N’y croyez pas. Lorsque la presse française vous informe du fait que le xénophobe, le conservateur et l’ultranationaliste parti « Droit et Justice » (PiS) a gagné les législatives en Pologne, n’y croyez pas. N’accordez pas plus de crédit à des affirmations qui analysent la victoire de « Droit et Justice » comme celle du populisme ou de l’europhobie. Certes, « Droit et Justice » est un parti conservateur, ultranationaliste, europhobe, xénophobe, populiste et même davantage encore, un parti obscurantiste, mégalomaniaque, atteint de la folie des grandeurs et très expérimenté dans l’exploitation de la martyrologie nationale devenue, à force, le fondement de son programme politique.

Mais ce n’est pas ce parti qui vient de remporter les législatives en Pologne et d’obtenir la majorité absolue au Parlement. Si vous parliez polonais, je vous demanderais de ne pas écouter non plus le commentateur d’un journal électronique de droite, Jacek Karnowski, qui le soir des élections annonçait la victoire « des soldats polonais tombés en 1939, de tous les Polonais déportés en Sibérie, des héroïques et saints prêtres de l’Eglise polonaise » et, pour finir, la victoire des gens de son camp, « intrépides et incorruptibles ». Les soldats polonais qui ont péri en septembre 1939 reposent là où les Polonais les ont enterrés il y a soixante-dix ans, les survivants des goulags staliniens remémorent leur géhenne et rendent hommage à ceux qui sont restés sous la neige. Et quant aux héroïques prêtres polonais, il suffit d’allumer la télé publique à n’importe quel moment de la journée pour constater qu’ils se prononcent abondamment sur tous les sujets sociétaux, au point de remettre en question le principe de la neutralité religieuse et idéologique de l’Etat polonais.

Ce ne sont pas eux qui sont sortis vainqueurs des dernières élections. Pas plus d’ailleurs que ne les ont perdues les libéraux de la Plateforme civique (PO) et la gauche polonaise- que ce soit celle issue de l’ancien Parti ouvrier ou l’autre, formée par les jeunes nés après la chute du communisme.

Ce sont les consommateurs qui ont triomphé à la sortie des urnes, comme on sort bêtement satisfait d’une boutique de téléphonie mobile après avoir changé d’abonnement, non pas pour un plus avantageux mais simplement pour un différent. Puisqu’on peut changer, pourquoi s’en priver ? Changeons ! Changeons pour changer et puis, on verra bien, au pire dans quatre ans on changera encore ! N’est-ce pas ça, la démocratie ? Hélas, si. Ultra-libérale (du moins en Pologne) et faiblement représentative (partout en Europe), la démocratie gigote convulsivement, essayant de se libérer des mâchoires de la logique marchande que ses leaders ont grand ouvert. Aucun système d’alarme ni de protection n’a été trouvé -mais l’a-t-on jamais vraiment cherché ?-, afin d’empêcher les électeurs de calquer leur comportement de consommateurs aux choix que leur offre le suffrage universel.

Rationnels que vous vous flattez être, vous autres héritiers de Descartes, vous me soupçonnez sans doute de vous raconter des balivernes. On ne change pas une équipe qui gagne, dites-vous. Il doit forcément y avoir une cause. Assurément.  L’ennui. Les huit années de la gouvernance de la Plateforme civique se sont soldées par une baisse du chômage historique, avec 7,7% de demandeurs d’emploi, un chiffre jamais enregistré depuis le démantèlement du régime communiste. Indépendamment de la crise qui a touché l’ensemble des pays occidentaux, près de deux millions d’emplois ont été créés en Pologne entre 2007 et 2014. En outre, le salaire minimum n’a cessé d’augmenter, de même que le PIB, faisant de l’ex république populaire un modèle de dynamisme économique, à l’abri des effets néfastes de l’effondrement des marchés mondiaux.

Mais les chiffres, voyez-vous, semblent impuissants face aux émotions. Alors qu’en la matière, « Droit et Justice » n’a pas de concurrents. Paradoxalement, le premier terrain qu’avait habilement investi son chef, Jaroslaw Kaczynski, était social. Après que la Plateforme avait réussi à faire passer une réforme impopulaire mais nécessaire, de l’augmentation de l’âge de départ à la retraite à 67 ans, « Droit et Justice » s’est affublé du petit chapeau de Robin des Bois en promettant de le baisser à nouveau, une fois au pouvoir. Depuis, un déluge de promesses s’est abattu sur les Polonais laissés en marge de la prospérité galopante. Enfin, Kaczynski ne s’est pas contenté de tirer uniquement des promesses de son petit chapeau. Pour distraire, il lui a aussi fallu trouver des menaces. Opportunément, la crise des migrants a éclaté, permettant à son parti de faire d’une pierre deux coups. D’une part, agiter le spectre d’égorgeurs d’enfants chrétiens déguisés en refugiés syriens. D’autre part, montrer du doigt la totalitaire Union européenne, laquelle ébranle la souveraineté de la Pologne fraîchement acquise en lui imposant un quota de migrants. Beata Szydlo, pressentie au poste de Premier ministre dans le gouvernement formé par « Droit et Justice », appelait, il n’y a pas longtemps, à accueillir tout d’abord les Polonais des anciennes républiques soviétiques au lieu « des Arabes et des Noirs ». On lui a alors charitablement rappelé que Lech, le défunt frère de Jaroslaw Kaczynski, avait négocié en personne le traité de Lisbonne avec les représentants de l’Union européenne. L’arrivée de 2 000 réfugiés dans un pays de 38 millions d’habitants et qui ne compte que 0,3% de migrants, conduirait-elle à sa ruine ? Nous sommes loin de la hantise du « Grand remplacement », chère à Renaud Camus.

On se serait moins ennuyé en Pologne si la gauche avait constitué une véritable troisième force politique. Manque de chance, l’Alliance de la gauche démocratique (SLD), présidée par l’ancien Premier ministre Leszek Miller s’est ingéniée à habituer les Polonais aux scandales qui l’ont éclaboussée. Sans parler de son douteux acte de naissance, gribouillé à la va-vite au revers de l’acte de décès du Parti ouvrier, pour transfigurer les communistes en post-communistes, puis en sociaux-démocrates. Dotée jadis de l’appui de 40% des Polonais, depuis hier elle n’a plus de représentants à la Diète (Le Parlement polonais). Inutile de dire qu’aucun deuil national n’a été décrété. Les nostalgiques du « bon vieux temps » peuvent pleurer dans leurs oreillers. Cela ne risque pas d’empêcher le nouvel électorat de la nouvelle gauche de fêter une percée quasi prodigieuse. Car la seule surprise- et belle de surcroit- des législatives polonaises, c’est l’entrée au Parlement de la toute jeune formation « Razem » (« Ensemble » en polonais). Guidée par le charismatique Adrian Zandberg, 36 ans, docteur en histoire et professeur à l’Université de Varsovie, « Ensemble » a récolté 3,9% de votes- une prouesse pour un parti dont la majorité des Polonais ignorait encore l’existence à une semaine des élections. Le tournant s’est produit à l’occasion d’un débat télévisé, lors duquel Zandberg a littéralement réduit à rien ses adversaires des sept autres partis politiques. Il ne s’agit donc pas que d’un effet de nouveauté. A la fois concret et futé, décrispé et ferme, Zandberg n’a sans doute pas volé le titre de  « Révélation » que lui a décerné la presse polonaise. Vous me direz qu’il doit y avoir un zeste de Tsipras chez notre jeune tribun. Peut-être. Mais en l’écoutant pendant la Convention de « Razem » du début du mois, parler de l’esprit de « Solidarnosc » de l’époque des grèves de 1980, de la force et de la dignité des revendications d’antan, de la masse d’énergie humaine gaspillée en disputes politico-politiciens depuis notre grande victoire commune de 1989, je vois en Adrian Zandberg plutôt un brave héritier de l’opposition démocratique au régime communiste. Il a la chaleur et la simplicité d’un Jacek Kuron, membre du Comité de Défense des Ouvriers (KOR), la verve d’un Michnik, la perspicacité d’un Geremek. Sa présence sur la scène politique polonaise laisse à espérer que « Droit et Justice » ne parviendra pas à détruire complètement les legs d’un mouvement jadis porté par dix millions de Polonais. Je le crois, dans quatre ans les Polonais changeront leurs dirigeants. Et alors, ce sera obligatoirement un changement pour le mieux.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21812627_000048.

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Paulina Dalmayer
est journaliste et travaille dans l'édition.
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