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Pologne: la victoire du zapping

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N’y croyez pas. Lorsque la presse française vous informe du fait que le xénophobe, le conservateur et l’ultranationaliste parti « Droit et Justice » (PiS) a gagné les législatives en Pologne, n’y croyez pas. N’accordez pas plus de crédit à des affirmations qui analysent la victoire de « Droit et Justice » comme celle du populisme ou de l’europhobie. Certes, « Droit et Justice » est un parti conservateur, ultranationaliste, europhobe, xénophobe, populiste et même davantage encore, un parti obscurantiste, mégalomaniaque, atteint de la folie des grandeurs et très expérimenté dans l’exploitation de la martyrologie nationale devenue, à force, le fondement de son programme politique.

Mais ce n’est pas ce parti qui vient de remporter les législatives en Pologne et d’obtenir la majorité absolue au Parlement. Si vous parliez polonais, je vous demanderais de ne pas écouter non plus le commentateur d’un journal électronique de droite, Jacek Karnowski, qui le soir des élections annonçait la victoire « des soldats polonais tombés en 1939, de tous les Polonais déportés en Sibérie, des héroïques et saints prêtres de l’Eglise polonaise » et, pour finir, la victoire des gens de son camp, « intrépides et incorruptibles ». Les soldats polonais qui ont péri en septembre 1939 reposent là où les Polonais les ont enterrés il y a soixante-dix ans, les survivants des goulags staliniens remémorent leur géhenne et rendent hommage à ceux qui sont restés sous la neige. Et quant aux héroïques prêtres polonais, il suffit d’allumer la télé publique à n’importe quel moment de la journée pour constater qu’ils se prononcent abondamment sur tous les sujets sociétaux, au point de remettre en question le principe de la neutralité religieuse et idéologique de l’Etat polonais.

Ce ne sont pas eux qui sont sortis vainqueurs des dernières élections. Pas plus d’ailleurs que ne les ont perdues les libéraux de la Plateforme civique (PO) et la gauche polonaise- que ce soit celle issue de l’ancien Parti ouvrier ou l’autre, formée par les jeunes nés après la chute du communisme.

Ce sont les consommateurs qui ont triomphé à la sortie des urnes, comme on sort bêtement satisfait d’une boutique de téléphonie mobile après avoir changé d’abonnement, non pas pour un plus avantageux mais simplement pour un différent. Puisqu’on peut changer, pourquoi s’en priver ? Changeons ! Changeons pour changer et puis, on verra bien, au pire dans quatre ans on changera encore ! N’est-ce pas ça, la démocratie ? Hélas, si. Ultra-libérale (du moins en Pologne) et faiblement représentative (partout en Europe), la démocratie gigote convulsivement, essayant de se libérer des mâchoires de la logique marchande que ses leaders ont grand ouvert. Aucun système d’alarme ni de protection n’a été trouvé -mais l’a-t-on jamais vraiment cherché ?-, afin d’empêcher les électeurs de calquer leur comportement de consommateurs aux choix que leur offre le suffrage universel.

Rationnels que vous vous flattez être, vous autres héritiers de Descartes, vous me soupçonnez sans doute de vous raconter des balivernes. On ne change pas une équipe qui gagne, dites-vous. Il doit forcément y avoir une cause. Assurément.  L’ennui. Les huit années de la gouvernance de la Plateforme civique se sont soldées par une baisse du chômage historique, avec 7,7% de demandeurs d’emploi, un chiffre jamais enregistré depuis le démantèlement du régime communiste. Indépendamment de la crise qui a touché l’ensemble des pays occidentaux, près de deux millions d’emplois ont été créés en Pologne entre 2007 et 2014. En outre, le salaire minimum n’a cessé d’augmenter, de même que le PIB, faisant de l’ex république populaire un modèle de dynamisme économique, à l’abri des effets néfastes de l’effondrement des marchés mondiaux.

Mais les chiffres, voyez-vous, semblent impuissants face aux émotions. Alors qu’en la matière, « Droit et Justice » n’a pas de concurrents. Paradoxalement, le premier terrain qu’avait habilement investi son chef, Jaroslaw Kaczynski, était social. Après que la Plateforme avait réussi à faire passer une réforme impopulaire mais nécessaire, de l’augmentation de l’âge de départ à la retraite à 67 ans, « Droit et Justice » s’est affublé du petit chapeau de Robin des Bois en promettant de le baisser à nouveau, une fois au pouvoir. Depuis, un déluge de promesses s’est abattu sur les Polonais laissés en marge de la prospérité galopante. Enfin, Kaczynski ne s’est pas contenté de tirer uniquement des promesses de son petit chapeau. Pour distraire, il lui a aussi fallu trouver des menaces. Opportunément, la crise des migrants a éclaté, permettant à son parti de faire d’une pierre deux coups. D’une part, agiter le spectre d’égorgeurs d’enfants chrétiens déguisés en refugiés syriens. D’autre part, montrer du doigt la totalitaire Union européenne, laquelle ébranle la souveraineté de la Pologne fraîchement acquise en lui imposant un quota de migrants. Beata Szydlo, pressentie au poste de Premier ministre dans le gouvernement formé par « Droit et Justice », appelait, il n’y a pas longtemps, à accueillir tout d’abord les Polonais des anciennes républiques soviétiques au lieu « des Arabes et des Noirs ». On lui a alors charitablement rappelé que Lech, le défunt frère de Jaroslaw Kaczynski, avait négocié en personne le traité de Lisbonne avec les représentants de l’Union européenne. L’arrivée de 2 000 réfugiés dans un pays de 38 millions d’habitants et qui ne compte que 0,3% de migrants, conduirait-elle à sa ruine ? Nous sommes loin de la hantise du « Grand remplacement », chère à Renaud Camus.

On se serait moins ennuyé en Pologne si la gauche avait constitué une véritable troisième force politique. Manque de chance, l’Alliance de la gauche démocratique (SLD), présidée par l’ancien Premier ministre Leszek Miller s’est ingéniée à habituer les Polonais aux scandales qui l’ont éclaboussée. Sans parler de son douteux acte de naissance, gribouillé à la va-vite au revers de l’acte de décès du Parti ouvrier, pour transfigurer les communistes en post-communistes, puis en sociaux-démocrates. Dotée jadis de l’appui de 40% des Polonais, depuis hier elle n’a plus de représentants à la Diète (Le Parlement polonais). Inutile de dire qu’aucun deuil national n’a été décrété. Les nostalgiques du « bon vieux temps » peuvent pleurer dans leurs oreillers. Cela ne risque pas d’empêcher le nouvel électorat de la nouvelle gauche de fêter une percée quasi prodigieuse. Car la seule surprise- et belle de surcroit- des législatives polonaises, c’est l’entrée au Parlement de la toute jeune formation « Razem » (« Ensemble » en polonais). Guidée par le charismatique Adrian Zandberg, 36 ans, docteur en histoire et professeur à l’Université de Varsovie, « Ensemble » a récolté 3,9% de votes- une prouesse pour un parti dont la majorité des Polonais ignorait encore l’existence à une semaine des élections. Le tournant s’est produit à l’occasion d’un débat télévisé, lors duquel Zandberg a littéralement réduit à rien ses adversaires des sept autres partis politiques. Il ne s’agit donc pas que d’un effet de nouveauté. A la fois concret et futé, décrispé et ferme, Zandberg n’a sans doute pas volé le titre de  « Révélation » que lui a décerné la presse polonaise. Vous me direz qu’il doit y avoir un zeste de Tsipras chez notre jeune tribun. Peut-être. Mais en l’écoutant pendant la Convention de « Razem » du début du mois, parler de l’esprit de « Solidarnosc » de l’époque des grèves de 1980, de la force et de la dignité des revendications d’antan, de la masse d’énergie humaine gaspillée en disputes politico-politiciens depuis notre grande victoire commune de 1989, je vois en Adrian Zandberg plutôt un brave héritier de l’opposition démocratique au régime communiste. Il a la chaleur et la simplicité d’un Jacek Kuron, membre du Comité de Défense des Ouvriers (KOR), la verve d’un Michnik, la perspicacité d’un Geremek. Sa présence sur la scène politique polonaise laisse à espérer que « Droit et Justice » ne parviendra pas à détruire complètement les legs d’un mouvement jadis porté par dix millions de Polonais. Je le crois, dans quatre ans les Polonais changeront leurs dirigeants. Et alors, ce sera obligatoirement un changement pour le mieux.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21812627_000048.

Drame de Puisseguin: Quand Mamère récupère

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«Si on accepte la multiplication des circulations des transports par autocar sur des routes qui sont en mauvais état, on aura d’autres accidents, d’autres déconvenues et d’autres drames ». La saillie de Noël Mamère, jaillie immédiatement après l’annonce de l’accident de Puisseguin qui a fait 43 morts en Gironde vendredi dernier, a créé un nouveau drame, médiatique celui-ci. Un mois après la libéralisation des transports par autocars, le député de Gironde n’a pas hésité à fustiger la politique du ministre de l’Economie en lui mettant des dizaines de morts sur la conscience.

Cette sortie n’a pas échappé au président de l’Assemblée nationale Claude Bartolone. Dimanche, au micro de Radio J, le candidat aux régionales en Île-de-France a vigoureusement recadré l’élu écologiste: «J’espère que Noël Mamère s’est mal réveillé ce matin, alors qu’il va y avoir cette cérémonie qui va permettre aux voisins, aux amis, à la famille de se retrouver autour de la mémoire des disparus et d’essayer de commencer à faire le deuil après cette catastrophe» avant de lui opposer l’argument par l’absurde : «Est-ce que, lorsqu’il y a une catastrophe aérienne, on va dire qu’il faut interdire tous les vols en avion?». Et le président de l’Assemblée Nationale, de demander à l’élu écologiste, en  guise de repentir, des excuses en bonne et due forme, avant de conclure, moralisateur : «Essayer de faire le lien entre cet accident terrible et une décision gouvernementale, il y a des choses qui ne se font pas».

Un « ça ne se fait pas » martelé par le député PS du Libournais Florent Boudié. Ce lundi matin, l’élu a demandé à Noël Mamère de ne pas participer à l’hommage national qui sera rendu mardi matin aux victimes du drame à Petit Palais en Gironde. L’argument ? La présence  du député-maire de Bègles « est susceptible de provoquer de l’émotion et de la colère parmi des proches des victimes qui sont sous pression, à fleur de peau et qui ne dorment pas depuis trois jours » a précisé Florent Boudié au journal Sud Ouest.

Soucieux de répondre à la polémique, Mamère a lui publié ce lundi matin sur Mediapart un billet de blog dans lequel il dresse un parallèle entre la mort du zadiste Rémi Fraisse en octobre 2014 et le drame de Puisseguin, défendant mordicus l’argument de la responsabilité des pouvoirs publics: « Qu’y avait-il « d’indécent », « d’inepte », de « politicien », de « déplacé » à répéter ces évidences après s’être incliné devant la douleur des familles. Faudra-t-il attendre qu’un autre événement vienne chasser ce drame des écrans pour qu’on se pose des questions qui ne viendront jamais parce qu’elles dérangent,  comme celles que pose la mort de Rémi Fraisse ? »

S’il ne se rendra pas à l’hommage aux victimes, Mamère ne désarme pas pas. « La compassion sur commande est en effet un bon moyen de ne pas se poser les questions politiques que révèlent un tel drame. Et c’est bien à cette injonction que je n’ai pas voulu céder, comme un an auparavant lors de la mort de Rémi Fraisse».

Pour Noël Mamère, il n’y a donc qu’un seul drame : l’information par l’émotion, « la compassion sur commande » relayée par les médias, qui voile l’incapacité des pouvoirs publics à privilégier la « sécurité » de ses citoyens.

« On aura d’autres accidents » met-il en garde. « Un jeune homme de 23 ans mourait pour rien », écrit-il encore sur Mediapart. Le pathos est bien là, noir sur blanc, prêt à émouvoir ou effrayer, pour convaincre. Seule la critique de la politique du gouvernement semble donc arracher au député de Gironde des arguments rationnels. Pour incriminer la loi Macron, une rhétorique solide : «  Une petite route de la campagne girondine serpentant dans les collines entre vignobles et bois », « un autocar transportant des personnes âgées en route vers le Béarn, heurte un semi-remorque dans un virage dangereux où la visibilité est faible ». Le pamphlet anti-Loi Macron est aiguisé. Voilà un J’accuse dernière génération contre l’abandon des lignes secondaires de la SNCF, contre la circulation des poids lourds, contre le non-entretien du réseau des routes secondaires, contre la libéralisation des transports en autocars, le manque de formation continue des conducteurs. Noël Mamère dénonce haut et fort. Faire usage de la mort de Rémi Fraisse et des 43 morts de Puisseguin ? « Où est l’indécence ? » conclut Noël Mamère dans son billet de blog  Mediapart. Relisez-vous, Monsieur Mamère, et vous trouverez.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage :00726795_000003.

Portugal: le coup d’Etat silencieux

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Le Portugal a été la victime ces derniers jours d’un coup d’Etat silencieux organisé par des dirigeants pro-européens de ce pays. Cet événement est particulièrement grave. Il survient alors qu’est fraîche la mémoire du coup de force réussi contre le gouvernement grec par la combinaison de pressions politiques venant de l’Eurogroupe et de pressions économiques (et financières) en provenance de la Banque centrale européenne. Il confirme la nature profondément anti-démocratique non seulement de la zone Euro mais aussi, et on doit le regretter, de l’Union européenne.

On a beaucoup dit, dans la presse française en particulier, que la coalition de droite était sortie vainqueur des dernières élections législatives portugaises. Ceci est faux. Les partis de droite, emmenés par le Premier-ministre M. Pedro Passos Coelho, n’ont réuni que 38,5% des suffrages, et ont perdu 28 sièges au Parlement. Une majorité d’électeurs portugais a voté contre les dernières mesures d’austérité, en fait 50,7%. Ces électeurs ont porté leur vote sur la gauche modérée mais aussi sur le Parti communiste portugais et d’autres formations de la gauche radicale. De fait, le Parti socialiste portugais a 85 sièges, le Bloc de Gauche (gauche radicale) 19 et le Pari Communiste portugais 17. Sur les 230 sièges du Parlement portugais, cela en donne 121 aux forces anti-austérité, quand la majorité absolue est de 116.

Un accord aurait pu être trouvé entre les partis de droite et le Parti socialiste. Mais, cet accord n’était clairement pas possible sans une remise en cause d’une partie du programme d’austérité qui découle de l’accord passé entre la Portugal et les institutions européennes. Ceci n’est pas sans évoquer la situation de la Grèce…

Les socialistes, et le « bloc de gauche » ont clairement dit que cet accord devait être révisé. C’est ce qui a décidé le Président Cavaco Silva à rejeter le projet de gouvernement présenté par la gauche. Mais les attendus de sa déclaration vont encore plus loin. Il a dit : « Après tous les importants sacrifices consentis dans le cadre d’un important accord financier, il est de mon devoir, et dans mes prérogatives constitutionnelles, de faire tout mon possible pour empêcher de faux signaux d’être émis envers les institutions financières et les investisseurs internationaux»[1. Evans-Pritchard A. « Eurozone crosses Rubicon as Portugal’s anti-euro Left banned from power ».]. C’est cette déclaration qui pose véritablement problème. Que M. Cavaco Silva pense qu’un gouvernement de la gauche unie puisse conduire à un affrontement avec l’Eurogroupe et l’UE est son droit, et c’est même très probablement le cas. Mais, dans une république parlementaire, comme l’est le Portugal actuellement, il n’est pas dans son pouvoir d’interpréter des intentions futures pour s’opposer à la volonté des électeurs. Si une coalition de gauche et d’extrême gauche a une majorité au Parlement, et si elle présente – ce qui était le cas – un programme de gouvernement, il doit lui laisser sa chance. Toute autre décision s’apparente à un acte anticonstitutionnel, un « coup d’Etat ».

Ce « coup » survient alors que la situation économique du Portugal, souvent présenté – à tort – dans la presse comme une « réussite » des politiques d’austérité, reste très précaire. Le déficit budgétaire a atteint plus de 7% en 2014 et devrait être largement au-dessus de 3% cette année. La dette publique est à plus de 127% du PIB. Et, si l’économie connaît à nouveau une certaine croissance, elle est, en 2015, toujours au niveau de 2004. Le pays a été ramené plus de dix ans en arrière par les politiques d’austérité, avec un coup social (chômage) extrêmement fort.De fait, les « réformes » qui ont été imposées en contrepartie du plan d’aide au financement de la dette et des banques n’ont pas résolues le problème principal du pays. Ce problème, c’est la productivité du travail. Cette dernière est trop faible au Portugal, et ceci pour de nombreuses raisons : une main d’œuvre mal ou peu formée et un investissement productif largement insuffisant. La Portugal, dans les années 1980 et 1990 a pu s’accommoder de cette faible productivité car il pouvait laisser sa monnaie se déprécier. Depuis 1999 et l’entrée dans l’Euro, ceci est impossible. Il n’est donc pas surprenant que la production ait stagnée.

Les plans d’austérité successifs qui ont été mis en œuvre ont pour but de faire baisser les salaires (en valeur), que l’on parle du salaire direct ou indirect. Mais cette baisse ne peut que bénéficier aux exportations, car elle déprime, dans le même temps, la consommation intérieure[2. Blanchard O. et D. Leigh, Growth Forecast Errors and Fiscal Multipliers, FMI Working Paper WP/13/1, Washington DC, janvier 2013.]. Là où une dépréciation de la monnaie laisserait la consommation intérieure inchangée, il faut que les gains en exportation réalisés grâce aux plans d’austérité compensent les pertes de consommation intérieure. C’est pourquoi les plans d’austérité seront toujours moins efficaces qu’une dépréciation monétaire, et Patrick Artus peut ajouter dans une note datant de 2012 : « L’ajustement par le taux de change donne des résultats rapides ; on l’a vu plus haut dans les cas de l’Espagne et de l’Italie en 1992-1993 avec disparition rapide du déficit extérieur et hausse limitée dans le temps du chômage. On le voit aussi dans les différents ajustements des pays émergents : Corée et Thaïlande en 1997, Brésil en 1998 »[3. Artus P., « Dévaluer en cas de besoin avait beaucoup d’avantages », Flash-Economie, Natixis, n°365, 29 mai 2012, p. 6].

La responsabilité de l’Euro dans la situation économique du Portugal est indéniable. Mais la responsabilité des autorités européennes dans le chaos économique et politique qui risque de survenir est tout aussi certaine. On parle souvent d’une accoutumance au désastre, d’une lassitude de la souffrance conduisant des peuples à s’abandonner au pire. En fait, il n’y a rien de tel ici. Les Portugais ont tenté d’appliquer les méthodes inspirées par l’Eurogroupe et la Commission européenne et, aujourd’hui, ils sont obligés de constater que ces méthodes ne donnent pas les résultats escomptés. Le vote des élections législatives est le résultat de ce bilan. Mais, des dirigeants inféodés à l’étranger, c’est à dire aux institutions européennes, ont décidé de ne pas en tenir compte. Ce qui se passe aujourd’hui à Lisbonne est aussi grave, même si c’est moins spectaculaire, que ce que l’on a connu en Grèce.

La nature profondément anti-démocratique de l’Eurogroupe et de l’Union européenne s’affirme une deuxième fois et se confirme. Il faudrait être aveugle pour ne pas le voir. Cependant, cette fois pourrait bien être la fois de trop. Mais, pour qu’il en soit ainsi, il est impératif que toutes les forces décidées à lutter contre l’Euro trouvent des formes de coordination de leurs actions. Il faut ici se souvenir de ce que La Boétie écrivait dans le Discours de la servitude volontaire publié en 1574[4. La Boétie E., Discours de la servitude volontaire, Paris, Mille et une nuits, 1997.]: « les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux »[5. Cette citation a connu un grand succès à la veille de 1789 mais sous une autre forme : « Les grands ne le sont que parce qu’il sont juchés sur nos épaules ; secouons-les et ils joncheront la terre ».].

On pourrait alors reprendre cette formule, qui nous semble si contemporaine, et la formuler ainsi : « Les institutions européennes ne sont grandes que parce que nous (les souverainistes) sommes divisés ».

Plus que jamais, la question de la coordination des différentes forces souverainistes se pose. Cette coordination n’implique nullement que ce qui oppose ces forces soit négligeable, ni ne soit mis entre parenthèse. C’est toute la logique des « Fronts », comme le « Front Uni Antijaponais » réalisé en Chine par le PCC et le Guomindang, qui ne sont pas des alliances au sens strict du terme mais qui permettent de marcher séparément et de frapper ensemble. Mais, la réalité, aussi déplaisante soit-elle à certains, est que tant que nous ne pourrons nous coordonner un pouvoir en réalité minoritaire pourra continuer d’exercer sa tyrannie. Et de coup d’Etat en coup d’Etat, instaurer un régime du coup d’Etat permanent.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir. 

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA30134740_000011.

On n’est pas couché: Besancenot, Robin des bois sous perfusion

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Olivier Besancenot m’a fait de la peine face à Léa Salamé et Yann Moix qui le harcelaient de questions sur la dégringolade de son parti : le Nouveau Parti Anticapitaliste qui défend pourtant les défavorisés, tous les défavorisés du monde entier, toutes les victimes de la Crise et du Capitalisme, avec l’ardeur et la générosité des dames d’œuvre du XIXème siècle qui se mettaient au service des gueux. Olivier Besancenot, tantôt rageur, tantôt déprimé, avouait lui-même y perdre son latin. Ce qui m’a remis aussitôt en mémoire, comme quoi la télévision ne rend pas nécessairement con, la célèbre citation latine :  » Vox clamantis in deserto  » ( la voix qui crie dans le désert ) que j’attribuais à Virgile, mais qui revient à Jean-Baptiste endossant le rôle du prophète pour annoncer, lui aussi, une ère nouvelle avec la venue de Jésus. Léa Salamé aurait pu nous offrir une nouvelle interprétation de Salomé, mais elle s’est bornée à son habitude à jouer le rôle de la bonne élève qui veut absolument savoir….mais qui ne comprendra jamais.

Olivier Besancenot était donc cette voix criant dans le désert avec à l’appui un  livre (il faut toujours un livre : question de crédibilité) au titre austère : Le véritable coût du capital. Il en fut question par pure politesse pendant cinq minutes, mais visiblement personne ne comprenait rien aux chiffres alignés par notre novice en économie dont chacun pensa qu’il ne savait pas très bien dans quelle direction il s’engageait, mais que si jamais il y arrivait, il ne saurait plus vraiment où il  se trouverait. Lui-même semblait un peu perdu et on aurait volontiers voté pour lui, ne serait-ce que pour lui donner un peu d’espoir. Après tout, il a endossé un rôle avantageux, celui de Robin des Bois qui dépouille les riches pour donner aux pauvres ce qui leur revient. Il a rappelé, ce que j’entends depuis un demi-siècle, que les exploiteurs sont de plus en plus impitoyables et les exploités de moins en moins protégés. Que des oligarchies corrompues se partagent le magot, pendant que les migrants s’entassent dans la jungle de Calais où les femmes sont violées et les enfants sacrifiés. Et, plus surprenant encore, personne ne l’écoute, lui le défenseur de la veuve et de l’orphelin. On se moque même de lui à La Poste quand il affiche ses ambitions politiques. On le traite de  » doux rêveur  » et on lui conseillerait plutôt de consulter un psychiatre.

Bref, ce pauvre Olivier est mal barré : tant d’énergie dépensée pour constater in fine une impossibilité de se faire entendre. Comme le dit un proverbe vaudois : « Entre ce que je dis et rien, c’est du pareil au même ! » Compatissons mes frères  : tout ne peut pas être mauvais chez un homme qui a mis une telle ferveur dans une cause – l’Internationalisme Prolétarien – qui devrait être celle de tous mais qui est devenue celle de personne.

Le Véritable coût du capital

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L’Histoire avec une grande hache

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histoire najat vallaud belkacem

Il y a l’histoire de France. C’est banal, vieillot et manifestement réactionnaire. Il y a l’histoire « des Frances ». Elle est plurielle (c’est tellement plus glamour que le singulier), moderne et progressiste. Rue de Grenelle, chez Najat Vallaud-Belkacem, on a fait le choix de la seconde en modifiant les programmes scolaires pour que l’Afrique et l’islam y trouvent la place qui est supposée leur revenir.

Dans cette tâche prométhéenne – oui, prométhéenne car il faut avoir du courage pour défier Vercingétorix, Louis XIV et Napoléon –, la ministre a reçu le précieux renfort du Comité de vigilance face aux usages publics de l’Histoire (ouf !), le CVUH. Cet organisme méritant regroupe des professeurs d’histoire qui consacrent leurs loisirs – fort nombreux – à couper tout ce qui dépasse. Et, selon la belle formule de Perec, ils écrivent l’Histoire avec une grande hache. Bûcherons infatigables, ils coupent les chênes et les platanes. Et à leur place plantent des palmiers et des baobabs pourtant rétifs à nos climats tempérés.

Pour déboiser ils n’ont pas leur pareil. Du passé ils veulent faire table rase. Plus simplement, c’est de la France qu’ils veulent faire table rase. La production éditoriale du CVUH offre un mélange de grotesque et de burlesque sans que l’on sache lequel des deux l’emporte sur l’autre. Une chose est certaine : ces historiens-là ont beaucoup à voir avec les Lapins crétins. Vous savez, ces petites bêtes affublées d’une ventouse à déboucher les chiottes, vicieuses et stupides, qui poussent des « waaah ! » dès que l’adrénaline monte en elles. Les historiens du CVUH font « waaah ! » chaque fois que l’un des leurs se fend d’un texte sur les somptuosités des empires africains du Moyen Âge. Des historiens crétins donc…[access capability= »lire_inedits »]

« Waaah ! » aussi quand une exposition à l’Institut du monde arabe dévoile les arabesques lumineuses des Mille et Une Nuits sans trop s’appesantir sur les méthodes employées pour fournir aux émirs arabes des esclaves sexuelles. Même bruit extatique après la « courageuse » réforme des programmes d’histoire engagée par Najat Vallaud-Belkacem.

Mais c’est quand cette dernière piétine Finkielkraut, Nora et Gauchet, peu convaincus de la nécessité de touiller un peu d’Afrique et d’islam dans notre marmite nationale, que l’extase est à son comble. Des « pseudo-intellectuels », lâche-t-elle. Et là c’est le bonheur pour les inquisiteurs du CVUH. Des géants sont enfin rapetissés, raccourcis (à la hache comme l’Histoire), ce qui les met au niveau des historiens crétins.

Les historiens crétins ont leurs bêtes noires, et pas seulement Finkielkraut, Nora et Gauchet déjà cités. André Kaspi figure en bonne place sur le « mur des cons » qu’ils ont érigé depuis longtemps, battant par antériorité le Syndicat de la magistrature. Cet individu peu recommandable avait été chargé d’un rapport sur les cérémonies de commémoration. Et, l’inconscient, il écrivit ceci : « Il n’est pas admissible que la nation cède aux intérêts communautaristes et multiplie les journées de repentance. »

Grande, jupitérienne, fut la colère du CVUH, qui dénonça cette « vision héroïsante et ethnocentrée » de l’histoire de France. Une vision défaitiste, soumise et multiethnocentrée, c’est quand même beaucoup mieux… Le même reproche a été formulé à l’égard d’un autre personnage qui vécut un peu avant Kaspi. Il s’agit de Charles Martel, particulièrement détesté depuis qu’il a pris sa carte au FN. Pour les historiens crétins du CVUH la bataille de Poitiers, c’est Poitiers morne plaine ! Une défaite lourde de conséquences. Je force un peu le trait mais sans plus. L’affreux Martel, islamophobe et xénophobe, a avec ses hordes de beaufs racistes massacré des milliers de musulmans innocents. Et, ce faisant, il a retardé de plusieurs siècles l’introduction sur notre territoire de la diversité, dont on sait, grâce au CVUH, à quel point elle est vivifiante et tonique.

Ceux du CVUH coupent tout ce qui dépasse, tout ce qui est grand, tout ce qui est vrai. Tout ce qu’ils ne comprennent pas. Tout ce qui dans le passé, même le plus récent, n’entre pas dans le moule étroit de leurs esprits asservis. Ils aiment se raconter des histoires. Ils haïssent l’Histoire. Et ils montent la garde et montrent les dents dès que quelqu’un s’autorise à dire les faits tels qu’ils furent et non pas tels qu’il faudrait qu’ils aient été.

Comme chez Orwell, c’est le présent, leur présent, qui dicte le passé. Trotski a existé. Staline non seulement le fait assassiner mais aussi raye son nom des livres et des journaux et fait retoucher photos et films pour que son image disparaisse à jamais. Hitler, avec il est vrai moins de recherche dans la perfection, fait de même avec Einstein et tant d’autres, Juifs ou adversaires politiques. Et comme Staline, il réinvente le passé pour le conformer à ses passions. Puisque le peuple allemand est intrinsèquement supérieur aux autres, tout sera mis en œuvre pour que cette supériorité s’inscrive dans la nuit des temps, y compris dans les sombres forêts de la Germanie barbare. Puisque le peuple (russe dans sa version stalinienne) est de toute éternité paré d’ineffables vertus, Ivan le Terrible, un des plus sanglants satrapes qu’ait connus la sainte Russie, sera glorifié. Il coupait en effet les têtes des riches boyards. Aidé dans cette tâche par une milice prétorienne recrutée dans les bas-fonds de la populace moscovite.

De lui, d’Ivan le Terrible, les historiens du CVUH ont gardé la hache. Nul ne la manie mieux qu’eux. Ils font des rondes. Comme tous les vigiles. Leurs suspicieuses pérégrinations les amènent à éplucher les manuels scolaires et à scruter minutieusement les programmes. Leur but étant de réclamer la suppression de toute mention qui tiendrait du « roman national » et d’exiger avec vigueur des ajouts dénonçant les infamies du colonialisme et de l’impérialisme français. Au demeurant, la schizophrénie n’est pas absente de leur démarche : ils saluent Jules Ferry, père fondateur de l’école laïque républicaine, etc., et vomissent ce même Jules Ferry, apôtre de la conquête de l’Afrique, habitée, selon lui, par une race inférieure.

Le CVUH, constitué d’historiens dont la plupart sont enseignants, a deux mamelles (non, non, pas « le labourage et le pâturage », chers à Henri IV et Sully, car ce serait trop ringard…). L’une d’elles s’attache, avec son lait, à purifier la France de la souillure sarkozyenne. Souillure car, pour la première fois dans l’histoire de notre vieux pays, on a vu s’installer à l’Élysée un président nécrophage. Sarkozy, en effet, rôdait nuitamment dans les cimetières de gauche et déterrait, pour s’en emparer, leurs plus précieux cadavres (Guy Môquet, Jaurès, Léon Blum). L’autre mamelle, la plus abondante, la plus nourricière, porte le nom d’« histoire plurielle » et proclame que la France ne peut pas être la France si elle ne s’adapte pas aux populations qui y résident.

Il demeure qu’en ouvrant l’huître du CVUH, on peut trouver des perles. Ainsi, dans un article récent, une historienne se gaussait des nostalgiques de Vercingétorix, Charlemagne et Napoléon qui avaient osé critiquer l’introduction dans les programmes de cinquième de l’étude des empires médiévaux africains Songhaï et Monomotapa. Et c’est ainsi qu’elle écrasait ces franchouillards, adversaires de l’« histoire plurielle » : « Le petit Mohamed ou le petit Mamadou ont quand même le droit de rêver : le petit Corse Napoléon ne fut-il pas un modèle d’“intégration réussie” ? »

Je ne suis pas convaincu que le but de l’enseignement de l’histoire soit de faire rêver « Mohamed et Mamadou » avec les empires de Songhaï et Monomotapa. J’attends d’ailleurs avec impatience que les historiens du CVUH nous indiquent les noms des poètes, des écrivains, des penseurs, des musiciens et des peintres qui ont contribué au rayonnement de ces deux pays africains et mythologiques. J’attends également qu’ils nous disent que Songhaï et Monomotapa étaient connus pour autre chose que la pratique sur une grande échelle d’un esclavagisme monstrueux. Je me demande aussi – bien sûr, par pure méchanceté – pourquoi le CVUH ne milite pas pour la lecture du Rig-Veda, du Yajur-Veda, qui ouvrirait aux élèves les portes d’une civilisation millénaire, celle de l’Inde, et leur permettrait d’accéder aussi à la lecture, bien plus ludique, du Kamasutra… Je m’interroge enfin sur le fait que ces historiens ne croisent pas le fer pour qu’on lise Lao-tseu ou Confucius, dont la pensée fut la charpente d’un monde qui inventa il y a des milliers d’années la boussole, la poudre, l’imprimerie, quand nos ancêtres les Gaulois (je ne parle pas de nos ancêtres africains par prudence) en étaient encore à courir le sanglier dans les bois.

La France est un fabuleux pays d’une diversité historique, culturelle et idéologique exceptionnelle. Il y a chez elle suffisamment d’universalité pour attirer Mohamed et Mamadou. Et comme ils ne sont ni plus ni moins intelligents que d’autres, je ne vois pas à quel titre on prétendrait les « faire rêver » avec les empires africains de Songhaï et Monomotapa…

Je sais bien que la France dont je parle est aux yeux des historiens du CVUH une vieillerie bonne pour le musée. À supposer qu’ils aient raison, je n’ai rien contre les musées. On y trouve de merveilleux tableaux et de superbes sculptures. Des millions de gens viennent pour les regarder, et aucun ne s’aviserait de cracher sur les objets qui y sont exposés. Mais, s’agissant des historiens du CVUH, je ne suis pas sûr… Et puisque nous en sommes aux vieilleries, je trouve bon de rappeler qu’il fut un temps où, dans les villes et sur les routes, on trouvait des restaurants et des auberges avec des écriteaux alléchants : « Ici, on peut apporter son manger. » Les gens de peu, les ouvriers, les employés pouvaient y venir déjeuner qui avec sa gamelle, qui avec son panier de pique-nique, qui avec son sandwich. C’était sympathique. C’était…

Mais aujourd’hui, le monde étant ce qu’il est, et la libre circulation des personnes étant devenue ce qu’elle est, je ne tiens pas à ce que cet écriteau figure au fronton de nos établissements scolaires. En effet, la tambouille préparée dans les cuisines du CVUH me paraît particulièrement indigeste. Je tiens à réaffirmer ici, pour prévenir tout procès malveillant, que je suis ouvert à toutes les cuisines du monde. J’adore la viande halal quand elle est utilisée pour le méchoui. On en sert un, délicieux, près de chez moi, à L’Étoile d’Agadir où je me rends régulièrement. J’ai une prédilection pour le pot-au-feu. Et je vais souvent chez Gérard, qui est orfèvre en cette savoureuse matière. Mais chez des amis à Montreuil où j’étais invité pour goûter à ce noble plat, j’ai fait une très pénible découverte. Leur pot-au-feu avait la consistance d’une vieille éponge et le bouillon présentait de fortes similitudes avec l’eau de vaisselle. Mes hôtes étaient consternés. « Mais vous l’avez achetée où, votre viande ? – Ici, en bas, à la boucherie musulmane. » Connaissant un peu la question, je leur expliquais que c’était une coupable hérésie, la viande préalablement saignée ne convenant absolument pas au plat qu’ils m’avaient servi. Je m’empresse de préciser ici, pour éviter les foudres du CVUH, du MRAP et de la LDH, qu’un pot-au-feu casher serait à l’évidence tout aussi insipide qu’un pot-au-feu halal… La cuisine métissée ne me paraît en effet pas nécessaire à l’épanouissement des élèves de collèges et lycées. Et je ne souhaite pas qu’elle devienne un des piliers de l’Éducation nationale.

Autre perle. Une historienne spécialiste de l’Afrique noire dont j’ai oublié le nom (ce qui n’est absolument pas grave) proteste avec une émotion vibrante contre les tenants réacs de Napoléon et de Louis XIV. Son texte est banal, et pas banal pour L’Humanité qui l’a publié. Mais le titre est formidable : « Le sabre et le goupillon ». C’est pas beau ça ? L’alliance maudite de la brute galonnée et du curé rétrograde. C’est tout frais, tout neuf. Le petit père Combes, grand laïcard devant l’Éternel des années 1900, s’est mis aussitôt à frétiller dans sa tombe. Dans le même texte, que nous avons eu tort de juger banal, l’historienne écrit qu’il nous faut « des Frances dans leurs temporalités multiples, (…) dans leur possible désajustement par rapport au continuum événementiel ». Comme on peut le voir, les historiens du CVUH mènent aussi un combat courageux et méritant contre la langue française.[/access]

*Photo: Wikicommons.

Suède: que cachent les «déséquilibrés» anti-immigrés?

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suede terrorisme antiracisme

On se souvient en France de la série d’agressions au couteau et à la voiture-bélier qui avait précédé les terribles journées des 7, 8, et 9 janvier 2015.

Le parti de l’aveuglement, alors soutenu par la quasi-totalité des médias, ne voulait voir dans ces premiers événements qu’une « suite malheureuse d’actes isolés commis par des déséquilibrés », pour reprendre la terminologie obligatoire du moment, et surtout pas la transformation de l’inimitié du quotidien en spectaculaire djihad. Les crimes de janvier tranchèrent un débat qui, de toutes façons, n’avait eu qu’à peine lieu, tant était fort, fin décembre 2014, le désir de ne rien comprendre, de ne rien voir, de ne pas s’alarmer et de réveillonner en paix. Comme l’ensemble de nos compatriotes, nous eûmes trop de chagrin et de colère au début de l’année suivante pour entonner le refrain du « On vous l’avait bien dit. »

Fort de cette expérience française, il nous faut aujourd’hui le reconnaître : en Suède, l’attaque du groupe scolaire de Trollhättan du 22 octobre, qui a fait deux morts et deux blessés parmi le personnel éducatif et les élèves, et qui a suivi de quelques heures les incendies volontaires des foyers de migrants de Munkedal et Perstorp (deux localités de Scanie) ne peut être réduite, comme on le fit en France, au déséquilibre de son auteur. Même si, à l’heure où nous écrivons, il n’existe aucun lien organisationnel prouvé entre les trois affaires de cette semaine, elles visent toutes les trois les immigrés de ce pays.

Il se passe bien quelque chose en Suède, mais quoi ? Revenons d’abord aux faits.

Deux incendies criminels nocturnes ont eu lieu en Scanie cette semaine. Ils visaient des foyers pour migrants. Si le foyer de Perstorp était encore en chantier, celui de Munkedal était en activité et a dû être évacué en pleine nuit. Il n’est guère besoin d’être un antiraciste patenté pour être saisi de colère à l’idée que ses occupants aient eu à traverser la ville froide, chassés de la sorte d’un lieu qu’ils avaient pu croire paisible, couverture sur les épaules, laissant dans la hâte leurs maigres biens (ce moment de réalité doit aussi être dit). Au total, et sous réserve de nouveaux événements inconnus de nous, le nombre de foyers incendiés en Suède s’élève aujourd’hui à seize depuis le début de l’année.

Dans la journée du jeudi 22 octobre, Anton Lundin Pettersson, 21 ans, s’est introduit dans le groupe scolaire de Trollhättan, armé d’un sabre et d’un couteau. Là, le jeune homme s’est attaqué à la fois au personnel enseignant et aux élèves, choisissant ses victimes, selon la police suédoise, parmi les personnes d’origine étrangère. Le bilan est actuellement de deux morts et de deux blessés. L’agresseur a été abattu par la police. Il aurait été connu des services de renseignement pour ses sympathies néo-nazies.

Comme la France, la Suède dispose dans ses médias de nombreux « spécialistes de l’extrême-droite » qui ne manquent pas de faire allègrement le lien entre ces actes criminels et le parti qui en serait à l’origine : les Démocrates-Suédois. L’amalgame à la Scandinave (mais est-ce une spécialité nordique ?) consiste à établir un lien, d’abord entre l’opposition D.S à l’immigration de masse et un discours-de-haine-relayé-par-les-médias-sociaux, puis entre ce discours de haine (bien réel – je l’ai moi-même lu, vu, entendu) et les heures les plus sombres de la neutralité suédoise (pro-nazie, également bien réelle), puis, entre ce passé qui ne passe pas et les crimes précédemment évoqués. Puis, temps de parole oblige, on s’autorise, joyeux et tranquille, la transitivité : si A entraîne B et que B entraîne C, alors A entraîne C.

Ainsi Daniel Poolh, journaliste au magazine Expo (un genre d’Inrocks suédois dont le slogan est Expo utmanar intoleransen, Expo lutte contre l’intolérance) déclarait jeudi matin, soit avant l’attaque du groupe scolaire : « La plupart de ces crimes haineux ne sont pas directement imputables à des membres de groupes d’extrême-droite, mais a des gens qui ont adopté leurs idées et points de vue ». Son collègue du journal du soir, Aftonbladet, est encore un peu plus clair : « Les Démocrates-Suédois ont depuis longtemps répandu une vision apocalyptique de l’immigration. » On reconnaîtra sans peine le fameux « Si ce n’est toi, c’est donc ton frère… C’est donc quelqu’un des tiens » de la fable de la Fontaine – comme quoi, pour reprendre la chanson, si les loups ont envahi la Scanie, ils ne sont pas nécessairement là où l’on croit…

Comme le remarque le journaliste danois Bent Winther (mais n’est-ce pas un vœu pieux d’un collègue de la peu puritaine Copenhague où l’on a toujours parlé plus librement de ces choses-là ?), il arrive que s’élaborent d’autres analyses, rappelant comme nous l’avions fait l’absence de débat en Suède sur ces questions.

Ainsi, le journaliste danois aurait entendu le commentaire suivant (et qui demeure anonyme…) : « Qu’il n’y ait absolument aucune place pour la critique de la politique migratoire peut conduire certains à de très graves crimes », Berlingske Tidende, 20/10/2015). En d’autres termes, à force de criminaliser une partie de l’opinion, il n’est pas impossible que cette opinion choisisse le crime pour s’exprimer en dernier recours. Pourquoi pas ? L’analyse a la rassurante rationalité de la physique des fluides. Plus on comprime un gaz, plus on a de chance de voir céder les points d’étanchéité les plus faibles. Ainsi la pression idéologique aura été telle que les personnes les plus instables psychologiquement auront basculé. Dans l’irrationalité du crime.

Habitant Paris, la ville de Michel Foucault (qui s’était senti très incompris à Uppsala), de Lacan ou de Leclaire, je m’autoriserai un pas de côté. Et si le passage à l’acte criminel de quelques-uns était à la fois un acte individuel délirant, et un acte politique, c’est-à-dire inscrit dans la névrose collective de la cité ? On se souvient en effet que Françoise Dolto rappelait qu’il fallait toujours deux générations de névrosés pour faire un psychotique. Peut-être faut-il deux générations d’antiracistes pour faire un néo-nazi. Allons plus loin : peut-être faut-il le désir inconscient des uns pour que surgisse le passage à l’acte de l’autre.

J’ai toujours été frappé par la constance avec laquelle les milieux de la gauche suédoise pouvaient à la fois brocarder l’ambivalence et la complaisance pro-nazies et l’antisémitisme de la Suède des années 30 et 40, en dénoncer constamment les possibles résurgences, et dans le même temps se vautrer dans l’antisionisme le plus simplificateur, le plus systématique, le plus unilatéral. Un soir que je me fâchais à ce sujet avec mon interlocuteur, je fus saisi d’un doute : et si derrière la dénonciation si véhémente, si démonstrative et compulsionnelle du nazisme supposé de la société suédoise des années 30, se dissimulait une nostalgie non pas de la lumière, mais de ces temps obscurs ? De la phobie à l’addiction, il n’y a souvent dans les familles que l’espace d’une génération, et l’une ne nie pas l’autre – elle ne fait que prolonger l’inlassable désir.

Il est ainsi possible de lire l’obsédant antiracisme de la presse suédoise, les références constantes dans la littérature de ce pays à la tache pro-nazie de l’histoire suédoise, l’intimidation permanente de toute dissidence, systématiquement renvoyée à un fascisme supposé de l’interlocuteur, non pas comme un interdit sagement posé, mais comme une demande subliminale, transférentielle, inconsciente, faite au déviant pour qu’il accomplisse dans la solitude de sa folie, le désir nié.

Ce que nous pouvons entendre de l’omniprésente et incontournable campagne en faveur de l’immigration, alors même que de toute évidence les capacités d’accueil de la Suède sont arrivées à saturation, ce n’est pas nécessairement un acte de foi, un consensus conscient, mais plutôt, pour reprendre l’expression du psychanalyste Harold Searles, l’effort pour rendre l’autre fou.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21812746_000003.

On a volé le bras de Costentenus

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Un dur, un vrai, un tatoué, ce Costentenus. Découvert en 1873 à Vienne par le célèbre Barnum, ce polyglotte multitatoué né Grec et chrétien sous le nom d’Alexandrinos Georgias exhbitait 388 tatouages sur tout le corps, y compris dans certains recoins que la pudeur nous interdit de nommer ici. Aujourd’hui, cette force de la nature inspire un spectacle vivant (On a volé le bras de Costentenus) autour du tatouage à la compagnie Hey!, au Cirque électrique.

En souvenir de cet artiste hors-normes qui se donna notamment en spectacle aux Folies Bergères et à l’Exposition universelle de Paris avant de disparaître mystérieusement.

Avant lui, plusieurs « grands tatoués » avaient jalonné l’histoire de cet art corporel méconnu, dont le Français Cabri au XVIIIe siècle, tatoué aux Îles Marquises. Des tréteaux au music-hall, l’histoire artistique du tatouage réserve bien des surprises aux incultes que nous sommes.

A découvrir jusqu’au 29 octobre !

reservation@cirque-electrique.com
09 54 54 47 24

cirque electrique hey

cirque electrique tatouage

*Photos : Hervé Photograff.

Yves Ravey, l’air de rien

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yves ravey etat ame

Avez-vous lu Yves Ravey ? Si ce n’est pas le cas, il est possible de commencer avec le tout dernier sorti, Sans état d’âme.  Vous aurez une idée assez précise du talent envoûtant, voire franchement addictif de cet écrivain qui écrit toujours le même livre. Oui, aussi bizarre que cela puisse paraître, les grands écrivains écrivent toujours le même livre. Au hasard et dans des genres très différents : Céline, Proust, Gracq, Simenon, Modiano, Echenoz.  Ce n’est pas une question de manque d’imagination, c’est une question d’obsession. L’imagination, c’est bon pour les enfants et dans les contes de fée. On peut avoir envie évidemment, adulte, de lire des contes de fées. C’est même très fréquent. À ce moment-là, allez voir du côté de Musso et de Lévy. C’est bien fait, en plus. Mais ce n’est pas de la littérature, pas plus que Fast and Furious n’est du cinéma.

Cela veut-il pour autant dire que les livres d’Yves Ravey sont dépourvus de ce qui fait aussi le bonheur simple de deux ou trois heures de lecture ? C’est-à-dire la sensation d’être ailleurs même si chez notre auteur, sociologue précis, on reconnaît bien la France d’aujourd’hui. C’est-à-dire, encore, le plaisir d’être la victime consentante d’une narration piégée qui vous emmène là où elle veut, même si vous êtes un lecteur aguerri. C’est-à-dire enfin, même le livre refermé, la persistance d’une saveur, d’une longueur en bouche, d’un trouble. Bien sûr que non. C’est sans doute que Ravey, à l’exception d’un court texte déchirant sur la mort d’un père intitulé Le Drap et que l’on conseillera ici, a beaucoup emprunté, comme Echenoz cité plus haut, à l’univers du roman noir ou du roman d’espionnage, bref au mauvais genre.

Les livres de Ravey sont tous de vrais-faux polars où il est question de captation d’héritage, de vengeance, de meurtre déguisé. Rien que de très classique sauf que le style de Ravey vous transforme tout ça de manière radicale en quelque chose d’inédit. Pour aller vite, l’écriture de Ravey est une écriture blanche, comportementaliste. Elle ne fait jamais de psychologie. Au lecteur de déduire ce que pensent les personnages ou le sens de leurs actions uniquement d’après leur comportement. Cette méthode vient de loin : le premier à l’utiliser est Dashiell Hammett en 1929 dans Moisson Rouge  et en France c’est le grand Jean-Patrick Manchette qui la reprendra dans les années 70-80 pour ses romans en Série Noire qui sont aujourd’hui devenu des classiques, objets d’études universitaires et réédités dans la collection Quarto chez Gallimard, cette antichambre de la Pléiade.

Comme chez Manchette, on peut vous résumer l’intrigue d’un livre de Ravey en quelques lignes. Par exemple, le dernier, Sans état d’âme, se passe quelque part dans une petite ville de l’Est de la France,. Le narrateur Gu, un routier, est amoureux de Stéphanie, serveuse dans un bar de nuit. Stéphanie est la fille de la propriétaire du terrain sur lequel est construit la maison des parents du Gu qui viennent de mourir. Il semblerait que les projets de la mère supposent la destruction de la maison. En plus, un Américain est arrivé en ville. Il a emballé, vite fait bien fait, Stéphanie. Et puis il disparaît. Complètement. Et Stéphanie demande à Gu, resté son ami, d’enquêter. Voilà, c’est tout. Et pourtant vous avez l’impression que Ravey, tellement neutre, sans effet, cultivant la banalité précise, vous emmène à la fois du côté de Chabrol pour le cinéma ou de Simenon et Modiano, eux aussi déjà cités, pour la littérature.

Bref, laissez-vous tenter : un roman de Ravey a la politesse d’être court et il n’a l’air de rien jusqu’au moment ou vous vous apercevez que déjà, vous avez envie d’en lire un autre et que vous n’êtes pas prêt d’oublier cette note-là.

Sans état d’âme d’Yves Ravey (Les Editions de Minuit).

Sans état d'âme

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Entre moi et moi-même

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marlene zarader identite

Jünger dit du temps matérialisé par les sabliers qu’il « s’enrichit dans les profondeurs ». On en pourrait dire autant de l’intelligence en une époque posthume, la nôtre, où l’on doit se faire fossoyeur afin de trouver un peu de pensée vivante. C’est le cas avec Marlène Zarader. Très rares sont les âmes résistantes, qui persistent à briller lorsque l’ambiance intellectuelle se complait dans le tamisé. Il convient donc de lui être reconnaissant d’honorer en chacun de ses ouvrages cette pensée méditante dont Heidegger écrit qu’elle se lance, inlassablement, « à la poursuite du sens qui domine dans tout ce qui est ». Consciente qu’une telle pensée, toujours selon les mots de Heidegger, nous incite à ne pas nous lancer « sur une voie unique dans une seule direction », Marlène Zarader construit avec un raffinement exemplaire son œuvre singulière, qui ne s’interdit nul domaine et resplendit hors des territoires cloutés où s’ébat, consanguin entre trois miradors et deux barbelés, le très-barbare monde universitaire. Mais qui peut encore s’en rendre compte, car qui sait qu’outre ses trois ouvrages remarquables consacrés à Heidegger, elle est également l’auteur d’un texte, « à partir de Maurice Blanchot », qui tente de méditer sur le rapport de la pensée et de l’abime, et dont elle prolonge la belle réflexion dans La Patience de Némésis ? Au son d’un unique cordeau, tous préfèrent aujourd’hui le cri du cor mordant, le soir, au-dessus des conques.

Marlène Zarader, pourtant, persiste et signe aujourd’hui son sixième ouvrage : Lequel suis-je ? – Variations sur l’identité. Tressant sa réflexion autour, entre autres, de Cortázar, de Borges, de Dostoïevski, de Stevenson et de Hitchcock, l’auteur tente de saisir les contours de l’originelle scission qu’elle décèle au cœur de toute identité et dont l’idem latin (« le même ») nous peut déjà donner l’entente, puisque tout « même» implique une certaine forme de dualité. L’identité véritable est mouvement d’opposition à soi-même, nous dit Hegel. Toute l’originalité Marlène Zarader consiste à retrouver dans cette division la trace d’Éros et de Thanatos, pulsion de vie et pulsion de mort, en un sens cependant tout autre que freudien. Les topiques du médecin viennois, quoique mentionnés, ne sont nullement ici convoqués, et Marlène Zarader préfère voir dans l’agonie perpétuelle de ces deux puissances la trame tacite de toute existence humaine et pas seulement de toute vie psychique.

Le conflit n’est plus celui de deux pulsions, mais devient bel et bien un « existential », terme utilisé par l’auteur elle-même. « Il existe, écrit cette dernière, un partage primordial auquel nul d’entre nous n’échappe, parce qu’il caractérise notre être même, en tant que celui-ci « a à être » : il se joue entre ce qui nous tourne vers la vie et ce qui nous en détourne et aspire à la mort ».

Par-delà cette évidente scission, il s’agit donc de méditer la lutte autour de laquelle toute identité se structure en tant qu’identité. Au lointain de cette belle étude, tel un guide inconscient, semble se tenir le devin Tirésias d’Œdipe Roi, qui lance au souverain : « Je sais que tu parles contre toi-même ». Pour Marlène Zarader, toute identité parle contre soi-même, et c’est pourquoi les identités déchirées sont les plus intéressantes car les plus révélatrices de toutes les autres. Le problème abordé n’est alors pas à proprement parler celui de l’existence du moi, « il est bien plutôt, écrit l’auteur, celui de son unicité ». Littéralement donc est ici en question ce qui constitue la personne non point seulement comme une, mais plus encore comme unique.

Ainsi pourra-t-on mesurer l’intensité du « silence de tous les diables » (Claudel) qui sans nul doute se fera autour de ce livre, puisque les maîtres-nageurs en flaques d’eau se noieront bien vite en sa profondeur, – dont les présentes lignes, trop brèves, n’entendaient certes pas livrer un exhaustif aperçu mais uniquement donner à quelques-uns de ces taiseux démons l’occasion de continuer à ne rien entendre à rien, en toute mauvaise conscience.

Était seulement ici nécessaire de constater que, solitaire et sereine parmi les sirènes assourdissantes du temps, Marlène Zarader écoute et, dans ses livres, répond.

Lequel suis-je ?  Variations sur l’identité, Marlène Zarader, Les Belles Lettres, 2015.

Lequel suis-je ?: Variations sur l'identité

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*Photo : Linzl.

Sivens: rien n’a changé, tout a continué?

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sivens remi fraisse ldh

À l’occasion du premier anniversaire de la mort de Rémi Fraisse, tué au cours des affrontements entre gendarmerie et opposants à la construction du barrage de Sivens, plusieurs associations locales, dont le collectif de sauvegarde de la zone humide du Testet, la Confédération Paysanne du Tarn, ATTAC-Tarn, le collectif « Tant qu’il y aura des Bouilles » et le NPA appellent à une marche commémorative aujourd’hui. Le cortège partira de la ville de Gaillac vers le site de la zone humide du Testet, principal théâtre des affrontements il y a un an, où a été déjà érigée une sculpture à la mémoire de Rémi Fraisse. Trois contre-manifestations ont cependant été déclarées pour ce même 25 octobre  par des organisations hostiles à l’idée que des opposants reviennent sur le site, dont les Jeunes Agriculteurs (JA) ou la FDSEA (Fédérations Départementales des Syndicats d’Exploitants Agricoles). Les opposants à la marche commémorative ont appelé à « faire du foin » et à « chasser les peluts » (les « chevelus » NDA).

En conséquence, la mairesse de L’Isle-sur-Tarn, Maryline Lherm, a décidé d’interdire tout rassemblement sur le site de Sivens, autorisant simplement la famille à s’y rendre sous l’escorte de gendarmes. Au sein même des associations d’opposants à la construction du barrage de Sivens ou parmi ceux qui souhaitaient rendre hommage à Rémi Fraisse, un certain nombre de voix se sont également élevées pour dénoncer le risque de regain de violence attaché à la manifestation. Les associations à l’initiative du premier appel à commémoration (le Collectif Testet, la Confédération Paysanne du Tarn, ATTAC-Tarn) ont donc décidé de lancer un nouvel appel à un rassemblement commémoratif, dimanche à Plaisance du Touch, commune où résidait Rémi Fraisse, sur les pelouses au bord du lac Soula pour un pique-nique. Ces associations dénoncent toujours l’absence d’enquête réelle sur les circonstances de la mort de Rémi Fraisse et les « nombreuses violences à l’encontre d’opposant-e-s au barrage, dont une bonne partie s’est déroulée sous « protection policière ».

Le journal Le Monde a pu prendre connaissance du retour de commission rogatoire déposé en mars par l’Inspection générale de la gendarmerie nationale sur le bureau de la juge Oumohand et révèle que « pour l’essentiel, les gendarmes n’ont pas enquêté sur les faits, mais sur le climat qui régnait sur la ZAD (Zone à défendre) du projet de barrage de Sivens dans les semaines qui les ont précédés » et les gendarmes écrivent qu’ils ont riposté « à des violences caractérisées, croissantes et incessantes. » Néanmoins, le rapport fait état de contradictions dans les dépositions des différents gendarmes présents sur les lieux et la Ligue des Droits de l’Homme estime elle, dans un rapport publié vendredi, que la mort de Rémi Fraisse résulte du choix « délibéré » de « l’autorité politique » de faire exercer « par les forces de l’ordre un niveau de violence considérable » pour évacuer les opposants du site.

Les associations d’opposants au barrage, notamment le Collectif du Testet, affirment également que l’Etat emploie une véritable stratégie de la tension : à Roybon, où se sont rassemblés des opposants à la construction d’un Center Parks où à Notre-Dame-De- Landes, « ces exactions, affirment l’association, se font avec l’appui des gendarmes, sur ordre direct de l’Etat. » (sic).

*Photo: wikicommons.

Pologne: la victoire du zapping

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pologne droit justice

pologne droit justice

N’y croyez pas. Lorsque la presse française vous informe du fait que le xénophobe, le conservateur et l’ultranationaliste parti « Droit et Justice » (PiS) a gagné les législatives en Pologne, n’y croyez pas. N’accordez pas plus de crédit à des affirmations qui analysent la victoire de « Droit et Justice » comme celle du populisme ou de l’europhobie. Certes, « Droit et Justice » est un parti conservateur, ultranationaliste, europhobe, xénophobe, populiste et même davantage encore, un parti obscurantiste, mégalomaniaque, atteint de la folie des grandeurs et très expérimenté dans l’exploitation de la martyrologie nationale devenue, à force, le fondement de son programme politique.

Mais ce n’est pas ce parti qui vient de remporter les législatives en Pologne et d’obtenir la majorité absolue au Parlement. Si vous parliez polonais, je vous demanderais de ne pas écouter non plus le commentateur d’un journal électronique de droite, Jacek Karnowski, qui le soir des élections annonçait la victoire « des soldats polonais tombés en 1939, de tous les Polonais déportés en Sibérie, des héroïques et saints prêtres de l’Eglise polonaise » et, pour finir, la victoire des gens de son camp, « intrépides et incorruptibles ». Les soldats polonais qui ont péri en septembre 1939 reposent là où les Polonais les ont enterrés il y a soixante-dix ans, les survivants des goulags staliniens remémorent leur géhenne et rendent hommage à ceux qui sont restés sous la neige. Et quant aux héroïques prêtres polonais, il suffit d’allumer la télé publique à n’importe quel moment de la journée pour constater qu’ils se prononcent abondamment sur tous les sujets sociétaux, au point de remettre en question le principe de la neutralité religieuse et idéologique de l’Etat polonais.

Ce ne sont pas eux qui sont sortis vainqueurs des dernières élections. Pas plus d’ailleurs que ne les ont perdues les libéraux de la Plateforme civique (PO) et la gauche polonaise- que ce soit celle issue de l’ancien Parti ouvrier ou l’autre, formée par les jeunes nés après la chute du communisme.

Ce sont les consommateurs qui ont triomphé à la sortie des urnes, comme on sort bêtement satisfait d’une boutique de téléphonie mobile après avoir changé d’abonnement, non pas pour un plus avantageux mais simplement pour un différent. Puisqu’on peut changer, pourquoi s’en priver ? Changeons ! Changeons pour changer et puis, on verra bien, au pire dans quatre ans on changera encore ! N’est-ce pas ça, la démocratie ? Hélas, si. Ultra-libérale (du moins en Pologne) et faiblement représentative (partout en Europe), la démocratie gigote convulsivement, essayant de se libérer des mâchoires de la logique marchande que ses leaders ont grand ouvert. Aucun système d’alarme ni de protection n’a été trouvé -mais l’a-t-on jamais vraiment cherché ?-, afin d’empêcher les électeurs de calquer leur comportement de consommateurs aux choix que leur offre le suffrage universel.

Rationnels que vous vous flattez être, vous autres héritiers de Descartes, vous me soupçonnez sans doute de vous raconter des balivernes. On ne change pas une équipe qui gagne, dites-vous. Il doit forcément y avoir une cause. Assurément.  L’ennui. Les huit années de la gouvernance de la Plateforme civique se sont soldées par une baisse du chômage historique, avec 7,7% de demandeurs d’emploi, un chiffre jamais enregistré depuis le démantèlement du régime communiste. Indépendamment de la crise qui a touché l’ensemble des pays occidentaux, près de deux millions d’emplois ont été créés en Pologne entre 2007 et 2014. En outre, le salaire minimum n’a cessé d’augmenter, de même que le PIB, faisant de l’ex république populaire un modèle de dynamisme économique, à l’abri des effets néfastes de l’effondrement des marchés mondiaux.

Mais les chiffres, voyez-vous, semblent impuissants face aux émotions. Alors qu’en la matière, « Droit et Justice » n’a pas de concurrents. Paradoxalement, le premier terrain qu’avait habilement investi son chef, Jaroslaw Kaczynski, était social. Après que la Plateforme avait réussi à faire passer une réforme impopulaire mais nécessaire, de l’augmentation de l’âge de départ à la retraite à 67 ans, « Droit et Justice » s’est affublé du petit chapeau de Robin des Bois en promettant de le baisser à nouveau, une fois au pouvoir. Depuis, un déluge de promesses s’est abattu sur les Polonais laissés en marge de la prospérité galopante. Enfin, Kaczynski ne s’est pas contenté de tirer uniquement des promesses de son petit chapeau. Pour distraire, il lui a aussi fallu trouver des menaces. Opportunément, la crise des migrants a éclaté, permettant à son parti de faire d’une pierre deux coups. D’une part, agiter le spectre d’égorgeurs d’enfants chrétiens déguisés en refugiés syriens. D’autre part, montrer du doigt la totalitaire Union européenne, laquelle ébranle la souveraineté de la Pologne fraîchement acquise en lui imposant un quota de migrants. Beata Szydlo, pressentie au poste de Premier ministre dans le gouvernement formé par « Droit et Justice », appelait, il n’y a pas longtemps, à accueillir tout d’abord les Polonais des anciennes républiques soviétiques au lieu « des Arabes et des Noirs ». On lui a alors charitablement rappelé que Lech, le défunt frère de Jaroslaw Kaczynski, avait négocié en personne le traité de Lisbonne avec les représentants de l’Union européenne. L’arrivée de 2 000 réfugiés dans un pays de 38 millions d’habitants et qui ne compte que 0,3% de migrants, conduirait-elle à sa ruine ? Nous sommes loin de la hantise du « Grand remplacement », chère à Renaud Camus.

On se serait moins ennuyé en Pologne si la gauche avait constitué une véritable troisième force politique. Manque de chance, l’Alliance de la gauche démocratique (SLD), présidée par l’ancien Premier ministre Leszek Miller s’est ingéniée à habituer les Polonais aux scandales qui l’ont éclaboussée. Sans parler de son douteux acte de naissance, gribouillé à la va-vite au revers de l’acte de décès du Parti ouvrier, pour transfigurer les communistes en post-communistes, puis en sociaux-démocrates. Dotée jadis de l’appui de 40% des Polonais, depuis hier elle n’a plus de représentants à la Diète (Le Parlement polonais). Inutile de dire qu’aucun deuil national n’a été décrété. Les nostalgiques du « bon vieux temps » peuvent pleurer dans leurs oreillers. Cela ne risque pas d’empêcher le nouvel électorat de la nouvelle gauche de fêter une percée quasi prodigieuse. Car la seule surprise- et belle de surcroit- des législatives polonaises, c’est l’entrée au Parlement de la toute jeune formation « Razem » (« Ensemble » en polonais). Guidée par le charismatique Adrian Zandberg, 36 ans, docteur en histoire et professeur à l’Université de Varsovie, « Ensemble » a récolté 3,9% de votes- une prouesse pour un parti dont la majorité des Polonais ignorait encore l’existence à une semaine des élections. Le tournant s’est produit à l’occasion d’un débat télévisé, lors duquel Zandberg a littéralement réduit à rien ses adversaires des sept autres partis politiques. Il ne s’agit donc pas que d’un effet de nouveauté. A la fois concret et futé, décrispé et ferme, Zandberg n’a sans doute pas volé le titre de  « Révélation » que lui a décerné la presse polonaise. Vous me direz qu’il doit y avoir un zeste de Tsipras chez notre jeune tribun. Peut-être. Mais en l’écoutant pendant la Convention de « Razem » du début du mois, parler de l’esprit de « Solidarnosc » de l’époque des grèves de 1980, de la force et de la dignité des revendications d’antan, de la masse d’énergie humaine gaspillée en disputes politico-politiciens depuis notre grande victoire commune de 1989, je vois en Adrian Zandberg plutôt un brave héritier de l’opposition démocratique au régime communiste. Il a la chaleur et la simplicité d’un Jacek Kuron, membre du Comité de Défense des Ouvriers (KOR), la verve d’un Michnik, la perspicacité d’un Geremek. Sa présence sur la scène politique polonaise laisse à espérer que « Droit et Justice » ne parviendra pas à détruire complètement les legs d’un mouvement jadis porté par dix millions de Polonais. Je le crois, dans quatre ans les Polonais changeront leurs dirigeants. Et alors, ce sera obligatoirement un changement pour le mieux.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21812627_000048.

Drame de Puisseguin: Quand Mamère récupère

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noel mamere puisseguin fraisse

noel mamere puisseguin fraisse

«Si on accepte la multiplication des circulations des transports par autocar sur des routes qui sont en mauvais état, on aura d’autres accidents, d’autres déconvenues et d’autres drames ». La saillie de Noël Mamère, jaillie immédiatement après l’annonce de l’accident de Puisseguin qui a fait 43 morts en Gironde vendredi dernier, a créé un nouveau drame, médiatique celui-ci. Un mois après la libéralisation des transports par autocars, le député de Gironde n’a pas hésité à fustiger la politique du ministre de l’Economie en lui mettant des dizaines de morts sur la conscience.

Cette sortie n’a pas échappé au président de l’Assemblée nationale Claude Bartolone. Dimanche, au micro de Radio J, le candidat aux régionales en Île-de-France a vigoureusement recadré l’élu écologiste: «J’espère que Noël Mamère s’est mal réveillé ce matin, alors qu’il va y avoir cette cérémonie qui va permettre aux voisins, aux amis, à la famille de se retrouver autour de la mémoire des disparus et d’essayer de commencer à faire le deuil après cette catastrophe» avant de lui opposer l’argument par l’absurde : «Est-ce que, lorsqu’il y a une catastrophe aérienne, on va dire qu’il faut interdire tous les vols en avion?». Et le président de l’Assemblée Nationale, de demander à l’élu écologiste, en  guise de repentir, des excuses en bonne et due forme, avant de conclure, moralisateur : «Essayer de faire le lien entre cet accident terrible et une décision gouvernementale, il y a des choses qui ne se font pas».

Un « ça ne se fait pas » martelé par le député PS du Libournais Florent Boudié. Ce lundi matin, l’élu a demandé à Noël Mamère de ne pas participer à l’hommage national qui sera rendu mardi matin aux victimes du drame à Petit Palais en Gironde. L’argument ? La présence  du député-maire de Bègles « est susceptible de provoquer de l’émotion et de la colère parmi des proches des victimes qui sont sous pression, à fleur de peau et qui ne dorment pas depuis trois jours » a précisé Florent Boudié au journal Sud Ouest.

Soucieux de répondre à la polémique, Mamère a lui publié ce lundi matin sur Mediapart un billet de blog dans lequel il dresse un parallèle entre la mort du zadiste Rémi Fraisse en octobre 2014 et le drame de Puisseguin, défendant mordicus l’argument de la responsabilité des pouvoirs publics: « Qu’y avait-il « d’indécent », « d’inepte », de « politicien », de « déplacé » à répéter ces évidences après s’être incliné devant la douleur des familles. Faudra-t-il attendre qu’un autre événement vienne chasser ce drame des écrans pour qu’on se pose des questions qui ne viendront jamais parce qu’elles dérangent,  comme celles que pose la mort de Rémi Fraisse ? »

S’il ne se rendra pas à l’hommage aux victimes, Mamère ne désarme pas pas. « La compassion sur commande est en effet un bon moyen de ne pas se poser les questions politiques que révèlent un tel drame. Et c’est bien à cette injonction que je n’ai pas voulu céder, comme un an auparavant lors de la mort de Rémi Fraisse».

Pour Noël Mamère, il n’y a donc qu’un seul drame : l’information par l’émotion, « la compassion sur commande » relayée par les médias, qui voile l’incapacité des pouvoirs publics à privilégier la « sécurité » de ses citoyens.

« On aura d’autres accidents » met-il en garde. « Un jeune homme de 23 ans mourait pour rien », écrit-il encore sur Mediapart. Le pathos est bien là, noir sur blanc, prêt à émouvoir ou effrayer, pour convaincre. Seule la critique de la politique du gouvernement semble donc arracher au député de Gironde des arguments rationnels. Pour incriminer la loi Macron, une rhétorique solide : «  Une petite route de la campagne girondine serpentant dans les collines entre vignobles et bois », « un autocar transportant des personnes âgées en route vers le Béarn, heurte un semi-remorque dans un virage dangereux où la visibilité est faible ». Le pamphlet anti-Loi Macron est aiguisé. Voilà un J’accuse dernière génération contre l’abandon des lignes secondaires de la SNCF, contre la circulation des poids lourds, contre le non-entretien du réseau des routes secondaires, contre la libéralisation des transports en autocars, le manque de formation continue des conducteurs. Noël Mamère dénonce haut et fort. Faire usage de la mort de Rémi Fraisse et des 43 morts de Puisseguin ? « Où est l’indécence ? » conclut Noël Mamère dans son billet de blog  Mediapart. Relisez-vous, Monsieur Mamère, et vous trouverez.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage :00726795_000003.

Portugal: le coup d’Etat silencieux

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portugal austerite elections

portugal austerite elections

Le Portugal a été la victime ces derniers jours d’un coup d’Etat silencieux organisé par des dirigeants pro-européens de ce pays. Cet événement est particulièrement grave. Il survient alors qu’est fraîche la mémoire du coup de force réussi contre le gouvernement grec par la combinaison de pressions politiques venant de l’Eurogroupe et de pressions économiques (et financières) en provenance de la Banque centrale européenne. Il confirme la nature profondément anti-démocratique non seulement de la zone Euro mais aussi, et on doit le regretter, de l’Union européenne.

On a beaucoup dit, dans la presse française en particulier, que la coalition de droite était sortie vainqueur des dernières élections législatives portugaises. Ceci est faux. Les partis de droite, emmenés par le Premier-ministre M. Pedro Passos Coelho, n’ont réuni que 38,5% des suffrages, et ont perdu 28 sièges au Parlement. Une majorité d’électeurs portugais a voté contre les dernières mesures d’austérité, en fait 50,7%. Ces électeurs ont porté leur vote sur la gauche modérée mais aussi sur le Parti communiste portugais et d’autres formations de la gauche radicale. De fait, le Parti socialiste portugais a 85 sièges, le Bloc de Gauche (gauche radicale) 19 et le Pari Communiste portugais 17. Sur les 230 sièges du Parlement portugais, cela en donne 121 aux forces anti-austérité, quand la majorité absolue est de 116.

Un accord aurait pu être trouvé entre les partis de droite et le Parti socialiste. Mais, cet accord n’était clairement pas possible sans une remise en cause d’une partie du programme d’austérité qui découle de l’accord passé entre la Portugal et les institutions européennes. Ceci n’est pas sans évoquer la situation de la Grèce…

Les socialistes, et le « bloc de gauche » ont clairement dit que cet accord devait être révisé. C’est ce qui a décidé le Président Cavaco Silva à rejeter le projet de gouvernement présenté par la gauche. Mais les attendus de sa déclaration vont encore plus loin. Il a dit : « Après tous les importants sacrifices consentis dans le cadre d’un important accord financier, il est de mon devoir, et dans mes prérogatives constitutionnelles, de faire tout mon possible pour empêcher de faux signaux d’être émis envers les institutions financières et les investisseurs internationaux»[1. Evans-Pritchard A. « Eurozone crosses Rubicon as Portugal’s anti-euro Left banned from power ».]. C’est cette déclaration qui pose véritablement problème. Que M. Cavaco Silva pense qu’un gouvernement de la gauche unie puisse conduire à un affrontement avec l’Eurogroupe et l’UE est son droit, et c’est même très probablement le cas. Mais, dans une république parlementaire, comme l’est le Portugal actuellement, il n’est pas dans son pouvoir d’interpréter des intentions futures pour s’opposer à la volonté des électeurs. Si une coalition de gauche et d’extrême gauche a une majorité au Parlement, et si elle présente – ce qui était le cas – un programme de gouvernement, il doit lui laisser sa chance. Toute autre décision s’apparente à un acte anticonstitutionnel, un « coup d’Etat ».

Ce « coup » survient alors que la situation économique du Portugal, souvent présenté – à tort – dans la presse comme une « réussite » des politiques d’austérité, reste très précaire. Le déficit budgétaire a atteint plus de 7% en 2014 et devrait être largement au-dessus de 3% cette année. La dette publique est à plus de 127% du PIB. Et, si l’économie connaît à nouveau une certaine croissance, elle est, en 2015, toujours au niveau de 2004. Le pays a été ramené plus de dix ans en arrière par les politiques d’austérité, avec un coup social (chômage) extrêmement fort.De fait, les « réformes » qui ont été imposées en contrepartie du plan d’aide au financement de la dette et des banques n’ont pas résolues le problème principal du pays. Ce problème, c’est la productivité du travail. Cette dernière est trop faible au Portugal, et ceci pour de nombreuses raisons : une main d’œuvre mal ou peu formée et un investissement productif largement insuffisant. La Portugal, dans les années 1980 et 1990 a pu s’accommoder de cette faible productivité car il pouvait laisser sa monnaie se déprécier. Depuis 1999 et l’entrée dans l’Euro, ceci est impossible. Il n’est donc pas surprenant que la production ait stagnée.

Les plans d’austérité successifs qui ont été mis en œuvre ont pour but de faire baisser les salaires (en valeur), que l’on parle du salaire direct ou indirect. Mais cette baisse ne peut que bénéficier aux exportations, car elle déprime, dans le même temps, la consommation intérieure[2. Blanchard O. et D. Leigh, Growth Forecast Errors and Fiscal Multipliers, FMI Working Paper WP/13/1, Washington DC, janvier 2013.]. Là où une dépréciation de la monnaie laisserait la consommation intérieure inchangée, il faut que les gains en exportation réalisés grâce aux plans d’austérité compensent les pertes de consommation intérieure. C’est pourquoi les plans d’austérité seront toujours moins efficaces qu’une dépréciation monétaire, et Patrick Artus peut ajouter dans une note datant de 2012 : « L’ajustement par le taux de change donne des résultats rapides ; on l’a vu plus haut dans les cas de l’Espagne et de l’Italie en 1992-1993 avec disparition rapide du déficit extérieur et hausse limitée dans le temps du chômage. On le voit aussi dans les différents ajustements des pays émergents : Corée et Thaïlande en 1997, Brésil en 1998 »[3. Artus P., « Dévaluer en cas de besoin avait beaucoup d’avantages », Flash-Economie, Natixis, n°365, 29 mai 2012, p. 6].

La responsabilité de l’Euro dans la situation économique du Portugal est indéniable. Mais la responsabilité des autorités européennes dans le chaos économique et politique qui risque de survenir est tout aussi certaine. On parle souvent d’une accoutumance au désastre, d’une lassitude de la souffrance conduisant des peuples à s’abandonner au pire. En fait, il n’y a rien de tel ici. Les Portugais ont tenté d’appliquer les méthodes inspirées par l’Eurogroupe et la Commission européenne et, aujourd’hui, ils sont obligés de constater que ces méthodes ne donnent pas les résultats escomptés. Le vote des élections législatives est le résultat de ce bilan. Mais, des dirigeants inféodés à l’étranger, c’est à dire aux institutions européennes, ont décidé de ne pas en tenir compte. Ce qui se passe aujourd’hui à Lisbonne est aussi grave, même si c’est moins spectaculaire, que ce que l’on a connu en Grèce.

La nature profondément anti-démocratique de l’Eurogroupe et de l’Union européenne s’affirme une deuxième fois et se confirme. Il faudrait être aveugle pour ne pas le voir. Cependant, cette fois pourrait bien être la fois de trop. Mais, pour qu’il en soit ainsi, il est impératif que toutes les forces décidées à lutter contre l’Euro trouvent des formes de coordination de leurs actions. Il faut ici se souvenir de ce que La Boétie écrivait dans le Discours de la servitude volontaire publié en 1574[4. La Boétie E., Discours de la servitude volontaire, Paris, Mille et une nuits, 1997.]: « les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux »[5. Cette citation a connu un grand succès à la veille de 1789 mais sous une autre forme : « Les grands ne le sont que parce qu’il sont juchés sur nos épaules ; secouons-les et ils joncheront la terre ».].

On pourrait alors reprendre cette formule, qui nous semble si contemporaine, et la formuler ainsi : « Les institutions européennes ne sont grandes que parce que nous (les souverainistes) sommes divisés ».

Plus que jamais, la question de la coordination des différentes forces souverainistes se pose. Cette coordination n’implique nullement que ce qui oppose ces forces soit négligeable, ni ne soit mis entre parenthèse. C’est toute la logique des « Fronts », comme le « Front Uni Antijaponais » réalisé en Chine par le PCC et le Guomindang, qui ne sont pas des alliances au sens strict du terme mais qui permettent de marcher séparément et de frapper ensemble. Mais, la réalité, aussi déplaisante soit-elle à certains, est que tant que nous ne pourrons nous coordonner un pouvoir en réalité minoritaire pourra continuer d’exercer sa tyrannie. Et de coup d’Etat en coup d’Etat, instaurer un régime du coup d’Etat permanent.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir. 

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA30134740_000011.

On n’est pas couché: Besancenot, Robin des bois sous perfusion

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Olivier Besancenot m’a fait de la peine face à Léa Salamé et Yann Moix qui le harcelaient de questions sur la dégringolade de son parti : le Nouveau Parti Anticapitaliste qui défend pourtant les défavorisés, tous les défavorisés du monde entier, toutes les victimes de la Crise et du Capitalisme, avec l’ardeur et la générosité des dames d’œuvre du XIXème siècle qui se mettaient au service des gueux. Olivier Besancenot, tantôt rageur, tantôt déprimé, avouait lui-même y perdre son latin. Ce qui m’a remis aussitôt en mémoire, comme quoi la télévision ne rend pas nécessairement con, la célèbre citation latine :  » Vox clamantis in deserto  » ( la voix qui crie dans le désert ) que j’attribuais à Virgile, mais qui revient à Jean-Baptiste endossant le rôle du prophète pour annoncer, lui aussi, une ère nouvelle avec la venue de Jésus. Léa Salamé aurait pu nous offrir une nouvelle interprétation de Salomé, mais elle s’est bornée à son habitude à jouer le rôle de la bonne élève qui veut absolument savoir….mais qui ne comprendra jamais.

Olivier Besancenot était donc cette voix criant dans le désert avec à l’appui un  livre (il faut toujours un livre : question de crédibilité) au titre austère : Le véritable coût du capital. Il en fut question par pure politesse pendant cinq minutes, mais visiblement personne ne comprenait rien aux chiffres alignés par notre novice en économie dont chacun pensa qu’il ne savait pas très bien dans quelle direction il s’engageait, mais que si jamais il y arrivait, il ne saurait plus vraiment où il  se trouverait. Lui-même semblait un peu perdu et on aurait volontiers voté pour lui, ne serait-ce que pour lui donner un peu d’espoir. Après tout, il a endossé un rôle avantageux, celui de Robin des Bois qui dépouille les riches pour donner aux pauvres ce qui leur revient. Il a rappelé, ce que j’entends depuis un demi-siècle, que les exploiteurs sont de plus en plus impitoyables et les exploités de moins en moins protégés. Que des oligarchies corrompues se partagent le magot, pendant que les migrants s’entassent dans la jungle de Calais où les femmes sont violées et les enfants sacrifiés. Et, plus surprenant encore, personne ne l’écoute, lui le défenseur de la veuve et de l’orphelin. On se moque même de lui à La Poste quand il affiche ses ambitions politiques. On le traite de  » doux rêveur  » et on lui conseillerait plutôt de consulter un psychiatre.

Bref, ce pauvre Olivier est mal barré : tant d’énergie dépensée pour constater in fine une impossibilité de se faire entendre. Comme le dit un proverbe vaudois : « Entre ce que je dis et rien, c’est du pareil au même ! » Compatissons mes frères  : tout ne peut pas être mauvais chez un homme qui a mis une telle ferveur dans une cause – l’Internationalisme Prolétarien – qui devrait être celle de tous mais qui est devenue celle de personne.

Le Véritable coût du capital

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L’Histoire avec une grande hache

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histoire najat vallaud belkacem

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Il y a l’histoire de France. C’est banal, vieillot et manifestement réactionnaire. Il y a l’histoire « des Frances ». Elle est plurielle (c’est tellement plus glamour que le singulier), moderne et progressiste. Rue de Grenelle, chez Najat Vallaud-Belkacem, on a fait le choix de la seconde en modifiant les programmes scolaires pour que l’Afrique et l’islam y trouvent la place qui est supposée leur revenir.

Dans cette tâche prométhéenne – oui, prométhéenne car il faut avoir du courage pour défier Vercingétorix, Louis XIV et Napoléon –, la ministre a reçu le précieux renfort du Comité de vigilance face aux usages publics de l’Histoire (ouf !), le CVUH. Cet organisme méritant regroupe des professeurs d’histoire qui consacrent leurs loisirs – fort nombreux – à couper tout ce qui dépasse. Et, selon la belle formule de Perec, ils écrivent l’Histoire avec une grande hache. Bûcherons infatigables, ils coupent les chênes et les platanes. Et à leur place plantent des palmiers et des baobabs pourtant rétifs à nos climats tempérés.

Pour déboiser ils n’ont pas leur pareil. Du passé ils veulent faire table rase. Plus simplement, c’est de la France qu’ils veulent faire table rase. La production éditoriale du CVUH offre un mélange de grotesque et de burlesque sans que l’on sache lequel des deux l’emporte sur l’autre. Une chose est certaine : ces historiens-là ont beaucoup à voir avec les Lapins crétins. Vous savez, ces petites bêtes affublées d’une ventouse à déboucher les chiottes, vicieuses et stupides, qui poussent des « waaah ! » dès que l’adrénaline monte en elles. Les historiens du CVUH font « waaah ! » chaque fois que l’un des leurs se fend d’un texte sur les somptuosités des empires africains du Moyen Âge. Des historiens crétins donc…[access capability= »lire_inedits »]

« Waaah ! » aussi quand une exposition à l’Institut du monde arabe dévoile les arabesques lumineuses des Mille et Une Nuits sans trop s’appesantir sur les méthodes employées pour fournir aux émirs arabes des esclaves sexuelles. Même bruit extatique après la « courageuse » réforme des programmes d’histoire engagée par Najat Vallaud-Belkacem.

Mais c’est quand cette dernière piétine Finkielkraut, Nora et Gauchet, peu convaincus de la nécessité de touiller un peu d’Afrique et d’islam dans notre marmite nationale, que l’extase est à son comble. Des « pseudo-intellectuels », lâche-t-elle. Et là c’est le bonheur pour les inquisiteurs du CVUH. Des géants sont enfin rapetissés, raccourcis (à la hache comme l’Histoire), ce qui les met au niveau des historiens crétins.

Les historiens crétins ont leurs bêtes noires, et pas seulement Finkielkraut, Nora et Gauchet déjà cités. André Kaspi figure en bonne place sur le « mur des cons » qu’ils ont érigé depuis longtemps, battant par antériorité le Syndicat de la magistrature. Cet individu peu recommandable avait été chargé d’un rapport sur les cérémonies de commémoration. Et, l’inconscient, il écrivit ceci : « Il n’est pas admissible que la nation cède aux intérêts communautaristes et multiplie les journées de repentance. »

Grande, jupitérienne, fut la colère du CVUH, qui dénonça cette « vision héroïsante et ethnocentrée » de l’histoire de France. Une vision défaitiste, soumise et multiethnocentrée, c’est quand même beaucoup mieux… Le même reproche a été formulé à l’égard d’un autre personnage qui vécut un peu avant Kaspi. Il s’agit de Charles Martel, particulièrement détesté depuis qu’il a pris sa carte au FN. Pour les historiens crétins du CVUH la bataille de Poitiers, c’est Poitiers morne plaine ! Une défaite lourde de conséquences. Je force un peu le trait mais sans plus. L’affreux Martel, islamophobe et xénophobe, a avec ses hordes de beaufs racistes massacré des milliers de musulmans innocents. Et, ce faisant, il a retardé de plusieurs siècles l’introduction sur notre territoire de la diversité, dont on sait, grâce au CVUH, à quel point elle est vivifiante et tonique.

Ceux du CVUH coupent tout ce qui dépasse, tout ce qui est grand, tout ce qui est vrai. Tout ce qu’ils ne comprennent pas. Tout ce qui dans le passé, même le plus récent, n’entre pas dans le moule étroit de leurs esprits asservis. Ils aiment se raconter des histoires. Ils haïssent l’Histoire. Et ils montent la garde et montrent les dents dès que quelqu’un s’autorise à dire les faits tels qu’ils furent et non pas tels qu’il faudrait qu’ils aient été.

Comme chez Orwell, c’est le présent, leur présent, qui dicte le passé. Trotski a existé. Staline non seulement le fait assassiner mais aussi raye son nom des livres et des journaux et fait retoucher photos et films pour que son image disparaisse à jamais. Hitler, avec il est vrai moins de recherche dans la perfection, fait de même avec Einstein et tant d’autres, Juifs ou adversaires politiques. Et comme Staline, il réinvente le passé pour le conformer à ses passions. Puisque le peuple allemand est intrinsèquement supérieur aux autres, tout sera mis en œuvre pour que cette supériorité s’inscrive dans la nuit des temps, y compris dans les sombres forêts de la Germanie barbare. Puisque le peuple (russe dans sa version stalinienne) est de toute éternité paré d’ineffables vertus, Ivan le Terrible, un des plus sanglants satrapes qu’ait connus la sainte Russie, sera glorifié. Il coupait en effet les têtes des riches boyards. Aidé dans cette tâche par une milice prétorienne recrutée dans les bas-fonds de la populace moscovite.

De lui, d’Ivan le Terrible, les historiens du CVUH ont gardé la hache. Nul ne la manie mieux qu’eux. Ils font des rondes. Comme tous les vigiles. Leurs suspicieuses pérégrinations les amènent à éplucher les manuels scolaires et à scruter minutieusement les programmes. Leur but étant de réclamer la suppression de toute mention qui tiendrait du « roman national » et d’exiger avec vigueur des ajouts dénonçant les infamies du colonialisme et de l’impérialisme français. Au demeurant, la schizophrénie n’est pas absente de leur démarche : ils saluent Jules Ferry, père fondateur de l’école laïque républicaine, etc., et vomissent ce même Jules Ferry, apôtre de la conquête de l’Afrique, habitée, selon lui, par une race inférieure.

Le CVUH, constitué d’historiens dont la plupart sont enseignants, a deux mamelles (non, non, pas « le labourage et le pâturage », chers à Henri IV et Sully, car ce serait trop ringard…). L’une d’elles s’attache, avec son lait, à purifier la France de la souillure sarkozyenne. Souillure car, pour la première fois dans l’histoire de notre vieux pays, on a vu s’installer à l’Élysée un président nécrophage. Sarkozy, en effet, rôdait nuitamment dans les cimetières de gauche et déterrait, pour s’en emparer, leurs plus précieux cadavres (Guy Môquet, Jaurès, Léon Blum). L’autre mamelle, la plus abondante, la plus nourricière, porte le nom d’« histoire plurielle » et proclame que la France ne peut pas être la France si elle ne s’adapte pas aux populations qui y résident.

Il demeure qu’en ouvrant l’huître du CVUH, on peut trouver des perles. Ainsi, dans un article récent, une historienne se gaussait des nostalgiques de Vercingétorix, Charlemagne et Napoléon qui avaient osé critiquer l’introduction dans les programmes de cinquième de l’étude des empires médiévaux africains Songhaï et Monomotapa. Et c’est ainsi qu’elle écrasait ces franchouillards, adversaires de l’« histoire plurielle » : « Le petit Mohamed ou le petit Mamadou ont quand même le droit de rêver : le petit Corse Napoléon ne fut-il pas un modèle d’“intégration réussie” ? »

Je ne suis pas convaincu que le but de l’enseignement de l’histoire soit de faire rêver « Mohamed et Mamadou » avec les empires de Songhaï et Monomotapa. J’attends d’ailleurs avec impatience que les historiens du CVUH nous indiquent les noms des poètes, des écrivains, des penseurs, des musiciens et des peintres qui ont contribué au rayonnement de ces deux pays africains et mythologiques. J’attends également qu’ils nous disent que Songhaï et Monomotapa étaient connus pour autre chose que la pratique sur une grande échelle d’un esclavagisme monstrueux. Je me demande aussi – bien sûr, par pure méchanceté – pourquoi le CVUH ne milite pas pour la lecture du Rig-Veda, du Yajur-Veda, qui ouvrirait aux élèves les portes d’une civilisation millénaire, celle de l’Inde, et leur permettrait d’accéder aussi à la lecture, bien plus ludique, du Kamasutra… Je m’interroge enfin sur le fait que ces historiens ne croisent pas le fer pour qu’on lise Lao-tseu ou Confucius, dont la pensée fut la charpente d’un monde qui inventa il y a des milliers d’années la boussole, la poudre, l’imprimerie, quand nos ancêtres les Gaulois (je ne parle pas de nos ancêtres africains par prudence) en étaient encore à courir le sanglier dans les bois.

La France est un fabuleux pays d’une diversité historique, culturelle et idéologique exceptionnelle. Il y a chez elle suffisamment d’universalité pour attirer Mohamed et Mamadou. Et comme ils ne sont ni plus ni moins intelligents que d’autres, je ne vois pas à quel titre on prétendrait les « faire rêver » avec les empires africains de Songhaï et Monomotapa…

Je sais bien que la France dont je parle est aux yeux des historiens du CVUH une vieillerie bonne pour le musée. À supposer qu’ils aient raison, je n’ai rien contre les musées. On y trouve de merveilleux tableaux et de superbes sculptures. Des millions de gens viennent pour les regarder, et aucun ne s’aviserait de cracher sur les objets qui y sont exposés. Mais, s’agissant des historiens du CVUH, je ne suis pas sûr… Et puisque nous en sommes aux vieilleries, je trouve bon de rappeler qu’il fut un temps où, dans les villes et sur les routes, on trouvait des restaurants et des auberges avec des écriteaux alléchants : « Ici, on peut apporter son manger. » Les gens de peu, les ouvriers, les employés pouvaient y venir déjeuner qui avec sa gamelle, qui avec son panier de pique-nique, qui avec son sandwich. C’était sympathique. C’était…

Mais aujourd’hui, le monde étant ce qu’il est, et la libre circulation des personnes étant devenue ce qu’elle est, je ne tiens pas à ce que cet écriteau figure au fronton de nos établissements scolaires. En effet, la tambouille préparée dans les cuisines du CVUH me paraît particulièrement indigeste. Je tiens à réaffirmer ici, pour prévenir tout procès malveillant, que je suis ouvert à toutes les cuisines du monde. J’adore la viande halal quand elle est utilisée pour le méchoui. On en sert un, délicieux, près de chez moi, à L’Étoile d’Agadir où je me rends régulièrement. J’ai une prédilection pour le pot-au-feu. Et je vais souvent chez Gérard, qui est orfèvre en cette savoureuse matière. Mais chez des amis à Montreuil où j’étais invité pour goûter à ce noble plat, j’ai fait une très pénible découverte. Leur pot-au-feu avait la consistance d’une vieille éponge et le bouillon présentait de fortes similitudes avec l’eau de vaisselle. Mes hôtes étaient consternés. « Mais vous l’avez achetée où, votre viande ? – Ici, en bas, à la boucherie musulmane. » Connaissant un peu la question, je leur expliquais que c’était une coupable hérésie, la viande préalablement saignée ne convenant absolument pas au plat qu’ils m’avaient servi. Je m’empresse de préciser ici, pour éviter les foudres du CVUH, du MRAP et de la LDH, qu’un pot-au-feu casher serait à l’évidence tout aussi insipide qu’un pot-au-feu halal… La cuisine métissée ne me paraît en effet pas nécessaire à l’épanouissement des élèves de collèges et lycées. Et je ne souhaite pas qu’elle devienne un des piliers de l’Éducation nationale.

Autre perle. Une historienne spécialiste de l’Afrique noire dont j’ai oublié le nom (ce qui n’est absolument pas grave) proteste avec une émotion vibrante contre les tenants réacs de Napoléon et de Louis XIV. Son texte est banal, et pas banal pour L’Humanité qui l’a publié. Mais le titre est formidable : « Le sabre et le goupillon ». C’est pas beau ça ? L’alliance maudite de la brute galonnée et du curé rétrograde. C’est tout frais, tout neuf. Le petit père Combes, grand laïcard devant l’Éternel des années 1900, s’est mis aussitôt à frétiller dans sa tombe. Dans le même texte, que nous avons eu tort de juger banal, l’historienne écrit qu’il nous faut « des Frances dans leurs temporalités multiples, (…) dans leur possible désajustement par rapport au continuum événementiel ». Comme on peut le voir, les historiens du CVUH mènent aussi un combat courageux et méritant contre la langue française.[/access]

*Photo: Wikicommons.

Suède: que cachent les «déséquilibrés» anti-immigrés?

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suede terrorisme antiracisme

suede terrorisme antiracisme

On se souvient en France de la série d’agressions au couteau et à la voiture-bélier qui avait précédé les terribles journées des 7, 8, et 9 janvier 2015.

Le parti de l’aveuglement, alors soutenu par la quasi-totalité des médias, ne voulait voir dans ces premiers événements qu’une « suite malheureuse d’actes isolés commis par des déséquilibrés », pour reprendre la terminologie obligatoire du moment, et surtout pas la transformation de l’inimitié du quotidien en spectaculaire djihad. Les crimes de janvier tranchèrent un débat qui, de toutes façons, n’avait eu qu’à peine lieu, tant était fort, fin décembre 2014, le désir de ne rien comprendre, de ne rien voir, de ne pas s’alarmer et de réveillonner en paix. Comme l’ensemble de nos compatriotes, nous eûmes trop de chagrin et de colère au début de l’année suivante pour entonner le refrain du « On vous l’avait bien dit. »

Fort de cette expérience française, il nous faut aujourd’hui le reconnaître : en Suède, l’attaque du groupe scolaire de Trollhättan du 22 octobre, qui a fait deux morts et deux blessés parmi le personnel éducatif et les élèves, et qui a suivi de quelques heures les incendies volontaires des foyers de migrants de Munkedal et Perstorp (deux localités de Scanie) ne peut être réduite, comme on le fit en France, au déséquilibre de son auteur. Même si, à l’heure où nous écrivons, il n’existe aucun lien organisationnel prouvé entre les trois affaires de cette semaine, elles visent toutes les trois les immigrés de ce pays.

Il se passe bien quelque chose en Suède, mais quoi ? Revenons d’abord aux faits.

Deux incendies criminels nocturnes ont eu lieu en Scanie cette semaine. Ils visaient des foyers pour migrants. Si le foyer de Perstorp était encore en chantier, celui de Munkedal était en activité et a dû être évacué en pleine nuit. Il n’est guère besoin d’être un antiraciste patenté pour être saisi de colère à l’idée que ses occupants aient eu à traverser la ville froide, chassés de la sorte d’un lieu qu’ils avaient pu croire paisible, couverture sur les épaules, laissant dans la hâte leurs maigres biens (ce moment de réalité doit aussi être dit). Au total, et sous réserve de nouveaux événements inconnus de nous, le nombre de foyers incendiés en Suède s’élève aujourd’hui à seize depuis le début de l’année.

Dans la journée du jeudi 22 octobre, Anton Lundin Pettersson, 21 ans, s’est introduit dans le groupe scolaire de Trollhättan, armé d’un sabre et d’un couteau. Là, le jeune homme s’est attaqué à la fois au personnel enseignant et aux élèves, choisissant ses victimes, selon la police suédoise, parmi les personnes d’origine étrangère. Le bilan est actuellement de deux morts et de deux blessés. L’agresseur a été abattu par la police. Il aurait été connu des services de renseignement pour ses sympathies néo-nazies.

Comme la France, la Suède dispose dans ses médias de nombreux « spécialistes de l’extrême-droite » qui ne manquent pas de faire allègrement le lien entre ces actes criminels et le parti qui en serait à l’origine : les Démocrates-Suédois. L’amalgame à la Scandinave (mais est-ce une spécialité nordique ?) consiste à établir un lien, d’abord entre l’opposition D.S à l’immigration de masse et un discours-de-haine-relayé-par-les-médias-sociaux, puis entre ce discours de haine (bien réel – je l’ai moi-même lu, vu, entendu) et les heures les plus sombres de la neutralité suédoise (pro-nazie, également bien réelle), puis, entre ce passé qui ne passe pas et les crimes précédemment évoqués. Puis, temps de parole oblige, on s’autorise, joyeux et tranquille, la transitivité : si A entraîne B et que B entraîne C, alors A entraîne C.

Ainsi Daniel Poolh, journaliste au magazine Expo (un genre d’Inrocks suédois dont le slogan est Expo utmanar intoleransen, Expo lutte contre l’intolérance) déclarait jeudi matin, soit avant l’attaque du groupe scolaire : « La plupart de ces crimes haineux ne sont pas directement imputables à des membres de groupes d’extrême-droite, mais a des gens qui ont adopté leurs idées et points de vue ». Son collègue du journal du soir, Aftonbladet, est encore un peu plus clair : « Les Démocrates-Suédois ont depuis longtemps répandu une vision apocalyptique de l’immigration. » On reconnaîtra sans peine le fameux « Si ce n’est toi, c’est donc ton frère… C’est donc quelqu’un des tiens » de la fable de la Fontaine – comme quoi, pour reprendre la chanson, si les loups ont envahi la Scanie, ils ne sont pas nécessairement là où l’on croit…

Comme le remarque le journaliste danois Bent Winther (mais n’est-ce pas un vœu pieux d’un collègue de la peu puritaine Copenhague où l’on a toujours parlé plus librement de ces choses-là ?), il arrive que s’élaborent d’autres analyses, rappelant comme nous l’avions fait l’absence de débat en Suède sur ces questions.

Ainsi, le journaliste danois aurait entendu le commentaire suivant (et qui demeure anonyme…) : « Qu’il n’y ait absolument aucune place pour la critique de la politique migratoire peut conduire certains à de très graves crimes », Berlingske Tidende, 20/10/2015). En d’autres termes, à force de criminaliser une partie de l’opinion, il n’est pas impossible que cette opinion choisisse le crime pour s’exprimer en dernier recours. Pourquoi pas ? L’analyse a la rassurante rationalité de la physique des fluides. Plus on comprime un gaz, plus on a de chance de voir céder les points d’étanchéité les plus faibles. Ainsi la pression idéologique aura été telle que les personnes les plus instables psychologiquement auront basculé. Dans l’irrationalité du crime.

Habitant Paris, la ville de Michel Foucault (qui s’était senti très incompris à Uppsala), de Lacan ou de Leclaire, je m’autoriserai un pas de côté. Et si le passage à l’acte criminel de quelques-uns était à la fois un acte individuel délirant, et un acte politique, c’est-à-dire inscrit dans la névrose collective de la cité ? On se souvient en effet que Françoise Dolto rappelait qu’il fallait toujours deux générations de névrosés pour faire un psychotique. Peut-être faut-il deux générations d’antiracistes pour faire un néo-nazi. Allons plus loin : peut-être faut-il le désir inconscient des uns pour que surgisse le passage à l’acte de l’autre.

J’ai toujours été frappé par la constance avec laquelle les milieux de la gauche suédoise pouvaient à la fois brocarder l’ambivalence et la complaisance pro-nazies et l’antisémitisme de la Suède des années 30 et 40, en dénoncer constamment les possibles résurgences, et dans le même temps se vautrer dans l’antisionisme le plus simplificateur, le plus systématique, le plus unilatéral. Un soir que je me fâchais à ce sujet avec mon interlocuteur, je fus saisi d’un doute : et si derrière la dénonciation si véhémente, si démonstrative et compulsionnelle du nazisme supposé de la société suédoise des années 30, se dissimulait une nostalgie non pas de la lumière, mais de ces temps obscurs ? De la phobie à l’addiction, il n’y a souvent dans les familles que l’espace d’une génération, et l’une ne nie pas l’autre – elle ne fait que prolonger l’inlassable désir.

Il est ainsi possible de lire l’obsédant antiracisme de la presse suédoise, les références constantes dans la littérature de ce pays à la tache pro-nazie de l’histoire suédoise, l’intimidation permanente de toute dissidence, systématiquement renvoyée à un fascisme supposé de l’interlocuteur, non pas comme un interdit sagement posé, mais comme une demande subliminale, transférentielle, inconsciente, faite au déviant pour qu’il accomplisse dans la solitude de sa folie, le désir nié.

Ce que nous pouvons entendre de l’omniprésente et incontournable campagne en faveur de l’immigration, alors même que de toute évidence les capacités d’accueil de la Suède sont arrivées à saturation, ce n’est pas nécessairement un acte de foi, un consensus conscient, mais plutôt, pour reprendre l’expression du psychanalyste Harold Searles, l’effort pour rendre l’autre fou.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21812746_000003.

On a volé le bras de Costentenus

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cirque electrique hey

Un dur, un vrai, un tatoué, ce Costentenus. Découvert en 1873 à Vienne par le célèbre Barnum, ce polyglotte multitatoué né Grec et chrétien sous le nom d’Alexandrinos Georgias exhbitait 388 tatouages sur tout le corps, y compris dans certains recoins que la pudeur nous interdit de nommer ici. Aujourd’hui, cette force de la nature inspire un spectacle vivant (On a volé le bras de Costentenus) autour du tatouage à la compagnie Hey!, au Cirque électrique.

En souvenir de cet artiste hors-normes qui se donna notamment en spectacle aux Folies Bergères et à l’Exposition universelle de Paris avant de disparaître mystérieusement.

Avant lui, plusieurs « grands tatoués » avaient jalonné l’histoire de cet art corporel méconnu, dont le Français Cabri au XVIIIe siècle, tatoué aux Îles Marquises. Des tréteaux au music-hall, l’histoire artistique du tatouage réserve bien des surprises aux incultes que nous sommes.

A découvrir jusqu’au 29 octobre !

reservation@cirque-electrique.com
09 54 54 47 24

cirque electrique hey

cirque electrique tatouage

*Photos : Hervé Photograff.

Yves Ravey, l’air de rien

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yves ravey etat ame

yves ravey etat ame

Avez-vous lu Yves Ravey ? Si ce n’est pas le cas, il est possible de commencer avec le tout dernier sorti, Sans état d’âme.  Vous aurez une idée assez précise du talent envoûtant, voire franchement addictif de cet écrivain qui écrit toujours le même livre. Oui, aussi bizarre que cela puisse paraître, les grands écrivains écrivent toujours le même livre. Au hasard et dans des genres très différents : Céline, Proust, Gracq, Simenon, Modiano, Echenoz.  Ce n’est pas une question de manque d’imagination, c’est une question d’obsession. L’imagination, c’est bon pour les enfants et dans les contes de fée. On peut avoir envie évidemment, adulte, de lire des contes de fées. C’est même très fréquent. À ce moment-là, allez voir du côté de Musso et de Lévy. C’est bien fait, en plus. Mais ce n’est pas de la littérature, pas plus que Fast and Furious n’est du cinéma.

Cela veut-il pour autant dire que les livres d’Yves Ravey sont dépourvus de ce qui fait aussi le bonheur simple de deux ou trois heures de lecture ? C’est-à-dire la sensation d’être ailleurs même si chez notre auteur, sociologue précis, on reconnaît bien la France d’aujourd’hui. C’est-à-dire, encore, le plaisir d’être la victime consentante d’une narration piégée qui vous emmène là où elle veut, même si vous êtes un lecteur aguerri. C’est-à-dire enfin, même le livre refermé, la persistance d’une saveur, d’une longueur en bouche, d’un trouble. Bien sûr que non. C’est sans doute que Ravey, à l’exception d’un court texte déchirant sur la mort d’un père intitulé Le Drap et que l’on conseillera ici, a beaucoup emprunté, comme Echenoz cité plus haut, à l’univers du roman noir ou du roman d’espionnage, bref au mauvais genre.

Les livres de Ravey sont tous de vrais-faux polars où il est question de captation d’héritage, de vengeance, de meurtre déguisé. Rien que de très classique sauf que le style de Ravey vous transforme tout ça de manière radicale en quelque chose d’inédit. Pour aller vite, l’écriture de Ravey est une écriture blanche, comportementaliste. Elle ne fait jamais de psychologie. Au lecteur de déduire ce que pensent les personnages ou le sens de leurs actions uniquement d’après leur comportement. Cette méthode vient de loin : le premier à l’utiliser est Dashiell Hammett en 1929 dans Moisson Rouge  et en France c’est le grand Jean-Patrick Manchette qui la reprendra dans les années 70-80 pour ses romans en Série Noire qui sont aujourd’hui devenu des classiques, objets d’études universitaires et réédités dans la collection Quarto chez Gallimard, cette antichambre de la Pléiade.

Comme chez Manchette, on peut vous résumer l’intrigue d’un livre de Ravey en quelques lignes. Par exemple, le dernier, Sans état d’âme, se passe quelque part dans une petite ville de l’Est de la France,. Le narrateur Gu, un routier, est amoureux de Stéphanie, serveuse dans un bar de nuit. Stéphanie est la fille de la propriétaire du terrain sur lequel est construit la maison des parents du Gu qui viennent de mourir. Il semblerait que les projets de la mère supposent la destruction de la maison. En plus, un Américain est arrivé en ville. Il a emballé, vite fait bien fait, Stéphanie. Et puis il disparaît. Complètement. Et Stéphanie demande à Gu, resté son ami, d’enquêter. Voilà, c’est tout. Et pourtant vous avez l’impression que Ravey, tellement neutre, sans effet, cultivant la banalité précise, vous emmène à la fois du côté de Chabrol pour le cinéma ou de Simenon et Modiano, eux aussi déjà cités, pour la littérature.

Bref, laissez-vous tenter : un roman de Ravey a la politesse d’être court et il n’a l’air de rien jusqu’au moment ou vous vous apercevez que déjà, vous avez envie d’en lire un autre et que vous n’êtes pas prêt d’oublier cette note-là.

Sans état d’âme d’Yves Ravey (Les Editions de Minuit).

Sans état d'âme

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Entre moi et moi-même

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marlene zarader identite

marlene zarader identite

Jünger dit du temps matérialisé par les sabliers qu’il « s’enrichit dans les profondeurs ». On en pourrait dire autant de l’intelligence en une époque posthume, la nôtre, où l’on doit se faire fossoyeur afin de trouver un peu de pensée vivante. C’est le cas avec Marlène Zarader. Très rares sont les âmes résistantes, qui persistent à briller lorsque l’ambiance intellectuelle se complait dans le tamisé. Il convient donc de lui être reconnaissant d’honorer en chacun de ses ouvrages cette pensée méditante dont Heidegger écrit qu’elle se lance, inlassablement, « à la poursuite du sens qui domine dans tout ce qui est ». Consciente qu’une telle pensée, toujours selon les mots de Heidegger, nous incite à ne pas nous lancer « sur une voie unique dans une seule direction », Marlène Zarader construit avec un raffinement exemplaire son œuvre singulière, qui ne s’interdit nul domaine et resplendit hors des territoires cloutés où s’ébat, consanguin entre trois miradors et deux barbelés, le très-barbare monde universitaire. Mais qui peut encore s’en rendre compte, car qui sait qu’outre ses trois ouvrages remarquables consacrés à Heidegger, elle est également l’auteur d’un texte, « à partir de Maurice Blanchot », qui tente de méditer sur le rapport de la pensée et de l’abime, et dont elle prolonge la belle réflexion dans La Patience de Némésis ? Au son d’un unique cordeau, tous préfèrent aujourd’hui le cri du cor mordant, le soir, au-dessus des conques.

Marlène Zarader, pourtant, persiste et signe aujourd’hui son sixième ouvrage : Lequel suis-je ? – Variations sur l’identité. Tressant sa réflexion autour, entre autres, de Cortázar, de Borges, de Dostoïevski, de Stevenson et de Hitchcock, l’auteur tente de saisir les contours de l’originelle scission qu’elle décèle au cœur de toute identité et dont l’idem latin (« le même ») nous peut déjà donner l’entente, puisque tout « même» implique une certaine forme de dualité. L’identité véritable est mouvement d’opposition à soi-même, nous dit Hegel. Toute l’originalité Marlène Zarader consiste à retrouver dans cette division la trace d’Éros et de Thanatos, pulsion de vie et pulsion de mort, en un sens cependant tout autre que freudien. Les topiques du médecin viennois, quoique mentionnés, ne sont nullement ici convoqués, et Marlène Zarader préfère voir dans l’agonie perpétuelle de ces deux puissances la trame tacite de toute existence humaine et pas seulement de toute vie psychique.

Le conflit n’est plus celui de deux pulsions, mais devient bel et bien un « existential », terme utilisé par l’auteur elle-même. « Il existe, écrit cette dernière, un partage primordial auquel nul d’entre nous n’échappe, parce qu’il caractérise notre être même, en tant que celui-ci « a à être » : il se joue entre ce qui nous tourne vers la vie et ce qui nous en détourne et aspire à la mort ».

Par-delà cette évidente scission, il s’agit donc de méditer la lutte autour de laquelle toute identité se structure en tant qu’identité. Au lointain de cette belle étude, tel un guide inconscient, semble se tenir le devin Tirésias d’Œdipe Roi, qui lance au souverain : « Je sais que tu parles contre toi-même ». Pour Marlène Zarader, toute identité parle contre soi-même, et c’est pourquoi les identités déchirées sont les plus intéressantes car les plus révélatrices de toutes les autres. Le problème abordé n’est alors pas à proprement parler celui de l’existence du moi, « il est bien plutôt, écrit l’auteur, celui de son unicité ». Littéralement donc est ici en question ce qui constitue la personne non point seulement comme une, mais plus encore comme unique.

Ainsi pourra-t-on mesurer l’intensité du « silence de tous les diables » (Claudel) qui sans nul doute se fera autour de ce livre, puisque les maîtres-nageurs en flaques d’eau se noieront bien vite en sa profondeur, – dont les présentes lignes, trop brèves, n’entendaient certes pas livrer un exhaustif aperçu mais uniquement donner à quelques-uns de ces taiseux démons l’occasion de continuer à ne rien entendre à rien, en toute mauvaise conscience.

Était seulement ici nécessaire de constater que, solitaire et sereine parmi les sirènes assourdissantes du temps, Marlène Zarader écoute et, dans ses livres, répond.

Lequel suis-je ?  Variations sur l’identité, Marlène Zarader, Les Belles Lettres, 2015.

Lequel suis-je ?: Variations sur l'identité

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*Photo : Linzl.

Sivens: rien n’a changé, tout a continué?

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sivens remi fraisse ldh

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À l’occasion du premier anniversaire de la mort de Rémi Fraisse, tué au cours des affrontements entre gendarmerie et opposants à la construction du barrage de Sivens, plusieurs associations locales, dont le collectif de sauvegarde de la zone humide du Testet, la Confédération Paysanne du Tarn, ATTAC-Tarn, le collectif « Tant qu’il y aura des Bouilles » et le NPA appellent à une marche commémorative aujourd’hui. Le cortège partira de la ville de Gaillac vers le site de la zone humide du Testet, principal théâtre des affrontements il y a un an, où a été déjà érigée une sculpture à la mémoire de Rémi Fraisse. Trois contre-manifestations ont cependant été déclarées pour ce même 25 octobre  par des organisations hostiles à l’idée que des opposants reviennent sur le site, dont les Jeunes Agriculteurs (JA) ou la FDSEA (Fédérations Départementales des Syndicats d’Exploitants Agricoles). Les opposants à la marche commémorative ont appelé à « faire du foin » et à « chasser les peluts » (les « chevelus » NDA).

En conséquence, la mairesse de L’Isle-sur-Tarn, Maryline Lherm, a décidé d’interdire tout rassemblement sur le site de Sivens, autorisant simplement la famille à s’y rendre sous l’escorte de gendarmes. Au sein même des associations d’opposants à la construction du barrage de Sivens ou parmi ceux qui souhaitaient rendre hommage à Rémi Fraisse, un certain nombre de voix se sont également élevées pour dénoncer le risque de regain de violence attaché à la manifestation. Les associations à l’initiative du premier appel à commémoration (le Collectif Testet, la Confédération Paysanne du Tarn, ATTAC-Tarn) ont donc décidé de lancer un nouvel appel à un rassemblement commémoratif, dimanche à Plaisance du Touch, commune où résidait Rémi Fraisse, sur les pelouses au bord du lac Soula pour un pique-nique. Ces associations dénoncent toujours l’absence d’enquête réelle sur les circonstances de la mort de Rémi Fraisse et les « nombreuses violences à l’encontre d’opposant-e-s au barrage, dont une bonne partie s’est déroulée sous « protection policière ».

Le journal Le Monde a pu prendre connaissance du retour de commission rogatoire déposé en mars par l’Inspection générale de la gendarmerie nationale sur le bureau de la juge Oumohand et révèle que « pour l’essentiel, les gendarmes n’ont pas enquêté sur les faits, mais sur le climat qui régnait sur la ZAD (Zone à défendre) du projet de barrage de Sivens dans les semaines qui les ont précédés » et les gendarmes écrivent qu’ils ont riposté « à des violences caractérisées, croissantes et incessantes. » Néanmoins, le rapport fait état de contradictions dans les dépositions des différents gendarmes présents sur les lieux et la Ligue des Droits de l’Homme estime elle, dans un rapport publié vendredi, que la mort de Rémi Fraisse résulte du choix « délibéré » de « l’autorité politique » de faire exercer « par les forces de l’ordre un niveau de violence considérable » pour évacuer les opposants du site.

Les associations d’opposants au barrage, notamment le Collectif du Testet, affirment également que l’Etat emploie une véritable stratégie de la tension : à Roybon, où se sont rassemblés des opposants à la construction d’un Center Parks où à Notre-Dame-De- Landes, « ces exactions, affirment l’association, se font avec l’appui des gendarmes, sur ordre direct de l’Etat. » (sic).

*Photo: wikicommons.