Faites entrer le public!

C’est de vous que je parle. Oui, vous. Le public ! Un truc vieux comme l’art. Et comme l’art qu’on sait pas non plus quoi en faire. Me demande qui a commencé. Est-ce que c’est Cro-Magnon qui déclamait Andromaque devant sa grotte jusqu’à ce que ça intéresse quelqu’un ? Ou est-ce que c’est la tribu qui croupissait dans sa caverne en attendant qu’un quidam vienne lui jouer la Sonate au clair de lune ?
Eux qui jouent, vous qui venez : depuis le temps, on pourrait vous avoir réconciliés. Mais non. Du sang ! Artistes, public, c’est la guerre. Je fais pas référence à la manie de huer les uns pour bénir les autres – M. Rubinstein, le pianiste, me disait : J’adore le public anglais, ils applaudissent même quand c’était bien. Je cause pas goût. Je cause savoir-vivre.[access capability= »lire_inedits »]
L’autre jour, dans un théâtre du boulevard Poissonnière, une actrice est en pleine étude d’impact de ses talents sur les rangs du fond quand une vache se met à faire meuh. Haussement de sourcil sous les sunlights. Re-meuh. Effroi dans la salle. Re-re-meuh. De plus en plus fort, le meuh. Silence plombé. Meuh ! Meuh ! Enfin ça cesse. Et la vache, pas trop gênée, range le machin dans sa poche. Avant, les portables jouaient drelin-drelin ou La Lambada ou la badinerie de la Suite en si. Maintenant le téléphone fait meuh.
Encore au théâtre ces sonneries vous gâchent-elles une scène. Au concert – au concert de musique musicale, entends-je – elles vous massacrent une soirée. La symphonie est un genre à transe. Le plus modeste parasite la tue. Et question parasite, public chéri mon amour, disait maître Desproges, t’en connais un rayon. Vas-y que je fais lever le premier rang au milieu de l’Ouverture. Vas-y que je narre ma journée à Ginette tandis que le piano murmure. Vas-y que je consulte mes textos et vérifie 200 fois l’heure comme si y avait une bombe sous mon strapontin. Vas-y que je cliquette du sac et du bracelet en tirant ma bouteille d’Évian. Et alors va griller ta famille en enfer que je t’expectore mes deux bronches au moment fatal où le chant déploie ses tendres ailes.
On a vu un chef d’orchestre (Kurt Masur, je crois bien) se retourner pour faire la morale aux fâcheux. On en a vu un autre montrer le poing en fulminant (avec William Christie le spectacle est dans la fosse). On en a vu s’arrêter net pour faire distribuer des pastilles (feu Georg Solti, chef pragmatique)… Vanitas vanitatum. La toux gagne. En hiver / c’est un concert / à part entière.
Alors, vous m’excusez de me prendre pour la Baronne, deux trois conseils en vue de limiter l’hécatombe. D’abord la pastille. Froissements de plastique mis à part, la pastille marche bien ; en équiper nos auditoriums ne ferait de tort à personne. Si ça ne peut pas attendre l’entracte, tâchez de retenir la toux jusqu’à la fin de l’adagio. Ou glissez une main secourable entre vos glottes et nos oreilles, en évitant d’alourdir vos miasmes de voyelles ostentatoires (« hrhrh ! » c’est quand même moins pire que « hrahrhah ! »). Ce sera aimable, parole de pro. Voyez comme en moins d’une leçon vous voilà déjà bon public.
(J’en profite tant que je vous tiens pour vous donner des nouvelles de la plaque. Celle que la mairie de Paris refusait au compositeur Henri Dutilleux pour crime imaginaire de collaboration, on vous en parlait au mois d’avril. Ça y est. Depuis le 22 septembre, la façade du 12, rue Saint-Louis-en-l’Île a sa plaque. Le texte est pompeux, la cérémonie était ridicule, les municipaux ineptes, mais on ne râle pas. On se bouche les oreilles et on dit merci.)[/access]
Recherche héros désespérément

Nous avons les élites que nous méritons. À société décadente, têtes mal-pensantes. C’est à démoraliser les parents qui rêvent de Grandes Ecoles pour leurs enfants. Eldorado des futurs planqués et assistés. « Qu’importe le sigle, ENA, X ou ENS pourvu qu’on ait l’ivresse des places ». Le système est ainsi fait qu’il produit des générations de bons élèves qui deviendront des gestionnaires serviles, des inventeurs sans imagination et des politiques sans ambition. Toute cette intelligence transformée en force de régression, ça laisse songeur… Mais où sont-ils les grands entrepreneurs, les capitaines d’industrie, les penseurs de demain ?
Je ne parle pas ici des garde-chiourmes du libre-échangisme à tous crins mais des hommes qui prévoient un autre destin pour notre pays que l’effondrement de son industrie, de sa Classe moyenne et de sa culture millénaire. Naïvement, j’avais cru que ces prestigieuses institutions formaient la crème de la Nation. Des sujets plus brillants, plus visionnaires, plus courageux que la plèbe fangeuse, forcément inculte et réactionnaire. Toutes ces grandes écoles ont montré leur limite. Leur discours est caduc ! La crise du capitalisme financier et de la social-démocratie atteste leur profonde incompétence. A part produire des donneurs de leçons, ces écoles n’ont pas prouvé, sur les quarante dernières années, leur réelle efficience ou compétitivité pour employer des mots qu’elles affectionnent tant.
Pour publier des rapports, pour nous dire comment nous allons être moins bien logés, soignés, éduqués, nourris et que c’est pire ailleurs, il y a du monde, ça se bouscule sur le petit écran. Boursouflés de suffisance, ils défilent sur les plateaux, chiffres à l’appui, graphiques en débandade, pour nous rabâcher la même musique : nous sommes bien trop heureux et nous ne le savions même pas. Ah, ces irresponsables français, rêveurs, toujours à la traîne de la mondialisation, vous avez pensé aux chinois, aux grecs, aux espagnols, aux portugais, etc…Ils se plaignent, eux ? Alors, soyez raisonnables, prenez ce traitement de choc et vous verrez, « on vous promettra pas les toujours du grand soir mais juste pour l’hiver à manger et à boire ». Joli programme en perspective. Si ces élites mondialisées nous déçoivent tant, ce n’est pas par excès de poujadisme mais par comparaison historique.
Nous savons qu’il existe une race d’hommes qui transcende les autres, qui innove, qui crée des emplois et qui ne pratique pas une économie de comptables frénétiques à la recherche du dernier petit sou (Revoir « Le Sucre » de Jacques Rouffio – 1978). Le moule a été cassé au début des années 80. Avant un entrepreneur était à l’origine d’une révolution technique qui changeait la face du monde, aujourd’hui, nos nouveaux maîtres ont inventé des sites de rencontres en ligne. La belle affaire ! Où sont-ils nos nouveaux pionniers de l’automobile, de l’aéronautique, de l’électronique, de la construction, etc. … ?
Le 23 octobre 2012 disparaissait Roland de La Poype, dans une outrageante discrétion médiatique et politique. Trois ans après, nous n’avons pas oublié ce Compagnon de la Libération, Héros de l’Union soviétique, Grand-Croix de la Légion d’honneur. On aimerait tant que les nouvelles élites lui ressemblent, qu’elles aient son cran, son génie créateur et son patriotisme. Quand il embarque le 23 juin 1940 à Saint-Jean-de-Luz pour rejoindre la France Libre, cet élève pilote de chasse fait déjà la fierté de son pays. Le marquis ou le vicomte comme le surnommaient ses frères d’armes avait le panache des Grands Hommes. De la Bataille d’Angleterre à l’épopée du Normandie-Niémen, à bord de son Yak au-dessus de la plaine d’Ielnia ou plus tard, en inventeur du berlingot Dop, de la Citroën Méhari ou du Marineland d’Antibes, il était resté toute sa vie un homme d’action et de conviction. Un conseil, si vous êtes en ce moment sur les bancs de Polytechnique ou d’HEC, inspirez-vous d’un homme de cette trempe-là. Notre pays en a terriblement besoin. En prononçant son éloge funèbre à Saint-Louis des Invalides, Max Armanet avait commencé par ces mots : « Il est des hommes qui nous marquent. Il est des hommes qui nous entraînent. Il est des hommes qui nous illuminent ».
L’épopée du Normandie-Niémen – Roland de La Poype avec la collaboration de Jean-Charles Stasi, Editions Perrin.
*Photo: wikicommons.
Comment vivent les morts

Après le splendide Shokuzai et le très réussi Real, Kurosawa nous livre avec Vers l’autre rive un film un peu moins abouti mais qui s’inscrit pourtant parfaitement dans la veine de ces deux œuvres précédentes. Une fois de plus, il sera question de culpabilité, de remords et de regrets. Une fois de plus, les morts viendront hanter les vivants dans un univers où les frontières entre ces deux mondes sont devenues poreuses.
Mizuki est veuve depuis trois ans et vit seule. Un soir, son mari revient à la maison et lui apprend qu’il est mort en mer, le corps dévoré par les crabes. Il propose alors à son épouse de partir en voyage et d’arpenter le pays afin de retrouver les personnes qu’il a rencontrées depuis trois ans…
Le début du film est très beau et assez caractéristique du style de Kurosawa : un personnage féminin engoncé dans sa solitude, des décors fonctionnels, froids et une intrusion du fantastique sans effets de manche. Le fantôme du mari de Mizuki revient la voir comme s’il ne l’avait jamais quittée : il rentre à la maison sans ôter ses chaussures, s’assoit à table et mange son plat favori, raconte sa mort sans dramatiser les faits… La seule chose qui semble avoir changé dans la vie du couple avec ce retour de Yusuke, c’est l’impossibilité qu’ils ont d’avoir un contact physique, charnel. C’est cette cruelle absence qui renvoie le défunt à son statut de fantôme mais qui peut aussi très bien se lire comme une métaphore des solitudes contemporaine.
Cette irruption du fantastique dans le quotidien fonctionne grâce à une mise en scène rigoureuse et froide et par de subtils jeux de lumière : imperceptiblement, l’image s’assombrit, par exemple. Elle prolonge également la thématique de Real : les retrouvailles d’un couple dans un espace « entre-deux », entre la vie et la mort, entre la réalité et un univers rêvé…
Une fois les époux unis à nouveau, le film devient une sorte de long voyage à travers le Japon où Yusuke présente à sa femme les êtres qu’il a côtoyés. Ce séjour permet à Kurosawa de revenir sur l’un de ses thèmes fétiches : la culpabilité. La découverte de ces êtres permet au cinéaste de faire rejaillir le passé et de révéler de lourds secrets : un homme qui a frappé sa femme, une jeune femme qui a giflé sa sœur quelques temps avant qu’elle se suicide…
Ce qu’il y a de très beau dans Vers l’autre rive, c’est que parmi ces êtres, il y a des morts comme Yusuke et des vivants. Mais bien évidemment, il est impossible pour le spectateur de faire la différence ; fantômes et vivants cohabitant en bonne entente dans le même espace même si on ne sait jamais si cet espace est celui du rêve. Cette ligne floue permet à Kurosawa d’explorer un thème qui apparaissait déjà dans Real : celui du « zombie philosophique », individu en proie à la déréliction et emprisonné dans sa solitude, son désespoir existentiel. A certains moments, Yusuke se transforme en professeur et disserte sur le « zéro » de l’être en liant sa réflexion aux théories physiques d’Einstein. C’est une manière de souligner que ce qui intéresse le cinéaste, c’est la place de l’individu dans un univers où il n’est qu’un grain de poussière, du néant en devenir. Comme dans Shokuzai, chaque segment du film est l’occasion pour les personnages de se confronter à son passé. Le fantôme n’est pas ou plus chez Kurosawa un vecteur de terreur mais représente le poids de la culpabilité. Il y a dans Vers l’autre rive cette belle idée que pour que le deuil puisse avoir lieu, il faut que les morts viennent solder les comptes avec les vivants. Il ne s’agit pas ici de vengeance mais d’une réflexion sur la perte et l’absence de l’Autre et la manière de supporter ce vide qui « tue » également ceux qui restent…
Pour être tout à fait honnête, le film ne fonctionne pas toujours parfaitement. La narration a quelque chose d’un peu mécanique dans l’enchaînement de ces segments et on a un peu de mal à s’attacher à ces nouveaux personnages à chaque fois. Du coup, le film n’est pas dénué de quelques longueurs et une certaine torpeur gagne parfois en dépit de quelques beaux passages plus saillants, notamment tous ces moments où Kurosawa laisse suggérer que tout ce qu’on a vu n’est peut-être qu’un rêve.
Vers l’autre rive, comme le titre le suggère, c’est peut-être un accès vers ce « pays des morts » mais c’est également celui qui mène à une communion charnelle retrouvée. Dommage que la scène en question ne soit pas tellement bien filmée mais est-ce un excès de pudibonderie du cinéaste qui l’oblige à jouer sur une succession de jump-cut pas très élégants? Parce qu’elle est, sans mauvais jeu de mots, le climax du film. C’est par ce contact physique que le deuil va pouvoir se faire et que Mizuki va pouvoir quitter le monde des fantômes pour retrouver celui des humains.
Ce parcours initiatique, aussi glacial que discrètement élégiaque, aurait sans doute mérité quelques coupes ou des partis-pris narratifs plus affirmés mais il n’en reste pas moins d’un grand intérêt et prouve, si besoin est, que Kiyoshi Kurosawa reste l’un des cinéastes les plus passionnants du moment…
Vers l’autre rive (2015) de Kiyoshi Kurosawa avec Tadanobu Asano, Yû Aoi en salle depuis le 7 octobre.
Politique de la Concurrence de l’UE: du simplisme à l’échec

Les principales initiatives de l’UE au cours des deux dernières décennies ont consisté en des actions de mise en concurrence, la dernière en date étant celle du rail, avalisée il y a deux semaines. Parallèlement, rappelons-nous de réussites industrielles importantes accomplies sous la bannière de l’Europe dans une phase bien antérieure de son existence. Depuis combien de temps l’Europe n’a-t-elle plus réalisé un projet de l’envergure d’Ariane ou Airbus ?
Les grands accomplissements industriels ne coïncident pas avec les politiques de mise en concurrence généralisée. Au contraire, les périodes correspondant à ces deux temps de l’Europe sont à l’exclusion l’une de l’autre. Quelles leçons en tirer ? La plupart des études économiques apprennent qu’une mise en concurrence est toujours bénéfique, parce qu’elle empêche les abus de position dominante et ajuste les prix et les besoins du consommateur de façon efficace. C’est l’action connue de la « main invisible », et la plupart des institutions économiques, UE en tête, raisonnent selon ce schéma.
Peu d’économistes remarquent que cette indéniable efficacité de la concurrence ne porte que sur la redistribution des richesses, non sur la création de celles-ci. Par un glissement sémantique jamais avoué, le libéralisme laisse à penser que c’est à la concurrence que nous devons la création de valeur. En réalité la concurrence ne fait qu’allouer au mieux une richesse que les entrepreneurs ont produite, mais n’en crée aucune en tant que telle.
Si un libéral de bonne foi nous concédera ce point, il n’y verra pas une remise en question de son principe premier. La création de valeur est une activité spontanée et imprévisible et si la libre concurrence n’en est pas à la source, elle permet d’en faire le meilleur usage. Il y a cependant une faille dans ce raisonnement trop simple.
Quelle sera la récompense de celui qui a entrepris et innové ? Il est nécessaire que l’entrepreneur touche un bénéfice personnel, faute de quoi rien ne l’incitera à prendre les risques et dispenser les efforts nécessaires à la réalisation de ses projets.
Or dans un monde de concurrence sauvage, toute innovation sera copiée dès sa sortie et subira une pression sur les prix qui fera chuter très rapidement sa marge à zéro. Si la concurrence est appliquée trop rapidement, les entrepreneurs ne seront jamais encouragés à innover. Si elle est appliquée trop tard, l’innovation dégénérera en abus de position dominante et en rente de situation.
À titre d’exemple, observons les conflits entre département des achats et départements opérationnels dans une grande société privée, lors d’un appel d’offres. Lorsque l’une des sociétés candidates propose une idée se démarquant des autres, le département des achats va demander à ce que cette idée soit immédiatement communiquée à tous les concurrents en lice, afin de faire baisser les prix pour obtenir cette nouvelle qualité.
Les départements opérationnels hurlent contre un tel court-termisme, car s’il permet d’obtenir cette innovation à un meilleur prix, aucun des candidats ne sera incité à se démarquer brillamment par la suite, certain que toute idée émise profitera directement aux autres. L’innovateur se sera laissé flouer une fois mais pas deux, par la société commanditaire. La compétitivité-qualité et la compétitivité-prix sont contradictoires, le terme « compétitif » ne voulant rien dire dans l’absolu.
Depuis deux décennies, l’UE n’a cessé de mettre en œuvre des mesures de dérégulation, montrant par là son manque d’imagination. Où se trouve la limite entre une mise en concurrence saine et celle qui aplanit toute créativité ? L’UE considère quant à elle qu’il faut attiser le plus possible et en permanence la concurrence, ne voyant pas qu’au-delà d’un certain seuil, celle-ci dégrade la compétitivité.
Pourtant les USA ne donnent-ils pas un exemple de l’efficacité de la libre concurrence ? Précisément non. Les Etats-Unis ont bien compris quel était le jeu réel de l’économie, leurs plaidoyers pour la libre concurrence étant une rhétorique qu’ils se gardent bien d’appliquer à eux-mêmes, mais très utile en revanche pour tailler en pièces les adversaires économiques assez bêtes pour y croire.
Le trésor américain a par exemple englouti 25 Milliards de dollars pour sauver GM et Chrysler de la faillite en 2009. Aucun gouvernement socialiste de la zone euro n’aurait osé pratiquer une telle politique de subvention, et en aurait été empêché par la Commission européenne.
La participation d’entreprises étrangères à des marchés publics américains est très strictement limitée par l’International Trade Commission. Plusieurs lois votées par le congrès permettent de s’opposer à toute transaction qui remettrait en question le « leadership technologique américain dans des domaines qui affectent la sécurité nationale ». Une formulation volontairement très floue, qui permet de protéger toute l’industrie du digital américaine et ses champions nationaux, bien au-delà des domaines du secret défense. Enfin, ceux qui ont participé en 2010 avec EADS à l’appel d’offres géant sur les avions ravitailleurs savent que « l’économie ouverte » des USA ne l’est que dans un seul sens.
Bien entendu, les USA n’appliquent pas un protectionnisme primaire sur les volumes de marchandises. En revanche, ils protègent et subventionnent publiquement les industries naissantes porteuses d’enjeux stratégiques, faussent l’équité économique de la plupart des appels d’offres internationaux par des actions politiques, conservent un secret jalousement gardé sur le cœur de métier des activités en essor. La clé de l’efficacité économique est de conserver une importante protection pour les entrepreneurs qui viennent de lancer leur activité, et de ne faire agir la concurrence que plus tard, lorsque la stratégie d’innovation a pris son essor et est en capacité d’affronter le marché.
Une véritable stratégie économique européenne consisterait à créer, subventionner et renforcer des filières d’activité dans les domaines clés de l’économie d’aujourd’hui (numérique, énergie, services, urbanisme, santé, alimentation..). Le programme « Horizon 2020 » affiche de tels objectifs, mais n’est qu’un programme cadre abstrait comme aime à en concocter l’UE, une simple zone ouverte de partage et de financement.
C’est un incubateur au niveau européen sur ces domaines clés qui est nécessaire. Les subventions ne doivent pas se cantonner aux seuls flux financiers, mais comprendre par exemple le don de locaux ou de serveurs informatiques gratuits. L’accompagnement public doit porter sur la protection de la propriété intellectuelle, le lobbying à l’international, la conservation de compétences clés, pas seulement sur l’envoi de subsides.
Cette articulation des puissances publiques et de l’initiative privée – déjà fortement pratiquée par les USA – en appelle à la volonté d’une Europe politique, performante, gênante, ne se laissant pas marcher sur les pieds.
*Image : Soleil.
Face à l’Etat islamique: Réarmement moral ou barbarie

La publication posthume du récit de Julien Gracq Les Terres du couchant (José Corti), au moment même où éclate au grand jour la barbarie de l’« État » islamique, est sans doute l’un de ces intersignes auxquels Louis Massignon, islamologue inspiré et chrétien fervent, accorda dans les années 1950 une attention d’autant plus vive que la culture nourrissait en lui une compassion sans faille à l’égard des plus souffrants. Étrange, en effet, que le message émis par Gracq voici plus de cinquante ans nous parvienne aujourd’hui dans toute sa splendeur sauvage pour nous rappeler que la civilisation est chose fragile, et que les coupeurs de têtes font bel et bien le siège de la citadelle que nous supposions imprenable, fragilisée par trop de bons sentiments et de renoncements. Si l’alerte n’était aussi sérieuse, l’étonnement réel ou feint des médias découvrant avec stupeur qu’un tortionnaire peut sortir du bocage normand aurait quelque chose de touchant. Comment en est-on arrivé à un tel degré d’aveuglement ?
On devrait pourtant savoir, à force d’investigations historiques et psychologiques, que la sauvagerie humaine se loge là où on l’attendait le moins, en des zones d’ombre inatteignables par le flambeau de la droite raison. Mais le drame est aussi qu’après un xxe siècle dédié au Progrès mais particulièrement meurtrier, personne ne peut plus penser comme Goya que le sommeil de la raison, et lui seul, engendre des monstres. René Guénon avait décidément raison de penser qu’entre rationalité et sentimentalité la modernité n’avait cessé d’osciller, sans jamais trouver le point d’ancrage la dotant d’un réel discernement : une accommodation suffisamment claire et précise du regard à la situation du moment pour permettre une réaction proportionnée à la nature de l’événement. Or, à l’heure où l’exercice du jugement risque à tout propos d’être annulé pour cause de « stigmatisation », être encore capable de discernement pourrait bien être le dernier atout de l’homme civilisé.
Le profil des nouveaux « monstres » a en effet ceci de singulier qu’il met à mal la vulgate marxisante selon laquelle toute dérive criminelle ou sectaire serait peu ou prou imputable à la misère sociale.[access capability= »lire_inedits »] Quant à l’autre misère, culturelle et spirituelle, on hésite d’autant plus à l’évoquer qu’elle risquerait de faire voler en éclats la vision lénifiante des rapports humains qu’il est de bon ton de cultiver quand on est européen. L’Empire du Bien, décrit avec tant de panache par Philippe Muray, est devenu l’objet d’un consensus si général qu’il faut être un esprit chagrin pour oser le suspecter de préparer en sous-main notre esclavage futur. On aura donc beau déployer des trésors d’intelligence et de science pour tenter de comprendre comment fonctionne l’endoctrinement de jeunes jusqu’alors « sans histoires », ce n’est qu’un mécanisme d’embrigadement assez vulgaire qu’on parviendra à mettre au jour et non ses causes profondes, trop étrangères à nos catégories mentales et à nos systèmes de refoulement et de défense. Entre ce que nous refusons de voir et ce qui obnubile notre vision, quelle place pour la dénudation du réel par un vrai regard ?
Le constat risquerait d’être cruel : qu’avons-nous fait pour restaurer les repères éthiques et spirituels qui n’auraient pu être si facilement saccagés par l’idéologie nazie s’ils n’avaient déjà dans l’entre-deux-guerres sombré dans un relativisme délétère ? L’Europe s’est reconstruite sur des bases démocratiques certes, mais les esprits ont-ils pour autant cessé d’errer depuis la dernière guerre d’un camp d’extermination à un charnier, et du surcroît artificiel de sens imposé par les idéologies totalitaires à l’insignifiance dont se satisfont les sociétés libérales et « avancées » ? On ne dégrade pas aussi impunément l’image de l’homme sans déchaîner les puissances de l’ombre que la culture seule parviendrait dans les meilleurs des cas à neutraliser, apprivoiser, maîtriser ; la culture en tant que processus de « formation » capable de prendre simultanément en compte les sombres proférations de la « bouche d’ombre » (Hugo) et le « souci de l’âme » qui est sans doute le legs le plus précieux des Grecs au monde européen, comme n’a cessé de le rappeler le philosophe tchèque Jan Patočka avant de succomber des suites d’un interrogatoire musclé.
Des repères, toute société, dira-t-on, en prodigue, fût-ce à son insu. En serait-elle totalement dépourvue qu’elle sombrerait dans l’anarchie. Il s’en faut cependant de beaucoup pour que de simples balises posées çà et là pour parer au plus pressé, comme c’est aujourd’hui le cas, permettent de construire un chemin de vie cherchant laborieusement sa voie entre désarroi émotionnel et idéaux intellectuels. Le secret de cet équilibre sublime et précaire, qui fut celui de toute grande culture, l’Europe semble l’avoir perdu. Le vague souvenir de ce qu’il fut la porte dès lors à prêter des vertus hospitalières et humanistes à cette carence identitaire, doublée d’une absence de projet civilisateur ; du moins au sens où Baudelaire put écrire à la fin du xixe siècle que la vraie civilisation ne se mesure pas à l’installation du gaz et de l’électricité mais à la diminution des traces du péché originel. Or, la vraie question n’est pas de savoir si l’on « croit » encore à cette vieillerie théologique, mais si l’on va continuer à détourner son regard du potentiel de cruauté attaché à chaque être humain comme son ombre la plus noire, et dont on ne viendra à bout ni par la raison ni par des sermons. C’est pourtant ce rapport non assumé à l’ombre qui risque de faire aujourd’hui basculer dans le chaos la vision du monde à laquelle nous autres Occidentaux associons l’idée de civilisation.
Fragilisés nous le sommes, autant par les valeurs que nous avons cherché à promulguer au nom d’une humanité idéalisée que par celles que nous avons cru bon de piétiner ; et ce ne sont pas de nouveaux repères, étrangers à notre culture et hâtivement assimilés, qui vont rétablir l’équilibre et nous redonner un centre de gravité. La marge de manœuvre est donc mince entre la liberté, reconnue à toute communauté humaine de disposer d’elle-même, et la menace directe représentée par des choix de vie si opposés aux nôtres qu’ils ne peuvent à nos yeux résulter que d’un endoctrinement, engageant la responsabilité de ceux qui s’y rallient sans nous laisser d’autre choix que de les combattre, ou de nous réfugier dans la naïve certitude que les « bons » finiront par rallier notre camp. Faute d’avoir déjoué ce piège à temps, nous voici ramenés à une situation on ne peut plus archaïque, appelant des moyens d’action non moins primaires : que le plus fort, le plus courageux, le mieux équipé gagne, comme au bon vieux temps où s’étripèrent avec tant d’ardeur nos lointains parents.
Considérer que les exactions commises par ces nouveaux barbares sont des crimes de droit commun sans lien avec la « véritable » religion n’est pas non plus sans risques. Quand, où a-t-on vu des criminels chevronnés s’immoler comme le font les futurs « martyrs » sur les lieux mêmes de leurs forfaits, dont ils ne profiteront personnellement jamais ? Révoltés par le sort tragique des innocents massacrés, nous oublions qu’est ainsi rétabli, sur un mode pour nous inacceptable, le rapport à l’absolu dont se sont détournées les sociétés modernes ; un rapport suffisamment fort pour impressionner de jeunes esprits entendant qui plus est depuis leur enfance dénigrer sur tous les tons l’héritage culturel et religieux occidental. La régression qui nous menace est donc double, et tient autant à la nature barbare des crimes perpétrés, dotés d’un fort potentiel de contamination émotionnelle, qu’à ce qui risque de nous être tôt ou tard imposé : une régression, en effet, vers les formes les plus rigides et légalistes de religiosité que nous pensions avec raison avoir dépassées au profit d’un type plus évolué et plus universel de spiritualité.
Ne pas reconnaître le travail de réflexion et de maturation effectué par les Européens sur leur propre tradition religieuse et se réfugier derrière l’image rassurante d’un islam lui aussi « spirituel » – rayonnant à une certaine époque, mais actuellement bien absent de la scène mondiale – reviendrait à signer un acte de reddition sans conditions qui nous ramènerait à la préhistoire de notre civilisation. Le seul bénéfice que nous puissions tirer d’une confrontation aussi brutale à l’ombre de Dieu comme à celle de l’homme, véhiculée par ces brutes au couteau sanglant, est donc de devoir accélérer en chacun de nous le processus d’évolution spirituelle déjà engagé, sans perdre pour autant de vue qu’il nous faudra peut-être renoncer temporairement à quelques-unes de nos convictions universalistes et de nos valeurs humanistes si nous découvrons qu’elles renforcent le pouvoir de nos illusions.[/access]
*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00704518_000009.
Akif Perincçi, tête de Turc chez Merkel

Un scandale d’ampleur nationale a été provoqué, en Allemagne, par le discours prononcé, le 19 octobre, à Dresde, par l’écrivain allemand d’origine turque Akif Perinncçi devant 15 000 sympathisants du mouvement anti-islamiste Pegida[1. Acronyme allemand de « Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident »], réunis pour fêter le premier anniversaire de leur apparition sur la scène politique d’outre Rhin.
Cette manifestation s’inscrivait dans un contexte où l’arrivée massive de migrants et réfugiés en Allemagne, encouragée par la chancelière Angela Merkel, provoque une polémique très vive. Celle-ci oppose les partisans de l’accueil à bras ouvert de ces migrants – la gauche, la CDU « merkelienne », les principaux médias – et ceux qui s’inquiètent de l’arrivée massive, sur le sol allemand, de ressortissants de pays musulmans, facteurs, selon eux, de déstabilisation d’une société fondée sur des valeurs et des modes de comportement social issus du christianisme. Cette mouvance s’étend des chrétiens sociaux bavarois (CSU) jusqu’à la droite extrême et aux groupuscules néo-nazis. Elle est particulièrement active sur le territoire de l’ex-RDA, notamment à Dresde, capitale de la Saxe, berceau du mouvement Pegida.
Akif Perinnçci, la veille du rassemblement de Dresde, avait prévenu sur son blog : son discours allait « décoiffer », mettant très haut la barre dans le genre « Wutrede » (discours de colère) dans l’Allemagne d’aujourd’hui. Objectif atteint, et au-delà des espérances de l’orateur !Pendant vingt-cinq minutes, devant une foule d’abord séduite, puis manifestant, pour une partie d’entre elle, son malaise et sa désapprobation, il a tiré à l’arme rhétorique lourde contre l’Islam, les islamistes, les migrants, et les élites politiques et médiatiques qui leur déroulent le tapis rouge. Les migrants ? « Des envahisseurs ! ». Les musulmans ? « Ils ne cherchent qu’à transfuser aux incroyants leur sang islamique ». Les politiciens au pouvoir ? « Des Gauleiter[2. Chef local nazi nommé par Hitler pour administrer une province.] opposés à leur peuple ». Les Verts ? « Un parti de baiseurs d’enfants ». Le summum de la provocation verbale fut la mise en cause d’un responsable politique CDU du Land de Hesse, qui avait récemment répondu à un contradicteur que ceux qui ne partageaient pas, sur la question des migrants, les valeurs défendues par la chancelière pouvaient « quitter l’Allemagne ». « Il y aurait bien une autre solution pour eux » raille Perincçi, mais, malheureusement les camps de concentration (KZ en allemand) sont actuellement hors service ! » Dans un premier temps, en Allemagne comme en France, on a interprété comme un appel à mettre les migrants dans des camps de concentration cette vanne, certes lourdingue, et déplacée, insinuant que les responsables politiques allemands d’aujourd’hui pourraient bien rouvrir Dachau ou Buchenwald pour y enfermer ceux qui critiquent leur politique migratoire.
L’émotion provoquée en Allemagne par cette diatribe est d’autant plus grande qu’elle ne vient pas de là où elle était attendue, les néo-nazis et autres incendiaires de foyers de réfugiés. Akif Perinncçi, né en 1959 à Istanbul, est arrivé à l’âge de dix ans en Allemagne, avec ses parents. Bon élève au lycée, il obtient l’abitur (baccalauréat), et fait paraître un premier roman en 1980. Le succès, la notoriété et l’argent lui viendront, en 1989, avec la publication, chez le grand éditeur Bertelsmann, d’un roman policier Felidae, où celui qui résout l’énigme criminelle est un chat. Cet ouvrage, vendu à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires dans sa version allemande, a été traduit dans dix-sept langues. Perincçi est donc l’un des très peu nombreux immigrés turcs de la deuxième génération à s’être taillé une place en vue dans la république allemande des Lettres. Sa parole est d’autant plus écoutée qu’elle témoigne d’une toute nouvelle, et rare, utilisation de la langue de Goethe par un écrivain d’origine ethnique et culturelle non-germanique.
À partir de 2010, il délaisse la fiction pour publier des essais, et des articles relatifs aux questions politiques et sociétales dans son pays d’adoption. Il se situe sans complexe dans une mouvance ultra-conservatrice, antireligieuse, fustigeant aussi le «compassionisme» chrétien que l’islamisme radical destructeur. C’est, dans le contexte allemand, une prose qui serait un mélange d’Eric Zemmour, de Renaud Camus, voire de Richard Millet agrémentée d’éructations stylistiques du genre de celles de Marc-Edouard Nabe. Le titre de son dernier pamphlet, paru en 2012, L’Allemagne déboussolée. propos du culte insensé des femmes, des homosexuels et des migrants, donne le ton de son propos. Ce livre est resté plusieurs semaines dans la liste des meilleures ventes publiée chaque semaine dans les grands hebdomadaires d’outre Rhin.
Face au scandale provoqué à Dresde, ses divers éditeurs ont retiré ses ouvrages de leurs catalogues, ce qui devrait, en toute logique faire monter la cote des livres de Perincçi encore en circulation.
*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21809852_000003.
Pas de plombiers syriens en Pologne!

Alfred Jarry visait juste en situant l’action de son Ubu roi en Pologne. Plus d’un siècle après la création de la pièce, la Pologne demeure – pleinement et manifestement – un pays ubuesque. Le plus cocasse, c’est que les Polonais croient appartenir à la modernité, autant dire à l’Occident, pour le meilleur comme pour le pire. La crise de l’immigration qui les concerne, pensent-ils, au même titre que le reste des pays européens en serait selon eux la preuve irréfutable. Des rêveurs, je vous dis.
Si on me demandait, en tant que Polonaise, un avis concernant l’accueil des migrants dans mon pays d’origine, je dirais qu’il serait extrêmement flatteur pour nous, les Polonais, d’en recevoir quelques milliers. Pour une fois que c’est l’Europe qui a besoin de nous et non pas l’inverse, comment ne pas nous montrer solidaires ? Et tant pis si les réfugies syriens ou érythréens courent peut-être moins de risques en restant chez eux qu’en s’installant en Pologne. Hélas, seule une fraction ultra-minoritaire des Polonais partage cette opinion. Regroupés au sein de la fondation « Przebudzenie » (« éveil » en polonais), ils ont réussi néanmoins à se faire entendre lors des manifestations qui, à la mi-septembre, ont mobilisé le pays tout entier en faveur ou contre les migrants, bien avant qu’un seul n’arrive sur notre sol. « La Pologne est en mesure d’accueillir bien plus que 2 000 personnes, ont-ils clamé. Mais pas sous le diktat de l’UE ni en raison de quelconques quotas ! Nous n’avons pas le droit d’imposer à quiconque de vivre en Pologne ! » Et à plus forte raison à des personnes déjà traumatisées, ai-je envie d’ajouter.
Le débat, ou plutôt la bagarre, parlementaire à ce sujet a donc été homérique. Depuis la tribune de la Diète, Jaroslaw Kaczynski, chef du principal parti d’opposition, le très conservateur « Droit et Justice », contestait la légitimité d’un gouvernement qui, selon lui, avait pris une décision sous la pression des institutions européennes et à l’encontre des intérêts nationaux. « Il y a un sérieux risque que les migrants ne respectent pas nos lois et n’adhèrent pas à nos valeurs, a-t-il prévenu.[access capability= »lire_inedits »] On peut vite en arriver à voir exister chez nous, comme en Suède, des zones sous domination exclusive de la charia. » S’il faut regretter l’incident diplomatique qu’a provoqué ce discours du leader de « Droit et Justice », il convient peut-être de se réjouir à l’idée que les migrants puissent refuser de s’intégrer à notre culture. Enfin, « culture » n’est peut-être pas le mot approprié.
En effet, pendant les manifs à Gdansk et à Cracovie, capitale culturelle de la Pologne soit dit en passant, on entendait des Polonais, les vrais, scander le slogan : « On vous fera la même chose que Hitler a faite aux Juifs ! » en guise de bienvenue adressée aux futurs réfugiés. Ailleurs, on appelait au secours : « Breivik, sauve-nous ! » Personnellement, je me sens toute rassurée de savoir les hypothétiques nouveaux arrivants incapables de comprendre notre légendaire sens de l’hospitalité ni de le partager.
Certes, de l’autre côté de la rue, on hurlait : « Je veux avoir une voisine arabe ! », tandis qu’une poignée de braves gens agitaient les clés de leur maison, prêts à les offrir aux nécessiteux barbares des Proche et Moyen-Orient. La secrétaire d’État chargée des droits des femmes, la professeur Malgorzata Fuszara, rappelait courageusement un fait historique, celui que 120 000 Polonais ont trouvé refuge en Iran à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Sans oublier de mentionner la réduction de moitié de la dette polonaise après la chute du communisme et les millions de dollars d’aide injectés en Pologne par le Fonds monétaire international et l’Open Society Institute de George Soros. « C’est en Pologne que le pourcentage de migrants reste le plus bas d’Europe, à peine 0,3 %, alors qu’aujourd’hui nous faisons partie de ces pays bien lotis vers lesquels veulent fuir les personnes persécutées », a remarqué avec audace la Première ministre Ewa Kopacz à un mois des élections législatives. Mais, justement, le problème tient au fait que, selon les données officielles de l’Office polonais des étrangers (UDSC), plus de 80 % des personnes qui demandent le statut de réfugié en Pologne quittent notre beau pays avant que les autorités aient eu le temps d’examiner leurs dossiers. Bref, la Pologne n’est pour elles qu’une brève étape sur la route vers l’Ouest. Et les chiffres ont de quoi faire bien rigoler nos voisins allemands : chaque année, l’État polonais attribue environ 200 statuts de réfugié, alors que le pays compte, en tout et pour tout, 188 000 migrants économiques venus principalement d’Ukraine, de Biélorussie, du Viêtnam et de Chine.
Dès lors, les déclarations des uns et des autres concernant l’accueil des migrants ne sont que fanfaronnades. D’une part, on joue à se faire peur en agitant le spectre de hordes sauvages massées à nos frontières. De l’autre, on adore exprimer sa solidarité et sa bienveillance à l’égard des victimes des conflits armés de par le monde. Le souci, c’est que personne ne se presse, ni pour venir couper quelques têtes chez nous, ni pour apprendre la grammaire polonaise. Le salut pourrait venir de l’Union européenne. Pour l’heure, la Commission campe sur sa proposition de répartition des réfugiés, en projetant de « délocaliser » vers les bords de la Vistule quelque 11 000 émigrés depuis les pays submergés tels que la France ou l’Italie. Voilà ce qui donne l’occasion à notre vice-ministre des Affaires étrangères, Rafal Trzaskowski, de montrer ses muscles. Le nombre de réfugiés finalement reçus par la Pologne ne devrait pas, selon lui, dépendre des projets européens en la matière, mais de nos propres exigences. Ainsi, trois conditions seraient non négociables : le renforcement des frontières extérieures de l’Union, la différenciation nette entre les émigrés économiques dont la Pologne ne veut pas et les réfugiés qu’elle se dit disposée à recevoir au nombre de 2 000, enfin, la possibilité de faire vérifier le passé des nouveaux venus par les services de sécurité polonais. Last but not least, avant de négocier avec l’Union européenne, le gouvernement polonais doit négocier avec l’Église polonaise. C’est là que l’affaire se corse.
Car, sans doute involontairement, les migrants ont poussé l’Église de Pologne au bord du schisme. Non pas parce que des prêtres polonais se chargent désormais de « perfectionner » l’enseignement de Notre-Seigneur Jésus-Christ en postant sur internet des messages tels que : « Jésus ne nous aurait certainement pas forcés à héberger quelqu’un qui constitue un réel danger ! » Mais parce qu’une majeure partie du clergé polonais conteste ouvertement le principe de l’infaillibilité pontificale. « Le pape François a tort d’appeler chaque paroisse à recevoir une famille d’émigrés », a-t-on entendu de la part du prêtre Adam Kaczor de Caritas (sic !). Et il n’est pas le seul à considérer avec une défiance maladive ce pape gauchiste à qui on a l’habitude en Pologne d’opposer le défunt cardinal Wyszynski, l’ancien prisonnier du régime communiste. « Ne cherchons pas à nourrir la terre entière, ne cherchons pas à sauver tout le monde, disait ce dernier. Cherchons à préserver la patrie. » Inutile d’expliquer qu’il n’existe pas de meilleur moyen de préserver la patrie qu’en s’opposant à son islamisation par le biais de terroristes déguisés en réfugiés ou même en pape. Amen.
Pour résumer la position de la Pologne face à la crise de l’immigration, rien de tel que de prendre à cœur l’annonce de son gouvernement : « Très certainement, la Pologne se montrera plus solidaire, seulement il faut que ce soit une solidarité responsable, à la mesure de nos moyens. » Les réfugiés l’ont compris d’instinct et continuent à gentiment nous contourner. Quant à vous autres, étrangers européens, vous n’avez qu’à bien vous tenir ![/access]
*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21791825_000011.
Migrants: le lycée Jean-Quarré, un «Calais» dans Paris

Ils étaient 260 début août, conduits dans l’enceinte du lycée Jean-Quarré (Paris XIXe) par le collectif « La Chapelle en lutte », du nom d’un quartier parisien où des centaines de migrants ont vécu pendant plusieurs mois dans un campement de tentes. Ils sont aujourd’hui 700, voire 800, on ne sait pas très bien. On ne sait pas grand-chose, en fait. Afghans, Libyens, Ethiopiens, Erythréens, Soudanais, Maghrébins, Maliens, où iront-ils après, eux qui ne bénéficient pas du traitement réservé aux Syriens fuyant la guerre ? Une évacuation devrait avoir lieu aux alentours du 26 octobre, sans doute par étapes et sans intervention de la police, promet la mairie. Des relogements seraient prévus, mais là encore, ce n’est pas clair. Le lycée désaffecté Jean-Quarré n’est pas fait pour héberger autant de monde, avec autant de problèmes.
L’hiver approche, le bâtiment n’est pas chauffé, il est temps de partir. Actuellement en vacances, les élèves du collège Guillaume Budé, adjacent au lycée investi par les migrants, la plupart de très jeunes hommes, vont bientôt revenir. Dans l’après-midi du 16 octobre, une bagarre a éclaté parmi ceux-ci, causant six « blessés légers ». Les collégiens, qui n’étaient pas encore en congé, sont restés en classe à la récré, pendant les échauffourées.
Ce lundi matin, tout semble bien calme, du linge sèche dans une petite bise humide. Des migrants se relaient à un mince tuyau d’eau pour une vaisselle rapide à même le sol. La cour du lycée est jonchée d’assiettes en plastique et de détritus, comme au lendemain d’une fête. C’est un peu ça : la veille, le dimanche, il y a eu « un grand repas, avec de la musique », raconte Yacine, un bénévole harnaché d’une chasuble jaune de secouriste. Ce fut paraît-il mieux que d’ordinaire. « Disco Soupe », un mouvement anti-gaspillage alimentaire, avait apporté à manger. Yacine, lui, avait amené des tables, « récupérées au Secours islamique ». Le jeune homme œuvre au sein d’une association venant en aide aux handicapés et aux orphelins, « Par le figuier et l’olivier », transcription d’« un verset du Coran », explique-t-il. Il a aussi installé de la moquette entre deux piliers du lycée, dans une partie protégée de la pluie mais ouverte sur l’extérieur. Elle fait office de salle de prière et de lieu de repos.
Une camionnette pénètre dans l’enceinte du lycée. C’est l’Armée du Salut qui vient livrer et distribuer les repas du midi. Par centaines. Dans des jerricanes, la soupe, chaude. Dans les cartons, des salades en barquettes, froides, de riz ou de pâtes, plus un dessert et une boisson. La camionnette contient aussi cinq ou six balais, pareils à ceux des cantonniers. Yacine et le bénévole de l’Armée du Salut s’en saisissent avec l’intention de les distribuer à des migrants pour qu’ils nettoient la cour. Mais les bonnes volontés manquent. Alors c’est Yacine qui, seul, s’y colle. Parlant arabe, il communique avec les migrants dont c’est la langue maternelle.
Un semblant de vie en société se reforme ici, par provenances, par langues, par affinités. Aucun des 700 à 800 migrants n’a voulu de cette existence en commun qui s’impose à eux mais cela vaut toutefois mieux qu’un renvoi au pays d’origine. Contrairement aux Syriens, bien peu sans doute obtiendront l’asile. Les murs du lycée sont un dazibao de vague-à-l ’âme et de lutte marquée à l’extrême gauche. En arabe, de grandes inscriptions en rouge, tels des tags, garnissent une façade : « Allah » ou « Bismillah » (au nom de Dieu), traduit Yacine. Sur une autre, ont été écrits en grosses lettres « Refugees Welcome » et « Solidarité ».
Au quatrième et dernier étage du lycée auquel mène un escalier en plein air, se trouve un groupe d’Afghans. Ils se sont aménagé un dortoir dans ce qui était autrefois une salle de classe. « Welcome to Afghan room », peut-on lire sur une feuille de papier. Un drap blanc marque la séparation d’avec le dortoir voisin. Sur ce drap, Maarouf, 24 ans, a dessiné une maison qui ressemble à une ferme, avec un sapin, une route, une voiture, des montages et un soleil. Maarouf habitait dans une campagne proche de Jalalabad, la grande ville pachtoune au sud-est de Kaboul, non loin de la frontière pakistanaise. « J’étais policier, je trouvais que c’était un beau métier, raconte-t-il avec des mots d’anglais soulignés par des mouvements des deux mains. Mon père travaillait sur des chantiers (il mime un homme tenant une pelle). Il a été capturé par les talibans. Je suis parti d’Afghanistan, j’étais aussi en danger. On a passé la frontière iranienne à treize dans une voiture. L’Iran a été la partie la plus dangereuse de notre périple. J’ai mis trois mois pour arriver en France, par Vintimille, via la Turquie, la Bulgarie, la Serbie, la Hongrie, l’Autriche et l’Italie. Ça m’a coûté 6000 dollars. » Eduardo, un bénévole originaire de Colombie, lui indique l’adresse où il doit aller demander une prolongation de son Autorisation provisoire de séjour.
Maarouf a tous ses papiers et formulaires administratifs, propres et dûment rangés tels des devoirs d’écolier dans un porte-documents à élastiques. Il a aussi un dossier médical, avec des radios et des expressions indiquant des problèmes au ventre. Le jeune homme sourit pourtant constamment. S’il est venu en France, son « choix », c’est parce qu’en Afghanistan, il a fait la connaissance de coopérants policiers français.
Au même étage, Seba, un Malien de 42 de langue bambara, a posé un matelas dans un couloir, dans un coin sans lumière. C’est là qu’il dort, dans une intimité comptée. Partisan de l’ancien président Touré, dit-il, il a eu des ennuis avec les autorités en 2013, alors qu’il avait hébergé, « une nuit », chez lui, dans son village situé à l’ouest de Bamako, des individus considérés comme des « rebelles » par le nouveau pouvoir. Il a quitté le Mali par avion, destination Paris. Jusqu’à récemment, il logeait dans un foyer de Maliens à Montreuil. « Ils m’ont mis dehors, alors je suis venu ici », explique-t-il. Beaucoup des « migrants » du lycée Jean-Quarré, Africains de l’ouest ou Maghrébins arrivés en France il y a plusieurs années déjà, sont, comme Seba, sans-papiers et sans domicile. Ils ont trouvé là mieux que la rue.
Au premier étage, une dame originaire d’Afrique, bénévole et habitante du quartier, en a « marre ». Ce matin, elle n’a pas « chauffé le lait » pour le petit-déjeuner, ce qu’elle fait d’habitude tous les jours. « Ils ne respectent rien, ils salissent toujours tout », dit-elle, excédée, à propos des résidents, montrant de la main le sol de la pièce servant de coin-cuisine. Il est propre, mais ce matin, il ne l’était pas. Prenant le visiteur par le bras, elle lui montre, par la fenêtre, les ordures gisant au sol, dehors, parmi des excréments. Rencontré plus tard, un autre bénévole, qui, lui, donne des cours d’alphabétisation, dit que parmi les migrants, certains « ont perdu la tête. » Conséquence, sûrement, d’une vie d’errance, sans parents, sans attaches : des mois, parfois des années, allant de rues en « foyers », puis retournant à la rue comme dans une perpétuelle alternance.
À la grille du lycée, une femme indique à un jeune migrant qui pourrait être son fils, le chemin de la bibliothèque. Une lueur d’espoir?
*Photo : Sipa. Numéro de reportage : 00720299_000007.
Carton plein pour Mme Le Pen

L’ancien président de la République Jacques Chirac, aujourd’hui réduit au silence par la maladie, prétendait que les emmerdements volaient toujours en escadrille. Cet adage de la vie politique, souvent vérifié, doit être pourtant complété par la constatation que, parfois, les bonnes nouvelles peuvent arriver en rafale.
Marine Le Pen, au soir du mardi 20 octobre 2015, en faisant le bilan de sa journée, peut marquer d’une pierre blanche une date qui se présentait, pourtant, sous de sombres auspices. Elle devait en effet répondre, devant le tribunal de grande instance de Lyon, de propos tenus le 10 décembre 2010 dans cette ville, considérés par des plaignants comme relevant de la « provocation à la discrimination, à la violence ou à la haine envers un groupe de personnes, en raison de leur appartenance à une religion ». Or, non seulement elle a pu sortir tout sourire de ce procès, attendant sereinement le jugement du tribunal, annoncé pour le 15 décembre, mais elle a pu se délecter en regardant, le soir, les journaux télévisés la montrant en héroïne de la défense de la liberté d’expression. De plus, l’actualité du jour venait « faire le jeu » de Marine Le Pen.
À Moirans, dans l’Isère, des gitans sédentarisés provoquaient une émeute, au prétexte qu’un des leurs emprisonné n’avait pas été autorisé à assister aux obsèques de son frère, mort dans un accident de voiture (volée) à la suite d’un cambriolage. Ledit frère organisait, de son côté, une mutinerie dans la prison d’Aiton, en Savoie, où il était incarcéré. Le même jour, devant les caméras de toutes les chaines de France et de Navarre, François Hollande était chahuté, à La Courneuve, dans le 9-3 par une bande de jeunes issus de la diversité et contraint de sortir par une porte dérobée du siège du local de l’agence France Entrepreneurs, créée par le gouvernement pour lutter contre le chômage de ces jeunes de banlieue…
N’étant, hélas, pas doué d’un don d’ubiquité me permettant de me faire une opinion, de visu, de ces divers événements, c’est du seul procès en provocation (j’allais écrire en sorcellerie) de Marine Le Pen, que je me fais, ici, le chroniqueur. Cinq ans après les faits, à l’issue de péripéties procédurales interminables, et d’une levée de son immunité par le Parlement européen ayant mis neuf mois à faire le voyage de Bruxelles à Lyon, la présidente du Front national était renvoyée devant la justice pour avoir déclaré, à propos de prières dans les rues organisées par des islamistes dans diverses localités françaises : « C’est une occupation de pans du territoire, des quartiers, dans laquelle la loi religieuse s’applique, c’est une occupation. Certes, il n’y a pas de blindés, pas de soldats, mais c’est une occupation tout de même et elle pèse sur les habitants (…) Je suis désolée, mais pour ceux qui aiment beaucoup parler de la Seconde guerre mondiale, s’il s’agit de parler d’Occupation, on pourrait en parler, car il s’agit d’une occupation du territoire ». Des associations antiracistes, dont le MRAP, La LICRA et le CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France), avaient cru pouvoir coincer Marine Le Pen sur ces propos, et lui faire appliquer la marque infamante d’incitatrice à la haine raciale et religieuse qui avait naguère été infligée à son père.
Le raisonnement des plaignants est simple, voire simpliste, et peut se résumer ainsi : Marine Le Pen compare les musulmans qui prient dans les rues à l’occupant nazi en France entre 1940 et 1944, donc les traite de nazis, donc les insulte et doit être, en conséquence, condamnée.
Marine Le Pen, dans une salle d’audience archicomble, et un parterre de journalistes planétaires (toutes les grandes chaines d’info mondiales étaient là !) a eu beau jeu d’expliquer au tribunal que, dans le contexte où ils avaient été tenus, ces propos n’avaient aucunement le sens que ses accusateurs lui prêtaient : « Je me suis exprimée ainsi dans le cadre de la campagne interne qui m’opposait, pour la présidence du FN, à mon concurrent Bruno Gollnisch » explique-t-elle, devant ce même tribunal qui avait eu à traiter, et à condamner, naguère, les multiples sorties favorables au négationnisme de la Shoah proférées par Gollnisch, à l’époque leader du FN dans la région lyonnaise. La pirouette rhétorique visant à déplacer l’obsession de l’Occupation (avec un grand O) de son concurrent, vers une action contre l’occupation de l’espace collectif par des musulmans irrespectueux de la loi française était, selon Marine Le Pen, une première étape de son entreprise de réforme du vieux FN, dont on constate les résultats aujourd’hui. « Je discrimine comme vous, mesdames et messieurs les juges, discriminez entre les citoyens respectueux de la loi, et ceux qui la transgressent ! » lance-t-elle au tribunal. Elle assume totalement une défense de connivence avec le pouvoir judiciaire, alors que ses prédécesseurs frontistes, Jean-Marie Le Pen en tête, pratiquaient crânement la « défense de rupture » théorisée par Me Jacques Vergès, faisant du prétoire une tribune de propagande politique. Cet aggiornamento se traduisait également par la première apparition au banc de la défense du nouvel avocat du Front national, David Dassa-Le Deist, un fin juriste, qui plus est juif pratiquant, qui remplace le « vieux frontiste » Wallerand de Saint-Just.
L’avocat général ne put trouver dans les arguments des parties civiles, tous essayant laborieusement de tirer les propos incriminés vers le délit d’incitation à la haine, matière à requérir contre Marine Le Pen. Il demanda sa relaxe au nom de la liberté d’expression, et c’était bien le moins. Qui fait le jeu de Marine ?
*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21810141_000006.
Faites entrer le public!

C’est de vous que je parle. Oui, vous. Le public ! Un truc vieux comme l’art. Et comme l’art qu’on sait pas non plus quoi en faire. Me demande qui a commencé. Est-ce que c’est Cro-Magnon qui déclamait Andromaque devant sa grotte jusqu’à ce que ça intéresse quelqu’un ? Ou est-ce que c’est la tribu qui croupissait dans sa caverne en attendant qu’un quidam vienne lui jouer la Sonate au clair de lune ?
Eux qui jouent, vous qui venez : depuis le temps, on pourrait vous avoir réconciliés. Mais non. Du sang ! Artistes, public, c’est la guerre. Je fais pas référence à la manie de huer les uns pour bénir les autres – M. Rubinstein, le pianiste, me disait : J’adore le public anglais, ils applaudissent même quand c’était bien. Je cause pas goût. Je cause savoir-vivre.[access capability= »lire_inedits »]
L’autre jour, dans un théâtre du boulevard Poissonnière, une actrice est en pleine étude d’impact de ses talents sur les rangs du fond quand une vache se met à faire meuh. Haussement de sourcil sous les sunlights. Re-meuh. Effroi dans la salle. Re-re-meuh. De plus en plus fort, le meuh. Silence plombé. Meuh ! Meuh ! Enfin ça cesse. Et la vache, pas trop gênée, range le machin dans sa poche. Avant, les portables jouaient drelin-drelin ou La Lambada ou la badinerie de la Suite en si. Maintenant le téléphone fait meuh.
Encore au théâtre ces sonneries vous gâchent-elles une scène. Au concert – au concert de musique musicale, entends-je – elles vous massacrent une soirée. La symphonie est un genre à transe. Le plus modeste parasite la tue. Et question parasite, public chéri mon amour, disait maître Desproges, t’en connais un rayon. Vas-y que je fais lever le premier rang au milieu de l’Ouverture. Vas-y que je narre ma journée à Ginette tandis que le piano murmure. Vas-y que je consulte mes textos et vérifie 200 fois l’heure comme si y avait une bombe sous mon strapontin. Vas-y que je cliquette du sac et du bracelet en tirant ma bouteille d’Évian. Et alors va griller ta famille en enfer que je t’expectore mes deux bronches au moment fatal où le chant déploie ses tendres ailes.
On a vu un chef d’orchestre (Kurt Masur, je crois bien) se retourner pour faire la morale aux fâcheux. On en a vu un autre montrer le poing en fulminant (avec William Christie le spectacle est dans la fosse). On en a vu s’arrêter net pour faire distribuer des pastilles (feu Georg Solti, chef pragmatique)… Vanitas vanitatum. La toux gagne. En hiver / c’est un concert / à part entière.
Alors, vous m’excusez de me prendre pour la Baronne, deux trois conseils en vue de limiter l’hécatombe. D’abord la pastille. Froissements de plastique mis à part, la pastille marche bien ; en équiper nos auditoriums ne ferait de tort à personne. Si ça ne peut pas attendre l’entracte, tâchez de retenir la toux jusqu’à la fin de l’adagio. Ou glissez une main secourable entre vos glottes et nos oreilles, en évitant d’alourdir vos miasmes de voyelles ostentatoires (« hrhrh ! » c’est quand même moins pire que « hrahrhah ! »). Ce sera aimable, parole de pro. Voyez comme en moins d’une leçon vous voilà déjà bon public.
(J’en profite tant que je vous tiens pour vous donner des nouvelles de la plaque. Celle que la mairie de Paris refusait au compositeur Henri Dutilleux pour crime imaginaire de collaboration, on vous en parlait au mois d’avril. Ça y est. Depuis le 22 septembre, la façade du 12, rue Saint-Louis-en-l’Île a sa plaque. Le texte est pompeux, la cérémonie était ridicule, les municipaux ineptes, mais on ne râle pas. On se bouche les oreilles et on dit merci.)[/access]
Recherche héros désespérément

Nous avons les élites que nous méritons. À société décadente, têtes mal-pensantes. C’est à démoraliser les parents qui rêvent de Grandes Ecoles pour leurs enfants. Eldorado des futurs planqués et assistés. « Qu’importe le sigle, ENA, X ou ENS pourvu qu’on ait l’ivresse des places ». Le système est ainsi fait qu’il produit des générations de bons élèves qui deviendront des gestionnaires serviles, des inventeurs sans imagination et des politiques sans ambition. Toute cette intelligence transformée en force de régression, ça laisse songeur… Mais où sont-ils les grands entrepreneurs, les capitaines d’industrie, les penseurs de demain ?
Je ne parle pas ici des garde-chiourmes du libre-échangisme à tous crins mais des hommes qui prévoient un autre destin pour notre pays que l’effondrement de son industrie, de sa Classe moyenne et de sa culture millénaire. Naïvement, j’avais cru que ces prestigieuses institutions formaient la crème de la Nation. Des sujets plus brillants, plus visionnaires, plus courageux que la plèbe fangeuse, forcément inculte et réactionnaire. Toutes ces grandes écoles ont montré leur limite. Leur discours est caduc ! La crise du capitalisme financier et de la social-démocratie atteste leur profonde incompétence. A part produire des donneurs de leçons, ces écoles n’ont pas prouvé, sur les quarante dernières années, leur réelle efficience ou compétitivité pour employer des mots qu’elles affectionnent tant.
Pour publier des rapports, pour nous dire comment nous allons être moins bien logés, soignés, éduqués, nourris et que c’est pire ailleurs, il y a du monde, ça se bouscule sur le petit écran. Boursouflés de suffisance, ils défilent sur les plateaux, chiffres à l’appui, graphiques en débandade, pour nous rabâcher la même musique : nous sommes bien trop heureux et nous ne le savions même pas. Ah, ces irresponsables français, rêveurs, toujours à la traîne de la mondialisation, vous avez pensé aux chinois, aux grecs, aux espagnols, aux portugais, etc…Ils se plaignent, eux ? Alors, soyez raisonnables, prenez ce traitement de choc et vous verrez, « on vous promettra pas les toujours du grand soir mais juste pour l’hiver à manger et à boire ». Joli programme en perspective. Si ces élites mondialisées nous déçoivent tant, ce n’est pas par excès de poujadisme mais par comparaison historique.
Nous savons qu’il existe une race d’hommes qui transcende les autres, qui innove, qui crée des emplois et qui ne pratique pas une économie de comptables frénétiques à la recherche du dernier petit sou (Revoir « Le Sucre » de Jacques Rouffio – 1978). Le moule a été cassé au début des années 80. Avant un entrepreneur était à l’origine d’une révolution technique qui changeait la face du monde, aujourd’hui, nos nouveaux maîtres ont inventé des sites de rencontres en ligne. La belle affaire ! Où sont-ils nos nouveaux pionniers de l’automobile, de l’aéronautique, de l’électronique, de la construction, etc. … ?
Le 23 octobre 2012 disparaissait Roland de La Poype, dans une outrageante discrétion médiatique et politique. Trois ans après, nous n’avons pas oublié ce Compagnon de la Libération, Héros de l’Union soviétique, Grand-Croix de la Légion d’honneur. On aimerait tant que les nouvelles élites lui ressemblent, qu’elles aient son cran, son génie créateur et son patriotisme. Quand il embarque le 23 juin 1940 à Saint-Jean-de-Luz pour rejoindre la France Libre, cet élève pilote de chasse fait déjà la fierté de son pays. Le marquis ou le vicomte comme le surnommaient ses frères d’armes avait le panache des Grands Hommes. De la Bataille d’Angleterre à l’épopée du Normandie-Niémen, à bord de son Yak au-dessus de la plaine d’Ielnia ou plus tard, en inventeur du berlingot Dop, de la Citroën Méhari ou du Marineland d’Antibes, il était resté toute sa vie un homme d’action et de conviction. Un conseil, si vous êtes en ce moment sur les bancs de Polytechnique ou d’HEC, inspirez-vous d’un homme de cette trempe-là. Notre pays en a terriblement besoin. En prononçant son éloge funèbre à Saint-Louis des Invalides, Max Armanet avait commencé par ces mots : « Il est des hommes qui nous marquent. Il est des hommes qui nous entraînent. Il est des hommes qui nous illuminent ».
L’épopée du Normandie-Niémen – Roland de La Poype avec la collaboration de Jean-Charles Stasi, Editions Perrin.
*Photo: wikicommons.
Comment vivent les morts

Après le splendide Shokuzai et le très réussi Real, Kurosawa nous livre avec Vers l’autre rive un film un peu moins abouti mais qui s’inscrit pourtant parfaitement dans la veine de ces deux œuvres précédentes. Une fois de plus, il sera question de culpabilité, de remords et de regrets. Une fois de plus, les morts viendront hanter les vivants dans un univers où les frontières entre ces deux mondes sont devenues poreuses.
Mizuki est veuve depuis trois ans et vit seule. Un soir, son mari revient à la maison et lui apprend qu’il est mort en mer, le corps dévoré par les crabes. Il propose alors à son épouse de partir en voyage et d’arpenter le pays afin de retrouver les personnes qu’il a rencontrées depuis trois ans…
Le début du film est très beau et assez caractéristique du style de Kurosawa : un personnage féminin engoncé dans sa solitude, des décors fonctionnels, froids et une intrusion du fantastique sans effets de manche. Le fantôme du mari de Mizuki revient la voir comme s’il ne l’avait jamais quittée : il rentre à la maison sans ôter ses chaussures, s’assoit à table et mange son plat favori, raconte sa mort sans dramatiser les faits… La seule chose qui semble avoir changé dans la vie du couple avec ce retour de Yusuke, c’est l’impossibilité qu’ils ont d’avoir un contact physique, charnel. C’est cette cruelle absence qui renvoie le défunt à son statut de fantôme mais qui peut aussi très bien se lire comme une métaphore des solitudes contemporaine.
Cette irruption du fantastique dans le quotidien fonctionne grâce à une mise en scène rigoureuse et froide et par de subtils jeux de lumière : imperceptiblement, l’image s’assombrit, par exemple. Elle prolonge également la thématique de Real : les retrouvailles d’un couple dans un espace « entre-deux », entre la vie et la mort, entre la réalité et un univers rêvé…
Une fois les époux unis à nouveau, le film devient une sorte de long voyage à travers le Japon où Yusuke présente à sa femme les êtres qu’il a côtoyés. Ce séjour permet à Kurosawa de revenir sur l’un de ses thèmes fétiches : la culpabilité. La découverte de ces êtres permet au cinéaste de faire rejaillir le passé et de révéler de lourds secrets : un homme qui a frappé sa femme, une jeune femme qui a giflé sa sœur quelques temps avant qu’elle se suicide…
Ce qu’il y a de très beau dans Vers l’autre rive, c’est que parmi ces êtres, il y a des morts comme Yusuke et des vivants. Mais bien évidemment, il est impossible pour le spectateur de faire la différence ; fantômes et vivants cohabitant en bonne entente dans le même espace même si on ne sait jamais si cet espace est celui du rêve. Cette ligne floue permet à Kurosawa d’explorer un thème qui apparaissait déjà dans Real : celui du « zombie philosophique », individu en proie à la déréliction et emprisonné dans sa solitude, son désespoir existentiel. A certains moments, Yusuke se transforme en professeur et disserte sur le « zéro » de l’être en liant sa réflexion aux théories physiques d’Einstein. C’est une manière de souligner que ce qui intéresse le cinéaste, c’est la place de l’individu dans un univers où il n’est qu’un grain de poussière, du néant en devenir. Comme dans Shokuzai, chaque segment du film est l’occasion pour les personnages de se confronter à son passé. Le fantôme n’est pas ou plus chez Kurosawa un vecteur de terreur mais représente le poids de la culpabilité. Il y a dans Vers l’autre rive cette belle idée que pour que le deuil puisse avoir lieu, il faut que les morts viennent solder les comptes avec les vivants. Il ne s’agit pas ici de vengeance mais d’une réflexion sur la perte et l’absence de l’Autre et la manière de supporter ce vide qui « tue » également ceux qui restent…
Pour être tout à fait honnête, le film ne fonctionne pas toujours parfaitement. La narration a quelque chose d’un peu mécanique dans l’enchaînement de ces segments et on a un peu de mal à s’attacher à ces nouveaux personnages à chaque fois. Du coup, le film n’est pas dénué de quelques longueurs et une certaine torpeur gagne parfois en dépit de quelques beaux passages plus saillants, notamment tous ces moments où Kurosawa laisse suggérer que tout ce qu’on a vu n’est peut-être qu’un rêve.
Vers l’autre rive, comme le titre le suggère, c’est peut-être un accès vers ce « pays des morts » mais c’est également celui qui mène à une communion charnelle retrouvée. Dommage que la scène en question ne soit pas tellement bien filmée mais est-ce un excès de pudibonderie du cinéaste qui l’oblige à jouer sur une succession de jump-cut pas très élégants? Parce qu’elle est, sans mauvais jeu de mots, le climax du film. C’est par ce contact physique que le deuil va pouvoir se faire et que Mizuki va pouvoir quitter le monde des fantômes pour retrouver celui des humains.
Ce parcours initiatique, aussi glacial que discrètement élégiaque, aurait sans doute mérité quelques coupes ou des partis-pris narratifs plus affirmés mais il n’en reste pas moins d’un grand intérêt et prouve, si besoin est, que Kiyoshi Kurosawa reste l’un des cinéastes les plus passionnants du moment…
Vers l’autre rive (2015) de Kiyoshi Kurosawa avec Tadanobu Asano, Yû Aoi en salle depuis le 7 octobre.
Politique de la Concurrence de l’UE: du simplisme à l’échec

Les principales initiatives de l’UE au cours des deux dernières décennies ont consisté en des actions de mise en concurrence, la dernière en date étant celle du rail, avalisée il y a deux semaines. Parallèlement, rappelons-nous de réussites industrielles importantes accomplies sous la bannière de l’Europe dans une phase bien antérieure de son existence. Depuis combien de temps l’Europe n’a-t-elle plus réalisé un projet de l’envergure d’Ariane ou Airbus ?
Les grands accomplissements industriels ne coïncident pas avec les politiques de mise en concurrence généralisée. Au contraire, les périodes correspondant à ces deux temps de l’Europe sont à l’exclusion l’une de l’autre. Quelles leçons en tirer ? La plupart des études économiques apprennent qu’une mise en concurrence est toujours bénéfique, parce qu’elle empêche les abus de position dominante et ajuste les prix et les besoins du consommateur de façon efficace. C’est l’action connue de la « main invisible », et la plupart des institutions économiques, UE en tête, raisonnent selon ce schéma.
Peu d’économistes remarquent que cette indéniable efficacité de la concurrence ne porte que sur la redistribution des richesses, non sur la création de celles-ci. Par un glissement sémantique jamais avoué, le libéralisme laisse à penser que c’est à la concurrence que nous devons la création de valeur. En réalité la concurrence ne fait qu’allouer au mieux une richesse que les entrepreneurs ont produite, mais n’en crée aucune en tant que telle.
Si un libéral de bonne foi nous concédera ce point, il n’y verra pas une remise en question de son principe premier. La création de valeur est une activité spontanée et imprévisible et si la libre concurrence n’en est pas à la source, elle permet d’en faire le meilleur usage. Il y a cependant une faille dans ce raisonnement trop simple.
Quelle sera la récompense de celui qui a entrepris et innové ? Il est nécessaire que l’entrepreneur touche un bénéfice personnel, faute de quoi rien ne l’incitera à prendre les risques et dispenser les efforts nécessaires à la réalisation de ses projets.
Or dans un monde de concurrence sauvage, toute innovation sera copiée dès sa sortie et subira une pression sur les prix qui fera chuter très rapidement sa marge à zéro. Si la concurrence est appliquée trop rapidement, les entrepreneurs ne seront jamais encouragés à innover. Si elle est appliquée trop tard, l’innovation dégénérera en abus de position dominante et en rente de situation.
À titre d’exemple, observons les conflits entre département des achats et départements opérationnels dans une grande société privée, lors d’un appel d’offres. Lorsque l’une des sociétés candidates propose une idée se démarquant des autres, le département des achats va demander à ce que cette idée soit immédiatement communiquée à tous les concurrents en lice, afin de faire baisser les prix pour obtenir cette nouvelle qualité.
Les départements opérationnels hurlent contre un tel court-termisme, car s’il permet d’obtenir cette innovation à un meilleur prix, aucun des candidats ne sera incité à se démarquer brillamment par la suite, certain que toute idée émise profitera directement aux autres. L’innovateur se sera laissé flouer une fois mais pas deux, par la société commanditaire. La compétitivité-qualité et la compétitivité-prix sont contradictoires, le terme « compétitif » ne voulant rien dire dans l’absolu.
Depuis deux décennies, l’UE n’a cessé de mettre en œuvre des mesures de dérégulation, montrant par là son manque d’imagination. Où se trouve la limite entre une mise en concurrence saine et celle qui aplanit toute créativité ? L’UE considère quant à elle qu’il faut attiser le plus possible et en permanence la concurrence, ne voyant pas qu’au-delà d’un certain seuil, celle-ci dégrade la compétitivité.
Pourtant les USA ne donnent-ils pas un exemple de l’efficacité de la libre concurrence ? Précisément non. Les Etats-Unis ont bien compris quel était le jeu réel de l’économie, leurs plaidoyers pour la libre concurrence étant une rhétorique qu’ils se gardent bien d’appliquer à eux-mêmes, mais très utile en revanche pour tailler en pièces les adversaires économiques assez bêtes pour y croire.
Le trésor américain a par exemple englouti 25 Milliards de dollars pour sauver GM et Chrysler de la faillite en 2009. Aucun gouvernement socialiste de la zone euro n’aurait osé pratiquer une telle politique de subvention, et en aurait été empêché par la Commission européenne.
La participation d’entreprises étrangères à des marchés publics américains est très strictement limitée par l’International Trade Commission. Plusieurs lois votées par le congrès permettent de s’opposer à toute transaction qui remettrait en question le « leadership technologique américain dans des domaines qui affectent la sécurité nationale ». Une formulation volontairement très floue, qui permet de protéger toute l’industrie du digital américaine et ses champions nationaux, bien au-delà des domaines du secret défense. Enfin, ceux qui ont participé en 2010 avec EADS à l’appel d’offres géant sur les avions ravitailleurs savent que « l’économie ouverte » des USA ne l’est que dans un seul sens.
Bien entendu, les USA n’appliquent pas un protectionnisme primaire sur les volumes de marchandises. En revanche, ils protègent et subventionnent publiquement les industries naissantes porteuses d’enjeux stratégiques, faussent l’équité économique de la plupart des appels d’offres internationaux par des actions politiques, conservent un secret jalousement gardé sur le cœur de métier des activités en essor. La clé de l’efficacité économique est de conserver une importante protection pour les entrepreneurs qui viennent de lancer leur activité, et de ne faire agir la concurrence que plus tard, lorsque la stratégie d’innovation a pris son essor et est en capacité d’affronter le marché.
Une véritable stratégie économique européenne consisterait à créer, subventionner et renforcer des filières d’activité dans les domaines clés de l’économie d’aujourd’hui (numérique, énergie, services, urbanisme, santé, alimentation..). Le programme « Horizon 2020 » affiche de tels objectifs, mais n’est qu’un programme cadre abstrait comme aime à en concocter l’UE, une simple zone ouverte de partage et de financement.
C’est un incubateur au niveau européen sur ces domaines clés qui est nécessaire. Les subventions ne doivent pas se cantonner aux seuls flux financiers, mais comprendre par exemple le don de locaux ou de serveurs informatiques gratuits. L’accompagnement public doit porter sur la protection de la propriété intellectuelle, le lobbying à l’international, la conservation de compétences clés, pas seulement sur l’envoi de subsides.
Cette articulation des puissances publiques et de l’initiative privée – déjà fortement pratiquée par les USA – en appelle à la volonté d’une Europe politique, performante, gênante, ne se laissant pas marcher sur les pieds.
*Image : Soleil.
Face à l’Etat islamique: Réarmement moral ou barbarie

La publication posthume du récit de Julien Gracq Les Terres du couchant (José Corti), au moment même où éclate au grand jour la barbarie de l’« État » islamique, est sans doute l’un de ces intersignes auxquels Louis Massignon, islamologue inspiré et chrétien fervent, accorda dans les années 1950 une attention d’autant plus vive que la culture nourrissait en lui une compassion sans faille à l’égard des plus souffrants. Étrange, en effet, que le message émis par Gracq voici plus de cinquante ans nous parvienne aujourd’hui dans toute sa splendeur sauvage pour nous rappeler que la civilisation est chose fragile, et que les coupeurs de têtes font bel et bien le siège de la citadelle que nous supposions imprenable, fragilisée par trop de bons sentiments et de renoncements. Si l’alerte n’était aussi sérieuse, l’étonnement réel ou feint des médias découvrant avec stupeur qu’un tortionnaire peut sortir du bocage normand aurait quelque chose de touchant. Comment en est-on arrivé à un tel degré d’aveuglement ?
On devrait pourtant savoir, à force d’investigations historiques et psychologiques, que la sauvagerie humaine se loge là où on l’attendait le moins, en des zones d’ombre inatteignables par le flambeau de la droite raison. Mais le drame est aussi qu’après un xxe siècle dédié au Progrès mais particulièrement meurtrier, personne ne peut plus penser comme Goya que le sommeil de la raison, et lui seul, engendre des monstres. René Guénon avait décidément raison de penser qu’entre rationalité et sentimentalité la modernité n’avait cessé d’osciller, sans jamais trouver le point d’ancrage la dotant d’un réel discernement : une accommodation suffisamment claire et précise du regard à la situation du moment pour permettre une réaction proportionnée à la nature de l’événement. Or, à l’heure où l’exercice du jugement risque à tout propos d’être annulé pour cause de « stigmatisation », être encore capable de discernement pourrait bien être le dernier atout de l’homme civilisé.
Le profil des nouveaux « monstres » a en effet ceci de singulier qu’il met à mal la vulgate marxisante selon laquelle toute dérive criminelle ou sectaire serait peu ou prou imputable à la misère sociale.[access capability= »lire_inedits »] Quant à l’autre misère, culturelle et spirituelle, on hésite d’autant plus à l’évoquer qu’elle risquerait de faire voler en éclats la vision lénifiante des rapports humains qu’il est de bon ton de cultiver quand on est européen. L’Empire du Bien, décrit avec tant de panache par Philippe Muray, est devenu l’objet d’un consensus si général qu’il faut être un esprit chagrin pour oser le suspecter de préparer en sous-main notre esclavage futur. On aura donc beau déployer des trésors d’intelligence et de science pour tenter de comprendre comment fonctionne l’endoctrinement de jeunes jusqu’alors « sans histoires », ce n’est qu’un mécanisme d’embrigadement assez vulgaire qu’on parviendra à mettre au jour et non ses causes profondes, trop étrangères à nos catégories mentales et à nos systèmes de refoulement et de défense. Entre ce que nous refusons de voir et ce qui obnubile notre vision, quelle place pour la dénudation du réel par un vrai regard ?
Le constat risquerait d’être cruel : qu’avons-nous fait pour restaurer les repères éthiques et spirituels qui n’auraient pu être si facilement saccagés par l’idéologie nazie s’ils n’avaient déjà dans l’entre-deux-guerres sombré dans un relativisme délétère ? L’Europe s’est reconstruite sur des bases démocratiques certes, mais les esprits ont-ils pour autant cessé d’errer depuis la dernière guerre d’un camp d’extermination à un charnier, et du surcroît artificiel de sens imposé par les idéologies totalitaires à l’insignifiance dont se satisfont les sociétés libérales et « avancées » ? On ne dégrade pas aussi impunément l’image de l’homme sans déchaîner les puissances de l’ombre que la culture seule parviendrait dans les meilleurs des cas à neutraliser, apprivoiser, maîtriser ; la culture en tant que processus de « formation » capable de prendre simultanément en compte les sombres proférations de la « bouche d’ombre » (Hugo) et le « souci de l’âme » qui est sans doute le legs le plus précieux des Grecs au monde européen, comme n’a cessé de le rappeler le philosophe tchèque Jan Patočka avant de succomber des suites d’un interrogatoire musclé.
Des repères, toute société, dira-t-on, en prodigue, fût-ce à son insu. En serait-elle totalement dépourvue qu’elle sombrerait dans l’anarchie. Il s’en faut cependant de beaucoup pour que de simples balises posées çà et là pour parer au plus pressé, comme c’est aujourd’hui le cas, permettent de construire un chemin de vie cherchant laborieusement sa voie entre désarroi émotionnel et idéaux intellectuels. Le secret de cet équilibre sublime et précaire, qui fut celui de toute grande culture, l’Europe semble l’avoir perdu. Le vague souvenir de ce qu’il fut la porte dès lors à prêter des vertus hospitalières et humanistes à cette carence identitaire, doublée d’une absence de projet civilisateur ; du moins au sens où Baudelaire put écrire à la fin du xixe siècle que la vraie civilisation ne se mesure pas à l’installation du gaz et de l’électricité mais à la diminution des traces du péché originel. Or, la vraie question n’est pas de savoir si l’on « croit » encore à cette vieillerie théologique, mais si l’on va continuer à détourner son regard du potentiel de cruauté attaché à chaque être humain comme son ombre la plus noire, et dont on ne viendra à bout ni par la raison ni par des sermons. C’est pourtant ce rapport non assumé à l’ombre qui risque de faire aujourd’hui basculer dans le chaos la vision du monde à laquelle nous autres Occidentaux associons l’idée de civilisation.
Fragilisés nous le sommes, autant par les valeurs que nous avons cherché à promulguer au nom d’une humanité idéalisée que par celles que nous avons cru bon de piétiner ; et ce ne sont pas de nouveaux repères, étrangers à notre culture et hâtivement assimilés, qui vont rétablir l’équilibre et nous redonner un centre de gravité. La marge de manœuvre est donc mince entre la liberté, reconnue à toute communauté humaine de disposer d’elle-même, et la menace directe représentée par des choix de vie si opposés aux nôtres qu’ils ne peuvent à nos yeux résulter que d’un endoctrinement, engageant la responsabilité de ceux qui s’y rallient sans nous laisser d’autre choix que de les combattre, ou de nous réfugier dans la naïve certitude que les « bons » finiront par rallier notre camp. Faute d’avoir déjoué ce piège à temps, nous voici ramenés à une situation on ne peut plus archaïque, appelant des moyens d’action non moins primaires : que le plus fort, le plus courageux, le mieux équipé gagne, comme au bon vieux temps où s’étripèrent avec tant d’ardeur nos lointains parents.
Considérer que les exactions commises par ces nouveaux barbares sont des crimes de droit commun sans lien avec la « véritable » religion n’est pas non plus sans risques. Quand, où a-t-on vu des criminels chevronnés s’immoler comme le font les futurs « martyrs » sur les lieux mêmes de leurs forfaits, dont ils ne profiteront personnellement jamais ? Révoltés par le sort tragique des innocents massacrés, nous oublions qu’est ainsi rétabli, sur un mode pour nous inacceptable, le rapport à l’absolu dont se sont détournées les sociétés modernes ; un rapport suffisamment fort pour impressionner de jeunes esprits entendant qui plus est depuis leur enfance dénigrer sur tous les tons l’héritage culturel et religieux occidental. La régression qui nous menace est donc double, et tient autant à la nature barbare des crimes perpétrés, dotés d’un fort potentiel de contamination émotionnelle, qu’à ce qui risque de nous être tôt ou tard imposé : une régression, en effet, vers les formes les plus rigides et légalistes de religiosité que nous pensions avec raison avoir dépassées au profit d’un type plus évolué et plus universel de spiritualité.
Ne pas reconnaître le travail de réflexion et de maturation effectué par les Européens sur leur propre tradition religieuse et se réfugier derrière l’image rassurante d’un islam lui aussi « spirituel » – rayonnant à une certaine époque, mais actuellement bien absent de la scène mondiale – reviendrait à signer un acte de reddition sans conditions qui nous ramènerait à la préhistoire de notre civilisation. Le seul bénéfice que nous puissions tirer d’une confrontation aussi brutale à l’ombre de Dieu comme à celle de l’homme, véhiculée par ces brutes au couteau sanglant, est donc de devoir accélérer en chacun de nous le processus d’évolution spirituelle déjà engagé, sans perdre pour autant de vue qu’il nous faudra peut-être renoncer temporairement à quelques-unes de nos convictions universalistes et de nos valeurs humanistes si nous découvrons qu’elles renforcent le pouvoir de nos illusions.[/access]
*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00704518_000009.
Akif Perincçi, tête de Turc chez Merkel

Un scandale d’ampleur nationale a été provoqué, en Allemagne, par le discours prononcé, le 19 octobre, à Dresde, par l’écrivain allemand d’origine turque Akif Perinncçi devant 15 000 sympathisants du mouvement anti-islamiste Pegida[1. Acronyme allemand de « Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident »], réunis pour fêter le premier anniversaire de leur apparition sur la scène politique d’outre Rhin.
Cette manifestation s’inscrivait dans un contexte où l’arrivée massive de migrants et réfugiés en Allemagne, encouragée par la chancelière Angela Merkel, provoque une polémique très vive. Celle-ci oppose les partisans de l’accueil à bras ouvert de ces migrants – la gauche, la CDU « merkelienne », les principaux médias – et ceux qui s’inquiètent de l’arrivée massive, sur le sol allemand, de ressortissants de pays musulmans, facteurs, selon eux, de déstabilisation d’une société fondée sur des valeurs et des modes de comportement social issus du christianisme. Cette mouvance s’étend des chrétiens sociaux bavarois (CSU) jusqu’à la droite extrême et aux groupuscules néo-nazis. Elle est particulièrement active sur le territoire de l’ex-RDA, notamment à Dresde, capitale de la Saxe, berceau du mouvement Pegida.
Akif Perinnçci, la veille du rassemblement de Dresde, avait prévenu sur son blog : son discours allait « décoiffer », mettant très haut la barre dans le genre « Wutrede » (discours de colère) dans l’Allemagne d’aujourd’hui. Objectif atteint, et au-delà des espérances de l’orateur !Pendant vingt-cinq minutes, devant une foule d’abord séduite, puis manifestant, pour une partie d’entre elle, son malaise et sa désapprobation, il a tiré à l’arme rhétorique lourde contre l’Islam, les islamistes, les migrants, et les élites politiques et médiatiques qui leur déroulent le tapis rouge. Les migrants ? « Des envahisseurs ! ». Les musulmans ? « Ils ne cherchent qu’à transfuser aux incroyants leur sang islamique ». Les politiciens au pouvoir ? « Des Gauleiter[2. Chef local nazi nommé par Hitler pour administrer une province.] opposés à leur peuple ». Les Verts ? « Un parti de baiseurs d’enfants ». Le summum de la provocation verbale fut la mise en cause d’un responsable politique CDU du Land de Hesse, qui avait récemment répondu à un contradicteur que ceux qui ne partageaient pas, sur la question des migrants, les valeurs défendues par la chancelière pouvaient « quitter l’Allemagne ». « Il y aurait bien une autre solution pour eux » raille Perincçi, mais, malheureusement les camps de concentration (KZ en allemand) sont actuellement hors service ! » Dans un premier temps, en Allemagne comme en France, on a interprété comme un appel à mettre les migrants dans des camps de concentration cette vanne, certes lourdingue, et déplacée, insinuant que les responsables politiques allemands d’aujourd’hui pourraient bien rouvrir Dachau ou Buchenwald pour y enfermer ceux qui critiquent leur politique migratoire.
L’émotion provoquée en Allemagne par cette diatribe est d’autant plus grande qu’elle ne vient pas de là où elle était attendue, les néo-nazis et autres incendiaires de foyers de réfugiés. Akif Perinncçi, né en 1959 à Istanbul, est arrivé à l’âge de dix ans en Allemagne, avec ses parents. Bon élève au lycée, il obtient l’abitur (baccalauréat), et fait paraître un premier roman en 1980. Le succès, la notoriété et l’argent lui viendront, en 1989, avec la publication, chez le grand éditeur Bertelsmann, d’un roman policier Felidae, où celui qui résout l’énigme criminelle est un chat. Cet ouvrage, vendu à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires dans sa version allemande, a été traduit dans dix-sept langues. Perincçi est donc l’un des très peu nombreux immigrés turcs de la deuxième génération à s’être taillé une place en vue dans la république allemande des Lettres. Sa parole est d’autant plus écoutée qu’elle témoigne d’une toute nouvelle, et rare, utilisation de la langue de Goethe par un écrivain d’origine ethnique et culturelle non-germanique.
À partir de 2010, il délaisse la fiction pour publier des essais, et des articles relatifs aux questions politiques et sociétales dans son pays d’adoption. Il se situe sans complexe dans une mouvance ultra-conservatrice, antireligieuse, fustigeant aussi le «compassionisme» chrétien que l’islamisme radical destructeur. C’est, dans le contexte allemand, une prose qui serait un mélange d’Eric Zemmour, de Renaud Camus, voire de Richard Millet agrémentée d’éructations stylistiques du genre de celles de Marc-Edouard Nabe. Le titre de son dernier pamphlet, paru en 2012, L’Allemagne déboussolée. propos du culte insensé des femmes, des homosexuels et des migrants, donne le ton de son propos. Ce livre est resté plusieurs semaines dans la liste des meilleures ventes publiée chaque semaine dans les grands hebdomadaires d’outre Rhin.
Face au scandale provoqué à Dresde, ses divers éditeurs ont retiré ses ouvrages de leurs catalogues, ce qui devrait, en toute logique faire monter la cote des livres de Perincçi encore en circulation.
*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21809852_000003.
Pas de plombiers syriens en Pologne!

Alfred Jarry visait juste en situant l’action de son Ubu roi en Pologne. Plus d’un siècle après la création de la pièce, la Pologne demeure – pleinement et manifestement – un pays ubuesque. Le plus cocasse, c’est que les Polonais croient appartenir à la modernité, autant dire à l’Occident, pour le meilleur comme pour le pire. La crise de l’immigration qui les concerne, pensent-ils, au même titre que le reste des pays européens en serait selon eux la preuve irréfutable. Des rêveurs, je vous dis.
Si on me demandait, en tant que Polonaise, un avis concernant l’accueil des migrants dans mon pays d’origine, je dirais qu’il serait extrêmement flatteur pour nous, les Polonais, d’en recevoir quelques milliers. Pour une fois que c’est l’Europe qui a besoin de nous et non pas l’inverse, comment ne pas nous montrer solidaires ? Et tant pis si les réfugies syriens ou érythréens courent peut-être moins de risques en restant chez eux qu’en s’installant en Pologne. Hélas, seule une fraction ultra-minoritaire des Polonais partage cette opinion. Regroupés au sein de la fondation « Przebudzenie » (« éveil » en polonais), ils ont réussi néanmoins à se faire entendre lors des manifestations qui, à la mi-septembre, ont mobilisé le pays tout entier en faveur ou contre les migrants, bien avant qu’un seul n’arrive sur notre sol. « La Pologne est en mesure d’accueillir bien plus que 2 000 personnes, ont-ils clamé. Mais pas sous le diktat de l’UE ni en raison de quelconques quotas ! Nous n’avons pas le droit d’imposer à quiconque de vivre en Pologne ! » Et à plus forte raison à des personnes déjà traumatisées, ai-je envie d’ajouter.
Le débat, ou plutôt la bagarre, parlementaire à ce sujet a donc été homérique. Depuis la tribune de la Diète, Jaroslaw Kaczynski, chef du principal parti d’opposition, le très conservateur « Droit et Justice », contestait la légitimité d’un gouvernement qui, selon lui, avait pris une décision sous la pression des institutions européennes et à l’encontre des intérêts nationaux. « Il y a un sérieux risque que les migrants ne respectent pas nos lois et n’adhèrent pas à nos valeurs, a-t-il prévenu.[access capability= »lire_inedits »] On peut vite en arriver à voir exister chez nous, comme en Suède, des zones sous domination exclusive de la charia. » S’il faut regretter l’incident diplomatique qu’a provoqué ce discours du leader de « Droit et Justice », il convient peut-être de se réjouir à l’idée que les migrants puissent refuser de s’intégrer à notre culture. Enfin, « culture » n’est peut-être pas le mot approprié.
En effet, pendant les manifs à Gdansk et à Cracovie, capitale culturelle de la Pologne soit dit en passant, on entendait des Polonais, les vrais, scander le slogan : « On vous fera la même chose que Hitler a faite aux Juifs ! » en guise de bienvenue adressée aux futurs réfugiés. Ailleurs, on appelait au secours : « Breivik, sauve-nous ! » Personnellement, je me sens toute rassurée de savoir les hypothétiques nouveaux arrivants incapables de comprendre notre légendaire sens de l’hospitalité ni de le partager.
Certes, de l’autre côté de la rue, on hurlait : « Je veux avoir une voisine arabe ! », tandis qu’une poignée de braves gens agitaient les clés de leur maison, prêts à les offrir aux nécessiteux barbares des Proche et Moyen-Orient. La secrétaire d’État chargée des droits des femmes, la professeur Malgorzata Fuszara, rappelait courageusement un fait historique, celui que 120 000 Polonais ont trouvé refuge en Iran à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Sans oublier de mentionner la réduction de moitié de la dette polonaise après la chute du communisme et les millions de dollars d’aide injectés en Pologne par le Fonds monétaire international et l’Open Society Institute de George Soros. « C’est en Pologne que le pourcentage de migrants reste le plus bas d’Europe, à peine 0,3 %, alors qu’aujourd’hui nous faisons partie de ces pays bien lotis vers lesquels veulent fuir les personnes persécutées », a remarqué avec audace la Première ministre Ewa Kopacz à un mois des élections législatives. Mais, justement, le problème tient au fait que, selon les données officielles de l’Office polonais des étrangers (UDSC), plus de 80 % des personnes qui demandent le statut de réfugié en Pologne quittent notre beau pays avant que les autorités aient eu le temps d’examiner leurs dossiers. Bref, la Pologne n’est pour elles qu’une brève étape sur la route vers l’Ouest. Et les chiffres ont de quoi faire bien rigoler nos voisins allemands : chaque année, l’État polonais attribue environ 200 statuts de réfugié, alors que le pays compte, en tout et pour tout, 188 000 migrants économiques venus principalement d’Ukraine, de Biélorussie, du Viêtnam et de Chine.
Dès lors, les déclarations des uns et des autres concernant l’accueil des migrants ne sont que fanfaronnades. D’une part, on joue à se faire peur en agitant le spectre de hordes sauvages massées à nos frontières. De l’autre, on adore exprimer sa solidarité et sa bienveillance à l’égard des victimes des conflits armés de par le monde. Le souci, c’est que personne ne se presse, ni pour venir couper quelques têtes chez nous, ni pour apprendre la grammaire polonaise. Le salut pourrait venir de l’Union européenne. Pour l’heure, la Commission campe sur sa proposition de répartition des réfugiés, en projetant de « délocaliser » vers les bords de la Vistule quelque 11 000 émigrés depuis les pays submergés tels que la France ou l’Italie. Voilà ce qui donne l’occasion à notre vice-ministre des Affaires étrangères, Rafal Trzaskowski, de montrer ses muscles. Le nombre de réfugiés finalement reçus par la Pologne ne devrait pas, selon lui, dépendre des projets européens en la matière, mais de nos propres exigences. Ainsi, trois conditions seraient non négociables : le renforcement des frontières extérieures de l’Union, la différenciation nette entre les émigrés économiques dont la Pologne ne veut pas et les réfugiés qu’elle se dit disposée à recevoir au nombre de 2 000, enfin, la possibilité de faire vérifier le passé des nouveaux venus par les services de sécurité polonais. Last but not least, avant de négocier avec l’Union européenne, le gouvernement polonais doit négocier avec l’Église polonaise. C’est là que l’affaire se corse.
Car, sans doute involontairement, les migrants ont poussé l’Église de Pologne au bord du schisme. Non pas parce que des prêtres polonais se chargent désormais de « perfectionner » l’enseignement de Notre-Seigneur Jésus-Christ en postant sur internet des messages tels que : « Jésus ne nous aurait certainement pas forcés à héberger quelqu’un qui constitue un réel danger ! » Mais parce qu’une majeure partie du clergé polonais conteste ouvertement le principe de l’infaillibilité pontificale. « Le pape François a tort d’appeler chaque paroisse à recevoir une famille d’émigrés », a-t-on entendu de la part du prêtre Adam Kaczor de Caritas (sic !). Et il n’est pas le seul à considérer avec une défiance maladive ce pape gauchiste à qui on a l’habitude en Pologne d’opposer le défunt cardinal Wyszynski, l’ancien prisonnier du régime communiste. « Ne cherchons pas à nourrir la terre entière, ne cherchons pas à sauver tout le monde, disait ce dernier. Cherchons à préserver la patrie. » Inutile d’expliquer qu’il n’existe pas de meilleur moyen de préserver la patrie qu’en s’opposant à son islamisation par le biais de terroristes déguisés en réfugiés ou même en pape. Amen.
Pour résumer la position de la Pologne face à la crise de l’immigration, rien de tel que de prendre à cœur l’annonce de son gouvernement : « Très certainement, la Pologne se montrera plus solidaire, seulement il faut que ce soit une solidarité responsable, à la mesure de nos moyens. » Les réfugiés l’ont compris d’instinct et continuent à gentiment nous contourner. Quant à vous autres, étrangers européens, vous n’avez qu’à bien vous tenir ![/access]
*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21791825_000011.
Migrants: le lycée Jean-Quarré, un «Calais» dans Paris

Ils étaient 260 début août, conduits dans l’enceinte du lycée Jean-Quarré (Paris XIXe) par le collectif « La Chapelle en lutte », du nom d’un quartier parisien où des centaines de migrants ont vécu pendant plusieurs mois dans un campement de tentes. Ils sont aujourd’hui 700, voire 800, on ne sait pas très bien. On ne sait pas grand-chose, en fait. Afghans, Libyens, Ethiopiens, Erythréens, Soudanais, Maghrébins, Maliens, où iront-ils après, eux qui ne bénéficient pas du traitement réservé aux Syriens fuyant la guerre ? Une évacuation devrait avoir lieu aux alentours du 26 octobre, sans doute par étapes et sans intervention de la police, promet la mairie. Des relogements seraient prévus, mais là encore, ce n’est pas clair. Le lycée désaffecté Jean-Quarré n’est pas fait pour héberger autant de monde, avec autant de problèmes.
L’hiver approche, le bâtiment n’est pas chauffé, il est temps de partir. Actuellement en vacances, les élèves du collège Guillaume Budé, adjacent au lycée investi par les migrants, la plupart de très jeunes hommes, vont bientôt revenir. Dans l’après-midi du 16 octobre, une bagarre a éclaté parmi ceux-ci, causant six « blessés légers ». Les collégiens, qui n’étaient pas encore en congé, sont restés en classe à la récré, pendant les échauffourées.
Ce lundi matin, tout semble bien calme, du linge sèche dans une petite bise humide. Des migrants se relaient à un mince tuyau d’eau pour une vaisselle rapide à même le sol. La cour du lycée est jonchée d’assiettes en plastique et de détritus, comme au lendemain d’une fête. C’est un peu ça : la veille, le dimanche, il y a eu « un grand repas, avec de la musique », raconte Yacine, un bénévole harnaché d’une chasuble jaune de secouriste. Ce fut paraît-il mieux que d’ordinaire. « Disco Soupe », un mouvement anti-gaspillage alimentaire, avait apporté à manger. Yacine, lui, avait amené des tables, « récupérées au Secours islamique ». Le jeune homme œuvre au sein d’une association venant en aide aux handicapés et aux orphelins, « Par le figuier et l’olivier », transcription d’« un verset du Coran », explique-t-il. Il a aussi installé de la moquette entre deux piliers du lycée, dans une partie protégée de la pluie mais ouverte sur l’extérieur. Elle fait office de salle de prière et de lieu de repos.
Une camionnette pénètre dans l’enceinte du lycée. C’est l’Armée du Salut qui vient livrer et distribuer les repas du midi. Par centaines. Dans des jerricanes, la soupe, chaude. Dans les cartons, des salades en barquettes, froides, de riz ou de pâtes, plus un dessert et une boisson. La camionnette contient aussi cinq ou six balais, pareils à ceux des cantonniers. Yacine et le bénévole de l’Armée du Salut s’en saisissent avec l’intention de les distribuer à des migrants pour qu’ils nettoient la cour. Mais les bonnes volontés manquent. Alors c’est Yacine qui, seul, s’y colle. Parlant arabe, il communique avec les migrants dont c’est la langue maternelle.
Un semblant de vie en société se reforme ici, par provenances, par langues, par affinités. Aucun des 700 à 800 migrants n’a voulu de cette existence en commun qui s’impose à eux mais cela vaut toutefois mieux qu’un renvoi au pays d’origine. Contrairement aux Syriens, bien peu sans doute obtiendront l’asile. Les murs du lycée sont un dazibao de vague-à-l ’âme et de lutte marquée à l’extrême gauche. En arabe, de grandes inscriptions en rouge, tels des tags, garnissent une façade : « Allah » ou « Bismillah » (au nom de Dieu), traduit Yacine. Sur une autre, ont été écrits en grosses lettres « Refugees Welcome » et « Solidarité ».
Au quatrième et dernier étage du lycée auquel mène un escalier en plein air, se trouve un groupe d’Afghans. Ils se sont aménagé un dortoir dans ce qui était autrefois une salle de classe. « Welcome to Afghan room », peut-on lire sur une feuille de papier. Un drap blanc marque la séparation d’avec le dortoir voisin. Sur ce drap, Maarouf, 24 ans, a dessiné une maison qui ressemble à une ferme, avec un sapin, une route, une voiture, des montages et un soleil. Maarouf habitait dans une campagne proche de Jalalabad, la grande ville pachtoune au sud-est de Kaboul, non loin de la frontière pakistanaise. « J’étais policier, je trouvais que c’était un beau métier, raconte-t-il avec des mots d’anglais soulignés par des mouvements des deux mains. Mon père travaillait sur des chantiers (il mime un homme tenant une pelle). Il a été capturé par les talibans. Je suis parti d’Afghanistan, j’étais aussi en danger. On a passé la frontière iranienne à treize dans une voiture. L’Iran a été la partie la plus dangereuse de notre périple. J’ai mis trois mois pour arriver en France, par Vintimille, via la Turquie, la Bulgarie, la Serbie, la Hongrie, l’Autriche et l’Italie. Ça m’a coûté 6000 dollars. » Eduardo, un bénévole originaire de Colombie, lui indique l’adresse où il doit aller demander une prolongation de son Autorisation provisoire de séjour.
Maarouf a tous ses papiers et formulaires administratifs, propres et dûment rangés tels des devoirs d’écolier dans un porte-documents à élastiques. Il a aussi un dossier médical, avec des radios et des expressions indiquant des problèmes au ventre. Le jeune homme sourit pourtant constamment. S’il est venu en France, son « choix », c’est parce qu’en Afghanistan, il a fait la connaissance de coopérants policiers français.
Au même étage, Seba, un Malien de 42 de langue bambara, a posé un matelas dans un couloir, dans un coin sans lumière. C’est là qu’il dort, dans une intimité comptée. Partisan de l’ancien président Touré, dit-il, il a eu des ennuis avec les autorités en 2013, alors qu’il avait hébergé, « une nuit », chez lui, dans son village situé à l’ouest de Bamako, des individus considérés comme des « rebelles » par le nouveau pouvoir. Il a quitté le Mali par avion, destination Paris. Jusqu’à récemment, il logeait dans un foyer de Maliens à Montreuil. « Ils m’ont mis dehors, alors je suis venu ici », explique-t-il. Beaucoup des « migrants » du lycée Jean-Quarré, Africains de l’ouest ou Maghrébins arrivés en France il y a plusieurs années déjà, sont, comme Seba, sans-papiers et sans domicile. Ils ont trouvé là mieux que la rue.
Au premier étage, une dame originaire d’Afrique, bénévole et habitante du quartier, en a « marre ». Ce matin, elle n’a pas « chauffé le lait » pour le petit-déjeuner, ce qu’elle fait d’habitude tous les jours. « Ils ne respectent rien, ils salissent toujours tout », dit-elle, excédée, à propos des résidents, montrant de la main le sol de la pièce servant de coin-cuisine. Il est propre, mais ce matin, il ne l’était pas. Prenant le visiteur par le bras, elle lui montre, par la fenêtre, les ordures gisant au sol, dehors, parmi des excréments. Rencontré plus tard, un autre bénévole, qui, lui, donne des cours d’alphabétisation, dit que parmi les migrants, certains « ont perdu la tête. » Conséquence, sûrement, d’une vie d’errance, sans parents, sans attaches : des mois, parfois des années, allant de rues en « foyers », puis retournant à la rue comme dans une perpétuelle alternance.
À la grille du lycée, une femme indique à un jeune migrant qui pourrait être son fils, le chemin de la bibliothèque. Une lueur d’espoir?
*Photo : Sipa. Numéro de reportage : 00720299_000007.
Carton plein pour Mme Le Pen

L’ancien président de la République Jacques Chirac, aujourd’hui réduit au silence par la maladie, prétendait que les emmerdements volaient toujours en escadrille. Cet adage de la vie politique, souvent vérifié, doit être pourtant complété par la constatation que, parfois, les bonnes nouvelles peuvent arriver en rafale.
Marine Le Pen, au soir du mardi 20 octobre 2015, en faisant le bilan de sa journée, peut marquer d’une pierre blanche une date qui se présentait, pourtant, sous de sombres auspices. Elle devait en effet répondre, devant le tribunal de grande instance de Lyon, de propos tenus le 10 décembre 2010 dans cette ville, considérés par des plaignants comme relevant de la « provocation à la discrimination, à la violence ou à la haine envers un groupe de personnes, en raison de leur appartenance à une religion ». Or, non seulement elle a pu sortir tout sourire de ce procès, attendant sereinement le jugement du tribunal, annoncé pour le 15 décembre, mais elle a pu se délecter en regardant, le soir, les journaux télévisés la montrant en héroïne de la défense de la liberté d’expression. De plus, l’actualité du jour venait « faire le jeu » de Marine Le Pen.
À Moirans, dans l’Isère, des gitans sédentarisés provoquaient une émeute, au prétexte qu’un des leurs emprisonné n’avait pas été autorisé à assister aux obsèques de son frère, mort dans un accident de voiture (volée) à la suite d’un cambriolage. Ledit frère organisait, de son côté, une mutinerie dans la prison d’Aiton, en Savoie, où il était incarcéré. Le même jour, devant les caméras de toutes les chaines de France et de Navarre, François Hollande était chahuté, à La Courneuve, dans le 9-3 par une bande de jeunes issus de la diversité et contraint de sortir par une porte dérobée du siège du local de l’agence France Entrepreneurs, créée par le gouvernement pour lutter contre le chômage de ces jeunes de banlieue…
N’étant, hélas, pas doué d’un don d’ubiquité me permettant de me faire une opinion, de visu, de ces divers événements, c’est du seul procès en provocation (j’allais écrire en sorcellerie) de Marine Le Pen, que je me fais, ici, le chroniqueur. Cinq ans après les faits, à l’issue de péripéties procédurales interminables, et d’une levée de son immunité par le Parlement européen ayant mis neuf mois à faire le voyage de Bruxelles à Lyon, la présidente du Front national était renvoyée devant la justice pour avoir déclaré, à propos de prières dans les rues organisées par des islamistes dans diverses localités françaises : « C’est une occupation de pans du territoire, des quartiers, dans laquelle la loi religieuse s’applique, c’est une occupation. Certes, il n’y a pas de blindés, pas de soldats, mais c’est une occupation tout de même et elle pèse sur les habitants (…) Je suis désolée, mais pour ceux qui aiment beaucoup parler de la Seconde guerre mondiale, s’il s’agit de parler d’Occupation, on pourrait en parler, car il s’agit d’une occupation du territoire ». Des associations antiracistes, dont le MRAP, La LICRA et le CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France), avaient cru pouvoir coincer Marine Le Pen sur ces propos, et lui faire appliquer la marque infamante d’incitatrice à la haine raciale et religieuse qui avait naguère été infligée à son père.
Le raisonnement des plaignants est simple, voire simpliste, et peut se résumer ainsi : Marine Le Pen compare les musulmans qui prient dans les rues à l’occupant nazi en France entre 1940 et 1944, donc les traite de nazis, donc les insulte et doit être, en conséquence, condamnée.
Marine Le Pen, dans une salle d’audience archicomble, et un parterre de journalistes planétaires (toutes les grandes chaines d’info mondiales étaient là !) a eu beau jeu d’expliquer au tribunal que, dans le contexte où ils avaient été tenus, ces propos n’avaient aucunement le sens que ses accusateurs lui prêtaient : « Je me suis exprimée ainsi dans le cadre de la campagne interne qui m’opposait, pour la présidence du FN, à mon concurrent Bruno Gollnisch » explique-t-elle, devant ce même tribunal qui avait eu à traiter, et à condamner, naguère, les multiples sorties favorables au négationnisme de la Shoah proférées par Gollnisch, à l’époque leader du FN dans la région lyonnaise. La pirouette rhétorique visant à déplacer l’obsession de l’Occupation (avec un grand O) de son concurrent, vers une action contre l’occupation de l’espace collectif par des musulmans irrespectueux de la loi française était, selon Marine Le Pen, une première étape de son entreprise de réforme du vieux FN, dont on constate les résultats aujourd’hui. « Je discrimine comme vous, mesdames et messieurs les juges, discriminez entre les citoyens respectueux de la loi, et ceux qui la transgressent ! » lance-t-elle au tribunal. Elle assume totalement une défense de connivence avec le pouvoir judiciaire, alors que ses prédécesseurs frontistes, Jean-Marie Le Pen en tête, pratiquaient crânement la « défense de rupture » théorisée par Me Jacques Vergès, faisant du prétoire une tribune de propagande politique. Cet aggiornamento se traduisait également par la première apparition au banc de la défense du nouvel avocat du Front national, David Dassa-Le Deist, un fin juriste, qui plus est juif pratiquant, qui remplace le « vieux frontiste » Wallerand de Saint-Just.
L’avocat général ne put trouver dans les arguments des parties civiles, tous essayant laborieusement de tirer les propos incriminés vers le délit d’incitation à la haine, matière à requérir contre Marine Le Pen. Il demanda sa relaxe au nom de la liberté d’expression, et c’était bien le moins. Qui fait le jeu de Marine ?
*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21810141_000006.

