner du courage ?

Très amicalement à vous, Alain

 

Renaud Camus.

Mon cher Alain,

Vous pensez bien que je suis à 100 % sur la même ligne que vous et que Leopold Kohr quant à la taille excessive de tout : des villes, des musées, des populations, des institutions, des champs, des usines à vaches, à porcs et à veaux. Voilà un des nombreux points où il n’y a pas la moindre divergence entre nous. Le gigantisme implique la normalisation, la normalisation l’interchangeabilité générale, l’interchangeabilité le remplacisme, le remplacisme le Grand Remplacement.

Je ne crois pas que ce soit à moi que l’on puisse reprocher de nier la réalité de quoi que ce soit, et certainement pas des drames humanitaires, et, dirai-je même, humains, qu’implique le remplacisme dans ses œuvres. Qu’il y ait à la gigantesque crise actuelle un aspect humanitaire et qui relève de l’entraide internationale, c’est indéniable. Il en représente entre 2 et 5 %, dirai-je. La réduire à lui, décider de ne voir et ne traiter que lui au sein de son énormité, c’est de la pure folie, de l’aveuglement criminel, au mieux une facilité de belle âme qui ne veut pas sortir du registre familier, au pis une complicité abjecte avec l’abandon de peuple et de civilisation.

Croyez à ma très kohrienne amitié, Renaud
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Immigration: pourquoi il n’y a pas de débat en Suède

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Depuis des mois, les relations entre la Suède et le Danemark ont pris un tour orageux. En cause : la politique d’immigration, restrictive au Danemark, très libérale en Suède. La brouille n’a pas attendu les dernières élections qui, à Copenhague, ont été remportées par une majorité de droite légèrement dominée en terme de suffrages et d’élus par le Parti du Peuple danois (Dansk Folkeparti, DF). Ainsi, le parti socialiste suédois avait dès le printemps dernier annoncé sa rupture avec son alter ego danois, après que celui-ci, sous la pression d’une opinion publique chauffée à blanc, eut annoncé son virage sur la question migratoire.

Ce désaccord s’est transformé en querelle, lorsque le gouvernement danois a décidé de protéger (temporairement) sa frontière et bloqué le trafic ferroviaire entre l’Allemagne et la Suède, via Copenhague. Les mots qui fâchent ont été lancés, les indignations symétriques se sont dressées, les uns se sont sentis un peu plus Danois, les autres un peu plus Suédois, et tous de moins en moins Scandinaves.

Mais les querelles ont parfois du bon, et peuvent aussi permettre qu’on se parle (enfin) de ce qui fâche.

L’interview parue dans le Jyllands Posten (Danemark) d’un journaliste suédois, Johann Andersson, par l’écrivain et historien danois Mikaël Jalving fait froid dans le dos, tant le premier décrit une sorte de totalitarisme progressiste qui sévirait dans les médias outre-Øresund. Mais il rassure aussi : c’est quand on commence à percevoir la tyrannie d’une idéologie qu’elle perd de sa puissance.

Le journaliste suédois affirme d’emblée : « En Suède, les médias ne surveillent pas le pouvoir, ils surveillent le peuple. » Puis il décrit la manière dont des journalistes ont harcelé une blogueuse, connue sur la toile sous le nom de Julia Caesar et qui, tant sur les questions d’immigration que de genres, affichaient des opinions dissidentes. En dernier ressort, le nom, l’adresse et la photo de la blogueuse auraient été publiés, contre le souhait de cette dernière, journaliste à la retraite. « De cette manière, les médias mainstream lui ont fermé le clapet, elle devenait trop dangereuse. » C’est à cause de cet exemple que le journaliste interviewé tient à garder une sorte d’anonymat (il donne son nom, si courant qu’il pourrait être un pseudonyme, mais refuse d’être photographié).

Comme Mikaël Jalving s’étonne de cette peur (qui fait le jeu du pouvoir), Johann Andersson la justifie et évoque la pression sociale, voire physique (cas de violences contre certains blogueurs), mais insiste surtout sur la légitimation par les élites de ces intimidations : la gauche a en effet inventé le concept de « god had », la bonne haine, la haine justifiée, la haine nécessaire. Cette « bonne haine » est alors relayée par des associations dites antifascistes et antiracistes. Cette bonne conscience et cette impunité morale se double, pour les journalistes, du sentiment d’être objectifs quand les dissidents, quand ils évoquent ce qu’ils constatent, sont nécessairement au mieux victimes d’idées reçues, au pire fanatiques et partisans.

Tout ceci n’étonnera que modérément les lecteurs français qui connaissent un même « climat du débat » depuis de nombreux mois. Mais, là où l’interview devient passionnante, c’est lorsque le journaliste suédois analyse ce que nous appellerons ici les ressorts pulsionnels de la politique de son pays.

Pour Johann Andersson, il y a derrière la politique très favorable à l’immigration des élites suédoises deux désirs aussi inconscients que têtus.

Le premier consiste à être moralement les meilleurs. Il ne s’agit pas d’agir bien, mais d’agir mieux. Mieux que tous les autres. Andersson déclare que son pays veut devenir le meilleur élève de le communauté internationale, le chouchou des Nations-Unies (« Eliterne drømmer om at gøre Sverige til FN’s kæledægge »). Le second consiste à obliger les autres nations européennes à suivre son exemple, en étant à la fois membre de l’espace Schengen et en n’appliquant pas le protocole de Dublin, créant ainsi une situation de fait contraignant les autres capitales à réviser leurs propres politiques (ce qu’ont fait l’Allemagne, puis la France…). Andersson conclut ainsi « Sveriges politik er en trussel mot hele Europa » : La politique menée par la Suède constitue une menace pour l’ensemble de l’Europe.
Nous comprenons ici que la position narcissique des élites suédoises renvoie à quelque chose apprise fort tôt à l’école et dans la famille : la sublimation de la pulsion de domination par un surmoi exemplaire et persécutif, véritable colonne vertébrale de la société du consentement. Chacun est appelé à exercer son emprise sur l’autre en exerçant un mieux-disant, mieux-faisant moral, sanctionné positivement par l’Autorité.

Le grand intérêt de cette analyse est qu’elle dépasse l’explicite et le conscient pour aborder la dimension irrationnelle et intime des comportements politiques. On comprend bien pourquoi il ne peut y avoir débat sur la question migratoire (un argument du type « en déracinant définitivement les classes moyennes syriennes, vous appauvrissez le pays et ruinez son futur » n’a aucune chance d’être entendu pour ce qu’il est, il relèvera automatiquement pour l’interlocuteur d’un non-dit « Démocrate-suédois »).

Certes, une telle analyse ne prête pas à l’optimisme, mais il reste qu’une brèche est ouverte. Si pareil diagnostic peut-être posé en Suède même, alors nécessairement, le débat s’ouvrira un jour.

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : AP21801087_000001.

Au dernier chic végétarien

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vegetariens alphonse allais

Les cantines scolaires, qui sont pourtant en général des endroits assez peu exaltants, sont devenues depuis quelques années un champ de bataille idéologique. Manger ou ne pas manger du porc, telle est la question, ou, si l’on préfère, dis-moi comment tu manges, je te dirai qui tu es. Ou au moins pour qui tu votes. Au mois de mars puis de septembre paraissaient dans Le Monde deux tribunes cosignées par des responsables écologistes comme Allain Bougrain-Dubourg ou Sandrine Bélier, des noms venus des médias comme Aymeric Caron, des philosophes comme Florence Burgat et par notre bouddhiste national Matthieu Ricard. Ils réclamaient une loi pour les repas végétariens dans les cantines et proclamaient fièrement : « Le repas végétarien, le plus laïc de tous ! » Selon une logique très dadaïste, les signataires supprimaient donc le problème de la viande halal en supprimant… la viande, « afin d’apporter une réponse apaisée au débat sur la laïcité dans les assiettes ».[access capability= »lire_inedits »]

C’est le propre des végétariens convaincus que de penser que leur innocente manie permettra de sauver le monde. Dans Végétarisme intégral, un conte d’Alphonse Allais paru dans la presse de la Belle Époque, on trouve déjà raillée cette même conviction qui flirte avec l’intolérance, au travers des délibérations d’un club d’Anglais excentriques : « À la grande majorité, on répudia non seulement les personnes qui mangent de la viande ou du poisson mais encore toutes celles qui font emploi, en vue de vêtements, ornements ou tous autres usages, de la peau, du poil, des plumes, etc., etc. »

Ce qu’Alphonse Allais, humoriste libertaire fin de siècle, présentait comme une pochade hyperbolique s’est révélé involontairement prophétique puisque l’aile dure des végétariens s’appelle aujourd’hui le véganisme et proscrit toute utilisation de l’animal dans la nourriture mais aussi le textile, les cosmétiques, les médicaments. Bien entendu, nos aimables pétitionnaires n’en sont pas là mais tout de même, on sent qu’il ne leur faudrait pas grand-chose : « Pour être juste, il conviendrait que cette alternative sans viande et sans poisson exclue le lait et les œufs, afin de satisfaire les végétaliens. »

Pour la prochaine rentrée, de manière à éviter cette fois-ci les querelles récurrentes sur la blouse ou l’uniforme à l’école, ils pourront, au nom de la laïcité, recommander comme Alphonse Allais que tous les enfants se chaussent « avec des bottines en herbe », idéales à tout point de vue sauf dans le cas où l’on se voit « contraint à partager le dortoir des herbivores ».[/access]

Alphonse Allais, Plaisirs d’humour (Livre de poche).

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*Photo: wikicommons.

James Bond reprend du service

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Soit vous choisissez d’escalader laborieusement la face sombre, cet Everest indigeste où le style a dévissé. Piolet en main et poches sous les yeux, ne vous obstinez plus à grimper vers d’inaccessibles cimes ! Le plaisir de lecture est passé au travers de votre mousqueton. Pas la peine de s’accrocher à ces romans durs comme de la roche, l’autofiction française ne mérite pas qu’on s’y fracasse la tête à chaque rentrée de septembre. Laissez-là aux critiques neurasthéniques qui lisent comme on bachotte.

Soit vous avez envie de respirer à pleins poumons et de dévaler tout schuss un thriller à l’ancienne. Au panier, les tracas existentiels des auteurs sous camisole, rien ne vaut du « 60 Year Old Whisky », un bon vieux Bond avec tout ce qu’il y a de factice et de flamboyant, de faisandé et de fantastique. Des espionnes pas bégueules, des bagnoles de course, des méchants soviets derrière le rideau de fer, du Cristal Roederer au goulot, un milliardaire patibulaire et James, parfait représentant du mâle dominant, l’Homme réactionnaire dans toute sa splendeur, le sauveur de ces dames. Le charme et l’autorité des années 50, le tout secoué au shaker…pas à la cuillère comme il se doit. Un retour à l’adolescence en Bentley 4,5 litres avec compresseur Amherst-Villiers et en smoking de gala. Question standing, ça change de la misère sociale dont se repaissent nos écrivains en vogue.

Chez Bond, l’action liquide la psychologie de bazar. C’est ce qu’on appelle « le permis de tuer ». La franchise Bond vient donc d’être reprise par Anthony Horowitz, connu pour ses adaptations de Sherlock et d’Agatha Christie. Les héritiers de Ian Fleming ont choisi ce londonien qui a été décoré en 2014 de l’Ordre de l’empire britannique pour services rendus à la littérature. Dans « Déclic mortel », il s’en donne à cœur joie. Il ne boude pas son plaisir en multipliant les références historiques et en incluant même des notes de Ian Fleming himself. Ce dernier avait rédigé des synopsis pour un projet de série télévisée aux Etats-Unis qui ne vit jamais le jour. L’un d’entre eux intitulé « Meurtres sur roues », plongeait Bond dans l’univers des Grands Prix automobiles. Sir Stirling Moss, la légende toujours vivante des sports mécaniques british, y tenait même un rôle principal, celui de pilote instructeur. Horowitz s’est servi de cette trame pour créer une histoire aux ramifications tentaculaires. Un Bond réussi, c’est un Bond hypercalorique, il faut que ça déborde, que le lecteur à bout de souffle soit projeté à chaque chapitre d’un continent à un autre, d’une blonde à une brune, etc…Ceux qui aiment une littérature introspective, blanche comme un mont chauve, peuvent passer leur chemin. Cette nouvelle aventure emprunte à la pyrotechnie une débauche d’effets spéciaux.

Il y a dans ce roman d’espionnage une parenté avec  La Grande Evasion  et Peur sur la ville . On ne sait plus où donner de la tête, Bond non plus d’ailleurs. Un jour dans le baquet d’une Maserati 250F rouge vif sur le circuit du Nürburgring, le lendemain sur une base de lancement de fusées à Wallops Island en Virginie. Entre conquête spatiale Est versus Ouest, anciens scientifiques nazis recyclés et ce mystérieux homme d’affaires, miraculé de la Guerre de Corée, Horowitz pratique une géopolitique du divertissement. Il s’inscrit même dans la suite de Goldfinger, les fans de Bond retrouveront, non sans effroi, le terrible SMERSH ainsi qu’une vieille connaissance, l’adorable et vénéneuse « Pussy Galore » qui est à la tête d’une organisation de lesbiennes. « Les gangs américains les plus puissants la respectent » affirmait Fleming. Et puis, comment ne pas succomber à un agent secret qui déclare : « Je hais le thé et j’estime qu’il est l’une des causes de la décadence de l’empire britannique ».

Déclic mortel de Anthony Horowitz – Incluant des notes de Ian Fleming – Editions Calmann-Lévy

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Kafka au pays du surréalisme

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kafka paris maumejean

Xavier Mauméjean a eu une idée géniale et un peu à la mode – ce qui la rend doublement géniale ou non, selon le degré de bougonnerie de son lecteur – pour son dernier roman: imaginer le non-dit d’un fait historique. En septembre 1911, Franz Kafka et son ami Max Brod quittent Prague et leur bureau de petits fonctionnaires pour passer quelques jours à Paris. C’est tout pour les faits: Kafka à Paris est le récit fictif et impertinent de leur séjour.

Celui-ci prend un tour épique la veille du départ, quand un éditeur pragois ambitieux charge les deux jeunes écrivains encore inconnus de rédiger un guide touristique de la capitale française à destination des visiteurs modestes, et surtout, de rendre une visite de courtoisie à l’un de ses amis miné par une dépression mais riche à millions. En dédommagement, l’escapade entière est aux frais de l’éditeur. Il n’en faut pas plus à un Kafka loufoque, imprévisible, loin des clichés et à son faire-valoir excentrique pour se lancer tête baissée dans l’aventure. Le démarrage est lent, mais une fois à bord du train, le récit suit sa route avec panache et insolence, déploie des trésors d’humour décalé non consensuel.

Depuis l’anti-germanisme français dont les compères craignent d’être victimes par malentendu (« Pour les Français, tout ce qui s’exprime avec trop de consonnes vient d’Allemagne. ») jusqu’au vol de la Joconde dont est accusé Apollinaire, tout y est. Le vice du récit de voyage en moins: certes, deux pragois à Paris forment un duo comique en lui-même, mais l’étonnement permanent et stupide du touriste nous est épargné. On éprouvera le même plaisir à les suivre dans cette ville qui n’existe plus qu’il y a à feuilleter dans les bibliothèques les albums de photographies « le Vème arrondissement à la Belle Époque » et autres « histoire du Marais en images », avec une mention spéciale pour l’exceptionnel « menu » du bordel, attraction immanquable, dans lequel Kafka et Brod se rendent évidemment pour la bonne cause.

L’album de cartes postales habilement découpé en « Kafka et Max Brod au bois de Boulogne / au Louvre / sur les quais / au Bon Marché », ainsi de suite, constituait déjà un bel objet littéraire, mais à mi-chemin, tout bascule. C’est qu’il ne fallait pas compter sur un membre du Collège de Pataphysique pour signer un simple roman touristique.

Après une scène de réconciliation entre deux vendeurs du Bon Marché dans les sous-sols du magasin sur le testament d’Aristide Boucicaut, un ami dépressif les entraîne dans les tunnels du métro pour une chasse au rat puis dans d’inimaginables bas-fonds où se croisent Fernand Léger et des amateurs de matches de rats. Le Paris illuminé n’est plus que boue, excréments et haleines fétides, un tourbillon célinien crasseux et fantastique qui laisse à l’un une migraine homérique et à l’autre de douloureux stigmates.

Le retour à Prague est une douche froide. Une méprise sur le sens du « premier étage » par rapport au « rez-de-chaussée » en français éclaire pour les deux amis leurs péripéties d’un sens nouveau non moins dérangeant. L’éditeur, ruiné par leurs frasques, laisse sa place et sa plaque à un autre, qui donne carte blanche à deux fripouilles devenues Franz Kafka et Max Brod devant l’éternel.

Kafka à Paris est un vrai roman délirant dont on redescend à regrets.

Kafka à Paris, Xavier Mauméjean, Alma, 2015.

*Photo : Scott Rettberg.

Paris intra-muros

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maraudes sophie pujas paris

Paris a une forme de côte de veau. Cela n’a jamais échappé à personne. C’est même pour cette raison que les plus grands poètes, à travers l’Histoire, ont chanté la beauté, les mystères, les envoûtements et le charme irrésistible de la ville-lumière – qui attire des humains du monde entier, et même des Belges. Villon a dit la vie de ses étudiants au Moyen-Âge. Baudelaire a chanté son spleen et ses nuits interlopes. Jacques Dutronc ses petits matins nimbés de grâce. Et Apollinaire, Céline, Hemingway ? La capitale, ses rues, Sa Majesté la Seine, ses monuments, le soleil qui se lève sur le Sacré-Cœur, ou qui se couche sur le Génie de la Bastille,  tout est fait pour inspirer le poète. Paris – à l’instar de New-York, Chandernagor et Couilly-Pont-aux-Dames – sera toujours au cœur de la littérature mondiale. Le nouveau livre de Sophie Pujas, Maraudes (Gallimard) en est une brillante démonstration.

Après un premier opus remarqué consacré au peintre Zoran Mušič (ZM, Gallimard, 2013), qui tenait à la fois de l’essai et du poème en prose, l’auteur revient avec un livre délicat sur Paris, composé d’une multitude de chapitres très courts (de une à trois pages), chacun introduit par le nom d’une rue. Les yeux grand ouverts sur la ville, mais surtout sur les humains qui la traversent, et parfois se hasardent à l’habiter, l’auteur distille des micro-récits qui finissent par composer une mosaïque saisissante de ce majestueux navire battu par les flots, mais qui ne sombre pas.

Rue Oberkampf, un contrôleur de la RATP appréhende pour la millième fois le contact des voyageurs aux visages méprisants du bus 96. Dans les jardins du Luxembourg, un adolescent tente de dominer sa timidité pour séduire sa première jupe plissée lycéenne. Place de Clichy, une femme recherche le fantôme d’un être aimé. Rue Buffon, une fillette dialogue avec un dinosaure : « Elle a beau être légère, plume, papillon, quand elle lui fait signe, elle se sent encore plus minuscule. Une virgule dans la rue, une esquisse de petite fille. Il est immense, il la regarde depuis la grande fenêtre boisée du Muséum d’histoire naturelle. Le diplodocus, son squelette géant qui surveille la rue ». Rue de l’équerre un street-artiste rhabille les murs d’une peau nouvelle de papier : « Il trace des portraits sans visages. Tous sont un peu de lui et aucun ne lui ressemble tout à fait ». Montmartre est un décor, une installation, « une vue de l’esprit ». À l’Orangerie, dans le Jardin des Tuileries, on revient encore et toujours se saouler à la splendeur des Nymphéas.

Mais plus que des lieux, Maraudes nous entraîne dans une déambulation bohème, une forme d’errance, d’équipée sur des chemins de hasard ; attitude que l’auteur revendique dès les premières pages de son livre : « Je prends des bus qui ne vont nulle part, et en reviennent, je colle mon front à leurs vitres comme une enfant aux bizarres caprices, sans jamais élucider le pouvoir de cette ville sur moi ». L’idée est de laisser monter la cité en nous, de régler notre pouls sur son rythme. Ailleurs l’auteur confesse : « S’égarer est un art de vivre, une question de principe. Il faut laisser défiler les rues comme on devrait accueillir les êtres, sans rien attendre d’eux, je veux dire rien que l’on ait espéré à l’avance ». On nous avait dit que Paris était une fête, mais Paris est surtout une aventure.

Mais si l’on devait trouver un fil rouge, dans l’écheveau complexe de ces récits, ce serait certainement celui des laissés pour compte, des enracinés au pavé, des réguliers du macadam, ces fantômes, clochards, marginaux qui habitent les rues, et s’effacent progressivement, à force d’indifférence générale, d’hiver rigoureux, et d’absence de main tendue. Rue de l’Odéon un sans-abri ne se distingue plus de la rue, et s’efface… « Les passants vieillissent et meurent. Il est éternel, pris dans une trappe du temps ». Pont Alexandre III un autre malheureux est emporté par le froid hivernal : « Un froid à pierre fendre, et il n’était qu’un homme. Un froid de canard, de loup, et il n’était qu’un homme. Un froid de gueux ». On comprend que la maraude se fait à hauteur d’homme, avec tout l’humanisme qui manque à l’époque… Les fantômes passent. On salue la mémoire d’un aviateur qui, pendant la libération de Paris, a jeté son appareil dans la Seine, au niveau du pont de Tolbiac, pour épargner la population. Et la lune veille : « Rue de la lune. Un jour, elle avait disparu, simplement pour voir si quelqu’un partirait à sa recherche. Personne. »

Sophie Pujas dit beaucoup de Paris – et on lira peut-être demain Maraudes avant de visiter la capitale, comme on lit depuis toujours les Promenades dans Rome de Stendhal avant de se rendre dans la ville éternelle. Enfin, soyons honnête, Sophie Pujas ne dit pas vraiment tout ; elle omet notamment d’expliquer pour quelle raison Paris a la forme d’une côte de veau. Ce qui, avouons-le, épaissit encore le mystère. Espérons qu’elle consacrera à cette question cruciale un nouveau livre avec la même sensibilité.

Sophie Pujas, Maraudes, Gallimard, collection L’Arpenteur, 2015.

Maraudes

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*Photo : wikicommons.

Bernanos, thrillers métaphysiques

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bernanos cure campagne

Quand par hasard, aujourd’hui, il est encore question de Bernanos, c’est le plus souvent pour ses essais. Ma première rencontre avec lui remonte, je crois, à la classe de seconde. À cette époque-là, je lisais tout ce qui concernait la guerre d’Espagne. Je vibrais avec L’Espoir de Malraux et Pour qui sonne le glas d’Hemingway. Les choses étaient merveilleusement simples. Il y avait les salauds et les héros. Les héros étaient les volontaires des Brigades internationales et les salauds étaient dans le camp d’en face, chez les fascistes. Par ce goût cornélien de l’héroïsme et du beau geste qui sommeille dans le cœur de tout jeune Français un peu frotté de littérature, je concédais que la résistance des cadets de l’Alcazar de Tolède contre les troupes républicaines ne manquait pas de panache, mais tout de même, au bout du compte, cela ne pesait pas bien lourd face à l’horreur de Guernica sublimée par Picasso. C’est alors qu’un copain catho et un peu royco, à moins que ce ne soit le contraire, me signala l’existence des Grands Cimetières sous la lune. Ce livre me prouverait, me dit-il, que l’on pouvait être de droite et pourtant avoir écrit contre le camp franquiste, coupable d’assassiner dans l’homme ce que Bernanos appelle « l’esprit d’enfance ».[access capability= »lire_inedits »]

Dans ce pamphlet, Bernanos, qui est installé à Palma de Majorque depuis 1934, raconte comment il assiste au soulèvement militaire contre la République. Tout aurait dû le pousser à s’en réjouir : il est catholique, monarchiste et, malgré quelques vicissitudes, il est resté proche de Maurras et de l’Action française. Il est déjà un écrivain reconnu depuis la parution en 1926 de Sous le soleil de Satan, qui a rencontré un très grand succès. En face, ce sont des anarchistes, des communistes, des socialistes, alors que son propre fils, Yves, a revêtu l’uniforme des phalangistes.

Oui, mais voilà, Les Grands Cimetières sous la lune sont le réquisitoire le plus féroce qui soit contre cette alliance mortifère entre le sabre et le goupillon qui montra toute son horreur une nuit de l’automne 1936 où « de pauvres types simplement suspects de peu d’enthousiasme pour le mouvement sont fusillés devant le cimetière du village. Une fois morts, on en fait un tas que l’on arrose d’essence avant d’y mettre le feu. Les autres camions amenaient le bétail. Les malheureux descendaient ayant à leur droite le mur expiatoire criblé de sang, et à leur gauche les cadavres flamboyants. L’ignoble évêque de Majorque a laissé faire tout ça ».

Le livre me bouleversa par sa force lyrique et désespérée, par cette façon de placer au-dessus de tout « l’honneur chrétien ». Bernanos m’apprit dès cette première lecture quelque chose de capital : un écrivain, même avec des « idées », même « engagé », doit savoir tirer contre son camp. Quitte à perdre ses amis sans pour autant convaincre ses ennemis. Alors que Léon Daudet avait vu apparaître, avec Sous le soleil de Satan, « une nouvelle étoile dans le firmament de la littérature », après Les Grands Cimetières, parce que Bernanos a préféré la vérité à Maurras, Daudet le traite, dans L’Action française, de « pourriture » et de « nature femelle ». C’est pour cela que, dans ma bibliothèque, je place Bernanos entre Orwell et Pasolini, tous deux venus de la gauche. Le premier a révélé, dans Hommage à la Catalogne, l’horreur stalinienne à Barcelone en 1936, le second montré, dans ses Écrits corsaires, comment une certaine jeunesse gauchiste était la complice ou l’idiote utile du capitalisme et du consumérisme des années 1960.

Vint ensuite la lecture des romans. Les romans de Bernanos ne sont plus vraiment lus sauf quand des cinéastes aussi jansénistes que lui, de loin en loin, s’en emparent, comme Bresson pour Journal d’un curé de campagne et Mouchette ou Pialat pour Sous le soleil de Satan. La réédition dans la Pléiade en deux volumes des Œuvres romanesques complètes devrait mettre un terme à ce relatif oubli dont les raisons sont multiples.

Tout d’abord, la production romanesque de Bernanos est concentrée sur une période finalement très courte de sa vie, une dizaine d’années, entre 1926 et 1936, et compte moins d’une dizaine de titres noyés dans une masse abondante d’essais, de pamphlets, d’articles et de textes polémiques que seul un style incandescent sauve de l’anachronisme, car rien ne vieillit plus vite que le journalisme. Et puis Bernanos lui-même n’a pas facilité la renommée de ses romans : « Je ne suis pas un écrivain », déclare-t-il dans Les Grands Cimetières. Il faut entendre qu’il est le contraire d’un homme de lettres comme il le dit crûment : « Si je l’étais, je n’eusse pas attendu la quarantaine pour publier mon premier livre. (…) Je ne repousse pas d’ailleurs ce nom d’écrivain par une sorte de snobisme à rebours. J’honore un métier auquel ma femme et mes gosses doivent, après Dieu, de ne pas mourir de faim. J’endure même humblement le ridicule de n’avoir encore que barbouillé d’encre cette face de l’injustice dont l’incessant outrage est le sel ma vie. »

Bernanos a toujours refusé les rentes de situation de la vie littéraire et il a passé sa vie, pour une partie, dans les trains et les cafés à placer des assurances dans les départements de l’Est afin de nourrir une famille toujours plus nombreuse, et pour une autre dans des exils volontaires en Espagne, au Brésil puis en Tunisie. Il trouvait que la France avait vraiment trop mauvaise mine après Munich et la collaboration, sans compter son envahissement par une technique qui lui tenait lieu de métaphysique et par une goujaterie généralisée. Cet effacement de l’honneur, que même le général de Gaulle ne parvint pas à ressusciter, fut la dernière désillusion politique de celui qui, dès 1940, avait soutenu la France libre.

Le dernier obstacle à la lecture des romans de Bernanos, c’est Dieu. Dieu ne fait plus recette en littérature, surtout le Dieu bernanosien qui s’éloigne, se cache, se retire du monde : ses romans sont les romans du tsimtsoum, dirait la tradition juive qui désigne ainsi ce moment de retrait du divin de la création, sa contraction en lui-même. Voilà pourquoi les romans de Bernanos, qui se passent tous entre Artois et Boulonnais, sous la pluie ou dans la nuit, avec des prêtres perdus, des vagabonds, des enfants assassinés ou suicidés, de jeunes aristocrates trop pures sur la voie de la sainteté ou du martyre, laissent cette impression peu aimable d’un « mauvais rêve », pour reprendre le titre d’un de ses romans posthumes.

Il faudrait, en fait, oublier tout cela un moment et lire les romans de Bernanos comme on lit des romans noirs. Il a en d’ailleurs écrit au moins deux, Un crime et Un mauvais rêve, qui obéissent aux règles canoniques du genre avec juges et assassins, meurtriers, coups de feu dans la nuit, captations d’héritages, passés inavouables, changements d’identité, couples maudits sombrant dans la toxicomanie. On remarquera qu’aucun roman de Bernanos, absolument aucun, n’échappe à cette malédiction de la mort violente qui semble un détonateur indispensable à la création littéraire, avec une prédilection pour le suicide : pas moins de douze pour huit romans, dont les pages déchirantes de la Nouvelle Histoire de Mouchette où l’adolescente profanée se noie dans un étang en robe de mariée.

C’est que le suicide est la conséquence de la solitude qui est au cœur de l’œuvre de Bernanos, la solitude radicale de l’homme moderne qui naît dans les tranchées de 14-18 au contact d’un carnage industrialisé. Cette nouvelle solitude est sans éclat, dangereuse, mortifère. On oublie trop souvent que les grands solitaires bernanosiens, les prêtres comme Donissan dans Sous le soleil de Satan, ou le curé d’Ambricourt du Journal, sont contemporains d’autres solitaires du même genre chez Simenon mais aussi du Feu follet de Drieu, du Meursault de Camus, du Roquentin de Sartres ou de l’Aurélien d’Aragon. Seulement les prêtres bernanosiens, pour encore augmenter leur tourment, ont gardé une conscience aiguë du mal qui rôde dans leur paroisse et d’un surnaturel qui contamine la réalité la plus prosaïque : « J’ai, depuis quelque temps, l’impression que ma seule présence fait sortir le péché de son repaire, l’amène comme à la surface de l’être, dans les yeux, la bouche, la voix », écrit par exemple le curé d’Ambricourt.

Cette intrusion de visions presque fantastiques dans une littérature naturaliste est une des marques de fabrique des romans de Bernanos[1]. Il réussit ainsi à incarner dans la réalité de ses personnages des dogmes de l’Église catholique comme la communion des saints, définie ainsi dans les Dialogues des carmélites : « On ne meurt pas chacun pour soi mais les uns pour les autres ou les uns à la place des autres, qui sait ? » Cette transposition donne au diptyque formé par L’Imposture et La Joie l’allure de thrillers mystiques : l’âme de l’abbé Cénabre, prêtre mondain, auteur érudit des Mystiques florentins, ayant perdu la foi mais continuant d’exercer son ministère par une curiosité diabolique du cœur humain, cette âme sera-t-elle sauvée ? Deux êtres devront se sacrifier pour cela. D’abord l’abbé Chevance, qui mourra seul une fois que Cénabre lui aura confié son terrifiant secret, et ensuite Chantal de Clergerie, à qui Chevance a en quelque sorte passé le relais. Chantal, héritière spirituelle de Chevance, découvre elle aussi sa mission rédemptrice dans la solitude alors qu’elle est cernée par un père académicien, caricature des catholiques bourgeois que Bernanos vomissait tout comme Léon Bloy avant lui, par une grand-mère folle, un psychiatre et un chauffeur russe drogué. Ce dernier, finalement, la violera et l’assassinera. Et c’est seulement par ce sacrifice que l’abbé Cénabre, le prêtre perdu, retrouvera la foi.

Même étranger aux préoccupations bernanosiennes sur la lutte éternelle entre le Bien et le Mal, le Diable et le Bon Dieu, le lecteur d’aujourd’hui ne peut qu’être fasciné par cette autopsie impitoyable de ce qui ronge notre époque : un relativisme patelin, un ennui qui ne dit pas son nom, une peur diffuse. Toutes choses qui sont des signes incontestables d’un travail du négatif nous rendant tous étrangers à nous-mêmes. Arriver à cerner cette banalité destructrice est la grande originalité des romans de Bernanos : il a compris, encore une fois comme Simenon dont il fut toute sa vie un grand lecteur, que Satan est en complet veston à l’instar de M. Ouine, un ancien professeur qui prend en otage toutes les âmes qui passent à sa portée dans les filets d’une rhétorique spécieuse au service de la désillusion.

 « Bernanos fait du diable un compagnon de tous les jours », écrit Nimier dans ses Journées de lecture. On ne saurait mieux indiquer la nécessité des romans de Bernanos en un temps comme le nôtre, assez naïf pour penser que le mal a la politesse de se laisser reconnaître au premier coup d’œil.[/access]

Georges Bernanos, Œuvres romanesques complètes, suivies de Dialogues des carmélites, Bibliothèque de la Pléiade. Édition en deux volumes de Jacques Chabot, Pierre Gille, Monique Gosselin-Noat, Michael Kohlhauer, Sarah Lacoste, Élisabeth Lagadec-Sadoulet, Philippe Le Touzé, Guillaume Louet et André Not. Préface de Gilles Philippe. Chronologie par Gilles Bernanos.


Bernanos : Oeuvres romanesques

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Fatima ou la délicatesse

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fatima philippe faucon

Contrairement à une idée reçue, la figure de l’immigré et de l’étranger n’est pas absente du cinéma français. Mais ce qui fausse sans doute notre impression, c’est que cette figure se réduit souvent à un typage sociologique souvent lourd. D’un côté, elle est traitée sous l’angle d’une certaine « victimisation » qui permettra au spectateur de s’offusquer à peu de frais sur le racisme, l’exclusion, la condition féminine et de verser une larme sur « ces pauvres gens ». De l’autre, c’est la vision purement folklorique qui l’emporte et offre à la société française un visage réconcilié avec ses arabes gouailleurs et ses bons nègres rigolos (songeons à Intouchables)

Fatima de Philippe Faucon pourrait sombrer dans le premier de ces travers puisque son héroïne est une algérienne qui parle très mal le français et s’exprime en arabe avec ses enfants, qui porte le voile et qui se démène tant bien que mal pour que ses filles réussissent en faisant des ménages. On voit alors se profiler l’ombre menaçante du film sociologique ne s’appuyant que sur des stéréotypes et confortant aussi bien dans ses certitudes le bourgeois « de gauche » toujours prompt à s’apitoyer et le beauf de droite qui pestera contre cette femme qui ne parle même pas la langue du pays qui l’accueille. Mais la force du film, c’est que le cinéaste ne filme jamais un « type sociologique » mais un véritable personnage plein d’opiniâtreté et d’énergie. Faucon a toujours été un cinéaste « modeste », évitant les généralités comme la peste et privilégiant la vérité de l’individu (c’est sans doute pour cette raison que beaucoup de ses films sont des prénoms : Sabine, Muriel fait le désespoir de ses parents, Samia…).

C’est en partant du portrait d’une femme admirable (Fatima) qu’il parvient ensuite à donner une coloration universelle à son propos et à évoquer les maux d’une société (car il n’agit pas, bien entendu, de se voiler la face). Mais ce qui intéresse d’abord le cinéaste, c’est le rapport de Fatima à ses filles et le gouffre en train de se creuser entre elle et celles qui sont désormais de culture française – car Souad et Nesrine lui répondent toujours en français. Le propos dépasse alors le simple cadre « culturel » pour déboucher sur une vision très juste d’une séparation entre les générations. Séparation à la fois « voulue » puisque Fatima se démène pour la réussite de ses filles mais également « redoutée » puisque ces adolescentes sont constamment assignées à des places édictées par le regard du voisinage ou simplement par la tradition – comme ce père qui interdit à Nesrine de fumer. Faucon saisit ce moment particulier où l’aînée quitte le domicile familial pour essayer d’obtenir sa première année de médecine tandis que la plus jeune arrive en fin de collège et se révolte parce que le fossé qui s’est creusé entre sa mère, qui se tue à la tâche, et ses désirs d’adolescentes parait désormais infranchissable.

À la manière d’un Pialat (mais sans la violence), Faucon peint avec beaucoup de justesse les portraits de ces trois beaux personnages féminins, privilégie les petits instants où rien ne se passe vraiment mais qui en disent plus long que de grands discours (ne pouvant procurer à Nesrine beaucoup d’argent pour ses études, Fatima lui remplit son frigo des plats qu’elle a préparés). Les plus beaux moments du film sont ceux où Fatima se retrouve seule avec ses filles et qu’elles se parlent, évoquant aussi bien l’avenir que des sujets plus futiles comme les garçons.

La délicatesse du trait fait qu’on oublie l’arrière-plan social qui aurait pu être très lourd (l’immigration, l’exclusion…) et qu’on se contente d’apprendre à un peu mieux regarder cet « Autre » qu’on ne voit jamais de cette manière sur un écran. Fatima n’est plus seulement cette femme algérienne qui ne parle pas le français mais l’image de tous ces parents issus de milieux modestes et qui ont tout fait pour que leurs enfants puissent bénéficier d’une certaine ascension sociale.

Si le film est très réussi lorsqu’il s’agit de peindre les trois héroïnes du récit, il peine parfois à dépasser le cadre de la chronique réaliste et manque peut-être un peu d’ampleur. Sans doute parce que le cinéaste n’évite pas systématiquement le typage, plus par maladresse que par réelle volonté. Je pense en particulier à ce qui me paraît être la scène la plus faible du film, celle où Fatima entreprend de discuter avec une mère d’élève au supermarché et que celle-ci s’empresse d’abréger la conversation. Présent dans la salle, le cinéaste a bien précisé qu’il cherchait à filmer quelque chose d’insidieux et d’ambigu. Est-ce un geste d’exclusion raciste ou est-ce que cette mère est tout simplement pressée ? Après tout, il n’est pas non plus criminel de vouloir écourter une conversation lorsqu’on croise quelqu’un à qui on n’a pas grand-chose à dire!  Mais à la manière dont est filmée la scène, on reste persuadé qu’il s’agit d’un rejet raciste tristement ordinaire et on retombe dans une vision un peu caricaturale des choses.

Quand on quitte le giron familial (dans une acception large car les scènes chez Nesrine avec son amie sont très belles), le film s’avère parfois un peu plus boiteux (les passages à l’école, par exemple). Mais ces réserves ne font pas oublier les qualités d’une œuvre dont la délicatesse et la justesse restent des denrées rares dans ce type de chronique. Faucon ose même terminer son film de manière optimiste. et nous arrache quelques larmes en nous persuadant qu’au fond, rien n’est perdu et qu’à l’image de Fatima, il ne faut jamais baisser les bras.

 Fatima (2015) de Philippe Faucon avec Soria Zeroual, Zita Hanrot. En salle depuis le 7 octobre.

On n’est pas couché: et si on appelait un exorciste?

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J’ai été saisi d’hallucinations en regardant, comme d’habitude le samedi soir, « On n’est pas couché ». Laurent Ruquier sautillait de plus en plus en plus, Léa Salamé semblait possédée par Aymeric Caron, son ancien partenaire. Elle soutenait avec une ferveur hystérique le bilan de François Hollande face à Virginie Calmels, adjointe d’Alain Juppé, qui, elle aussi, portait une voix qui n’était pas la sienne : celle d’une France en souffrance qu’elle veut sauver par une gestion efficace, comme elle l’a fait (ou pas, je n’en sais rien) à Endemol, à Canal et à Eurodisney. Je ne me permettrai évidemment pas de mettre en doute ses capacités de femme d’affaires, mais quand elle juge Juppé si moderne, si efficace, si chaleureux un doute me vient : et si, elle aussi, souffrait d’une identification hystérique à son boss ? Vivement un exorciste ou un psychanalyste, me suis-je dit. Au moins, nous aurions droit avec l’exorciste à des scènes moins convenues et avec le psychanalyste à un silence plus reposant que les invectives de ces deux dames. Je précise que l’une d’elles, Virginie Calmels, a retrouvé ses racines – mot-clé – à Bordeaux et qu’elle aspire à diriger la région Aquitaine tout en conservant ses émoluments d’Eurodisney, ce qui a occupé une large part du débat. Entre possession et mesquinerie, c’est toujours la mesquinerie qui finit par l’emporter.

On avait sans doute prié Yann Moix de donner dans la sobriété, ce qu’il a fait. Il a trouvé « bouleversant » le témoignage d’une animatrice de télévision  dont l’enfant est polyhandicapé et dont le père, bien sûr, comme 80% des pères dans cette situation, a pris la fuite. Églantine Éméyé, dont le livre s’intitule Le Voleur de brosse à dents, est restée très digne, confirmant ce que j’ai cru comprendre quand j’étais enfant : les grandes douleurs sont muettes et donnent à celui qui les affronte une force intérieure qui impose le respect.

En revanche, celui qui n’impose ni respect, ni empathie, c’est Laurent Baffie possédé lui, par une forme d’autosatisfaction qui l’a conduit à traiter Yann Moix de « merde » et, surtout, par un logiciel d’anagrammes – un anagrammeur – qui lui a permis de concocter un Dictionnaire des noms propres que je ne conseillerai à personne et surtout pas à ceux, linguistes, psychanalystes, poètes, qui ont pour la langue un véritable amour.

Heureusement, Arielle Dombasle était présente pour sauver ce qui pouvait l’être de cette lugubre soirée. Délicieuse comme toujours, elle est possédée par le rockabilly qu’elle renouvelle avec le groupe suisse : The Hillbilly Moon Explosion. Du Superoldie, oui. Mais avec Tarantino en plus et des clips à tomber en extase. Tout le monde pour une fois était sincèrement d’accord sur le plaisir que provoque ce nouvel album d’Arielle Dombasle, à l’exception de Léa Salamé, qui, se prenant pour la jeune de service, le trouve daté et ringard. Pour la ringardise, elle repassera après s’être faite exorcisée. Arielle, elle, n’en a nul besoin. Elle plane – et nous avec elle.

Migrants: le dialogue Finkielkraut/Camus

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finkielkraut camus migrants

finkielkraut camus migrants

À la mi-août, Renaud Camus publiait sur le site du Parti de l’In-nocence le communiqué n°1860 « sur le comportement des clandestins ». Ce texte a heurté Alain Finkielkraut qui se trouvait alors en Grèce. Durant deux jours, et grâce sans doute à quelque concours caché, il a entretenu une correspondance électronique nourrie avec Renaud Camus. Qu’ils soient remerciés tous deux pour nous avoir autorisés à publier ce dialogue de très haut vol entre Paros et Plieux. 

Plieux, lundi 17 août 2015, minuit dix. Sur le nouveau comportement des clandestins.

Le parti de l’In-nocence et le NON remarquent qu’en de nombreux points du continent européen, et simultanément, les migrants, les clandestins, les prétendus réfugiés ou de quelque façon qu’on les appelle, à mesure qu’ils deviennent plus nombreux et donc plus forts, à mesure aussi qu’ils peuvent mieux se rendre compte de la passivité des indigènes et de l’esprit de collaboration de leurs dirigeants, deviennent plus violents, plus agressifs, plus sûrs d’eux et s’en prennent physiquement aux forces de l’ordre. Ils révèlent ainsi leur vrai visage d’envahisseurs et de conquérants, mais le personnel politique, face à la pire invasion qu’ait eu à subir l’Europe depuis des siècles, continue à parler absurdement, à l’instar du président du Sénat M. Gérard Larcher, de “crise humanitaire”. À ce compte on ne serait pas étonné si les manuels d’histoire, avec la servilité remplaciste qu’on leur connaît, se mettaient bientôt à nommer les siècles des Grandes Invasions “le temps des Crises Humanitaires”…

Alain Finkielkraut.

Comment pouvez-vous dire, mon cher Renaud, que les gens qui fuient les bombardements en Syrie et le service militaire illimité en Érythrée sont de pseudo-réfugiés ?

Faut-il être européen pour être un vrai réfugié ?

Ne peut-on penser à la fois leur déréliction et la nôtre ?

Il incombe à la politique d’affronter le tragique de la situation présente et non de le fuir dans un passé balisé, que ce soit celui des années 1930 ou celui des Grandes Invasions. Plus nous devons être fermes en matière d’immigration plus nous devons aussi, me semble-t-il, éviter les raccourcis haineux. La maîtrise des flux migratoires est indispensable. La dénonciation des hordes barbares qui déferlent sur la France est indigne.[access capability= »lire_inedits »]

En toute amitié, Alain

 

Renaud Camus.

Cher Alain,

Le communiqué que vous évoquez ne vise pas spécialement “les gens qui fuient les bombardements en Syrie et le service militaire illimité en Érythrée”, donc ni lui ni moi ne disons ce que vous dites. Votre seconde question, “Faut-il être européen pour être un vrai réfugié ?”, montre bien le caractère exagéré et, dirai-je, polémique, de vos interrogations. Il n’est certes pas indispensable d’être européen pour être un vrai réfugié, mais ce concept est totalement impuissant à rendre compte des gigantesques vagues migratoires qui submergent l’Europe et la détruisent. Et si les véritables réfugiés sont si nombreux, au sein de ces flux colossaux, que ne profitent-ils de leur nombre pour se faire acteurs de leur propre histoire, comme tous les autres peuples avant eux, et avant qu’il n’existe un continent hors histoire, une maison de repos des peuples, qui devient chaotique du fait de leur afflux ?

« Peut-on penser à la fois leur déréliction et la nôtre ? », demandez-vous. Penser leur déréliction ne saurait consister à les soustraire de l’histoire comme nous prétendons nous y soustraire nous-mêmes, quitte à en devenir les objets passifs, les jouets et les victimes. Penser leur déréliction ne saurait consister à la faire nôtre, à nous y plonger par une solidarité suicidaire. Le raisonnement à l’œuvre ici est exactement celui qui a détruit l’École : certains enfants reçoivent une bonne éducation et d’autres en reçoivent une mauvaise ou n’en reçoivent pas du tout, installons en masse les seconds chez les premiers, comme cela il n’y aura plus d’éducation du tout et tout le monde sera, sinon content, du moins égal dans l’hébétude. Il y a du malheur et il y a du bonheur, installons le malheur (ou l’incompétence, ou l’incivisme, ou la barbarie) au pays du bonheur (ou de l’État de droit), comme cela tout le monde sera malheureux, ce sera beaucoup plus juste. Le principe opératoire de ces raisonnements, c’est : Détruire, dit-elle. S’obstiner contre toute raison à voir dans l’invasion un problème humanitaire et rien d’autre, c’est détruire l’Europe. Puissent la brutalité et la sauvagerie dont commencent à faire montre tant de prétendus réfugiés (j’imagine que les vrais sont plus tranquilles et moins exigeants…) ouvrir les yeux de ce continent repu, avide d’en finir avec lui-même.

Très amicalement à vous, Renaud

 

Alain Finkielkraut.

Cher Renaud,

Vous ne visez pas spécialement les gens qui fuient les combats en Syrie, ceux qui s’évadent de l’État-prison érythréen ou encore les chrétiens persécutés d’Orient, mais vous les visez aussi, vous les englobez. Et là est le problème. Penser, dites-vous souvent, c’est faire des distinctions. Vous manquez à cette exigence dans ce communiqué que je ne crois pas vous attribuer à tort.

Vous m’objectez que, s’il y a tant de vrais réfugiés, ils devraient profiter de leur nombre pour se faire les acteurs de leur propre histoire. Est-ce ainsi qu’auraient dû raisonner les Juifs polonais et les Juifs allemands de l’entre-deux-guerres ?

Et, vous le savez bien, je ne plaide pas pour l’ouverture des frontières. Je persiste à vouloir délier la fermeté du dégoût et de la haine.

Votre ami, Alain.

 

Renaud Camus.

Cher Alain,

Vous m’invitez à faire des distinctions, et c’est un appel que je ne saurais ne pas entendre. Cependant vous-même, aussitôt après, faites classiquement le rapprochement, je n’ose dire l’amalgame, entre la situation d’aujourd’hui et celle des années 1930. Nous sommes là au cœur de ce qui nous perd. L’Europe meurt de refaire fantasmatiquement la guerre précédente. C’est ce que je me suis permis d’appeler, dans un recueil au titre à vous-même emprunté (Le Communisme du xxie siècle), « la seconde carrière d’Adolf Hitler ». Hitler est au bout de toutes nos phrases et de toutes nos pensées, et cette référence obsessionnelle nous paralyse. Le continent, je l’ai souvent écrit, est comme un patient tellement opéré et réopéré du cancer hitlérien que, par précaution, et par crainte désormais imaginaire d’une résurgence de ce mal-là, on l’a dépouillé de toutes ses fonctions vitales et on le laisse sans défense contre d’autres horreurs. Il n’a plus de cœur, plus de cerveau, plus de virilité, plus de volonté, plus d’yeux. Il ne voit même pas l’invasion dont il fait l’objet et qu’il prend, comme M. le président du Sénat, pour une crise humanitaire. Nous prenons des géants pour des moulins à vent.

Il y a dans la masse des migrants de véritables réfugiés, dites-vous, et des réfugiés de la pire horreur. Certes. Mais ces réfugiés sont si nombreux qu’ils sont des peuples. Le parti de l’In-nocence et moi avons toujours affiché et proclamé la nécessité et le devoir, pour la France et l’Europe, de soutenir les peuples contre leurs tyrans. Contrairement à beaucoup de nos amis, nous ne sommes pas du tout anti-interventionnistes. Au contraire, nous ne cessons d’appeler l’Europe à réarmer et à redevenir une puissance, un acteur essentiel de l’histoire. On ne peut pas reprocher à nos positions d’être incohérentes. Nous préconisons depuis longtemps la création d’un État chrétien au Proche-Orient, une sorte de grand Liban : c’est-à-dire la décolonisation d’une partie de l’empire colonial arabo-musulman, le seul qui, précisément, n’ait jamais décolonisé mais, au contraire, est en train de conquérir l’Europe et de progresser sur tous les fronts. L’Érythrée est un abject État-prison, aidons son peuple contre ses tortionnaires. Ne lui offrons pas notre pays.

Très amicalement à vous, Renaud

 

Alain Finkielkraut.

Je suis d’accord avec vous : la référence aux années 1930 désarme aujourd’hui l’Europe. Il n’empêche : nous ne pouvons pas faire comme si le xxe siècle n’avait pas eu lieu. C’est parce qu’en Suisse notamment la barque était pleine qu’il existe aujourd’hui un droit des réfugiés. On ne saurait le supprimer d’un trait de plume. À nous de marier fermeté et perspicacité. À nous aussi de ne pas céder à la tentation de considérer tous ceux que nous refoulons comme des envahisseurs.

Très amicalement à vous, Alain

 

Renaud Camus

Cher Alain,

Il ne s’agit pas dans notre esprit de supprimer d’un trait de plume le droit des réfugiés, mais de le réviser très profondément, afin de le recentrer sur le strict droit d’asile, comme nous voulons recentrer la “culture” et les “industries culturelles” sur la culture. Votre formulation me convient parfaitement, j’y souscris très volontiers : “ne pas considérer tous ceux que nous refoulons comme des envahisseurs”. Je serai même plus libéral que vous et veux bien ne pas considérer comme des envahisseurs certains (un très petit nombre) de ceux que nous ne refoulons pas. Il n’empêche qu’invasion il y a bel et bien, sous ombre de “droit des réfugiés”, qui est devenu une très mauvaise farce. Et cette invasion ne se donne même plus l’air ni les gants de paraître misérable, aimable et pacifique. Elle devient ce qu’elle est, agressive, violente et conquérante.

Très vôtre, Renaud

 

Alain Finkielkraut.

Cher Renaud,

Si l’on voulait enrayer l’actuel processus destructeur pour tous, il faudrait non seulement mener une guerre impitoyable contre les passeurs mais intervenir en Libye et peut-être en Érythrée : de cela, le camp progressiste, le camp identitaro-souverainiste et la bien-pensance européenne refusent, chacun avec ses arguments, d’entendre parler. C’est déplorable. Mais ne convertissons pas notre impuissance en vindicte contre les misérables qui débarquent chez nous.

Merci de me pousser dans mes retranchements. Alain

 

Renaud Camus

Cher Alain,

Les misérables qui débarquent chez nous, comme vous dites, pour la plupart ne sont pas si misérables que cela. Beaucoup ont payé 20 000 ou 30 000 euros, parfois davantage, pour arriver jusqu’à nous – j’en serais pour ma part bien incapable. Un dixième de cet argent aurait mille fois suffi, si vraiment ils sont des réfugiés, à négocier pareil statut avant de violer nos frontières, ce qui, dans toutes les civilisations de la terre, a toujours fait des étrangers des délinquants. Or, bien loin de se comporter en coupables et en obligés, ils se targuent de leur spectaculaire clandestinité, ils sont de plus en plus agressifs et belliqueux, et une part considérable de la nocence leur est due, parmi celle dont nous ne sommes pas redevables aux vagues précédentes d’immigration. Face à quoi l’Europe se demande incessamment de quels nouveaux droits elle pourrait bien les gratifier, alors qu’un nombre croissant de ses propres citoyens sont dans la misère.

Que les camps progressiste, identitaro-souverainiste, européen bien-pensant et, ajouterai-je, poutinolâtre refusent d’envisager les aspects géopolitiques globaux de la situation, je suis bien d’accord avec vous pour m’en lamenter. Je ne cesse pour ma part, avec ma faible voix, d’appeler à un retour de l’Europe dans l’histoire, avec, pour commencer, une armée et des forces d’intervention dignes de ce nom.

Votre ami et admirateur, Renaud Camus

 

Alain Finkielkraut.

Cher Renaud,

Il y a beaucoup d’arrogance dans les “quartiers populaires” mais je n’en discerne aucune chez les migrants qui ont vendu tous les biens pour s’entasser dans des rafiots en Méditerranée ou chez ceux qui s’efforcent, au péril de leur vie, d’arriver en Angleterre.

J’ai passé en tout cas une journée passionnante en votre compagnie.

Votre ami et lecteur fidèle, Alain

 

Renaud Camus.

Cher Alain,

Nous voici revenus à notre point de départ, le communiqué de l’In-nocence – lequel, lui, contrairement à vous, discerne bel et bien de l’arrogance chez nombre de migrants, et c’est ce qu’il appelle leurs “nouveaux comportements”, qu’il juge hautement révélateurs. À Cos, ils attaquent la police et répandent la peur dans le port. En Italie ils manifestent pour des nourritures plus conformes à leur tradition et se plaignent de la présence de femmes parmi les personnes chargées de les assister. À Paris et à Calais, ils se ruent sur des policiers. À l’entrée du tunnel sous la Manche, ils réglementent les accès. Partout ils défilent à visage découvert avec des banderoles revendicatives alors que bien entendu ils ne devraient même pas être là. Dans toute l’Europe les viols et les agressions qui leur sont dus se multiplient. Et je ne parle de leur effet catastrophique sur l’environnement, au sens le plus matériel et immédiat du terme : quelque endroit où ils se concentrent prend aussitôt l’aspect d’une décharge publique. On est bien loin des « demandeurs d’asile » des autres époques. N’incriminons pas les origines, les cultures, mais le nombre. Dès que le nombre permet la force, c’est la force et l’esprit de conquête qui se manifestent.

Très amicalement à vous, Renaud.

 

Alain Finkielkraut.

Cher Renaud,

Le nombre, en effet. Leopold Kohr, le maître à penser d’Ivan Illich, disait : « Il semble qu’il n’y ait qu’une cause derrière toutes les formes de misère sociale : la taille excessive. La taille excessive apparaît comme le seul et unique problème imprégnant toute la création. Partout où quelque chose ne va pas, quelque chose est trop gros. »

Reste que l’invasion dont nous parlons est aussi et indissolublement, comme nombre d’autres exemples que ceux que vous citez l’attestent, une tragédie humanitaire. Il serait suicidaire de vouloir accueillir toute la misère du monde. Mais avons-nous vraiment besoin d’en nier la réalité pour nous donner du courage ?

Très amicalement à vous, Alain

 

Renaud Camus.

Mon cher Alain,

Vous pensez bien que je suis à 100 % sur la même ligne que vous et que Leopold Kohr quant à la taille excessive de tout : des villes, des musées, des populations, des institutions, des champs, des usines à vaches, à porcs et à veaux. Voilà un des nombreux points où il n’y a pas la moindre divergence entre nous. Le gigantisme implique la normalisation, la normalisation l’interchangeabilité générale, l’interchangeabilité le remplacisme, le remplacisme le Grand Remplacement.

Je ne crois pas que ce soit à moi que l’on puisse reprocher de nier la réalité de quoi que ce soit, et certainement pas des drames humanitaires, et, dirai-je même, humains, qu’implique le remplacisme dans ses œuvres. Qu’il y ait à la gigantesque crise actuelle un aspect humanitaire et qui relève de l’entraide internationale, c’est indéniable. Il en représente entre 2 et 5 %, dirai-je. La réduire à lui, décider de ne voir et ne traiter que lui au sein de son énormité, c’est de la pure folie, de l’aveuglement criminel, au mieux une facilité de belle âme qui ne veut pas sortir du registre familier, au pis une complicité abjecte avec l’abandon de peuple et de civilisation.

Croyez à ma très kohrienne amitié, Renaud
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Immigration: pourquoi il n’y a pas de débat en Suède

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immigration suede migrants danemark

immigration suede migrants danemark

Depuis des mois, les relations entre la Suède et le Danemark ont pris un tour orageux. En cause : la politique d’immigration, restrictive au Danemark, très libérale en Suède. La brouille n’a pas attendu les dernières élections qui, à Copenhague, ont été remportées par une majorité de droite légèrement dominée en terme de suffrages et d’élus par le Parti du Peuple danois (Dansk Folkeparti, DF). Ainsi, le parti socialiste suédois avait dès le printemps dernier annoncé sa rupture avec son alter ego danois, après que celui-ci, sous la pression d’une opinion publique chauffée à blanc, eut annoncé son virage sur la question migratoire.

Ce désaccord s’est transformé en querelle, lorsque le gouvernement danois a décidé de protéger (temporairement) sa frontière et bloqué le trafic ferroviaire entre l’Allemagne et la Suède, via Copenhague. Les mots qui fâchent ont été lancés, les indignations symétriques se sont dressées, les uns se sont sentis un peu plus Danois, les autres un peu plus Suédois, et tous de moins en moins Scandinaves.

Mais les querelles ont parfois du bon, et peuvent aussi permettre qu’on se parle (enfin) de ce qui fâche.

L’interview parue dans le Jyllands Posten (Danemark) d’un journaliste suédois, Johann Andersson, par l’écrivain et historien danois Mikaël Jalving fait froid dans le dos, tant le premier décrit une sorte de totalitarisme progressiste qui sévirait dans les médias outre-Øresund. Mais il rassure aussi : c’est quand on commence à percevoir la tyrannie d’une idéologie qu’elle perd de sa puissance.

Le journaliste suédois affirme d’emblée : « En Suède, les médias ne surveillent pas le pouvoir, ils surveillent le peuple. » Puis il décrit la manière dont des journalistes ont harcelé une blogueuse, connue sur la toile sous le nom de Julia Caesar et qui, tant sur les questions d’immigration que de genres, affichaient des opinions dissidentes. En dernier ressort, le nom, l’adresse et la photo de la blogueuse auraient été publiés, contre le souhait de cette dernière, journaliste à la retraite. « De cette manière, les médias mainstream lui ont fermé le clapet, elle devenait trop dangereuse. » C’est à cause de cet exemple que le journaliste interviewé tient à garder une sorte d’anonymat (il donne son nom, si courant qu’il pourrait être un pseudonyme, mais refuse d’être photographié).

Comme Mikaël Jalving s’étonne de cette peur (qui fait le jeu du pouvoir), Johann Andersson la justifie et évoque la pression sociale, voire physique (cas de violences contre certains blogueurs), mais insiste surtout sur la légitimation par les élites de ces intimidations : la gauche a en effet inventé le concept de « god had », la bonne haine, la haine justifiée, la haine nécessaire. Cette « bonne haine » est alors relayée par des associations dites antifascistes et antiracistes. Cette bonne conscience et cette impunité morale se double, pour les journalistes, du sentiment d’être objectifs quand les dissidents, quand ils évoquent ce qu’ils constatent, sont nécessairement au mieux victimes d’idées reçues, au pire fanatiques et partisans.

Tout ceci n’étonnera que modérément les lecteurs français qui connaissent un même « climat du débat » depuis de nombreux mois. Mais, là où l’interview devient passionnante, c’est lorsque le journaliste suédois analyse ce que nous appellerons ici les ressorts pulsionnels de la politique de son pays.

Pour Johann Andersson, il y a derrière la politique très favorable à l’immigration des élites suédoises deux désirs aussi inconscients que têtus.

Le premier consiste à être moralement les meilleurs. Il ne s’agit pas d’agir bien, mais d’agir mieux. Mieux que tous les autres. Andersson déclare que son pays veut devenir le meilleur élève de le communauté internationale, le chouchou des Nations-Unies (« Eliterne drømmer om at gøre Sverige til FN’s kæledægge »). Le second consiste à obliger les autres nations européennes à suivre son exemple, en étant à la fois membre de l’espace Schengen et en n’appliquant pas le protocole de Dublin, créant ainsi une situation de fait contraignant les autres capitales à réviser leurs propres politiques (ce qu’ont fait l’Allemagne, puis la France…). Andersson conclut ainsi « Sveriges politik er en trussel mot hele Europa » : La politique menée par la Suède constitue une menace pour l’ensemble de l’Europe.
Nous comprenons ici que la position narcissique des élites suédoises renvoie à quelque chose apprise fort tôt à l’école et dans la famille : la sublimation de la pulsion de domination par un surmoi exemplaire et persécutif, véritable colonne vertébrale de la société du consentement. Chacun est appelé à exercer son emprise sur l’autre en exerçant un mieux-disant, mieux-faisant moral, sanctionné positivement par l’Autorité.

Le grand intérêt de cette analyse est qu’elle dépasse l’explicite et le conscient pour aborder la dimension irrationnelle et intime des comportements politiques. On comprend bien pourquoi il ne peut y avoir débat sur la question migratoire (un argument du type « en déracinant définitivement les classes moyennes syriennes, vous appauvrissez le pays et ruinez son futur » n’a aucune chance d’être entendu pour ce qu’il est, il relèvera automatiquement pour l’interlocuteur d’un non-dit « Démocrate-suédois »).

Certes, une telle analyse ne prête pas à l’optimisme, mais il reste qu’une brèche est ouverte. Si pareil diagnostic peut-être posé en Suède même, alors nécessairement, le débat s’ouvrira un jour.

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : AP21801087_000001.

Au dernier chic végétarien

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vegetariens alphonse allais

vegetariens alphonse allais

Les cantines scolaires, qui sont pourtant en général des endroits assez peu exaltants, sont devenues depuis quelques années un champ de bataille idéologique. Manger ou ne pas manger du porc, telle est la question, ou, si l’on préfère, dis-moi comment tu manges, je te dirai qui tu es. Ou au moins pour qui tu votes. Au mois de mars puis de septembre paraissaient dans Le Monde deux tribunes cosignées par des responsables écologistes comme Allain Bougrain-Dubourg ou Sandrine Bélier, des noms venus des médias comme Aymeric Caron, des philosophes comme Florence Burgat et par notre bouddhiste national Matthieu Ricard. Ils réclamaient une loi pour les repas végétariens dans les cantines et proclamaient fièrement : « Le repas végétarien, le plus laïc de tous ! » Selon une logique très dadaïste, les signataires supprimaient donc le problème de la viande halal en supprimant… la viande, « afin d’apporter une réponse apaisée au débat sur la laïcité dans les assiettes ».[access capability= »lire_inedits »]

C’est le propre des végétariens convaincus que de penser que leur innocente manie permettra de sauver le monde. Dans Végétarisme intégral, un conte d’Alphonse Allais paru dans la presse de la Belle Époque, on trouve déjà raillée cette même conviction qui flirte avec l’intolérance, au travers des délibérations d’un club d’Anglais excentriques : « À la grande majorité, on répudia non seulement les personnes qui mangent de la viande ou du poisson mais encore toutes celles qui font emploi, en vue de vêtements, ornements ou tous autres usages, de la peau, du poil, des plumes, etc., etc. »

Ce qu’Alphonse Allais, humoriste libertaire fin de siècle, présentait comme une pochade hyperbolique s’est révélé involontairement prophétique puisque l’aile dure des végétariens s’appelle aujourd’hui le véganisme et proscrit toute utilisation de l’animal dans la nourriture mais aussi le textile, les cosmétiques, les médicaments. Bien entendu, nos aimables pétitionnaires n’en sont pas là mais tout de même, on sent qu’il ne leur faudrait pas grand-chose : « Pour être juste, il conviendrait que cette alternative sans viande et sans poisson exclue le lait et les œufs, afin de satisfaire les végétaliens. »

Pour la prochaine rentrée, de manière à éviter cette fois-ci les querelles récurrentes sur la blouse ou l’uniforme à l’école, ils pourront, au nom de la laïcité, recommander comme Alphonse Allais que tous les enfants se chaussent « avec des bottines en herbe », idéales à tout point de vue sauf dans le cas où l’on se voit « contraint à partager le dortoir des herbivores ».[/access]

Alphonse Allais, Plaisirs d’humour (Livre de poche).

Plaisirs d'humour

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*Photo: wikicommons.

James Bond reprend du service

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jambes bond horowitz

jambes bond horowitz

Soit vous choisissez d’escalader laborieusement la face sombre, cet Everest indigeste où le style a dévissé. Piolet en main et poches sous les yeux, ne vous obstinez plus à grimper vers d’inaccessibles cimes ! Le plaisir de lecture est passé au travers de votre mousqueton. Pas la peine de s’accrocher à ces romans durs comme de la roche, l’autofiction française ne mérite pas qu’on s’y fracasse la tête à chaque rentrée de septembre. Laissez-là aux critiques neurasthéniques qui lisent comme on bachotte.

Soit vous avez envie de respirer à pleins poumons et de dévaler tout schuss un thriller à l’ancienne. Au panier, les tracas existentiels des auteurs sous camisole, rien ne vaut du « 60 Year Old Whisky », un bon vieux Bond avec tout ce qu’il y a de factice et de flamboyant, de faisandé et de fantastique. Des espionnes pas bégueules, des bagnoles de course, des méchants soviets derrière le rideau de fer, du Cristal Roederer au goulot, un milliardaire patibulaire et James, parfait représentant du mâle dominant, l’Homme réactionnaire dans toute sa splendeur, le sauveur de ces dames. Le charme et l’autorité des années 50, le tout secoué au shaker…pas à la cuillère comme il se doit. Un retour à l’adolescence en Bentley 4,5 litres avec compresseur Amherst-Villiers et en smoking de gala. Question standing, ça change de la misère sociale dont se repaissent nos écrivains en vogue.

Chez Bond, l’action liquide la psychologie de bazar. C’est ce qu’on appelle « le permis de tuer ». La franchise Bond vient donc d’être reprise par Anthony Horowitz, connu pour ses adaptations de Sherlock et d’Agatha Christie. Les héritiers de Ian Fleming ont choisi ce londonien qui a été décoré en 2014 de l’Ordre de l’empire britannique pour services rendus à la littérature. Dans « Déclic mortel », il s’en donne à cœur joie. Il ne boude pas son plaisir en multipliant les références historiques et en incluant même des notes de Ian Fleming himself. Ce dernier avait rédigé des synopsis pour un projet de série télévisée aux Etats-Unis qui ne vit jamais le jour. L’un d’entre eux intitulé « Meurtres sur roues », plongeait Bond dans l’univers des Grands Prix automobiles. Sir Stirling Moss, la légende toujours vivante des sports mécaniques british, y tenait même un rôle principal, celui de pilote instructeur. Horowitz s’est servi de cette trame pour créer une histoire aux ramifications tentaculaires. Un Bond réussi, c’est un Bond hypercalorique, il faut que ça déborde, que le lecteur à bout de souffle soit projeté à chaque chapitre d’un continent à un autre, d’une blonde à une brune, etc…Ceux qui aiment une littérature introspective, blanche comme un mont chauve, peuvent passer leur chemin. Cette nouvelle aventure emprunte à la pyrotechnie une débauche d’effets spéciaux.

Il y a dans ce roman d’espionnage une parenté avec  La Grande Evasion  et Peur sur la ville . On ne sait plus où donner de la tête, Bond non plus d’ailleurs. Un jour dans le baquet d’une Maserati 250F rouge vif sur le circuit du Nürburgring, le lendemain sur une base de lancement de fusées à Wallops Island en Virginie. Entre conquête spatiale Est versus Ouest, anciens scientifiques nazis recyclés et ce mystérieux homme d’affaires, miraculé de la Guerre de Corée, Horowitz pratique une géopolitique du divertissement. Il s’inscrit même dans la suite de Goldfinger, les fans de Bond retrouveront, non sans effroi, le terrible SMERSH ainsi qu’une vieille connaissance, l’adorable et vénéneuse « Pussy Galore » qui est à la tête d’une organisation de lesbiennes. « Les gangs américains les plus puissants la respectent » affirmait Fleming. Et puis, comment ne pas succomber à un agent secret qui déclare : « Je hais le thé et j’estime qu’il est l’une des causes de la décadence de l’empire britannique ».

Déclic mortel de Anthony Horowitz – Incluant des notes de Ian Fleming – Editions Calmann-Lévy

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Kafka au pays du surréalisme

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kafka paris maumejean

kafka paris maumejean

Xavier Mauméjean a eu une idée géniale et un peu à la mode – ce qui la rend doublement géniale ou non, selon le degré de bougonnerie de son lecteur – pour son dernier roman: imaginer le non-dit d’un fait historique. En septembre 1911, Franz Kafka et son ami Max Brod quittent Prague et leur bureau de petits fonctionnaires pour passer quelques jours à Paris. C’est tout pour les faits: Kafka à Paris est le récit fictif et impertinent de leur séjour.

Celui-ci prend un tour épique la veille du départ, quand un éditeur pragois ambitieux charge les deux jeunes écrivains encore inconnus de rédiger un guide touristique de la capitale française à destination des visiteurs modestes, et surtout, de rendre une visite de courtoisie à l’un de ses amis miné par une dépression mais riche à millions. En dédommagement, l’escapade entière est aux frais de l’éditeur. Il n’en faut pas plus à un Kafka loufoque, imprévisible, loin des clichés et à son faire-valoir excentrique pour se lancer tête baissée dans l’aventure. Le démarrage est lent, mais une fois à bord du train, le récit suit sa route avec panache et insolence, déploie des trésors d’humour décalé non consensuel.

Depuis l’anti-germanisme français dont les compères craignent d’être victimes par malentendu (« Pour les Français, tout ce qui s’exprime avec trop de consonnes vient d’Allemagne. ») jusqu’au vol de la Joconde dont est accusé Apollinaire, tout y est. Le vice du récit de voyage en moins: certes, deux pragois à Paris forment un duo comique en lui-même, mais l’étonnement permanent et stupide du touriste nous est épargné. On éprouvera le même plaisir à les suivre dans cette ville qui n’existe plus qu’il y a à feuilleter dans les bibliothèques les albums de photographies « le Vème arrondissement à la Belle Époque » et autres « histoire du Marais en images », avec une mention spéciale pour l’exceptionnel « menu » du bordel, attraction immanquable, dans lequel Kafka et Brod se rendent évidemment pour la bonne cause.

L’album de cartes postales habilement découpé en « Kafka et Max Brod au bois de Boulogne / au Louvre / sur les quais / au Bon Marché », ainsi de suite, constituait déjà un bel objet littéraire, mais à mi-chemin, tout bascule. C’est qu’il ne fallait pas compter sur un membre du Collège de Pataphysique pour signer un simple roman touristique.

Après une scène de réconciliation entre deux vendeurs du Bon Marché dans les sous-sols du magasin sur le testament d’Aristide Boucicaut, un ami dépressif les entraîne dans les tunnels du métro pour une chasse au rat puis dans d’inimaginables bas-fonds où se croisent Fernand Léger et des amateurs de matches de rats. Le Paris illuminé n’est plus que boue, excréments et haleines fétides, un tourbillon célinien crasseux et fantastique qui laisse à l’un une migraine homérique et à l’autre de douloureux stigmates.

Le retour à Prague est une douche froide. Une méprise sur le sens du « premier étage » par rapport au « rez-de-chaussée » en français éclaire pour les deux amis leurs péripéties d’un sens nouveau non moins dérangeant. L’éditeur, ruiné par leurs frasques, laisse sa place et sa plaque à un autre, qui donne carte blanche à deux fripouilles devenues Franz Kafka et Max Brod devant l’éternel.

Kafka à Paris est un vrai roman délirant dont on redescend à regrets.

Kafka à Paris, Xavier Mauméjean, Alma, 2015.

*Photo : Scott Rettberg.

Paris intra-muros

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maraudes sophie pujas paris

maraudes sophie pujas paris

Paris a une forme de côte de veau. Cela n’a jamais échappé à personne. C’est même pour cette raison que les plus grands poètes, à travers l’Histoire, ont chanté la beauté, les mystères, les envoûtements et le charme irrésistible de la ville-lumière – qui attire des humains du monde entier, et même des Belges. Villon a dit la vie de ses étudiants au Moyen-Âge. Baudelaire a chanté son spleen et ses nuits interlopes. Jacques Dutronc ses petits matins nimbés de grâce. Et Apollinaire, Céline, Hemingway ? La capitale, ses rues, Sa Majesté la Seine, ses monuments, le soleil qui se lève sur le Sacré-Cœur, ou qui se couche sur le Génie de la Bastille,  tout est fait pour inspirer le poète. Paris – à l’instar de New-York, Chandernagor et Couilly-Pont-aux-Dames – sera toujours au cœur de la littérature mondiale. Le nouveau livre de Sophie Pujas, Maraudes (Gallimard) en est une brillante démonstration.

Après un premier opus remarqué consacré au peintre Zoran Mušič (ZM, Gallimard, 2013), qui tenait à la fois de l’essai et du poème en prose, l’auteur revient avec un livre délicat sur Paris, composé d’une multitude de chapitres très courts (de une à trois pages), chacun introduit par le nom d’une rue. Les yeux grand ouverts sur la ville, mais surtout sur les humains qui la traversent, et parfois se hasardent à l’habiter, l’auteur distille des micro-récits qui finissent par composer une mosaïque saisissante de ce majestueux navire battu par les flots, mais qui ne sombre pas.

Rue Oberkampf, un contrôleur de la RATP appréhende pour la millième fois le contact des voyageurs aux visages méprisants du bus 96. Dans les jardins du Luxembourg, un adolescent tente de dominer sa timidité pour séduire sa première jupe plissée lycéenne. Place de Clichy, une femme recherche le fantôme d’un être aimé. Rue Buffon, une fillette dialogue avec un dinosaure : « Elle a beau être légère, plume, papillon, quand elle lui fait signe, elle se sent encore plus minuscule. Une virgule dans la rue, une esquisse de petite fille. Il est immense, il la regarde depuis la grande fenêtre boisée du Muséum d’histoire naturelle. Le diplodocus, son squelette géant qui surveille la rue ». Rue de l’équerre un street-artiste rhabille les murs d’une peau nouvelle de papier : « Il trace des portraits sans visages. Tous sont un peu de lui et aucun ne lui ressemble tout à fait ». Montmartre est un décor, une installation, « une vue de l’esprit ». À l’Orangerie, dans le Jardin des Tuileries, on revient encore et toujours se saouler à la splendeur des Nymphéas.

Mais plus que des lieux, Maraudes nous entraîne dans une déambulation bohème, une forme d’errance, d’équipée sur des chemins de hasard ; attitude que l’auteur revendique dès les premières pages de son livre : « Je prends des bus qui ne vont nulle part, et en reviennent, je colle mon front à leurs vitres comme une enfant aux bizarres caprices, sans jamais élucider le pouvoir de cette ville sur moi ». L’idée est de laisser monter la cité en nous, de régler notre pouls sur son rythme. Ailleurs l’auteur confesse : « S’égarer est un art de vivre, une question de principe. Il faut laisser défiler les rues comme on devrait accueillir les êtres, sans rien attendre d’eux, je veux dire rien que l’on ait espéré à l’avance ». On nous avait dit que Paris était une fête, mais Paris est surtout une aventure.

Mais si l’on devait trouver un fil rouge, dans l’écheveau complexe de ces récits, ce serait certainement celui des laissés pour compte, des enracinés au pavé, des réguliers du macadam, ces fantômes, clochards, marginaux qui habitent les rues, et s’effacent progressivement, à force d’indifférence générale, d’hiver rigoureux, et d’absence de main tendue. Rue de l’Odéon un sans-abri ne se distingue plus de la rue, et s’efface… « Les passants vieillissent et meurent. Il est éternel, pris dans une trappe du temps ». Pont Alexandre III un autre malheureux est emporté par le froid hivernal : « Un froid à pierre fendre, et il n’était qu’un homme. Un froid de canard, de loup, et il n’était qu’un homme. Un froid de gueux ». On comprend que la maraude se fait à hauteur d’homme, avec tout l’humanisme qui manque à l’époque… Les fantômes passent. On salue la mémoire d’un aviateur qui, pendant la libération de Paris, a jeté son appareil dans la Seine, au niveau du pont de Tolbiac, pour épargner la population. Et la lune veille : « Rue de la lune. Un jour, elle avait disparu, simplement pour voir si quelqu’un partirait à sa recherche. Personne. »

Sophie Pujas dit beaucoup de Paris – et on lira peut-être demain Maraudes avant de visiter la capitale, comme on lit depuis toujours les Promenades dans Rome de Stendhal avant de se rendre dans la ville éternelle. Enfin, soyons honnête, Sophie Pujas ne dit pas vraiment tout ; elle omet notamment d’expliquer pour quelle raison Paris a la forme d’une côte de veau. Ce qui, avouons-le, épaissit encore le mystère. Espérons qu’elle consacrera à cette question cruciale un nouveau livre avec la même sensibilité.

Sophie Pujas, Maraudes, Gallimard, collection L’Arpenteur, 2015.

Maraudes

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*Photo : wikicommons.

Bernanos, thrillers métaphysiques

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bernanos cure campagne

bernanos cure campagne

Quand par hasard, aujourd’hui, il est encore question de Bernanos, c’est le plus souvent pour ses essais. Ma première rencontre avec lui remonte, je crois, à la classe de seconde. À cette époque-là, je lisais tout ce qui concernait la guerre d’Espagne. Je vibrais avec L’Espoir de Malraux et Pour qui sonne le glas d’Hemingway. Les choses étaient merveilleusement simples. Il y avait les salauds et les héros. Les héros étaient les volontaires des Brigades internationales et les salauds étaient dans le camp d’en face, chez les fascistes. Par ce goût cornélien de l’héroïsme et du beau geste qui sommeille dans le cœur de tout jeune Français un peu frotté de littérature, je concédais que la résistance des cadets de l’Alcazar de Tolède contre les troupes républicaines ne manquait pas de panache, mais tout de même, au bout du compte, cela ne pesait pas bien lourd face à l’horreur de Guernica sublimée par Picasso. C’est alors qu’un copain catho et un peu royco, à moins que ce ne soit le contraire, me signala l’existence des Grands Cimetières sous la lune. Ce livre me prouverait, me dit-il, que l’on pouvait être de droite et pourtant avoir écrit contre le camp franquiste, coupable d’assassiner dans l’homme ce que Bernanos appelle « l’esprit d’enfance ».[access capability= »lire_inedits »]

Dans ce pamphlet, Bernanos, qui est installé à Palma de Majorque depuis 1934, raconte comment il assiste au soulèvement militaire contre la République. Tout aurait dû le pousser à s’en réjouir : il est catholique, monarchiste et, malgré quelques vicissitudes, il est resté proche de Maurras et de l’Action française. Il est déjà un écrivain reconnu depuis la parution en 1926 de Sous le soleil de Satan, qui a rencontré un très grand succès. En face, ce sont des anarchistes, des communistes, des socialistes, alors que son propre fils, Yves, a revêtu l’uniforme des phalangistes.

Oui, mais voilà, Les Grands Cimetières sous la lune sont le réquisitoire le plus féroce qui soit contre cette alliance mortifère entre le sabre et le goupillon qui montra toute son horreur une nuit de l’automne 1936 où « de pauvres types simplement suspects de peu d’enthousiasme pour le mouvement sont fusillés devant le cimetière du village. Une fois morts, on en fait un tas que l’on arrose d’essence avant d’y mettre le feu. Les autres camions amenaient le bétail. Les malheureux descendaient ayant à leur droite le mur expiatoire criblé de sang, et à leur gauche les cadavres flamboyants. L’ignoble évêque de Majorque a laissé faire tout ça ».

Le livre me bouleversa par sa force lyrique et désespérée, par cette façon de placer au-dessus de tout « l’honneur chrétien ». Bernanos m’apprit dès cette première lecture quelque chose de capital : un écrivain, même avec des « idées », même « engagé », doit savoir tirer contre son camp. Quitte à perdre ses amis sans pour autant convaincre ses ennemis. Alors que Léon Daudet avait vu apparaître, avec Sous le soleil de Satan, « une nouvelle étoile dans le firmament de la littérature », après Les Grands Cimetières, parce que Bernanos a préféré la vérité à Maurras, Daudet le traite, dans L’Action française, de « pourriture » et de « nature femelle ». C’est pour cela que, dans ma bibliothèque, je place Bernanos entre Orwell et Pasolini, tous deux venus de la gauche. Le premier a révélé, dans Hommage à la Catalogne, l’horreur stalinienne à Barcelone en 1936, le second montré, dans ses Écrits corsaires, comment une certaine jeunesse gauchiste était la complice ou l’idiote utile du capitalisme et du consumérisme des années 1960.

Vint ensuite la lecture des romans. Les romans de Bernanos ne sont plus vraiment lus sauf quand des cinéastes aussi jansénistes que lui, de loin en loin, s’en emparent, comme Bresson pour Journal d’un curé de campagne et Mouchette ou Pialat pour Sous le soleil de Satan. La réédition dans la Pléiade en deux volumes des Œuvres romanesques complètes devrait mettre un terme à ce relatif oubli dont les raisons sont multiples.

Tout d’abord, la production romanesque de Bernanos est concentrée sur une période finalement très courte de sa vie, une dizaine d’années, entre 1926 et 1936, et compte moins d’une dizaine de titres noyés dans une masse abondante d’essais, de pamphlets, d’articles et de textes polémiques que seul un style incandescent sauve de l’anachronisme, car rien ne vieillit plus vite que le journalisme. Et puis Bernanos lui-même n’a pas facilité la renommée de ses romans : « Je ne suis pas un écrivain », déclare-t-il dans Les Grands Cimetières. Il faut entendre qu’il est le contraire d’un homme de lettres comme il le dit crûment : « Si je l’étais, je n’eusse pas attendu la quarantaine pour publier mon premier livre. (…) Je ne repousse pas d’ailleurs ce nom d’écrivain par une sorte de snobisme à rebours. J’honore un métier auquel ma femme et mes gosses doivent, après Dieu, de ne pas mourir de faim. J’endure même humblement le ridicule de n’avoir encore que barbouillé d’encre cette face de l’injustice dont l’incessant outrage est le sel ma vie. »

Bernanos a toujours refusé les rentes de situation de la vie littéraire et il a passé sa vie, pour une partie, dans les trains et les cafés à placer des assurances dans les départements de l’Est afin de nourrir une famille toujours plus nombreuse, et pour une autre dans des exils volontaires en Espagne, au Brésil puis en Tunisie. Il trouvait que la France avait vraiment trop mauvaise mine après Munich et la collaboration, sans compter son envahissement par une technique qui lui tenait lieu de métaphysique et par une goujaterie généralisée. Cet effacement de l’honneur, que même le général de Gaulle ne parvint pas à ressusciter, fut la dernière désillusion politique de celui qui, dès 1940, avait soutenu la France libre.

Le dernier obstacle à la lecture des romans de Bernanos, c’est Dieu. Dieu ne fait plus recette en littérature, surtout le Dieu bernanosien qui s’éloigne, se cache, se retire du monde : ses romans sont les romans du tsimtsoum, dirait la tradition juive qui désigne ainsi ce moment de retrait du divin de la création, sa contraction en lui-même. Voilà pourquoi les romans de Bernanos, qui se passent tous entre Artois et Boulonnais, sous la pluie ou dans la nuit, avec des prêtres perdus, des vagabonds, des enfants assassinés ou suicidés, de jeunes aristocrates trop pures sur la voie de la sainteté ou du martyre, laissent cette impression peu aimable d’un « mauvais rêve », pour reprendre le titre d’un de ses romans posthumes.

Il faudrait, en fait, oublier tout cela un moment et lire les romans de Bernanos comme on lit des romans noirs. Il a en d’ailleurs écrit au moins deux, Un crime et Un mauvais rêve, qui obéissent aux règles canoniques du genre avec juges et assassins, meurtriers, coups de feu dans la nuit, captations d’héritages, passés inavouables, changements d’identité, couples maudits sombrant dans la toxicomanie. On remarquera qu’aucun roman de Bernanos, absolument aucun, n’échappe à cette malédiction de la mort violente qui semble un détonateur indispensable à la création littéraire, avec une prédilection pour le suicide : pas moins de douze pour huit romans, dont les pages déchirantes de la Nouvelle Histoire de Mouchette où l’adolescente profanée se noie dans un étang en robe de mariée.

C’est que le suicide est la conséquence de la solitude qui est au cœur de l’œuvre de Bernanos, la solitude radicale de l’homme moderne qui naît dans les tranchées de 14-18 au contact d’un carnage industrialisé. Cette nouvelle solitude est sans éclat, dangereuse, mortifère. On oublie trop souvent que les grands solitaires bernanosiens, les prêtres comme Donissan dans Sous le soleil de Satan, ou le curé d’Ambricourt du Journal, sont contemporains d’autres solitaires du même genre chez Simenon mais aussi du Feu follet de Drieu, du Meursault de Camus, du Roquentin de Sartres ou de l’Aurélien d’Aragon. Seulement les prêtres bernanosiens, pour encore augmenter leur tourment, ont gardé une conscience aiguë du mal qui rôde dans leur paroisse et d’un surnaturel qui contamine la réalité la plus prosaïque : « J’ai, depuis quelque temps, l’impression que ma seule présence fait sortir le péché de son repaire, l’amène comme à la surface de l’être, dans les yeux, la bouche, la voix », écrit par exemple le curé d’Ambricourt.

Cette intrusion de visions presque fantastiques dans une littérature naturaliste est une des marques de fabrique des romans de Bernanos[1]. Il réussit ainsi à incarner dans la réalité de ses personnages des dogmes de l’Église catholique comme la communion des saints, définie ainsi dans les Dialogues des carmélites : « On ne meurt pas chacun pour soi mais les uns pour les autres ou les uns à la place des autres, qui sait ? » Cette transposition donne au diptyque formé par L’Imposture et La Joie l’allure de thrillers mystiques : l’âme de l’abbé Cénabre, prêtre mondain, auteur érudit des Mystiques florentins, ayant perdu la foi mais continuant d’exercer son ministère par une curiosité diabolique du cœur humain, cette âme sera-t-elle sauvée ? Deux êtres devront se sacrifier pour cela. D’abord l’abbé Chevance, qui mourra seul une fois que Cénabre lui aura confié son terrifiant secret, et ensuite Chantal de Clergerie, à qui Chevance a en quelque sorte passé le relais. Chantal, héritière spirituelle de Chevance, découvre elle aussi sa mission rédemptrice dans la solitude alors qu’elle est cernée par un père académicien, caricature des catholiques bourgeois que Bernanos vomissait tout comme Léon Bloy avant lui, par une grand-mère folle, un psychiatre et un chauffeur russe drogué. Ce dernier, finalement, la violera et l’assassinera. Et c’est seulement par ce sacrifice que l’abbé Cénabre, le prêtre perdu, retrouvera la foi.

Même étranger aux préoccupations bernanosiennes sur la lutte éternelle entre le Bien et le Mal, le Diable et le Bon Dieu, le lecteur d’aujourd’hui ne peut qu’être fasciné par cette autopsie impitoyable de ce qui ronge notre époque : un relativisme patelin, un ennui qui ne dit pas son nom, une peur diffuse. Toutes choses qui sont des signes incontestables d’un travail du négatif nous rendant tous étrangers à nous-mêmes. Arriver à cerner cette banalité destructrice est la grande originalité des romans de Bernanos : il a compris, encore une fois comme Simenon dont il fut toute sa vie un grand lecteur, que Satan est en complet veston à l’instar de M. Ouine, un ancien professeur qui prend en otage toutes les âmes qui passent à sa portée dans les filets d’une rhétorique spécieuse au service de la désillusion.

 « Bernanos fait du diable un compagnon de tous les jours », écrit Nimier dans ses Journées de lecture. On ne saurait mieux indiquer la nécessité des romans de Bernanos en un temps comme le nôtre, assez naïf pour penser que le mal a la politesse de se laisser reconnaître au premier coup d’œil.[/access]

Georges Bernanos, Œuvres romanesques complètes, suivies de Dialogues des carmélites, Bibliothèque de la Pléiade. Édition en deux volumes de Jacques Chabot, Pierre Gille, Monique Gosselin-Noat, Michael Kohlhauer, Sarah Lacoste, Élisabeth Lagadec-Sadoulet, Philippe Le Touzé, Guillaume Louet et André Not. Préface de Gilles Philippe. Chronologie par Gilles Bernanos.


Bernanos : Oeuvres romanesques

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Fatima ou la délicatesse

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fatima philippe faucon

fatima philippe faucon

Contrairement à une idée reçue, la figure de l’immigré et de l’étranger n’est pas absente du cinéma français. Mais ce qui fausse sans doute notre impression, c’est que cette figure se réduit souvent à un typage sociologique souvent lourd. D’un côté, elle est traitée sous l’angle d’une certaine « victimisation » qui permettra au spectateur de s’offusquer à peu de frais sur le racisme, l’exclusion, la condition féminine et de verser une larme sur « ces pauvres gens ». De l’autre, c’est la vision purement folklorique qui l’emporte et offre à la société française un visage réconcilié avec ses arabes gouailleurs et ses bons nègres rigolos (songeons à Intouchables)

Fatima de Philippe Faucon pourrait sombrer dans le premier de ces travers puisque son héroïne est une algérienne qui parle très mal le français et s’exprime en arabe avec ses enfants, qui porte le voile et qui se démène tant bien que mal pour que ses filles réussissent en faisant des ménages. On voit alors se profiler l’ombre menaçante du film sociologique ne s’appuyant que sur des stéréotypes et confortant aussi bien dans ses certitudes le bourgeois « de gauche » toujours prompt à s’apitoyer et le beauf de droite qui pestera contre cette femme qui ne parle même pas la langue du pays qui l’accueille. Mais la force du film, c’est que le cinéaste ne filme jamais un « type sociologique » mais un véritable personnage plein d’opiniâtreté et d’énergie. Faucon a toujours été un cinéaste « modeste », évitant les généralités comme la peste et privilégiant la vérité de l’individu (c’est sans doute pour cette raison que beaucoup de ses films sont des prénoms : Sabine, Muriel fait le désespoir de ses parents, Samia…).

C’est en partant du portrait d’une femme admirable (Fatima) qu’il parvient ensuite à donner une coloration universelle à son propos et à évoquer les maux d’une société (car il n’agit pas, bien entendu, de se voiler la face). Mais ce qui intéresse d’abord le cinéaste, c’est le rapport de Fatima à ses filles et le gouffre en train de se creuser entre elle et celles qui sont désormais de culture française – car Souad et Nesrine lui répondent toujours en français. Le propos dépasse alors le simple cadre « culturel » pour déboucher sur une vision très juste d’une séparation entre les générations. Séparation à la fois « voulue » puisque Fatima se démène pour la réussite de ses filles mais également « redoutée » puisque ces adolescentes sont constamment assignées à des places édictées par le regard du voisinage ou simplement par la tradition – comme ce père qui interdit à Nesrine de fumer. Faucon saisit ce moment particulier où l’aînée quitte le domicile familial pour essayer d’obtenir sa première année de médecine tandis que la plus jeune arrive en fin de collège et se révolte parce que le fossé qui s’est creusé entre sa mère, qui se tue à la tâche, et ses désirs d’adolescentes parait désormais infranchissable.

À la manière d’un Pialat (mais sans la violence), Faucon peint avec beaucoup de justesse les portraits de ces trois beaux personnages féminins, privilégie les petits instants où rien ne se passe vraiment mais qui en disent plus long que de grands discours (ne pouvant procurer à Nesrine beaucoup d’argent pour ses études, Fatima lui remplit son frigo des plats qu’elle a préparés). Les plus beaux moments du film sont ceux où Fatima se retrouve seule avec ses filles et qu’elles se parlent, évoquant aussi bien l’avenir que des sujets plus futiles comme les garçons.

La délicatesse du trait fait qu’on oublie l’arrière-plan social qui aurait pu être très lourd (l’immigration, l’exclusion…) et qu’on se contente d’apprendre à un peu mieux regarder cet « Autre » qu’on ne voit jamais de cette manière sur un écran. Fatima n’est plus seulement cette femme algérienne qui ne parle pas le français mais l’image de tous ces parents issus de milieux modestes et qui ont tout fait pour que leurs enfants puissent bénéficier d’une certaine ascension sociale.

Si le film est très réussi lorsqu’il s’agit de peindre les trois héroïnes du récit, il peine parfois à dépasser le cadre de la chronique réaliste et manque peut-être un peu d’ampleur. Sans doute parce que le cinéaste n’évite pas systématiquement le typage, plus par maladresse que par réelle volonté. Je pense en particulier à ce qui me paraît être la scène la plus faible du film, celle où Fatima entreprend de discuter avec une mère d’élève au supermarché et que celle-ci s’empresse d’abréger la conversation. Présent dans la salle, le cinéaste a bien précisé qu’il cherchait à filmer quelque chose d’insidieux et d’ambigu. Est-ce un geste d’exclusion raciste ou est-ce que cette mère est tout simplement pressée ? Après tout, il n’est pas non plus criminel de vouloir écourter une conversation lorsqu’on croise quelqu’un à qui on n’a pas grand-chose à dire!  Mais à la manière dont est filmée la scène, on reste persuadé qu’il s’agit d’un rejet raciste tristement ordinaire et on retombe dans une vision un peu caricaturale des choses.

Quand on quitte le giron familial (dans une acception large car les scènes chez Nesrine avec son amie sont très belles), le film s’avère parfois un peu plus boiteux (les passages à l’école, par exemple). Mais ces réserves ne font pas oublier les qualités d’une œuvre dont la délicatesse et la justesse restent des denrées rares dans ce type de chronique. Faucon ose même terminer son film de manière optimiste. et nous arrache quelques larmes en nous persuadant qu’au fond, rien n’est perdu et qu’à l’image de Fatima, il ne faut jamais baisser les bras.

 Fatima (2015) de Philippe Faucon avec Soria Zeroual, Zita Hanrot. En salle depuis le 7 octobre.