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Islam : Transfuge contre Transfuge

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Depuis hier midi, c’est officiel : le lauréat du Prix Goncourt 2015 s’appelle Mathias Enard. Son roman Boussole (Actes Sud) a en effet été préféré aux derniers opus de Boualem Sansal et Hédi Kaddour, qui se sont vus co-décerner le Grand prix de l’Académie française en guise de lot de consolation.

N’ayant pas lu Boussole, je ne me prononcerai pas sur la qualité de ce livre dont l’auteur est un authentique écrivain qui m’avait enthousiasmé à la sortie de son beau palimpseste Zone il y a quelques années. Ce qui m’a piqué au vif, c’est plutôt la réaction du magazine Transfuge à l’annonce de Drouant. Intitulé « Sacré Goncourt ! La meilleure réponse aux réacs », ce communiqué aussi rigolo qu’un essai de Bégaudeau ose carrément l’impertinence : Enard « qui a passé plusieurs années en Syrie, qui a traduit un certain nombre d’auteurs arabes, lui qui nous dit que la culture musulmane a engendré des mondes est certainement un reflet fort de la littérature française. La meilleure réponse que l’on pourrait donner aux Houellebecq, Zemmour, Onfray, Finkielkraut qui fantasment la menace musulmane, la « déculturation » de notre identité nationale : Enard, avec ce livre érudit, nous enseigne autre chose, nous apprend à lire, écouter l’autre. » Bref, on respire, oubliés les pestilences de la France rance, « les vendeurs d’apocalypse vont se retrouver à la rue » grâce à ce prof d’arabe et de persan surdoué.

Lire et écouter l’autre, en voilà une idée originale. Pour suivre cette directive humaniste, je me suis saisi du dernier numéro de Transfuge, le magazine qui ne flirte jamais avec les idées mauvaises. Et là, que vois-je ? Le grand poète syro-libanais Adonis lâche la purée en couv’ : « Dans l’islam, la femme n’est qu’un sexe ». Il y est donc question d’islam, pas d’islamisme ou d’extrémisme, mais bien de l’essence d’une religion que cet intellectuel arabe exilé à Paris fustige depuis des décennies[1. Personnellement, je me garderai bien de prendre parti sur le fond de l’affaire. J’ai certes toujours pensé que l’islam avec un grand I n’existait pas, mais qu’on avait le droit de critiquer toute religion sans mériter de noms d’oiseaux. Contrairement aux éminents islamologues qui peuplent les couloirs de Transfuge, je n’ai vécu que dix-neuf ans en pays musulman et me suis arrêté aux rudiments du droit islamique.]

On admirera le pluralisme de Transfuge, qui publie un « islamophobe » patenté le lundi puis déboulonne les « réacs » anti-islam le mardi. Comme votre magazine préféré, cette publication djeune et branchée semble prendre pour devise « surtout si vous n’êtes pas d’accord ». Souples et polyphoniques, les rédacteurs de Transfuge pourraient se voir comparés à ceux de Causeur. Ils seraient pas un peu « réacs », les bougres ?

Annonce du dernier Transfuge : à droite, un lecteur courroucé dénonce la stigmatisation et l’amalgame sous une forme certes un peu rude mais avec une richesse de langue digne des meilleurs élèves d’Entre les murs.

Antiraciste, tu perds ton sang-froid!

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finkielkraut villiers maffesoli debord

La mode est aux listes. Aux inventaires de méchants, d’infréquentables, de « néo-réacs », voire de « néo-fachos », où se font épingler tout ce que la France compte de penseurs ou de pamphlétaires hors des clous (Zemmour, Finkielkraut, Houellebecq, Onfray, etc.). Libé, L’Obs ou Le Monde font leur miel de ces proscrits, du reste fort prescripteurs en librairie et dans les kiosques. De quoi faire paniquer la meute de leurs adversaires. « Ils sont marrants à Libé. Ils se plaignent de trop nous voir et ils n’arrêtent pas de nous mettre en Une » s’amuse Elisabeth Lévy avant de poser la seule question qui vaille : certes, nous sommes partout aux yeux de nos croisés progressistes, mais qui est ce « nous » ratissant si large ? Joker : « Nos accusateurs adorent citer Camus à tout bout de champ – « mal nommer les choses… » –, mais ils ne brillent pas par la précision sémantique quand il s’agit de définir l’axe du mal dont ils déplorent le pouvoir grandissant. »

Mon collègue Pascal Bories a bien essayé de percer à jour la grammaire délatrice qui est celle de la bonne presse adepte de la pensée conforme – et des chasses à l’homme qui vont avec. Des pensées caricaturées, sinon déformées voire recrées de toutes pièces, et une rhétorique qui frôle parfois le complotisme ou la peur obsidionale dans le style années 1930, un comble pour des ennemis autoproclamés de l’extrême droite qui annoncent le retour des heures-les-plus-sombres tous les quatre matins !

Face à cette bronca, Alain Finkielkraut a décidé d’abattre le mur d’indifférence qu’il a coutume d’ériger entre ses calomniateurs et lui-même. Et notre académicien préféré de s’interroger dans nos colonnes : « Comment expliquer cette flambée de haine  ? Par l’amour. Quand on a épousé la cause des opprimés, des démunis, des damnés de la terre, quand on a pris le parti des plus faibles, quand on défend les valeurs d’égalité et de fraternité, on ne rencontre pas d’interlocuteurs ni même d’antagonistes, mais partout et toujours des scélérats. » Toute coïncidence avec la conception stalinienne du pluralisme n’est pas fortuite… Clôturer le débat au nom de la tolérance, soustraire à la controverse démocratique des pans entiers de la politique, vouloir bâillonner certaines voix pour leur bien : on nage en plein cauchemar orwellien.

Aujourd’hui retiré de la politique active, Philippe de Villiers partage ce diagnostic, déplorant les convocations mensuelles d’Eric Zemmour au tribunal comme autant de signaux inquiétants d’un rétrécissement du champ démocratique. Ceci dit, les « Onfray, Zemmour, Finkielkraut sont en périphérie du système politique mais ils sont au centre du débat, et ils attirent une nouvelle jeunesse qui finira par débouler sur le forum », prédit le fondateur du Puy-du-Fou. Les paris sont pris.

Pour ne pas trop vous dépayser, nous vous proposons un mini-dossier autour de Staline et du documentaire qu’ont réalisé Daniel Costelle et Isabelle Clarke. Avec une disputatio historique à la clé : l’Oncle Jo a-t-il sous-développé ou surindustrialisé l’Union soviétique ? Je ne vous dis pas qui pense quoi mais, petit indice, Régis de Castelnau n’est pas de l’avis des deux documentaristes. Pour compléter ce volet culturel, un entretien avec Jean-Marie Apostolidès, biographe non autorisé de Debord, puis la description par le menu des portraits de Vigée Le Brun et des peintures antitotalitaires du roumain Adrian Ghenie vous emmènent dans les musées parisiens en compagnie de Pierre Lamalattie. Suivez le guide !

Antiraciste tu perds ton sang-froid !
Antiraciste tu perds ton sang-froid !

Stalinien, moi non plus

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Apocalypse Staline documentaire

Il faudrait donc avoir honte d’être communiste. Le monumental opus de Daniel Costelle et Isabelle Clarke sur Staline devrait, sur le champ, faire rentrer sous terre tous ceux qui n’y sont pas déjà et croient encore à l’horizon radieux de la société sans classe ou se répètent cette phrase du Manifeste que je continue à trouver la plus belle qui soit pour résumer l’idéal communiste : « Une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ». Ou, pour dire les choses autrement : « On ne pourra jamais être heureux tout seul. »

Eh bien, je n’ai pas honte. Le stalinisme est un effroyable moment historique. Il a tout de même permis, au passage, de vaincre le nazisme mais cela ne suffit pas, c’est entendu, à dédouaner celui qui est présenté, à juste titre dans le documentaire, comme un des plus grands criminels de masse du vingtième siècle.  Seulement, voilà, j’ai du mal à faire le lien entre ce que je connais de l’engagement communiste, des camarades que je côtoie et le Petit Père des Peuples. Après tout, je suis né pile un mois après la mort de Thorez et je n’avais pas 12 ans quand le PCF a abandonné la dictature du prolétariat au XXIIe congrès, en 1976.

Il ne s’agit pas, encore une fois, de minorer l’horreur stalinienne mais de se demander en quoi elle concernerait spécifiquement les communistes français ou européens des années 70, 80, 90 et 2000. J’ai bien dit « spécifiquement ». Je m’explique : nul besoin d’être communiste pour être stalinien aujourd’hui, ou avoir des comportements de type stalinien. Dans son livre de 2007, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, Badiou définissait un « transcendantal pétainiste », c’est-à-dire un corpus d’idées, de comportements qui se sont particulièrement incarnées dans Pétain mais qui ont existé avant lui et après lui.

Il y a de même, à mon avis, un « transcendantal stalinien » qui s’est incarné dans Staline et le stalinisme mais qui, hélas, ne se limite pas à eux. Si l’on entend par stalinisme, comme le montre le documentaire de Costelle et Clarke, une vision totalitaire du monde, le désir de créer un homme nouveau pour l’adapter à ce monde – le tout servi par des mécanismes intellectuels qui interdisent toute pensée dissidente et même l’expression audible de cette pensée dissidente –, alors je ne peux que constater que le libéralisme, dans ses phases aiguës, emprunte à l’occasion au stalinisme.

Il se présente comme sans réplique et comme horizon indépassable de l’humanité, et je ne connais pas de phrase plus stalinienne, par exemple, que le TINA de Margaret Thatcher, « There is no alternative », pour justifier la mutation à marche forcée du Royaume-Uni vers la fin du Welfare State. Tout récemment encore, l’épisode grec nous a appris ce qu’il en coûtait de vouloir sortir du modèle austéritaire. Quoi que dise ou répète le peuple dans les urnes, l’UE lui opposait que ce ne serait pas possible. Et si analogie historique il y a pour parler de la manière dont les banques ont fait rentrer Tsipras dans le rang, il me semble que la plus pertinente est justement celle de l’URSS envahissant « les pays frères » qui montraient des velléités de changement. Par exemple la Tchécoslovaquie en 68, dont le « stalinien » Aragon, précisons-le au passage, a dit que c’était un « Biafra de l’esprit » : Dubcek avait eu l’arrogance d’opposer aux hiérarques de Moscou l’idée d’un communisme à visage humain comme Tsipras a eu l’arrogance de prétendre à une Europe sociale quand cette dernière se veut avant tout libérale.

Différence de degré dans la violence, évidemment. De nature cela reste à prouver, sinon comment expliquer que 1984 d’Orwell, à l’origine fable antistalinienne, nous donne chaque jour un peu plus l’impression que c’est de notre monde, ici et maintenant, qu’il est question.

La longue marche d’Erdogan

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erdogan turquie islam laicite

Il y a moins de vingt ans, Recep Tayyip Erdogan, alors maire d’Istanbul, était déclaré « non éligible à vie » par un tribunal turc. Pour beaucoup, ce verdict sonnait le glas de sa carrière politique. Dimanche, ce même homme élu il y a plus d’un an Président de la République turque, vient de franchir un pas décisif vers une présidence à vie. Extraordinaire destin d’un homme qui incarne non seulement la nouvelle Turquie mais aussi et surtout la défaite de l’ancienne Turquie au bout d’un long combat opposant deux modernités, l’une, laïque et institutionnelle, imposée par le haut, l’autre, islamo-culturelle et identitaire, qui s’est construite par une transformation lente et profonde de la société turque.

Certes, il y a beaucoup à dire sur les événements de ces derniers mois, sur la manière dont Erdogan et son parti l’AKP sont arrivés à augmenter leur score de 20%, de 41% des suffrages au début de l’été à 49% le 1er novembre.

Cet exploit étonnant – les sondages, comme en Israël en mars et au Royaume-Uni en mai, étaient loin du compte –  est le fruit d’une tactique aussi simple que machiavélique : semer le chaos pour se poser comme seul rempart contre l’insécurité et le désordre. Ce n’était pas gagné d’avance. Ni la décision de refaire le match ni le choix de la stratégie n’allant de soi, Erdogan et ses alliés ont dû imposer leurs vues. Erdogan a prouvé qu’il avait vu juste : face à l’insécurité, les électeurs ne cherchent pas les responsables mais l’homme capable de les rassurer et de mettre fin à la violence. Derrière l’isoloir, la fermeté, la confiance, l’énergie et la virilité du candidat comptent plus que l’analyse froide de la situation : même pyromane, un pompier reste un pompier !

Et si Erdogan a été capable de réaliser cet exploit dans les urnes, c’est parce qu’il incarne parfaitement une nouvelle société en plein essor qui est en train de s’emparer de tous les leviers des institutions et du pouvoir. Dimanche dernier, presque un électeur turc sur deux a rejeté le modèle européen de la modernité, associé à Atatürk et porté pendant des décennies par les élites militaires, bureaucratiques et intellectuelles laïques. Ces élites ont procédé à la modernisation de la société et de l’Etat en forçant les Turcs à s’aligner sur les institutions européennes, allant jusqu’à copier certains attributs extérieurs comme la mode vestimentaire et l’alphabet latin. À ce modèle, les électeurs turcs ont préféré une autre modernité, celle qui s’est imposée presque d’elle-même. Les effets de la mondialisation économique et culturelle se sont ajoutés aux conséquences, aussi paradoxales qu’imprévisibles, de la modernité imposée par les élites. L’ascension sociale, les bouleversements sociologiques, l’accès aux technologies et le développement de la société de consommation ont ainsi créé une nouvelle société turque. Par ses origines, sa carrière, sa formation, et son imaginaire, Erdogan incarne cette nouvelle société née dans les années 1970-1980.

Entre ce nouveau pays réel et le pays légal que forment l’Etat et les institutions hérités du kémalisme, le fossé n’a cessé de se creuser. La Turquie de ces deux dernières décennies est le théâtre de la guerre des modernes contre les modernes.  Et cette guerre s’articule autour de la religion musulmane.

Pour les kémalistes, la religion musulmane représentait un obstacle majeure à la modernisation de la société ottomane ; ils cherchaient donc non seulement à séparer Etat et religion mais à reformer en profondeur l’Islam, de façon à le rendre aussi compatible que le christianisme avec le monde moderne. L’Islam devait donc devenir une conviction intime et une affaire de conscience. C’est évidemment impossible car pour enlever à une religion son folklore, ses traditions, ses « superstitions » populaires, et ses rituels, il ne suffit pas de promulguer des lois et de réformer les institutions, il faut changer en profondeur la société et métamorphoser l’homme. Les kémalistes s’y sont attelés avec un certain succès mais la tâche s’est avérée trop difficile. En fait, le kémalisme plus ou moins « pur » n’a duré qu’un peu plus d’une vingtaine d’années. Dès les années 1950, il était clair que l’Islam restait une force avec laquelle il fallait compter. Ensuite, dans les années 1970, l’Islam politique a fait un retour timide dans l’arène, avant de s’imposer comme une force majeure au milieu des années 1990. Une fois de plus, un système fondé sur l’émergence d’un homme nouveau arrive à changer l’homme, mais pas dans le sens souhaité. Erdogan est le pur produit de ce double processus, profitant des bienfaits de la modernisation de la Turquie tout en étant façonné par tout ce que le kémalisme voulait éradiquer : les valeurs et la vision du monde que lui ont inculqué sa famille, la rue, son quartier et les différents représentants d’un Islam considéré comme un ciment social, une boussole morale et un pilier identitaire.

La personnalité exceptionnelle d’Erdogan a sans doute joué un rôle de premier ordre dans la montée en puissance de l’AKP – il suffit de le comparer à son prédécesseur Abdullah Gül pour le comprendre.  Mais l’ambition, le charisme et le talent politique – ainsi que le manque de scrupules, le sens de la dissimulation et de la manipulation –  d’Erdogan ne devraient pas cacher l’arrivée à maturité d’une nouvelle Turquie.

Cette Turquie, moderne à sa façon, a déjà pris tout ce dont elle avait besoin de l’Europe. Elle déploie aujourd’hui une culture politique et une synthèse identitaire spécifiques où la religion musulmane joue un rôle inconcevable dans le modèle occidental. L’ampoule illuminée, emblème de l’AKP, nous rappelle son attachement à la dimension purement technologique et utilitaire du progrès importé. Pour le reste, la Turquie entend désormais puiser son inspiration ailleurs.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21773011_000005.

Procès des Femen de Notre-Dame: l’absolution

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La violence faite aux femmes est une réalité trop sérieuse pour en rire et la Justice, consciente de cette gravité, n’hésite pas à frapper lourdement la brutalité masculine. Elle semble cependant confondre les genres. Le 12 février 2013, huit chastes Femen passent le porche de Notre-Dame de Paris. En cette année de jubilé des 850 ans de la cathédrale, la foule est nombreuse pour venir admirer les nouvelles cloches qui, avant d’être installées, sont exposées dans la nef. C’est là que ces pénitentes se dénudent pour crier, seins nus, « Pope no more » (Plus de pape) et « In gay we trust » (Nous croyons en l’homosexualité),  tout en faisant teinter la cloche de Saint Marcel, posée devant elles, avec un bout de bois. Cette intrusion de la langue de Shakespeare dans un temple où le latin a lui-même été proscrit ne fut pas du goût des surveillants qui les évacuèrent manu militari.

La dorure de la cloche ayant pris un sacré coup lors de ces incantations, ces dévotes furent poursuivies pour dégradation et finalement relaxées en première instance, mais les intégristes du Parquet firent appel. La nouvelle audience fut l’occasion d’entendre l’une des prévenues déclarer qu’elles n’ont fait « qu’exercer leur liberté d’expression », elles qui, selon leur avocate, ne sont que de pauvres brebis égarées « victimes de violences de la part de ceux qu’elles dérangent ». Car cette  controverse des temps modernes déplaça le sujet. Il ne fut plus question de la violation d’un lieu de culte, (une église ça ne compte pas, qui peut donc s’en préoccuper), ni de dégradation, (il fut rapidement établi qu’il n’y avait pas d’éléments suffisants pour leur imputer cette responsabilité), mais bien de la manière vigoureuse avec laquelle ces illuminées furent mises à la porte.

Quiconque a déjà vu des images de leurs extases publiques sait qu’elles n’y mettent pas fin sur une simple prière et qu’il faut souvent y mettre les mains. Et malheur à celui qui pourrait avoir celles-ci un peu lourdes. Les Femen sont des femmes. Le 29 octobre dernier, la Cour d’appel de Paris les a toutes absoutes mais a condamné deux surveillants à des peines d’amende de 1000 et 300 euros, avec sursis, l’une des vertueuses ayant eu une dent cassée. A eux la repentance, quant à la canonisation…

Événement: Staline invité de Causeur

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Apocalypse Staline

Comment devient-on Staline ? Comment un tyran absolu s’empare-t-il de la conscience des autres, par quelle manipulation de sa part et grâce à quel consentement des masses parvient-il à rendre légitime la terreur ? Voici Pavel (ou Alexei), bolchevik de la première heure, dévoué au parti, héros de l’Union soviétique : hier encore, il était légitimement fier de ses états de services, demain, il se répandra en contritions devant ses juges, avant de sourire au peloton d’exécution, accablé par la trahison fabriquée qui l’accable, acquiesçant à la sentence qui l’efface.

Comment tout cela a-t-il commencé et pu se prolonger ? Omnipotent commissaire du peuple en redingote, tchékiste suprême ou capricieux mutique, et encore liquidateur à la nuque froide, Staline se donna, enfin, le rôle du grand architecte d’une société d’insectes tantôt utiles, tantôt surnuméraires, avec, pour décor, des combinats du fer et de l’acier et, pour horizon, les objectifs des plans quinquennaux. Car il était fait pour l’exercice de la terreur en milieu industriel.

Lointain, inaccessible, il ne fut plus qu’une présence tronçonnée sur l’estrade de la place Rouge, un buste qui semblait glisser le long d’une rampe. Il s’animait un peu, accordait quelques sourires, pointait du doigt la foule, comme pour sortir au hasard un quidam de l’anonymat et l’assurer de son inquiétante sollicitude. Or, ce buste énorme habillé de gris jusqu’au menton domina et méprisa les statues en pied qui l’entouraient. Jusqu’à la fin, Staline demeura modeste et impitoyable.

Quel mystère contemporain fonde cet homme impavide ?

Mardi, 3 novembre, France2  diffuse « Apocalypse Staline », l’œuvre de mémoire sur le XXe siècle la plus récente d’Isabelle Clarke et Daniel Costelle, bien connus de nos lecteurs. Avec eux, avec leur série Apocalypse, nous sommes au-delà du simple documentaire. On retrouvera dans « Staline » les images d’archives secrètes, les témoignages inédits, l’iconographie rare, la patiente et respectueuse restitution des faits et des événements, la mise en couleur d’une exceptionnelle vérité, et cette intensité dans le récit, dans le montage qui signe le travail des deux cinéastes.

Après la diffusion, Isabelle Clarke et Daniel Costelle répondront, en exclusivité, à toutes les questions que leur poseront les lecteurs de Causeur.

Et, dans Causeur du mois de décembre, retrouvez l’entretien avec les auteurs d’« Apocalypse Staline », ainsi que l’article de Régis de Castelnau.

« Apocalypse Staline », en trois épisodes diffusés dans la même soirée, France 2, à 20 h 55 : 1- Le Maître du monde, 2- L’Homme rouge, 3- Le Possédé.
DVD (France TV), et livre richement illustré aux éditions Acropole.

Apocalypse - Staline

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LECTEURS DE CAUSEUR, posez vos questions à Isabelle Clarke et Daniel Costelle dans le fil de commentaires ci-dessous, ils y répondront !

Conférence sur la Syrie: la France hors-jeu

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Vienne diplomatie Talleyrand

Entre septembre 1814 et juin 1815 se tint à Vienne le Congrès où les grandes puissances se partagèrent les dépouilles de Napoléon, et reconformèrent l’Europe à leur guise.

Je dis « les grandes puissances » parce que certes tout le monde y était convoqué (216 chefs de missions diplomatiques ! Un barnum, comme on ne disait pas encore !), mais seuls comptaient les avis de l’Angleterre, de l’Autriche, de la Russie et de la Prusse. Et, en dérivé, celui de la France, le pays vaincu mais que l’on ne pouvait pas formellement écraser, puisqu’il retombait entre les pattes des Bourbons.
Au total, cinq délégations, et cinq plénipotentiaires, à la tête desquels Metternich pour l’Autriche et Talleyrand pour la France. Wellington, pour l’Angleterre, était un soldat plus qu’un diplomate, Wilhelm von Humboldt pour la Prusse était un philosophe plus qu’un ambassadeur. Quant à Charles-Robert de Nesselrode pour la Russie, l’Histoire a retenu qu’elle n’en a rien retenu.
Bref, au final, ce fut un duel Metternich-Talleyrand. Peu importe que Chateaubriand ait cru bon d’assassiner le Diable boiteux dans ses Mémoires d’outre-tombe. L’autre s’en fichait pas mal — il faisait ses affaires et celles de la France.
On aurait aimé être petite souris pour voir ferrailler en privé ces deux grandes intelligences, l’Autrichien froid, mais pragmatique, et le Français retors, mais accommodant.
Tout cela pour dire…

Vendredi 30 octobre, à Vienne justement, s’est tenue une réunion plénière sur la Syrie. Laurent Fabius a bien tenté de plastronner avant et après en insistant sur la nécessaire (selon lui) démission de Bachar, mais l’Histoire retiendra que ce qui a compté, ce fut la présence simultanée des USA, de la Russie et de l’Iran. Le reste a fait de la figuration — comme Antoine Marie Philippe Asinari de Saint-Marsan, représentant du royaume de Sardaigne, au congrès de 1815.
Le lendemain, Sarko, en quête de reconnaissance comme d’habitude, est allé voir Poutine et lui a lancé, avec ce ton bonne franquette qui lui est habituel : «Tu connais ma conviction: le monde a besoin de la Russie ».
Oui-da — si je puis dire en franco-russe…
Le fait est que la Russie est déjà au centre du jeu. Mieux encore que les Etats-Unis, qui balancent d’un pied sur l’autre depuis trois ans, et qui savent bien qu’ils portent presque à eux seuls l’immense responsabilité d’avoir ouvert en Irak les portes de l’enfer.
De la France, qui avait pourtant joué intelligemment, en refusant de s’engager contre Saddam Hussein, on ne retiendra rien : le capital accumulé par Chirac, dans la droite ligne de la politique gaullienne, a été dissipé en quinze jours en Libye par Sarkozy soi-même. Ce n’était pas bien malin de casser le verrou qui empêchait les fondamentalistes du Machrek de joindre leurs forces aux intégristes du Maghreb.
Jean-Michel Quatrepoint, qui s’y connaît en Empires[1. Jean-Michel Quatrepoint, le Choc des empires, le Débat-Gallimard, 2014.], a esquissé le même parallèle historique, en parlant du « Waterloo de la diplomatie française » — et l’ensemble de son interview dans le Figaro est éclairante. De Talleyrand à Fabius (ou Juppé, qui sous Sarko avait déjà insisté pour que Bachar laisse la place — à qui ? À des égorgeurs d’Alaouites ?), le niveau n’a cessé de monter — c’est comme à l’école.

Oui, la France est hors jeu. La semaine dernière, l’ex-président Jimmy Carter, qui joue depuis presque deux décennies les Monsieur-bons-offices entre les USA et la Syrie, s’est fendu d’une belle tribune dans le New York Times. Sous le titre « A Five-Nations plan to End the Syrian Crisis », il appelait à une conférence à cinq — Russie, USA, Turquie, Iran et Arabie Saoudite.

De la France, aucune nouvelle. De l’Europe entière, aucune nouvelle. Quand on a de stricts soucis budgétaires, quand on s’acharne à faire l’Europe des banquiers et des prêteurs sur gages, on ne prétend pas agiter ses petits bras sur la scène internationale.
Et c’est ce qui va se passer — étant entendu que l’Ukraine de l’Est sera la petite monnaie des futures tractations, parce que Poutine est capable d’avoir plusieurs fers au feu, lui. Une conférence à quatre ou cinq — étant entendu que l’Iran est incontournable, alors même que Fabius a tout fait pour faire capoter les accords sur le nucléaire iranien — ce qui l’a placé à jamais en porte-à-faux.
La troisième guerre mondiale est à nos portes — et ce ne sera pas un choc de civilisations, j’ai déjà eu l’occasion de le dire et de le redire, mais un choc des empires. La politique du Quai d’Orsay, depuis huit ans, sous prétexte de renverser quelque peu les alliances et de se rapprocher d’Israël, qui ne demandait rien, a consisté à mettre la France entre la Russie et les Etats-Unis comme on met son doigt entre l’écorce et l’arbre. Sans compter que cela a permis aux têtes creuses du salafisme d’importer chez nous le terrorisme qu’ils expérimentaient là-bas, et que les premiers à en faire les frais seront les Musulmans européens, auxquels on va finir par demander des comptes alors même qu’ils n’y sont pas pour grand-chose. Talleyrand, reviens, ils sont devenus cons.

*Photo : Wikipedia.

Nicolas Hulot, les réfugiés et l’archevêque

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N’ayant pas, je le confesse, la fibre écologique et me sentant peu ou pas concerné par le réchauffement climatique, j’étais d’autant plus curieux d’entendre Nicolas Hulot dans l’émission de Laurent Ruquier « On n’est pas couché ». Au cas où je me trouverais pris dans un débat auquel je n’entendrais rien faute de m’ y intéresser, j’avais été jusqu’à acheter le numéro de Society annonçant une enquête sur les dessous « de l’émission qui fait polémique » avec l’espoir d’y glaner quelques anecdotes piquantes sur Léa Salamé ou Yann Moix. Mal m’en a pris, Society se contenant de répéter ce que chacun sait, depuis la haine de Ruquier pour le Front National jusqu’à l’amour vache d’Aymeric Caron et de Natacha Polony.

J’observai donc attentivement notre Harrison Ford national défendre sa cause avec l’air las d’un homme qui pense sans doute qu’elle est déjà perdue – les mesures des États contre le réchauffement climatique sont insuffisantes, et elles l’ont d’ailleurs toujours été – mais animé quand même par une foi en l’homme qui force le respect. Enfin un humaniste ! Un vrai ! Pourquoi, songeaient ses interlocuteurs, ne pas l’installer à l’Elysée ? La question lui fut posée. Il l’esquiva. Il s’en prit à la finance, au libéralisme, au capitalisme, ce qui ,en France, rassure toujours et séduit les bonnes âmes. Pas un mot, en revanche, sur la surpopulation. Et un lamento sur les réfugiés climatiques qui déferleront dans nos pays au climat tempéré avant l’Apocalypse. En gourou d’une nouvelle religion, celle de la préservation de la planète, Nicolas Hulot qui est tout sauf un naïf, a trouvé un rôle à sa mesure. Ce qu’il prêcha, je l’avais certes déjà entendu mille fois depuis mon adolescence avec le sentiment que c’est un très bon créneau pour assurer une popularité chancelante, mais guère plus. Et ce n’est pas Nicolas Hulot qui me fit changer d’avis.

En revanche, je fus surpris par le mail que m’envoya dans la nuit mon ami Georges Goldberg. Il me conseillait le lire l’entretien accordé par l’archevêque de Mossoul, Mgr Amel Shimoun Nona, au quotidien italien Corriere de la Sera (l’équivalent du Monde en France ). Et que disait l’archevêque de Mossoul ? « Notre souffrance est un prélude à ce que vous-mêmes, chrétiens européens et occidentaux, souffrirez dans un futur proche. »  Et il ajoute ceci qui est d’une violence inouïe et, sans doute, justifiée : « Vous croyez que tous les êtres humains sont égaux, mais ce n’est pas une chose certaine. L’Islam ne dit pas que tous les êtres humains sont égaux. Vos valeurs ne sont pas leurs valeurs. Si vous ne comprenez pas cela rapidement, vous tomberez victimes d’un ennemi que vous aurez accueilli dans votre maison. » J’imagine le désarroi, voire la panique, qui saisirait Laurent Ruquier et ses comparses en entendant l’archevêque de Mossoul les inciter à renoncer à leurs principes républicains. Nicolas Hulot avec ses prêches sur le climat est quand même infiniment plus rassurant.

Langues régionales: une Charte antirépublicaine

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langues régionales Sénat

Le Sénat de la République a heureusement rejeté le projet de loi de ratification de la Charte européenne des langues régionales. Nous avons sans doute échappé à un processus de désintégration politique et d’éthnification culturelle de l’espace public.

L’adoption de ce texte aurait ouvert la voie à la « reconnaissance officielle » de langues encore pratiquées par quelques centaines de milliers de locuteurs dans certaines de nos régions, c’est-à-dire à la légalisation de certaines langues comme administratives et de pratique commune.

Il ne s’agissait absolument pas, à travers cette reconnaissance officielle, de mettre fin à une oppression quelconque des locuteurs. Ceux qui veulent pratiquer « l’u corsu » en Corse, le « brezhoneg » en Bretagne, ou « l’arpitan » en Savoie  peuvent le faire en toute liberté dans leur espace privé, au café ou même l’apprendre à l’école. Ils sont moins de 70.000 en Corse, moins de 180.000 en Bretagne, moins de 600.000 en terre occitane, moins de 50.000 au Pays Basque, près de 80.000 en Savoie et 600.000 en Alsace, sans oublier 30.000 flamingants dans le Nord. En tout 1,6 millions de personnes pratiquant régulièrement et maîtrisant la langue de leurs ancêtres. Cela représente moins de 3% de la population française, 9% si on y ajoute les Français qui pratiquent occasionnellement ces langues ou en maîtrisent quelques notions.

La question posée aux sénateurs ne concernait pas la pratique ou la sauvegarde de ces langues comme éléments de notre patrimoine culturel national – le débat a été tranché par la loi du 23 juillet 2008 qui les inscrit dans la Constitution comme « faisant partie du patrimoine culturel de la France ». Toute personne qui veut entretenir ce patrimoine et perpétuer cette culture a les moyens de le faire, notamment en demandant à l’Education nationale de lui donner les cours ad-hoc.

De l’affirmation linguistique à la revendication politique

La question posée concernait le statut politique de ces langues. En approuvant la Charte européenne, la République aurait entériné le fait que des communautés puissent revendiquer la reconnaissance administrative et officielle de leurs langues ancestrales. Les Corses de Carghèse auraient pu réclamer que les décrets municipaux de leur village soient rédigés en corse. Ceux de Bonifacio qu’ils le soient en sarde (on ne parle pas corse à Bonifacio !). Les Bretons de Ploërmel auraient pu exiger que le plan régional d’action sociale leur soit communiqué en breton et que les cours soient dispensés à l’école en breton, y compris les cours de littérature française. Au terme de ce processus de régionalisation linguistique de notre droit et de nos pratiques administratives, ce sont toute la législation, tous les panneaux indicateurs, les conventions sociales des entreprises, les contrats de travail, ou bien encore  les applications SNCF sur votre smartphone qu’il aurait fallu traduire à la demande de groupes d’action régionalistes.

Cela peut paraître anecdotique et sans doute exagéré, si l’on considère les flamingants dans le nord ou les pratiquants du berrichon dans le Bourbonnais. Ils pèsent peu et n’auraient sans doute jamais obtenu gain de cause. Mais qui peut dire que l’Etat n’aurait pas dû céder aux injonctions politiques des Basques ou des Corses, voire même des Bretons ? Car c’est bien de revendication identitaire qu’il s’agit. Faire de la langue de sa communauté une identité politique agissante pour affirmer l’autonomie de cette communauté dans la République, et à terme en dehors de la République. Qui peut contester le rôle qu’a joué la reconnaissance du catalan comme langue officielle de la Catalogne et comme force agissante qui conduira sans doute au séparatisme catalan et peut-être même à une guerre de sécession en Espagne ? Seul notre Premier ministre semble s’en réjouir en proposant d’accueillir le Barça dans le championnat de France de Football !

Du régionalisme au multiculturalisme

La ratification de la Charte européenne des langues régionales aurait ouvert en France une crise d’unité nationale. Depuis la ratification de l’édit de Villers-Cotterêts en 1539, la France a construit son unité autour de la langue Française. La ratification aurait mis un terme à ce processus centripète pour nous engager dans la voie d’un communautarisme centrifuge. Car ne nous y trompons pas, ce ne sont pas tant les préoccupations régionalistes qui auraient été les plus mortifères pour la République. Ç’aurait été les revendications culturalistes. Dans le contexte multi-culturaliste actuel, la ratification aurait été un instrument politique de première importance dans les mains de tous ceux qui veulent affirmer leur identité en marge du modèle républicain. Il y a en France plus d’un million de personnes portugaises ou d’origine portugaise, lusophones pour beaucoup d’entre elles. Pourquoi refuser à plusieurs centaines de milliers de Portugais ce qu’on accorderait à 70.000 Corses ? On voit que la question linguistique dépasse largement la question régionale pour entrer dans la dimension culturelle.

Et se serait posée, bien évidemment, la question de l’intégration. Celle-ci est bien fragile aujourd’hui, mais elle tient encore à peu près par la langue. La langue française est mal prononcée (le wesh de banlieue), elle est malmenée, elle est parfois stigmatisée, mais elle est encore (mal) enseignée à tous les migrants et pratiquée par tous les immigrés qui veulent travailler et vivre dans notre pays. Imaginons maintenant qu’au nom de la Charte européenne des langues régionales, des groupes de pression réclament son interprétation extensive à la notion de langue culturelle et exigent que 5 millions d’Arabes français ou immigrés puissent recevoir leur enseignement en arabe à l’école de la République, que les plans de métro en Seine Saint-Denis soient édités en arabe, que les panneaux indicateurs d’Argenteuil soient peints en français et en arabe comme ils le sont en français et en corse à Bastia, que le double étiquetage français et arabe soit imposé sur tous les produits dans les supermarchés Leclerc de la région parisienne…

Voilà le processus de désintégration auquel nous aurait conduit la ratification de la charte européenne. Il faut donc remercier les sénateurs qui ont voté contre ce projet de loi scélérat. Scélérat et irresponsable. Car il aurait ouvert en France un processus de désintégration républicaine et de désunion nationale tout aussi mortifère pour notre pays que le processus indépendantiste catalan en Espagne. Plus encore si l’on prend en compte la dimension ethnico-religieuse qu’aurait pu prendre ce problème. Mais il ne fait pas de doute que ce n’est que partie remise, et qu’il faudra encore se battre pour défendre la République.

*Photo : Wikipedia.

Erdogan victorieux: un pari à la Pyrrhus?

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Erdogan Turquie

La Turquie est aujourd’hui un pays traversé par le doute. En août 2014, quand Recep Tayyip Erdogan devient président de la République, après avoir exercé pendant plus de dix ans les fonctions de premier ministre, la Turquie a encore l’ambition de s’imposer comme un acteur de premier plan au Moyen-Orient, en tirant notamment profit de la crise syrienne. Erdogan président s’est montré dans un premier temps extrêmement complaisant vis-à-vis de l’Etat Islamique proclamé le 29 juin 2014, à peine dix jours avant que le leader de l’AKP (Parti de la justice et du développement, la formation qui a porté Recep Tayyip Erdogan au poste de Premier ministre puis à la présidence) n’accède à la fonction suprême. Dans le jeu turc, l’EI apparaissait alors comme un moyen de contrer la progression kurde en Irak ou en Syrie, mais aussi de disposer d’un levier de puissance contre le régime de Bachar al-Assad et son grand allié chiite, l’Iran. La frontière turco-syrienne est alors bien poreuse, elle laisse passer les armes mais aussi les djihadistes en provenance d’Europe qui vont grossir les rangs de Daech. Un an plus tard, la situation de la Turquie est devenue très délicate. Ralliée bon gré mal gré à la coalition internationale contre l’Etat Islamique, la Turquie accueille aujourd’hui plus de deux millions de réfugiés, répartis dans des camps ou laissés à eux-mêmes dans les grandes villes, et fait face dans le même temps à une vague d’attentats sans précédent. Le 10 août 2015, à l’aube, dix personnes, dont trois policiers, étaient blessées dans l’explosion d’un véhicule devant un commissariat du quartier de Sultanbeyli, à Istanbul. Quelques heures plus tard, une fusillade éclatait devant le consulat américain, toujours à Istanbul, et en fin de matinée, quatre policiers turcs étaient tués par un engin explosif dans la province de Sirnak, à la frontière de l’Irak et de la Syrie. Tous ces attentats ont été attribués au PKK, le Parti des Travailleurs du Kurdistan, dont les positions ont été bombardées par les avions turcs depuis la fin juillet. En rejoignant la coalition internationale contre l’EI, après l’attentat-suicide de Suruç, à la frontière syrienne, qui a coûté la vie à trente-deux personnes le 20 juillet, et un accrochage avec les djihadistes le 23 qui a tué un sous-officier turc, la Turquie avait décidé de faire d’une pierre deux coups. Mal lui en a pris, la voilà soudain complètement plongée dans le chaos syrien et le « piège Daech », pour reprendre le titre d’un récent ouvrage de Pierre-Jean Luizard[1. Pierre-Jean Luizard, Le Piège Daech – L’Etat Islamique ou le retour de l’histoire, La Découverte, février 2015.].

Ankara a payé très cher son double-jeu face à la menace djihadiste, avec l’attentat du 10 octobre, le plus meurtrier jamais perpétré sur le sol turc, causant la mort de plus de cent personnes. Cet attentat a révélé de façon tragique et sanglante les errements de la politique étrangère et intérieure de l’AKP au pouvoir. Ce fiasco sécuritaire pèse sur une campagne législative plombée par les multiples entorses aux droits et aux libertés commises par le gouvernement turc : aggravation de la censure, pressions policières et menaces ou pressions physiques à l’encontre des journalistes. Le 28 octobre, c’est en direct que la police turque est intervenue à l’antenne pour prendre le contrôle des chaînes de télévision Bugün TV et Kanaltürk, deux médias proches de l’opposition. La nouvelle a poussé les alliés européens et américains à rappeler avec embarras au pouvoir d’Erdogan qu’il convenait de « respecter non seulement la liberté des médias mais aussi (…) ses propres valeurs démocratiques consacrées dans sa Constitution ».

C’est dans cette ambiance lourde que s’est déroulée la Fête de la République, célébrant le 92e anniversaire de la création de la République de Turquie, devant le mausolée d’Attaturk, et que s’est achevée la campagne pour les élections législatives, placée sous haute surveillance par le gouvernement. Recep Tayyip Erdogan semble pourtant avoir gagné son pari à l’issue des élections, ce dimanche 1er novembre. Le Parti de la justice et du développement (AKP) arrivant en tête avec plus de 49,3% des voix, il serait en mesure d’obtenir la majorité absolue au Parlement en s’emparant de plus de 316 sièges, et d’effacer le souvenir du scrutin du 7 juin, à l’issue duquel l’AKP avait perdu la majorité absolue qu’il détenait au Parlement depuis treize ans.

Pari gagné mais dangereux. En capitalisant sur la menace terroriste et le problème sécuritaire posé à la fois par le PKK et l’EI, Erdogan a tout misé sur le fait de convaincre l’opinion publique turque des bienfaits du retour à la stabilité politique par la mainmise de l’AKP sur le Parlement. Ce faisant, le gouvernement turc a cependant pris le risque de réactiver l’activisme kurde en remettant en cause un processus de paix fragile, sans compter aujourd’hui la menace représentée par les djihadistes de l’Etat Islamique. Les entraves de plus en plus nombreuses aux libertés individuelles ont également aggravé la dégradation du climat socio-politique et renforcé, aux yeux des observateurs extérieurs, la dérive autoritaire entamée en Turquie. Erdogan est aujourd’hui le nouvel homme fort d’un pays dont la fragilité est cependant plus évidente et inquiétante que jamais.

Turquie Erdogan

*Photo : © AFP OZAN KOSE. Infographie : © AFP S.Ramis-V.Lefai, vl-ba-jj.

Islam : Transfuge contre Transfuge

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Depuis hier midi, c’est officiel : le lauréat du Prix Goncourt 2015 s’appelle Mathias Enard. Son roman Boussole (Actes Sud) a en effet été préféré aux derniers opus de Boualem Sansal et Hédi Kaddour, qui se sont vus co-décerner le Grand prix de l’Académie française en guise de lot de consolation.

N’ayant pas lu Boussole, je ne me prononcerai pas sur la qualité de ce livre dont l’auteur est un authentique écrivain qui m’avait enthousiasmé à la sortie de son beau palimpseste Zone il y a quelques années. Ce qui m’a piqué au vif, c’est plutôt la réaction du magazine Transfuge à l’annonce de Drouant. Intitulé « Sacré Goncourt ! La meilleure réponse aux réacs », ce communiqué aussi rigolo qu’un essai de Bégaudeau ose carrément l’impertinence : Enard « qui a passé plusieurs années en Syrie, qui a traduit un certain nombre d’auteurs arabes, lui qui nous dit que la culture musulmane a engendré des mondes est certainement un reflet fort de la littérature française. La meilleure réponse que l’on pourrait donner aux Houellebecq, Zemmour, Onfray, Finkielkraut qui fantasment la menace musulmane, la « déculturation » de notre identité nationale : Enard, avec ce livre érudit, nous enseigne autre chose, nous apprend à lire, écouter l’autre. » Bref, on respire, oubliés les pestilences de la France rance, « les vendeurs d’apocalypse vont se retrouver à la rue » grâce à ce prof d’arabe et de persan surdoué.

Lire et écouter l’autre, en voilà une idée originale. Pour suivre cette directive humaniste, je me suis saisi du dernier numéro de Transfuge, le magazine qui ne flirte jamais avec les idées mauvaises. Et là, que vois-je ? Le grand poète syro-libanais Adonis lâche la purée en couv’ : « Dans l’islam, la femme n’est qu’un sexe ». Il y est donc question d’islam, pas d’islamisme ou d’extrémisme, mais bien de l’essence d’une religion que cet intellectuel arabe exilé à Paris fustige depuis des décennies[1. Personnellement, je me garderai bien de prendre parti sur le fond de l’affaire. J’ai certes toujours pensé que l’islam avec un grand I n’existait pas, mais qu’on avait le droit de critiquer toute religion sans mériter de noms d’oiseaux. Contrairement aux éminents islamologues qui peuplent les couloirs de Transfuge, je n’ai vécu que dix-neuf ans en pays musulman et me suis arrêté aux rudiments du droit islamique.]

On admirera le pluralisme de Transfuge, qui publie un « islamophobe » patenté le lundi puis déboulonne les « réacs » anti-islam le mardi. Comme votre magazine préféré, cette publication djeune et branchée semble prendre pour devise « surtout si vous n’êtes pas d’accord ». Souples et polyphoniques, les rédacteurs de Transfuge pourraient se voir comparés à ceux de Causeur. Ils seraient pas un peu « réacs », les bougres ?

Annonce du dernier Transfuge : à droite, un lecteur courroucé dénonce la stigmatisation et l’amalgame sous une forme certes un peu rude mais avec une richesse de langue digne des meilleurs élèves d’Entre les murs.

Antiraciste, tu perds ton sang-froid!

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finkielkraut villiers maffesoli debord

finkielkraut villiers maffesoli debord

La mode est aux listes. Aux inventaires de méchants, d’infréquentables, de « néo-réacs », voire de « néo-fachos », où se font épingler tout ce que la France compte de penseurs ou de pamphlétaires hors des clous (Zemmour, Finkielkraut, Houellebecq, Onfray, etc.). Libé, L’Obs ou Le Monde font leur miel de ces proscrits, du reste fort prescripteurs en librairie et dans les kiosques. De quoi faire paniquer la meute de leurs adversaires. « Ils sont marrants à Libé. Ils se plaignent de trop nous voir et ils n’arrêtent pas de nous mettre en Une » s’amuse Elisabeth Lévy avant de poser la seule question qui vaille : certes, nous sommes partout aux yeux de nos croisés progressistes, mais qui est ce « nous » ratissant si large ? Joker : « Nos accusateurs adorent citer Camus à tout bout de champ – « mal nommer les choses… » –, mais ils ne brillent pas par la précision sémantique quand il s’agit de définir l’axe du mal dont ils déplorent le pouvoir grandissant. »

Mon collègue Pascal Bories a bien essayé de percer à jour la grammaire délatrice qui est celle de la bonne presse adepte de la pensée conforme – et des chasses à l’homme qui vont avec. Des pensées caricaturées, sinon déformées voire recrées de toutes pièces, et une rhétorique qui frôle parfois le complotisme ou la peur obsidionale dans le style années 1930, un comble pour des ennemis autoproclamés de l’extrême droite qui annoncent le retour des heures-les-plus-sombres tous les quatre matins !

Face à cette bronca, Alain Finkielkraut a décidé d’abattre le mur d’indifférence qu’il a coutume d’ériger entre ses calomniateurs et lui-même. Et notre académicien préféré de s’interroger dans nos colonnes : « Comment expliquer cette flambée de haine  ? Par l’amour. Quand on a épousé la cause des opprimés, des démunis, des damnés de la terre, quand on a pris le parti des plus faibles, quand on défend les valeurs d’égalité et de fraternité, on ne rencontre pas d’interlocuteurs ni même d’antagonistes, mais partout et toujours des scélérats. » Toute coïncidence avec la conception stalinienne du pluralisme n’est pas fortuite… Clôturer le débat au nom de la tolérance, soustraire à la controverse démocratique des pans entiers de la politique, vouloir bâillonner certaines voix pour leur bien : on nage en plein cauchemar orwellien.

Aujourd’hui retiré de la politique active, Philippe de Villiers partage ce diagnostic, déplorant les convocations mensuelles d’Eric Zemmour au tribunal comme autant de signaux inquiétants d’un rétrécissement du champ démocratique. Ceci dit, les « Onfray, Zemmour, Finkielkraut sont en périphérie du système politique mais ils sont au centre du débat, et ils attirent une nouvelle jeunesse qui finira par débouler sur le forum », prédit le fondateur du Puy-du-Fou. Les paris sont pris.

Pour ne pas trop vous dépayser, nous vous proposons un mini-dossier autour de Staline et du documentaire qu’ont réalisé Daniel Costelle et Isabelle Clarke. Avec une disputatio historique à la clé : l’Oncle Jo a-t-il sous-développé ou surindustrialisé l’Union soviétique ? Je ne vous dis pas qui pense quoi mais, petit indice, Régis de Castelnau n’est pas de l’avis des deux documentaristes. Pour compléter ce volet culturel, un entretien avec Jean-Marie Apostolidès, biographe non autorisé de Debord, puis la description par le menu des portraits de Vigée Le Brun et des peintures antitotalitaires du roumain Adrian Ghenie vous emmènent dans les musées parisiens en compagnie de Pierre Lamalattie. Suivez le guide !

Antiraciste tu perds ton sang-froid !
Antiraciste tu perds ton sang-froid !

Stalinien, moi non plus

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Apocalypse Staline documentaire

Apocalypse Staline documentaire

Il faudrait donc avoir honte d’être communiste. Le monumental opus de Daniel Costelle et Isabelle Clarke sur Staline devrait, sur le champ, faire rentrer sous terre tous ceux qui n’y sont pas déjà et croient encore à l’horizon radieux de la société sans classe ou se répètent cette phrase du Manifeste que je continue à trouver la plus belle qui soit pour résumer l’idéal communiste : « Une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ». Ou, pour dire les choses autrement : « On ne pourra jamais être heureux tout seul. »

Eh bien, je n’ai pas honte. Le stalinisme est un effroyable moment historique. Il a tout de même permis, au passage, de vaincre le nazisme mais cela ne suffit pas, c’est entendu, à dédouaner celui qui est présenté, à juste titre dans le documentaire, comme un des plus grands criminels de masse du vingtième siècle.  Seulement, voilà, j’ai du mal à faire le lien entre ce que je connais de l’engagement communiste, des camarades que je côtoie et le Petit Père des Peuples. Après tout, je suis né pile un mois après la mort de Thorez et je n’avais pas 12 ans quand le PCF a abandonné la dictature du prolétariat au XXIIe congrès, en 1976.

Il ne s’agit pas, encore une fois, de minorer l’horreur stalinienne mais de se demander en quoi elle concernerait spécifiquement les communistes français ou européens des années 70, 80, 90 et 2000. J’ai bien dit « spécifiquement ». Je m’explique : nul besoin d’être communiste pour être stalinien aujourd’hui, ou avoir des comportements de type stalinien. Dans son livre de 2007, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, Badiou définissait un « transcendantal pétainiste », c’est-à-dire un corpus d’idées, de comportements qui se sont particulièrement incarnées dans Pétain mais qui ont existé avant lui et après lui.

Il y a de même, à mon avis, un « transcendantal stalinien » qui s’est incarné dans Staline et le stalinisme mais qui, hélas, ne se limite pas à eux. Si l’on entend par stalinisme, comme le montre le documentaire de Costelle et Clarke, une vision totalitaire du monde, le désir de créer un homme nouveau pour l’adapter à ce monde – le tout servi par des mécanismes intellectuels qui interdisent toute pensée dissidente et même l’expression audible de cette pensée dissidente –, alors je ne peux que constater que le libéralisme, dans ses phases aiguës, emprunte à l’occasion au stalinisme.

Il se présente comme sans réplique et comme horizon indépassable de l’humanité, et je ne connais pas de phrase plus stalinienne, par exemple, que le TINA de Margaret Thatcher, « There is no alternative », pour justifier la mutation à marche forcée du Royaume-Uni vers la fin du Welfare State. Tout récemment encore, l’épisode grec nous a appris ce qu’il en coûtait de vouloir sortir du modèle austéritaire. Quoi que dise ou répète le peuple dans les urnes, l’UE lui opposait que ce ne serait pas possible. Et si analogie historique il y a pour parler de la manière dont les banques ont fait rentrer Tsipras dans le rang, il me semble que la plus pertinente est justement celle de l’URSS envahissant « les pays frères » qui montraient des velléités de changement. Par exemple la Tchécoslovaquie en 68, dont le « stalinien » Aragon, précisons-le au passage, a dit que c’était un « Biafra de l’esprit » : Dubcek avait eu l’arrogance d’opposer aux hiérarques de Moscou l’idée d’un communisme à visage humain comme Tsipras a eu l’arrogance de prétendre à une Europe sociale quand cette dernière se veut avant tout libérale.

Différence de degré dans la violence, évidemment. De nature cela reste à prouver, sinon comment expliquer que 1984 d’Orwell, à l’origine fable antistalinienne, nous donne chaque jour un peu plus l’impression que c’est de notre monde, ici et maintenant, qu’il est question.

La longue marche d’Erdogan

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erdogan turquie islam laicite

erdogan turquie islam laicite

Il y a moins de vingt ans, Recep Tayyip Erdogan, alors maire d’Istanbul, était déclaré « non éligible à vie » par un tribunal turc. Pour beaucoup, ce verdict sonnait le glas de sa carrière politique. Dimanche, ce même homme élu il y a plus d’un an Président de la République turque, vient de franchir un pas décisif vers une présidence à vie. Extraordinaire destin d’un homme qui incarne non seulement la nouvelle Turquie mais aussi et surtout la défaite de l’ancienne Turquie au bout d’un long combat opposant deux modernités, l’une, laïque et institutionnelle, imposée par le haut, l’autre, islamo-culturelle et identitaire, qui s’est construite par une transformation lente et profonde de la société turque.

Certes, il y a beaucoup à dire sur les événements de ces derniers mois, sur la manière dont Erdogan et son parti l’AKP sont arrivés à augmenter leur score de 20%, de 41% des suffrages au début de l’été à 49% le 1er novembre.

Cet exploit étonnant – les sondages, comme en Israël en mars et au Royaume-Uni en mai, étaient loin du compte –  est le fruit d’une tactique aussi simple que machiavélique : semer le chaos pour se poser comme seul rempart contre l’insécurité et le désordre. Ce n’était pas gagné d’avance. Ni la décision de refaire le match ni le choix de la stratégie n’allant de soi, Erdogan et ses alliés ont dû imposer leurs vues. Erdogan a prouvé qu’il avait vu juste : face à l’insécurité, les électeurs ne cherchent pas les responsables mais l’homme capable de les rassurer et de mettre fin à la violence. Derrière l’isoloir, la fermeté, la confiance, l’énergie et la virilité du candidat comptent plus que l’analyse froide de la situation : même pyromane, un pompier reste un pompier !

Et si Erdogan a été capable de réaliser cet exploit dans les urnes, c’est parce qu’il incarne parfaitement une nouvelle société en plein essor qui est en train de s’emparer de tous les leviers des institutions et du pouvoir. Dimanche dernier, presque un électeur turc sur deux a rejeté le modèle européen de la modernité, associé à Atatürk et porté pendant des décennies par les élites militaires, bureaucratiques et intellectuelles laïques. Ces élites ont procédé à la modernisation de la société et de l’Etat en forçant les Turcs à s’aligner sur les institutions européennes, allant jusqu’à copier certains attributs extérieurs comme la mode vestimentaire et l’alphabet latin. À ce modèle, les électeurs turcs ont préféré une autre modernité, celle qui s’est imposée presque d’elle-même. Les effets de la mondialisation économique et culturelle se sont ajoutés aux conséquences, aussi paradoxales qu’imprévisibles, de la modernité imposée par les élites. L’ascension sociale, les bouleversements sociologiques, l’accès aux technologies et le développement de la société de consommation ont ainsi créé une nouvelle société turque. Par ses origines, sa carrière, sa formation, et son imaginaire, Erdogan incarne cette nouvelle société née dans les années 1970-1980.

Entre ce nouveau pays réel et le pays légal que forment l’Etat et les institutions hérités du kémalisme, le fossé n’a cessé de se creuser. La Turquie de ces deux dernières décennies est le théâtre de la guerre des modernes contre les modernes.  Et cette guerre s’articule autour de la religion musulmane.

Pour les kémalistes, la religion musulmane représentait un obstacle majeure à la modernisation de la société ottomane ; ils cherchaient donc non seulement à séparer Etat et religion mais à reformer en profondeur l’Islam, de façon à le rendre aussi compatible que le christianisme avec le monde moderne. L’Islam devait donc devenir une conviction intime et une affaire de conscience. C’est évidemment impossible car pour enlever à une religion son folklore, ses traditions, ses « superstitions » populaires, et ses rituels, il ne suffit pas de promulguer des lois et de réformer les institutions, il faut changer en profondeur la société et métamorphoser l’homme. Les kémalistes s’y sont attelés avec un certain succès mais la tâche s’est avérée trop difficile. En fait, le kémalisme plus ou moins « pur » n’a duré qu’un peu plus d’une vingtaine d’années. Dès les années 1950, il était clair que l’Islam restait une force avec laquelle il fallait compter. Ensuite, dans les années 1970, l’Islam politique a fait un retour timide dans l’arène, avant de s’imposer comme une force majeure au milieu des années 1990. Une fois de plus, un système fondé sur l’émergence d’un homme nouveau arrive à changer l’homme, mais pas dans le sens souhaité. Erdogan est le pur produit de ce double processus, profitant des bienfaits de la modernisation de la Turquie tout en étant façonné par tout ce que le kémalisme voulait éradiquer : les valeurs et la vision du monde que lui ont inculqué sa famille, la rue, son quartier et les différents représentants d’un Islam considéré comme un ciment social, une boussole morale et un pilier identitaire.

La personnalité exceptionnelle d’Erdogan a sans doute joué un rôle de premier ordre dans la montée en puissance de l’AKP – il suffit de le comparer à son prédécesseur Abdullah Gül pour le comprendre.  Mais l’ambition, le charisme et le talent politique – ainsi que le manque de scrupules, le sens de la dissimulation et de la manipulation –  d’Erdogan ne devraient pas cacher l’arrivée à maturité d’une nouvelle Turquie.

Cette Turquie, moderne à sa façon, a déjà pris tout ce dont elle avait besoin de l’Europe. Elle déploie aujourd’hui une culture politique et une synthèse identitaire spécifiques où la religion musulmane joue un rôle inconcevable dans le modèle occidental. L’ampoule illuminée, emblème de l’AKP, nous rappelle son attachement à la dimension purement technologique et utilitaire du progrès importé. Pour le reste, la Turquie entend désormais puiser son inspiration ailleurs.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21773011_000005.

Procès des Femen de Notre-Dame: l’absolution

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La violence faite aux femmes est une réalité trop sérieuse pour en rire et la Justice, consciente de cette gravité, n’hésite pas à frapper lourdement la brutalité masculine. Elle semble cependant confondre les genres. Le 12 février 2013, huit chastes Femen passent le porche de Notre-Dame de Paris. En cette année de jubilé des 850 ans de la cathédrale, la foule est nombreuse pour venir admirer les nouvelles cloches qui, avant d’être installées, sont exposées dans la nef. C’est là que ces pénitentes se dénudent pour crier, seins nus, « Pope no more » (Plus de pape) et « In gay we trust » (Nous croyons en l’homosexualité),  tout en faisant teinter la cloche de Saint Marcel, posée devant elles, avec un bout de bois. Cette intrusion de la langue de Shakespeare dans un temple où le latin a lui-même été proscrit ne fut pas du goût des surveillants qui les évacuèrent manu militari.

La dorure de la cloche ayant pris un sacré coup lors de ces incantations, ces dévotes furent poursuivies pour dégradation et finalement relaxées en première instance, mais les intégristes du Parquet firent appel. La nouvelle audience fut l’occasion d’entendre l’une des prévenues déclarer qu’elles n’ont fait « qu’exercer leur liberté d’expression », elles qui, selon leur avocate, ne sont que de pauvres brebis égarées « victimes de violences de la part de ceux qu’elles dérangent ». Car cette  controverse des temps modernes déplaça le sujet. Il ne fut plus question de la violation d’un lieu de culte, (une église ça ne compte pas, qui peut donc s’en préoccuper), ni de dégradation, (il fut rapidement établi qu’il n’y avait pas d’éléments suffisants pour leur imputer cette responsabilité), mais bien de la manière vigoureuse avec laquelle ces illuminées furent mises à la porte.

Quiconque a déjà vu des images de leurs extases publiques sait qu’elles n’y mettent pas fin sur une simple prière et qu’il faut souvent y mettre les mains. Et malheur à celui qui pourrait avoir celles-ci un peu lourdes. Les Femen sont des femmes. Le 29 octobre dernier, la Cour d’appel de Paris les a toutes absoutes mais a condamné deux surveillants à des peines d’amende de 1000 et 300 euros, avec sursis, l’une des vertueuses ayant eu une dent cassée. A eux la repentance, quant à la canonisation…

Événement: Staline invité de Causeur

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Apocalypse Staline

Apocalypse Staline

Comment devient-on Staline ? Comment un tyran absolu s’empare-t-il de la conscience des autres, par quelle manipulation de sa part et grâce à quel consentement des masses parvient-il à rendre légitime la terreur ? Voici Pavel (ou Alexei), bolchevik de la première heure, dévoué au parti, héros de l’Union soviétique : hier encore, il était légitimement fier de ses états de services, demain, il se répandra en contritions devant ses juges, avant de sourire au peloton d’exécution, accablé par la trahison fabriquée qui l’accable, acquiesçant à la sentence qui l’efface.

Comment tout cela a-t-il commencé et pu se prolonger ? Omnipotent commissaire du peuple en redingote, tchékiste suprême ou capricieux mutique, et encore liquidateur à la nuque froide, Staline se donna, enfin, le rôle du grand architecte d’une société d’insectes tantôt utiles, tantôt surnuméraires, avec, pour décor, des combinats du fer et de l’acier et, pour horizon, les objectifs des plans quinquennaux. Car il était fait pour l’exercice de la terreur en milieu industriel.

Lointain, inaccessible, il ne fut plus qu’une présence tronçonnée sur l’estrade de la place Rouge, un buste qui semblait glisser le long d’une rampe. Il s’animait un peu, accordait quelques sourires, pointait du doigt la foule, comme pour sortir au hasard un quidam de l’anonymat et l’assurer de son inquiétante sollicitude. Or, ce buste énorme habillé de gris jusqu’au menton domina et méprisa les statues en pied qui l’entouraient. Jusqu’à la fin, Staline demeura modeste et impitoyable.

Quel mystère contemporain fonde cet homme impavide ?

Mardi, 3 novembre, France2  diffuse « Apocalypse Staline », l’œuvre de mémoire sur le XXe siècle la plus récente d’Isabelle Clarke et Daniel Costelle, bien connus de nos lecteurs. Avec eux, avec leur série Apocalypse, nous sommes au-delà du simple documentaire. On retrouvera dans « Staline » les images d’archives secrètes, les témoignages inédits, l’iconographie rare, la patiente et respectueuse restitution des faits et des événements, la mise en couleur d’une exceptionnelle vérité, et cette intensité dans le récit, dans le montage qui signe le travail des deux cinéastes.

Après la diffusion, Isabelle Clarke et Daniel Costelle répondront, en exclusivité, à toutes les questions que leur poseront les lecteurs de Causeur.

Et, dans Causeur du mois de décembre, retrouvez l’entretien avec les auteurs d’« Apocalypse Staline », ainsi que l’article de Régis de Castelnau.

« Apocalypse Staline », en trois épisodes diffusés dans la même soirée, France 2, à 20 h 55 : 1- Le Maître du monde, 2- L’Homme rouge, 3- Le Possédé.
DVD (France TV), et livre richement illustré aux éditions Acropole.

Apocalypse - Staline

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LECTEURS DE CAUSEUR, posez vos questions à Isabelle Clarke et Daniel Costelle dans le fil de commentaires ci-dessous, ils y répondront !

Conférence sur la Syrie: la France hors-jeu

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Vienne diplomatie Talleyrand

Vienne diplomatie Talleyrand

Entre septembre 1814 et juin 1815 se tint à Vienne le Congrès où les grandes puissances se partagèrent les dépouilles de Napoléon, et reconformèrent l’Europe à leur guise.

Je dis « les grandes puissances » parce que certes tout le monde y était convoqué (216 chefs de missions diplomatiques ! Un barnum, comme on ne disait pas encore !), mais seuls comptaient les avis de l’Angleterre, de l’Autriche, de la Russie et de la Prusse. Et, en dérivé, celui de la France, le pays vaincu mais que l’on ne pouvait pas formellement écraser, puisqu’il retombait entre les pattes des Bourbons.
Au total, cinq délégations, et cinq plénipotentiaires, à la tête desquels Metternich pour l’Autriche et Talleyrand pour la France. Wellington, pour l’Angleterre, était un soldat plus qu’un diplomate, Wilhelm von Humboldt pour la Prusse était un philosophe plus qu’un ambassadeur. Quant à Charles-Robert de Nesselrode pour la Russie, l’Histoire a retenu qu’elle n’en a rien retenu.
Bref, au final, ce fut un duel Metternich-Talleyrand. Peu importe que Chateaubriand ait cru bon d’assassiner le Diable boiteux dans ses Mémoires d’outre-tombe. L’autre s’en fichait pas mal — il faisait ses affaires et celles de la France.
On aurait aimé être petite souris pour voir ferrailler en privé ces deux grandes intelligences, l’Autrichien froid, mais pragmatique, et le Français retors, mais accommodant.
Tout cela pour dire…

Vendredi 30 octobre, à Vienne justement, s’est tenue une réunion plénière sur la Syrie. Laurent Fabius a bien tenté de plastronner avant et après en insistant sur la nécessaire (selon lui) démission de Bachar, mais l’Histoire retiendra que ce qui a compté, ce fut la présence simultanée des USA, de la Russie et de l’Iran. Le reste a fait de la figuration — comme Antoine Marie Philippe Asinari de Saint-Marsan, représentant du royaume de Sardaigne, au congrès de 1815.
Le lendemain, Sarko, en quête de reconnaissance comme d’habitude, est allé voir Poutine et lui a lancé, avec ce ton bonne franquette qui lui est habituel : «Tu connais ma conviction: le monde a besoin de la Russie ».
Oui-da — si je puis dire en franco-russe…
Le fait est que la Russie est déjà au centre du jeu. Mieux encore que les Etats-Unis, qui balancent d’un pied sur l’autre depuis trois ans, et qui savent bien qu’ils portent presque à eux seuls l’immense responsabilité d’avoir ouvert en Irak les portes de l’enfer.
De la France, qui avait pourtant joué intelligemment, en refusant de s’engager contre Saddam Hussein, on ne retiendra rien : le capital accumulé par Chirac, dans la droite ligne de la politique gaullienne, a été dissipé en quinze jours en Libye par Sarkozy soi-même. Ce n’était pas bien malin de casser le verrou qui empêchait les fondamentalistes du Machrek de joindre leurs forces aux intégristes du Maghreb.
Jean-Michel Quatrepoint, qui s’y connaît en Empires[1. Jean-Michel Quatrepoint, le Choc des empires, le Débat-Gallimard, 2014.], a esquissé le même parallèle historique, en parlant du « Waterloo de la diplomatie française » — et l’ensemble de son interview dans le Figaro est éclairante. De Talleyrand à Fabius (ou Juppé, qui sous Sarko avait déjà insisté pour que Bachar laisse la place — à qui ? À des égorgeurs d’Alaouites ?), le niveau n’a cessé de monter — c’est comme à l’école.

Oui, la France est hors jeu. La semaine dernière, l’ex-président Jimmy Carter, qui joue depuis presque deux décennies les Monsieur-bons-offices entre les USA et la Syrie, s’est fendu d’une belle tribune dans le New York Times. Sous le titre « A Five-Nations plan to End the Syrian Crisis », il appelait à une conférence à cinq — Russie, USA, Turquie, Iran et Arabie Saoudite.

De la France, aucune nouvelle. De l’Europe entière, aucune nouvelle. Quand on a de stricts soucis budgétaires, quand on s’acharne à faire l’Europe des banquiers et des prêteurs sur gages, on ne prétend pas agiter ses petits bras sur la scène internationale.
Et c’est ce qui va se passer — étant entendu que l’Ukraine de l’Est sera la petite monnaie des futures tractations, parce que Poutine est capable d’avoir plusieurs fers au feu, lui. Une conférence à quatre ou cinq — étant entendu que l’Iran est incontournable, alors même que Fabius a tout fait pour faire capoter les accords sur le nucléaire iranien — ce qui l’a placé à jamais en porte-à-faux.
La troisième guerre mondiale est à nos portes — et ce ne sera pas un choc de civilisations, j’ai déjà eu l’occasion de le dire et de le redire, mais un choc des empires. La politique du Quai d’Orsay, depuis huit ans, sous prétexte de renverser quelque peu les alliances et de se rapprocher d’Israël, qui ne demandait rien, a consisté à mettre la France entre la Russie et les Etats-Unis comme on met son doigt entre l’écorce et l’arbre. Sans compter que cela a permis aux têtes creuses du salafisme d’importer chez nous le terrorisme qu’ils expérimentaient là-bas, et que les premiers à en faire les frais seront les Musulmans européens, auxquels on va finir par demander des comptes alors même qu’ils n’y sont pas pour grand-chose. Talleyrand, reviens, ils sont devenus cons.

*Photo : Wikipedia.

Nicolas Hulot, les réfugiés et l’archevêque

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N’ayant pas, je le confesse, la fibre écologique et me sentant peu ou pas concerné par le réchauffement climatique, j’étais d’autant plus curieux d’entendre Nicolas Hulot dans l’émission de Laurent Ruquier « On n’est pas couché ». Au cas où je me trouverais pris dans un débat auquel je n’entendrais rien faute de m’ y intéresser, j’avais été jusqu’à acheter le numéro de Society annonçant une enquête sur les dessous « de l’émission qui fait polémique » avec l’espoir d’y glaner quelques anecdotes piquantes sur Léa Salamé ou Yann Moix. Mal m’en a pris, Society se contenant de répéter ce que chacun sait, depuis la haine de Ruquier pour le Front National jusqu’à l’amour vache d’Aymeric Caron et de Natacha Polony.

J’observai donc attentivement notre Harrison Ford national défendre sa cause avec l’air las d’un homme qui pense sans doute qu’elle est déjà perdue – les mesures des États contre le réchauffement climatique sont insuffisantes, et elles l’ont d’ailleurs toujours été – mais animé quand même par une foi en l’homme qui force le respect. Enfin un humaniste ! Un vrai ! Pourquoi, songeaient ses interlocuteurs, ne pas l’installer à l’Elysée ? La question lui fut posée. Il l’esquiva. Il s’en prit à la finance, au libéralisme, au capitalisme, ce qui ,en France, rassure toujours et séduit les bonnes âmes. Pas un mot, en revanche, sur la surpopulation. Et un lamento sur les réfugiés climatiques qui déferleront dans nos pays au climat tempéré avant l’Apocalypse. En gourou d’une nouvelle religion, celle de la préservation de la planète, Nicolas Hulot qui est tout sauf un naïf, a trouvé un rôle à sa mesure. Ce qu’il prêcha, je l’avais certes déjà entendu mille fois depuis mon adolescence avec le sentiment que c’est un très bon créneau pour assurer une popularité chancelante, mais guère plus. Et ce n’est pas Nicolas Hulot qui me fit changer d’avis.

En revanche, je fus surpris par le mail que m’envoya dans la nuit mon ami Georges Goldberg. Il me conseillait le lire l’entretien accordé par l’archevêque de Mossoul, Mgr Amel Shimoun Nona, au quotidien italien Corriere de la Sera (l’équivalent du Monde en France ). Et que disait l’archevêque de Mossoul ? « Notre souffrance est un prélude à ce que vous-mêmes, chrétiens européens et occidentaux, souffrirez dans un futur proche. »  Et il ajoute ceci qui est d’une violence inouïe et, sans doute, justifiée : « Vous croyez que tous les êtres humains sont égaux, mais ce n’est pas une chose certaine. L’Islam ne dit pas que tous les êtres humains sont égaux. Vos valeurs ne sont pas leurs valeurs. Si vous ne comprenez pas cela rapidement, vous tomberez victimes d’un ennemi que vous aurez accueilli dans votre maison. » J’imagine le désarroi, voire la panique, qui saisirait Laurent Ruquier et ses comparses en entendant l’archevêque de Mossoul les inciter à renoncer à leurs principes républicains. Nicolas Hulot avec ses prêches sur le climat est quand même infiniment plus rassurant.

Langues régionales: une Charte antirépublicaine

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langues régionales Sénat

langues régionales Sénat

Le Sénat de la République a heureusement rejeté le projet de loi de ratification de la Charte européenne des langues régionales. Nous avons sans doute échappé à un processus de désintégration politique et d’éthnification culturelle de l’espace public.

L’adoption de ce texte aurait ouvert la voie à la « reconnaissance officielle » de langues encore pratiquées par quelques centaines de milliers de locuteurs dans certaines de nos régions, c’est-à-dire à la légalisation de certaines langues comme administratives et de pratique commune.

Il ne s’agissait absolument pas, à travers cette reconnaissance officielle, de mettre fin à une oppression quelconque des locuteurs. Ceux qui veulent pratiquer « l’u corsu » en Corse, le « brezhoneg » en Bretagne, ou « l’arpitan » en Savoie  peuvent le faire en toute liberté dans leur espace privé, au café ou même l’apprendre à l’école. Ils sont moins de 70.000 en Corse, moins de 180.000 en Bretagne, moins de 600.000 en terre occitane, moins de 50.000 au Pays Basque, près de 80.000 en Savoie et 600.000 en Alsace, sans oublier 30.000 flamingants dans le Nord. En tout 1,6 millions de personnes pratiquant régulièrement et maîtrisant la langue de leurs ancêtres. Cela représente moins de 3% de la population française, 9% si on y ajoute les Français qui pratiquent occasionnellement ces langues ou en maîtrisent quelques notions.

La question posée aux sénateurs ne concernait pas la pratique ou la sauvegarde de ces langues comme éléments de notre patrimoine culturel national – le débat a été tranché par la loi du 23 juillet 2008 qui les inscrit dans la Constitution comme « faisant partie du patrimoine culturel de la France ». Toute personne qui veut entretenir ce patrimoine et perpétuer cette culture a les moyens de le faire, notamment en demandant à l’Education nationale de lui donner les cours ad-hoc.

De l’affirmation linguistique à la revendication politique

La question posée concernait le statut politique de ces langues. En approuvant la Charte européenne, la République aurait entériné le fait que des communautés puissent revendiquer la reconnaissance administrative et officielle de leurs langues ancestrales. Les Corses de Carghèse auraient pu réclamer que les décrets municipaux de leur village soient rédigés en corse. Ceux de Bonifacio qu’ils le soient en sarde (on ne parle pas corse à Bonifacio !). Les Bretons de Ploërmel auraient pu exiger que le plan régional d’action sociale leur soit communiqué en breton et que les cours soient dispensés à l’école en breton, y compris les cours de littérature française. Au terme de ce processus de régionalisation linguistique de notre droit et de nos pratiques administratives, ce sont toute la législation, tous les panneaux indicateurs, les conventions sociales des entreprises, les contrats de travail, ou bien encore  les applications SNCF sur votre smartphone qu’il aurait fallu traduire à la demande de groupes d’action régionalistes.

Cela peut paraître anecdotique et sans doute exagéré, si l’on considère les flamingants dans le nord ou les pratiquants du berrichon dans le Bourbonnais. Ils pèsent peu et n’auraient sans doute jamais obtenu gain de cause. Mais qui peut dire que l’Etat n’aurait pas dû céder aux injonctions politiques des Basques ou des Corses, voire même des Bretons ? Car c’est bien de revendication identitaire qu’il s’agit. Faire de la langue de sa communauté une identité politique agissante pour affirmer l’autonomie de cette communauté dans la République, et à terme en dehors de la République. Qui peut contester le rôle qu’a joué la reconnaissance du catalan comme langue officielle de la Catalogne et comme force agissante qui conduira sans doute au séparatisme catalan et peut-être même à une guerre de sécession en Espagne ? Seul notre Premier ministre semble s’en réjouir en proposant d’accueillir le Barça dans le championnat de France de Football !

Du régionalisme au multiculturalisme

La ratification de la Charte européenne des langues régionales aurait ouvert en France une crise d’unité nationale. Depuis la ratification de l’édit de Villers-Cotterêts en 1539, la France a construit son unité autour de la langue Française. La ratification aurait mis un terme à ce processus centripète pour nous engager dans la voie d’un communautarisme centrifuge. Car ne nous y trompons pas, ce ne sont pas tant les préoccupations régionalistes qui auraient été les plus mortifères pour la République. Ç’aurait été les revendications culturalistes. Dans le contexte multi-culturaliste actuel, la ratification aurait été un instrument politique de première importance dans les mains de tous ceux qui veulent affirmer leur identité en marge du modèle républicain. Il y a en France plus d’un million de personnes portugaises ou d’origine portugaise, lusophones pour beaucoup d’entre elles. Pourquoi refuser à plusieurs centaines de milliers de Portugais ce qu’on accorderait à 70.000 Corses ? On voit que la question linguistique dépasse largement la question régionale pour entrer dans la dimension culturelle.

Et se serait posée, bien évidemment, la question de l’intégration. Celle-ci est bien fragile aujourd’hui, mais elle tient encore à peu près par la langue. La langue française est mal prononcée (le wesh de banlieue), elle est malmenée, elle est parfois stigmatisée, mais elle est encore (mal) enseignée à tous les migrants et pratiquée par tous les immigrés qui veulent travailler et vivre dans notre pays. Imaginons maintenant qu’au nom de la Charte européenne des langues régionales, des groupes de pression réclament son interprétation extensive à la notion de langue culturelle et exigent que 5 millions d’Arabes français ou immigrés puissent recevoir leur enseignement en arabe à l’école de la République, que les plans de métro en Seine Saint-Denis soient édités en arabe, que les panneaux indicateurs d’Argenteuil soient peints en français et en arabe comme ils le sont en français et en corse à Bastia, que le double étiquetage français et arabe soit imposé sur tous les produits dans les supermarchés Leclerc de la région parisienne…

Voilà le processus de désintégration auquel nous aurait conduit la ratification de la charte européenne. Il faut donc remercier les sénateurs qui ont voté contre ce projet de loi scélérat. Scélérat et irresponsable. Car il aurait ouvert en France un processus de désintégration républicaine et de désunion nationale tout aussi mortifère pour notre pays que le processus indépendantiste catalan en Espagne. Plus encore si l’on prend en compte la dimension ethnico-religieuse qu’aurait pu prendre ce problème. Mais il ne fait pas de doute que ce n’est que partie remise, et qu’il faudra encore se battre pour défendre la République.

*Photo : Wikipedia.

Erdogan victorieux: un pari à la Pyrrhus?

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Erdogan Turquie

Erdogan Turquie

La Turquie est aujourd’hui un pays traversé par le doute. En août 2014, quand Recep Tayyip Erdogan devient président de la République, après avoir exercé pendant plus de dix ans les fonctions de premier ministre, la Turquie a encore l’ambition de s’imposer comme un acteur de premier plan au Moyen-Orient, en tirant notamment profit de la crise syrienne. Erdogan président s’est montré dans un premier temps extrêmement complaisant vis-à-vis de l’Etat Islamique proclamé le 29 juin 2014, à peine dix jours avant que le leader de l’AKP (Parti de la justice et du développement, la formation qui a porté Recep Tayyip Erdogan au poste de Premier ministre puis à la présidence) n’accède à la fonction suprême. Dans le jeu turc, l’EI apparaissait alors comme un moyen de contrer la progression kurde en Irak ou en Syrie, mais aussi de disposer d’un levier de puissance contre le régime de Bachar al-Assad et son grand allié chiite, l’Iran. La frontière turco-syrienne est alors bien poreuse, elle laisse passer les armes mais aussi les djihadistes en provenance d’Europe qui vont grossir les rangs de Daech. Un an plus tard, la situation de la Turquie est devenue très délicate. Ralliée bon gré mal gré à la coalition internationale contre l’Etat Islamique, la Turquie accueille aujourd’hui plus de deux millions de réfugiés, répartis dans des camps ou laissés à eux-mêmes dans les grandes villes, et fait face dans le même temps à une vague d’attentats sans précédent. Le 10 août 2015, à l’aube, dix personnes, dont trois policiers, étaient blessées dans l’explosion d’un véhicule devant un commissariat du quartier de Sultanbeyli, à Istanbul. Quelques heures plus tard, une fusillade éclatait devant le consulat américain, toujours à Istanbul, et en fin de matinée, quatre policiers turcs étaient tués par un engin explosif dans la province de Sirnak, à la frontière de l’Irak et de la Syrie. Tous ces attentats ont été attribués au PKK, le Parti des Travailleurs du Kurdistan, dont les positions ont été bombardées par les avions turcs depuis la fin juillet. En rejoignant la coalition internationale contre l’EI, après l’attentat-suicide de Suruç, à la frontière syrienne, qui a coûté la vie à trente-deux personnes le 20 juillet, et un accrochage avec les djihadistes le 23 qui a tué un sous-officier turc, la Turquie avait décidé de faire d’une pierre deux coups. Mal lui en a pris, la voilà soudain complètement plongée dans le chaos syrien et le « piège Daech », pour reprendre le titre d’un récent ouvrage de Pierre-Jean Luizard[1. Pierre-Jean Luizard, Le Piège Daech – L’Etat Islamique ou le retour de l’histoire, La Découverte, février 2015.].

Ankara a payé très cher son double-jeu face à la menace djihadiste, avec l’attentat du 10 octobre, le plus meurtrier jamais perpétré sur le sol turc, causant la mort de plus de cent personnes. Cet attentat a révélé de façon tragique et sanglante les errements de la politique étrangère et intérieure de l’AKP au pouvoir. Ce fiasco sécuritaire pèse sur une campagne législative plombée par les multiples entorses aux droits et aux libertés commises par le gouvernement turc : aggravation de la censure, pressions policières et menaces ou pressions physiques à l’encontre des journalistes. Le 28 octobre, c’est en direct que la police turque est intervenue à l’antenne pour prendre le contrôle des chaînes de télévision Bugün TV et Kanaltürk, deux médias proches de l’opposition. La nouvelle a poussé les alliés européens et américains à rappeler avec embarras au pouvoir d’Erdogan qu’il convenait de « respecter non seulement la liberté des médias mais aussi (…) ses propres valeurs démocratiques consacrées dans sa Constitution ».

C’est dans cette ambiance lourde que s’est déroulée la Fête de la République, célébrant le 92e anniversaire de la création de la République de Turquie, devant le mausolée d’Attaturk, et que s’est achevée la campagne pour les élections législatives, placée sous haute surveillance par le gouvernement. Recep Tayyip Erdogan semble pourtant avoir gagné son pari à l’issue des élections, ce dimanche 1er novembre. Le Parti de la justice et du développement (AKP) arrivant en tête avec plus de 49,3% des voix, il serait en mesure d’obtenir la majorité absolue au Parlement en s’emparant de plus de 316 sièges, et d’effacer le souvenir du scrutin du 7 juin, à l’issue duquel l’AKP avait perdu la majorité absolue qu’il détenait au Parlement depuis treize ans.

Pari gagné mais dangereux. En capitalisant sur la menace terroriste et le problème sécuritaire posé à la fois par le PKK et l’EI, Erdogan a tout misé sur le fait de convaincre l’opinion publique turque des bienfaits du retour à la stabilité politique par la mainmise de l’AKP sur le Parlement. Ce faisant, le gouvernement turc a cependant pris le risque de réactiver l’activisme kurde en remettant en cause un processus de paix fragile, sans compter aujourd’hui la menace représentée par les djihadistes de l’Etat Islamique. Les entraves de plus en plus nombreuses aux libertés individuelles ont également aggravé la dégradation du climat socio-politique et renforcé, aux yeux des observateurs extérieurs, la dérive autoritaire entamée en Turquie. Erdogan est aujourd’hui le nouvel homme fort d’un pays dont la fragilité est cependant plus évidente et inquiétante que jamais.

Turquie Erdogan

*Photo : © AFP OZAN KOSE. Infographie : © AFP S.Ramis-V.Lefai, vl-ba-jj.